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Plus qu’un lieu, un feu : habiter sa vie. 1/2

Publié: décembre 30, 2009 dans 1

Cet article correspond à une conférence pour l’URHAJ de Bretagne, à Brest le 10 décembre. A « Plus qu’un lieu, un feu : habiter sa vie » succédait « Positions, postures et enjeux des intervenants sociaux de FJT face à une jeunesse incertaine. » La conférence, comme si vous y étiez… avec, en prime, des dessins d’Éric Apperé qui, tout au long de la journée, avec une imagination qui laisse pantois, a illustré contributions et tables rondes. Eric, dont quelques dessins ont déjà été proposés, prépare un recueil de dessins sur l’insertion. On en reparlera.

Assurément, les habitués de ce blog y retrouveront des thèmes récurrents de ces pages : l’exercice d’une conférence implique que l’on considère que chaque participant ne dispose pas d’un même niveau d’information. Bis repetitas placent

Ce fût une conférence d’une heure. Retranscrite, c’est long. Cette contribution l’est donc également : ce sera la dernière de 2009 qui enjambera 2010 puisqu’elle se présente en deux morceaux…

Et puis, au fait, fêtons les 100 000 visites de ce blog, dépassées il y a à peine deux jours. Presque synchrones ces 100 000 et la nouvelle année ! Un signe ?.

La conférence…

Vous êtes des professionnels avec un socle de travail social et une expertise sur le logement. Dans les missions locales, le socle est le même, l’expertise étant celle de la formation et de l’emploi. En centre social, c’est toujours le même socle et l’expertise est celle de la sociabilité. Lorsqu’on regarde ces trois réseaux, on constate bien des similitudes : tous se réclament dans une charte d’une approche globale, holistique (1) ; tous sont issus d’un tronc commun historique, l’éducation populaire ; et tous disposent d’une caractéristique saillante, d’un angle de vue particulier. Je serais tenté de poser une hypothèse : si l’approche globale est, pour les uns et pour les autres, une évidence, son caractère diffus appelle une spécificité, en fait une division du social, une spécialisation. Le bon à tout, capable de répondre à la multidimensionnalité des besoins, n’est en effet guère éloigné du touche-à-tout, sinon du bon à rien. On a besoin d’affirmer une distinction.

S’agissant du logement des jeunes, votre expertise, le sociologue extérieur n’a que peu de choses à dire, sauf à être lui-même un expert du domaine, c’est-à-dire un sociologue « du logement des jeunes », ramification disciplinaire qui n’existe pas, même si certains travaillent plus sur cette entrée, comme d’autres font leur miel de la mobilité, des loisirs, de l’emploi, etc. Le besoin de se distinguer est là aussi présent. Mon propos évitera donc soigneusement de s’aventurer sur le terrain glissant des nombreuses réponses techniques : micro-résidences, foyers soleil, bail glissant, bail accompagné, sous-location, foyers relais, colocation intergénérationnelle, parcours résidentiel en milieu diffus, Pass GRL (Garantie du Risque Locatif), etc. Cela ne vous apprendrait rien… et cela me soulagera en m’évitant le risque de l’imposture !

Par contre, ce qu’on peut considérer comme une sorte d’avantage du point de vue de Sirius, connaître ces trois réseaux – foyers de jeunes travailleurs, missions locales et centres sociaux –, permet d’établir des ponts entre les conceptions, entre les ambitions et croyances, et de constater une posture professionnelle commune, on pourrait dire un habitus professionnel. Et d’établir également des liens entre des questions qui se posent systématiquement selon deux grandes perspectives : comprendre la jeunesse, ses modes de vie et aspirations ; se professionnaliser. Soit dit en passant (et sans – trop de – mauvais esprit), si le RIJ avait associé ces réseaux – missions locales, Foyers de jeunes travailleurs et centres sociaux -, il en serait peut-être aujourd’hui à un autre niveau… ce qui, tout compte fait, ne serait guère difficile puisque le RIJ semble plus un mort-né qu’un nourrisson prometteur.

1. Se professionnaliser…

Le souci de professionnalisation est patent, principalement à partir de quatre thèmes : l’éthique professionnelle, les bonnes pratiques, le corpus théorique et l’évaluation. Il n’est pas inutile de comprendre la signification de chacun de ces thèmes, une fois rappelé ce qu’est la professionnalisation.

Se professionnaliser, c’est en quelque sorte prendre des garanties pour bien travailler (finalité explicitée) et pour pouvoir continuer à travailler parce qu’on est reconnu (avantage collatéral implicite). On recherche donc synchroniquement une « qualité du service », parce que l’on croît à ce que l’on fait, qu’il y a souvent une dimension vocationnelle dans le fait de travailler dans le social, et des garanties pour continuer à y travailler… probablement parce qu’on doit y être bien. Le mot-clé est ici la reconnaissance : reconnaissance de l’utilité de son travail pour l’enjeu de la socialisation des jeunes et pour l’enjeu de la fiabilité de ceux qui travaillent à cette socialisation. Il s’agit donc (toujours) de répondre à la question qu’il y a dix ans posait la revue Esprit, « A quoi sert le travail social ? » (2). Dès lors que le travail social n’est plus (ou ne se veut plus) une stricte mise en œuvre d’une politique d’encadrement des populations « à risques », pour elles-mêmes et pour la société, qu’il n’est plus une machine coercitive à intérioriser les normes dominantes au forceps, mais qu’il met en avant l’émancipation, la citoyenneté, le projet d’autonomie, etc., il devient suspect ou, tout au moins, sa justification ne va plus de soi. On le comprend pour l’émancipation, que l’idéologie dominante peut traduire en terreau de sa contestation, mais il en est de même pour l’insertion, notion incertaine, insuffisamment construite, finalement aussi  fragmentée que la société vers laquelle sont orientés les « insérés ». Comme le dit Robert Castel, « Qu’est-ce qu’un inséré permanent ? Dans quel no man’s land flotte-t-il, ballotté qu’il est entre intégration et néant ? » (3). Il est à craindre que l’imprécision qui caractérise l’inséré soit identique pour l’insertion et les inséreurs.

La professionnalisation peut se comprendre à partir de trois perspectives.

– Premièrement, l’articulation de trois branches que sont la réalisation, la réflexion et la réflexivité. La réalisation recouvre ce qui est fait, palpable, concret : accueillir un jeune, lui procurer un toit, etc. La réflexion est ce qui, en amont, permet de bien accueillir, de s’être organisé pour proposer un toit, puis, chemin faisant, de poursuivre l’accueil par un accompagnement et, ex post, d’apprécier ce qui a été fait pour ce jeune afin d’en tirer des conclusions pour d’autres jeunes à venir. La réflexivité est de considérer que, s’inscrivant dans le système complexe de la socialisation, c’est-à-dire multidimensionnel et interagissant, les réponses ne peuvent être unidimensionnelles et uni-institutionnelles mais appellent d’autres acteurs, ce que l’on nomme le partenariat : bref, c’est raisonner sur soi et sur ce que l’on fait en se situant dans un système d’acteurs, c’est-à-dire en se décentrant. L’ère est bien trop encombrée d’ethnocentrismes et de métastases de l’ego pour éviter la nécessité de raisonner à partir des autres et de soi-même.

– Deuxièmement, une autre triade également qui fait interagir la profession, le professionnalisme et la professionnalité. La profession, c’est la dimension structurante, celle qui garantit que l’on peut travailler dans la stabilité, avec des garanties, des protections sociales, contre ce que Robert Castel appelle « la montée des incertitudes » (4) : un contrat de travail, une convention collective, un dispositif réglementaire, des financements encadrés et pérennes, etc. Le professionnalisme, c’est la boîte à outils : concepts, méthodes et compétences instrumentales (les savoir-faire), cognitives (les savoirs) et comportementales (les savoir-être). La professionnalité enfin, c’est le sens que l’on met dans son travail… car autant il est juste de dire qu’un bon ouvrier a de bons outils, autant les bons outils ne font pas les bons ouvriers… encore faut-il avoir envie de s’en servir, ce qui est un pré-requis pour bien s’en servir : il n’y a pire maladroit que le démotivé.

– Troisième perspective, construire son travail de telle façon à ce qu’il ne soit pas un simple emploi mais un métier. Le saut qualitatif d’un emploi à un métier nécessite que, pour ce dernier, l’on dispose d’un corpus théorique (des concepts robustes pas des notions fourre-tout), de pratiques harmonisées et même codifiées (des procédures), d’une déontologie (des règles de droit définies par les pairs et applicables à l’ensemble des professionnels), d’un cursus reconnu de formation et d’une représentation collective assurée par les pairs (un « conseil de l’ordre », une branche professionnelle, le paritarisme…). Autrement dit, cinq conditions qui doivent être remplies et dont on voit qu’elles ne se limitent pas à un simple raisonnement, souvent adéquationniste, qui réduirait sous l’acronyme « GPEC » (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences) la problématique à un écart à combler entre des compétences exigibles et effectives. La qualité, tant et tant invoquée, a besoin pour le bel ouvrage de « gens de métier », pas de supplétifs en emploi. Contrairement aux jobs de chez Mac Do. Il serait étrange de qualifier un hamburger de chef d’œuvre.

Une fois énoncées ces propositions, on peut mesurer le chemin qui reste à parcourir pour que les emplois de l’insertion mutent en métiers, depuis la place accordée à la réflexion – prenons l’exemple d’une généralement pauvre « Recherche et Développement », pourtant source de l’innovation – jusqu’à la priorité accordée au professionnalisme aux dépens de la professionnalité – qui, inéluctablement, produit le sentiment de l’instrumentalisation – et enfin jusqu’à l’approximation des discours, aussi riches de notions que pauvres en concepts, et l’introuvable déontologie, un comble dans le social. Lorsque j’indique que la R&D est pauvre, je ne veux pas dire qu’il n’existe pas de dynamique de recherche appliquée mais force est de constater que celle-ci est rarement formalisée, qu’elle n’apparaît pas en investissement dans les bilans comptables, qu’elle ne recouvre souvent que des réponses ponctuelles à des commandes externes, à des appels à projet, etc. Les mouvements d’éducation populaire, pour une large part, se sont laissés enfermer dans une logique programmatique et hétéronome de l’innovation, alors qu’ils furent historiquement des espaces de fermentation sociale avec une logique projectale et autonome. Qu’un réseau social ne considère pas comme (ultra)prioritaire la R&D signifie que, même revendiquant l’expertise dite « du quotidien » ou « d’usage », il renonce à l’évaluation par les pairs en y substituant le contrôle par les experts (5).

