Archives de octobre, 2011

L’Art d’ignorer les pauvres.

C’est un petit ouvrage dont le titre rappelle celui de William T. Vollmann, Pourquoi êtes-vous pauvres ? (Actes Sud, 2008 ; voir sur ce blog, « Lectures », 15 novembre 2010) et qui s’appelle L’Art d’ignorer les pauvres (2011, éditions Les liens qui libèrent et Le Monde Diplomatique). Ce livre recouvre en fait l’heureuse juxtaposition de quatre textes, si on inclut la préface, dont le principal est un article de John Kenneth Galbraith, portant précisément ce nom de L’Art d’ignorer les pauvres, qui a été publié la première fois dans un numéro de novembre 1985 de Harper’s Magazine. On trouve donc à côté du célèbre économiste keynésien de gauche Galbraith, décédé en 2006, une préface de Serge Halimi, directeur du Monde Diplomatique, une contribution « Economistes en guerre contre les chômeurs » de Laurent Cordonnier, auteur entre autres de Pas de pitié pour les gueux (Raisons d’agir, 2000), et un pamphlet écrit en… 1729 de Jonathan Swift (le même que Les Voyages de Gulliver), « Modeste proposition sur les enfants pauvres d’Irlande ».

C’est en particulier de ce dernier texte, chronologiquement le plus ancien, que l’on parlera, le titre « Modeste proposition sur les enfants pauvres d’Irlande » devenant plus crûment ici… « Du bon usage du cannibalisme ».

Face au chômage et à la misère…

En fait de cannibalisme, la proposition de Jonathan Swift, qui déplore la misère irlandaise (« C’est un objet de tristesse {…} que de voir les rues, les routes et le seuil des masures encombrées de mendiantes, suivies de trois, quatre ou six enfants, tous en guenilles, importunant le passant de leurs mains tendues… »), est à la fois très simple et… radicale. Swift constate tout d’abord qu’il n’y a plus de réponses probantes face à la misère : « Comment élever et assurer l’avenir de ces multitudes, telle est donc la question puisque, ainsi que je l’ai déjà dit, dans l’état actuel des choses, toutes les méthodes proposées à ce jour se sont révélées totalement impossibles à appliquer, du fait qu’on ne peut trouver d’emploi pour ces gens ni dans l’artisanat ni dans l’agriculture… » L’Irlande est donc face à un problème insoluble de chômage qui n’en reste pas là mais gangrène l’ensemble de la société, singulièrement en étant le terreau de la criminalité : « … il n’est pas rare que ces enfants puissent vivre de rapines avant l’âge de six ans {…} durant cette période, néanmoins, ils ne peuvent être tenus que pour des apprentis délinquants… » Il faut donc agir et fonder son action sur un authentique altruisme (« … celui qui trouverait un moyen équitable, simple et peu onéreux de faire participer ces enfants à la richesse commune mériterait si bien de l’intérêt public qu’on lui élèverait pour le moins une statue comme bienfaiteur de la nation ») en étant mû par la compassion (« … faire cesser les avortements volontaires et cette horrible pratique des femmes, hélas trop fréquente dans notre société, qui assassinent leurs bâtards, sacrifiant, me semble-t-il, ces bébés innocents pour s’éviter les dépenses plus que la honte, pratique qui tirerait des larmes de compassion du cœur le plus sauvage et le plus inhumain. »).

Rabelais.

Conscience sans science n’étant que ruine de l’âme, pourrait-on retourner la citation rabelaisienne, cette dimension éthique et affective ne doit pas pour autant s’exonérer d’une approche scientifique : « Pour ma part, j’ai consacré plusieurs années à réfléchir à ce sujet capital, à examiner avec attention les différents projets des autres penseurs, et y ai toujours trouvé de grossières erreurs de calcul. »

Appétit.

Venons-en au fait : comme on ne peut raisonnablement tirer profit de la vente des enfants (« Nos marchands m’assurent que, en-dessous de douze ans, les filles pas plus que les garçons ne font de produits négociables, satisfaisants et que, même à cet âge, on n’en tire pas plus que trois livres »), il faut… manger les enfants : « Un Américain très avisé que j’ai connu à Londres m’a assuré qu’un jeune enfant en bonne santé et bien nourri constitue à l’âge d’un an un mets délicieux, nutritif et sain, qu’il soit cuit en daube, au pot, rôti à la broche ou au four, et j’ai tout lieu de croire qu’il s’accommode aussi bien en fricassée ou en ragoût. »

Swift, dont, répétons-le, la motivation n’est qu’exclusivement humaniste (« D’un cœur sincère, j’affirme n’avoir pas le moindre intérêt personnel à tenter de promouvoir cette œuvre nécessaire, je n’ai pour seule motivation que le bien de mon pays, je ne cherche qu’à développer notre commerce, à assurer le bien-être de nos enfants, à soulager les pauvres et à procurer un peu d’agrément aux riches. Je n’ai pas d’enfants dont la vente puisse me rapporter le moindre penny ; le plus jeune a neuf ans et ma femme a passé l’âge d’être mère. »), exécute ensuite une sérieuse démonstration commençant par la volumétrie de son projet : « … sur ce chiffre estimé de cent vingt mille enfants, on en garderait vingt mille pour la reproduction, dont un quart seulement de mâles {…} un seul mâle suffira à servir quatre femelles. »

Après ce premier tri, « On mettrait en vente les cent mille autres à l’âge d’un an, pour les proposer aux personnes de bien et de qualité à travers le royaume, non sans recommander à la mère de les laisser téter à satiété pendant le dernier mois, de manière à les rendre dodus et gras à souhait pour une bonne table. Si l’on reçoit, on pourra faire deux plats d’un enfant, et si l’on dîne en famille, on pourra se contenter d’un quartier, épaule ou gigot, qui, assaisonné d’un peu de sel et de poivre, sera excellent cuit au pot le quatrième jour, particulièrement en hiver. »

Gagnant-gagnant et circuits courts.

Le business plan est bien construit puisque, si Swift reconnaît « que ce comestible se révélera quelque peu onéreux », il imagine que cette relative cherté sera compensée par les habitudes des « propriétaires terriens qui, ayant déjà sucé la moelle des pères, semblent les mieux qualifiés pour manger la chair des enfants. » D’autre part, comme subvenir aux besoins d’un enfant de mendiant coûte, on peut poser l’hypothèse qu’ « un gentleman ne rechignera pas à débourser dix shillings pour un nourrisson de boucherie engraissé à point, qui, je le répète, fournira quatre plats d’une viande excellente et nourrissante, que l’on traite un ami ou que l’on dine en famille. Ainsi, les hobereaux apprendront à être de bons propriétaires et verront leur popularité croître parmi leurs métayers, les mères feront un bénéfice net de huit schillings et seront aptes au travail jusqu’à ce qu’elles produisent un autre enfant. » Des produits dérivés sont mêmes envisageables : « Ceux qui sont économes (ce que réclame, je dois bien l’avouer, notre époque) pourront écorcher la pièce avant de la dépecer ; la peau, traitée comme il convient, fera d’admirables gants pour dames et des bottes d’été pour messieurs raffinés. » Enfin, la somme des avantages pécuniaires individuels contribuera à « la richesse des nations », pour reprendre le fameux ouvrage d’Adam Smith quelque peu postérieur (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776), puisque « attendu que le coût de l’entretien de cent mille enfants de deux ans et plus ne peut être abaissé en dessous du seuil de dix shillings par tête et per annum, la richesse publique se trouvera grossie de cinquante mille livres par année {…} et l’argent circulera dans notre pays, les biens consommés étant entièrement d’origine et de manufacture locale. » Swift, bien avant l’heure, préconise le moderne principe de la relocalisation, des circuits courts et des AMAP (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne), précisément pour contrer les délocalisations…

Champignons.

