Archives de mars, 2011

Brutal décès accidentel à 39 ans de Cédric Jouanin,  secrétaire général adjoint du SYNAMI. Lorsqu’on échangeait, on lisait dans ses yeux curieux l’engagement, la malice, l’intelligence et la chaleur humaine. La dernière fois, ce fût à Tours… Cédric laisse trois enfants et son épouse. On ne le verra plus lors des manifestations du réseau.

Il n’y a rien de plus à dire ni à faire , sinon entourer son épouse , ses enfants et ses proches, leur transmettre notre très forte compassion ainsi que, même si cela parait aujourd’hui dérisoire, la trace de l’épaisse humanité qu’il laisse chez ceux qu’il a côtoyés.

MCP

En 2010, les établissements de crédit français ont accordé 7 884 micro-crédits personnels (MCP), soit une hausse de 42% par rapport à 2009. A plus de 70% les projets financés répondent à un besoin de mobilité : achat ou réparation de véhicule, permis de conduire. Quant au public jeune de mission locale, cette proportion est encore plus forte : « Pour huit jeunes sur dix, le microcrédit a financé un projet de mobilité. » (1) Au total, depuis 2005 avec la mise en place du Fonds de cohésion sociale qui garantit les MCP à hauteur de 50%, ce sont 19 403 prêts qui ont été octroyés, donc plus du tiers pour cette seule cette année 2010. Un indicateur de paupérisation ?

Double pontage : bon pour le travail.

C’est sous ce titre, « Invalide à durée déterminée », que Le Monde du 24 mars nous raconte l’histoire de Garry Hollingworth, mineur vingt ans puis facteur durant dix-sept ans. Depuis octobre 2008, perte d’emploi et apparition d’une maladie cardiaque suffisamment grave pour justifier double pontage et générer des difficultés respiratoires. Garry Hollingworth avait été reconnu en 2009 comme incapable d’effectuer ses tournées de facteur par un consultant d’Atos, entreprise française mandatée par le gouvernement anglais pour évaluer l’aptitude au travail des fonctionnaires de sa Majesté… celle-là même qui se goinfre sans complexe sur le budget de l’Etat à raison de 50 millions d’euros par an pour la parade. Cette même entreprise vient de considérer que son état de santé ne justifiait plus que lui soit versée l’allocation d’incapacité (incapacity benefit) de 96,85 livres par semaine (111,70 euros) : désormais 65,45 livres et l’obligation, pour les percevoir, de chercher un emploi suffiront. « Il aura fallu vingt ans pour en arriver là », soupire un représentant du Derbyshire Unemployed Workers Center, une association de défense des droits des chômeurs : « Là : c’est à dire au stade où la société en est arrivée à croire que ceux qui abusent de l’Etat – Providence sont majoritaires. Et où un gouvernement peut envisager de tels procédés sans craindre une levée de boucliers. » Qu’on se rassure, une telle situation n’est possible que chez la perfide Albion, assurément pas chez nous !

Priorité au patient.

Un peu de curiosité ne peut nuire. En recherchant quelle est cette entreprise, on tombe sur le rapport annuel 2009 d’ATOS ORIGIN dont une des branches est BPO Medical « pièce centrale de l’approche « priorité au patient » adoptée dans le cadre du programme de transformation des services de santé au Royaume-Uni. L’investissement du Groupe depuis plus de dix ans dans l’établissement d’un modèle de services fiables et de grande qualité basée sur la méthodologie ITIL, permet une fourniture efficace et constante des services. Les activités de BPO Médical offrent la possibilité aux patients de bénéficier d’un plus large choix de services et d’un accès étendu au National Health Services (NHS – santé publique britannique), grâce au programme « Choose and Book » (choisir et réserver). Ainsi, depuis son lancement, près de 20 millions de prises de rendez-vous ont été enregistrées. »

Dans ce même document et sous le titre « Notre engagement : l’excellence opérationnelle », on peut lire ce florilège du discours ayant parfaitement intégré les thèmes du développement durable… dont on mesure la signification, en particulier pour son volet « social », à partir de l’exemple de Garry Hollingworth :

« La focalisation d’Atos Origin sur ses clients, le partage de valeurs fortes et l’implication de ses collaborateurs, sont à la base de son succès. Nous sommes un Groupe européen comprenant 49 000 collaborateurs répartis dans plus de 40 pays, assurant une production globale et l’excellence opérationnelle pour ses clients internationaux. Nous honorons nos engagements vis-à-vis de nos clients, qui sont demandeurs de valeur ajoutée mesurable.

En tant que société responsable et intégrée, Atos Origin s’est engagé à décliner les meilleures pratiques dans les domaines environnementaux, sociaux et éthiques au sein de toute son organisation. Le Groupe contribue ainsi à promouvoir et à développer un comportement responsable en influençant positivement ses parties prenantes pour qu’elles prennent en compte le développement durable dans leurs processus de décision. Atos Origin aide ses clients à avancer dans ces domaines, à réduire leur empreinte environnementale et à assurer leur viabilité future en leur fournissant des solutions innovantes et durables. » Drôle de monde, quand même, non ?

Dégradation.

Selon Le Monde, toujours du 24 mars, les routes nationales se détérioreraient, faute de crédits. Pour Gaëtan Silene, délégué syndical régional CGT de la DIR (Direction interdépartementale des routes) d’Ile-de-France, « C’est catastrophique. Nous avons des consignes d’économie sur tous les postes : les panneaux de signalisation, le carburant pour effectuer nos patrouilles permettant, par exemple, de ramasser les objets sur la chaussée ou de désobstruer les grilles d’évacuation d’eau de pluie sur les bas-côtés. » Bien : que la « réorganisation » des services de l’Etat, un « dés » devant plus probablement remplacer le « ré » précédant l’organisation, conduise tout droit à d’inévitables accidents tant pour les usagers que pour les employés, cela semble évident. Tout comme la contre-vérité du slogan « Moins d’Etat, mieux d’Etat » : on attend toujours une démonstration fiable selon laquelle moins d’enseignants permettrait une meilleure éducation, moins de soignants serait synonyme de meilleurs soins, etc. A titre d’exemple, rappelons-nous que l’enquête PISA 2006 (une enquête internationale pour les pays de l’OCDE afin de mesurer le niveau de compétences des élèves de 15 ans en compréhension de l’écrit, des mathématiques et des sciences) révèle que « la performance moyenne des élèves français les situe au 19ème rang sur 30 pays enquêtés en matière de culture scientifique, et au 17ème rang en matière de culture mathématique et de compréhension de l’écrit. {…} Plus inquiétant encore, les résultats en lecture se sont dégradés entre 2000 et 2006 : le pourcentage de mauvais ou très mauvais lecteurs est passé de 15% à 22%. » (2)

700 millions ou 3 milliard d’euros.

Mais revenons à nos routes dont l’entretien coûte annuellement 14 milliards d’euros et représente 100 000 chantiers. On se surprend à rêver… Si, au regard de l’article 14 du code des marchés publics, la clause d’insertion sociale et professionnelle (auparavant « clause du mieux disant social ») était systématiquement appliquée sur la base d’un minimum de 5% du nombre total d’heures travaillées (correspondant à la Charte d’insertion de l’ANRU), on mobiliserait environ 700 millions d’euros pour le travail des publics prioritaires… dont les jeunes demandeurs d’emploi (3). Et, tant qu’à rêver, on peut faire le calcul à partir des 53 milliards d’euros correspondant, selon l’Observatoire Economique de l’Achat public, au recensement des marchés publics notifiés en 2005 : « On mesure au seul énoncé de ce chiffre toute l’importance et tout le potentiel d’une mise en œuvre à grande échelle dans les marchés publics, des clauses d’insertion. » (4)

(petite) satisfaction.

Face aux petites phrases distillées par un ministre de l’Intérieur, ex-préfet de région de Bretagne, dont chacun, même sans le minimum requis d’analyse politique, comprend la mission assignée d’aller chasser sur les terres du Front National, on doit se contenter de modestes satisfactions… par exemple en observant sur la carte des résultats du premier tour des élections cantonales l’encore plus modeste score de ce même Front sur les terres celtes : les cinq départements bretons – oui, cinq, Loire-Atlantique incluse – affichent des taux de 0,90% pour la pointe finistérienne à 10,21% pour le Morbihan, exception départementale depuis Marcellin, dit « Raymond la matraque », son député et également célèbre ministre de l’Intérieur en mai 1968. C’est de ce même département, à La Trinité-sur-Mer, que le fondateur du Front national et père de Marine Le Pen est originaire. En tout cas, face à la bordure méditerranéenne brune (hasard ?) de cette carte, la tentation de l’héliotropisme est très largement pondérée. Peuchère, il faudra en discuter à Marseille avec les chefs pioupious début juin lors des journées professionnelles de l’ANDML.

Ami d’Auguste.

