Archives de mai, 2009

Il est des fois où l’on se dit que l’on est complètement à côté (de la plaque), que l’on n’y comprend rien, que l’on est usé, has been, qu’il vaudrait mieux céder la place à d’autres, plus informés, mieux adaptés à la néo-modernité. Un article du Monde de mercredi 27 mai, « Les députés hâtent le pas sur le lobbying » le confirme. Titre étonnant : les députés représentent le peuple, donc l’intérêt général, à l’inverse du lobbying qui, par définition, promeut les intérêts particuliers, corporatistes, sectoriels. Ainsi donc nos députés se presseraient pour permettre aux lobbyistes de « pouvoir bénéficier de conditions d’accès autorisées » (sic) et de « profiter des opportunités qu’offre la réforme du Parlement » (re-sic) ? Incompréhension.

Imaginant, peut-être à tort, ne pas être le seul candide, je répète très ordinairement, m’étonnant toutefois de ce que je lis. Le président de l’Association française des conseils en lobbying, l’AFCL (je n’invente rien), a publié un document qui « énumère les nouveaux espaces d’influence ouverts aux entreprises pour faire valoir leur expertise auprès du législateur ». Rien de moins. Comme cela est joliment tourné : « espaces »… pour signifier les faiblesses et failles dans lesquelles les intérêts privés pourront, on ne se demande pas comment, organiser en toute civilité ce passage, après tout mineur puisqu’il ne s’agit que de qualificatifs et de conjugaison, de l’intérêt général aux intérêts privés, du singulier au pluriel. Cerises, au pluriel, sur le gâteau : « les lobbyistes conservent un objectif commun : voir l’exercice de leur profession reconnu dans les enceintes parlementaires ». Non seulement ils courent après l’efficacité mais, en plus, ils leur faut la reconnaissance. D’ici que les lobbyistes entonnent la complainte de la souffrance au travail, il n’y a qu’un pas dont on peut s’attendre à ce qu’il soit franchi sans peine à l’aide d’un psychostroumpf qui publiera d’ici peu un livre : Le lobbying m’a tuer.

Et comment ces braves gens s’y prendront ? Et bien, ils ont déjà « fait la moitié du chemin en proposant une charte de déontologie ». Rien de moins : de déontologie… Ces gens-là auraient donc une morale ? Mais, puisque la moitié du chemin est faite, reste l’autre moitié : « C’est à l’institution {le Parlement} de se doter des règles qui permettront d’établir des relations transparentes. » Il ne manquait plus qu’elle, la trans-pa-ren-ce ! Que des lobbyistes écrivent une charte de déontologie et qu’ils en appellent à la transparence n’étonnera peut-être plus grand monde.

Preuve, s’il en est, que l’épandage éthique est un excellent engrais du sens commun : quelques mots – déontologie, reconnaissance, transparence… – et le tour est joué ! Ce n’est pas la déontologie qui fait l’éthique ; ce n’est pas la transparence qui fait l’honnêteté ; ce n’est pas l’évidence qui fait l’intelligence ; ce n’est pas le sens commun qui fait le bon sens. « Ce qu’il y a d’encombrant avec la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres », chantait Ferré. Ce qui n’est pas faux. Mais quand le commerce se pare des vertus de la morale – il manque, cela ne saurait tarder, un zeste de responsabilité sociale de l’entreprise et une pincée de développement durable -, ce n’est plus une seule question d’encombrement. C’est un kidnapping du sens.

Drôle de monde, quand même.

Mickaël apporte sa pierre à l’édifice en soutenant, avec force et vigueur, la position de David.

« Bravo pour le courage de ce directeur qui ose dire ce qui n’est pas entendable. Un grand OUI à cette analyse et à une réflexion pour un véritable service public de la jeunesse, un grand NON pour rester dans le SPE.

La co-traitance est un leurre, il faudrait plutôt parler de sous-traitance, ce qui nous amène à une négation de nos missions fondamentales et qui nous amène à devenir une (pâle) copie du Pôle emploi. Déjà que la CPO relègue la richesse de l’accompagnement social des ML/PAIO à un vague voeu pieux alors que l’accompagnement vers un emploi stable est tout ce qui intéresse l’Etat. L’idéologie règne, seule l’entreprise pourrait insérer les jeunes ! Chacun des professionnels sait bien que la notion d’insertion est bien plus complexe. De plus, l’Etat demande aux ML/PAIO une mission quasi-impossible dans une société française qui a instauré la précarité de la jeunesse comme norme structurelle de l’emploi.