A défaut d’un futur sur une variation de Soleil vert et aussi du fait d’un manque d’appétit pour des jeunes gueux pourtant nourris sous la mère, voire labellisés AB, la question du chômage reste entière et, quoique l’on pourrait être tenté de croire lorsqu’on réussit un placement, l’agrégation de ces placements ne correspond pas à des emplois « en plus » mais à des postes occupés « à la place de »… l’hypothèse posée étant que les mieux dotés parviendront vaille que vaille à s’insérer, quitte à émigrer.  Car, comme l’écrit Laurent Cordonnier, ce n’est pas le fait de partir à la cueillette des champignons qui fait pousser les champignons. Ce qui, inévitablement, conduit à la question du partage du travail qui, paraît-il (j’ai préféré aller voir Tintin et de secret de la Licorne) et selon sa version réduction du temps de travail, a été à plusieurs reprises l’objet des critiques du chef de l’Etat lors de son allocution télévisée. Après tout, tant mieux : le choix n’en sera que plus simple pour les hésitants. L’évolution de la politique de l’emploi inspirée par l’OCDE, un workfare de plus en plus oppressant, désoriente à coups d’« assistanat, cancer de la société » les intervenants sociaux, ces naïfs qui concevaient leur mission selon un principe éthique d’aide et d’empathie. Mais tel n’est plus le cas. Il faudrait désormais soupçonner, culpabiliser, menacer, sanctionner – « surveiller et punir », pour faire vite – et, au bout du compte, préparer l’installation durable dans le quatrième cercle concentrique des surnuméraires (au centre ceux qui réussissent, les winners, autour les inclus aux statuts – encore un temps – protégé, autour encore les précaires)… ceux-là mêmes qui, au XVIIIè, mendiaient au bord des routes et inspiraient à Swift son humour noir.

Trappes à chômage.

De son côté et également avec humour, Galbraith recommandait quelques méthodes « pour garder bonne conscience ». L’une d’entre elles consiste à considérer que le traitement de la pauvreté dépend de l’Etat. Or l’Etat est par nature incompétent et inefficace. « Puisqu’il est à la fois incompétent et inefficace, on ne saurait lui demander de se porter au secours des pauvres : il ne ferait que mettre davantage de pagaille et aggraverait encore leur sort. » Une autre méthode consiste à « affirmer que les aides publiques ont un effet négatif sur l’incitation à travailler. Elles opèrent un transfert de revenus des actifs vers les oisifs et autres bons à rien et, de ce fait, découragent les efforts de ces actifs et encouragent le désoeuvrement des paresseux. » Au paragraphe « Les délices de l’oisiveté » de sa contribution, Laurent Cordonnier inverse la proposition dite de « la trappe à chômage » (ou le fait qu’un niveau trop élevé des allocations incite à ne pas reprendre un travail) : « Tout le problème est que cet appel au bon sens est asymétrique. La véritable curiosité consisterait en effet à se demander comment il se fait qu’en France, par exemple, 25% des salariés (insistons : un quart de la population salariée !) aient « fait le choix » de travailler pour un revenu mensuel moyen inférieur à 1,14 fois le SMIC… alors qu’ils n’auraient pratiquement rien à perdre à se mettre en roue libre pour toucher le jackpot de l’assistance ? » Sans doute, l’argument est un peu court puisqu’il ne prend en compte ni la toute relativité, financière et temporelle, du « jackpot », ni surtout les dimensions autres que simplement économique du rapport au travail, c’est-à-dire « sociale » – le travail comme moyen d’appartenance et de reconnaissance – et « symbolique » – le travail comme moyen de s’accomplir personnellement -. Toutefois, si un niveau considéré comme trop élevé des allocations est un facteur de désincitation pour certains, l’inverse est probablement vrai et un niveau de salaire considéré comme trop bas devrait en toute logique inciter à l’inactivité et, dans ce cas, les effets s’annuleraient peu ou prou. Par ailleurs, face à l’accusation récurrente d’assistanat, comme le souligne Najat Vallaud Belkacem dans une tribune du Monde daté du 28 octobre, d’une part, « Contrairement à une légende entretenue par la droite, les minima sociaux en France ne sont pas généreux » car ils atteignent 60% du salaire médian en Europe et jusqu’à 75% dans les pays les plus solidaires comme l’Allemagne, d’autre part et alors qu’on annonce une hausse de la TVA – impôt indirect qui touche davantage les pauvres en proportion – « les vrais assistés sont en réalité les plus riches, bénéficiaires ces dernières années de plus de 20 milliards d’euros de cadeaux fiscaux pendant qu’on démantelait l’école publique, les hôpitaux ou les retraites. » Dans ce même quotidien, on pourra lire la contribution de Patrick Kanner, président du Conseil Général du Nord, « L’action de la majorité est choquante. IL faut aider les démunis, non les sanctionner » (1).

Jurer d’être heureux.

Face à ce qui se prépare – appauvrissement, augmentation du chômage, accentuation des difficultés d’insertion… – il n’est sans doute pas totalement inutile que les intervenants sociaux s’interrogent sur ces enjeux sociétaux plutôt que, les doigts sur la couture du pantalon, d’appliquer mécaniquement des consignes (injonctions) de « mise en emploi ». Bien évidemment, ne serait-ce qu’au titre de l’équité, l’insertion professionnelle des jeunes mis en difficulté demeure un objectif et une obligation éthique. Mais, exception faite du choix d’une pensée disjonctive, tout ceci ne peut être dissocié d’une analyse plus large, plus complète et plus systémique de ce marché du travail qui, décidemment, marche sur la tête. Comme ces Irlandais s’ils avaient suivi Swift. Rions cependant de cet absurde puis écoutons Galbraith tentant de se rallier les conservateurs à partir de leurs propres intérêts : « La compassion, assortie d’un effort de la puissance publique, est la moins confortable et la moins commode des règles de comportement et d’action à notre époque. Mais elle reste la seule compatible avec une vie vraiment civilisée. Elle est aussi, en fin de compte, la règle la plus authentiquement conservatrice. Nul paradoxe à cela. Le mécontentement social et les conséquences qu’il peut entraîner ne viendront pas de gens satisfaits. Dans la mesure où nous pourrons rendre le contentement aussi universel que possible, nous préserverons et renforcerons la tranquillité sociale et politique. »

Rions. Réfléchissons. Et, une fois encore, jurons que nous serons heureux !

(1) Patrick Kanner qualifie le contrat de sept heures hebdomadaires (lire sur ce blog « Des nouvelles du front », 23 septembre 2011) de « nouvelle forme de sanction inspirée du dispositif pénal : les travaux d’intérêt général (TIG), mêmes types de structures accueillantes, mêmes types de travaux à effectuer et, surtout, même culpabilité, culpabilité réelle pour le condamné, culpabilité symbolique pour l’allocataire du RSA. »

Décryptage

Dans Les Echos de ce jour (27 octobre) on peut lire une interview de Xavier Bertrand. A la question « Le projet de budget 2012 de l’emploi que vont examiner les députés n’est-il pas, au vu des incertitudes conjoncturelles, déjà obsolète ? », le ministre du Travail répond doctement : « La baisse des crédits qui y est inscrite n’est que faciale. En réalité, à périmètre constant, nous conservons les mêmes moyens d’intervention. Maintenant, je sais qu’il y a des demandes pour aller plus loin pour les maisons de l’emploi et les missions locales. La politique de l’emploi ne repose pas uniquement sur les crédits ministériels. » Deux observations.

Démocratie.

Tout d’abord, ce qualificatif surprenant : « faciale »… Que peut bien vouloir signifier « une baisse des crédits faciale » ? A défaut du Dictionnaire de l’Académie française, laissé à la vigilance de pioupiou 44, Le Robert propose à « facial », entre « facho » (ça ne s’invente pas) et « facies ou faciès » (délit de… voir. « politique d’immigration », puis « Guéant C. »), « qui appartient à la face, de la face ». Bref, cela n’est guère aidant. Cependant, par extrapolation, on peut déduire de cette « face » que son qualificatif renvoie, plutôt qu’à « farce » (encore que…) qu’une consonne distingue, à la notion de « façade » au sujet de laquelle le même dictionnaire propose en seconde synonymie « apparence » avec l’exemple de « N’avoir qu’une façade d’honnêteté ». On comprend mieux : le budget que votent les députés n’a qu’une apparence d’honnêteté.

La démocratie se porte bien.

Patate chaude.

Seconde réflexion : « La politique de l’emploi ne repose pas uniquement sur les crédits ministériels. » On vérifie ici la justesse de l’exemple contextualisé de pioupiou 44 (article précédent) : on ne dit pas « Les Missions Locales vont gérer l’ANI Jeunes » mais on dit « Les Missions Locales vont essayer de boucler leur budget grâce à l’argent des partenaires qui tendent à remplacer l’État sur ses compétences ».

On vit une époque formidable.

Ce que parler veut dire.

Publié: octobre 27, 2011 dans Insertion/missions locales
Le gai savoir

Denis, alias « pioupiou 44 », déjà auteur – compositeur – interprète modèle rive gauche avec sa chanson « Ah, quel beau métier ! » (in sur ce blog « Rattrapage », 24 octobre 2011), s’exerce désormais au bien parler français avec le concours de l’Académie française, rien de moins, qui vient d’ouvrir une rubrique « Dire, ne pas dire ». Cette noble institution, tel le pétanqueur en charge d’évacuer la boule adverse trop bien placée, pointe les fautes et autres tics de langage qui encombrent le français contemporain. Comme on le constatera, Denis contextualise ses exemples. On lui souhaite courage et persévérance de telle façon à endosser un de ces jours l’habit vert. Il sera, à notre connaissance, le premier pioupiou académicien.