On voit donc que, des quatre thèmes récurrents et partagés entre intervenants sociaux – l’éthique professionnelle, les bonnes pratiques, le corpus théorique et l’évaluation, les trois premiers correspondent à des conditions points de passage obligé de l’existence d’un métier. Le quatrième, l’évaluation, s’est généralisé puisque le travail social s’est modifié et que, n’allant plus de soi comme pouvait l’être une conception de « l’individu à corriger », selon les termes de Michel Foucault (6), il doit constamment apporter la preuve de sa pertinence.

Parcourant la synthèse d’un récent colloque organisé par la Fondation de France, « Un toit pour chaque jeune » (7), j’observai qu’une fois passée l’expression des convictions (« La présence de jeunes sur un territoire est une garantie de soutenabilité et de dynamisme pour le développement de ce territoire… »), les préoccupations des participants recouvraient trois thèmes : l’évaluation, l’accompagnement et le financement du social.

De l’évaluation : une dialogique.

De l’évaluation, on peut par exemple lire qu’ « Il y a consensus sur la nécessité de l’évaluation et de la mise à jour permanentes des politiques publiques, afin de suivre l’évolution de la société, de l’emploi, des demandes des jeunes et de la situation du logement au plan national; cette évaluation ne peut pas être seulement quantitative, elle doit prendre en compte les facteurs humains et sociaux. » J’ai tenté une explication de ce « consensus sur la nécessité de l’évaluation » qui me semble historiquement plus participer d’une contrainte intériorisée que d’une conviction endogène. Disons que le soupçon qui pèse sur le social, depuis que l’Etat Providence n’a plus les moyens de l’entretenir généreusement, s’est combiné avec la difficulté des intervenants sociaux à objectiver leur utilité sociale, du fait de la nature même de leur travail dont une large part échappe aux modèles économétriques, et que cela a produit ce consensus dont je ne suis pas certain qu’il soit aussi… consensuel. Pour la raison très simple que l’évaluation n’est sans doute pas comprise de la même façon selon la position occupée. Côté financeurs, l’évaluation repose sur trois critères principaux : la conformité des actions au regard de la commande publique, l’efficacité entendue comme atteinte des objectifs quantitatifs et l’efficience, c’est-à-dire la proportionnalité entre l’effort financier consenti et les résultats obtenus. Côté intervenants sociaux, l’évaluation mobilise deux autres critères : l’effectivité, c’est-à-dire la méthode ou « procède-t-on de la bonne façon ? », question déclinée pour tous les processus (l’AIO – accueil – information – orientation, l’accompagnement…), et la décentration comprise comme adaptation du service aux besoins du jeune et appelant les notions de contrat, de projet, etc. Le noeud de tension entre ce qui est donc moins un consensus qu’un système de relations par opposition est classiquement la dialogique « quantitatif-qualitatif » : le quantitatif des résultats et des subventions d’un côté, le qualitatif d’un indicible, d’un humain irréductible à la rationalisation, qu’il ne faut pas confondre avec la rationalité au sujet de laquelle Edgar Morin écrit : « La rationalisation enferme une théorie sur sa logique et devient insensible aux réfutations empiriques comme aux arguments contraires. Ainsi, la vision d’un seul aspect des choses (rendement, efficacité), l’explication en fonction d’un facteur unique (l’économique ou le politique)… » Et Edgar Morin d’ajouter : « La rationalisation est la maladie spécifique que risque la rationalité si elle ne se régénère pas constamment par auto-examen et auto-critique. » (8). J’ai utilisé la notion de « dialogique » pour exprimer que, si l’évaluation est plus un système de relations par opposition qu’un consensus, elle met en jeu une interaction de deux logiques antagonistes et pourtant complémentaires, qui s’opposent et se nourrissent comme le fameux « Vivre de mort, mourir de vie » d’Héraclite. Autrement dit, évaluer ne correspond ni exclusivement à ce qu’y met la logique de système, ni à ce qu’y entend tout aussi exclusivement la logique d’acteur, mais mobilise ces deux registres : on évalue pour objectiver quantitativement et qualitativement les valeurs ajoutées (9) du travail et, ce faisant, on répond à la commande publique, tant il est légitime que l’usage des fonds publics soit raisonné et raisonnable, et l’on évalue pour améliorer le service aux jeunes ainsi que pour démontrer son utilité et, ce faisant, on génère de la reconnaissance – ce qui n’est pas le moindre des avantages pour des professionnels en mal de reconnaissance – mais paradoxalement aussi du quantitatif, en l’occurrence des montants de subventions.

De l’accompagnement : une préoccupation, un objectif.

De l’accompagnement, il fût dit lors du même colloque qu’il fallait « Développer une méthode d’accompagnement global qui comprenne la gestion du logement et plus largement, la citoyenneté ; il s’agit d’une action éducative, complémentaire du cadre familial, d’une veille bienveillante permettant en définitive une insertion durable. » J’avoue avoir découvert pour la première fois cette expression de « veille bienveillante », dont l’explication tient sans doute à une volonté d’humaniser une veille qui pourrait être interprétée comme synonyme de contrôle, le qualificatif « bienveillante » étant qui plus est d’inspiration religieuse : le mouvement Habitat et Humanisme, dont on sait que le créateur Bernard Devert est devenu prêtre, use volontiers de ce vocable (10). Une fois réglé le principe – juste – d’un accompagnement global, tout simplement parce que le Sujet est à la fois multidimensionnel, singulier et unique, restent une préoccupation et un objectif.

– La préoccupation est de ne pas confondre moyen et fin, en l’occurrence de substituer à la finalité de l’accompagnement, qui est l’intégration, l’accompagnement lui-même… sauf à mettre en place une contradiction majeure : être intégré, donc responsable et autonome, reviendrait à être accompagné ad vitam, ad libitum sans aucun doute ! Ce qui pourrait signifier que les « classes dangereuses » (auparavant les prolétaires, désormais les jeunes, les chômeurs) doivent être accompagnées, impérativement même si l’accompagnement humanise le contrôle : « Cette notion d’accompagnement qui, à son origine, {…} se voulait émancipatrice, {…} serait-elle progressivement changée en instrument de protection… de l’ordre social existant ? » (11)

– L’objectif, si l’accompagnement est bien comme on l’entend partout « le cœur du métier », est de le construire en concept, d’éviter qu’il soit un mot plaqué sur des pratiques hétérogènes. Pour aller vite, il faudrait tout d’abord qualifier l’accompagnement : j’ai proposé que l’on parle d’« accompagnement socioprofessionnel » (12), ce qui paraîtra évident pour des intervenants sociaux de mission locale mais qui l’est tout autant pour des intervenants spécialistes de l’habitat puisque, comme le dit justement Jean-Claude Richez, « La question du logement est aussi et d’abord peut-être une question d’emploi. Cette forte interrelation implique que l’on ne saurait traiter la question du logement séparément de celle de l’emploi ainsi que de la mobilité. » (13)

L’accompagnement socioprofessionnel porte sur la personne dans sa globalité, s’appuie sur le principe de ses ressources, vise à réduire ou à résoudre les difficultés de tous types qui font obstacle à l’intégration, cette dernière entendue comme finalité du processus d’insertion professionnelle sociale, et mobilise les professionnels qui interviennent en « prenant en compte » et non « en charge ». La posture professionnelle se fonde en conséquence sur l’aide au développement de l’autonomie de la personne et ne doit pas être une démarche hétéronome.

L’accompagnement associe de façon quasi-systématique six éléments agencés avec et autour du jeune : le référent unique (interaction), le projet (ambition), le contrat (conditions), l’entretien (réalisation), l’apport instrumental (dotation), les ressources de l’environnement et le partenariat (démultiplication).

Sur le volet socioprofessionnel, qu’il soit ou non « renforcé », mais subséquemment avec une graduation de l’intensité de l’offre de service, l’accompagnement s’exerce dans quatre sphères interdépendantes :

La sphère de l’économique dont l’objectif est l’indépendance économique via l’exercice d’un emploi. Y est rattaché l’homo oeconomicus, producteur et reproducteur.

La sphère de l’individuation, « micro », concernant les rapports de la personne à elle-même (santé physique et psychique) et à son environnement familial. A la sphère de l’individuation est rattaché le Sujet, par définition singulier et unique, et la visée est l’accomplissement.

La sphère de la sociabilité, « meso », où sont en jeu les relations de la personne avec son environnement proche : voisinage, quartier, groupes amicaux et associatifs, etc. La thématique est ici celle du lien social et de l’appartenance. A la sphère de la sociabilité, est rattaché l’Acteur, par définition collectif, et la visée est le lien.

La sphère du sociétal, « macro », qui correspond aux relations de la personne à la société, celles-ci articulant deux axes : l’acquisition de normes (le « vivre ensemble ») et la citoyenneté (droits et devoirs). A la sphère du sociétal est rattaché le Citoyen et la visée est l’émancipation (14).

