Archives de décembre, 2011

Mille-feuille ou feuilles ? Epistémologie de la crême patissière.

Une contribution de Régis sur « Enième rapport, énième recommandation : énième sans suite ? »

Régis. « Petit rappel culinaire en ces périodes de réveillon : un mille feuilles est composé de trois abaisses de pâte feuilletée. Petite question d’orthographe : un « S » ou pas à ce légendaire mille feuilles qui ressort dans tous les rapports et qui laisse perplexe un citoyen du monde rural où les intervenants se comptent sur les doigts d’une main.

Premier bilan de cette année 2011.

Tous les records seront malheureusement battus, que ce soit en nombre de jeunes suivis ou de jeunes en demande d’insertion (ce fameux JDI qui mesure les jeunes qui ont eu un entretien au cours des cinq derniers mois). Là est la mesure de la performance : comment maintenir une qualité de l’accompagnement avec ce flux de jeunes croissant et cette pénurie de solutions ? Mais cette situation est-elle tenable longtemps ?

Une montée en puissance de la précarité : on a pu imaginer une taxe sur les sodas pour lutter contre l’obésité (celle-là, il fallait la trouver), ne pourrait-on pas imaginer une taxe sur les contrats en intérim ou sur les CDD pour lutter contre la précarité ?

Trêve de plaisanterie (et non des confiseurs), un sommet pour l’emploi est annoncé en janvier… Que peuvent en attendre les jeunes, les Missions locales ? Rien ou pas grand chose car l’accent devrait être mis sur la préservation de ceux qui sont en emploi, une plus grande flexibilité = baisse des salaires en période de moindre activité ? Ouf, cela  ne va pas arriver en Missions locales. ! Quoique … avec des moyens qui n’ont pas augmenté depuis 2005 et avec une inflation forte, on arrive à un équilibre des budgets de plus en plus difficiles.

Mais les caisses sont vides. Alors, il faut revenir à la case FSE pour trouver les moyens d’accompagner les jeunes… sur la base de projets bien évidemment !

Alors, un voeu pour 2012 : que les Missions locales puissent bénéficier de la forfaitisation des frais indirects à hauteur de 20% du projet (cf. arrêté du 2 août 2010 de la DGEFP).

Et à l’année prochaine ! »

P.L. Eh oui, on nous promet un « sommet social » sur l’emploi en janvier… Il est vrai qu’il va être plus que temps compte-tenu de l’horloge électorale « qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, qui dit : je vous attends » (J. Brel, Les Vieux).  Selon Le Monde (2 décembre) « Les partis innovent peu face à l’envolée du chômage »… quoique l’on puisse avouer une sympathie pour le « contrat de génération », ne serait-ce que philosophiquement par la réconciliation entre générations qu’il induit. Economiquement, cette mesure est évidemment critiquée par l’autre camp… qui se découvre des yeux de Chimène pour les contrats aidés qu’il a dénoncés des années durant.

Nous sommes à la veille du nouvel an. Recevez mes meilleurs vœux solidaires pour 2012 qui promet de solliciter très fortement cette solidarité. Il est de coutume d’accompagner ses vœux d’une petite phrase signifiante, d’un adage. Impénitent bavard, j’ai choisi de vous offrir un extrait d’ouvrage, une petite histoire et une citation.

Critique de l’évaluation.

L’extrait pour commencer : « Il ne s’agit plus de l’idéologie du progrès ou de l’émancipation qui avait prévalu à l’époque des Lumières, mais d’une idéologie qui s’articule autour de notions comme la productivité, la performance ou l’efficacité. La question qui se pose est donc : comment ces non-valeurs (ou valeurs simplement instrumentales) ont-elles pu être promues au rang de valeurs cardinales, susceptibles de mesurer toutes les autres dans la société, les arts et maintenant le savoir ? Comment se fait-il que le calcul de la performance, de la productivité, de l’efficacité ait étendu son empire, très au-delà du monde de l’entreprise jusqu’à fournir un nouveau paradigme général ?

Le nouveau paradigme de la performance s’est étendu à l’ensemble de la société (l’hôpital, la justice, l’école, etc.) et depuis quelques années au monde de la recherche et de l’université, donc au savoir, à travers le système et l’idéologie de l’évaluation. Celle-ci est un mode par lequel un pouvoir (politique ou administratif, général ou local) exerce son empire sur les savoirs ou les savoirs-faire qui président aux différentes activités en prétendant fournir la norme du vrai.  L’évaluation se pose en effet elle-même comme un sur-savoir, un savoir sur le savoir, une sur-compétence, une compétence sur la compétence, une sur-expertise, une expertise sur l’expertise. Les experts évaluateurs sont donc posés par le pouvoir, qu’ils le reconnaissent ou non, comme plus savants que les savants, plus experts que les experts et cela en vertu d’un acte arbitraire de nomination. Le pouvoir a trouvé avec l’évaluation un instrument pour s’assurer une domination universelle sur tous les secteurs d’activité, sur tous les ordres de la société, en particulier les institutions de production et de transmission du savoir. L’idéologie de l’évaluation est l’une des grandes impostures de notre époque parce qu’elle prétend à une objectivité fondée sur le calcul, la quantification, le chiffrage. Les chercheurs, les universitaires, les savants ne sont plus jugés pour leurs découvertes, leurs inventions ou leurs innovations, mais sur leur productivité : nombre d’articles, de rapports, d’interventions diverses, nombre de citations, catégories des supports de publications, etc. L’imposture consiste à faire passer un système de (non-) valeurs (performance, efficacité, productivité) pour le seul système objectif de valeurs par l’intermédiaire d’une quantification dérisoire.