Dans la catégorie des emplois fautifs…

Sur…

La préposition « sur » ne peut traduire qu’une idée de position, de supériorité, de domination, et ne doit en aucun cas être employée à la place de « à » ou de « en » pour introduire un complément de lieu désignant une région, une ville et, plus généralement, le lieu où l’on se rend, où l’on se trouve.

De la sorte, on ne dit pas « Chérie, je travaille sur la CPO » mais on dit « J’ai un rendez-vous à la Dirrecte ». Pas plus qu’on ne doit dire « Il faut travailler sur votre CV » alors qu’il convient de dire « Votre parcours ne semble pas adapté au marché de l’emploi. » (variante : « Le marché de l’emploi ne me semble pas adapté à votre parcours. »).

Au niveau de…

Cette locution, signifiant « à la hauteur de », décrit la position dans l’espace de deux choses l’une par rapport à l’autre. Il en va ainsi dans des phrases comme : une brèche est apparue au niveau de la ligne de flottaison, construire une terrasse au niveau du salon, le navire parvient au niveau de la jetée, et, figurément, se mettre au niveau de son auditoire.

De la sorte, on ne dit pas « J’ai un problème au niveau de l’horaire » mais on dit « Je n’ai pas assez de temps pour caler tous mes entretiens et ma saisie sur Parcours 3. » Pas plus qu’on ne doit dire « J’ai un problème au niveau de mon salaire » alors qu’il convient de dire « Zut, encore une année sans augmentation ».

Dans la catégorie des néologismes et anglicismes…

Impacter…

Le substantif « impact », désignant le choc d’un projectile contre un corps, ou la trace, le trou qu’il laisse, ne peut s’employer figurément que pour évoquer un effet d’une grande violence. On ne saurait en faire un simple équivalent de « conséquence », « résultat » ou « influence ». C’est à tort qu’on a, en s’inspirant de l’anglais, créé la forme verbale « impacter » pour dire « avoir des conséquences, des effets, de l’influence sur quelque chose ».

De la sorte, on ne dit pas « La CPO impacte la santé  mentale  des conseillers » mais on dit « Les conseillers en Mission Locale vont bientôt péter un câble ». Pas plus qu’on ne doit dire « La crise impacte fortement l’entrée des jeunes dans le monde du travail » alors qu’il convient de dire « Les jeunes n’obtiennent majoritairement que des emplois précaires, quand ils en obtiennent un ».

Dans la catégorie des extensions de sens abusives…

Gérer…

Gérer signifie « administrer, veiller à la bonne marche de ce que l’on possède ou qui vous est confié ». On gère des biens, un établissement, un domaine et, par extension, un budget, des affaires.

Employer le verbe gérer lorsqu’on évoque des faits de la vie personnelle, des émotions, des sentiments, c’est étendre abusivement un terme qu’il faut réserver à ce qui est matériel.

De la sorte, on ne dit pas « Les Missions Locales vont gérer l’ANI Jeunes » mais on dit « Les Missions Locales vont essayer de boucler leur budget grâce à l’argent des partenaires qui tendent à remplacer l’État sur ses compétences ». Pas plus qu’on ne doit dire « Les Missions Locales gèrent l’accompagnement professionnel et social des 16-25 ans » alors qu’il convient de dire « Les Missions Locales mettent tous les jours des pansements sur la jambe de bois qu’est l’insertion des jeunes. »

Dans la catégorie des bonheurs et des surprises de la langue française…

Oui…

Oui, en français, est l’adverbe qui marque l’approbation, l’acquiescement. On évitera de lui substituer d’autres adverbes ou locutions adverbiales que l’on détourne de leur sens propre, croyant sans doute donner plus de poids à sa réponse ou à son affirmation. Absolument, effectivement, tout-à-fait, exactement, parfaitement… sont excessifs quand il suffit souvent de dire « oui ».

Exemple : « L’ANI Jeunes ne va-t-elle pas qu’ajouter de la complexité dans l’accompagnement des jeunes par les Missions Locales ». Votre réponse : « Effectivement » ou « Certainement ». Dites « Oui », tout simplement !

Coi / quiet…

Ces deux adjectifs sont issus du même adjectif latin quietus, l’un par la langue populaire, l’autre par évolution savante.

« Coi » ne s’emploie plus guère aujourd’hui que dans des locutions : « se tenir coi ». Rester, demeurer coi, se taire. Par exemple, « Coi comme un directeur de Mission Locale devant sa CPO, immobile et silencieux ».

« Quiet », par opposition à « inquiet », se dit surtout de qui est serein comme un ministre du Travail devant les derniers chiffres du chômage, paisible, à l’esprit tranquille. Demeurer quiet malgré des revers de fortune. Par exemple et par extension « un quiet abandon du peuple au profit des banquiers » ou « une vie quiète d’exilé fiscal ».

A (pour)suivre.

Pinocchio

En parlant de mammouth, celui-ci n’en finit plus de maigrir… Sous le titre « Confidentiel.  Budget 2012 : 5 700 postes seraient supprimés dans le premier degré et 6 550 dans le second degré », Marie-Caroline Missir signe une dépêche (n° 154119) de l’Agence Emploi Formation selon laquelle 5 700 postes dans le premier degré et 6 550 dans le second degré pourraient être supprimés à la rentrée 2012 dans l’Éducation nationale. « Avec 1 350 postes en moins dans l’enseignement privé et 400 postes de personnels administratifs non remplacés, le total des suppressions d’emplois prévues au budget 2012 devrait s’élever à 14 000 postes, conformément au chiffre présenté en juin par François Baroin, alors ministre du Budget, des Comptes publics, de la Fonction publique et de la Réforme de l’État, devant la commission des Finances de l’Assemblée nationale.

Dans le premier degré, ces suppressions d’emplois porteraient ainsi sur des postes d’assistants de langue (900) et sur les postes de stagiaires en responsabilité en M2 (600), dont la formation serait ramenée à trois semaines. 4 200 postes d’enseignants « hors les classes » (enseignants de Rased, assistants pédagogiques, surnombres) pourraient également ne pas être remplacés.

Dans le second degré, les 6 550 suppressions d’emplois se répartiraient entre 300 postes d’assistants de langue, 1 000 postes de stagiaires en responsabilité, et 5 250 postes d’enseignants.
L’enseignement privé devrait « rendre » 1 350 emplois : 322 stagiaires en responsabilité et 1 028 postes d’enseignants.

Au total, 10 478 postes d’enseignants ne seront pas remplacés, 1 922 postes de stagiaires en responsabilité, 1 200 assistants de langues et 400 administratifs. »

Si demain vous entendez que la jeunesse est la priorité absolue et que, donc, l’enseignement ne peut être bradé, a fortiori au regard de la « stratégie de Lisbonne » qui voulait faire de l’Union européenne « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde » (sic), regardez le nez de l’orateur : il devrait s’allonger. Du moins si l’on croit aux contes de fées, ce qui de toute évidence est le pari de ceux qui fondent leur politique sur le postulat « Moins d’Etat, mieux d’Etat ». Rappelons que, par définition, un postulat est indémontrable. Il est donc une question de croyance, ou de foi, ou d’idéologie.

Stratégie ?

En parlant du « grand frère », Pôle emploi, même raisonnement. Face à l’augmentation de la charge de travail entraînée par la crise économique et l’afflux de chômeurs, Pôle emploi avait obtenu un renforcement exceptionnel de ses moyens à l’été 2009 : 1 840 équivalents temps plein supplémentaires lui avaient été accordés », une deuxième augmentation des effectifs avait eu lieu à la fin de l’année 2009 sous la forme de 1 000 CDD et s’y étaient ajoutés au 1er avril 2010 850 ETP transfuges de l’Afpa. En 2011 par contre, la loi de finances a en effet prévu une baisse des effectifs de 1 968 ETP (1 668 CDD et 300 CDI) « en raison de la baisse du chômage début 2011 et de la décroissance des licenciement économiques » et d’ « importants efforts d’optimisation des processus et de redéploiement des fonctions supports ». Oui, on a bien lu : en raison de la baisse du chômage début 2011. Rappelons qu’une stratégie implique une visée à moyen-long terme, un peu de stabilité dans l’instabilité, une capacité projectale qui ne soit pas qu’une succession d’ajustements tactiques…

Le mode industriel de Pôle emploi.