Sphères

Dimensions Idéauxtypes Visées
Economique micro/meso/macro Homo oeconomicus Indépendance économique
Individuation micro Sujet Accomplissement
Sociabilité méso Acteur Lien
Sociétal macro Citoyen

Emancipation

Du financement du social : convaincre…


Enfin, du financement du social, on attend que « Au-delà de l’expérimentation/innovation, {il faut} assurer la pérennité des associations et des solutions confirmées, pas uniquement par des subventions, mais aussi par le soutien durable des différentes parties prenantes. » Et que ce crédit – dans tous les sens du terme – se justifie par « l’expertise des réseaux associatifs intervenant déjà dans ce domaine et ayant l’expérience et l’expertise requises pour les accompagner. » Pèse cependant sur les épaules des intervenants sociaux, on l’a dit, ce soupçon d’imprécision, de manque de transparence. En fait et s’il ne s’agit évidemment pas de se faire le défenseur de la rationalisation, on tire assez rapidement à l’écoute des intervenants sociaux la conclusion que les discours sont assurément convaincus… sans pour autant être convaincants. Autrement dit, que le travail en amont de tout argumentaire qui plaide pour un financement du social ne peut faire l’économie de ce qui précède, c’est-à-dire d’un corpus théorique stabilisé, des règles d’évaluation prenant en compte le quantitatif et le qualitatif, etc. Le postulat ne remplace pas la démonstration. Ceci d’autant plus que la notion d’« expertise » est revendiquée. Or, si la maîtrise signifie que l’on possède la connaissance d’un domaine, l’expertise ajoute à cette connaissance la capacité de la transmettre, de la communiquer. Si, incontestablement, le financement du social est à bien des égards problématique, et même de plus en plus problématique avec la logique européenne de marchés publics et de mises en concurrence systématiques, avec également une conception du social comme dépense et non comme investissement, toutes choses qui font dire à Michel Chauvière qu’« Aujourd’hui, la raison gestionnaire et managériale d’esprit libéral {…} sait aussi illusionner nombre d’acteurs sociaux par sa rationalité technique et sa novlangue pseudo-éthique. » (15), j’en conclus que, malgré cela et même a fortiori à cause de tout cela, c’est aux intervenants de convaincre.

A suivre…

(1) Charte des missions locales, « Construire ensemble une place pour tous les jeunes », 12 décembre 1990 : « Une intervention globale au service des jeunes. Article 5 : Les partenaires réunis dans la mission locale prennent en compte les dimensions économique, sociale, culturelle et institutionnelle de la situation des jeunes, et en priorité des jeunes les plus en difficulté. » Charte de l’UFJT, 2 février 1996 : « Participant à la politique de la jeunesse, fidèles à notre vocation d’éducation populaire et de promotion sociale, nous adoptons une approche globale et individualisée de chaque jeune… ». Charte fédérale des centres sociaux et socio-culturels de France, 17-18 juin 2000 : « Se plaçant dans le mouvement de l’éducation populaire, les Centres sociaux et socio-culturels fédérés {…} La vision des centres sociaux et socio-culturels ne fractionne pas la vie humaine en autant de segments qu’il y a d’administrations ou de prestataires de service : elle identifie ce qui fait la globalité de l’existence individuelle et des situations collectives. »

(2) Esprit, mars-avril 1998, n° 241.

(3) Robert Castel, « Du travail social à la gestion sociale du non-travail », 1998, Esprit n° 241.

(4) Robert Castel, La montée des incertitudes, 2009, Seuil.

(5) Catherine Vilkas, « Des pairs aux experts : l’émergence d’un « nouveau management » de la recherche scientifique ? », A quoi servent les experts ? Cahiers internationaux de sociologie, vol. CXXVI {5-12}2009, PUF, pp. 61-79.

(6) Michel Foucault, « Les anormaux », 1975, Annuaire du Collège de France, 75ème année, Histoire des systèmes de pensée, année 1974-1975, pp. 335-339.

(7) 5 octobre 2009, Tours.

(8) Edgar Morin, Éthique. La méthode 6, 2004, Seuil, p. 239.

(9) Concernant ces valeurs ajoutées, nous avons à plusieurs reprises définies leurs caractéristiques : « directes individuelles » pour les jeunes, « directes collectives » pour l’environnement et « indirectes professionnelles » ou « organisationnelles » pour la structure elle-même (correspondant à l’« assurance de la qualité »).

(10) La Charte d’Habitat et Humanisme (janvier 2003) reprend le principe de la « primauté de la personne humaine » énoncé cinquante ans auparavant par Emmanuel Mounier. On y lit : « Tout en reconnaissant l’Evangile comme une de ses sources d’inspiration essentielle, le mouvement prit le nom d’Habitat et Humanisme. Il se référait ainsi à des valeurs partagées par des hommes et des femmes, croyants ou non, venus de tous les horizons, rejoindre le fondateur. » On peut consulter http://www.habitat-humanisme.org/ Des trois grands réseaux évoqués introductivement, les foyers de jeunes travailleurs, les centres sociaux et les missions locales, seul le troisième – malgré son nom – n’est pas d’inspiration chrétienne, plus précisément du catholicisme social : « Ce qui nous a frappé, c’est d’abord l’étonnante proximité qu’il y a entre ces femmes et ces hommes qui se sont succédé à la tête de l’UFJT. Dans le récit de leurs itinéraires personnels tous se réfèrent au catholicisme. Tous ont vécu leurs premières expériences militantes en tant que chrétiens. » Françoise Gaspard, D’une jeunesse ouvrière à une jeunesse incertaine (UFJT, 1995, Les Éditions de l’Atelier/Éditions Ouvrières et UFJT, p. 14).

(11) Francis Mégevand, « L’accompagnement, nouveau paradigme de l’intervention publique » in (sous la dir.) René Ballain, Dominique Glasman, Roland Raymond, Entre protection et compassion. Des politiques publiques travaillées par la question sociale (1980-2005), 2005, PUG, p. 199.

(12) Philippe Labbé, « Esquisse de définition de l’accompagnement social ou, plutôt, socioprofessionnel », 10 novembre 2009.

(13) Jean-Claude Richez, « Logement des jeunes et insertion sociale », 22 septembre 2009, Haut-Commissariat à la Jeunesse.

(14) L’éducation populaire use volontiers du terme de « promotion ». Cette typologie a été plus développée dans le cadre d’un travail de trois années conduit avec la fédération des centres sociaux des Pays de la Loire. Elle est exposée dans « Qu’est-ce que le social ? », Philippe Labbé, in Veille, Projet, Evaluation, Branche professionnelle des acteurs du lien social et familial, Guides & Outils, 2009, pp. 81-100.

(15) Michel Chauvière, Trop de gestion tue le social. Essai sur une discrète chalandisation, 2007, La Découverte, p. 10.

Exigence citoyenne

Publié: décembre 25, 2009 dans 1

Belle contribution de Corinne Lepage dans Le Monde du 23 décembre 2009, « Planète : la société civile ne peut plus compter que sur elle-même ».

Orange bleue…

Observons préalablement que, désormais, la problématique n’est plus de savoir si oui ou non la question écologique est essentielle et/parce que critique, l’unanimité étant là… hormis quelques Allègre(s) climato-sceptiques marginalement à la mode, aussi suffisants qu’indécents. Pour illustration, le même quotidien titre en première page « Manger moins de viande pour sauver la planète ? ». Ce « manger moins de viande », incongru il y a à peine une décennie, n’est plus traduit comme une proposition d’un original, comme ce fût le cas pour les élections présidentielles de 1974 où René Dumont s’adressa aux Français dans l’étrange lucarne avec un verre d’eau… et obtînt 1,32% des votes. Quant à « sauver la planète », la récurrence de ce thème est telle, tout azimut, qu’à l’évidence il ne s’agit plus de pinailler sur le fait que « l’orange bleue » – « La Terre est bleue comme une orange », Paul Eluard – serait plus ou moins en danger : d’une part, elle l’est – la question étant celle d’un seuil d’irréversibilité atteint, dépassé ou non – et, d’autre part, la Terre n’est pas un objet simplement physique sur lequel on pourrait agir comme un laborantin sur sa paillasse, animé par la foi dans la science et la technologie, mais recouvre l’espèce humaine. Michel Serres – on l’a vu à partir de son ouvrage Le temps des crises (sur ce blog, 23 décembre) parle de « Biogée », Edgar Morin en appelle à une « bio-anthropo-éthique » (1) et cite « Gaïa », cette idée exprimant que le système Terre se comporte comme un système unique autorégulé, composé d’éléments physiques, chimiques, biologiques et humains, conception systémique qui est loin de n’être qu’une fantaisie puisque, en 2001, lors de la conférence d’Amsterdam, elle a fait l’unanimité de plus d’un millier de délégués des quatre principales organisations de recherche sur le Changement Global. « Notre civilisation se trouve dans la situation de celui que la drogue tuera, qu’il continue ou cesse brusquement d’en consommer », écrivait Lovelock, le promoteur de cette « théorie Gaïa » (2). Le diagnostic est donc partagé, voire même (d’autant plus) proclamé par les ouvriers de la 11ème heure (Chirac à Johannesburg : « La maison brûle »), et le pronostic vital est réservé jusqu’à s’exprimer sous la plume d’un pourtant optimiste-humaniste par un désespérant pessimisme : « … nous devons craindre d’une pensée incapable de concevoir la complexité des réalités vivantes, sociales, humaines et la complexité des problèmes posés par la crise contemporaine de l’humanité. Nous allons crever de ne pas comprendre la complexité. » (3).

Revenons à Corinne Lepage qui reprend pour le sommet de Copenhague le terme de « fiasco » et dont la thèse est incluse dans le titre : « la société civile ne peut plus compter que sur elle-même »… ce qui ne manque pas de sel – ou de prise de conscience – lorsque cela est énoncé par une ex-ministre de l’écologie sous Juppé. Toujours est-il que cette avocate, après une introduction rejoignant l’opinion commune (« pas de quoi sauver la face… échec humiliant… »), pose, à mon sens, la juste question de la place de la société civile dans le débat démocratique… compte-tenu de la faillite des élites politiques :  « Il est désormais clair qu’il n’est plus possible de faire confiance aux politiques, devenus hommes d’affaires et non des responsables politiques, pour reprendre l’expression du président brésilien Lula, pour résoudre les problèmes du monde. Le court terme et les visions géostratégiques l’emportent sur le fondamental, notre survie. » Et « Il restera de l’année 2009 que les dirigeants du monde ont été capables de sauver les banques et de leur allouer des milliers de milliards de dollars sans contrepartie, mais ont été incapables de mobiliser quelques dizaines de milliards de dollars pour éviter la disparition de zones entières, l’exode de millions de personnes, l’accroissement de la famine et de la pauvreté de millions d’autres ou les conséquences humaines des phénomènes extrêmes. »

Corinne Lepage en appelle à une mobilisation citoyenne : « Chacun doit repenser la stratégie pour ne pas laisser le champ libre aux fossoyeurs organisés de Copenhague et d’une partie au moins de l’humanité. » ; « La réponse est dans la révolte, le refus de toute résignation et l’action organisée des citoyens et des consommateurs. » Il faut donc, selon l’auteure, « changer de gouvernance », citant à l’appui un personnage auquel on n’aurait songé (à chacun ses sources), le termina-gouvernor  Schwarzeneger qui aurait exprimé que « ce n’est pas dans les couloirs de Washington mais dans les grands mouvements sociaux que se font les grands changements. »

Ainsi « la société civile ne peut désormais plus compter que sur elle-même pour assurer son avenir », lucide appréciation à quelques mois d’élections où des impétrants vont flatter de promesses les uns et les autres dans l’espoir d’accéder moins à une responsabilité qui devrait être radicale qu’à un statut les mettant pour un temps à l’abri du vulgum pecus. Commune en métropole, cette tactique est aiguisée jusqu’à la caricature dans les DOM : l’ascension sociale, plus difficile compte-tenu du marché du travail, y fait considérer la politique non comme une vocation pour l’intérêt général mais comme une voie de mobilité sociale individuelle ascendante ; les mots des campagnes électorales n’y sont bien souvent que des leurres pour naïfs flattés un instant, satisfaits de lécher la main du maître.