Actuellement en France, ce que l’on appelle la RGPP (Révision générale des politiques publiques) censée rationaliser les secteurs de la fonction publique et contrôler l’usage des financements est une machine à détruire le secteur public, tout simplement parce que les procédures de l’évaluation détruisent l’objet qui est évalué. Ni un hôpital, ni la justice, ni l’enseignement, ni la recherche (P.L. ni le social), ni à plus forte raison le savoir ne peuvent avoir comme lois ces non-valeurs que sont la productivité ou la performance. Celles-ci relèvent de prétentions dont la traduction dans le réel est la paralysie, le gaspillage, l’inadaptation, l’arbitraire, mais aussi l’aveuglement et l’ignorance. »

L’auteur s’appelle Yves Charles Zarka et, compte-tenu d’un classement alphabétique, est le dernier contributeur de cet ouvrage déjà recommandé– et gratuit : offert par les PUF ! – A quoi sert le savoir ? (PUF – L’Express – France Inter, 2011, pp. 297-298). Sans doute, ce texte mérite-t-il débat, par exemple en agrégeant à tort efficacité et performance (cf. https://plabbe.wordpress.com/2011/11/15/efficacite-et-performance/ ) ou, également, parce qu’il existe, comme pour la qualité, une « évaluation intelligente » (mais du bon grain et de l’ivraie…). Il n’en reste pas moins une vigoureuse critique du quantitativisme que rien ne semble arrêter… et qui ne peine guère à trouver de zélés serviteurs.

« La route est libre »

La petite histoire à présent. Bertrand Schwartz la raconte dans la vidéo tournée par le Synami à l’occasion des journées de Tours. Après le débarquement de Normandie, les troupes alliées et françaises avançant vers Paris ont été bloquées par l’armée allemande. Leclerc a eu l’idée de faire passer sur les radios : « La route est libre ! » Elle ne l’était pas mais, comme un seul homme, tous ont avancé… et ont libéré Paris. La route est encombrée mais il ne tient qu’à toutes et tous de la considérer comme libre.

 Désir.

La citation pour conclure : « Donnez-moi un désir précis et je renverserai le monde. » C’est de Cioran (Précis de décomposition {1949} in Œuvres, La Pléiade, Gallimard, 2011, p. 98). Il nous faut passer de l’incertain au probable, du possible au souhaitable, du réel à l’utopie. « Je ne me résigne pas à la résignation collective. D’où mon utopie ; mais est-ce une utopie ? Certainement, mais quel beau rêve ! Un rêve socialiste, je crois. » Ce sont les derniers mots de Bertrand Schwartz dans Moderniser sans exclure (1994, 1997, éditions La Découverte & Syros).

A suivre… l’année prochaine !

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Coq

Comparaison n’est pas raison, dit-on. Cependant se comparer permet d’éviter un raisonnement autocentré : si la question « Que font les autres ? » ne garantit pas nécessairement de trouver la bonne réponse – les modèles n’ont qu’une durée de vie très brève, comme l’emballement qui les promeut -, du moins et toutes choses étant égales par ailleurs (ce qui implique de raisonner en valeurs relatives et de comparer le comparable), cela permet de vérifier si nos organisations ne sont pas d’une telle singularité qu’elles en deviendraient aberrantes. On sait que le coq gaulois chante fort ; on n’ignore pas non plus sur quoi il est perché…

Nouveau rapport.

On se souvient du rapport de l’Inspection Générale des Finances, comparant les services publics de l’emploi français, allemands et anglais (1). En voici un nouveau, cette fois portant sur cinq pays (France,  Allemagne, Portugal, Royaume-Uni, Suède).

A la demande des députés,  le cabinet Euréval a réalisé une comparaison des politiques de l’emploi menées dans ces pays pour évaluer l’efficacité de l’accompagnement et des dispositifs sur le retour à l’emploi. Cette étude constitue le socle du rapport parlementaire rendu public jeudi 15 décembre 2011 sur l’ « évaluation des performances des politiques sociales en Europe », rédigé par les députés Michel Heinrich (Vosges, UMP) et Régis Juanico (Loire, SRC), pour le comité d’évaluation et de contrôle des politiques publiques de l’Assemblée nationale. Outre cette notion de « performances » qui tend à se substituer à celle d’efficacité et sur laquelle nous nous sommes exprimés, remarquons qu’entre ce dernier rapport et celui de l’IGF le périmètre ne change guère, seuls deux nouveaux pays étant inclus. Quant au contenu, si le premier rapport de l’IGF portait sur les effectifs, l’efficacité de ceux-ci était évidemment étudiée : on y parle même d’ « une productivité plus importante ou d’une moindre intensité de l’offre de service du SPE français ».

Ce qui devait arriver en toute logique arrive, c’est-à-dire une recommandation guère nouvelle selon laquelle il faut  « Adapter les moyens de Pôle emploi à la conjoncture et au niveau de chômage, en augmentant le nombre de conseillers pour maintenir le niveau de service en période de crise et pour cela, en permettant un recours accru aux CDD. » Faut-il le préciser, ce qui est valable pour Pôle emploi l’est pour les missions locales.

Mille-feuille.

