Archives de octobre, 2009

Echos, humour, tripoux.

Publié: octobre 30, 2009 dans 1, Agit'Prop, Au gré des lectures

Cynisme…

L’UNADEL – qui se définit sur la page d’accueil de son site comme permettant « l’expression politique du développement local auprès des pouvoirs publics et agit pour une reconnaissance du mouvement local, des acteurs et des structures de développement local au niveau national et européen » – a fait paraître – elle n’y est plus – une annonce de recrutement dont, en substance, on retiendra qu’est recherché un mouton à cinq pattes qui, travaillant sous l’autorité du Délégué général,  sera un « chargé de mission métiers du développement territorial », démontrera – c’est un pré-requis –  des « capacités d’analyse, de synthèse et de rédaction » ainsi – faut-il le préciser ? – qu’ « un esprit d’initiative et dynamisme » tout en garantissant « disponibilité », « autonomie » et « rigueur ». Il va de soi que l’impétrant sera de « formation supérieure (master 2) en développement territorial, en aménagement du territoire », disposera d’une bonne « expérience » et de « compétences en animation de réunions, développement de réseaux d’acteurs et dans la conduite de projet », sans compter qu’ « une expérience de création et d’animation de blog serait appréciée ». Bref, une pointure. Pour un poste à temps complet, basé à Paris… et dans le cadre d’un « CDD de 6 mois renouvelable (Contrat aidé CAE) ». Tant qu’à faire, le candidat devra préciser dans sa lettre de motivation son « éligibilité aux contrats aidés CAE ».

abherve

Michel Abhervé réagit vigoureusement dans un courriel de la liste de diffusion de l’ADELS : « Un CAE c’est normalement « un contrat de travail à durée déterminée, destiné à faciliter l’insertion professionnelle des personnes sans emploi rencontrant des difficultés sociales et professionnelles particulières d’accès à l’emploi. » Recruter sur ce profil avec un master 2 en CAE me semble contribuer à la dévalorisation des métiers dont ce chargé de mission devra s’occuper. Je sais que les temps sont durs, mais il faut quand même raison garder, même si la situation de l’emploi incite à ce type de proposition. »

Bien vu, Michel.

Richoton…

CRS

Etre donc vigilant… c’est sans aucun doute le cas des CRS, c’est-à-dire des « clowns à responsabilité sociale » qui, à Clermont-Ferrand, multiplient des actions telles qu’une manifestation avec le slogan « moins d’assedic, plus de domestiques » ou pour le « contrat première débauche », qui se déguisent en « petits frères des riches » et qui organisent sur le modèle du Téléthon des « Richoton » pour aider les riches en chantant à tue-tête « Sarko, il est des nôtres, il aime le fric comme les autres. » Il n’y a pas que le Cantal et les tripoux (1) en Auvergne : « L’humour est une révolte supérieure de l’esprit », disait André Breton. Il en faut. Aux Auvergnats et aux autres. On peut aller sur leur site. C’est imaginatif, jouissif.

Adoption…

JEAN SARKOZY

Le Mouvement des Jeunes Socialistes (MJS) ne manque pas d’humour non plus : il propose aux jeunes de moins de 25 ans qui éprouvent des difficultés à trouver du travail de se faire adopter par le président de la République. Ceci bien sûr en lien avec l’accession de Jean Sarkozy à l’EPAD. Les jeunes socialistes se sont rendus devant l’Elysée en brandissant des formulaires d’adoption pré-remplis au nom de N.S. Ils sont disponibles – pas les jeunes socialistes mais les formulaires – sur le site du MJS « Devenez un Sarkozy » .  Au regard du nombre de jeunes au chômage, si des suites sont données aux demandes d’adoption, il est probable que le président bénéficiera de la carte SNCF famille nombreuse.

Compte-tenu du décalage horaire « Martinique – métropole », ce sera tout pour aujourd’hui.

A suivre.

(1) Spécialité auvergnate : veau et agneau hachés et mélangés à une farce puis roulée dans une pansette d’agneau. Pour amateurs.

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Chapeau DocInsert !

Publié: octobre 29, 2009 dans 1, Insertion/missions locales


REGIS BARBIERDe Régis
: « Juste un petit mot sur la reconnaissance sans argent : c’est DOCINSERT, outil de veille unique pour le réseau (?) des Missions locales qui va prochainement s’interrompre… A titre personnel, je souhaite une mobilisation forte pour que cette initiative soit relancée et soutenue par l’ensemble des Missions locales. Après, reste à en définir les modalités. Cela ne m’appartient pas. Mais, que cela soit en termes d’efficience (multiplication des mêmes recherches) ou d’efficacité (communication interne au réseau pour diffuser une information peu ou mal connue), cet outil national a fait ses preuves. Alors ne mégotons pas sur les conditions financières de sa relance ! »

Avec l’interruption de DocInsert , Régis pointe justement ce qui constitue un problème pour ce réseau… suivi d’un point d’interrogation que l’on peut aussi assurément que malheureusement écrire en gras et souligné. Il se trouve que je connais bien son créateur et – cela peut sembler incroyable compte-tenu du foisonnement d’informations – animateur… unique et bénévole. Une fois encore, cela renvoie à l’idée d’engagement. Car le personnage qui se cache derrière DocInsert est un piou-piou de mission locale animé par ce qui est tout autant un constat qu’une conviction : un réseau ne fonctionne pas sans partage d’informations. Alors, certes, on pourra toujours dire que l’information sera là par d’autres canaux, sites officiels et institutionnels. Cependant « le medium c’est le message » disait Mac Luhan il y a déjà quarante ans, ceci signifiant que le canal est loin de n’être qu’un tuyau permettant une circulation de l’information de l’émetteur au récepteur. DocInsert, outre un travail de collecte remarquable (combien de fois ne me suis-je pas dit « mais comment fait-il, le bougre, pour trouver tout cela ! quand trouve-t-il le temps ? quand dort-il ? »), est/était une initiative personnelle au bénéfice de tous. A maintes reprises, sur ce blog mais également lors de formations, j’ai recommandé DocInsert et beaucoup d’acteurs des missions locales avaient pris l’habitude d’y fureter. Modeste pierre à l’édifice de DocInsert car, par lui-même, par sa pertinence, sa réactivité et sa fiabilité, ce site créé en mars 2008 était parvenu à s’imposer comme une source point de passage obligé de l’information sur les missions locales. Peut-être doit-on noter qu’un problème réside paradoxalement dans ce mot « information » car, bien sûr, l’ambition de DocInsert allait au-delà et visait la communication. C’est-à-dire de l’échange, de l’interaction, des contributions, de l’intelligence non pas distribuée mais partagée. Et là, bien sûr, le hiatus du saut qualitatif du lecteur à l’acteur. Comme, je l’imagine, pour d’autres sites reposant sur la volonté et la passion de leurs animateurs (Benoît avec Emploi et Création, Michel Abhervé , Christian avec Informer autrement …) ; comme, je le sais, pour ce blog car, même si à ce jour on y recense 373 articles et 383 commentaires, force est de constater que la règle de Pareto s’y applique : 20% des contributeurs représentent 80% des contributions. Le risque de l’épuisement du rédacteur est donc tapi… le seul antidote étant les signaux, même faibles, qui reviennent en feed-back, autant de petites balises Argos qui clignotent et encouragent à poursuivre sur un chemin qu’on imaginait certes pas aussi long.