Corinne Lepage avance, face à la faillite des élites politiques, « les réalisations présentées par les villes et régions », le boycott des produits made in China dès lors que la Chine refuserait des efforts en termes de diminution de la production de carbone, le commerce équitable, la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE), etc. Sans doute, toutes ces démarches citoyennes, reposant sur la conscience et l’éthique individuelles, pourront-elles contraindre progressivement  les « grands » à modifier leurs comportements, non par conviction mais par nécessité… à condition que la perception partagée d’un danger maximal s’alchimise en action commune, ce qui n’est pas gagné car le tout n’est pas la somme des parties (4) et « L’affaiblissement d’une perception globale conduit à l’affaiblissement du sens de la responsabilité, chacun tendant à n’être responsable que de sa tâche spécialisée, ainsi qu’à l’affaiblissement de la solidarité, chacun ne percevant plus son lien organique avec sa cité et ses concitoyens. » (5).

Reste que, à l’échelle des territoires, la pression citoyenne – une éthique de résistance a minima voire un devoir de révolte pour Corinne Lepage – devrait s’exercer sans tarder selon le (juste) précepte cartésien du Discours de la méthode, « partir du petit pour aller vers le grand, du connu vers l’inconnu… » (6). Ainsi exiger l’expression citoyenne dans les instances communautaires, renforcer, créer et multiplier les conseils de développement ou leurs équivalents, affirmer et installer la place des usagers dans les structures, etc. tout ceci constitue le socle d’un changement radical – à la racine – qu’il apparaît clairement vain d’attendre d’en-haut.

Ce sont les fêtes, on ne les gâchera donc pas et, pour (malgré tout) sourire, un autre dessin d’Eric Appéré. Toujours au 06 45 71 43 10 ou 02 96 44 29 71. Et toujours sans nécessairement lui téléphoner en breton. Il est bilingue.

(1) Edgar Morin, La vie de la Vie, La Méthode 2, 1980, Seuil.

(2) James Lovelock, La Terre est un être vivant, l’hypothèse Gaïa, 1999, Flammarion.

(3) Edgar Morin, id., p. 452.

(4) Autrement dit, il ne suffit pas que beaucoup de personnes pensent chacune la même chose pour qu’une conscience puis une action collectives s’enclenchent : le tout est plus que le tout et il est aussi moins que le tout… il est surtout incertain (Edgar Morin, La Nature de la Nature, La Méthode 1, 1977, Seuil, pp. 126-129).

(5) Edgar Morin, La tête bien faite, 1999, Seuil, p. 19.

(6) Pour être précis, c’est le principe de progressivité (3ème précepte sur 4) exprimé ainsi par René Descartes : « … conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degré jusqu’à la connaissance des plus composés, et supposant même de l’ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres. »

Joyeux Noël !

Publié: décembre 23, 2009 dans 1

Joyeux Noêl… sous le signe de l’engagement et de l’humour, les deux n’étant pas incompatibles. « L’humour est une étincelle qui voile les émotions », disait Max Jacob, un Quimperois.

Mais, avant, Vincent, toujours (sauf erreur) représentant CFE-CGC pour la branche des missions locales et PAIO, adresse ce commentaire sur « Le temps des crises ».

Médusé…

Vincent : « Comment commencer cette tentative de contribution ! J’avoue que l’image, pas vraiment jolie, de « la méduse sur le sable devant l’Annapurna de questions » correspond assez bien à mon état d’esprit. Je livre deux réactions.

1) Du pain…

« Les cadres qui votaient à droite », nouvelles victimes du chômage cités par Jean-Pierre… Pas nécessaire de commenter le cliché, mais plutôt de regarder ce qui peut se passer dans notre réseau et que je ne pouvais même pas imaginer en tant que cadre (pourtant j’suis pas un imbécile puisque j’suis douanier !).

– Les partenaires sociaux ont ratifié une augmentation de 0,01€ de la valeur du point pour éviter que certains employeurs (ou leurs représentants, donc des cadres) ne refusent d’appliquer l’augmentation précédente signée unilatéralement par le syndicat employeur UNML en juillet dernier !

– Plus de cent structures employeurs (dirigées par des cadres) n’ont pas organisé le mois dernier la consultation nationale de représentativité des syndicats des salariés pourtant inscrite dans la convention collective !

De la part de responsables de structures sociales, soucieuses d’autrui… Médiocrité ou incompétence ? Je vous laisse juge.

2) Des jeux…

Dans le train (pas encore en panne !) je découvrais, le 16 décembre, un article de 20 minutes intitulé « La France un pays hypocrite ». Curieux, je lis car je me rappelais que quelqu’un avait déjà qualifié les Français de « veaux » (ndpl : le général de Gaulle). Un dénommé Nicolas Anelka, footballeur de profession, pleurait sur son sort, pauvre victime de la méchanceté humaine, privé de résidence possible en France à cause d’une fiscalité désastreuse pour lui et je vous fais grâce du reste car trop affligeant. A vos mouchoirs ! Etes-vous prêt à payer une place au stade?

En résumé, que chacun balaie devant sa porte ! »

Biniou…

Revenant à la celtitude, précisément, parlant de bretons et même de finistériens, en voici un autre, Eric Appéré. Un vrai Brestois en granit et pull marin, « p’tit zef » comme on dit sur les bords de la mer d’Iroise. Ancien éducateur spécialisé pour ne rien gâcher. Aujourd’hui, Patrick est dessinateur à plein temps, travaillant pour plusieurs revues. Ce garçon, fort sympathique, déborde d’imagination et apporte une vraie valeur ajoutée à vos assemblées générales et autres manifestations en croquant et projetant au fil des interventions ce que son esprit lui inspire… et ça décoiffe comme un force 8 à la pointe du raz ! Ce n’est ni partisan, ni ethnoclanique : simple constat d’une récente conférence faite pour l’URHAJ de Bretagne, à Brest. N’hésitez donc pas à le contacter. Il n’est pas nécessaire de parler breton.

Eric Appéré 06 45 71 43 10 ou 02 96 44 29 71

Le temps des crises

Publié: décembre 23, 2009 dans 1

Un commentaire sur l’article « Un million de chômeurs en fin de droits en 2010. En plus. » d’un nouveau contributeur, Jean-Pierre. Je lui laisse la parole et la reprends ensuite. L’occasion d’un pas de côté pour s’extraire de la désorganisation, de l’entropie du chômage – endémique – et de l’écologie – maltraitée – avec l’aide de Michel Serres.

Jean-Pierre. « C’est, évidemment, un manque total de compétence de baisser systématiquement jusque zéro les indemnités. A 59 ans, avec qualifications, je me suis aperçu, avec d’autres, qu’il était quasi impossible de trouver un emploi ! Même barman la nuit ou livreur de pizza car on ne prend que des jeunes (j’ai connu des ingénieurs qui avaient trois propositions à l’Etranger et rien en France).

Supprimer les allocs, c’est pousser une famille, les parents du 59 ans étant âgés, les enfants continuant leurs études, vers le déséquilibre et la misère, et un ras le bol des politiques, pour une catégorie (notamment les cadres) qui avaient pourtant tendance à voter à droite. Comme l’opposition fait preuve d’une nullité à toute épreuve on est bien parti. Incompétence et méconnaissance de la vie des Français, ces décisions viennent de cet handicap chez des responsables. »

P.L. En son temps, Jean-Claude Chamboredon avait parlé des stratégies de « juvénisation » et d’« obsolescence » : les premières, des adultes en direction des jeunes, visaient à maintenir ces derniers à l’écart du pouvoir sous prétexte d’immaturité (« si jeunesse savait… ») ; les secondes, des jeunes en direction des adultes, répondaient par une logique de déclassement (si vieillesse pouvait… ») : « De même que la vieillesse donne des hochets à la jeunesse, pour la maintenir en état de jeunesse, de même la jeunesse donne des médailles à la vieillesse pour l’encourager à céder sa place. » (1) L’organisation du travail, en divisant jusqu’au plus petit dénominateur, l’individu, est parvenue à juguler la traditionnelle opposition verticale entre petits et grands en multipliant à l’infini et horizontalement des oppositions (jeunes et adultes, jeunes et seniors, hommes et femmes, autochtones et immigrés, etc.) : diviser, on le sait, pour régner… A la lutte des classes s’est substituée celle des places (2) perpétuellement stimulée par la concurrence assimilée par le sens commun au dynamisme. Et comment ne pas la comprendre lorsque, à 59 ans et prêt à tout, on devient bon à rien… y compris pour livrer des pizzas ! Struggle for life et chacun pour soi… Le raisonnement vaut dans l’autre sens générationnel… et n’est pas prêt de s’interrompre puisque, comme l’écrit Régis, au million supplémentaire de chômeurs en fin de droit, il faut ajouter « 1,3 millions de salariés qui sont à temps partiel non souhaité ou en chômage partiel. La sortie de la crise sociale n’est pas pour demain ni pour l’année prochaine… »

Un sommet abyssal…

Tout change et rien ne change… au mieux, sinon s’aggrave parce que le temps du non-changement, le chômage par exemple, constitue une aggravation « vers le déséquilibre et la misère ». C’est ce que l’on constate dans le champ de l’emploi peut également se dire pour l’écologie après le sommet – en fait un gouffre – de Copenhague qui, pour une fois, fait l’unanimité des commentaires, somme toute assez bien résumée par les Verts : « lamentable fiasco ».  L’autre soir à la télévision, face à Chazal, même le lutin ridé Borloo ne pouvait qu’exprimer le pessimisme de la raison et peinait à communiquer l’optimisme de la volonté. Unanimité ? Pas tout-à-fait : « Satisfaite du résultat du sommet, la Chine clame son droit à la croissance », peut-on lire dans Le Monde du 22 décembre. C’est dire.