Mécène était un homme d’État romain, ami de l’empereur Auguste et célèbre pour avoir encouragé les diverses manifestations de la vie de l’esprit. Et bien justement, si l’on peut considérer que la culture a à voir avec la vie de l’esprit, cette dernière risque de s’approcher d’un électroencéphalogramme plat puisque, en première page du Monde du 25 mars, on lit : « Le mécénat d’entreprise en pleine crise ». En deux ans, 2008-2010, le budget consacré par les entreprises au soutien à la culture a chuté de 63%, soit de 975 millions à 380. Il faut aller en page 24 pour en savoir plus : « La faute à la fameuse RSE (responsabilité sociale de l’entreprise), code de bonne conduite à base d’éthique responsable et d’utilité publique) – note P.L. : RSE dont on a une expression supra avec ATOS ORIGIN – qui, en rapport avec les compétences et l’objet social de l’entreprise, exclut a priori la culture. Cette obligation favorise ce que l’on a nommé le « mécénat croisé » : un programme culturel ne sera soutenu que s’il s’appuie lui-même sur des actions sociales (insertion, actions éducatives, accessibilité des publics.). » Culture et insertion ? Sapristi, caramba, ventre Saint Gris, voilà qui tombe bien et, raisonnant par analogie, on pense à ce qui est écrit dans le Protocole 2010 : « Des accords nationaux peuvent être contractés entre le réseau des missions locales et des institutions publiques ou privées, notamment avec le CNML. Dans ce cadre, des accords de mécénat d’entreprises peuvent être conclus. »  Quelqu’un serait-il au courant de ce que représentent pour le réseau ces accords de mécénat ?

Des jeunes invalidés irréversiblement.

Gérard Mauger, gardien du temple de l’orthodoxie bourdieusienne, n’est pas très en forme. La conclusion de son article, « Crise de reproduction et désouvriérisation des classes populaires en France », laisse peu de place à l’espoir d’émancipation mais d’aucuns jugeront qu’effectivement nous n’en sommes plus là. Toutefois, Gérard Mauger qui est « un vieux de la vieille » de la sociologie des jeunesses, est sans doute un des sociologues de la ou des jeunesses populaires (5) les plus expérimentés et ses analyses, dès lors qu’elles acceptent de baisser un peu la garde des attaques contre les pioupious de l’insertion, ces « inséreurs insérés » (6), sont toujours claires, charpentées et fécondes. Attention, c’est plein de néologismes et de guillemets… Extrait :

« Ces transformations dans le monde du travail – à commencer par le chômage de masse et la précarité des relations d’emploi – affectent principalement les jeunes et, parmi eux, ceux qui sont sortis du système scolaire aux niveaux les plus bas et qui, jugés « inemployables », subissent un processus d’invalidation irréversible. Cette précarisation croissante de l’inscription dans l’ordre du travail a de multiples conséquences. Le rapport incertain à l’avenir qu’elle induit, la vie « au jour le jour », interdisent tout projet ou investissement durable et tournent parfois au « cauchemar biographique » (Castel, 2009). Profondément affectés par les processus de dérégulation et de décollectivisation à l’œuvre sur le marché du travail, les jeunes des classes populaires, voués au « sauve-qui-peut », tentant individuellement de « saisir leur chance » pour se faire embaucher « en fixe », passent pour des « fayots » aux yeux des « vieux OS » dont ils méprisent la « culture d’atelier » fondée sur l’organisation du groupe, l’opposition aux chefs, la débrouillardise, etc. A la « culture de rébellion » de la « génération ouvriérisée » des années 1970 s’oppose « l’individualisme négatif » de la « génération précaire » des années 1990, aux « Ouvriers Professionnels » en déclin (incarnation de la culture ouvrière traditionnelle), les jeunes « bac pro » (titulaires de « Baccalauréats professionnels ») et « BTS » (titulaires de « Brevets de Techniciens Supérieurs ») en ascension, porteurs de la « culture technicienne » (Beaud, Pialoux, 1999). {…} A travers les stratégies d’individualisation et la superposition des clivages entre qualifiés et non qualifiés, stables et précaires, jeunes et vieux, « respectables » et déviants (sans préjudice des tensions entre hommes et femmes, nationaux et immigrés) – l’unité relative des classes populaires s’est défaite, leurs capacités de résistance ont décliné, leur subordination s’est intensifiée. C’est ainsi qu’elles sont devenues progressivement invisibles : « moyennisées » ou réduites à la figue stigmatisée du « jeune des cités ». » (7)

Vous étiez prévenus, ce n’est pas gai-gai. C’est probablement pour une part juste mais, comme d’habitude, cette sociologie critique – c’est bien – et du soupçon – c’est épuisant – n’offre guère de porte de sortie sinon celle de savoir que l’on est aliéné et, ce faisant, de relâcher un tout petit peu le mors de la surdétermination. (8) C’est une porte que certains considèreront comme une impasse car, face à une « invalidation irréversible », que peut valoir le projet et comment serait-il possible de parier sur chaque individu ?

Choc des égoïsmes, conflits intergénérationnels.

Jeudi matin, France Culture recevait le Médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye. On peut écouter l’émission en la « poscastant ». Un quart d’heure passionnant et aussi très inquiétant, d’autant plus que Delevoy n’est pas exactement un alarmiste critique : l’ancien ministre UMP de la Fonction publique, d’obédience « gaulliste social », a alerté ses interlocuteurs d’un changement de perception de la loi. Avec « presque un sentiment d’abandon » et « un besoin de redonner du sens à l’action publique ». D’où « des risques majeurs », avec des « de plus en plus de conflits générationnels » et, pour 2012, le passage du « goût des autres » au « coût des autres ».

Le Médiateur de la République, qui venait de présenter  le dernier rapport de son mandat au président de l’Assemblée nationale, après l’avoir livré la veille à Nicolas Sarkozy, craint un « choc des égoïsmes » en France.  Son analyse, fondée sur plus de 700 000 contacts dans l’année écoulée, révèle « un sentiment d’isolement et d’impuissance » qui se dégage, avec notamment « un phénomène de déshumanisation » et, nouveauté, « un sentiment d’injustice ». Et de souligner qu’un tiers des personnes qui ont fait appel au Médiateur rejettent les administrations, « non pas parce qu’ils ne les aiment pas, mais parce qu’ils n’y croient plus ». « C’est le chômeur qui ne croit pas aux stages pour retrouver un emploi. C’est l’écolier qui ne croit pas à l’école pour lui offrir une chance dans la vie. C’est directement lié à la panne de l’ascenseur social ».

Enfin, celui qui est depuis novembre président du Conseil économique, social et environnemental s’est alarmé de la fatigue, du « burn out » de certains fonctionnaires…

Lui a succédé Dominique Méda, philosophe et sociologue plusieurs fois citée ici, qui a reposé – une fois de plus – la question de ce qu’est le véritable bien-être. Malheureusement, le dialogue avec Dominique Méda n’est pas, lui, « podcastable »… mais on peut toujours la lire depuis Le travail, une valeur en voie de disparition ? (1995, Aubier) jusqu’à Qu’est-ce que la richesse ? (Aubier, 1999), Au-delà du PIB (1999, Aubier), Le temps des femmes (2001, Flammarion),  et le tout récent Travail : la révolution nécessaire (2010, L’Aube). Extrait de ce dernier ouvrage : « Les 120 000 jeunes qui sortent chaque année sans diplôme ni qualification du système scolaire non seulement n’ont pas de qualification pour obtenir un emploi, mais n’ont pas pu non plus accéder à beaucoup d’autres choses. La société est entièrement responsable de ne leur donner ni de quoi avoir un emploi ni une formation générale pour mieux comprendre le monde dans lequel ils se trouvent, ou pour participer au débat. Bien sûr qu’il ne faut pas qualifier les chômeurs de force, mais, si on leur permettait aujourd’hui à tous de se former, ce serait déjà pas mal du tout. Or on en est loin. » (pp. 90-91). Effectivement, on est loin et, plus encore, on s’en éloigne.

RCA.

Extraite de Politiques de jeunesse, de Patricia Loncle, une phrase, toujours par ce raisonnement par analogie, qui interpelle : « … le droit au secours, dans le cas français, est tellement réduit (du point de vue des sommes accordées et du point de vue de l’isolement des dispositifs) qu’il ne permet pas de pallier les situations les plus graves d’exclusion sociale. » (9) Or, aujourd’hui, plusieurs missions locales sont impliquées dans une « expérimentation » concernant le revenu contractualisé d’autonomie (RCA). Expérimentation car les 5 500 jeunes qui vont percevoir cette allocation de 250 € maximum et dégressive jusqu’à 60 € vont être observés. Probablement l’idée de la randomisation avec la comparaison entre un groupe test (ceux qui touchent le RCA) et un groupe témoin (ceux qui ne le touchent pas) est-elle en fond de paysage. Comme cette métaphore inspirée : vous prenez un village africain, vous le divisez en deux aléatoirement ; pendant un an, vous donnez à manger à une moitié, pas à l’autre ; au terme de cette expérimentation, vous observez quelle moitié se porte le mieux.