GRAMSCIRevenant à DocInsert, bravo Antoine (prénom changé, comme on l’écrit dans les reportages pour préserver l’anonymat) ! Quant à une mobilisation du réseau que suggère Régis, je n’y crois guère car l’adage de Gramsci, « le pessimisme de la raison, l’optimisme de la volonté », peut tout autant s’énoncer dans l’ordre inverse.

photoUne suggestion toutefois, qui ne prendra qu’une minute à chacun :taper  docinsert78@yahoo.fr et faire briller de quelques mots une petite lueur pour au moins saluer le bonhomme. Un simple témoignage de reconnaissance, comme on dit merci à quelqu’un qui vous a rendu service. Je pense que cela lui fera du bien… même si sa boîte risque fort d’être encombrée ! Tant pis pour lui, il n’avait qu’à y réfléchir avant.

Merci pour lui.

Régis à nouveau:

« Merci Philippe déjà de reprendre ma contribution.  Sans vouloir mélanger les genres, je pense qu’on est dans le même combat que pour la reconnaissance des Missions locales et de tous leurs salariés dans les négociations avec nos financeurs ou avec nos employeurs (je n’oublie pas que je ne suis qu’un simple employé). Bien évidemment, je salue le travail de Johnny (celui qu’on pourrait mettre en cage à Médrano si les Missions locales ne se mobilisent pas pour maintenir et développer Docinsert) et, avec d’autres, nous essaierons de trouver tout à la fois les moyens de reconnaître son remarquable travail et de faire de Docinsert l’outil de veille et de communication des Missions locales…

Tiens une idée : que dans les évaluations multiples et variées, une case : participation à la communication dans le réseau soit créée…

Et une seconde : que tous ceux qui veulent travailler au maintien de Docinsert réagissent à la suite  de cet article… Car, comme l’a dit celui qui a demandé un rapport à Bertrand Schwartz : « Je me sens proche de ces utopistes qui, à force de croire obstinément à leurs rêves, finissent par leur imposer la réalité », on ne peut, dans la période actuelle, perdre un outil de lien, d’information…

Peut-être que ton blog va exploser Philippe. »

Débats…

Publié: octobre 23, 2009 dans Insertion/missions locales

Tour operator…

Quelques contributions sur le dernier article qui arrivent fort à propos dès lors que, contrairement aux idées reçues, être en Martinique n’est pas synonyme de farniente. L’île est petite et, face à un chômage sévère, soixante-quinze piou-piou dans quatre missions locales se posent les mêmes questions que leurs dix milles autres collègues… y compris sur la rémunération puisque la vie y est très-très chère. Reste la possibilité de se nourrir exclusivement d’ananas et de goyaves, le tout accompagné d’un p’tit punch, mais il n’est pas certain qu’à terme ce régime ne lasse pas. Au pays des merveilles, où Aznavour cherchait un tour operator pour l’y emmener, il y a aussi un réseau parallèle de piou-piou rappelant étrangement feu l’AREAF en Picardie. Une sorte de continuité territoriale, pourrait-on dire.

Contributeurs…

Jean-Philippe

JP REVEL« Belle » contribution de Philippe Labbé (est-ce que l’esthétique a à voir avec le marxisme tendance groucho ?)…

Sur les SCIC…

Je ne suis pas convaincu par le projet de SCIC appliqué aux ML. En effet, c’est un projet qui relève d’une économie sociale, où le capital est partie fondatrice. Par ailleurs, par les temps qui courent (directive Bolkestein oblige), je ne suis pas sûr qu’un positionnement « SCIC » n’inscrive définitivement les Missions Locales dans le registre « concurrentiel du marché ».

Sur le dialogue Quantitatif/Qualitatif…

Il pourrait trouver son écho dans l’opposition « budget-argent » / « sens du travail ».

De la même manière que le quantitatif sert le réseau pour affirmer sa force (le million de jeunes suivis), l’argent (les budgets complémentaires – « les 40 millions d’euros ») ne méritent certainement pas qu’on le boude, et qu’on « mégote » (pour Régis). Pourquoi « cracher dans la soupe » ? 40 millions, c’est 25% de plus sur la part de l’Etat ! Ce n’est pas rien même si, comme le rappelle Philippe, il relève d’ une contradiction de la Droite.

2005 – Civis et près de 2000 postes de conseillers en plus et certains mettent l’accent sur les surcoûts induits non prévus par l’Etat…

2009 – Plan agir jeunesse, + 40 millions et l’on appréhende le nombre de suivi par conseillers…

Je serai polémique :

– De qui se moque t-ton ?

– Qui se plaint ?

– Qui effectue le boulot ?

– Il va y avoir des postes de conseillers en plus dans le réseau, tant mieux !

– Certaines structures vont se remettre à flot, tant mieux ! (ce qui contribuera à gommer les éventuelles erreurs de gestion…).

D’autres question se posent :

– Les collectivités territoriales vont-elles suivre ou en profiter pour retirer leurs billes ?

– Que va devenir l’équilibre Etat/collectivités locales au sein des ML ?

Reconnaissance…

Si Philippe Labbé note que les piou-piou sont en peine de reconnaissance, je vous livre un scoop : les patrons aussi ! Lors de la CPN de Négociation de mercredi 21 octobre (dont le suivi c’est opéré « live » sur twitter ), l’UNML a réclamé en séance sa part de reconnaissance de la part des organisations syndicales ! L’homme est homme par les hommes, écrivait Philippe… l’UNML est-elle UNML par les organisations syndicales ? »

Régis

REGIS BARBIERPour les 40 millions annoncés comme supplémentaires, je ne mégote pas (même si je fume toujours)… Je dis simplement que le supplémentaire s’applique aux 60 à 80 000 CIVIS en plus dans les objectifs : c’est la même base de financement qu’en 2005 (2 000 référents pour un objectif annuel de 160 000 CIVIS). Ils ne vont donc en rien soulager l’activité actuelle. Aussi ma crainte est triple :

– que de nombreuses ML ne puissent recruter pour déjà rééquilibrer leurs comptes;

– que la sollicitation des ML sur d’autres champs (décrochage, orientation, RSA…) se fasse sans les moyens nécessaires ;

– que leur non-inscription dans le projet de Loi de finances 2010 et donc dans le BOP 102 en fasse un élément non-pérenne.

Enfin, sur l’équilibre Etat/collectivités locales, je pense que l’on va arriver à un déséquilibre très fort au profit de l’Etat, surtout avec le nouvel accord cadre avec Pôle Emploi, déséquilibre qui ne fera que renforcer l’axe « accès à l’emploi » et, peut-être, reviendra à remettre en cause l’approche globale. »

Jean-Philippe

« Réponse à Régis .. Oui Régis, je suis d’accord avec vous. Cependant, doit-on laisser faire ?

– Et ne pas exiger une pérennisation des budgets complémentaires…

– Et laisser les collectivités territoriales donner à l’Etat la « majorité »…

– Et nous faire entendre… »

Claude

CLAUDE LABBE« L’argent n’a de sens que pour ceux qui y voient un outil de reconnaissance ; et puis pour tous les autres qui sont contraints à y reconnaître un sens. »

Et voilà, c’est dit. Y compris pour Claude, mon sibyllin jeune frère que l’on peut découvrir plus expansif – avec un blog plus buzz » et de belles citations comme par exemple celle de Bachelard : « Imaginer, c’est hausser le réel d’un ton. » – sur son blog.

Lecture sélective, partielle, partiale de la page des commentaires de la manifestation numérique. Sélective? Pour autant, que peut-on extraire des contributions des uns-unes et des autres ? Trois choses, me semble-t-il : l’argent, la reconnaissance et le sens.