Ce constat objectif d’échec est abondé par le sentiment très largement partagé par la population puisque, selon l’enquête sur les valeurs des Français, menée en 2008 sous la direction de Pierre Bréchon, 87% d’entre eux sont d’accord avec l’idée que « si les choses continuent sur leur lancée, nous allons bientôt vivre une catastrophe écologique majeure. » En 2008… Gageons qu’un an après, avec la crise, même si la nécessité d’un basculement paradigmatique ne s’est pas imposée, habitudes, égoïsmes et peurs constituant un excellent rempart contre le changement, les opinions n’ont pu que s’accentuer : il y a, partout, dans toutes les conversations, cette même conscience palpable de la catastrophe imminente et/ou inéluctable, à laquelle succède invariablement la même incertitude sur la question des moyens. S’engager, comment, pour que faire, où, avec qui… ?

Et vous voudriez que cela n’explose pas ?

Les réponses, évidemment, ne sont ni simples, ni ne peuvent être unidimensionnelles puisque, précisément, les questions s’imbriquent dans une question elle multidimensionnelle, touchant à l’essence de la vie humaine. Cette imbrication s’exprime dans un principe au nom un peu compliqué, « hologrammique », mais au bout du compte simple : « … non seulement la partie est dans un tout, mais le tout est inscrit d’une certaine façon dans la partie. » (3)

Dans ce même Monde, Michel Serres, sans doute avec Edgar Morin un des rares penseurs auxquels on peut et il faut s’accrocher dans le brouillard, pose le même diagnostic sur Copenhague – qui « est à la géopolitique ce que les accords de Munich, en septembre 1938, ont été à la politique : un compromis lâche et dilatoire » – et rejoint l’inéluctabilité : « Il y a une chose qui n’a pas changé, ce sont nos institutions. Et vous voudriez que cela n’explose pas ? »

Quand nous chanterons le temps des cerises…

Invité il y a quelques jours à Saint-Pierre (la Réunion) pour un dîner conférence, c’était avant la fin du sommet de Copenhague, je ne pouvais en dire plus sur le constat et l’alerte, et, sur les conditions de l’engagement, constatant la faillite des élites politiques, je ne voyais que dans un « agir communicationnel » (Habermas – 4) ouvert une possibilité de ne pas jeter la démocratie aux orties, pour ce qui évidemment serait pire : une technocratie ou une dictature. Maintenir non pas en l’état mais dans son principe la démocratie représentative, ne pas y substituer le pouvoir des experts tout en s’appuyant sur ceux-ci (à l’échelle mondiale, le GIEC, Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) impliquent de déplacer les termes du débat en y introduisant un troisième acteur : Michel Serres parle de « Biogée » (« … un partenaire essentiel, composé d’air, de feu, d’eau et d’êtres vivants »). Il faut à ce moment – par son importance, le sujet en vaut largement la peine – remonter à la source de cet article : un petit ouvrage récent (octobre 2009) de Michel Serres, Temps des crises (éd. Le Pommier). Quelques extraits choisis…

Un propos radical : « La crise lance le corps ou vers la mort ou vers une nouveauté qu’elle le force à inventer. {…) Si vraiment nous vivons une crise, en ce sens fort et médical du terme, alors nul retour en arrière ne vaut. Les termes relance ou réforme sont hors de propos. » (p. 9). Sans même évoquer l’absurdité du projet de « moraliser le capitalisme »…

L’illusion : « Je ne me prétends ni économiste ni spécialiste de la monnaie. Je pense simplement que l’écart entre les chiffres atteints par le casino volatil de la Bourse et la réalité, plus lourde et lente, du travail et des biens, écart mesurable en euros et pourcentages, équivaut à la distance immense qui sépare aujourd’hui le spectacle médiatico-politique et une nouvelle condition humaine. » (p. 11) ; « Du coup, les institutions encore dominantes, vieillies brutalement comme les dinosaures d’antan, se réfugient dans la drogue du spectacle. Du pain, certes, économie, pouvoir d’achat, chômage…, du pain, certes, mais surtout des jeux, pour faire oublier le pain : jeux télévisés, radiophoniques, sportifs, voire électoraux. Nous assistons, navrés, à la distribution permanente de la drogue des spectacles en tout genre. Occidental, toxicomane. » (p. 29). « Croire, en effet, qu’une société ne vit que de pain et de jeux, d’économie et de spectacle, de pouvoir d’achat et de médias, de banques et de télés, comme nous subsistons aujourd’hui, constitue un tel contresens sur le fonctionnement réel de toute collectivité que ce choix exclusif, erroné, la précipite vers sa fin pure et simple, comme on l’a vu pour la Rome antique. » (p. 31).

Une crise globale et systémique : « … plutôt que de parler seulement du récent désastre financier, dont l’importance, bruyamment annoncée, découle de ce que l’argent et l’économie se sont saisis de tous les pouvoirs, des médias et des gouvernements, mieux vaudrait assumer l’expérience, évidente et globale, que l’ensemble de nos institutions connaît désormais une crise qui dépasse de fort loin la portée de l’histoire ordinaire. » (p. 26). « … en attendant, ce constat permet d’évaluer la profondeur et l’étendue de la crise : elle ne touche pas seulement le marché financier, le travail et l’industrie, mais l’ensemble de la société, mais l’humanité entière. Il s’agit, en effet, par-delà toute l’histoire, du rapport essentiel des humains avec le monde. » (p. 29).

Le rapt économique : « Je ne dis pas l’économie marginale ; elle demeure centrale, mais croire à sa puissance seule et ornée de l’aura cosmétique de la représentation nous conduirait à l’extinction. » (p. 31)

Le pire devant nous : « Cette cécité, nous allons la payer. » (p. 28). « Arrivons-nous à l’autre bord de cette plaque d’inconscience ? J’entends venir des bouleversements au moins analogues à ceux qui finirent une ère entière, comme, par exemple, l’Antiquité, dont de nombreuses cultures disparurent. » (p. 29).

De ce « petit » livre (78 pages qui se lisent en une heure… allez, deux heures pour les plus lents), moins de la moitié correspond au diagnostic, l’autre partie ouvrant des perspectives : « Notre voix couvrait le Monde. Il fait entendre la sienne. Ouvrons nos oreilles. Fonte des glaces, montée des eaux, ouragans, pandémies infectieuses, la Biogée se met à crier. » (p. 49). Et Serres de convoquer dans le débat à deux (« Le jeu à deux qui passionne les foules et qui n’oppose que des humains, le Maître contre l’Esclave, la gauche contre la droite, les républicains contre les démocrates, telle idéologie contre une autre quelconque, les verts contre les bleus… » pp. 38-39) le Monde, la Nature sous toutes ses formes, y compris les Humains, dans un « parlement », la « WAFEL » (waterairfireearthlife). Serres imagine ce passage de la dyade (constante opposition du jeu à deux) à la triade, d’une part, avec l’introduction des savants (« … qui va parler au nom de la Biogée ? Ceux qui la connaissent et lui ont consacré leur vie. », p. 57), dès lors que ceux-ci auront prêté deux serments subordonnant la recherche à l’éthique (5) et, d’autre part, avec une dynamique profonde et massive de démocratie participative : « Voici que vient un vote en temps réel et généralisé, qui permet de rêver à une authentique démocratie de participation, puisque l’égalité règne, ici, aussi bien pour l’intervention, libre, que par l’accès, facile. J’aimerais écrire des récits, des chansons, des poèmes, mille textes chaleureux pour encourager toute femme et tout homme à intervenir, à temps et contretemps, dans toute affaire publique, ou qui les regarde ou qui ne les regarde pas. » (p. 75).

Bifurcation ?

Reste que « encourager » à cette « démocratie de participation » est autant une nécessité qu’un vœu (« permet de rêver ») : si la première est flagrante, le second ne peut demeurer à ce stade et appelle, urgemment, trois choses : à l’échelle individuelle, l’engagement issu de la (prise de) conscience ; à l’échelle collective, l’éducation populaire ; à l’échelle sociétale, les structures du débat démocratique. Ces trois dimensions sont interagissantes, tourbillonnantes et aussi vertueusement qu’indissociablement imbriquées (principe de « récursion organisationnelle »). Et là, sans doute, l’(les)obstacle(s) est(sont) de taille : la conscience individuelle, on l’a vu, est présente mais se heurte à la peur, à la rétractation individualiste ; l’éducation populaire peine à s’organiser, tout un pan historique étant institutionnellement capté par le même jeu des chaises musicales d’une logique de classement et de représentation ; les structures du débat démocratique sont aux mains d’élites politiques et techniques aussi peu avares du discours de l’intérêt général qu’on les voit (pré)occupées du maintien de ce qu’elles pensent être un statu quo mais qui est une aggravation jusqu’à la rupture annoncée.