L’article 4 du décret n° 2011-128 du 31 janvier 2011 relatif à l’expérimentation d’un revenu contractualisé d’autonomie précise que « lorsque ces jeunes disposent de ressources d’activité, le montant maximum de cette allocation est diminué du montant des ressources d’activités multiplié par le montant maximum de l’allocation pour la période concernée divisé par 1 050 euros. » Sapristi ! Supposons qu’un jeune perçoive 500 € de revenus. On multiplie ces 500 € par 250, soit 125 000 €, puis on divise par 1050, soit 119,05 € que l’on soustrait du maximum de 250 €, soit un solde de 131 € et, pour le jeune considéré, un revenu passant de 500 € à 631 €. Rappelons que cette expérimentation, issue de l’article 138 de la loi de finances pour 2010,  vise rien de moins que d’« accroître l’autonomie des jeunes »… Bien, on peut toujours avancer qu’un petit plus vaut mieux qu’un rien (60 € le 4ème trimestre de la 2ème année pour les jeunes sans ressources), mais l’accroissement reste modeste, très modeste. Rappelons à ce propos qu’en 2010 le seuil de pauvreté est en France de 910 € et que, en juin 2009, l’UNML et les organisations syndicales de salariés de la branche professionnelle des missions locales (CFDT, CFE-CGC, CFTC, CGT) publiaient un Manifeste pour une politique ambitieuse pour la jeunesse – au fait, où en est-on avec celui-là ? – dont l’article 5 portait… précisément sur « Une allocation d’autonomie permettant aux jeunes de devenir des adultes citoyens » commençant ainsi : « La diversité des phases d’autonomisation des jeunes, en particulier la succession d’emplois presque pérennes, de formations, de petits boulots, de périodes de latence ou d’attente, voire la poursuite d’autres objectifs que l’insertion professionnelle, génère des parcours qui ne sont pas linéaires. C’est pourquoi, dans ces périodes charnières, seules sont envisageables des dispositions qui permettent à la fois de maintenir la motivation des jeunes tout en leur garantissant une autonomie financière. Nous proposons le versement d’une allocation d’autonomie potentiellement mobilisable pour tous les jeunes accompagnés par les missions locales. Pour tenir compte de la diversité et de la réalité des parcours des jeunes de 16 à 25 ans en recherche d’autonomie, ce « revenu d’accès à l’autonomie » obéirait à quelques règles :

– Il serait stable afin de ne pas engendrer une succession de séquences de précarité ;

– Il couvrirait l’ensemble des besoins élémentaires d’un jeune citoyen (alimentation, logement, …), ceci en fonction de sa situation personnelle et familiale (hébergé par les parents, en logement autonome, seul ou en colocation, avec ou sans enfant…) ; »

Le manifeste ne fixait pas de montant mais il est à espérer que, visant la couverture de « l’ensemble des besoins élémentaires d’un jeune citoyen », son plafond n’ait pas été imaginé à 250 € se réduisant inéluctablement en peau de chagrin au cours des trimestres. Décidément, en ce qui concerne l’insertion des jeunes, on a pris l’habitude de compter petit… comme, par exemple, le 1,50 euro par habitant et par an, moyenne nationale des subventions municipales pour les missions locales, soit 2/3 d’un café dans le TGV.

Quizz…

Qui a dit : « Force est de constater qu’ils {les jeunes} sont les premières victimes de la crise économique : le taux de chômage des jeunes de seize à vingt-et-un ans est trois fois plus élevé que celui des adultes. Sur les 2 300 000 jeunes de cette classe d’âge sortis du système scolaire, 610 000 sont sans emploi et la moitié sont dépourvus de diplôme. Les jeunes filles sont ainsi particulièrement touchées puisqu’elles représentaient 60% des jeunes à la recherche d’un emploi. Cette situation a des conséquences dramatiques tant sur le plan personnel que sur le plan social. Elle conduit à une marginalisation d’une part croissante de la jeunesse et trop souvent à la délinquance : 70 000 jeunes de seize à vingt-et-un ans ont eu affaire à la justice l’an dernier. Telle est la situation de désespérance dans laquelle sont nombre de jeunes de notre pays. » ?

Et bien non, ce n’est pas Bertrand Schwartz, même si de nombreuses similitudes apparaissent avec l’introduction du Rapport de 1981 (« Les jeunes sont unis dans un certain nombre de comportements et d’idées. Ce qui les unit, c’est leur désespérance devant l’absence de perspectives. »). C’est Michel Berson (qui fût le premier président du CNML), le mercredi 9 décembre 1981, à l’Assemblée nationale. (10)

Tout bien réfléchi, le bonheur avec l’insertion c’est qu’elle correspond à quelque chose de stable dans l’instabilité.

Charité bien ordonnée…

Cela n’a strictement rien à voir avec ce qui précède mais, basta, de temps à autre s’autoriser des escapades permet d’aspirer l’oxygène qui pourrait venir à manquer à force de suffocation dans ce drôle de monde de l’insertion. D’autant plus qu’ici on touche à une spiritualité qui, il faut bien le reconnaître, est quelque peu déficitaire sur ce blog. Il est en effet question de nonnes. C’est pioché sur France Soir, quotidien ces temps-ci un peu en difficulté.

« 1,5 million d’euros dérobés dans un couvent espagnol. »

« Un monastère de Saragosse a été cambriolé la semaine dernière. C’est une bien étrange affaire que la police espagnole a en charge depuis une semaine. Le 28 février dernier, à 7 h 30, le commissariat de San José à Saragosse (Nord du pays) reçoit un appel du monastère Santa Lucia, qui abrite une communauté de nonnes cisterciennes. Pendant la nuit, alors que les nonnes dormaient paisiblement, quelqu’un a forcé une des portes d’entrées du couvent et a saccagé l’intérieur d’un des bâtiments. La profanation aurait pu en rester là, mais avant de partir, le malfaiteur a pris soin d’emporter un butin. Et le magot n’a pas qu’une valeur mystique : 1,5 million d’euros en liquide, répartis en billets de 500 entreposés dans des sacs en plastique.

Désormais, la tâche est double pour les enquêteurs. Non seulement, ils devront résoudre « une des principales, sinon la plus importante, affaire de vol jamais perpétrée en Aragon », estime le journal régional El Periodico de Aragon, mais ils doivent aussi expliquer comment un tel magot a pu atterrir entre les mains des religieuses. Supposées vivre dans le seul amour du Christ et du travail manuel, les nonnes de Santa Lucia assurent que le pactole est le résultat « d’économies accumulées sur plusieurs années ». La somme rondelette serait notamment due au labeur de sœur Isabel Guerra, artiste peintre renommée dans tous les pays et dont les toiles sont estimées jusqu’à 48 000 € pièce. »

Les voies du Seigneur sont impénétrables. Celles du couvent l’ont par contre été. Et, comme au pied d’un arc-en-ciel, un trésor s’y trouvait. Un monastère peu austère tout compte fait.

A suivre…

(1) Philippe Labbé, François Morlet, Enquête sur le micro-crédit personnel, ANDML, février 2011.

(2) Olivier Galland, « La crise de confiance de la jeunesse française », sous la direction de Jacques Hamel et alii, La jeunesse n’est plus ce qu’elle était, 2010, PUR, p. 38. Sur les enquêtes PISA, on peut lire Christian Baudelot et Roger Establet, L’élitisme républicain, 2009, Seuil, dans la collection pas chère et avec un format d’une centaine de pages faciles à lire « La République des idées ».

(3) La loi n°2005-32 du 18 janvier 2005 de programmation pour la cohésion sociale a modifié l’article 53 du code des marchés publics en introduisant les « performances en matière d’insertion professionnelle des publics en difficulté » dans les critères d’appréciation des candidatures aux marchés publics. Les dispositions de l’article 53 permettent donc d’intégrer l’insertion professionnelle comme critère d’attribution du marché.

(4) A lire le guide Clauses sociales et promotion de l’emploi dans les marchés publics, DGEFP-DIIESES-AVE-CNIAE, édité par Alliance Villes Emploi. Remarquons que, parmi les acteurs ayant participé à la rédaction de ce document, pas une mission locale n’est présente… même si certaines ont du être indirectement impliquées via un PLIE ou une Maison de l’Emploi. On trouvera entre autres dans ce guide un « Modèle de délibération susceptible d’être proposée aux organes délibératifs des collectivités publiques soucieuses d’utiliser la commande publique pour renforcer la cohésion sociale sur leur territoire. » (p. 96).

(5) Par exemple l’article « Les loubards » corédigé avec Claude Fossé Poliak et paru dans les Actes de la recherche en sciences sociales de novembre 1983, Qu’est-ce que classer ? (pp. 49-67).

(6) Gérard Mauger, « Les politiques d’insertion. Une contribution paradoxale à la déstabilisation du marché du travail. », Actes de la recherche en sciences sociales, mars 2001. Fin de cet article déjà cité sur ce blog dans « A quoi servent les professionnels de l’insertion ? A pas grand chose » (1er juillet 2008) : « Ces nouvelles institutions, ces nouveaux métiers, ces nouvelles pratiques sont enfin indissociables d’un « discours d’escorte » politico-éthique (dont « équité » et « citoyenneté » sont deux mots clés) fondé sur l’homologie (et les quiproquos) entre l’éthique du travail social (liée à l’habitus personnaliste dominant chez les inséreurs) et « l’esprit du néo-libéralisme ». Les multiples formules de formation par alternance, les techniques de recherche d’emploi inculquent les codes sociaux, les us et coutumes de l’entreprise, les normes et valeurs qu’elle produit et auxquelles il importe d’adhérer. Ainsi parle-t-on d’« associer l’outil de production à un outil d’insertion sociale» ou d’«entreprise citoyenne». Les « petits boulots » apparaissent comme des opportunités, des moyens de restaurer les bases d’une cohésion sociale mise à mal par l’effritement du salariat. En plaçant les défaillances du système éducatif au centre des schèmes d’interprétation du chômage, en faisant de l’esprit d’entreprise le pôle modernisateur de la société, les politiques de gestion du non-emploi ont accru le poids normatif de l’entreprise. Elles propagent les principes entrepreneuriaux et invitent la population active à se définir comme des acteurs économiques contribuant au développement économique d’une société se voulant «d’entreprise», et font de l’esprit d’entreprise le paradigme structurant du processus de modernisation de la société. »

(7) Gérard Mauger, « Crise de reproduction et désouvriérisation des classes populaires en France »,  sous la direction de Jacques Hamel et alii, La jeunesse n’est plus ce qu’elle était, 2010, PUR, pp. 194-195. L’article cité de Robert Castel est « Les jeunes ont-ils un rapport spécifique au travail ? » (pp. 139-148) in Castel R., La montée des incertitudes. Travail, protection, statut de l’individu, 2009, Seuil. L’autre référence renvoie à l’ouvrage de Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, 1999, Librairie Arthème Fayard.