Et maintenant, on teste la possibilité de signer le CIE, contrat aidé du secteur marchand qui ne fonctionne pas.

Il ne reste plus qu’à passer la moitié de notre temps à prospecter les entreprises pour collecter des offres et l’on ne pourra accompagner le public que de manière industrielle et rien ne nous différenciera plus du Pôle emploi, la dissolution du réseau ML/PAIO dans l’opérateur unique sera alors une évidence.

Ce scénario est un cauchemar pour le professionnel que je suis. Il faudrait bien au contraire sortir du SPE pour revenir aux sources de l’éducation populaire et donner enfin les moyens aux services d’orientation de l’éducation nationale de faire correctement leur travail, les jeunes sortants du système scolaire auraient alors moins besoin de nous.

Merci à Philippe LABBE, votre blog est une petite lanterne pour mieux voir ce qui se trame dans l’obscurité de cette politique de stratégie du chaos qui sévit depuis trois ans et qui est à des années-lumière d’une réelle politique de réforme progressiste. »

Une solide contribution de David – en fait, deux contributions, ici mises bout-à-bout (indiquées 1 et 2) – sur l’article « Le chômage des jeunes n’est pas une fatalité. 1/n ». La thèse de David ne m’apparaît d’ailleurs pas totalement en opposition à ce que j’avançais, c’est-à-dire la nécessité d’une politique d’emploi spécifique pour les jeunes. David maintient l’importance et la pertinence d’une spécificité « jeunes » mais en déplaçant ou, plus exactement, en élargissant le champ d’une politique d’emploi à une politique jeunesse(s). Il l’avait d’ailleurs déjà écrit dans un commentaire (17 décembre 2008) : « … je souscris assez volontiers à l’idée de considérer que l’inscription des ML dans le SPE relève d’une erreur historique et stratégique majeure dont nous voyons se profiler les probables conséquences actuellement avec les répliques telluriques de la constitution de Pôle Emploi. Je fais partie des directeurs de ML (et oui le management n’est pas monobloc comme les salariés, les patrons, les jeunes..etc) qui ne se sont pas sentis gonflés d’aise et de fierté lorsqu’ils ont cru accéder à cette haute reconnaissance de l’entrée dans le sacro-saint SPE ! Ce fut plus vraisemblablement un leurre tissé par les hiérarques de l’ANPE et de la DGEFP grâce auquel certains représentants du réseau autoproclamés représentatifs nous ont amené à nous engager dans de souriantes conventions de sous-traitance. Je serais assez partisan que nos débats nous engagent à envisager un retrait des ML du SPE ! « Hérésie » entends-je déjà, « tu veux nous voir disparaître ? » Pas du tout, je pense qu’il s’agit même d’une question de survie de la spécificité Jeunes et du mode opératoire des ML.
 Quels pourraient être nos horizons ? Rappelons que nous avons été créés dans l’interministérialité. Et s’il faut être rattaché à un Ministère, pourquoi pas à celui de l’Education Nationale et de la Jeunesse, ce serait plus incohérent ? »

Ce qui est certain c’est que, d’une part, la jeunesse ne se résume pas à l’accès à l’emploi et que, d’autre part, les missions locales n’avaient pas été créées pour ce seul registre. Progressivement, elles sont devenues des outils de la politique de l’emploi – main basse sur elles par la DGEFP – et de la politique de la formation – cette fois avec la loi quinquennale de 1993. Lorsqu’on les compare à d’autres grands réseaux se réclamant eux aussi de l’éducation populaire (« permanente » pour Bertrand Schwartz) tels que les FJT ou les centres sociaux, avec en particulier l’idée juste et systémique d’ « approche globale », force est de constater que cette dernière est plus discursive qu’effective. Ceci avait d’ailleurs motivé des débats (Jean-Christophe, 27 février 2009, Manuel, 27 mars 2009…). Ceci, également, permet de comprendre l’ambiguïté permanente, historique, subie par les missions locales (mais, certainement, aussi alimentée par celles-ci) qui « s’accrochent » à l’approche globale mais ne sont jugées et évaluées que sur l’accès à l’emploi. David propose donc de déplacer la perspective et, plutôt que de redistribuer les cartes, de changer les règles du jeu. Il a, sur le fond, raison.