Tout ceci, en période de trêve des confiseurs, n’est guère réjouissant et, quoique y aspirant, on peine à rejoindre Michel Serres dans son invitation à passer du dur au doux : « Voici donc le secret du livre et de la crise : les écarts qui, béants, s’ouvrent entre le casino de la Bourse et l’économie réelle, les chiffres de nos conventions fiduciaires et la Biogée des vivants et de la Terre, tout autant que celui qui sépare le cirque politico-médiatique de l’état évolutif des personnes et de la société, ces distances équivalent, en somme, à la bifurcation du dur et du doux. » Ce sont les derniers mots du Temps des crises. J’y ajoute, certes pari pascalien, ces mots d’Edgar Morin : « De fait, une nouvelle résistance civile est née depuis la convergence de trois prise de conscience : celle de la dégradation écologique, celle de la crise de l’emploi et celle du dépérissement des campagnes (6). {…} La société civile résiste. C’est souvent un phénomène de résistance collaboratrice : notre société civile résiste en collaborant au système qui perpétue ses maux tout en réussissant à en atténuer certains. » (7).

Joyeux Noël tout de même, chante le merle moqueur. Toutefois il est de règle de ne jamais laisser son lecteur tel une méduse sur le sable face à un Annapurna de questions sinon insolubles du moins si denses qu’elles perturbent et risquent une amertume que ne dissiperaient pas les bulles des liqueurs champagnisées de fin d’année. Subséquemment, pour conclure, à la Une du même Monde, un regard de Plantu qui rentrera dans les annales… et peut-être dans les prétoires puisqu’il paraît que le ministre transfuge en question attaquera en justice celles et ceux qui oseront des comparaisons (avec Laval pour commencer, avec Pie XII, en l’occurrence) qu’il jugerait infamantes. Ethique de résistance, disions-nous.

(1) Jean-Claude Chamboredon, « La juvénisation », (sous la dir.) Anne-Marie Alléon, Odile Morvan, Serge Lebovici, Adolescence terminée, adolescence interminable, 1985, PUF, « Psychiatrie de l’enfant », p. 22.

(2) Vincent de Gaulejac, Isabel Taboada Léonetti, Frédéric Blondel, Dominique-Marie Boullier, La lutte des places, 1995, Epi.

(3) Edgar Morin, Ethique. La méthode 6, 2004, Seuil, p. 235. « Hologrammique » ou « hologrammatique » : Edgar Morin utilise les deux qualificatifs ; ainsi, dans Introduction à la pensée complexe (1990, ESF éditeur, p. 100), il définit ce principe presque avec les mêmes mots (« … le tout est dans la partie » en 1990 et « le tout est inscrit d’une certaine façon dans la partie » en 2004), s’appuyant sur Pascal qui disait « Je ne peux pas concevoir le tout sans concevoir les parties et je ne peux pas concevoir les parties sans concevoir le tout. »

(4) Cf. sur ce blog « Lecture orientée et partielle de « la crise », 30 mars 2009. Entre autres pour le travail d’insertion. » Jürgen Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, 1987, Fayard. Dans cet ouvrage Habermas dessine un modèle démocratique du consensus et met au point une éthique de la discussion garantissant une authentique compréhension mutuelle. Ainsi, pour que l’intercompréhension soit possible il faut un discours sensé qui n’exprime ni intimidation, ni menace et susceptible d’être admis par chacun comme valable.

(5) Premier serment : « Pour ce qui dépend de moi, je jure : de ne point faire servir mes connaissances, mes inventions et les applications que je pourrais tirer de celles-ci à la violence, à la destruction ou à la mort, à la croissance de la misère ou de l’ignorance, à l’asservissement ou à l’inégalité, mais de les dévouer, au contraire, à l’égalité entre les hommes, à leur survie, à leur élévation et à leur liberté. » (p. 71, en italiques dans le texte). Et, second serment : « Il faut que, laïques, ils {les savants} jurent de ne servir aucun intérêt militaire ni économique. » (p. 72). Sur l’éthique, on peut s’appuyer sur Edgar Morin qui, dans Une politique de civilisation (avec Sami Naïr, 1997, Arléa, pp. 183-185) proposait quelques « idées-guides » pour l’éthique politique : une éthique de la reliance (« tout ce qui fait communiquer, associe, solidarise, fraternise {et qui} s’oppose à tout ce qui fragmente, disloque, disjoint… ») ; une éthique du débat (qui « exige la primauté de l’argumentation et le rejet de l’anathématisation ») ; une éthique de la compréhension (« … réhumaniser la connaissance politique ») ; une éthique de la magnanimité (« … briser le cercle infernal : l’irruption de la magnanimité, de la clémence, de la générosité, de la noblesse. ») ; l’incitation aux bonnes volontés (« …il serait nécessaire préalablement d’éduquer les éducateurs pour que ceux-ci soient capables d’éclairer les enseignés, on en est amené à revenir à l’appel aux bonnes volontés et à leur demander de s’entr’associer pour sauver l’humanité du désastre. Les bonnes volontés viendront de tous les horizons, et parmi elles nous trouverons les inquiets, les bâtards, les orphelins, les généreux… ») ; enfin l’éthique de la résistance (« éthique première ou ultime {…} la résistance aux barbaries triomphantes élabore toujours un ferment, un germe pour le futur – quand il y a un futur »).

(6) Dans Temps des crises, Michel Serres évoque également ce phénomène : « Au cours du XXè siècle, dans les pays analogues au nôtre, le pourcentage du nombre de paysans et des gens que leur métier associait aux labourage et pâturage, par rapport à la population globale d’un groupe donné, chuta de plus de la moitié à 2%. Cette baisse devint même un effondrement dans la décennie considérée. Elle se poursuit encore. Bien qu’elle continue à se nourrir d’elle, l’humanité occidentale quitta donc, ici au moins, la terre. » (p. 12).

(7) Une politique de civilisation, id., p. 135.

Ce « Un million de chômeurs en fin de droits en 2010 » est le titre de la dépêche AEF (Agence emploi formation) du 6 décembre 2009 signée par Mathieu Magnaudeix. On peut y lire que « En 2010, un million de demandeurs d’emploi indemnisés par l’assurance-chômage vont perdre leur allocation. » Ceci, issu d’un document rédigé le 25 novembre par la direction statistique de Pôle emploi, a été rendu public par Maurad Rabhi, représentant de la CGT dans les discussions sur l’emploi qui réunissent syndicats et patronat. Ainsi, selon cette note, « Le nombre de sorties du régime d’assurance chômage pour fin d’indemnisation est estimé (…) à un million en 2010 », ceux-ci s’ajoutant aux 850 000 demandeurs d’emploi qui ont également perdu leurs droits en 2009. « Une grande partie de ces chômeurs, dont personne n’a parlé, ont été rayés des statistiques », explique Maurad Rabhi. Inaudibles et invisibles.

Urgent d’attendre…

Le professionnel de la politique de l’emploi pensera spontanément qu’il reste l’allocation spécifique de solidarité (ASS)… mais seuls 16% en 2009 l’ont perçue,  les conditions d’éligibilité étant très strictes. La plupart de demandeurs d’emploi, « souvent découragés de chercher un travail, ont basculé dans le RMI, devenu RSA en juin 2009. Ou ne touchent rien du tout, parce qu’ils n’ont pas travaillé cinq ans au cours des dix dernières années (condition pour toucher l’ASS), ont moins de 25 ans (condition d’attribution du RSA) ou bien encore dépassent le seuil de ressources… »

La dépêche AEF poursuit : « Plus de 2 millions de chômeurs avaient droit à une indemnisation versée par l’assurance chômage en octobre 2009, et 311 200 percevaient l’ASS. Mais le nombre de chômeurs inscrits à Pôle emploi est au moins deux fois plus important ! » Selon Stéphane Lardy, de Force Ouvrière, « Il y a une urgence sur les fins de droit dont le nombre est en train de monter en flèche, et l’Etat est concerné ». Or, mardi 15 décembre, Laurent Wauquiez, a renvoyé le problème aux discussions entre partenaires sociaux prévues… le 26 février. Le Medef, lui, temporise : « C’est un vrai sujet mais il nous faut plus d’éléments pour y réfléchir », a expliqué à l’AFP Dominique Castéra, chargée du dossier. Il est donc urgent d’attendre.

Pour Xavier Timbeau, directeur adjoint de l’OFCE, le centre de recherches économiques de Sciences-Po, « La crise va accélérer la paupérisation ». La mécanique est aussi simple qu’implacable : en un an, le nombre de demandeurs d’emploi inscrits à Pôle emploi a bondi de 700 000. Le nombre de chômeurs indemnisés augmente, « mais à la longue, ces chômeurs épuisent leurs droits à l’indemnisation. »

Pires heures…

Une situation inquiétante, selon Xavier Timbeau, car l’embellie n’est toujours pas en vue : « Le chômage continue d’augmenter, et ce sera le cas pendant plusieurs mois. » Ce même Xavier Timbeau vient de terminer une étude sur l’impact de la crise sur la pauvreté qui sera publiée en février par l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale. « Bilan : la crise actuelle risque d’avoir des effets « destructeurs et ravageurs ». Plus encore qu’aux pires heures de la récession de 1993 : « La crise de 1993 était plus étalée dans le temps. Celle-ci a été brutale. Depuis l’automne 2008, des gens qui n’étaient pas du tout préparés à perdre leur emploi ont été licenciés : les ouvriers de l’industrie, les seniors… » Pour eux, retrouver un emploi sera très compliqué. D’autant que d’autres, qui suivent actuellement des congés de reclassement et ne sont pas encore considérés comme chômeurs, vont bientôt venir grossir les rangs du chômage. » Entre cinq cents milles et un million de personnes vont passer au-dessous du seuil de pauvreté (880 €), s’ajoutant à celles et ceux qui y sont déjà. Il y a quelques jours, sur France Inter, une émission accueillait l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (1) qui recense aujourd’hui plus de sept millions de laissés pour compte. Les nouvelles ne sont effectivement pas bonnes, d’autant plus qu’à ces surnuméraires doivent être ajoutés les travailleurs pauvres (working poors). Et, comme si cela ne suffisait pas, rappelons qu’à partir de 2010, l’allocation équivalent retraite pour les chômeurs de moins de soixante ans ayant déjà tous leurs trimestres sera supprimée, de même que l’allocation de fin de formation. On ne peut s’empêcher de penser que les décisions pour que les petits aient de moins en moins sont aussi aisées à prendre qu’elles posent d’insolubles difficultés pour rogner sur le portefeuille des grands : cf. sur ce blog (« Voulons-nous être heureux ? ») le cocktail à l’hôtel Bristol où étaient conviés les généreux donateurs de l’UMP et où Nicolas Sarkozy s’engagea à ne « jamais » revenir sur le bouclier fiscal (rapporté par Le Parisien du 9 décembre et Le Monde du 11 décembre 2009).