Les édiles considèrent que, par rapport à ses voisins européens, la France « se caractérise par la complexité et l’éclatement des structures d’accompagnement des demandeurs d’emploi, par la faiblesse des effectifs du service public de l’emploi affectés au placement et par une adaptation moindre des ressources humaines et financières ». Ainsi, « les autres pays européens étudiés paraissent plus réactifs que la France dans l’ajustement des moyens à la conjoncture ». Le rapport préconise de s’inspirer de la flexibilité des modèles allemand et britannique, estimant qu’une « forte réactivité du service public de l’emploi est souhaitable en période de crise » afin d’éviter que la hausse du chômage ne se traduise par une dégradation du service rendu. De plus, « l’accroissement des dépenses à court terme est susceptible d’engendrer des économies en réduisant les dépenses d’indemnisation chômage » (souligné par nous, ici et infra). Mais raisonner ainsi serait faire preuve d’un minimum de stratégie… or le temps est plus aux tactiques tourbillonnantes et, à vrai dire, quelque peu déconcertantes.
Les rapporteurs proposent de permettre un « recours accru aux CDD à Pôle emploi », recours aujourd’hui limité à 5 % des heures travaillées, hors contrats aidés par la convention collective nationale de l’opérateur. Alors que le budget de Pôle emploi pour 2012 prévoit une stabilité des effectifs, après la suppression de 1 800 postes courant 2011, ils jugent « trop hâtive la réduction des crédits alloués au retour à l’emploi dans la récession considérée par le gouvernement comme « la plus sévère depuis la seconde guerre mondiale ». Par ailleurs, s’agissant du recours aux OPP (opérateurs privés de placement), sollicités en France en 2009 pour alléger la charge de travail des conseillers, « outre le risque de voir les prestataires se concentrer sur les demandeurs d’emploi les moins en difficulté (« écrémage »), plusieurs expérimentations conduites en France, en Suède et en Allemagne montrent que les prestataires privés ne sont pas plus efficaces que l’opérateur public. »

Le rapport considère également que dans les autres pays européens, « les conseillers du service public de l’emploi ont plus d’outils, de prestations ou d’aides sociales à leur disposition et plus d’autonomie que les conseillers français ». Il émet ainsi plusieurs propositions pour améliorer l’accompagnement des demandeurs d’emploi :

– personnaliser les contacts entre le chômeur et le conseiller, en organisant rapidement (dans les cinq jours après l’inscription) un premier entretien consacré à l’indemnisation, suivi d’un second sur l’accompagnement professionnel et en intensifiant les contacts. À l’inverse, Pôle emploi déploie depuis le 1er janvier 2011 un entretien unique, l’EID (entretien d’inscription et de diagnostic), portant à la fois sur l’indemnisation et le placement ;

adopter une « approche globale » du demandeur d’emploi, en renforçant la coordination entre les professionnels du retour à l’emploi et ceux de l’insertion sociale. Est recommandé d’ « utiliser plus fréquemment et plus efficacement les aides à la reprises d’activité » (aide au permis de conduire, aide à la garde d’enfants) et d’intervenir « le plus en amont possible » de la fin des dispositifs temporaires, comme les contrats aidés ;

renforcer l’autonomie et les compétences des conseillers, notamment en renforçant la formation initiale et en « développant l’expertise des conseillers sur les bassins d’emploi » ;

– pour « rapprocher les acteurs de l’insertion professionnelle et sociale au niveau local », le rapport propose de lancer une expérimentation avec des collectivités territoriales volontaires. Cette expérimentation porterait sur le rapprochement des acteurs de l’emploi, de l’entreprise et de la formation professionnelle sous une « direction commune » pour « identifier et promouvoir les meilleures pratiques » (2) ;

être « plus à l’écoute des usagers », en confirmant le rôle et l’importance des lieux d’échanges entre les usagers et Pôle emploi, comme les comités de liaison, et en confiant au médiateur de Pôle emploi la responsabilité d’un rapport annuel « plus complet » sur la satisfaction des bénéficiaires ;

« mettre un terme à l’instabilité juridique et financière relative aux contrats aidés, qui nuit à l’efficacité de ces dispositifs ». « Les changements incessants de règles concernant les contrats aidés (nombre, montant de l’aide de l’État, conditions de renouvellement durée et qualité des contrats…) ont des effets très déstabilisants pour les structures qui les emploient (associations, collectivités) mais surtout pour les bénéficiaires. Il faut assurer au dispositif des contrats aidés de la visibilité, de la stabilité et de la continuité dans le temps », estiment les auteurs du rapport.

Sonotone

Insuffisance patente des effectifs mobilisables, résultats médiocres des OPP, nécessité de l’approche globale, expression des usagers, effets désastreux du stop and go… Tout ceci ne sera certes pas sans écho à l’oreille des professionnels des missions locales ! Pendant ce temps, le chômage croît, les ressources humaines diminuent malgré le coup de pouce financier de l’ANI avec la prime de 1 500 € par « décrocheur », Pôle emploi décide que l’entretien mensuel est désormais réservé, faute de moyens, aux publics ultra-prioritaires, le contrat d’autonomie est maintenu, etc. Comment dit-on déjà ? Ah, oui : il n’est pire sourd que celui qui ne veut entendre. Ceci étant, entre les crédits en baisse – ce n’est qu’un début, beaucoup de petites associations vont voir fondre demain leurs subventions comme neige au soleil – et une actualité dont on se demande jusqu’à quel degré d’indécence elle pourra aller (800 000 € mensuels pour jouer au football… et la réaction d’un ministre, Eric Besson : « Je préfère qu’il paie ses impôts à Paris plutôt qu’à Londres » : l’éthique minimale balayée par un cynisme maximal… il est vrai que le personnage nous avait habitué à ceci), il restait encore le sentiment d’un fonctionnement démocratique. Or que penser d’une politique publique que promeuvent et exécutent sans état d’âme des techniciens aux ordres des cabinets ministériels sur des bases exclusivement idéologiques, contre toute évaluation et contre toute recommandation des représentants élus de la Nation ?

Illusionnisme.

Exagération ? Prenons par exemple le Programme national de réforme de la France 2011-2014 dans lequel on peut lire : « Le dispositif expérimental du Contrat d’autonomie qui est en place depuis 2008 et qui offre cet accompagnement renforcé et adapté aux jeunes de moins de 26 ans sans emploi présente un bilan plutôt positif : les objectifs d’entrée sont atteints, le taux de sortie positive progresse régulièrement et le taux d’abandon en cours de prestation est en baisse régulière. {…} Compte tenu des bons résultats atteints, il a donc été décidé de poursuivre pour 2011 l’expérience du contrat d’autonomie et de la cibler sur les départements où le dispositif a été le plus efficace. » (p. 44) Ce PNR, déclinaison hexagonale de la Stratégie Europe 2020, a été présenté en avril 2011, c’est-à-dire après que nombre d’évaluations aient invalidé la pertinence du contrat d’autonomie. Ce n’est quand même pas rien d’observer chez certains le discours obsessionnel de l’évaluation et, chez les mêmes, le peu de cas qu’ils en font lorsque l’évaluation ne satisfait pas leur prérequis idéologiques. « Faites ce que je dis, pas ce que je fais… » L’exemplarité, une valeur… républicaine ?