Quant au vent qui souffle sur les missions locales, rien n’est moins certain qu’il les pousse de ce côté et, quant à la volonté et à la capacité de ces dernières à y résister… mieux vaut ne pas trop parier. Quelques lignes de la fin de Moderniser sans exclure : « Dans un tel contexte, ils {les jeunes} ont avant tout besoin d’écoute, d’accueil, d’information, mais aussi d’une réflexion leur permettant d’évoluer, de sérier leurs problèmes et de se prendre en main. Telle a été et est encore {à voir…} la tâche des missions locales : aller chercher ces jeunes et non seulement les attendre, les aider à réfléchir, à se recomposer une identité, travailleur avec eux pour leur permettre d’affronter l’ensemble de leurs problèmes, les responsabiliser, négocier avec eux. C’est tout cela l’insertion sociale, indissociable évidemment de l’insertion professionnelle. » (Bertrand Schwartz, p. 241 de l’édition La Découverte, 1997).

David :

(1) « Exceptionnellement, je m’autoriserais à ne pas partager totalement et spontanément ta réflexion sur les spécificités à entretenir d’une politique de l’emploi à destination des jeunes, en ayant la prudence de préciser que j’en suis bien plus au stade des doutes et des interrogations que des certitudes !

En signalant pour commencer que la remarque de M. Reverchon n’est pas totalement iconoclaste car elle me semble faire écho à une réflexion de même tonalité émise par Cécile Van de Velde lors de son audition devant la commission « Jeunesse » du Sénat : le moins que l’on puisse considérer est que Mme Van de Velde a un petit peu travaillé le sujet, notamment par une étude comparative des situations des jeunes dans différents pays européens {David fait référence à l’ouvrage de Cécile Van de Velde, Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe, paru aux PUF en 2008 dans la collection « Le Lien social »}.

Il me semble en outre que cette mise en question de l’approche spécifique Jeunes dans les politiques françaises de l’emploi ne s’oppose pas nécessairement à ce que tu relèves de ton côté en soutien à l’initiative (à laquelle j’adhère personnellement à 100%) des partenaires sociaux de la branche des Missions locales /PAIO. Car, en effet, qu’est ce qui caractérise le plus les spécificités de ces politiques de l’emploi vers les jeunes ? Principalement des formes d’emploi atypiques (au regard des principes, certes en danger mais toujours en vigueur, de notre droit du travail), abouties (contrats aidés, emploi-jeunes…) ou tentées (CIP, CPE…) qui, hypothèse, ont contribué à forger l’idée (en particulier chez les employeurs) que la jeunesse est à ce point sous-productive par nature qu’elle ne peut être estimée à la même valeur (statutaire, rémunératrice…) que les plus expérimentés. Force est de constater de plus que, malgré l’imagination féconde des cabinets ministériels et autres cerveaux de la DGEFP, la position des jeunes pour l’accès au premier emploi et, plus globalement, sur le marché du travail, n’a pas été profondément bouleversée au cours des 30 dernières années…

Cette analyse ne me semble pas contradictoire avec l’affirmation de la nécessité, et j’y souscris, pour notre société d’accorder une attention particulière à ce moment de la vie plein d’incertitudes et de fragilité qu’est la Jeunesse pour faire en sorte de baliser et d’assurer le difficile chemin vers l’ « adultéité ». A cet effet, les missions locales ont plus que jamais des raisons d’exister, reconnues et renforcées. Car, en effet, quel autre objet ont-elles (écoutons ce que nous disent les jeunes) que d’être présentes, disponibles, accessibles, rassurantes, stimulantes… pour accompagner ces jeunes dans la quête des différents vecteurs de l’autonomie ? Nous savons tous que l’emploi, dans ses formes actuelles, s’il est nécessaire, est loin d’être suffisant pour assurer cette conquête de l’autonomie, qu’il est devenu autant un moyen qu’une fin.