Chien agile…

Ne regrettons même plus l’exemplarité des élites, sauf à passer pour un naïf basculant dans l’imbécillité : constatons que cette politique de discrimination positive (pour les grands) conduit inéluctablement au cynisme… dont l’étymologie vient de cynosarges signifiant « chien agile ». Pour Michel Onfray, « Le philosophe cynique est porteur d’une intraitable volonté de dire non, de débusquer le conformisme à travers les habitudes. » (2). C’est une version optimiste du cynisme. L’autre, moins éclairée mais probablement plus réaliste, car tout le monde n’est pas philosophe, annonce des lendemains douloureux. Car le chien agile, à force d’être battu, mord (3). Dans les « métiers en tension » qui peinent à recruter, on peut s’attendre à ce que vigiles et garde du corps progressent aussi rapidement que la paupérisation. On parlera pudiquement de « services aux personnes ». Il faut relire Orwell (4) ou Huxley (5). Ca ne changera strictement rien mais, au moins, on saura où on va.

(1) L’ONPES a un site dédié http://www.onpes.gouv.fr/ . Son secrétaire général, Didier Gélot, qui a fait sa carrière à la DARES, a entre autres signé avec Bernard Simonin un article très intéressant sur l’évaluation de la politique de l’emploi dans l’ouvrage désormais épuisé, 40 ans de politique de l’emploi (La documentation Française, 1996). Vingt-deux membres composent le Conseil présidé par Agnès de Fleurieu : sept membres de droit (ministères, CAF), sept universitaires et chercheurs, et sept personnalités qualifiées.

(2) Michel Onfray, Le ventre des philosophes, Grasset,1989.

(3) Rappelons que des philosophes cyniques, le plus célèbre est Diogène et que, parmi les traditions concernant sa mort, outre celle de retenir volontairement sa respiration, une autre l’attribue à un chien mécontent de se voir disputer par Diogène un poulpe cru.

(4) Georges Orwell, 1984, Gallimard, 1950.

(5) Aldous  Huxley, Le meilleur des mondes, Plon, 1933.

Edgar Morin : un pense-intelligent

Publié: décembre 18, 2009 dans 1

Tamiflu…

C’est à la fois avec un très grand bonheur et, je dois l’avouer, avec fierté que j’accueille dans la collection « Les panseurs sociaux » l’ouvrage d’Ali Aït Abdelmalek Edgar Morin sociologue de la complexité dont la préface est signée… d’Edgar Morin. Cet ouvrage sera disponible au cours du premier trimestre 2010, c’est-à-dire, au train où vont les choses, demain. Celles et ceux qui sont coutumiers de cet espace d’analyse, d’opinion et aussi d’interrogations et d’échanges (397 articles et 386 commentaires, à ce jour) savent que, de tous les penseurs – cette fois avec un « e » – sur les épaules desquels j’invite à se jucher pour voir plus loin, Edgar Morin est sans conteste celui qui, le plus, nourrit, irrigue, fertilise le terrain de ces mots, glaise dans laquelle les professionnels de l’insertion plongent leurs mains et terreau qu’ils remuent pour la germination de la jeunesse, singulièrement celle qui n’a guère connu les goûters au retour de l’école, les logiciels socio-éducatifs pour mieux comprendre les savoirs dispensés, la douceur d’une famille-cocon pour aider la métamorphose de l’adolescence à l’adultéité. Il est aussi un remarquable antivirus, bien plus éprouvé que le Tamiflu pour le H1N1, contre les tentatives de réductions causales et économétriques du social : A sur B n’y donne pas C mais C’, social et complexité sont marqués de l’aléatoire, « cette chance à saisir » (1). Car « Comprendre, ce n’est pas tout comprendre, c’est aussi reconnaître qu’il y a de l’incompréhensible. » (2) Une invitation à la compréhension et à l’engagement.

Paenseurs sociaux…

Sans lui demander l’autorisation de cette homophonie, car je sais qu’il joue des mots avec une maligne délectation et se joue des maux par une posture où se combinent humanité et radicalité, reliance et dialogique, Edgar Morin m’apparaît le personnage le plus abouti et/ou le plus exemplaire de cette voyelle « a » ou « e » interchangeable du « panseur » et du « penseur ».

Histoire et hasard…

Directeur de collection, j’ai eu le plaisir et, il me faut là aussi l’avouer, le privilège de lire le manuscrit d’Ali Aït Abdelmalek. A vrai dire, sans guère de tracas (nous nous connaissons depuis une quinzaine d’années), sachant avant même la première ligne que cet ouvrage trouverait sa cohérence aux côtés des autres publications et, surtout, serait un outil à la disposition des professionnels de l’insertion. Comme bien souvent, l’histoire et le hasard sont au point de départ. Nous allions indépendamment, Ali et moi, à Paris et il ne fallut que quelques minutes au départ de Rennes pour que, placés dans la même rame du TGV, nous nous reconnaissions et naturellement changions de places pour échanger. Une chance, le TGV était clairsemé. Les un peu plus de deux heures du voyage furent denses comme ces moments de rencontre inopinée entre vieux compagnons que les occupations de la vie mobilisent de part et d’autre et qui, se retrouvant, éprouvent la même envie d’une discussion dense, pleine de mots, comme s’il fallait remplir les besaces respectives en vue d’un inévitable parallélisme contraint de leurs trajectoires… jusqu’à ce que, défiant par le hasard les lois de la géométrie, ces parallèles se rencontrent à nouveau… à Montparnasse ou ailleurs. Ainsi fût décidée – expression un peu sèche et rationnelle alors que ce fût spontané et enthousiaste – la publication de Edgar Morin sociologue de la complexité.

Lenédanleguidon…

Sans plus attendre, voici donc la préface d’Edgar Morin pour cet ouvrage, sorte de mise en bouche appétitive pour aller plus loin avec lui et par Ali, « relevant ainsi la tête au-dessus du guidon » comme il est écrit dans ces dernières lignes : on ne pouvait en l’occurrence mieux l’exprimer…

La sociologie de la complexité au cœur  de la reliance entre « les deux cultures », la culture humaniste et la culture scientifique.

En lisant le titre du livre d’Ali Aït Abdelmalek, Edgar Morin sociologue de la complexité, je me suis souvenu, avec le sourire, de la réponse que j’avais donnée il y a dix ans à Redi Benkirane (3) qui me questionnait d’emblée : « Comment êtes-vous devenu, voilà un demi-siècle le sociologue de la complexité ? »

« Tout d’abord, je ne me considère pas comme un sociologue de la complexité, je ne me considère d’ailleurs que très partiellement comme un sociologue. Effectivement, j’ai fait ma carrière au CNRS dans la section de sociologie, mais si vous consultez ma biographie, vous trouverez des ouvrages sur des thèmes qui vont bien au-delà du cadre de cette discipline…. »

Ne puis-je pourtant me reconnaître aussi dans ce portrait que trace ici Ali Aït Abdelmalek, comme un « sociologue de la complexité », surtout si cette formule désigne un chercheur particulièrement attentif à la complexité des phénomènes sociaux, domaine que la sociologie se donne depuis deux siècles mission d’explorer ? Dès mon entrée officielle dans la corporation, en 1952, je présentais une contribution au 2ème Congrès Mondial de Sociologie de Liège (4), qui s’avérait peut-être à mon insu alors, annonciatrice de La Méthode qui allait germer aussi à partir de mes méditations sur mes  expériences de sociologue : « Dans ce monde en crise, il serait inconcevable que les sociologues soient précisément ceux qui se détournent de cette crise pour mieux se consacrer à des monographies sur les régions les plus assoupies de l’actualité. »

Aussi puis-je assumer calmement le qualificatif de « sociologue de la complexité » que m’attribue à nouveau Ali Aït Abdelmalek, puisque c’est souvent d’abord à partir de mes expériences de chercheur en sociologie que j’ai sans cesse remis à jour ma culture biologique et scientifique. Je répondais déjà à R. Benkirane : « Quand on voit l’unité, on voit la diversité au sein de l’unité, et quand il y a la diversité, on cherche l’unité. Cela indiquait un chemin et cette idée de complexité qui ressortait ici et là, progressivement, je l’intériorisais. Quand j’ai décidé de commencer La Méthode, je ne me suis pas dit que ce serait la méthode la complexité : c’est La Méthode qui m’a fait aboutir progressivement à la pleine conscience du défi de la complexité. J’en suis arrivé à la conclusion que, pour la pensée et l’action, existait cette Complexité, qui pour les gens signifie confusion, contradiction,  c’est-à-dire quelque chose que l’on ne peut ni décrire ni expliquer. … » A tenter de relever ce défi de la complexité, la sociologie ne devait-elle pas, elle aussi, contribuer ?

C’est en s’attachant à cet exercice qu’Ali Aït Abdelmalek nous invite à une discussion de mes travaux de chercheur en sociologie au long des soixante dernières années : il n’a pas seulement traité de mes apports propres à la recherche sociologique, notamment en « sociologie du présent » et « sociologie événementielle », il n’a pas seulement montré que ma sociologie concernait aussi la « société monde » en formation et en crise, il a quasi exhumé la part ignorée ou méconnue de mon apport dans la théorie du concept même de société, où j’ai introduit de façon beaucoup plus complexe que chez N.  Luhmann ma conception de l’auto-éco-organisation.

Pour enrichir l’entendement humain des phénomènes sociaux, la sociologie n’est nullement contrainte de ne faire appel qu’aux seules ressources méthodologiques de la mécanique statistique et de la thermodynamique des phénomènes physico-chimiques. Elle trouve certes là de fructueuses heuristiques pouvant guider le chercheur tentant de comprendre comment, sinon pourquoi, des zones d’ordre apparent et relativement stable se forment et se transforment peu à peu dans un univers qui ne devrait être que désordre chaotique ?