Contribution un peu longue, on ne se refait pas, mais, d’une part, ces thèmes mériteraient encore bien plus et, d’autre part, un séjour avec les missions locales de Martinique ne me garantit pas une grande disponibilité pour les dix jours à venir. Donc, si risque d’indigestion, à consommer avec modération…

L’argent.

argent

« Il y a tellement de choses plus importantes dans la vie que l’argent, mais il faut tellement d’argent pour les acquérir. » énonçait doctement Groucho Marx, l’un des trois Marx Brothers (1).

image GOUCHO

Revendiquer de l’argent appartient au rapport « instrumental » au travail, c’est-à-dire concerne la rémunération. Et ce n’est ni étonnant et encore moins tabou dans la mesure où ce rapport est tridimensionnel, incluant  l’instrumental (subvenir à ses besoins) et l’articulant avec le social (appartenir à la communauté humaine, la reconnaître et en être reconnu – 2) et le symbolique (s’accomplir). Sans doute y aurait-il un problème si l’instrumental occupait tout l’espace du rapport au travail – il ne s’agirait que d’un emploi, d’« un boulot dans une boîte », pas d’« un métier dans une mission locale » – mais tel n’est pas le cas.

image MARX-1Un autre Marx, Karl cette fois, écrivait « Notion existante et agissante de la valeur, l’argent confond et échange toute chose ; il en est la confusion et la conversion générales. Il est le monde à l’envers, la confusion et la conversion de toutes les qualités naturelles et humaines. » (3) Il y a donc de la confusion dès lors qu’il est question d’argent, point n’est besoin d’être grand clerc pour le constater (voir les élites – 4), et il y a aussi de l’échange : l’argent, peut-on dire, est dans le rapport salarial l’expression, sinon exclusive du moins élémentaire, de la valeur accordée à la personne rémunérée. Or, dès lors que cette dernière n’est pas par hasard dans sa situation salariée, ni surtout n’y demeure, autrement dit dès lors qu’existe et est même revendiqué (pas en ces termes mais de façon incontestable) cet engagement « vocationnel », on comprend qu’il soit un objet direct de mobilisation ainsi qu’un objet symbolique et transitionnel pour parler d’autre chose. Ce qui ne manque pas. L’expression des conseillers, dans cette pétition aussi high tech qu’originale (félicitations !), permet de ne pas confondre ceux-ci avec ceux que Nietzsche désignait sous le terme de « dernier homme », un esclave heureux, repu des biens qu’il produit et consomme sans autre idéal que celui d’assurer son confort et sa tranquillité (5). Ce qui pourrait, dès lors qu’il n’y aurait que ces « 15 points » de revendication, rendre les choses confuses ou ambiguës, c’est que la place occupée par l’économie dans la société moderne tend à considérer comme économique au sens le plus étroit toute forme d’activité et d’échange. Mais tel n’est pas le cas.

La reconnaissance.

image RECONNAISSANCE

Voici « le » thème associé de façon quasi-systématique au précédent. L’argent, qui permet de (sur)vivre, est l’arbre qui dissimulerait, s’il n’était si fortement exprimé, le besoin de reconnaissance exprimé parfois en termes de « respect ». « L’homme est homme par les hommes, dit un proverbe kabyle, seul Dieu est Dieu par lui-même » : être homme ou femme, citoyen-ne, professionnel-le, transite par le regard des autres, collègues, hiérarchie et institution.

Les piou-piou des missions locales apparaissent au cœur d’un double discrédit, ce « double » étant non une addition mais une combinaison avec ce que l’on appelle une « rétroaction amplificatrice », c’est-à-dire un phénomène d’amplification : 1 + 1 = 3.

Premier discrédit, celui jeté sur le champ du social soupçonné d’être dépensier, sans réel effet sur ce pourquoi il est mandaté (l’insertion), incapable d’entrer dans une logique rationnelle (entendons par là « économique »). Michel Autès – dont pourtant je ne partage pas toujours l’analyse, en particulier sa thèse d’un travail social contaminé par l’intervention sociale (6) – avance tout-à-fait justement que le travail social est le lieu d’un vrai paradoxe puisque il est l’objet d’une série de tentatives pour l’instrumentaliser, afin de le rendre plus efficace, mais que celles-ci en voulant l’extraire de l’opposition entre rationalité économique des financeurs et essence humaine (rationnelle et irrationnelle, d’une rationalité en tout cas « limitée »), évidemment au profit du premier terme, le rendent inefficace. Formulé différemment, la qualité du travail de l’intervenant social, ce qui se passe dans l’accompagnement et ce que celui produit, est pour une très large part déterminé par l’engagement, qui nécessite que le professionnel soit convaincu et reconnu ; a contrario, faire du professionnel un « agent » (n’) appliquant (que) les procédures est la garantie de valeurs ajoutées minimales… et minimalistes. Le cercle vertueux faisant tourner, imbriqués, le sens, la reconnaissance et l’engagement, produit l’acteur. Le cercle vicieux y substituant la procédure – et rien que la procédure -, la permutabilité et le strict conventionnel, produit l’agent. « Quoique moins agressif qu’un affront direct, le manque de respect peut revêtir une forme tout aussi blessante. Il n’y a pas d’affront, mais il n’y a pas de reconnaissance non plus : on n’est pas vu, pas perçu comme un être humain à part entière, homme ou femme, dont la présence importe. Quand une société traite ainsi les masses, pour n’accorder de reconnaissance qu’à un petit nombre, elle crée une pénurie de respect, comme si cette matière précieuse était en quantité trop limitée pour circuler largement. A l’instar de mainte famine, cette rareté est artificielle ; à la différence des vivres, le respect ne coûte rien. Pourquoi l’offre devrait-elle être insuffisante ? » (7)

image MAUROY

Second discrédit, propre aux missions locales : elles embrasseraient trop – l’approche globale – donc mal étreindraient… la comparaison avec d’autres entités telles que les entreprises sollicitées pour le contrat d’autonomie venant ponctuellement pondérer la critique. Ceci étant, soyons-en assurés, le soupçon n’est pas éteint et s’exprimera à son heure. Faut-il revenir, une fois encore, sur l’immense – à nouveau – contradiction entre les productions des chercheurs, y compris au cœur du système institutionnel (IGAS, Centre d’études de l’emploi…), qui toutes plaident pour une approche holistique de l’insertion, et les politiques sociales désespérément sectorielles : un jour l’emploi, le lendemain les décrocheurs, le surlendemain l’orientation… ? à moi l’emploi, à toi la formation, à lui le reste… Pour sûr, la naissance des missions locales avec Bertrand Schwartz, homme de gauche, sur une commande de Pierre Mauroy, premier Ministre du premier gouvernement Mitterrand, et leur filiation avec l’éducation populaire (dont Pierre Mauroy est une figure tutélaire), et leur atomisation associative (500 associations) rendant difficile leur contrôle ne vont pas nécessairement dans le sens des fondements politiques et idéologiques du gouvernement, pas plus que leur approche globale n’entre dans les cases d’une pensée disjonctive de la complication qui ne peut et, sans doute même, ne veut  s’acculturer en pensée de la complexité.

Ces discrédits pèsent, s’exprimant régulièrement en termes de soupçons et aussi de coups de force (Picardie, contrat d’autonomie…), mais, face au constat que les missions locales sont le seul réseau capable d’accompagner annuellement plus d’un million de jeunes mis en difficulté d’insertion, pilori et louanges s’alternent, jusqu’à d’ailleurs, à certains moments, ne plus savoir sur quel pied danser… et y perdre ses repères car, sauf erreur, si le réseau des missions locales n’a jamais autant été menacé dans son histoire que par des gouvernements de droite, il n’a non plus jamais été autant soutenu financièrement que par ces mêmes gouvernements. Dans un tel paysage brouillé, comment s’y retrouver, « comment cultiver des loyautés et des engagements mutuels au sein d’institutions qui sont constamment disloquées ou perpétuellement refaçonnées ? » (8).

image SENS INTERDIT

Le sens.