Alors oui, bien sûr, les missions locales sont fortement mobilisées, et avec compétence, pour accompagner les jeunes vers et dans l’emploi ! Mais elles représentent beaucoup plus que cela et, finalement, sont-elles réellement une composante de la politique de l’emploi ou du service public de l’emploi ? Je suis convaincu que, par nature, elles vont bien au-delà et que c’est pour cela qu’elles demeurent globalement pertinentes pour accompagner les jeunes. Dès lors, les jeunes et ceux qui sont à leur côté auraient-ils tant à perdre à ce que l’on cesse de considérer la Jeunesse comme une catégorie de sous-salariat ? La question mérite bien d’être posée, non ?

(2) Confusions encore trop souvent alimentées par les missions locales elles-mêmes lorsqu’elles continuent de s’évertuer à être dans le Service Public de l’Emploi alors qu’elles débordent, et de loin, en réponse aux besoins des jeunes, le traitement des seules questions d’emploi. Les Missions locales sont bien davantage à leur place à l’avant-garde d’un service public de la jeunesse, à (re)composer, qu’un supplétif « consacré » parfois, en Picardie par exemple, au statut de variable d’ajustement du SPE. « La Mission Locale, j’y viens, j’y tiens »… parce que, justement, elle est de nature très différente voire opposée à celle de Pôle emploi, MdE ou autres… »

A vos claviers !

Une bourguignonne contribution de Régis sur l’article « Le chômage des jeunes n’est pas une fatalité. 3/n ».

Régis. « Deux remarques : Sur l’évolution du marché du travail : le « modèle » créé à la fin du 19ème siècle est en train d’éclater. La notion de salarié(e) va disparaître. Avec le statut d’auto-entrepreneur, la voie ouverte aux prêts de main-d’oeuvre, la volonté de développer les groupements d’employeurs, le lien employeur-salarié, déjà mis à mal par le développement de l’intérim, est en voie d’extinction. Les ressources humaines sont la prochaine externalisation des entreprises. Flexibilité totale et donc adaptation immédiate à la conjoncture économique. Diminution des conflits sociaux par cette individualisation des relations. Il appartiendra aux syndicats de recréer des Bourses du Travail pour tenter de peser sur le débat. Le 21ème siècle va nous ramener au 19ème siècle. Ah oui, il paraît que l’analyse marxiste redevient d’actualité ! »

P.L. Je ne suis pas certain que (toute) l’analyse marxiste redevienne d’actualité, hormis peut-être quelques concepts centraux – c’est déjà pas mal – tels que la plus-value, l’aliénation… Ce qui, par contre, revient c’est a minima le thème d’un État régulateur – que Marx ne concevait que provisoire, le temps d’une « dictature du prolétariat » (qui, dans les faits, a plus que duré) – et, pour « les gens de gauche », la nécessité d’un réformisme plus radical que simplement gestionnaire, comme cela transparaît d’ailleurs dans les analyses que j’ai proposées sur ce blog d’un chapitre du dernier livre de Robert Castel, « Réformisme libéral ou réformisme de gauche ? » (La montée des incertitudes, 2009, Seuil) et de l’ouvrage collectif au titre, précisément, De gauche ? (2009, Fayard). Ceci est assez bien exprimé par Aquilino Morelle dans Le Monde des 24 et 25 mai derniers, « Le socialisme du XXIè siècle, un réformisme radical » : « Maintenant qu’elle {la crise} est là et que, par cynisme, les zélateurs de la mondialisation heureuse, contempteurs du modèle français, « déclinologues » patentés et donneurs de leçons libéraux entonnent, toute honte bue, l’air du « Plus keynésien que moi, tu meurs ! »… »

Régis. « Sur cette histoire du tout diplôme en France : j’espérais que la Commission jeunesse allait aborder cette problématique sous deux angles. Premièrement, remettre en cause ce couperet du diplôme ou rien : vous faites une ou plusieurs années d’études et, si vous ratez l’examen, vous repartez avec rien. Deuxièmement, revenir sur la validation des acquis de l’expérience qui impose trois années d’expérience professionnelle dans le même domaine pour entamer ce processus. A ces deux niveaux, la recherche de  souplesse et de modularité permettrait de vivre moins mal cette dictature du diplôme. N’oublions quand même pas que la notion de compétence a permis de remettre en cause les grilles de classification professionnelle ! »

P.L. 100% d’accord. C’est dit.