(8) En particulier, la théorie de l’habitus, même si Pierre Bourdieu l’a parfois pondérée, ne laisse guère de place ou de marge de liberté à l’individu qui, faute de pouvoir être acteur, doit se résigner (au mieux, s’il prend conscience de son état) à être un agent (un peu) éclairé ou conscient de son aliénation. Ainsi Bourdieu commence-t-il par dire « L’habitus n’est pas le destin que l’on y a vu parfois. Etant le produit de l’histoire, c’est un système de dispositions ouvert, qui est sans cesse affronté à des expériences nouvelles et donc sans cesse affecté par elles. » mais poursuit par « Il est durable mais non immuable. Cela dit, je dois immédiatement ajouter que la plupart des gens sont statistiquement voués à rencontrer des circonstances accordées avec celles qui ont originellement façonné leur habitus, donc à avoir des expériences qui viendront renforcer leurs dispositions. » (Pierre Bourdieu avec Loïc J.D. Wacquant, Réponses, 1992, Seuil, pp. 108-109).

(9) Patricia Loncle, Politiques de jeunesse, 2010, Presses Universitaires de Rennes, p. 19.

(10) Information obtenue grâce au concours d’un ami historien, par ailleurs remarquable documentaliste en mission locale, qui va se lancer dans un doctorat reférençant tous les débats officiels de l’Assemblée nationale depuis 1981 concernant les missions locales.

Ma foi, c’est bien agréable de traverser la France en TGV pour rejoindre une mission locale au cœur d’une région viticole d’excellence, la Bourgogne, (à moins qu’il s’agisse d’une mission locale d’excellence au cœur d’une région viticole…) ne serait-ce que parce que cinq heures de paysages changeants avec le contraste entre la fine couche matinale de givre sur les champs et un splendide soleil printanier rappellent que l’on est physiquement au passage exact d’un passé hivernal et d’un présent printanier. Voilà pour la poésie. Ces heures calfeutrées en fauteuil sont également l’occasion, si rare en cette époque d’accélération et de culte de la nanoseconde, de remonter le temps des informations par la lecture, presque indécente parce que (re)posée, des quotidiens auxquels on est abonné mais qui, faute de ce temps rare, se sont entassés sur le bureau.

De la modernité du mot « révolution ».

Le Monde, 17 mars. « La Tunisie veut révolutionner son tourisme ». C’est étonnant comme le mot « révolution » et ses déclinaisons (révolutionner, révolutionnaires…) noircit sans complexe le papier des journalistes ou s’invite sans retenue aux débats radiophoniques et télévisés. Le phénomène est nouveau : hors sémantique astrophysicienne, la révolution était jusqu’alors réservée à (reléguée dans) l’histoire, 1789, plus de deux siècles semblant nécessaire pour la rendre acceptable. Ce temps passé permettait que la mémoire retienne de la révolution plus les Lumières que la Terreur, plus Danton que Robespierre. Depuis quelques décennies, sous l’effet du pragmatisme, de la « realpolitik » et, sans doute, de quelques désastres historiques, la révolution n’était plus une hypothèse souhaitable, en tout cas explicitable, exception faite de quelques pour cents résiduels au NPA ou à Lutte ouvrière. Nous nous étions calfeutrés, comme dans un fauteuil de TGV, pour n’envisager le changement que sous la couette d’un doux réformisme, dans l’acceptation raisonnable des règles policées d’un jeu démocratique. Quelques « affaires » – des Woerth et des pas mûres – justifiaient de temps à autre une critique plus excédée que radicale mais, bon an, mal an, nous nous contentions de ce que nous avions, participant de temps à autre aux manifestations cathartiques en « thon » (Télé…), détournant le regard lorsque nous croisions une femme mendiant à genoux, nous désolant – mais guère plus – de tous ces rapports et de ces expertises qui nous répétaient à l’envi l’augmentation de la précarité, la maltraitance de la jeunesse, etc. Cependant, ce faisant, nous généralisions à l’ensemble du monde la solution soft qui, seule, nous paraissait raisonnablement jouable… à l’échelle de nos frontières, nationales, européennes, occidentales. Les tyrans et dictateurs, pourtant guère éloignés pour certains, avaient somme toute la belle vie puisque la boussole diplomatique était bien plus aimantée par les intérêts stratégiques, comprenons économiques, que par des principes éthiques. Mais voilà, les autres peuples, ceux qui (sur)vivaient sous le joug, ne l’entendaient pas de la même oreille et pour cause : ils savaient bien que le réformisme est un luxe de la démocratie, que, précisément, eux n’étant pas en démocratie, il ne leur restait d’autre choix que celui de la radicalité, de la confrontation, de la révolution. Non seulement la révolution n’est donc plus un gros mot, ni un mot dont l’acceptabilité est déterminée par sa panthéonisation, mais elle ne s’oppose pas à la démocratie puisque c’est au nom de cette dernière qu’on la fait.

Du coup, j’ai perdu en route l’histoire du tourisme tunisien.

Wakamono kiki.

Toujours Le Monde du 17 mars. La révolution est donc redevenue un mot moderne et peut-être cette modernité ne se limitera-t-elle pas aux commentaires démocrates sur les dictatures ou aux cris des opprimés de ces dernières… car, entre un cataclysme qui n’est pas à mettre sur le seul et bien pratique compte de la fatalité – construire des centrales nucléaires sur une faille sismique – et une organisation sociale qui pénalise durement les jeunes, la démocratie au Japon pourrait bien ne pas être suffisante pour mettre la révolte sous le boisseau. A propos de jeunesse japonaise pénalisée, on apprend à la lecture du dossier « Japon » que, lors du colloque « Les jeunes face à la crise : une génération perdue ? » (1),  « des chercheurs ont débattu des difficultés des jeunes Japonais à trouver leur place dans une société vieillissante et sur un marché du travail atone. » La France n’a manifestement rien à envier au Japon puisque, là-bas, « les différentes formes d’emplois précaires ont tout particulièrement augmenté pour la classe d’âge des 15-24 ans et représentent, en 2010, 41,6% de l’emploi total pour les hommes et 50% pour les femmes, soit une augmentation de 20% pour les deux sexes par rapport à 1990. » (Takehiko Kariya, sociologue). Pour Mary Brinton, également sociologue, « Le contrat social que la société japonaise avait noué avec les jeunes sortants du système éducatif a ainsi été abandonné. Celui-ci se fondait sur la promesse implicite qu’en suivant des études les jeunes hommes pourraient gagner une place dans la classe moyenne japonaise pour eux et leur famille. {…} Or, si ce contrat avec les jeunes a été cassé, celui qui garantissait aux générations antérieures la sécurité de l’emploi a bel et bien été maintenu. Cet arbitrage intergénérationnel a donc une saveur douce-amère. Le fossé entre le chômage des jeunes et celui de leurs aînés s’est considérablement accru au Japon dès la fin des années 1990. » Ah oui, Wakamono kiki : prononcé rapidement et pour qui n’a pas fait Langues O’, on pourrait croire qu’il s’agit de monokini ou d’un petit kimono mais, en fait, cela se traduit par « crise de la jeunesse ». Et arubaito c’est « petits jobs », ce que font les jeunes pour survivre. Des mots différents pour une réalité commune. Jeunes de tous pays… ?

Enième diagnostic sur l’emploi des jeunes.

Mercredi 16 mars 2011, la Commission des affaires sociales recevait Marie-Claire Carrère-Gée, présidente du Conseil d’orientation pour l’emploi, concernant le rapport Diagnostic sur l’emploi des jeunes remis 10 février 2011. On peut lire dans la conclusion de ce document que « Les jeunes sont surreprésentés dans les contrats précaires, qui sont d’ailleurs de plus en plus nombreux. Compte tenu de cette fragilité particulière, l’emploi des jeunes est très sensible aux évolutions conjoncturelles de l’emploi » et que « Bien des difficultés d’insertion professionnelle résultent de carences ou d’inadaptations dans la formation initiale et l’orientation scolaire. Sur le marché du travail, les non-diplômés, les jeunes ayant échoué dans l’enseignement supérieur et qui ne sont titulaires que d’un baccalauréat général, et les « mal-diplômés » , disposant d’un diplôme même élevé dans une filière sans beaucoup de débouchés, rencontrent pour beaucoup des difficultés considérables d’insertion. » Faut-il préciser que soixante pages pour en arriver à cela offre un avantage : il n’est pas nécessaire, sauf si l’on arrive comme un martien sur la planète insertion, de s’atteler à lire in extenso. Et, si certains étaient tentés de penser qu’il ne s’agit là que de mauvais esprit ou de fainéantise, d’autres conclusions tout aussi « novatrices » les dissuaderaient de ce soupçon telles que « De nombreux jeunes sont victimes de discriminations à l’embauche, discriminations qui peuvent être cumulatives » ou « L’accès à l’emploi peut être freiné par des difficultés d’ordre matériel ». Du neuf avec du vieux ?

Surdité.