Il est partout ou, plus exactement, il transpire comme une profonde aspiration à la dimension symbolique du rapport au travail, souvent sur la base d’une opposition entre quantitatif et qualitatif. Je me suis déjà prononcé à plusieurs reprises sur ce sujet, ces deux volets ne devant pas être opposés mais constituant une « dialogique », c’est-à-dire une interaction entre deux éléments a priori opposés mais pourtant indissociables (comme le sont l’économique et le social). Lorsque, très justement et aussi pour faire valoir leur travail, les conseillers rappellent l’importance quantitative des problèmes mais également des jeunes reçus, le quantitatif devient un argument pour les missions locales : la force du réseau, c’est ce million et plus de jeunes. Mais ce même quantitatif, cette fois considéré à l’échelle de la pratique quotidienne, devient obstacle et torture . Il interdit le sens qui devient un sens contrarié, empêchant et finalement interdit.

images CHARLOT

Enième réflexion sur l’engagement…

Ceci étant, la question du sens ne peut être traitée exclusivement sur le mode de la déploration ou de la contestation, car il faut bien, une fois le constat posé d’une perte de sens, imaginer les conditions concrètes de sa reconquête. J’ai été à vrai dire étonné pour les missions locales que les réflexions et les propositions du Livre vert demeurent pour la plupart contraintes dans un système institutionnel préétabli : on change les joueurs, on redistribue les cartes mais on ne change pas radicalement les règles du jeu, c’est-à-dire une commande publique, des dispositifs et des programmes, un peu d’« expérimentations » dont beaucoup ne présentent une valeur ajoutée d’innovation qu’à la marge, des « opérateurs » qui exécutent avec un peu plus de moyens et, si possible, de louanges.

Le sens du travail, je l’ai dit, n’est pas qu’une sorte de sentiment diffus et éthéré mais s’exprime dans l’engagement. Les facteurs de l’engagement sont multiples, circonstanciels (une situation qui appelle émotionnellement une réaction) ou surdéterminés par exemple par l’éducation. Ainsi Martin Hirsch répond-t-il à la question « Comment expliquez-vous votre parcours ? » par ces phrases : « J’ai été élevé dans des valeurs de service public, d’intérêt général, d’effort, d’altruisme. Il y avait l’idée de rendre un peu de ce qu’on avait reçu. Mon père et mon grand père étaient des hauts fonctionnaires qui ont toujours eu le souci du bien public en se tenant à l’écart des partis. Mon grand-père a été un résistant très actif. J’ai ressenti très tôt un sentiment d’injustice. » (9). Comment (re)trouver cet engagement ? Le projet associatif de structure est un moyen… mais il n’est qu’un moyen. Même si l’association devrait présenter en théorie des garanties de démocratie, le statut associatif de la plupart des missions locales ne constitue manifestement pas une garantie de bonne gouvernance : il peut s’y reproduire, comme dans l’autre statut des GIP, des modes de pilotage et de management que n’envieraient pas les entreprises du secteur marchand les plus conquises au néo-taylorisme.

Mission locale : une entreprise à but social ?

Or, un facteur-clé de l’engagement des personnes est leur implication dans la prise de décision, pas exclusivement dans l’exécution de celles-ci. Partant de ce constat très ordinaire, ne serait-il pas possible expérimentalement de concevoir une mission locale comme une « entreprise à but social » dans laquelle tous les professionnels seraient associés, y compris dans les résultats, comme par exemple le permet le statut de SCOP, société coopérative de production, qui, rappelons-le, s’inscrit dans l’économie sociale ?

Un autre statut serait possible et probablement plus judicieux, celui de Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) qui permet d’associer autour du même projet des acteurs multiples : salariés, bénévoles, usagers, collectivités publiques, entreprises, associations, particuliers… (http://www.scic.coop/entreprise-cooperative.htm – 10).  « Une SCIC produit des biens ou des services qui répondent aux besoins collectifs d’un territoire par la meilleure mobilisation possible de ses ressources économiques et sociales. Elle respecte les règles coopératives : répartition du pouvoir sur la base du principe « une personne, une voix », implication de tous les associés à la vie de l’entreprise et aux décisions de gestion, maintien des résultats dans l’entreprise sous forme de réserves impartageables qui en garantissent l’autonomie et la pérennité… Une SCIC a un statut de société commerciale, SA ou SARL, et, en tant que telle, fonctionne comme toute entreprise soumise aux impératifs de bonne gestion et d’innovation. Ancrée dans un territoire, elle s’inscrit dans une logique de développement local et durable, favorise l’action de proximité et le maillage des acteurs d’un même bassin d’emploi, présente un intérêt collectif et un caractère d’utilité sociale garanti par sa vocation intrinsèque d’organiser, entre acteurs de tous horizons, une pratique de dialogue, de débat démocratique, de formation à la citoyenneté, de prise de décision collective… et par sa vocation d’organisme à but non-lucratif. »

Des missions locales SCIC ? A débattre… et j’imagine que cette proposition ne laissera pas indifférent.

Accompagnement contrat ou contraint ?

image MENOTTES

On l’a vu, argent, reconnaissance et sens sautent aux yeux, pourrait-on dire, à la lecture des contributions. Pourraient y être ajoutés les thèmes de l’autonomie associative, c’est-à-dire la capacité de la mission locale sur la base de son projet autonome d’établir une relation équilibrée, dialectique, avec les institutions et leurs programmes hétéronomes, ainsi que l’abysse entre ambitions et moyens ou l’antienne des « moyens constants » pour « toujours plus ». A ne pas confondre avec « plus de moyens » pour « toujours constant ».

Tout ceci est juste et peu contestable. Il n’est cependant pas inutile d’y ajouter un point qu’apporte très pertinemment la contribution de Régis sur l’article « Question à l’étude des structures… » de ce blog. Il y est question de « vigilance » et d’une « nouvelle philosophie de l’accompagnement plus imposé que choisi. »

REGIS BARBIERRégis : « No comment… mais si : comment (mes antécédents me poussent toujours à manier le calcul de tête, pas la calculette car trop de fautes de frappe) : 40 millions, cela permettra l’embauche en moyenne de 2 conseillers par Mission locale pour 60 à 80 000 jeunes de plus dans CIVIS. Soit un conseiller pour 60 à 80 jeunes alors que les sorties du programme sont en vitesse très réduite = aucun moyen supplémentaire… sachant que les ML sont aussi attendues sur l’orientation, la lutte contre le décrochage, etc.

Sur l’évaluation aux résultats en termes d’insertion professionnelle ainsi que sur la qualité de l’AIO, c’est écrit dans la Loi sur la formation professionnelle et c’est en cours de test.

Chacune des thématiques proposée à recueil de commentaires et avis par l’UNML mériterait un échange approfondi. L’inflexion la plus importante, pour ne pas dire le changement total, me semble être tout ce processus de signalement du décrochage et d’obligation de suivi jusqu’à 18 ans. Jusqu’alors, la venue d’un jeune en Mission locale s’inscrivait dans un acte volontaire de sa part (peut-être poussé par son entourage aussi). Là, c’est l’inverse : c’est à la ML d’aller chercher le jeune. Il faut bien mesurer les conséquences de cette (r)évolution ! Expérimentant un dispositif de tutorat externe pour éviter, entre autres, le décrochage dans les processus d’alternance, une grande vigilance sera apportée à cette nouvelle philosophie de l’accompagnement plus imposé que choisi. »

Assurément du grain à moudre pour les réponses à communiquer à l’UNML.