Dans ce rapport, on peut lire que Francis Kramarz, directeur du Crest et membre du Conseil d’analyse économique, ainsi que du groupe d’experts sur le salaire minimum, a affirmé que « les baisses massives de charges sur les bas salaires étaient la seule politique de l’emploi qui ait été efficace en France » (en gras dans le texte, ici et infra). Rappelons que, concernant les jeunes, cette politique de baisse du coût de leur travail par des exonérations n’est pas nouvelle et que son premier promoteur fût Raymond Barre avec les trois « Pactes pour l’emploi des jeunes », de 1977 à 1981. Dans sa lettre de commande du rapport Schwartz en 1981, Pierre Mauroy écrivait à leur propos : « … les dispositifs d’insertion professionnelle mis en place au cours des dernières années, ainsi que les aides au premier emploi ne procèdent pas d’une conception d’ensemble, mais de la juxtaposition de dispositions parfois contradictoires et souvent conjoncturelles. » Baisser le coût du travail pour les emplois peu qualifiés, pour les séniors obsolètes et pour les jeunes inexpérimentés est un message directement adressé à ces « publics prioritaires » : « ils coutent moins cher »… qui devient rapidement « ils valent moins ». Il sera toujours temps, par la suite, de défendre mordicus la « valeur travail » : exception faite de ceux qui considèrent que les « charges » – qui sont en réalité les investissements pour le financement de la protection sociale et portent donc bien mal leur nom – sont trop élevées pour la productivité et face à la concurrence, la contradiction entre un travail sans valeur et la valeur travail ne pourra demeurer sous le boisseau.

Flottement.

Poursuivant la lecture du rapport parlementaire, on perçoit un certain flottement puisqu’il y est écrit que « la comparaison entre les pays étudiés est troublante sur ce point. La Suède n’a en effet pas de salaire minimum. Le poids des partenaires sociaux et l’efficacité des transferts sociaux et fiscaux garantissent un niveau élevé respectivement de salaire et de ressources. Le salaire minimum au Portugal s’établit à un niveau très faible: 475 euros en 2010. Le Royaume-Uni a deux salaires minimum : le premier, de droit commun, s’établit à un niveau inférieur à celui du SMIC français ; le second, encore inférieur, parfois appelé « SMIC jeunes » vise à rendre ces derniers plus compétitifs sur le marché du travail. {…} En Allemagne, les Mini et Midi-jobs, emplois à faible rémunération qui bénéficient d’une imposition et de charges sociales moindres, destinés aux personnes les plus éloignées du marché du travail, ont été introduits par les réformes Hartz. » Le SMIC jeunes rendrait plus compétitif ? C’est à vérifier. Ce qui, par contre, est très largement démontré est que le SMIC jeunes crée un lumpen précariat, qu’il met en tension les rapports intergénérationnels au sein de l’entreprise, les vieux devenant moins compétitifs donc menacés, et qu’il est un remarquable facteur d’effet d’aubaine et de substitution.

Mini-job : un travailleur sur quatre.

Ces mini-jobs méritent un point d’arrêt. En Allemagne, la loi « Hartz IV » de 2005 prévoit une réduction des indemnités versées aux chômeurs de longue durée qui refuseraient d’accepter des emplois en dessous de leur qualification. C’est donc ce que l’on peut appeler un déclassement contraint. De plus, une nouvelle mesure « d’activation » destinée aux chômeurs de longue durée a été créée : pour conserver le bénéfice de leurs aides sociales, les chômeurs de longue durée sont tenus d’accepter des petits contrats temporaires, des « 1 Euro Jobs » (ou emplois à un euro). Il ne s’agit même plus d’emplois et l’on doit rendre grâce de cette honnêteté linguistique : la notion de job suffit. Observons qu’ici la promotion du contrat de travail d’une journée par semaine s’inscrit dans cette filiation où le travail est à la fois une aumône et, avec le risque de la radiation, une épée de Damoclès.

« Selon les chiffres de l’Agence fédérale pour l’emploi, entre 2003 et 2010, le nombre de personnes occupant un Mini-Job est passé de 5,53 millions à 7,27 millions (dont 4,6 millions de femmes), soit une hausse de 1,6 million sur cette période. En 2010, un travailleur sur quatre occupait donc un Mini-Job. »

« Le nombre important et croissant de « Mini-Jobbers » conduit à nuancer les chiffres du chômage. Plusieurs études et syndicats soulignent qu’une part significative des « Mini Jobbers » (surtout les femmes majoritairement concernées par ces dispositifs) souhaiterait travailler davantage. Or, le Mini-Job a échoué dans son objectif de permettre une transition vers un Midi-Job ou un emploi régulier à plein temps. Au contraire, il conduirait à une précarisation croissante de l’emploi, de même qu’à une paupérisation des bénéficiaires dans la mesure où une rémunération de 400 euros est en deçà du salaire de subsistance. » Et le rapport de poursuivre par cette phrase qui promet un bel horizon : « Ces éléments semblent donc conforter l’idée d’un mouvement général de remise en question du salaire minimum, encouragé d’ailleurs par l’OCDE. » Comme quoi, il faut être prudent avec les modèles : celui de l’Allemagne (après le Japon, la Suède…) nous a été présenté comme remarquable, fruit d’un consensus entre des partenaires sociaux responsables… avec la cerise sur le gâteau d’une formation en alternance réussie. Il n’est pas certain qu’aujourd’hui tous ces partenaires se réjouissent qu’un actif sur quatre occupe un mini-job. D’ailleurs, pour ces sous-employés, doit-on toujours parler d’« actifs occupés » ?