Jean-Patrick Gille, dit « JPG » et qu’on ne présente plus, a dénoncé « l’effet dévastateur des opérations stop-and-go » : « En début d’année dernière, de nombreuses mesures ont été instaurées. Puis il y a eu le coup de frein brutal de la fin du premier semestre. Il faut expliquer aux gouvernants les effets néfastes de ce genre de procédé. » Certes, on peut toujours expliquer… mais, première hypothèse, il n’est pire sourd que celui qui ne veut entendre et, seconde hypothèse, la politique de l’emploi est ainsi, bien plus marquée depuis ses origines par le tactique – court terme – que le stratégique – moyen-long terme -… hormis, c’est là une véritable constance, sa pensée disjonctive, incapable de concevoir l’indissociabilité de tout individu. C’est évidemment là, avec l’approche globale, que le bât blesse dès lors qu’il s’agit d’insertion. En fait, l’analyse historique de la politique de l’emploi démontre une autre constance : diminuer le coût du travail en développant les mesures d’abaissement ou d’exonération des charges des employeurs, particulièrement à partir de la loi quinquennale relative au travail, à l’emploi et à la formation professionnelle du 20 décembre 1993. On en connaît certains effets bien répertoriés – substitution, aubaine… – d’autres effets demeurant à étudier tels que l’érosion de la valeur travail : jeunes ou séniors, leur travail ne semble pas valoir suffisamment puisqu’il faut le subventionner.

Infiniment petit.

Notre président de l’UNML continue : « Je me demande par ailleurs si nous ne gagnerions pas à segmenter l’analyse selon les types de problèmes, et donc à cibler les mesures. Il y a trois catégories : les diplômés qui ne trouvent pas de débouché, les peu qualifiés et ceux qui n’arrivent pas à entrer sur le marché du travail, le tout se superposant aux discriminations, qui impliquent une politique spécifique pour les quartiers par exemple. Ne faudrait-il pas également prévoir des mesures pour les 25-30 ans, qui commencent à connaître le même type de situations que les plus jeunes ? » Autant cette dernière proposition paraît très pertinente – comment concilier un classement administratif de la jeunesse pour la politique de l’emploi qui s’interrompt aux vingt-cinq ans révolus avec la réalité sociologique, constatée de longue date et de tous bords, de l’allongement de la période de jeunesse jusqu’à trente ans ? -, autant cette distribution en trois groupes avec la variable transversale de lieu de résidence est sujette à discussion car pourquoi exclusivement celle-ci… hormis que le rapport Diagnostic sur l’emploi des jeunes ait fait des discriminations un de ses facteurs centraux de difficultés d’insertion ? On pourrait aussi bien « transversaliser » par le genre et, avec un tout petit peu d’imagination, trouver d’autres variables… jusqu’à tellement segmenter la population jeune… qu’on en arriverait à la singularité de chaque situation et parcours. Selon cette logique, c’est moins de sociologues ou d’économistes que la politique de l’emploi aura besoin : des physiciens des particules seront plus pertinents.

Entonnoir d’honneur.

JPG poursuit avec deux interrogations. La première, on l’attendait, porte sur le contrat d’autonomie : « Par ailleurs, quel est votre avis sur les contrats d’autonomie ? Lors de la discussion budgétaire, notre rapporteure, Chantal Brunel, les a dits chers et peu efficaces. Pourtant, le Gouvernement vient d’en annoncer 7 000 supplémentaires, ce qui représente un coût d’environ 50 millions d’euros, correspondant en gros au budget perdu par les missions locales pour l’accompagnement des jeunes vers l’entreprise. » La réponse qu’il obtiendra décroche l’entonnoir d’honneur : « Les contrats d’autonomie peuvent convenir à certaines de ces situations. La mesure a été très longue à décoller et il en a été dit beaucoup de mal, mais nous sommes plus nuancés. Elle est très adaptée aux besoins de coaching de certains jeunes, en matière de représentation ou de confiance en soi, par exemple. En revanche, il serait urgent d’évaluer les opérateurs chargés de sa mise en œuvre, qui ont des taux de réussite spectaculairement différents – et tout ne s’explique pas par des raisons géographiques. D’une manière générale, nous n’avons pas d’objection au recours à des opérateurs privés de placement. En tout cas, et quoi qu’on pense de la configuration idéale du service public de l’emploi, la crise n’a pas laissé le choix : aucun organisme ne pouvait faire face à l’afflux des demandeurs d’emplois, et il y avait des opérateurs privés qui savaient faire. » De toute évidence, les « OPP » savent bien mieux s’y prendre en termes de reconquête de l’estime de soi – on se demande sur quelles bases cette appréciation est posée –, il n’aurait pas été possible d’accueillir le flux de demandeurs d’emploi – on ne voit pas pourquoi les missions locales disposant des moyens importants accordés pour le contrat d’autonomie n’y seraient pas parvenus – et, de toute façon, il faudra les évaluer… ce qui a déjà été fait à de multiples reprises.

Une MER plus compliquée que complexe.

Seconde interrogation ou proposition du président de l’UNML : « Un jeune sur deux que suivent les missions locales connaît l’emploi, mais de temps en temps. D’où peut-être la nécessité pour le service public de l’emploi d’agir à deux niveaux : d’abord la simple mise en relation entre l’offre et la demande, ensuite un dispositif d’accompagnement très renforcé. » On est là guère éloigné du « PADE » – parcours d’accès direct à l’emploi – et cela invite à l’expression, sinon d’une certitude, du moins d’une opinion issue de nombreuses discussions avec les conseillers. Oui, une partie des jeunes s’adressant aux missions locales ne demande qu’un coup de main pour accéder à l’emploi. Même si la notion d’employabilité est discutée et discutable, ne serait-ce que parce qu’elle est bien plus déterminée par l’état du marché du travail que par des compétences (on se souvient de jeunes considérés comme « éloignés de l’emploi » qui, au tournant du siècle, ont su trouver sans difficulté ni accompagnement le chemin de l’entreprise), ces jeunes sont « employables » et ne réclament (surtout) pas que soit mobilisée toute une ingénierie pédagogique. Déployer celle-ci satisferait éventuellement un tropisme de travailleur social mais n’apporterait rien ou pas grand chose. Avec ces jeunes, l’essentiel de l’aide – et c’est loin de n’être qu’anodin – est la mise en relation, l’articulation entre « offre » et « demande ». L’organisation impliquée en mission locale correspond à cette interaction : côté offre, disposer d’un large réseau d’employeurs, d’où la prospection ; côté demande, travailler sur du flux et à partir d’un vivier de jeunes « employables », donc détectés en amont comme tels ce qui peut nécessiter un outil de prescription interne ainsi que de solides compétences de diagnostic d’employabilité. La « simple » mise en relation n’est donc pas si simple ; plus exactement, elle est compliquée… ce qui l’est moins que complexe.

Ring.

Revenant au rapport et faisant suite à l’appréciation peu amène du président du CNML, Bernard Perrut, (« Ce rapport essentiellement descriptif… {…} Il ne dresse qu’un bilan quantitatif {…} Trouver les chiffres n’est pas le plus difficile… ») qui n’a manifestement guère apprécié que ni le CNML, ni l’UNML n’aient été consultés, Marie-Claire Carrère-Gée a répondu : « Nous les entendrons bien volontiers si les partenaires sociaux, l’État et les collectivités locales décident enfin de travailler sur les questions de gouvernance. Je n’accepte un sujet que lorsque j’ai la certitude qu’un consensus pourra se dégager pour faire avancer les choses – je ne vois pas l’intérêt de propositions sans portée – et je militerai pour que ce soit le cas. C’est un vrai problème d’avoir un service public de l’emploi pour les jeunes complètement éclaté, dont chaque intervenant a certes sa légitimité, mais sans personne pour tenir les leviers. » Sur le ring de la légitimité, le CNML, l’UNML… la DGEFP ?

Le problème est d’ailleurs le même à l’échelle micro d’une mission locale car, si l’on ne peut que valider le constat d’une gouvernance assez fréquemment problématique et s’il faut plaider pour une « personne collective », le risque serait qu’à défaut de cette dernière l’un des financeurs s’octroie le leadership. Or, lorsqu’une très récente circulaire, s’adressant aux services déconcentrés de l’Etat se conclut par « Je compte donc sur votre implication personnelle dans le pilotage des missions locales pour tirer le meilleur parti des politiques qui leur sont confiées », on peut s’interroger sur l’autonomie associative, sur la place des élus locaux dans le « pilotage » des missions locales… et sur ce qui a été retenu de cette recommandation de l’Inspection Général des Finances qui écrivait il y a quelques mois : «Préserver l’autonomie des missions locales vis-à-vis de l’Etat, des collectivités locales et de Pôle emploi.»(2)

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L’intersyndicale CGT-CFTC-CFDT-FO-CGC des missions locales et PAIO a ouvert un site Missions locales résistance 2011 à partir duquel une pétition peut être téléchargée. Son texte…

L’intersyndicale CGT-CFTC-CFDT-FO-CGC des missions locales et PAIO mobilise les 12 000 salariés du réseau d’accueil et d’accompagnement des jeunes dans le cadre d’une lettre pétition adressée au Président de la République et au Ministère du travail.

A travers cette action, l’intersyndicale entend :

Retirer la récente circulaire DGEFP n° 2011-03 du 19 janvier 2011, qui a été mise en place contre l’avis de tous les acteurs des ML, et dégradera la qualité de nos services,

– Maintenir les 1000 postes en CDD financés dans le cadre du Plan de Relance 2010 dont nous avons besoin pour faire face au niveau sans précédent du chômage des jeunes,

– Redéployer les fonds alloués au Contrat d’autonomie (dispositif onéreux et inefficace) vers les missions locales,

– Faire cesser la pression aux résultats que l’Etat exerce sur les missions locales au détriment de leur mission. Cette pression dégradant les conditions de travail et la santé des salariés.