Peggy, Sylvie, Fred, Céline et les autres…

Pour conclure, mon florilège des contributions qui, précisément, illustrent ces thématiques d’argent, de reconnaissance et de sens…

Peggy, du Mans : se battre ensemble. « Redonnons du sens à notre métier, réaffirmons notre volonté d’accompagner les jeunes dans des conditions décentes. Aujourd’hui les salariés souffrent quotidiennement avec le manque de moyens sur le terrain et face à cette demande incessante du « toujours plus avec toujours moins ». Mais jusqu’à quand tiendrons-nous ? Dans nos discours quotidiens face aux jeunes qui nous manifestent tous les jours leurs difficultés à vivre, à s’insérer, à se loger, à trouver un boulot, à gagner leur propre vie ? Dans des conditions toujours plus difficiles, comment tenir un discours positif, plein d’espoir, avoir une écoute suffisante pour être aidant face à l’autre ? Nous aimons notre métier, exigeons de le faire respecter, de nous faire respecter mais surtout battons-nous ensemble ! »

Paramount05Sylvie de Noisy-le-Grand : Mac Gyver. « Christine Lagarde disait un jour qu’il était normal que les personnes soient rémunérées en fonction de la valeur qu’elles créent. Accompagner des jeunes à l’emploi a t-il si peu de valeur ? {…} A faire notre travail de fourmis, de Mac Gyver en jonglant avec les moyens du bord, en tricotant avec l’Education Nationale qui ne les retient pas toujours. A essayer d’avoir des idées face à des employeurs « qui ne veulent pas de cas sociaux » (texto !). A leur donner une PLACE, un peu d’estime d’eux… Drôle de paradoxe alors que notre travail est si peu reconnu !!! Alors 15 points, quand on voit tout ce qu’on voit et qu’on entend tout ce qu’on entend… »

Fred de Lorient : sens interdit. « Quête de sens ! Sens interdit ? Voilà dix ans que je bosse en Mission Locale. Je me suis engagé dans ce contrat pour donner du sens à la Vie : faire une place aux jeunes dans la Société, à Tous les jeunes ! Aujourd’hui, j’ai l’impression d’être à contre-sens. La quantité plutôt que la qualité dans l’accueil sous l’injonction des pouvoirs publics (CIVIS, PPAE, entrées sur dispositifs, etc..), un rôle finalement de contrôle social alors que j’ai toujours milité pour progrès et insertion sociales (et je ne suis pas psychosociologue mais conseiller de base). En permanence le doigt sur le bitonio de la cocotte-minute qui demain risque de m’exploser à la figure, je laisse échapper parfois quelques millibars de pression (alloc CIVIS et autres..) pour juguler une pression qui enfle. Ca n’a pas de sens ! 15 points est certes un minimum vital, mais il faudra aussi rapidement remettre en question le sens de notre travail. Pressions, injonctions, jusqu’où tiendrons-nous ? Excusez-moi d’être un peu « has been », mais – et là j’en reviens à notre contrat de travail – j’ai pas envie de perdre ma vie à la gagner (cf. droit de retrait exercés par les salariés de la ML de Nantes, mal-être croissant de salariés de moult structures). 15 points est certes un minimum syndical, mais il va falloir que nous nous posions rapidement la question du sens que nous voulons donner à notre travail, et le faire savoir, le faire valoir ! Propos insensé ? J’ose encore espérer que non.. »

Céline de Roissy-en-Brie : rester utopistes. « Notre travail est un réel accompagnement des jeunes et non un enchevêtrement de mesures à leur mettre sur le dos. Ce qui me semble essentiel est la lutte que nous devons mener pour conserver la spécificité de notre métier, c’est-à-dire l’équilibre indissociable entre les dimensions sociale et professionnelle de l’insertion des jeunes. POUR un travail toujours en mouvement, toujours dans le souci de la qualité et non de la quantité ! POUR une augmentation des salaires ! POUR le maintien de notre engagement auprès de notre public ! CONTRE une association transformée en usine ! Que les hautes sphères se rappellent du principe fondateur des missions locales ! A ce titre, nous devons lutter et résister afin de rester ces (peut-être) utopistes mais toujours volontaires travailleurs des missions locales et Paio de France. »

(1) A lire pour se détendre, Les mémoires d’un amant lamentable, du même Groucho de son vrai nom Julius Henry Marks… C’en est extrait : « Ne vous fiez pas aux couples qui se tiennent par la main. S’ils ne se lâchent pas, c’est parce qu’ils ont peur de s’entre-tuer. » Et encore : « La plupart des jeunes femmes sont rebutées par des avances trop précises. Sinon, c’est que je manque réellement de chance. » Et pour finir, précisément, en mettant en appétit : « L’estomac a deux utilisations. Il contient votre dîner et, ce qui n’est pas le moins important, sert à retenir votre pantalon. » Si cela ne donne pas envie de lire Groucho Marx, c’est à désespérer.

(2) « Avoir sa place sur le marché du travail signifie qu’on est utile, ce qui a un impact sur l’image de soi. Cette image de soi vaut pour soi-même et pour les autres. Du point de vue identitaire, chacun se construit, élabore son identité vis-à-vis des autres et envers soi-même à travers cette participation au marché du travail : il se voit reconnaître une utilité, un rôle dans la société, acquiert une légitimité et prend position de façon citoyenne dans cette société. » Danièle Linhart, « Ce qu’est le travail et ce qu’il devient », in Travailler plus, travailler moins, travailler autrement, sous la direction de Jean-Pierre Gélard, 2007, Presses Universitaires de Rennes, p. 247.

(3) K. Marx, Manuscrits de 1844, in Œuvres, t. 2, Économie 2, 1968, Gallimard, pp. 117-118.

(4) Mais également à l’échelle des piou-piou, ce que l’on a pu observer avec la « BAE » (bourse d’accès à l’emploi), l’argent dans la relation étant soupçonné par certains de parasiter/polluer celle-ci. Au sentiment d’instrumentalisation par les pouvoirs publics s’ajoutait le même par les jeunes…

(5) Marcel Hénaff, Le prix de la vérité, 2002, Seuil, p. 29.

(6) « L’insertion correspond bien à cette société fragmentée, éclatée, réduite à une somme de transactions entre des individus désaffiliés, pour reprendre le terme de Robert Castel, mais, surtout, déterritorialisés et qui subissent de plein fouet les destructions identitaires ou subjectives. L’organisation des politiques publiques redouble et confirme cette absence de plan d’ensemble : faiblesse des énoncés au profit des procédures, le « comment faire » rabattant de « que faire » sur une conception purement technique de l’action politique ; accumulation des modes d’emploi ; dilution de l’action publique dans les contractualisations et les partenariats locaux, voire dans les réseaux d’acteurs, plus ou moins éphémères, de telle ou telle conjoncture locale. » Michel Autès, « L’insertion, une bifurcation du travail social », in A quoi sert le travail social ? Esprit n° 24&, mars-avril 1998, p. 69. Et : « On assiste, du travail social à l’intervention sociale, à un étrange passage, d’autant plus tumultueux que la fascination du nouveau cache non seulement des permanences invisibles et plus encore des régressions formidables vers des formes de traitement de la question sociale. » Michel Autès, Les paradoxes du travail social, 1999, Dunod, p. 268.