Rien à voir avec l’insertion puisqu’il s’agit de pure économie… mais, à tout bien réfléchir, à voir avec les jeunes puisque, de cette analyse économique, on en déduit sans difficulté qu’il faudra bien la payer. Quoi ? La dette. Et, d’une façon ou d’une autre, qui remboursera ? Les jeunes d’aujourd’hui, adultes de demain. En dernière page du Monde des 24 et 25 mai 2009, la chronique (souvent très bonne) de Pierre-Antoine Delhommais « Soigner le mal par le mal » s’appuie sur le livre Est-il trop tard pour sauver l’Amérique ? de Marie-Paule Virard et Patrick Artus (2009, La Découverte). Constats et perspectives sont édifiants. Construction, démonstration et extraits.

Acte 1 : s’endetter Outre-Atlantique.

« En 1920, une famille américaine moyenne affichait une épargne de 1 232 dollars (convertis en dollars 2008) et un endettement de 4 368 dollars, soit un ratio de 1 à 4. En 1960, ce ratio était de 7, de 11 en 1990, de 38 en 2000 et de 300 en 2008, soit seulement 392 dollars d’épargne pour 117 951 dollars de dettes. En dix ans, l’endettement des ménages américains a augmenté de 8 000 milliards de dollars… Ce n’est plus vivre au-dessus de ses moyens, c’est vivre indépendamment d’eux, déconnecté de toute réalité, vivre comme un millionnaire avec un salaire de smicard… La crise des subprimes, c’est d’abord une défaite de l’abstinence et de la privation. Ne pas résister à la tentation de s’offrir le dernier iPod. » Baudrillard, en son temps, parlait du Système des objets (1968, Gallimard). Guy Debord de La société du spectacle (1971, Champ Libre). On est loin, très loin, de Max Weber qui, dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904), expliquait le développement du capitalisme dans les pays anglo-saxons  par l’ascétisme protestant, une éthique « entièrement dépouillée de tout caractère hédoniste, son but étant de gagner de l’argent, toujours plus d’argent en se gardant des jouissances strictement de la vie. »

Acte 2 : s’endetter ici.

Quoiqu’à une moindre échelle, le vieux continent qui a pour l’Amérique les yeux de Chimène a suivi : « Sans atteindre les mêmes excès, la France n’a pas été non plus un modèle de vertu. Fin 2008, l’endettement des ménages représentait 74,4% de leur revenu disponible (10 points de plus qu’en 2005), celui des entreprises atteignant un record historique de 121,4%. » Pierre-Antoine Delhommais ne parle pas des collectivités mais l’aurait pu s’il avait lu dans le même journal daté du 21 mai l’article « Les villes tentent de sortir du piège des prêts à risque ». On y apprend qu’un cinquième des 100 milliards d’euros de dettes des collectivités locales recouvre des prêts dits « structurés », joli qualificatif qui dissimule des taux d’intérêts pouvant être multipliés par dix. Ainsi la ville de Plaisir, dans les Yvelines, a renégocié en mai 2008 un prêt de 10 millions d’euros souscrit auprès de la Caisse d’épargne (officiellement appartenant à l’économie… sociale et solidaire !) et a dû payer 800 000 euros de frais, intégrés dans un nouveau crédit… Effet « boule de neige » au printemps. Décidemment le climat se dégrade.

Acte 3 : s’endetter pour rembourser.

Les causes sont donc connues : « trop de dettes et des taux trop bas. Et maintenant les réponses : encore plus de dettes et des taux encore plus bas. » Les banques centrales (Réserve fédérale américaine, Banque centrale européenne, etc.) ont baissé leurs taux directeurs de 4 ou 5% à 1% ou moins. « Autrement dit, les conditions monétaires sont aujourd’hui infiniment plus généreuses qu’elles l’étaient avant le début de la crise. Et donc absolument idéales pour que de nouvelles et gigantesques bulles spéculatives se forment. » Sauf à ce que – hypothèse non évoquée par Pierre-Antoine Delhommais – les spéculateurs réfrènent leur appétit (syn. : cupidité) – convertis à la moralisation du capitalisme (1). Ainsi « les États occidentaux ont pris, des mains des ménages et des entreprises, le relais de l’endettement. Ils vont emprunter pour aider les banques et relancer les économies, des milliers de milliards de dollars. Les déficits budgétaires dérapent partout, et en Europe, le pacte de stabilité n’est plus qu’une vieillerie. En France, le niveau de dette publique, rapportée au PIB, va passer de 63,7% en 2006 à 86% en 2010. Celui du Royaume-Uni de 43% à 82%. Ce sont des tonnes de dettes publiques qui vont venir se déverser sur les monceaux de dettes privées. Résultat : la dette globale (privée plus publique) des pays industrialisés va s’envoler. Fin 2008, elle frôlait aux Etats-Unis les 53 000 milliards de dollars, soit la bagatelle de 700 000 dollars par famille… » On pourrait parler de pompiers pyromanes.