En parlant de Pôle emploi précisément… Benoît Genuini, ancien médiateur de Pôle emploi, a été audité par la mission d’information du Sénat  qui a rendu son rapport, Pôle emploi : une réforme nécessaire, une dynamique de progrès à amplifier. (1) Extraits : « Le premier constat a été extrêmement dur. Nous nous retrouvons en effet face à des personnes qui vivent des situations douloureuses. Elles sont fragilisées par la perte d’emploi mais également souvent par une cascade d’évènements négatifs qui en résulte. Elles sont désorientées. Elles font face à une grande institution avec laquelle le dialogue est quelque peu difficile. Les entretiens sont rapides. Les personnes sont désemparées. Il leur est posé des questions sur leur projet professionnel alors qu’elles ne demandent qu’à retrouver un emploi. » Et : « Pôle emploi est en effet une énorme machine dont il est souvent dit, par le directeur général notamment, qu’elle assure « un traitement de masse » {P.L. à notre sens, lorsqu’on compte 25 conseillers pour 12 000 jeunes comme par exemple en Guadeloupe, l’individualisation est une jolie chanson qu’on se fredonne pour s’étourdir… et le traitement est aussi « de masse »}. L’expression m’a frappé. Nous ne pouvons, au premier abord, qu’être d’accord avec cette formule puisque plus de quatre millions de personnes sont au chômage. Un traitement de masse est donc indispensable. Cependant, l’ensemble de l’institution s’est organisé dans cette perspective de traiter une grande masse de personnes le plus rapidement possible. Ainsi, il est devenu nécessaire de « faire entrer chacun dans le moule » {P.L. Forcer les individus patatoïdes à entrer dans un moule parallélépipédique…}, pour traiter chacun à l’identique en espérant que l’ensemble des demandeurs d’emploi trouveront ainsi leur place {P.L. Ce qui participe d’une auto-illusion : pas plus que les missions locales, Pôle emploi ne crée des emplois ; donc, de toutes façons, tous les DE ne trouveront pas leur place… sauf à ce que le marché du travail revienne à la situation des années soixante-soixante-dix avec un simple chômage résiduel ou frictionnel de 300 ou 400 000 personnes}. Il est vrai que ce dispositif peut fonctionner pour une grande majorité des demandeurs d’emploi. L’approche mise en œuvre, quasiment industrielle {P.L. plutôt médicale en missions locales : on prescrit, on diagnostique…}, peut dès lors se légitimer. En revanche, une telle approche retire évidemment une part d’humanité à la relation avec le demandeur d’emploi. » Une part seulement ?

Collecter ou ne pas collecter ?

En parlant de ce même rapport des sénateurs, on peut y lire qu’« un problème plus complexe, également soulevé par Jean-Patrick Gille, est celui de la collecte des offres d’emploi : « Un critère vient d’être introduit qui nous pose problème dans nos rapports avec Pôle emploi : la collecte d’offres d’emploi. Pour l’instant, cette activité, très importante dans les statistiques de Pôle emploi, restait entièrement de son ressort. Si nous sommes placés en compétition sur la collecte d’offres d’emploi, cela pourrait créer des tensions. » La mission n’est pas certaine qu’il soit pertinent de positionner les missions locales sur le créneau de la collecte des offres d’emploi. Certes, un conseiller d’une mission locale peut recueillir des offres à l’occasion de ses contacts avec les entreprises. Il est alors important que l’offre soit également communiquée à Pôle emploi, la mission locale n’ayant pas nécessairement dans son portefeuille de demandeurs d’emploi le profil adéquat. En revanche, développer une activité systématique de collecte d’offres d’emploi, comparable à celle de Pôle emploi, risque d’occasionner des doublons, le partage des tâches n’étant pas évident à opérer entre les deux organismes. Il n’y aurait pas grand sens à ce que les missions locales, une fois qu’un contact a été établi avec une entreprise, collectent uniquement les offres d’emploi destinées aux jeunes par exemple. La mission appelle donc à la prudence sur ce point, à moins qu’une articulation satisfaisante pour les deux parties soit trouvée. » Rien à redire concernant une « articulation satisfaisante » : qui pourrait être contre ce qui satisfait ? Par contre, qu’est-ce qui justifierait que la prospection en vue de récolter des offres sans s’en tenir au marché institutionnel, dont on sait que la qualité des offres est médiocre et inférieure à celle du marché caché, « risque d’occasionner des doublons » ? Aujourd’hui et ce n’est pas nouveau, ce sont plusieurs intervenants, formateurs, conseillers ou intermédiaires de la politique de l’emploi qui prospectent les entreprises… et le marché du placement est totalement ouvert, ne serait-ce qu’avec les très nombreux sites dédiés où « l’offre de service », pour reprendre un vocabulaire bien connu en mission locale, s’apparente aux contenus des traditionnels ateliers de techniques de recherche d’emploi (TRE)… y compris avec du « coaching »à distance, des « cercles virtuels de recherche active d’emploi », etc. Bref, tout le monde pourrait prospecter… sauf les missions locales – sur lesquelles s’exerce la pression des résultats, carotte et bâton. Cependant, si au hasard de visites d’entreprise des offres d’emploi leur étaient exprimées, elles pourraient bien sûr la recueillir… à condition de la transmettre à Pôle emploi ! Ceci ressemble fort à un volatile que l’on encourage à voler après lui avoir coupé les ailes… Quant au fait que, dans le cas de la prospection, « le partage des tâches n’est pas évident à opérer », il semble qu’un critère (pas trop compliqué) pourrait être retenu : en-deçà ou au-delà de 25 ans révolus… De plus, rien ne s’oppose à ce que, sur les territoires, soient constituées des « équipes emploi dédiées et mutualisées » avec des conseillers emploi et des chargés de relation entreprises de mission locale, des agents de Pôle emploi, des conseillers de maisons de l’emploi et de PLIE, etc. Des équipes mutualisées, cela signifie des professionnels venant de différentes structures et institutions, domiciliés professionnellement au même endroit (se voir, parler…), engagés dans un travail collaboratif avec des objectifs partagés (les résultats n’étant pas re-ventilés dans les structures d’origine sauf à biaiser le système en y introduisant la compétition)… Cela ne rappelle-t-il rien ? Ah, si ! 1982 : la genèse des missions locales avec des équipes exclusivement composées de personnes mises à disposition… Bref, nos sénateurs, bien connus pour leur train de sage lenteur, en ont un de retard.

Mounier.

En parlant de genèse, celles et ceux qui ont participé à la formation « Culture Commune » se souviendront qu’en amont des missions locales sont évoqués l’éducation populaire (de Condorcet à l’éducation permanente et à la formation tout au long de la vie) et un courant philosophique, le Personnalisme, aussi peu connu que son impact sur le monde politique, syndical et du social fût majeur. Le fondateur du Personnalisme, Emmanuel Mounier, est le personnage choisi par Jacques Le Goff qui a dirigé un ouvrage paru aux PUR (Presses Universitaires de Rennes… avec Le Goff, on est dans la celtitude), Penser la crise avec Emmanuel Mounier… le tout étant précédé d’une préface de Jacques Delors, celle-ci étant reproduite dans la dernière livraison de l’excellente revue Partage (n° 218, septembre-octobre 2011) dont le fondateur fût Maurice Pagat qui « a été influencé, tant par le Sillon de Marc Sangnier, que par le personnalisme d’Emmanuel Mounier qui fût son véritable maître à penser. » Cet enchaînement de noms peut sembler laborieux – Condorcet, Mounier, Delors, Pagat… – mais on pourrait y ajouter Pierre Mauroy, figure tutélaire de l’éducation populaire (toujours président d’honneur de la Fédération Nationale Léo Lagrange) et Premier ministre du premier gouvernement Mitterrand qui commanda « le Rapport », Bertrand Schwartz (qui travailla avec Jacques Delors) et… la perdante du second tour des primaires socialistes, maire de Lille (qui fût le fief de Mauroy) et fille de son papa… Pourquoi ces liens ? Pour identifier la constellation (2) à partir de laquelle les missions locales sont nées, le système de valeurs que Mounier définit ainsi : « « Nous appelons « personnalisme » toute doctrine, toute civilisation affirmant le primat de la personne humaine sur les nécessités matérielles et sur les appareils collectifs qui soutiennent son développement. » (3) La place prédominante et essentielle – au sens de l’essence d’un Camus – de la personne en récusant le capitalisme (« nécessités matérielles ») et le communisme dans sa version « guerre froide » ou L’aveu – 4 (« appareils collectifs ») : ce que l’on a appelé la « deuxième gauche » ou la « nouvelle gauche » et où l’on trouve Pierre Mendès-France, Michel Rocard, Jacques Delors, Pierre Rosanvallon (5)… Connaître ses pères est sans doute un prérequis pour ne pas perdre le nord lorsque tout est sens dessus dessous.