(7) Richard Sennett, Respect. De la dignité de l’homme dans un monde d’inégalité, 2003, Albin Michel, p. 15.

(8) Richard Sennett, Le travail sans qualités. Les conséquences humaines de la flexibilité, 2000, Albin Michel, p. 11.

(9)« Je n’ai jamais eu l’impression de me sacrifier », Philosophie magazine n° 23, octobre 2009, p. 18.

(10) La SCIC, née d’un projet de démarches collectives d’innovation destiné à créer une nouvelle forme d’entreprise coopérative, s’inscrit dans le prolongement des trois initiatives :

– Le programme « Nouveaux Services / Emplois Jeunes » (NSEJ) 
avec une dynamique économique et entrepreneuriale mixant le marchand et le non-marchand qui visait un développement et une pérennisation des activités mise en œuvre dans le cadre du programme.

– Le rapport d’Alain Lipietz sur une nouvelle forme d’entreprise à but social (Sur l’opportunité d’un nouveau type de société à vocation sociale, Rapport final relatif à la lettre de mission de Madame la ministre de l’Emploi et de la Solidarité, 2000): 

… il n’est pas opportun de construire un nouveau cadre juridique pour les besoins particuliers de l’entreprise à but social, une simple adaptation des cadres existant suffira {…} qu’elle soit issue d’une adaptation de l’association ou de la coopérative, cette nouvelle forme d’entreprise devra être dotée de capital et permettre d’associer à sa gestion les usagers, les salariés, les bénévoles et des tiers. »

Les Rencontres Régionales de l’Économie Sociale et Solidaire : lors de la synthèse nationale du 5 juin 2000, la SCIC était apparue aux 4 000 participants comme la formule la plus aboutie de cadre juridique d’entreprise adapté au développement entrepreneurial tout en prenant en compte la dimension éthique des activités qui relèvent de l’économie sociale et solidaire.

La logique coopérative associe dans la SCIC (« multi-stakeholders ») :

– Les salariés de la coopérative (comme en Scop) ;

– Toute personne physique désirant participer bénévolement à son activité (comme en association) ;

– Les usagers habituels et les personnes qui bénéficient à titre gratuit ou onéreux des activités de la coopérative (comme en coopérative de consommateurs) ;

– Toute personne physique ou morale de droit privé qui entend contribuer directement, par son travail ou par un apport en nature, en espèces ou par tout autre moyen au développement de la société coopérative (comme dans les sociétés commerciales classiques) ;

– Toute personne morale de droit public dans la mesure où l’activité et l’intérêt de la Scic entrent dans son champ de compétences (comme dans d’autres sociétés régulant le partenariat « Public – Privé »).

Toutes ces personnes peuvent être associées au capital de la coopérative. En tant qu’associé, chacun participe aux prises de décisions collectives via l’Assemblée Générale où il s’exprime à égalité de voix avec les autres associés. C’est l’assemblée des associés qui élit en son sein les administrateurs et les dirigeants de la coopérative.

Les missions locales sont invitées par l’UNML à donner leur avis sur une dizaine de propositions, dont l’avant-dernière : « Faire des missions locales le pivot de l’accompagnement des jeunes en difficulté ». Arrêt sur discours.

Mis en…

Cela ne serait pas une mauvaise chose (une bonne fois pour toutes, sapristi) que l’on s’oblige, contre le discours dominant, à ne plus parler de « jeunes en difficulté », expression signifiant implicitement qu’ils rencontrent des difficultés qu’ils ne parviennent pas à surmonter. Il faudrait donc les aider et, bien sûr, comme le nez au milieu de la figure, l’accompagnement salvateur est là ! Or, ce n’est pas ainsi que l’on doit raisonner. Les jeunes rencontrent les difficultés que la société leur impose, un joug pour les courber, genoux à terre, dont principalement le marché du travail qui jouit, malgré ses propres difficultés, d’une position tout-à-fait favorable que l’on peut résumer par l’aussi heureuse qu’obsolète expression de Marx (Karl) : « l’armée de réserve ». Ou : quand la queue des demandeurs d’emploi s’allonge devant la fabrique (version actualisée : Pôle emploi), les conditions sont réunies pour obtenir les meilleurs au plus bas prix. C’est ordinaire et c’est le hard discount – pour les demandeurs qui doivent incorporer le deuil de leurs aspirations –  du marché de celles et ceux qui, faute de pouvoir prétendre sans compétence occuper le poste de président de l’EPAD de la Défense (1), piétinent. Bref, le sort de la jeunesse et des gens de peu est une question de déséquilibre entre l’offre et la demande, celui-ci ne s’autorégulant pas par la grâce homéostatique de la main invisible comme on vient de le (re)découvrir avec la crise et l’appel à l’État (socialisation des pertes) par ses plus grands pourfendeurs… quand tout allait bien (privatisation des bénéfices). Autrement dit et pour en revenir à cette histoire de « jeunes en difficulté », il vaudrait bien mieux parler de « jeunes mis en difficulté ». C’est une suggestion.

L’arbre de la louange, la jungle de la concurrence…

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Passé le doux titre de cette proposition qui flatte l’oreille, « Faire des missions locales le pivot de l’accompagnement des jeunes en difficulté », le questionnaire de l’UNML invite à réfléchir à partir… 1) d’une évidence 2) d’un (très) discutable 3) d’un déjà décidé 4) d’un nouvel inacceptable. On ne peut subséquemment qu’être très curieux de ce que les missions locales inscriront sur les invitations en pointillés  succédant à l’invite « Commentaires »

L’évidence : «  Les missions locales doivent être le pivot de l’accompagnement des jeunes, en particulier ceux qui sont les plus éloignés de la formation et de l’emploi. » Difficile de contester « le pivot de l’accompagnement des jeunes », ne serait-ce qu’au regard de l’article 13 de la loi de cohésion sociale qui, pour mémoire, inscrit dans le code du travail que « Toute personne de seize à vingt-cinq ans révolus en difficulté et confrontée à un risque d’exclusion professionnelle a droit à un accompagnement, organisé par l’Etat, ayant pour but l’accès à la vie professionnelle. » Puis « L’accompagnement destiné aux bénéficiaires du droit mentionné à l’article L.322-4-17-1 est mis en œuvre, avec l’ensemble des organismes susceptibles d’y contribuer, par les missions locales pour l’insertion professionnelle et sociale des jeunes… » C’est, semble-t-il, assez clair.

Le (très) discutable : « Leur financement doit également tenir compte de leurs performances et de leur capacité à suivre l’ensemble des jeunes d’un territoire. » Deux items dans la même proposition…

– Le premier associe financement et performances. « La performance est le résultat ultime de l’ensemble des efforts d’une entreprise ou d’une organisation. Ces efforts consistent à faire les bonnes choses, de la bonne façon, rapidement, au bon moment, au moindre coût, pour produire les bons résultats répondant aux besoins et aux attentes des clients, leur donner satisfaction et atteindre les objectifs fixés par l’organisation. » Si cette définition proposée par wikipedia n’est pas globalement, à vrai dire, choquante, car qui contesterait l’intérêt de bien travailler, de répondre aux besoins, etc., il en va tout autrement de l’adverbe « rapidement » : autant la réactivité peut être une qualité dans la capacité de répondre à une demande, dès lors qu’elle n’empêche pas la réflexion, autant on voit l’indicateur synthétique d’ « accès rapide à l’emploi » poindre le bout de son nez : incitation à négliger le projet du jeune (qui peut exiger un temps variable de maturation) au profit d’une logique – précisément – de performance de la mission locale et de réponse aux besoins toujours immédiats des entreprises qui rêvent de génération spontanée (un jeune formé et opérationnel, demain, au poste de travail, pour un CDD de trois mois). Ce « rapidement » s’oppose au principe de l’apprentissage qui, pour certains jeunes particulièrement éloignés de l’emploi et plus généralement d’une vie sociale « ordinaire », correspond à une véritable acculturation… exigeant du temps sauf de quoi sera inévitablement secrétée de l’anomie. Subséquemment, fonction « mettre puis vider la corbeille ». Quant à corréler systématiquement en tenon–mortaise financement et performances, on sait ce que cela signifie de mise en concurrence entre les structures, premier coin enfoncé dans le billot d’une logique de réseau solidaire (en théorie, certes… pour autant abandonner ce principe le rendrait totalement caduque) et qui ne pourrait que descendre à l’échelle interindividuelle, entre « bons » et « mauvais » conseillers. Notons l’inéluctabilité de l’effet d’un financement de la performance : les structures les moins performantes seront sanctionnées, donc disposeront de moins de moyens, donc éprouveront encore plus de difficulté à T + 1 an, etc.