– Supprimer la menace de baisse du budget en fonction des résultats obtenus dans la logique de financement du réseau,

– Maintenir les moyens dévolus aux jeunes notamment dans le cadre du CIVIS L’intersyndicale dénonce :

– La mise en concurrence des missions locales entre elles induite par l’Etat sous peine de baisse budgétaire.

– La course « aux résultats chiffrés » qui agit de manière néfaste sur la santé des salariés.

– Le départ des 1000 postes (sur 12 000) en CDD embauchés dans le cadre du Plan de Relance.

– La dernière circulaire de la DGEFP qui conditionne le financement des missions locales au placement dans l’emploi au détriment de l’accompagnement global qui est le fondement même de l’existence des missions locales.

Outre cet envoi de lettre pétition au plus haut niveau de l’Etat, d’autres actions ont été ou seront conduites, l’Intersyndicale sollicitera une entrevue auprès de Xavier Bertrand, le Ministre du travail.

Pour les amateurs de train ou abonnés fréquence, ils peuvent se connecter sur www.dailymotion.com/SYNAMI-CFDT#videoId=xhoxg7. C’est dit.

(1) Colloque organisé à Paris par la Fondation France – Japon de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, les 15 et 17 mars.

(2) A la nuance près qu’on ne comprend pas très bien ce à quoi correspondrait de préserver une autonomie vis-à-vis de la collectivité locale… lorsque c’est le maire qui est président de la structure.

Esquissé dans un récent article, Pour un engagement solidaire des missions locales auprès des jeunesses méditerranéennes aspirant à la démocratie, je reviens sur la proposition d’essaimer à l’international le « concept » de mission locale et, d’emblée, on peut préciser deux choses s’agissant, d’une part, d’essaimage et, d’autre part, de « concept ».

Essaimage.

L’ami wikipedia nous dit que « l’essaimage se produit généralement à la saison favorable : au milieu du printemps, ce qui a permis à la colonie mère de se développer a nouvelle de construire la nouvelle ruche et constituer des provisions. {…} L’essaimage est le mode naturel de reproduction et dispersion dans l’espace des colonies d’abeilles. » Ainsi l’essaimage participe-t-il d’une dynamique de développement et permet-il à la structure-mère de se « constituer des provisions », interprétons ceci comme la capacité de remplir le garde-manger du théorique, de la pratique et de la professionnalité qui pourraient parvenir à force d’usure du temps à se vider. Héraclite disait « Vivre de mort, mourir de vie », que l’on peut traduire par « la naissance de nouvelles cellules est permise par la mort des anciennes et tout cela régénère l’organisme vivant. » Essaimer est « un mode naturel de reproduction » et, sans doute, pourrait-on au regard de l’histoire des missions locales constater que celles-ci se sont ainsi développées depuis, sur les sites « Dubedout » (du nom du maire de Grenoble, auteur du rapport Ensemble, refaire la ville, qui fût à l’origine de la politique de la ville), les soixante premières issues de l’ordonnance de mars 1982 jusqu’aux cinq cents actuelles qui couvrent l’intégralité du territoire national… maillage si dense qu’à l’heure actuelle la question n’est plus de créer de nouvelles missions locales mais, plus exactement, d’organiser les synergies entre elles, voire des fusions comme par exemple aujourd’hui en Martinique.

L’espace est donc occupé et le corps vivant des missions locales recherche peut-être de l’oxygène qu’il n’aura qu’hors des frontières. Ceci est une règle : tout corps vivant tend à élargir son espace possible d’évolution. Un autre principe est celui selon lequel « l’intelligibilité du système doit être trouvée, non seulement dans le système lui-même, mais aussi dans sa relation avec l’environnement… » (1) Posons l’hypothèse que les missions locales évolueront d’autant mieux qu’elles sauront s’ouvrir à d’autres environnements et, plus particulièrement, à d’autres environnements inhabituels. Car l’objectif n’est pas seulement d’exporter les missions locales mais, par rétroaction, de profiter ici de ce que nous apprendrons là-bas.

La voie est libre.

Lorsque Bertrand Schwartz plaide, à chacune de ses interventions, pour l’innovation tout en se défiant de l’institutionnalisation, il met en garde contre cette tendance « naturelle » à nous installer dans un mode de fonctionnement où l’on s’habituerait à l’inacceptable : somme toute, nous vivrions assez bien en intelligence avec le système mais, tout aussi facilement, nous oublierions d’être en révolte contre les conséquences de celui-ci. On s’habitue à tout… je renvoie le lecteur à la « fable batracienne » qui ouvre le tome 2 des Bricoleurs de l’indicible… Que les missions locales se soient organisées en branche professionnelle avec des protections sociales, le jeu du paritarisme, etc. est sans aucun doute positif, permettant le passage d’un sympathique et créatif bidouillage militant au professionnalisme, c’est à dire à une qualité d’intervention d’autant plus exigible qu’elle concerne des jeunes mis en difficulté. Cependant force est de constater que, institutionnalisées, la tendance des missions locales s’exprime désormais dans la mobilisation de beaucoup de forces au maintien des acquis, si possible à la conquête de nouveaux, plutôt que d’être des structures animées par l’objectif d’un changement social et sociétal pourtant nécessaire, impératif, si l’on considère la façon dont la jeunesse est (mal)traitée et si l’on pense toujours que les missions locales doivent porter la parole des « petits » aux « grands » et non l’inverse. (2)

La « logique » – j’hésite à employer ce mot – des programmes descendants tend à se substituer à celle des projets ascendants. Côté jardin de la DGEFP, l’erreur fondamentale de la dernière circulaire est finalement, alors que les toutes dernières PAIO disparaissent, fusionnent et mutent en missions locales, de considérer les missions locales… comme des PAIO, c’est-à-dire comme un programme d’Etat. Mais, côté cour des missions locales, la mise en place, désespérément balbutiante à l’échelle des quelques cinq cents missions locales, de conseils d’usagers est, me semble-t-il, révélatrice de ce mauvais côté de l’institutionnalisation… tout ceci n’empêchant pas les uns et les autres de boire les paroles du père fondateur dont un invariant, s’il fallait en retenir un, aura pourtant été de systématiquement favoriser avant tout la parole des jeunes. A Tours, lors de la rencontre nationale, la vidéo de Bertrand Schwartz a été, comme de bien entendu, applaudie mais se souvient-on de ses derniers mots rappelant la libération de Paris ? Sur la route normande, les troupes butaient face à la résistance allemande et c’est à ce moment que Leclerc eût l’idée d’annoncer sur les ondes radio « La voie est libre ». A partir de là, tous ont avancé. En d’autres termes et si l’on ne souhaite pas qu’elle demeure une anecdote historique, cette allégorie devrait aujourd’hui nous inspirer : la voie n’est pas libre ? Qu’à cela ne tienne !  Avançons… et vite car c’est chaque jour que cette jeunesse « devoir d’avenir » – d’un bord et de l’autre de la Méditerranée (et des autres mers) – bute sur les multiples obstacles l’empêchant d’être autonome socialement et indépendante économiquement.

Concept plastique.

Mais, si la notion d’essaimage peut retenir notre attention, c’est aussi parce qu’elle concerne ici les missions locales dont le « concept » n’est à vrai dire… pas un concept. Un concept est en effet une notion univoque, stabilisée, robuste, partagée et transmissible telle quelle. L’analyse détaillée et rigoureuse du rapport de Bertrand Schwartz doit nous faire rendre hommage à l’imagination des pionniers, à celles et ceux qui créèrent les premières missions locales car, à vrai dire, les consignes étaient vagues : les missions locales devaient être « légères », – ne pas se fâcher avec les administrations en place -, « temporaires » – on croyait, avec le « Changer la vie » de Mitterrand, que la relance économique était à portée de mains pour nous faire retrouver les trente glorieuses échappées il y avait à peine six ans – et « adaptées », c’est-à-dire collant aux caractéristiques de leurs territoires respectifs. Ainsi le rapport fondateur a plus orienté les uns et les autres vers une démarche qu’il ne leur a demandé d’appliquer un modèle immuable. Il y a donc ce que l’on sait de ce que fait une mission locale… et ce que sont les missions locales. Cette « localisation » est d’ailleurs positive – adaptabilité – et problématique – singulièrement pour le travail en réseau – car elle peut prendre la forme de pré carré et, dans un contexte de concurrence tel que celui de la dernière circulaire « CPO-CIVIS », peut recouvrir des chacun pour soi.

Alors oui, les missions sont… locales, ceci constituant un atout remarquable pour l’essaimage car on évite ainsi de transposer ou de plaquer un modèle : une mission locale c’est d’abord, du moins dans l’esprit, « une démarche plutôt qu’une suite de dispositions immuables » (3) ; on peut même dire que c’est le « local » qui précède et qui détermine la « mission ». In fine, l’originalité d’une mission locale est d’être un concept… plastique.

Des nouvelles d’Anne Le Bissonnais.


A propos de plasticité, celle-ci n’est pas qu’adaptation à l’Afrique du Nord mais vaut pour l’Afrique subsaharienne… comme nous le rappelle Anne Le Bissonnais avec cette contribution.

A.L.B. « Les bouleversements actuels au Moyen Orient et au Maghreb sont qualifiés de youthquake (« tremblement de jeunesse ») par un professeur d’université omanais, cité dans l’International Herald Tribune. Le chômage et le sous-emploi des jeunes, qui en sont la principale cause, sont aussi très importants en Afrique subsaharienne. On parle là-bas de « bombe à retardement ». Et il y a en effet urgence à trouver des solutions. Des initiatives existent, dans un certain nombre de pays, assez proches du « concept  Mission Locale », sans pour autant qu’il s’agisse de modèle importé ; les alliances/solidarités que tu évoques sont possibles et à encourager. Un réseau d’échanges d’expériences est en cours de création. Toutes les contributions seront importantes.