In-dis-so-ci-able !

En parlant de la préface de Delors, celui-ci écrit : « Le personnalisme, c’est le rapport constant entre soi-même et autrui, ce rappel que l’homme se définit non pas dans l’isolement mais dans sa capacité d’établir une relation avec son environnement. C’est donc le contraire de l’individualisme exacerbé qui fait tant de ravages. » Si le choix du personnalisme renvoie à des convictions qui impliquent une croyance religieuse, car le personnalisme est le catholicisme social, et auxquelles d’autres pourraient opposer la synthèse qu’appelle de ses voeux Edgar Morin à partir des trois courants que sont le socialisme, le marxisme et l’anarchisme auxquels s’ajouterait l’écologie, force est de constater qu’un de ses concepts-clés est l’indissociabilité : entre l’individu et la société, entre l’économie et le social, entre la théorie et l’action. Ainsi, loin de demeurer dans leurs alcôves pensantes, celle entre autres de la rédaction d’Esprit que Mounier fonda, les philosophes personnalistes furent des acteurs politiquement engagés, par exemple dans les luttes de libération anti-coloniale. Cette indissociabilité a inspiré l’approche globale qui est au cœur du paradigme des missions locales.

IBS

En parlant de missions locales, l’assemblée générale constitutive de l’Institut Bertrand Schwartz se tiendra prochainement, le 10 novembre à Uniformation. A cette occasion, sera constitué le « conseil scientifique et pédagogique » de cet institut dans lequel on trouvera votre serviteur mais également François Dubet et Hervé Sérieyx.

De l’efficacité à la performance.

En parlant de François Dubet, depuis La Galère : jeunes en survie (Fayard, 1987), celui-ci a tracé son sillon dans la sociologie de la jeunesse et de l’éducation, mais également dans celle du travail social : à lire particulièrement son ouvrage Le déclin de l’institution (Seuil, 2002) où il développe son analyse sur « le travail sur autrui » à partir de trois groupes professionnels, les soignants, les enseignants et les travailleurs sociaux. Extrait qui devrait « résonner » aux oreilles des acteurs des missions locales passés de l’engagement à l’institutionnalisation : « Dans tous les cas, cette professionnalisation opère un déplacement de la légitimité, car la légitimité en valeur, celle qui repose sur le caractère « sacré » de l’institution, cède le pas devant une légitimité rationnelle, fondée sur l’efficacité du travail accompli et sur des compétences estampillées par des procédures légales. Et comme cette efficacité est souvent le produit d’un travail collectif, il en résulte un transfert des arguments de légitimation ; ils passent d’un registre vocationnel et individuel à un registre technique et collectif. » (p. 62). Ce à quoi on pourrait ajouter aujourd’hui ce glissement, pour ne pas dire cette dérive, de l’efficacité à la performance, car si l’efficacité est collective (ne serait-ce que parce que l’égalité de traitement, pour une structure qui a une mission de service public, nécessite le travail en équipe), donc coopérative et collaborative, la performance (contrainte par la CPO) renvoie à la concurrence, à la lutte de chacun contre tous… quitte à ce qu’on ne soit pas moins économe des mots sirupeux du « partenariat ».

Prolifique.

En parlant d’Hervé Sérieyx qu’on ne présente plus, rappelons simplement que cet ancien DIIJ est un auteur prolifique, depuis Changer le changement. On peut abolir les bureaucraties (avec Isabelle Orgogozo, Seuil, 1989), où les auteurs plaidaient pour les cercles de qualité et tentaient d’inspirer l’innovation dans les services publics à partir des enseignements de l’école de Palo Alto, jusqu’à « La mutation des organisations productives », un article très didactique reprenant et expliquant les différents « principes » de la théorie morinienne appliquée à la sociologie des organisations (6) : principes « de destination et de cohérence dynamique », « d’articulation entre coopération et autonomie », « de la nécessaire diversité des talents et de leur impérative reconnaissance », etc. A chaque principe succèdent des questions que tout acteur dans une mission locale pourrait et probablement devrait se poser pour que celle-ci (re)devienne un laboratoire d’innovation sociale. On en est loin, de toute évidence. Peut-être, la foi fait vivre, que les cinq principes d’action de cet institut Bertrand Schwartz nous en rapprocheront…(7)

A suivre. En parlant de.

(1) Tome 1 : Rapport, tome 2 : Comptes rendus des auditions et des déplacements, Rapports d’information n° 713 (2010-2011) du 5 juillet 2011 par M. Jean-Paul Alduy.

(2) Constellation où l’on trouverait également Ivan Illich, André Gorz, Hubert Beuve-Mery (fondateur du Monde)…

(3) Emmanuel Mounier, Le Personnalisme, {1949}, 2005, 17ème édition, PUF.

(4) L’Aveu est un film de Costa-Gavras, réalisé en 1970, adapté du livre d’Artur London, avec Yves Montand. L’histoire d’un apparatchik tchécoslovaque torturé parce que accusé d’espionnage au profit des Etats-Unis.

(5) Un de ces jours, nous parlerons de son dernier ouvrage, La société des égaux

(6) in Hermès. La Revue, Edgar Morin, aux risques d’une pensée libre, CNRS éditions, 2011, pp. 127-133.

(7) Les cinq principes d’action : « Penser l’insertion sociale et professionnelle des jeunes dans sa complexité et sa globalité ; écouter les jeunes et s’assurer qu’ils trouvent leur place dans les interventions de l’Institut ; soutenir l’approche territoriale et réaffirmer le rôle des acteurs locaux ; comprendre et favoriser les conditions de l’innovation et de l’action au plus près des jeunes et des territoires ; concevoir la recherche sans la dissocier de l’action en impliquant l’ensemble des acteurs. » On le voit, la place des jeunes dans l’Institut est nettement affirmée. Il ne serait pas superfétatoire qu’elle le soit autant dans les missions locales… en tant qu’acteur collectif et pas uniquement en tant que sujets individuels. Missions locales : encore un effort pour les conseils consultatifs jeunes ! Exhortation… guère éloignée du Coup de gueule en urgence, ouvrage du même Hervé Sérieyx (2004, Eyrolles).

Valse.

Bien. Certains – suivez mon regard ou, plus judicieusement, allez plus bas à « Chanson » – ont la pression du chiffre et du quantitatif, des objectifs à atteindre, de la CPO… d’autres celle des reproches : pourquoi ce silence ? Qu’est-ce qui justifie que le blog ne charrie pas ses contributions au rythme des évènements qui affectent le champ de l’insertion alors que, certes, c’est bien le fond qui manque le moins ? Voilà donc un point commun entre nous. Reprenons donc ce pianotage de l’azerty en trois temps. Comme une valse (dite « noire » ou « lente »).

Tout d’abord avec la prose inimitable de Pierre, dont on se demande comment, de là où il est, agrippé à son confetti volcanique de l’Océan Indien, il allégorise à partir de Nolwenn Leroy et déambule littérairement sur le granit rose de Trébeurden (1).

Puis avec le débat contributif, collaboratif, à partir de deux articles « Des nouvelles du front » et « De l’amnésie comme condition de l’innovation » : Régis, puis Jean-Philippe, puis – on ne change pas une équipe qui gagne – encore Régis.

Enfin avec la reprise d’un exercice déjà proposé ici : le résumé, assurément partial et partiel, néanmoins assumé, des lectures de ces dernières semaines.

En gestation encore quelques jours, une contribution sur un couple : l’insertion et le territoire. Ca vient, ça vient…

Toutefois, mise en bouche, une petite explication sur ce silence de quelques semaines : bien sûr l’occupation, celle qui me vaut l’humour de nouveaux patients (« docteur »), mais également une douzaine de jours avec les pioupious de Guadeloupe (2). Comme toujours, ceux-ci n’ont pu s’empêcher de me dire « Ici, c’est particulier. » Et le fait est que ça l’est. On va le constater.

(1) Qui bénéficie d’une belle mission locale « Ouest Côtes d’Armor », en granit et sur la place du Marchallac’h (prononcez : marralarr).

(2) Une bonne équipe, un bon directeur. Une quête de professionnalité.

Pierre. « A notre docteur.

Comme marraine Nolwenn Leroy est déjà prise pour sauver les phares Bretons, J’ai essayé de contacter d’autres Breton de souche ou d’adhésion célèbres : Liliane Bettencourt, Raymond Domenech et PPDA, pour venir au chevet de notre docteur en prétextant bien sur que tu pouvais leur apporter une sorte de caution sociale « Lorsque leur âme et leur corps ne seront plus d’accord, que sur un seul point : la rupture » et qu’ils chercheront auprès de Saint-Pierre une bienveillance pour l’octroi du purgatoire. Que nenni !