Épilogue : partir du grand…

La chronique se conclut par un bel euphémisme : « Il n’est pas sûr que la fuite en avant actuelle permette mieux, à terme, d’y échapper. » A quoi ? Au pire, à la Grande Dépression. Ce qui, par contre, est certain, c’est qu’un jour ou l’autre il faudra rembourser. J’étais hier avec des piou-piou d’une mission locale qui travaillent à ce que leur structure soit éco-citoyenne, qu’elle mette en œuvre concrètement les principes du développement durable, des gestes professionnels quotidiens aux actions de sensibilisation pour les jeunes. Louable et même nécessaire. Cependant, face à la déferlante qui se prépare, que cela pèsera-t-il ? Ah, ce cher Descartes et son précepte « partir du petit pour aller vers le grand » ! Mais peut-on aujourd’hui se contenter du petit ?

Mauvaise pioche ?

Michel Freitag, dans les dernières pages d’un livre remarquable même s’il est un peu complexe, L’oubli de la société (2002, Presses Universitaires de Rennes), interrogeait : « Nous portons vis-à-vis du monde et vis-à-vis de nous-mêmes la responsabilité dont nous avions chargé les dieux à notre place, et si les dieux sont morts, nous en sommes alors devenus les héritiers et les légataires universels. Dans la « société scientifique et technique », allons-nous jouer le destin aux dés, laisserons-nous les enfants-démiurges fascinés de puissance jouer aux dés notre destin ? » (p. 311). Bonne question. Mais risque de mauvaise pioche.

(1) Qui vient de dire « J’me marre » au fond de la classe ?

Cocoricouac…

Deuxième idée reçue, « la situation des jeunes sur le marché du travail est pire en France que dans les autres pays ». Si la comparaison avec les autres pays de l’Union permet effectivement de dire que la situation n’est pas « la pire », foin de cocorico puisque, si « sept pays faisaient pire que la France pour le taux de chômage et six en matière de précarité », on en déduira qu’à vingt-sept pays dix-neuf faisaient mieux pour le chômage et vingt pour la précarité. CQFD.

Comparaison européenne aléatoire…

En 2008, le taux de chômage des 15-24 ans – soit dit en passant, il ne serait pas inutile que soient harmonisées les tranches d’âge : 15-24 ans pour l’INSEE, 16-25 ans pour la politique de l’emploi – était en France de 18% contre 15,5% pour l’Union et la part des emplois précaires de 49% contre 37%. Données malheureusement sous-estimées aujourd’hui avec la crise. Le Monde précise toutefois que « la comparaison est délicate » puisque, dans de nombreux pays européens les apprentis sont classés comme actifs « ce qui n’est pas le cas des Français suivant une formation professionnelle sous statut scolaire (sans contrat de travail). » Une contribution d’un lecteur plus averti serait souhaitable car, à ma connaissance, les apprentis sont bien considérés comme des actifs occupés, comme d’ailleurs le sont les jeunes bénéficiant d’un contrat aidé  ou d’un contrat en alternance (de professionnalisation) (1).