Pour les lecteurs intéressés, j’ai publié récemment un article : « Contribuer à l’insertion socioprofessionnelle des jeunes en Afrique de l’Ouest : premiers enseignements tirés de quatre expériences novatrices » et un document plus conséquent : « Accompagner l’insertion professionnelle des jeunes au Niger : état des lieux et pistes d’action »

Dans cet article et ce rapport, Anne plaide la pertinence du concept de mission locale hors de nos frontières. Allez, juste un extrait du résumé du rapport :

« L’expérimentation d’un centre d’appui à l’insertion des jeunes au sein d’une ONG nigérienne et avec l’appui du ministère de la Formation professionnelle a démarré en octobre 2009 dans l’objectif d’aider les jeunes par des actions en matière d’information, d’écoute, d’orientation, de construction d’un projet professionnel, et d’accompagnement vers la formation et l’emploi. La logique du dispositif est celle de l’approche globale ou systémique, intégrant les différentes fonctions de l’insertion. Il s’agit également, sur un territoire, d’être l’interface entre les jeunes, les institutions, les centres de formation, les opérateurs économiques et les structures d’appui social. La démarche est donc aussi de construire les partenariats nécessaires avec ces organismes et de développer des opportunités d’insertion professionnelle, en lien avec les acteurs de l’emploi.

{…} Même si leurs modalités et leurs contextes de création diffèrent, ces expérimentations se situent dans une logique d’interface et innovent en développant les notions d’approche globale ou systémique de l’insertion. Elles ont aussi de façon générale vocation à contribuer aux évolutions des politiques de l’emploi et de la formation. La connaissance qu’ils ont des territoires et des situations des jeunes à travers les activités menées et le recueil d’informations dans les bases de données, fait de ces dispositifs des observatoires incontournables de la jeunesse utiles aux institutions. »

Après un cadre problématique où apparaissent les spécificités nigériennes en ce qui concerne l’insertion des jeunes puis un descriptif des solutions actuelles de la politique d’emploi, Anne s’approche du modèle des missions locales via un petit détour par des expérimentations en Côte d’Ivoire, au Sénégal et en Mauritanie, pour y arriver dans le chapitre « Principes et fonctions des centres d’appui à l’insertion des jeunes » (pp. 51-53), où, très clairement, sa proposition reprend le modèle d’une mission locale : « une mission de service public », « l’approche globale et la mobilisation des partenariats locaux », les fonctions d’accueil (« accueil de proximité au siège et dans les antennes de quartiers »), d’information, d’orientation et d’accompagnement, la « préparation à l’entrée en emploi (ateliers de recherche d’emploi, rédaction de CV, etc.) »…

Le paradoxe est donc qu’une mission locale est sans aucun doute un modèle, avec les quelques invariants que l’on connaît dans toutes les missions locales, et qu’elle pourrait parfaitement être créée au Maroc, en Tunisie ou au Niger sans qu’il s’agisse pour autant d’une « exportation » de modèle occidental ou, pire, d’une résurgence anthropocentrée ou colonialiste. C’est le caractère systémique et, plus encore, complexe qui permet à un modèle de ne pas être plaqué… parce que la complexité inclut , on peut même dire se caractérise par l’aléatoire. Et cet aléatoire, ce ‘ du C dans le rapport A sur B est la marque de la liberté des individus qui composent, recomposent à leur gré, en fonction des singularités locales, des évènements, de l’histoire. « Gardons-nous d’aller trop vite en besogne, et de dresser hâtivement des tableaux qui, à force d’être synthétiques, ne seraient plus que des caricatures. Voir, observer, mesurer, modéliser, mesurer encore, modéliser à nouveau est une démarche de clarté qui dans le foisonnement du réel met le peu d’ordre dont nous sommes capables. » (4)

Tout ceci donne envie, n’est-ce pas ?

(1) Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, 1996 {1990}, ESF éditeur, p. 31.

(2) On peut sinon doit pondérer cette réflexion : la recherche action conduite par le SYNAMI est un exemple de démarche non limitée à la défense des acquis. Le Manifeste pour une politique ambitieuse pour la jeunesse, de juin 2009, fût également une expression de branche professionnelle inhabituelle et à saluer. Cependant qu’en est-il aujourd’hui de ce manifeste ?

(3) Bertrand Schwartz, L’insertion professionnelle et sociale des jeunes, {1981} 2007, Apogée, p. 38.

(4) Pierre Léna, « Notre vision du monde : quelques réflexions pour l’éducation », in Relier les connaissances. Le défi du XXIè siècle, journées thématiques conçues et animées par Edgar Morin, 1999, Seuil, p. 45.

Tour de France.

Pour cette fois, comme indiqué en fin du dernier article, le minimum conventionnel… non qu’il n’y ait rien à dire mais le tour de France avec « Culture commune » en bandoulière et sans EPO, s’il est passionnant de rencontres, est aussi quelque peu épuisant… Ce sera donc, simplement, la parole aux contributeurs : Mahamane et sa critique de la CPO qui n’a pas attendu cette seconde mouture, Hamid peu convaincu, semble-t-il, par la proposition  sur ce qu’est, pourrait ou devrait être l’accompagnement socioprofessionnel et Thierry précisément rencontré autour des trente années d’existence des missions locales… lui qui travaille dans une maison de l’emploi qui a « absorbé » la mission locale.

Mahamane : prendre l’habitude d’un moindre mal…

« La nouvelle circulaire contenait déjà en elle les germes de cette seconde… J’écrivais en juin 2008 ceci :

LA CPO : NOUVELLE ORGANISATION DU FINANCEMENT DU RESEAU ML ET PAIO.

Le Grenelle de l’insertion, la CPO, la  fusion ANPE-ASSEDIC, le Plan Banlieues, etc. Voilà un ensemble de projets ou de programmes qui caractérisent l’année 2008 pour ce qui concerne l’insertion des publics dits en difficultés. Tous, peu ou prou, ont les mêmes objectifs ou visent les mêmes publics. Je m’intéresserai dans ce qui suit du public jeunes, celui dont je crois connaître les problématiques.

Le plan banlieues et le financement des structures jeunes sont de ce point de vue éloquents. En effet, le plan banlieues ne vise exclusivement que les jeunes des quartiers dit sensibles et ces mêmes jeunes sont un public cible dans des rubriques spécifiques de la CPO. Comment les structures d’accueil de ces jeunes vont pouvoir faire la part des choses pour s’y retrouver ? Si le financement des structures répond à une volonté de clarification, et de simplification, il faut reconnaître que cette situation crée plutôt de la confusion.

Pourtant le Grenelle de l’insertion à lui tout seul aurait été suffisant pour mettre à plat un système de financement qui pose question dans le réseau des missions locales. S’il est vrai que la CPO permet une stabilisation financière du réseau pendant une durée déterminée à l’avance, une telle précipitation se justifiait-t-elle réellement? N’aurait on pas pu attendre une année supplémentaire, financer le réseau sur une rallonge budgétaire le temps des conclusions du Grenelle ? Associer réellement les salariés du réseau à la définition des indicateurs mesurables? La concertation d’une instance du réseau, en l’occurrence l’UNML, ne semble pas avoir aplani ces questionnements et sa récente réaction après son Assemblée Générale ne fait que les renforcer au contraire.

Dorénavant, la performance du système de l’insertion des jeunes ainsi que l’efficacité des acteurs se mesureront en résultats quantifiables. Ce principe semble désormais acquis aux yeux des principaux acteurs puisqu’ils ont été « associés » à sa mise en place par leurs instances représentatives, de salariés cadres et de piou-piou* ( CFDT-SYNAMI, CGT, CFTC, ANDML) et d’ employeurs (UNML ou CNML) y compris. Mais parler de performance reviendrait à parler d’évaluation : en d’autres termes, l’Etat qui décide de la mise en place d’un tel dispositif de financement a clairement défini les indicateurs qu’il souhaite dorénavant évaluer. L’accord de l’organisme représentant les structures d’accueil qu’est l’ UNML engage chacune d’entre elles.

Les indicateurs à évaluer qui semblaient satisfaire ces instances risquent de poser bientôt problème au niveau national comme au niveau local. Lorsque ce sera le moment de décrire et de présenter ses résultats, chaque structure ira se défendre de manière isolée. De même quid des structures qui,  supposons-le, ne viendraient pas à atteindre les objectifs chiffrés qu’elles sont sensées avoir contribué à définir ? Pour ces structures là, il faudra bien qu’elles continuent de garantir la rémunération de leur personnel. Si nous acceptons ou laissons faire un scénario de ce type,  nous aurions participé à la mise en place d’un système de recrutement des conseillers au projet. Nous serons ainsi au début du démantèlement de la convention collective nationale des Missions  Locales. Toutefois, nous avons maintenant l’habitude d’entendre que ce genre de propos est alarmiste et que ce ne serait qu’un moindre mal.

* L’expression « piou-piou » est de Philippe Labbé. »

Hamid : des méthodes qui ne réussissent pas ?