Alors, en dernier ressort, j’ai appelé Olivier Besancenot qui passe de temps en temps par Trébeurden. Il est d’accord pour être le parrain de notre Philippe afin qu’il reprenne ses mots pour nos maux. Un bémol cependant Olivier reprend un proverbe breton et nous signifie que : « Point ne faut aller plus vite que le cheval qui nous porte. » Reviens vite quand même. »

Régis sur l’article « Des nouvelles du front ». « Allo Docteur ! La mise en oeuvre de l’ANI présente les mêmes symptômes que les contrats d’autonomie, mais avec beaucoup de moyens en moins. Je me trompe sur le diagnostic ? »

« Mais j’avais oublié un symptôme : les jeunes relevant de l’ANI ne peuvent être dans CIVIS pour une histoire de double financement…. mais ceux relevant du contrat d’autonomie oui = le double financement ne joue qu’au sein d’une même entité. Euh, mais comment ont fait les Missions locales qui mettent en oeuvre conjointement le contrat d’autonomie et le CIVIS ? Docteur la situation devient complexe ! Un éclairage ? »

Jean-Philippe. « Pour répondre sur ce point : Il est à noter que c’est la DGEFP qui s’est empressée de demander l’impossibilité d’intégrer CIVIS pour un jeune intégrant « l’ANI ».  ANI ou CIVIS il faudra choisir. Ce qui est tout de même surprenant c’est que concernant Pôle emploi, personne n’est allé spécifier qu’un jeune ne pouvait pas être dans le PPAE. La question du double financement ne se poserait donc que pour les ML et uniquement parce que la DGEFP s’en est mêlée. Par ailleurs, s’agit-il d’un double financement ou d’un autre financement ?

On voit ici clairement le jeu de l’Etat : qui spolie largement le FPSPP ? Qui oriente les financements des ML dans le cadre de cet ANI du 7 avril 2011 (plusieurs ANI sont signés chaque année) et définit cahier des charges (pour les partenaires sociaux) et l’appel d’offres (en direction des ML) dans l’affaire ?

Les partenaires sociaux sont en train de constater cette mainmise de l’Etat sur les ML. La CGT fait partie des partenaires sociaux, mais elle est non signataire de cet ANI. Elle siège aux différentes réunions pour essayer de signaler certains écueils de la mise en œuvre de cet accord. Dans la délégation CGT, il y a des syndiqués des Missions Locales, ce qui n’est hélas pas le cas pour les autres confédérations syndicales. Si tel avait été le cas, je ne suis pas sûr que l’ANI du 7 avril ait été signé, ou qu’il ait eu cette teneur… mais on ne refait pas l’histoire…. »

Régis sur l’article « De l’amnésie comme condition de l’innovation » où il était question du tutorat externe : « Le bilan intermédiaire fourni par notre évaluateur (IREDU) est sans équivoque: Toutes choses égales par ailleurs, les jeunes non bénéficiaires du tutorat ont cinq fois plus de risques de rompre leur contrat d’apprentissage et quatorze fois plus de risques de quitter l’hôtellerie-restauration, par rapport aux jeunes qui ont bénéficié du tutorat renforcé. Une différence significative apparaît lorsque les jeunes ont été informés par lettre. En effet, la probabilité de connaître une rupture est multipliée par deux, de quitter le secteur multipliée par cinq pour ces jeunes, par rapport aux bénéficiaires du tutorat renforcé.

Il faut préciser un point essentiel : pendant toute la durée de l’expérimentation, nous n’avons touché en rien le cadre de fonctionnement de l’apprentissage, notamment en amont. De ce fait, la mesure ne concerne que l’apport du tutorat externe… Rien n’est intangible, dès lors que l’on veut s’en donner les moyens. »

P.L. Cela tombe bien : j’ai quelque chose à dire sur ce « tutorat externe »… que j’ai exprimé à l’occasion d’une invitation de l’Animation régionale des missions locales de Haute-Normandie qui, précisément, communiquait autour d’une expérimentation sur… le tutorat externe. A paraître dans quelques jours sur ce blog.

Cocotiers.

Comme indiqué, j’étais ces jours-ci aux Antilles avec les pioupious de la mission locale guadeloupéenne dont une particularité est de… n’être pas financée par les communes ! Ce qui, assurément, n’empêche pas les édiles locaux de donner de la voix sur l’air de « Jeunesse, le devoir d’avenir ». Autre particularité découlant de ce manque de financement combiné à une situation économique structurelle et conjoncturelle  aigue : 12 000 jeunes en contact pour… 25 conseillers ! On se souviendra de ce que disait Bertrand Schwartz : « Les missions locales devaient être capables de mettre un nom et une vie sur chaque jeune, le connaître individuellement, car c’était la seule façon de lui apporter une aide efficace. » (1) Un nom, une vie sur chaque jeune lorsqu’on en recense 700, 800 dans son « portefeuille » ? On se souviendra également – ce sera plus facile parce que plus récent – du rapport de l’Inspection Générale des Finances qui, comparant les trois services publics de l’emploi français, allemand et anglais, constatait que « … rapportés au nombre de demandeurs d’emploi, recensés par les statistiques nationales (DEFM), les effectifs du SPE français (150) représentent moins de la moitié des effectifs allemands (377) et britanniques (349). » (2) Un agent de Pôle emploi pour 150 DE… et un conseiller pour 800 jeunes, le premier exclusivement pour l’emploi, le second pour tous les besoins, de la formation à l’emploi, de la santé au logement, de la mobilité aux loisirs… Cherchez l’erreur.

A l’autre bout du monde, sur un confetti au milieu de l’Océan indien, des « experts » réfléchissent à (sic) « créer une structure pour renforcer l’accompagnement des jeunes sortis du système scolaire sans qualification. A mi-chemin entre la maison des adolescents et les missions locales, elle devrait permettre une prise en charge globale du jeune. » Et, de la sorte, ces experts confirment que, dans l’hémisphère sud, on peut marcher la tête en bas. Sous le tropique, cette fois du Cancer, on affirme « le rôle pivot de la mission locale » tout en ne lui accordant des moyens plus proches de l’aumône que de l’investissement éthique (responsabilité intergénérationnelle) et stratégique… (3)

(1) Louise L. Lambrichs, L’invention sociale. A l’écoute de Bertrand Schwartz, 2006, éditions Philippe Rey, p. 138.

(2) IGF, Étude comparative des effectifs des services publics de l’emploi en France, en Allemagne et au Royaume-Uni, Rapport n° 2010­M­064­02, janvier 2011.

(3) Mission régionale sur la jeunesse en déshérence, Jeunesse en déshérence. Il est urgent d’agir ! Rapport au président du Conseil Régional de la Guadeloupe, 12 janvier 2011.

Les lectures auxquelles vous avez échappé. Peut-être.

Poisse.

Le Monde, 6 octobre. « Dexia, première banque victime de la crise de la zone euro »

Pas de chance pour les missions locales : pour une fois qu’une fondation les soutenait dans leurs initiatives citoyennes, il faut que celle-ci soit issue de la première banque qui dégringole. Il s’agit de la « première » banque ; on peut supposer que d’autres vont suivre et, en attendant, qu’elles ne vont pas particulièrement faire preuve d’audace avec les « clients de peu », par exemple les jeunes jusqu’alors exclus du système bancaire et pour lesquels les missions locales intercédaient via le microcrédit. Question : les (petites) vannes du microcrédit demeurent-elles toujours (un peu) ouvertes ou sont-elles closes ? Ah, oui, une précision : le 7 avril 2011, le conseil d’administration de Dexia a accordé à son PDG Pierre Mariani (anciennement au cabinet de Nicolas Sarkozy au Budget) un bonus de 600 000 euros au titre de l’exercice 2010. De quoi voir venir… ce qui ne sera pas avec Eric Woerth le cas des Smicards puisque, selon celui-ci, « Il ne faut pas augmenter le niveau du SMIC. Plus vous l’augmentez, plus vous mettez de gens au chômage et plus vous écrasez la grille des salaires. » (Le Monde, « La France est-elle un pays d’assistés ? », 16-17 octobre). Pour d’autres, écraser les salaires s’appelle « revenu maximum autorisé ».