Mais ces métaphores aident-t-elles à expliquer comment et pourquoi les évoluantes organisations humaines ne sont viables que dans des interactions permanentes d’ordre et de désordre : « Tout ordre ou tout désordre et rien ne va », rappelait P. Valéry : c’est à rendre intelligibles ces myriades d’interactions de tous types et de tous niveaux,  que ce soit au sein du cosmos ou des plus humbles microcosmes, que La Méthode veut s’attacher en revitalisant le concept d’Organisation et en l’entendant dans ses complexités : Dés lors il est plausible que se forme le concept de « Sociologie de la Complexité » lorsque l’on souhaite entendre les sociétés humaines dans et par la complexité des interactions s’entrelaçant qui sans cesse s’y manifestent ; et ceci sans s’enfermer a priori dans des catégories réductionnistes (individualisme) ou holistes (collectivisme). Il fallait partir de cette « intelligence des interactions » :  je soulignais, dans le tome 1 de La Méthode, « L’interaction est effectivement une notion nécessaire, cruciale ; elle est la plaque tournante où se rencontrent l’idée de désordre, l’idée d’ordre, l’idée de transformation, l’idée enfin d’organisation. » (5)

Il fallait alors « faire émerger l’idée d’organisation », la dégager des notions de structure et d’ordre positiviste, et à la déployer dans toute sa complexité en particulier dans les champs des sciences sociales. Il fallait cesser de réduire la société humaine à un « système d’action organisé » qui ne serait pas en même temps et par la même, organisant et s’auto-organisant irréversiblement au sein des multiples contextes planétaires physico-biologiques, culturels, mythologiques et noologique  dans et par lesquels elle se régénère et dégénère récursivement. L’exercice fut, il est vrai, longtemps tenu pour incongru par des disciplines qui, telles l’économie ou la sociologie, croyaient devoir se définir durablement en un isolat par l’usage exclusif de corpus méthodologiques académiquement assermentés, réduisant ainsi leur projet à l’usage de ces moyens.

Cette traversée du désert de la « sociologie de la complexité » n’est-elle pas en train de s’achever ? Déjà, il a peu, mes travaux sur « la sociologie du présent » (sur « la culture de masse » en particulier), longtemps bannis de la sociologie académique au nom des normes scientifiques dont on avait oublié la légitimité, ont retrouvé, quarante après, leur audience à l’initiative de jeunes sociologues attentifs aussi à « l’Esprit du Temps » (6). De même peut-être aujourd’hui, la sociologie de la complexité (ou peut-être mieux, l’anthropo-sociologie de la complexité ?) semble, à l’épreuve de l’acuité perçue des crises de civilisation que nous vivons actuellement, retenir de plus en plus l’attention de jeunes sociologues qui s’efforcent d’enrichir leur culture épistémique tout en assurant leur activité académique.

« Relevant ainsi la tête au-dessus du guidon », ils s’attachent construire des représentations riches des sociétés humaines sur lesquelles ils puissent nous inviter à réfléchir en s’aidant de La Méthode, non pas comme un « pense bête » qu’il suffit d’appliquer sans réfléchir, mais comme un « pense intelligent » à l’aide duquel on puisse travailler et délibérer.

Le « Manuel » que nous propose ici Ali Aït Abdelmalek constitue, en langue française, un des premiers exemples de cette ouverture bienvenue des sciences de la société à l’intelligence de l’irréductible complexité des sociétés humaines, et de « l’Espèce Humaine » (7) ; Emerveillante parfois par ses capacités poétiques d’amour et de reliance, et effrayante d’autres fois par les déchaînements de leurs haineuses perversités. Je suis heureux de l’en féliciter et de l’encourager à poursuivre, « passionnant ses raisons et raisonnant ses passions ».

Edgar Morin, décembre 2009.

(1) Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, 1990, ESF Editeur.

(2) Edgar Morin, Éthique. La méthode 6, 2004, Seuil.

(3) R. Benkirane, La complexité, vertige et promesses, Ed. du Pommier, 2002, (Entretien avec Edgar Morin, pp. 19-21).

(4) Reprise en partie dans ma Sociologie (1984-1994).

(5) La Méthode, tome 1, 1977, p.139 (de l’édition intégrale, Ed. Seuil, 2008).

(6) Mon livre L‘esprit du temps, publié en 1962 (Ed. Grasset-Flasquelle), fut longtemps banni et ignoré par la sociologie académique. Il fut il y a  peu retrouvé et republié par un jeune sociologue, Eric Massé, qui expose dans un avant-propos, les circonstances et la légitimité de cette « exhumation » : L’Esprit du temps. Nouvelle préface d’Edgar Morin. Introduction d’Eric Macé, Ed. Armand Colin, 2008.

(7) On reconnaît le titre de l’admirable témoignage de Robert Antelme, L’Espèce humaine, Ed. Gallimard, 1947-1957 (Coll. « Tel », 1990).

Prime, vie chère… 1/n

Publié: décembre 17, 2009 dans 1

Je reprends ici la contribution de Vincent Plovier (CFE-CGC) sur les primes, la vie chère, etc. sachant que, sur ces bases, Aznavour s’est trompé, lui qui chantait « … il me semble que la misère sera plus douce au soleil ». On ne peut pas toujours avoir raison.

Vincent : « Bien que ne me considérant pas comme un expert, je participe aux travaux de la branche et cet article déclenche quelques réflexions…

Difficile d’imaginer un rattrapage pour une convention collective nationale, Michel a raison. Si les écarts du coût de la vie sont réels en outre-mer, il convient de préciser que la métropole n’y échappe pas. Les écarts de la vie « parisienne » et celle de province existent déjà, ne pensons qu’au logement et au transport… Les solutions existent-elles, et sont-elles de la compétence des directions et de la branche?

Pour la branche…

Les négociations sont générales et concernent tous les salariés et toutes les structures sur le territoire national. Les négociateurs cherchent à améliorer l’ensemble des conditions des salariés et pas seulement les salaires : formation, gestion des absences, maladie, retraite… Tout cela s’appliquant à tous. Mais il convient de préciser qu’une convention collective est un minimum et non un maximum. Et que personne n’interdit à un employeur de faire mieux que le minimum surtout si l’environnement le justifie !

Pour les directions et les employeurs… (j’ai plaisir à rappeler que la directrice ou le directeur est salarié(-e)).

Les directions ne peuvent inscrire leur action que dans le cadre fixé par les financeurs. Mais elles ont un rôle auprès des élus locaux pour la définition du montant des subventions accordées. Nos structures sont présidées par des élus locaux, employeurs des personnels, mais aussi employeurs des fonctionnaires territoriaux qui bénéficient des primes de 40 à 53%. N’y a-t-il pas une contradiction ? Les mêmes élus accordant une prime à certains et se référant à la convention collective pour d’autres, alors que tous subissent le même environnement économique?

Chacun comprendra que certains réclament des primes. »

P.L. C’est dit. Merci Vincent. Ceci étant, je ne comprends toujours pas – ce malgré (je dois être obtus) la contribution de Michel Abhervé (« Et non, Philippe, une convention collective nationale ne peut pas prévoir un « rattrapage », puisque par définition, elle est nationale. Elle a un champ d’application, et pour celle des Missions Locales c’est la Métropole et les départements d’outre mer. »), pourquoi le statut de la fonction publique, qui concerne quelques millions de fonctionnaires et qui lui aussi est « national », est parvenu à définir des bonifications sur la base de considérations historiques (sans doute obsolètes aujourd’hui : on trouve des hôpitaux et des écoles à côté des cocotiers) et pourquoi une convention collective – également – nationale, pour seulement onze milles salariés,  ne réussirait pas à pondérer ses critères sur la base de considérations socioéconomiques… y compris d’ailleurs en incluant l’Île-de-France dans la catégorie des régions où la stricte application d’un barème gravé dans le marbre produit, d’une part, des salaires notoirement insuffisants et, d’autre part, une inégalité de traitement (1). Il est certes toujours possible de mettre Paris en région et les DOM dans l’hexagone, comme la ville à la campagne… Par ailleurs, s’il est incontestable que les présidents de mission locale appliquent en cette qualité la CCN alors que, maires, ils sont employeurs de fonctionnaires aux salaires bonifiés, force est de constater que, dans le second cas, c’est la loi qui les y contraint alors que précisément, dans le premier cas, rien ne les oblige. Comme, de plus, nombre de collectivités sont aujourd’hui face au choix cornélien – exclu l’endettement – d’augmenter la pression fiscale sur leurs administrés ou de diminuer leurs subventions… on voit mal s’annoncer une générosité soudaine. Se produirait-elle qu’elle serait variable selon les structures – comme c’est aujourd’hui le cas, ce qui pose (une nouvelle fois) un problème d’égalité.

Toujours est-il qu’avec les difficultés économiques annoncées les professionnels de mission locale, qui font partie de cette « classe intermédiaire » exposée, ce sucre dont la partie immergée fond et gagne la partie émergée, risquent fort de connaître un déclassement social, accélérateur de déclassement moral. Tout cela au moment où l’engagement serait – encore plus – nécessaire face à la jeunesse maltraitée. La gestion humaine des ressources humaines (GHRH) va être au banc d’essai.

J’imagine que d’autres contributions suivront. D’où le « 1 » succédant au titre.

(1) Notons que les mouvements sociaux dans les DOM ont abouti à des augmentations sonnantes et trébuchantes, quoique ne rattrapant pas le coût de la vie chère. Ainsi, pour la Réunion, l’accord régional interprofessionnel (ARI), autrement baptisé « accord COSPAR », revalorise des salaires de 50 à 60 euros mensuellement, l’arrêté d’extension du 27 juillet 2009 ayant rendu obligatoire l’application pour 3 ans de cet accord signé le 25 mai 2009 avec un effet rétroactif au 1er mai 2009. A la Martinique, l’article 6 de l’accord régional interprofessionnel sur les rémunérations des salariés du secteur privé met en place une « prime exceptionnelle de vie chère » de 4% (salaires de 1,4 à 1,6 SMIC) et d’un « minimum » de 2% (salaires supérieur à 1,6 SMIC).