A suivre…

(1) Pierre-Emmanuel Lecerf, Emmanuel Monnet, (sous la supervision de) Véronique Hespel, Etude comparative des effectifs des services publics de l’emploi en France, en Allemagne et au Royaume-Uni, IGF,  rapport n° 2010-M-064-02, janvier 2011.

(2) Est-ce un hasard si Alliance Villes Emploi (AVE) a adopté à l’unanimité, jeudi 7 décembre 2011, en assemblée générale à Rennes, un manifeste affirmant que « le temps des politiques territoriales d’insertion est venu » ? Le manifeste, qui affirme que « les élus locaux sont les mieux à même d’élaborer, de piloter et de mettre en cohérence les politiques territoriales d’insertion et d’emploi », demande « la construction d’un véritable partenariat collectivités-État autour des politiques publiques de l’emploi sur l’ensemble des territoires », « les élus locaux assurant le rôle de chef de file et de coordination des acteurs en partenariat étroit avec les conseils régionaux et les conseils généraux ». Ce même manifeste plaide pour « le développement de la création des maisons de l’emploi sur tout le territoire national »… ce qui laissera plus d’un dubitatif au regard de l’exemple d’une politique publique de l’emploi on ne peut plus chaotique ! Quant à concevoir une politique territoriale – et non territorialisée -, on ne peut qu’y souscrire… en se souvenant toutefois que, bien mieux qu’une politique d’emploi, une politique jeunesse garantirait l’approche globale et systémique… ce à quoi ne peut prétendre une politique emploi puisqu’elle est par définition sectorielle. Prendre les choses dans le bon sens, c’est partir d’une population que chacun s’accorde à reconnaître comme prioritaire, les jeunes, et imaginer tout ce qu’il serait souhaitable et possible de faire… quitte à prioriser en termes de réalisation un axe stratégique qui serait l’emploi.

Noël aux tisons, janvier en chansons…

Publié: décembre 24, 2011 dans Inclassable

Les vœux de Denis, alias « pioupiou 44 » :

« Un peu de poésie avec Cabadzi ! Ca change de la dette pour ces jours de fête ! »

P.L. Ou la version rimes : (pessimisme) « Nouvel an aux mirlitons, février en affliction » ; (optimisme) « Au vent qui sème les dettes se récoltent les jours de fête »… (à compléter)

C’est une contribution de Jean-Philippe… au front. Cet homme n’aspire pas au repos. Ni, semble-t-il, aux confiseries.

J.P. « Comme c’est la veille des Fêtes et que je tiens à être « in front » (je pourrais dire « au front », cela me conviendrait mieux). Je commente.

Je commente Généreux :

Suis pleinement d’accord avec cette introduction. Je ne sais pas ce qui vient ensuite, mais comme dans le jeu du cadavre exquis je poursuis. Je poursuis en interrogeant ce qui perverti ainsi le discours politique depuis ces dernières années : « La crise ». Tout est justifié pourvu que cela remédie à la crise… Oui, sauf que la crise… c’est la dette. Et la dette, elle remonte en France aux années Giscard et sa Loi interdisant d’emprunter aux banques d’État (loi de janvier 1973). Voilà les trente années (désormais 40)  qu’évoque J. Généreux qui ont vu s’éteindre la promesse d’un monde meilleur.

Soyons optimiste ! Désormais, la Dette est évoquée, les raisons de cette dette sont de plus en plus connues et diffusées … Plutôt qu’un long discours une petite vidéo de rue 89

Si avec cela vous ne comprenez pas… Bonnes fêtes ! »

P.L. A propos de cette dette… Il fût un temps où le leitmotiv était le progrès. C’était celui des Lumières. Le leitmotiv est désormais la dette et l’horizon est sombre. Le progrès renvoyait à l’espoir, émancipait l’individu ; la dette suinte la culpabilité, agrafe les personnes comme les insectes sur le liège. Le progrès traçait une route. La dette n’est qu’obstacles.

A propos de l’ouvrage de Jacques Généreux La Grande Régression est le dernier élément d’une trilogie avec La Dissociété (2006) et L’autre Société (2009). Ces trois ouvrages – en collection « poche », donc financièrement accessibles – sont passionnants, éclairants… et l’on peut lire le dernier sans être passé par les deux premiers. Rien qu’avec celui-ci, on comprend la question posée par la revue Partage de ce mois, « A qui profite la sous-culture économique des Français ? ». Et, surtout, on commence à y apporter des réponses.

A propos de Partage d’ailleurs… Dans ce bimensuel de très grande qualité qui, pour tout dire, devrait faire partie du viatique de lecture de tout intervenant social, on trouvera un dossier « L’insertion des jeunes » avec quatre articles : « Les origines du désarroi de la jeunesse » (Monique Dagnaud), « Le chômage des jeunes : quel diagnostic ? » (Pierre-Edouard Batard et Emmanuel Saillard), « Enquête auprès des jeunes » (Secours catholique), « L’insertion des titulaires de doctorat dans les entreprises » (Nicole Riedinger et Maryam Zaiem) et « Un service citoyen pour les jeunes délinquants ». Ce dernier article est repris des ASH des 14 et 21 octobre 2011.

A propos des ASH A paraître en janvier un article de votre serviteur, « L’insertion soluble dans la performance », condensé de la réflexion plus longue sur l’efficacité et la performance proposée ici il y a quelques semaines (articlepuis contributions de David, Pierre et Daniel). Vous serez tenus au courant.