A ce propos, on lira avec intérêt la contribution d’Eric Thomas dans Le Monde du 18 octobre : « Licenciés en baisse, joueurs surpayés : le football français à l’heure du déclin. » La charge d’Eric Thomas, président de l’Association française de football amateur, contre le football professionnel est radicale et juste : « … image catastrophique des Bleus, montée de la contestation, des actes antisportifs voire violents, déconsidération du rôle du bénévole, recul du rôle social et citoyen de football, rejet accru des parents, image dégradée des valeurs collectives… », toutes choses qui devraient interroger les subventions municipales au football professionnel. Parlons net : dès lors que les collectivités justifient par l’étranglement financier des subventions dérisoires pour l’insertion des jeunes, il faut consulter les budgets municipaux et, dans nombre de cas, on constatera que le théorème des vaches maigres, valable pour le social, ne s’applique pas au football professionnel qui, d’une part, véhicule des contre-modèles de socialisation et, d’autre part, fonctionne dans la plus pure tradition de marché libéral avec des frais somptuaires pour les présidents et des salaires vertigineux de joueurs : 200 000 euros de salaire hebdomadaire pour Nasri, 20 millions de salaire annuel pendant trois ans pour Eto’o…

Dimanche 9 octobre. Zouk.

Arrivée à l’aéroport de Pointe-à-Pitre en fin de journée. Récupération des bagages, de la voiture de location et en route pour le Clipper, un hôtel au Gosier. Erreur de direction : plutôt que de continuer sur la nationale, bifurcation inopportune à Pointe-à-Pitre qu’il faut dès lors traverser à la nuit tombante. Tours et détours dans une ville inconnue jusqu’à ce que soit retrouvée la direction… qui fait traverser un quartier, Carénage, comme il n’en existe plus en métropole avec la transpiration d’une misère sexuelle aux enchères des chalands en voiture. Misère économique, sexuelle et, je l’appris le lendemain, ravages de la drogue. Deux jours plus tard, une conseillère de la mission locale disait son trouble devant l’effondrement des repères lorsque, par exemple, un jeune de quatorze ans allait « choisir » une prostituée avec son père à Carénage… Misère sexuelle, certes, singulièrement par son exposition… mais est-elle réellement d’une autre nature que celle des touristes retraités – basse saison – qui, enclos dans leurs hôtels, s’exercent maladroitement, un peu désespérément, à se frotter sur un improbable zouk ?

Surpopulation.

Le Canard enchaîné, 12 octobre : « Guadeloupe : c’est tassé engeôleur ! »

Précisément, au sujet de la Guadeloupe, le journal satirique paraissant le mercredi, consacre un article aux deux maisons d’arrêt de l’île où les capacités d’accueil sont adaptées à la sauce caribéenne : « Là où en métropole on doit, en principe, enfermer deux détenus dans une cellule d’au moins 11 m2, sous les cocotiers on en met quatre. » « Surpopulation énorme agrémentée de rats en goguette, pas de lumière du jour pendant la saison des pluies, impossibilité de cuisiner chaud… En comparaison, les taules métropolitaines auraient presque des allures de paisibles retraites… » Voilà au moins un point commun entre les surveillants pénitentiaires et les conseillers d’insertion : la surpopulation.

Poubellisés.

Le Monde, 14 octobre. « La faiblesse de certaines primes contre dividendes suscite la colère des salariés ».

On se souvient du président qui préconisait la règle des trois tiers : un tiers des bénéfices pour les actionnaires (dividendes), un tiers pour les salariés (prime) et un tiers pour l’investissement. Cela a donné lieu le 28 juillet 2011 à une loi dite de « la prime de partage des profits » : les entreprises de plus de 50 personnes qui versent des dividendes en hausse sont tenues d’ouvrir des négociations et de faire des propositions quant à une prime pour leurs salariés. Autant il faut s’y reprendre à plusieurs fois pour compter le nombre de zéros dès qu’il s’agit des actionnaires, autant le calcul est nettement moins éprouvant pour les soutiers. Chez Ipsos, le sondeur, c’est royalement 24 euros qui sont proposés, soit 0,06 € par jour. Champagne ! Enfin, une bulle… Securitas fait mieux en proposant d’abord 3,5 € par salarié puis, généreusement, 8 €. Soit 0,02 € par jour. Pendant ce temps, les inégalités croissent, les Grecs sont liposucés, Arnaud Lagardère, patron du groupe du même nom, touche 740 000 euros de dividendes par jour (non, pas d’erreur : par jour – 1), des nonagénaires s’indignent au nom de ceux « considérés seulement en termes de calcul, ceux qui sont ignorés, oubliés, offensés, humiliés, méprisés, poubellisés. » (2). On ne saurait mieux dire.

(1) Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Sociologie de la bourgeoisie, 2007, La Découverte, p. 28.

(2) Stéphane Hessel, Edgar Morin, Le chemin de l’espérance, 2011, Fayard, p. 55.

Création d’entreprise.

Télérama du 15 au 21 octobre.

« Quand on voit les énormes entreprises mondiales créées par des gamins au fond d’un garage, toutes nos difficultés s’expliquent : nous manquons de garages. » Il fallait y penser.

Récession.

Le Monde Economie, 18 octobre.

« La récession de l’économie mondiale pourrait se traduire par une pénurie massive d’emplois parmi les pays membres du G20 » alertait l’Organisation Internationale du Travail fin septembre. L’économie mondiale n’est pas encore en récession, peut-on lire dans le supplément économie du Monde, mais son ralentissement annonce une nouvelle envolée du chômage en 2012, surtout du chômage de longue durée. Ainsi « la crise de la dette ne doit pas faire oublier le rebond du chômage »… ce sur quoi on ne peut que tomber d’accord et poursuivre par la question : puisque manifestement nous ne sommes pas sortis de la situation exceptionnelle qu’est la crise, comment se fait-il que les crédits « exceptionnels » du plan de relance aient été interrompus ? Les gouvernements négocient actuellement la recapitalisation des banques, constituent des fonds d’intervention pour sauver la finance… mais les crédits de la politique de l’emploi, bien moins gourmands que la folie spéculative, stagnent… Il y a quelque chose de techniquement inconséquent et d’éthiquement inacceptable dans ce cordon sanitaire autour de la finance aux dépens des populations : en Espagne, le gouvernement Zapatero vient d’autoriser la possibilité d’enchaîner à l’infini des contrats temporaires et a réduit les indemnités de licenciement de 45 jours par année travaillée à 33.

En douce…

Le Monde, 19 octobre. « Indemnités journalières : l’embarras de la majorité ».

Le gouvernement modifie en catimini les règles de remboursement en cas de maladie ou d’accident du travail. La réforme prévoit que les indemnités journalières, qui sont actuellement de 50% du salaire brut pour les indemnités maladie et de 60% pour les accidents du travail, passent à 60% du salaire net à partir du 1er janvier 2012. Soit une baisse de près de 6% des indemnités. Un salarié en arrêt maladie et payé au Smic verrait sa rémunération passer de 680 à 640 euros mensuels. Pour le gouvernement, il s’agit avant tout d’une mesure « nécessaire » à l’harmonisation du système, en copiant les méthodes de calcul sur celles des indemnités maternelles. Il ne lui viendrait pas à l’idée, au gouvernement, de copier dans l’autre sens, les indemnités maternelles sur les indemnités maladie. Lorsqu’on est au gouvernement, on n’est pas payé au Smic. On a de la marge. Mais il paraît que cette réforme embarrasse la majorité parlementaire – d’où le titre de l’article – parce que pour le moins peu sociale et, en plus, d’un faible rapport financier.

Courber l’échine.

Le Monde, 20 octobre. « Hauts revenus : Matignon hausse le ton contre M. Piron et son amendement ».

Mieux vaut prendre un peu sur beaucoup de pauvres que beaucoup sur un peu de riches : ça se voit moins et ça épargne les amis. Telle est la règle gouvernementale. Ainsi le Premier ministre gronde un parlementaire de son camp, Michel Piron (député du Maine-et-Loire), qui, à l’occasion du débat sur le projet de loi de finances, a introduit un amendement prévoyant de créer une nouvelle tranche d’impôt sur le revenu à 46% portant sur la fraction de revenus supérieure à 150 000 euros par part. Autre formulation pour bien comprendre : au-delà de 12 500 euros mensuels par tête, l’Etat prend 46% des revenus. Colère de M. Fillon qui ne voulait entendre parler que d’une taxe « exceptionnelle » – entendez qui ne durera pas – de 3% pour les revenus supérieurs à 500 000 euros, puis a accepté d’abaisser ce seuil à 250 000 euros et de faire passer la taxe à 4% à partir de 500 000 euros. 85 parlementaires UMP ont signé l’amendement de M. Piron. Ils sont tous appelés un à un par le président du groupe UMP, Christian Jacob, et par le ministre chargé des relations avec le Parlement, Patrick Ollier, pour enlever leur signature. Plus de la moitié des cosignataires avait déjà cédé le 20 octobre aux injonctions. Le Monde conclut : « Gageons que la pression sera suffisamment forte pour faire courber l’échine aux derniers frondeurs. » Le lendemain, 21 octobre, l’amendement était effectivement retiré. Les frondeurs d’un instant éprouveront quelque difficulté à se présenter comme des hommes libres…

Burn-out…

Le Monde, 20 octobre. « Près d’un enseignant sur cinq en collège et lycée souffre de burn-out ».