Valeur du diplôme…

Avec la troisième idée reçue, « Le diplôme ne sert à rien sur le marché de l’emploi », Antoine Reverchon rappelle justement que, même si « tous les diplômés peuvent connaître des situations de chômage ou de précarité lors de leur parcours d’insertion », le niveau de diplôme constitue cependant un facteur déterminant puisque « en 2007, la proportion de jeunes au chômage dans la génération 2004 était cinq fois plus importante pour les non-diplômés que pour les titulaires de masters. » Il a raison mais…

Tension égalité – équité…

Première observation, même si l’insertion des diplômés est plus rapide que celle des non-diplômés, le processus de l’insertion concerne aujourd’hui la quasi-totalité d’une génération. A tel point que l’on peut dire que la période d’insertion correspond à une phase de jeunesse transitoire vers l’adultéité… ce qui constitue une évolution considérable vis-à-vis de la genèse de l’insertion, les années 70-80, où cette dernière ne concernait qu’une fraction, environ le quart, des jeunes sortants du système de formation initiale. De la sorte, s’il est  – oh combien ! – légitime de se préoccuper des « décrocheurs BNQ » (bas niveaux de qualification), force est de constater que l’arbre de ceux-ci cache la forêt de ceux-là. Les missions locales qui reçoivent les jeunes étudiants contrariés, un ou deux ans d’Université-parking, en savent quelque chose…

Ainsi les missions locales, à qui a la responsabilité de la mise en œuvre du droit à l’accompagnement (article 13, loi de programmation pour la cohésion sociale) est confiée, sont-elles désormais confrontées à une vraie problématique : au titre de l’égalité devant la loi, elle doivent accueillir tous les jeunes, y compris des niveaux II et I ; au titre de l’équité, elles doivent réserver leurs offres aux jeunes les plus en difficulté, classiquement les bas niveaux de qualification. On pourrait songer que la solution la plus simple, pour les jeunes diplômés, serait de limiter le service à une réorientation vers le SUIO (Service Universitaire d’Information et d’Orientation) mais, sur bien des terrains, l’efficacité de celui-ci est – euphémisons et que cela reste entre nous – pondérée…

Déclassement…

Seconde observation qui rejoint la cinquième « idée reçue », « Les diplômés ont des emplois déqualifiés ». S’appuyant sur une étude du Céreq, Le Monde écrit que « au bout de trois ans {…} le niveau de l’emploi (cadre, ouvrier, employé) finit par correspondre au diplôme. » Ce n’est pas exactement ce qu’analyse Marie Duru-Bellat dans L’inflation scolaire (2006, Seuil) pour qui « la structure sociale se déplace moins vite vers le haut que celle des niveaux d’éducation {et} l’ajustement va se faire, sur le marché du travail, au prix d’une baisse de la valeur économique des diplômes. » (p. 25). De son côté, Louis Chauvel constate dans Les classes moyennes à la dérive (2006, Seuil) que « si parmi eux {les jeunes de la classe moyenne} une fraction peut espérer une position vraiment plus enviable dans la hiérarchie sociale, une part considérable doit s’attendre mécaniquement à vivre un vrai déclassement. C’est là un phénomène nouveau à l’échelle d’un demi-siècle. Les jeunes ne sont pas seulement bardés de diplômes dévalués, mais aussi, de plus en plus souvent, les rejetons ratés de petits génies : si le père a pu naître dans la classe populaire et accéder aux classes moyennes, le fils et la fille risquent plus souvent de suivre le mouvement inverse. » (p. 76). Car il ne suffit pas que le niveau d’emploi finisse par correspondre au diplôme, encore faut-il que la rémunération suive la même progression… Or ce même Louis Chauvel rappelle que les fruits de la croissance économique ont été réservés aux plus de quarante-cinq ans. Ainsi, par exemple pour le logement, les jeunes doivent travailler aujourd’hui deux fois plus longtemps que leurs parents au même âge pour acheter ou louer la même surface dans le même quartier (p. 68). De la sorte, malgré l’étude du Céreq, les jeunes ont quelques bonnes raisons d’être sceptiques comme le révélait l’étude réalisée pour la Fondation de France, 15-35 ans : les individualistes solidaires (SCP communication, février 2007) : société bloquée, sentiment de menace et de dégradation… Dans Horizons stratégiques, le CREDOC, de son côté, constatait une évolution de l’inquiétude des jeunes et Olivier Galland, qu’on ne soupçonnera pas d’être un krypto-gauchiste, écrit dans un ouvrage très récent (mars 2009) que le pessimisme des jeunes Français explique une radicalité de certains mais « semble également avoir une composante conformiste et fataliste. La radicalité dans les prises de position politiques semble pouvoir se combiner à une forme de résignation personnelle. » (2)