– C’est par son verbe « suivre » que le second item, « suivre l’ensemble des jeunes d’un territoire », est déraisonnable. Autant les missions locales doivent s’installer comme observatoires territorialisés (sur un territoire) et territoriaux (avec le territoire) des jeunesses, pour plusieurs raisons dont le fait que l’insertion concerne désormais la quasi-totalité des jeunes et que la fonction « repérage » implique de ne pas se limiter aux jeunes effectivement usagers de la structure, autant tous les jeunes ne peuvent ni ne doivent être « suivis » : question de moyens pour le pouvoir et question d’éthique pour le devoir… car que signifierait une société où chaque jeune serait suivi, c’est-à-dire accompagné ? Une société du contrôle social total, totalisant et totalitaire ; une société du paradoxe où l’autonomie – « gouverner selon sa propre loi » – ne pourrait se dispenser d’un acharnement tutorial. Ad vitam ? Ad libitum ?

Le déjà décidé : «  Les moyens notamment humains des missions locales seront renforcés pour qu’elles puissent prendre en charge ces missions dans de bonnes conditions. 40 M€ seront débloqués à cet effet dès 2010. » No comments. Comme sur Euronews.

L’inacceptable : « Ces moyens seront attribués en fonction des résultats des missions locales. » Retour par la fenêtre du financement de la performance sorti par la porte. Sans doute la corbeille n’a-t-elle pas été vidée… mais les arguments sont les mêmes. Raisonner exclusivement en termes de résultats, c’est benoîtement oublier que la complexité du social, donc son évaluation, combine a minima des indicateurs de contexte (forces et faiblesses du territoire…), de ressources (moyens de la structure…), de réalisation (les processus…) et, enfin, de résultats (les valeurs ajoutées produites…), ces derniers étant à court et long (impact) termes. « Une réalité simple appelle une pensée simple », dit Edgar Morin. Et il ajoute « Et la complexité des phénomènes appelle une pensée complexe. » (2) Une pensée simple n’est pas simpliste et une pensée complexe n’est pas unidimensionnelle.

A vos claviers !

(1) L’exemple de JS, fils de NS, n’est somme toute que l’illustration du b-a-ba du libéralisme : capital économique + capital social + capital symbolique = réussite sociale (les « manipulateurs de symbole » selon Reich). Le rejeton n’étant manifestement guère doué pour les études, il ne lui manque que le capital culturel mais, là, on sait depuis Pierre Bourdieu que les capitaux précités peuvent (largement) compenser : l’argent et le pouvoir suppléent à la culture comme la rhétorique de l’illusionnisme parvient sans difficulté aucune à faire pièces à l’intelligence. Une intelligence en crise comme le dirait ce vieux sage de Michel Crozier dans, précisément, La crise de l’intelligence. Essai sur l’impuissance des élites à se réformer : « La société française de ce point de vue est menacée d’une vague régressive qui se développe aussi bien sur le front des responsables, des décideurs, que dans le débat public perturbé par la démagogie. » (1995, Interéditions, p. 10). Rassurons-nous. L’opération est rondement menée et les cris d’orfraie de l’impétrant adolescent, adoubé et soutenu par la quasi-totalité des ministres qui y sont allés chacun de leur splendide soumission à leur maître, parviendront bien à leurs fins : « M. Sarkozy s’est appuyé sur les conseils d’un ex-publicitaire qui l’a rejoint pour l’occasion, Christophe Lambert. Ex-patron de Publicis, membre de la cellule stratégique de communication de l’UMP, M.Lambert est proche de Jean-Michel Goudard, le conseiller en stratégie de Nicolas Sarkozy à l’Elysée. Jean Sarkozy et Christophe Lambert ont décidé ensemble du moment opportun pour agir et du plan média destiné à répondre à l’indignation suscitée par cette candidature. » Le Monde.fr

(2) « L’abîme ou la métamorphose », entretien avec Edgar Morin, Sciences humaines n° 201, février 2009.

Félicitations !

Publié: octobre 14, 2009 dans Insertion/missions locales

Félicitations à la mission locale Sud (MLS) de Saint-Pierre de La Réunion – la plus australe du monde – qui vient d’achever son projet associatif de structure (PAS). En avant-première pour les métropolitains et collègues d’autres DOM, la page de couverture de ce document de référence…

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En bonus, parce qu’il n’y a pas que les vedettes nationales qui comptent, le trombinoscope de la MLS ! Certes, un peu trouble mais « c’est l’intention qui compte » :  ils ont fait ce PAS. Il leur reste désormais à faire vivre ce PAS. Avanti populo, les piou-piou !

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Il faut rappeler que le projet de structure, c’est-à-dire le « projet associatif de structure » (PAS) en référence à la circulaire DGEFP n°2007-26 du 12 octobre 2007 relative au financement du réseau des missions locales et PAIO, est une obligation : « Le financement des missions locales s’inscrit dans le régime des subventions : il est accordé sur la base d’un projet associatif présenté par le Président de la mission locale. Il doit assurer d’une cohérence entre les objectifs fixés en fonction des besoins du territoire et l’allocation des moyens par l’État. » Par ailleurs, face à un discours commun et récurrent d’ « instrumentalisation » par les pouvoirs publics, on comprendrait assez mal que les missions locales ne se saisissent pas (avec enthousiasme) du PAS pour affirmer leur identité – constitutive – eh oui ! – d’une indépendance associative – et, de la sorte, pour établir les conditions d’un réel dialogue (qui ne devrait pas être que « de gestion ») avec les autorités financeurs.

Il a déjà été dit, sauf erreur, beaucoup de choses sur ce qu’était un PAS : document de la communauté professionnelle (élus et techniciens) permettant de s’extraire de la pression de l’immédiateté et également de se poser des questions, d’y apporter des réponses, dans une perspective de « sens » et non de comptabilité ; dynamique permanente fondée non pas sur l’individualisation mais sur l’évolution collective (émancipation ?) ; outil du dialogue social, complémentaire d’autres supports du débat interne, instrument de « gouvernance » comme on se gargarise du mot aujourd’hui ; expression pour l’environnement de ce qu’est la mission locale : ce qu’on y fait, ce qu’elle propose, d’où elle vient, ce qui fonde son action et qui solidarise ses membres…

Le PAS, une panacée ? Bien sûr que non ! Mais, sans PAS, quelles sont objectivement les conditions permises de la négociation avec l’environnement, institutionnel ou partenarial ? J’avoue ne pas avoir d’autre solution à proposer… tout en sachant, par expérience, in situ, que par définition le PAS représente du changement et que, derrière le discours consensuel sur la nécessité de l’engagement individuel et collectif, depuis défendre l’outil de travail jusqu’à s’accomplir professionnellement, de fortes résistances peuvent s’exprimer. On est si bien sous la couette de la reproduction pendant que la maison brûle… et rien n’est plus intriguant que les réfractaires au changement qui se plaignent de leur quotidien avec autant d’énergie qu’ils en mobilisent pour ne pas le changer. Cela fait partie des contradictions qu’il reste à décrypter.