Une professeure, Lise Bonnafous, s’est suicidée en s’immolant par le feu le 13 octobre. Ce drame attire l’attention, une nouvelle fois, sur les conditions de travail des enseignants… dont les effectifs continuent d’être saignés à blanc ce qui, chose jamais vue, a justifié que les enseignements public et privé manifestent ensemble. Selon une enquête à paraître, le burn-out touche 17% des professeurs contre 11% dans les autres professions et près de 30% des enseignants ont déclaré songer à quitter leur métier. Rappelons que le burn-out renvoie à l’image d’une batterie de voiture qui se décharge progressivement. Le burn-out est une maladie. Or, qui dit maladie dit médecin. Dans l’Education, on compte un médecin du travail pour le suivi de 17 000 personnes. Nul besoin d’être prophète pour prévoir d’autres drames.

Paranoïaque…

Le Monde, 20 octobre. « Le textile sud-africain tente de survivre en négociant une baisse des salaires contre la promesse d’embauches ».

Le thème des relocalisations, de plus en plus fréquent dans les débats, a le vent en poupe puisque, s’opposant à celui des délocalisations, il s’inscrit dans un imaginaire sympathique de développement local, d’endogène, de territoire. L’expérience des autres, contrairement à l’adage, peut éclairer. Ainsi il y a six ans, Eckhardt Oeltz décidait d’ouvrir une usine de textile au Lesotho, petit royaume voisin de l’Afrique du Sud. Il déplaça 300 des 800 salariés de son atelier du Cap et l’hémorragie était appelée à se poursuivre puisque, au Lesotho, les employés sont payés 75% moins cher qu’en Afrique du Sud. Mais, début octobre, changement de stratégie : le patron décide d’embaucher d’ici décembre une centaine de personnes… au Cap. La raison ? La signature d’un accord entre l’industrie textile sud-africaine et le syndicat des travailleurs du textile et de l’habillement prévoyant que toute nouvelle personne embauchée sera rémunérée 30% moins cher qu’un salarié déjà en poste dès lors que les entreprises créent des emplois. Voilà un bel exemple qu’on aurait tort d’imaginer réservé à ces contrées éloignées de l’hémisphère sud : ici, nombre d’entreprises sont parvenues, avec l’épée de Damoclès des licenciements, à revenir sur les acquis sociaux (les 35 heures) et les montants de rémunérations et de primes. Demain, 30% en moins de salaire affecteront inévitablement les primo-arrivants sur le marché du travail, donc les jeunes. Qu’on se prépare à une lutte des places n’apparaît ni déraisonnable, ni paranoïaque. Pour preuve, ce qui suit.

Frustration collective…

Le Monde, 21 octobre. « Attention à la « frustration collective » des jeunes face au chômage, alerte l’OIT ».

Précisément, s’agissant des jeunes, l’Organisation Internationale du Travail s’inquiète des réactions juvéniles de toute une génération « traumatisée par la crise mondiale » et de plus en plus profondément affectée par le chômage. Entre 2008 et 2009, le nombre de jeunes chômeurs a crû de 4,5 millions, « une augmentation inédite ». Dans un rapport consacré aux tendances mondiales de l’emploi des jeunes publié le 19 octobre, l’OIT relève que « la frustration collective chez les jeunes a été l’un des moteurs des mouvements de protestation à travers le monde {…} car il devient de plus en plus difficile pour les jeunes de trouver autre chose qu’un travail à temps partiel ou à un emploi temporaire. » Le chômage de longue durée des jeunes a explosé, dépassant largement celui des adultes et, pour ceux qui ont trouvé un emploi, c’est aux contrats précaires et à temps partiels qu’il faut faire face. Tout cela, les pioupious des missions locales le savent (trop) bien, eux ces passeurs qui n’ont plus de berges où déposer leurs passagers, selon la métaphore de Robert Castel.

De ce constat de l’OIT on peut en retirer deux recommandations pour les missions locales.

– Premièrement, l’obligation de résultat est une imbécillité : comment contraindre à cette obligation dès lors qu’il n’y a pas de travail ? Entre le fait que ce ne sont pas les missions locales qui embauchent et que nombre de jeunes sont découragés – ce qui inquiète l’OIT – que signifie ce diktat d’un raisonnement causal « A – le conseiller – sur B – le jeune – donne C – le jeune en emploi « durable »» alors que le « C » s’est réduit en peau de chagrin ? Travailler une culture du résultat est déjà et largement un défi pour éviter que le burn-out des enseignants ne gangrène les intervenants sociaux.

– Deuxièmement, que l’OIT publie un énième rapport dans la veine de celui de l’Académie des sciences morales et politiques, La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse, n’est évidemment pas inutile : devoir d’alerte. Mais c’est aux missions locales, à qui le Législateur a confié la mise en œuvre du droit à l’accompagnement pour tout jeune confronté à des risques d’exclusion professionnelle (article 13 de la loi de cohésion sociale) et à l’échelle de leurs terrains d’alerter et de ré-alerter édiles et pouvoirs publics. Et là c’est d’une révolution copernicienne dont il s’agit ou, plus exactement, d’un retour aux « fondamentaux » : porter la parole des petits aux grands et non celle des grands aux petits ; fonder l’action sur la conception de projets plutôt que sur l’exécution de programmes dont on sait, par exemple avec le stop and go des contrats aidés, qu’ils obéissent à une « logique » bien plus politicienne que politique.

Chanson.

A propos du burn-out migrant des enseignants aux pioupious, reçu les paroles d’une chanson de Denis, alias « pioupiou 44 ». Un peu de poésie dans l’actualité ne saurait nuire. Ca s’appelle « Ah, quel beau métier ! ».

Ah quel beau métier !

Nous sommes en 2015.

J’arrive au boulot, j’ouvre mon ordi.

Mon nouveau Parcours 4 s’ouvre et me souhaite le bonjour.

J’ai choisi la voix d’Audrey Pulvar.

J’avais le choix, alors autant choisir une voix agréable.

Elle, Audrey la douce, c’est le petit nom que je lui ai donnée

M’annonce le programme de la journée :

« Vous avez aujourd’hui 15 rendez-vous, 5 PPAE, 3 CIVIS, 4 ANI et 3 nouveaux accueils.

Ce matin, 10 nouvelles offres sont arrivées dans votre boîte.

Vous devrez faire 20 mises en relation.

Et je vous rappelle qu’il reste 10 jours avant la fin du mois et 15 CIVIS à signer,

3 ANI à faire rentrer, 5 placements en emploi durable à effectuer.

Bonne journée !

(refrain) C’est pour toutes ces belles raisons

Que j’ai choisi cette vie de con –

seiller en insertion

Ah, quel beau métier !

Premier entretien, Paul est déboussolé.

Moi aussi mais je ne m’en laisse pas compter.

J’essaie de l’interroger sur ses projets, les activités qu’il fait à côté.

Audrey la douce intervient :

« Mon cher petit conseiller, je vous rappelle que c’est juste en emploi qu’il faut le placer

Sa vie, on s’en fout.

Un boulot, il doit trouver, un point c’est tout ! »

Refrain

Audrey la douce, ah, Audrey, heureusement que ta voix est douce,

Sinon, je te pèterai le nez ;

J’en ferai de la chair à pâté

De ce P4 complètement s’coué !

Bon, Paul est reparti avec ses 3 offres et un CV à retravailler.

Solana, elle, est diplômée.

Elle a un boulot mais pas de quoi croûter.

Pas de bol, je ne suis pas assistante sociale, lui dit Audrey, faut pas déconner !

Refrain

Fin de journée, j’ai bien travaillé.

Audrey la douce m’a félicité :

« Bien, mon cher petit conseiller, 1 CIVIS signé, 30 mises en relation effectuées

C’est du bon boulot, faut continuer ! »

Trajet du retour en musique,

Rentré à la maison bien fatigué.

Un bon plat de pâtes gratinées

au four et, hop, Les Experts à la télé.

Refrain

Demain sera un autre jour de CIP.

Audrey la douce m’aidera à le passer.

Les jeunes continueront à être des laissés-

Pour-compte, des rebus de la société.

Mais ce n’est rien, nous sommes une démocratie évoluée…

Refrain

A suivre.