A propos des dossiers « L’insertion des jeunes » Juste l’introduction d’une prochaine conférence – toujours de votre serviteur – sur les « décrocheurs » qui s’appellera (la conférence, pas votre serviteur) « Raccrocher les décrocheurs. Mais à quoi ? » Idem : vous serez tenus au courant.

Cet individu est un boulet pour la société.

L’Académie des sciences morales et politiques – où siègent à la « section II : Morale et Sociologie » Michel Crozier et Xavier Darcos et qui n’est certes pas une krypto-officine du NPA – publiait en 2007 un ouvrage intitulé La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse (1).  Début 2010, l’Observatoire de la jeunesse solidaire présentait un sondage sous le titre « Cet individu est un boulet sur la société. Un Français sur deux déclare avoir une image négative des jeunes… » (2)

Le 4 janvier 2011 et sur une page entière, Le Monde titrait « Les jeunes sont mal partis ». Le 15 septembre 2011, l’OCDE s’alarmait dans un rapport de la hausse du chômage de longue durée et des jeunes, et invitait à investir en faveur des jeunes » (3). Dans la revue Partage de novembre – décembre 2011, on pouvait lire un article avec ce titre : « Les origines du désarroi de la jeunesse » (4) alors que Liaisons sociales de ce même mois de novembre titrait en couverture « Précaires à vie ? »… (5) Depuis des années, il n’est pas une semaine sans qu’un rapport, un livre, un sondage ou un article constate ou alerte sur les conditions déplorables réservées à la jeunesse quant à son accession à l’adultéité (6).  A tel point que, lorsqu’on a fait de l’insertion des jeunes son thème de prédilection, on en arrive à une réelle saturation : tout a déjà été tellement dit et redit tant de fois que l’on redoute, sans doute à raison, de ne produire que de la répétition. On se console avec l’adage selon lequel « la répétition est la mère du savoir ». Elle est également, côté précepteur, mère du dépit.

A suivre…

(1) Préface de Raymond Barre, éditions du Seuil, 2007.

(2) Sondage AFEC « Les Français et les jeunes », réalisé du 6 au 14 février 2010 par Audirep auprès d’un échantillon national de 1000 individus représentatifs de la population française âgés de 15 ans et plus.

(3) OCDE, Perspectives de l’emploi 2011.

(4) Monique Dagnaud, Partage n° 219, novembre-décembre 2011, pp. 38-40.

(5) « Des contrats précarisants qui font s’éloigner l’espoir d’autonomie des plus jeunes et nourrissent les frustrations sociales de tous. » Anne-Cécile Geoffroy, « Précaires à vie ? », Liaisons sociales n° 126, novembre 2011, p. 20.

(6) On pourrait allonger quasi-indéfiniment la liste des publications. Ainsi en septembre 2011, Trésor-Eco, lettre mensuelle n° 92 du ministère de l’Economie, des Finances et de l’Industrie, était consacré au chômage des jeunes (« Enfin, l’accès à l’emploi se fait souvent au prix d’un « déclassement » (acceptation d’emplois moins qualifiés que ce qu’autoriserait la formation des entrants sur le marché du travail). Celui-ci conduit à court terme à l’éviction des moins diplômés et à une utilisation peu efficace du facteur travail. A plus long terme, le déclassement est un facteur d’accroissement de l’instabilité de l’emploi. ») ; en novembre 2011, la DARES publiait dans sa collection « Document d’études » un numéro « Emploi des jeunes » (« L’insertion dans la vie active est marquée par une forte instabilité… La situation des jeunes est très sensible à la conjoncture économique… Plus de la moitié des jeunes connaissent des épisodes de chômage au cours des trois premières années de vie active, un tiers y reste au moins six mois… »).

Pause

Publié: décembre 22, 2011 dans Inclassable
Tractopelle

C’est l’évidence même : on ne peut partager qu’à la condition d’avoir quelque chose à partager. Il en est de même devant l’étrange lucarne de l’ordinateur qu’assis à la table du dîner. Pause donc dans les contributions, hormis les vôtres (1) qui viendront fort à propos combler le silence auquel j’aspire pour moi-même me remplir des idées qui parcourent le monde en général, le microcosme de l’insertion en particulier. Il me faut donc lire, griffonner, surligner, inscrire dans les marges tel ou tel renvoi à un autre ouvrage qui remonte à la surface. J’ai devant moi, sur un bureau qui nécessiterait sans doute l’intervention d’un tractopelle, nombre de pages qui se plaignent, je les entends, de ne pas être feuilletées… ce qui est bien normal car tel est le destin des pages. Et, ouvrant un livre au-dessus des piles, j’avoue éprouver l’immense désir d’interrompre l’écriture pour simplement le lire.

Généreux

Allez, avant cette « retraite » – provisoire et pas sur le yacht de Bolloré -, une mise en appétit. C’est Jacques Généreux qui écrit et ça s’appelle La Grande Régression (Seuil, 2010)…

J’ai vu mourir la promesse d’un monde meilleur

Durant les vingt premières années de ma vie, j’ai grandi dans un monde où le destin des enfants semblait naturellement devoir être plus heureux que celui de leurs parents ; au cours des trente suivantes, j’ai vu mourir la promesse d’un monde meilleur. En une génération, la quasi-certitude d’un progrès s’est peu à peu effacée devant l’évidence d’une régression sociale, écologique, morale et politique, la « Grande régression » qu’il est temps de nommer et de se représenter pour pouvoir la combattre.

Car la première force des malades et des prédateurs qui orchestrent cette tragédie est leur capacité à présenter celle-ci comme le nouveau visage du progrès. Et leur première alliée, c’est la perméabilité des esprits stressés, trop heureux de s’accrocher à n’importe quelle fable qui fasse baisser d’un cran la pression et l’angoisse. A l’âge de la démocratie d’opinion, les réactionnaires ne peuvent se contenter de démolir l’acquis des luttes passées en faveur d’une vie meilleure pour tous ; il leur faut aussi anesthésier les résistances, susciter l’adhésion ou la résignation de leurs victimes ; ils doivent remporter une bataille culturelle dont l’enjeu est de nous faire aimer la décadence.