A suivre. Peut-être. (3)

(1) « L’apprenti est un salarié à part entière. À ce titre, les lois, les règlements et la convention collective de la branche professionnelle ou de l’entreprise lui sont applicables dans les mêmes conditions qu’aux autres salariés. L’employeur doit permettre à l’apprenti de suivre les cours professionnels. Ce temps est compris dans le temps de travail. 
L’apprenti âgé de 18 ans et plus est soumis aux règles applicables dans l’entreprise. » (http://www.travail-solidarite.gouv.fr/informations-pratiques/fiches-pratiques/contrats-travail/contrat-apprentissage.html) et « Le statut de l’apprenti évolue : il est désormais apprenti étudiant des métiers {…} L’apprenti possède le statut de salarié d’entreprise, les droits de tous les salariés et est soumis aux mêmes obligations. La couverture sociale de l’apprenti étudiant des métiers est similaire à celle des autres salariés dès 16 ans : affiliation au régime général de la Sécurité sociale, congés payés, congés de maternité, droits ouverts à la retraite et aux allocations de chômage, etc. » (http://www.education.gouv.fr/cid155/statut-contrat-et-remuneration-de-l-apprenti.html).

(2) Olivier Galland, Les jeunes Français ont-ils raison d’avoir peur ? 2009, Armand Colin, p. 19.

(3) « Peut-être »… parce que la lecture de ces articles sur le dossier du Monde semble, au regard des statistiques de fréquentation, ne pas susciter un fort intérêt. Bizarre, quand même.

Un commentaire de Jean-Philippe sur l’article « Missions locales picardes. Encore une fois », sous forme d’interrogation : « La Picardie, une Région qui a toujours maltraité les Missions Locales ? » Ce « toujours » fait référence à l’épisode AREAF promu par l’ancien exécutif régional. Pour avoir, il y a peu de temps, échangé avec des acteurs professionnels et élus de missions locales picardes, je confirme ce sentiment de maltraitance. Et je persiste et signe, en accord avec Jean-Philippe mais également avec tous les partenaires sociaux de la branche (employeurs et syndicats de salariés) qui lancent l’appel « La mission locale, j’y viens, j’y tiens », à plaider pour une politique ciblée pour et avec les jeunes qui ne s’oppose pas aux coopérations mais qui, par contre, réfute l’absorption. « Complexité » vient du latin complexus qui signifie « relier », pas « absorber ». Les arguments d’économie et de simplification ne tiennent pas face à un ordinaire pragmatisme – qui fait face aujourd’hui à l’accroissement de la demande d’emploi des jeunes ? – et face à une intelligence des organisations qui reconnaît leurs expertises et qui, plutôt que les diluer, recherche leurs complémentarités.

Jean-Philippe…

« Ce n’est pas la première fois que la Région Picarde, en se croyant innovante, met en difficultés les Missions Locales, ses salariés et, par voie de conséquence, les jeunes.

Cette fois-ci, elle se veut « conquérante ». C’est le Président du Conseil Régional qui le fait dire à la CGT qui s’est largement inquiétée de cette situation de fusion à marche forcée entre Missions Locales , PLIE et Maisons de l’Emploi, pour constituer des Maisons de l’Emploi et de la Formation (MEF).

Outre nos doutes sur le caractère licite en matière de droit du travail de ces pseudo-rapprochements, c’est le fait que ces MEF rentrent désormais dans la logique des « SIEG », c’est-à-dire dans le cadre d’une logique de marché qui nous a fait réagir.

Par ailleurs ces fusions ne s’opèrent que dès lors qu’une maison de l’emploi existe sur le territoire de la Mission Locale. Ainsi il restera (heureusement) des Missions Locales qui ne seront pas fusionnées !

Globalement, au-delà de l’économie d’échelle, je persiste à penser qu’il faut pour les jeunes un accueil distinct de celui des « adultes » qui côtoient la maison de l’emploi.

Enfin, une question pour laquelle je n’ai pas réponse : comment fonctionne la CPO (convention pluriannuelle d’objectifs) entre une MEF et l’Etat ? Comment est traité le CIVIS (même si sa fin ou son renouvellement est proche) avec une MEF qui n’a pas les statuts d’une Mission locale ? »