Il y a toujours quelque chose à faire. C’est à la fois épuisant et enthousiasmant. La vie, quoi !

Eviter le « Neet »

Il ne s’agit pas d’une contre-publicité pour Monsieur Propre, ni d’un message de prévention contre les addictions à la Toile. L’acronyme « Neet » signifie « No education, employment or training » (éducation, emploi ou formation) et, si la politique de l’emploi n’y répond pas, la trappe de la dégringolade vers l’exclusion est programmée. Force est de constater, à la lecture du supplément « Économie » du Monde du 13 octobre (« Éviter d’abord l’éloignement du marché du travail »), que ce « Neet » fait consensus quoique chaque pays privilégie telle ou telle modalité… car on pourrait ajouter aux trois initiales des items le « m » de « money » : contrairement à des pays comme la Norvège, le Danemark ou les Pays-Bas où les revenus de remplacement seraient supérieurs à 70%, « la courte durée, le caractère dégressif ou conditionnel des indemnités, menacent de nombreux chômeurs en Italie, en Corée ou au Japon. »

Marmite…

Enfin, on en a eu la démonstration avec la crise, les certitudes ne sont guère la caractéristique de l’économie puisque, à quelques centimètres de cet article, un autre titre « La flexisécurité danoise trouve ses limites dans un marché en berne ». On y lit que « … les allocations chômage supposées généreuses sont plafonnées à 100 euros par jour », ce qui n’est pas mal ,mais que, si « sur le papier, elles représentent 90% du salaire, dans la réalité, elles ne dépassent pas, en moyenne, 55% et sont en baisse régulière depuis vingt ans. » La promotion du modèle danois de « politique active de l’emploi », articulant indemnités élevées, formation et incitation forte, sinon contrainte, à une reprise d’activité quelle qu’elle soit (le « workfare »), est de la sorte à relativiser et le gouvernement danois, comme d’autres, a été contraint de débloquer un milliard de couronnes (134 millions d’euros) « pour créer 5 000 nouvelles places de stages afin d’occuper des jeunes chômeurs. » Tout cela en constatant que, si la philosophie du « training » n’est pas en soi contestable dès lors qu’elle cible les jeunes sans qualification, précisément pour leur permettre d’en acquérir une, « il est en effet difficile de pousser ou de préparer ces derniers à occuper des emplois… que les entreprises ne sont pas en mesure de proposer ! ». C’est ce que l’on pourrait appeler une lapalissade. On connaît, à l’intérieur de nos frontières et depuis longtemps, les « stages – parking » ou ces sortes de circuits rotatifs comme si l’on s’engageait sur un rond-point dont toutes les issues sont en sens interdit : « occuper les jeunes chômeurs »… On ne peut s’empêcher de penser au couvercle d’une marmite où ça bout. A Poitiers et ailleurs.

Léonin…

L’obligation de se former ou de travailler est d’ailleurs à l’épicentre d’une des propositions à l’étude des missions locales dans le cadre de l’enquête lancée par l’UNML : « Expérimenter un revenu contractualisé pour améliorer l’accès à la formation et à l’emploi de jeunes de 18 à 25 ans ». Il s’agit, d’un coté, d’offrir une garantie de revenu « d’environ 250 euros par mois pendant deux années », soit expérimentalement (8 000 jeunes pendant deux ans) une allocation « sèche » si aucune autre ressource n’existe, soit cumulable partiellement sur le modèle du RSA. Certes, si l’on pourra toujours avancer l’argument de la solidarité familiale – est-elle effective dans des milieux rarement bien dotés économiquement et pour des jeunes de 23, 24 ou 25 ans ? -, mais ce montant de 250 euros apparaît comme une bouée de sauvetage sérieusement dégonflée : si l’on n’en est pas convaincu, on peut lire, entre autres et dans le même journal, le petit article « En France, vivre à deux avec 572 euros par mois »… D’un autre côté, le niveau d’exigence apparaît par contraste sérieusement disproportionné puisque « En contrepartie, le jeune est tenu d’accepter toute offre de formation ou d’emploi proposée par son référent et cohérente avec le parcours défini avec lui. Le refus de plus d’une offre respectant cette condition entraîne l’exclusion du programme et donc la perte de la garantie de ressources. » On n’est guère éloigné d’un contrat léonin, c’est-à-dire d’un contrat qui n’en a que le nom puisque les charges sont quasiment supportées par une seule des parties. De plus, on ne peut s’empêcher de songer que le jugement du « référent » risque fort d’être entaché de subjectivité, mettant en cause une nouvelle fois le principe d’égalité de traitement. Très probablement, sera-t-il nécessaire lors de cette expérimentation de prévoir des modalités d’appréciation du respect ou non de ce « contrat » qui ne laissent pas seul le conseiller mais soient débattues collectivement et, cela serait souhaitable sinon nécessaire, dialectiquement avec des représentants des usagers jeunes.

Pédagogie de l’implication ?

La question centrale soulevée par cette allocation, comme celle d’ailleurs d’une autre proposition dite de « dotation d’autonomie » (particulièrement pingre : 100 euros par mois plus, éventuellement, le montant des allocations familiales que les parents ne toucheraient plus) est double : d’une part, elle concerne un montant manifestement très en-deçà du minimum exigible pour ne pas être sous le seuil de pauvreté (quel adulte, raisonnablement, se satisferait de montants aussi faibles ? qui, même, ne se sentirait pas humilié par ce qui pourrait être perçu comme une aumône… encore que cette dernière était accordée sans contrepartie, sa fonction étant de déculpabiliser le donateur ?) ; d’autre part, le choix entre un droit garanti et universel et une récompense sélective pour les jeunes considérés comme méritants. « … en toile de fond, se trouve le débat actuel sur la responsabilisation des récipiendaires d’aides sociales et sur la contrepartie éventuellement exigible de leur part. » (1)

Ce « contrat », implicitement justifié comme une pédagogie de l’implication, fait se déplacer le centre de gravité du traitement de la question sociale des jeunesses en la plaçant en théorie dans les mains des jeunes mais, en réalité, dans celle des professionnels, eux-mêmes fortement contraints par des modalités… qu’ils auront contribué à élaborer. Subtile aliénation.

Alors oui, il faut expérimenter : a-t-on d’autre choix au titre d’une éthique de responsabilité et d’un devoir d’innovation ? Mais, sans aucun doute, en « tirant vers le haut » des montants à ce stade et de toute évidence largement insuffisants et, d’autre part, en réintroduisant dans les pratiques professionnelles un principe de réciprocité contrôlée (par les parties et non par une seule partie), que l’on pourra sans faux nez nommer « contrat ». Sauf à devenir – et assumer – de purs agents du contrôle social.

Enfin, ce que j’en dis…

(1) Olivier Chavanon, « Politiques publiques et psychologisation des problèmes sociaux », (sous la direction de) René Ballain, Dominique Glasman et Roland Raymond, Entre protection et compassion. Des politiques publiques travaillées par la question sociale (1980-2005), 2005, Presses Universitaires de Grenoble, p. 264.