Ainsi espère-t-on, par exemple, nous persuader que la nécessité de « travailler plus pour gagner plus » est une avancée sociale, que le droit de renoncer volontairement à nos droits sociaux étend notre liberté, que la construction de prisons d’enfants améliore la sécurité, que l’expansion des biocarburants contribue au « développement durable », etc. Mais la substance réelle de ces prétendus « progrès », c’est l’intensification du travail, la servitude volontaire, l’impuissance à éduquer mieux nos enfants et la destruction des forêts vierges ! Si nous laissons s’installer cette ultime perversion du discours politique, alors, à chaque fois qu’on nous annonce une « nouvelle liberté », il faut redouter une aliénation supplémentaire de nos droits, et chaque « réforme pour aller de l’avant » peut masquer un grand bond en arrière…

Voici une introduction qui met en appétit. Passez d’heureuses fêtes de fin d’année. Remplissez-vous jusqu’à devenir une orange mûre, juteuse, prête à être engloutie : nous aurons bien besoin de vitamines C en 2012. Voilà au moins une certitude.

A bientôt.

(1) Vos contributions seront mises en front-office.

Médaille de l’insertion.

Mercredi 7 décembre, le député René Dosière a eu le mauvais goût de faire adopter un amendement interdisant aux magistrats d’être décorés durant leur carrière. Or la Chancellerie distribue généreusement les médailles : Ordre national du mérite, Légion d’honneur… Il reste toutefois possible aux magistrats versés dans les baux ruraux de prétendre au Mérite agricole, décoration surnommée « Le Poireau »… dont on se doute qu’elle est portée avec moins de fierté que la rosette. Sentant le coup venir, le ministre de la Justice Michel Mercier vient de créer la « Médaille d’honneur des services judiciaires » dont la première promotion paraîtra en janvier. Les magistrats, dont la caractéristique première n’est généralement pas la maîtrise de leur égo, auront donc toujours leur ruban. Ouf… Rappelons cependant aux magistrats que ces médailles ne sont que la manifestation de stratégies d’obsolescence : « De même que la vieillesse donne des hochets à la jeunesse, pour la maintenir en état de jeunesse, de même la jeunesse donne des médailles à la vieillesse pour l’encourager à céder la place. » (1) Autrement dit, derrière toute remise de médaille, il faut lire « Exit » car « De même que les vieux ont intérêt à renvoyer les jeunes dans la jeunesse, de même les jeunes ont intérêt à renvoyer les vieux dans la vieillesse. » (2)

Au fait, comment se fait-il que personne n’ait songé à créer la médaille de l’insertion ? Une médaille miraculeuse à coup sûr.

Glose.

Voici un bout de temps que la mise en relation du discours peu économe sur l’accompagnement avec la charge de travail (150, 200… 300 jeunes en suivi) et avec l’obligation contractuelle d’un entretien mensuel participe plus d’un fonctionnement schizophrénique ou de la commedia dell’arte que de la réalité professionnelle : on clique, on clique pour cumuler des « actualités » comme d’autres collectionne des s’miles. Pôle emploi a trouvé la solution, grâce lui en soit rendue. Alors que le nombre de demandeurs d’emploi explose, non seulement le gouvernement ne prévoit pas de renforcement des équipes mais les 1500 contrats à durée déterminée arrivant à échéance ne seront pas remplacés, pas plus que 300 départs à la retraite. Que faire ? comme interrogeait Vladimir Ilitch Oulianov…  Mais bon dieu, mais c’est bien sûr : alléger le suivi mensuel des chômeurs en le réservant aux demandeurs d’emploi de longue durée ! Il suffisait d’y penser : moins d’accompagnement = moins de personnels. Il sera toujours temps, ultérieurement, de gloser sur l’importance de l’accompagnement.

Yaourt et pastis.

C’est paru dans Le Monde du 7 décembre 2011 sous le titre Les entrepreneurs doivent s’engager pour l’emploi. Neuf PDG, pas des moindres – Rhodia, Essilor, EADS, Lafarge, GDF Suez, SNCF, Pernod-Ricard, Danone et Schneider Electrice – signent une tribune sur le thème de la responsabilité sociétale de l’entreprise, thème dont on voit qu’il quitte le registre de qualité mais confiné du Centre des Jeunes Dirigeants ou délaissé de l’économie sociale : « développement économique et social de nos sociétés… ancrage territorial de nos activités… », tout y est et, si l’auscultation de certains de ces groupes révélait une conversion assez récente de type social washing, basta, considérons que vaut mieux tard que jamais ! Et que, tant qu’à faire, faisant feu de tout bois, il n’est désormais qu’à s’adresser à leurs filiales et établissements pour y négocier des places réservées pour les jeunes puisque ces pédégés s’engagent à favoriser « l’accès à l’alternance aux jeunes issus de milieux sociaux défavorisés et en difficulté, notamment en développant des dispositifs d’aide à l’orientation et de préqualification en partenariat avec les structures spécialisées. {…} En parallèle de ces actions, nous nous engageons à promouvoir la mise en place de dispositifs d’encadrement par nos propres salariés, soit pour les aider à choisir leur orientation professionnelle, soit pour les soutenir, une fois leur diplôme obtenu, dans leur recherche d’emploi. » Reste aux chargés de relations entreprises d’identifier sur leurs territoires et de prendre rendez-vous. De la prospection ciblée avec la garantie d’un bon accueil. Par exemple, pour Rhodia, on a dix sites de production : Belle-Etoile, Chalampé, Clamecy, Collonges au Mont d’Or, La Rochelle, Melle, Roussillon, Salindres, Saint-Fons et Valence… Finalement, trouver du travail aux jeunes, c’est trop facile !

A suivre…

(1) Jean-Claude Chamboredon, « Adolescence et post-adolescence : la juvénisation », in Anne-Marie Alléon, Odile Morvan, Serge Lebovici, Adolescence terminée, adolescence interminable, PUF, 1985, p. 22.

(2) Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Les éditions de minuit, 1984, p. 153.

Tous ensemble!

Cela tombe à merveille. Cela ? Cette contribution de Régis sur l’article « Efficacité et performance ». Pour deux raisons. Première raison, quelques articles en gestation qui exigent un temps long, difficilement compatible avec le rythme d’une « production » quotidienne ou presque si celle-ci est assumée seul : Régis contribue à faire vivre collectivement ce blog ; qu’il en soit, lui et d’autres contributeurs, très sincèrement remercié. Seconde raison : je craignais que, tout compte fait, cette analyse s’échoue dans sa tentative de démontrer qu’efficacité et performance, loin de se compléter (la performance étant en quelque sorte une prolongation de l’efficacité), s’opposaient, que la performance rongeait l’efficacité et que, d’un strict point de vue d’efficience, elle était même contre-productive. Régis apporte avec ce prisme de la performance collective via l’esprit d’équipe une nuance. Le débat est donc toujours là et c’est bien.

Régis : Père Formant = Père Noël ou Père Fouettard ?

« L’Est de la France venant de fêter la Saint-Nicolas, ce titre m’est apparu comme le mieux correspondre aux enjeux tracés par la  notion de performance…

Ma première fréquentation avec celle-ci vient du milieu sportif où sa recherche est la source de la victoire… Ayant pratiqué le rugby, il convient de distinguer la performance individuelle – source d’individualisme et d’isolement – de celle collective… qui seule permet de se surpasser individuellement…. Donc il faut jouer en équipe. Il ne faut pas oublier non plus que cette recherche de la performance doit se faire dans le plaisir du jouer ensemble et non dans des produits dopants (EPO = CPO ?) ou dans la volonté d’écraser l’adversaire. La reconnaissance vient des spectateurs, des adversaires d’un jour et des partenaires…

Ma deuxième vient du milieu financier où celle-ci est analysée sur la base des critères de la micro-économie : recherche de productivité pour optimiser les résultats, investissements sur des créneaux porteurs pour préserver l’avenir. L’analyse sociale a aussi été tentée – par une ancienne secrétaire générale d’un syndicat qui avait fondé une agence de notation et qui est devenue médiatrice pour un grand groupe de transport ferré – mais a peu été suivie d’effets… Le grand défaut de cette analyse est d’oublier les effets dévastateurs qui peuvent être produits au niveau de la société : pollution, licenciements boursiers, stress et suicides…

Donc, à la direction d’une Mission locale, je serais à nouveau confronté à cette logique de la recherche de la performance à tout prix ?

Pression…

Je le pense, oui, mais on peut réduire les effets de cette pression.

– Il faut toujours faire référence aux valeurs qui guident notre action ; il ne faut jamais oublier la raison de notre travail et, dès lors, rechercher, avec son équipe, la meilleure voie pour permettre aux jeunes de réussir leur insertion professionnelle et sociale… en prenant en compte le contexte économique et social.

– De cela, une conséquence : il ne faut pas tomber dans la logique de la gestion par des objectifs individuels, mais chercher – comme en rugby – la performance collective au service des jeunes, que ce soit en interne ou au niveau du réseau.

Sur ce dernier point, deux remarques :

– Je ne comprends toujours pas pourquoi le dossier d’un jeune qui déménage ne peut être transféré automatiquement entre deux ML (on pourrait parler – avec humour – de lutte contre le décrochage) et j’espère que la création de l’institut Bertrand Schwartz va favoriser les échanges entre Missions Locales pour mutualiser les pratiques et les expériences et éviter à chacune de réinventer l’eau chaude ou tiède. Pour éviter d’avoir la tête dans le guidon, regardons ce qui se fait chez nos voisins, échangeons et partageons. Mais cela ne doit être réduit qu’aux seuls directeurs ou ne se pratiquer qu’au sein de sa région.

Sautes d’humeur de l’environnement.

– On ne peut empêcher un financeur de définir ses propres critères d’appréciation du travail fourni et des résultats obtenus. Par contre, il faut toujours être en capacité d’argumenter pour replacer l’action de la Mission Locale dans un cadre plus global : comme tout bon entraîneur, il faut avoir clairement arrêté une stratégie et défini une tactique pour s’adapter aux sautes d’humeur de l’environnement. Quand on voit, dans les documents budgétaires, que le seul indicateur retenu pour apprécier l’utilisation des fonds alloués aux Missions Locales est la sortie en emploi durable des jeunes CIVIS, il est évident que chaque ML, par solidarité collective, doit tout faire pour que ce programme d’accompagnement porte des effets positifs pour les jeunes. Par contre, là où le bât blesse, c’est au niveau de l’évaluation dans le réseau des Missions Locales. Si on ne veut pas se voir imposer le système d’appréciation de l’autre, soit on définit le sien et soit on le partage, soit on change de domaine, pour traduire le « un ministre ça ferme sa gueule ou ça démissionne » de Jean-Pierre Chevènement !

Pour conclure, il apparaît évident que cette pression va s’accentuer avec les crises qui se succèdent, avec la raréfaction des fonds publics. Deux traductions à court terme : le blocage de 5% des financements pour maintenir l’objectif de réduction des déficits publics et le couplage de Parcours 3 et d’ICARE. S’indigner oui… mais, aussi et surtout, agir en réseau qui ne s’interdit pas de se remettre en question, de s’interroger sur son fonctionnement et de proposer de nouvelles voies d’actions. Se servir du présent pour préparer l’avenir des jeunes qui est bien sombre. »

C’est dit. Et plutôt bien.

A suivre.