« J’ai bien apprécié le sujet sur l’insertion socioprofessionnelle des jeunes. Mais je me pose beaucoup de questions sur le sujet. En effet, peut on franchement croire que c’est une bonne méthode ? Moi, je crois qu’il existe beaucoup d’autres paramètres qui entrent en jeu. Le manque de professionnalisme, l’absence totale de savoir-faire et de savoir-faire comportemental, mais aussi de savoir-être. Ces trois « choses » représentent certainement les compétences de quelqu’un. Ajouté à cela le manque d’organisation flagrant de nos jeunes et leur vie totalement à l’écart de la société pour la plupart, cela fait que ces méthodes ne réussissent que très rarement et laissent souvent le jeune en dehors de toute évolution sociale. »

Thierry : presque converti.

« Bonjour, et merci à toi Philippe que je ne connaissais pas il y a trois jours et qui m’a permis de m’immerger dans cette culture des missions locales et de leur réseau, de mieux comprendre ce militantisme, cet état d’esprit, cette riche histoire à laquelle il me tarde encore plus qu’avant de collaborer et de vivre au quotidien dans l’intérêt des jeunes et de leur projets à venir. Presque converti, tu vois, tu as fais un excellent travail. Merci. »

Pictocharentais.

Tiens, juste pour conclure sans trop d’efforts… Rencontrant de nouvelles têtes dans chaque région, montre en main, je peux me faire silencieusement un pari : « ca sera dit avant quinze minutes ». Je gagne à chaque fois. Mais, au fait, que me disent systématiquement mes interlocuteurs avant le quart d’heure fini ? «  Vous savez, ici c’est particulier. » Chacun a donc le sentiment, plus : la certitude, que ici, bien sûr il y a des ponts communs avec là-bas mais, quand même, c’est « particulier ». Dont acte.

Et démonstration par l’interprétation par les pioupious pictocharentais (habitants du Poitou-Charentes) de la Charte de 1990 en s’appuyant sur le Baudet du Poitou. Deux jours auparavant, les pioupious aquitains (id. Aquitaine) avaient choisi la bouteille comme support de leur expression.

Déjà la Charte de 1990 avait été illustrée en betterave par les Picards… que vont imaginer les Lorrains puis les Bas-Normands ? Suspens.

Se lécher les babines…

Le Monde vient de décerner ses prix à cinq doctorants en sciences humaines qui seront publiés par les Presses Universitaires de France. Sous le titre « Eloge du bricolage et du braconnage », un article du quotidien commence par ces mots véritables mises en bouche : « Qui n’a pas vu notre inusable président du jury du prix « Le Monde » de la recherche universitaire en sciences humaines, Edgar Morin, présenter les travaux des lauréats de l’année n’a pas vu la curiosité intellectuelle en action. On dirait le chef d’un restaurant trois étoiles chargé de détecter les jeunes talents, se léchant les babines en décrivant leurs trouvailles, avec cette générosité gourmande de l’esprit pour détecter ce qu’il peut y avoir de nourricier. »

Montée en charge…

Les missions locales connaissent l’Agence du service civique, présidée par Martin Hirsh. Rappelons que celle-ci a publié cinq documents intéressants, que l’on peut considérer comme les référentiels du service civique dans les domaines concernés : sécurité civile, environnement et développement durable, prise en charge des personnes sans abris ou mal logées, éducation à la santé et promotion de la santé, solidarité et prévention de l’isolement. En page 2 du Monde du 10 mars, « 7 607 jeunes font leur service civique ». 5 400 étaient entrés dans ce dispositif en 2010 – l’Agence a été créée le 12 mai 2010 – et 2 207 depuis le début de l’année. 15 000 jeunes devraient être accueillis en 2011, 20 000 en 2012, 25 000 en 2013. Je me demandais, seul dans mon coin, si les missions locales avaient une réflexion commune sur cette problématique du service civique et de leurs jeunes usagers, quelque chose qui soit du registre d’une mutualisation des bonnes pratiques…

Cadeaux pas gratuits.

Cette fois-ci, on ne parlera pas, ou juste un peu pour mettre en bouche, des sujets qui fâchent ou qui dépriment comme, par exemple, « Les profits du CAC 40 frôlent leur record historique » (Le Monde du 5 mars, une page entière), soit 82,5 milliards d’euros en 2010 dont on attend de voir quelle sera la part consacrée à l’investissement et ce qui reviendra aux actionnaires… (1) sachant que ceux-ci ne devraient pas être trop inquiets puisque l’Etat – tonton Cristobal va subventionner l’emploi des « séniors » de plus de quarante-cinq ans : « Les entreprises qui embauchent un demandeur d’emploi âgé de 45 ans et plus en contrat de professionnalisation bénéficieront d’une aide supplémentaire de 2000 euros par contrat. {…} Elle s’ajoutera à l’aide de 2000 euros versée par Pôle emploi pour les contrats de professionnalisation destinée aux salariés âgés de 26 ans et plus. Ces deux aides seront par ailleurs cumulables avec l’exonération de charges sociales applicable aux contrats de professionnalisation pour les demandeurs d’emploi âgés de 45 ans et plus. » (2) Voilà ce que l’on appelle de beaux cadeaux qu’il faudra cependant financer… car, contrairement à l’idée reçue, les cadeaux ne sont pas gratuits (3). Mais, rassurons-nous, tout est prévu puisque « La Cour des comptes préconise une hausse de la TVA » (Le Monde, même date), TVA dont on rappellera qu’elle est un impôt indirect, c’est à dire supporté par tous au même tarif quelles que soient les ressources. Pour l’exprimer différemment, que vous soyez conseiller à la Cour des comptes – bravo ! – ou caissière à mi-temps dans un supermarché – hélas… -, vous payez exactement la même taxe sur votre litre d’essence à la pompe : c’est ce qu’on appelle une égalité de traitement facteur d’accroissement des inégalités de départ.

Oui, enfin, il est à présent disponible… le tout nouveau L’insertion professionnelle et sociale des jeunes ou l’intelligence pratique des missions locales, plus qu’une simple réédition de l’ouvrage publié en 2005 et épuisé depuis quelques mois. Plus que réédition car nous sommes passés de 175 pages en format poche à 220 en format ordinaire, soit 50% de plus… mais il faut reconnaître que, entre 2005 et aujourd’hui, pas mal d’eau a coulé sous les ponts du fleuve – guère tranquille – des missions locales : loi de cohésion sociale, CIVIS, maisons de l’emploi, nouvelle CPO, protocole… Allez, en bonus, un « fantaisie » librement inspirée de Boris Cyrulnik, De chair et d’âme (2006, Odile Jacob), que l’on pourra lire page 174.

Toujours diffusé par les Presses Universitaires de France, cet ouvrage sera dans les bacs des bonnes librairies, selon la formule d’usage, d’ici un mois. D’ici là, le recevront directement les administrateurs de l’UNML, puisque celle-ci a soutenu financièrement cette publication par une aide à l’édition, et également les participants aux sessions « Culture Commune » : rien qu’en mars, d’abord celles et ceux de la région Aquitaine les 8 et 9, puis du Poitou-Charentes les 10 et 11, de Lorraine les 14 et 15,  de Basse Normandie les 17 et 18 mars…  Doit-on le rappeler ? Depuis cinq ans, « Culture commune » est une action nationale prioritaire de la branche des missions locales, totalement prise en charge par le national… et chaque participant reçoit deux ouvrages : la réédition du rapport Schwartz et, précisément, L’insertion professionnelle et sociale des jeunes ou l’intelligence pratique des missions locales.

Par ailleurs, le Blog Memories III. L’insertion sens dessus dessous, guère plus vieux puisqu’il n’est sorti de chez l’imprimeur que depuis trois semaines, est toujours disponible en s’adressant directement à l’éditeur : Apogée 11, rue du Noyer 35000 Rennes 02 99 32 45 95 ou apogée.rennes@wanadoo.fr Si on veut (se) faire plaisir sans attendre, on peut aussi bien sûr directement commander chez l’éditeur L’insertion professionnelle et sociale des jeunes ou l’intelligence pratique des missions locales. Pour les amateurs de dédicaces, la commande peut m’être adressée (toujours pas de droits d’auteur…) via les commentaires de ce blog.

Contre l’anthropocentrisme, pour un co-éco-développement collaboratif.

Pessimisme du présent.

Le fiasco de la diplomatie française, sur lequel il n’est guère utile d’épiloguer tant il est patent et sur-commenté, peut conduire à un pessimisme du présent mais aussi à un optimisme du futur. Le pessimisme du présent s’exprime dans ce titre du Monde du samedi 5 mars : « La Libye se déchire, les Occidentaux hésitent ». Et cela rappellera peut-être à certains une chanson de Jean Ferrat, Maria :

Maria avait deux enfants
Deux garçons dont elle était fière
Et c’était bien la même chair
Et c’était bien le même sang
Ils grandirent sur cette terre
Près de la Méditerranée
Ils grandirent dans la lumière
Entre l’olive et l’oranger
C’est presque au jour de leurs vingt ans
Qu’éclata la guerre civile
On vit l’Espagne rouge de sang
Crier dans un monde immobile…

Les Occidentaux hésitent… certes plus qu’ils ne l’avaient fait lorsque la Libye accéda à la présidence de la commission… des droits de l’homme de l’ONU en 2003 ! Bien, passons, constatons que nous sommes très loin L’espoir de Malraux et des brigades internationales de 1936, et laissons aux politologues et commentateurs attitrés des médias, ceux que Pierre Bourdieu appelaient « les maîtres du monde » (4), le soin d’expliquer les atermoiements, la « RealPolitik », les nécessaires réceptions de dictateurs toute honte bue, tous ces cocktails d’ambassade oubliant que ce n’est pas le baise-main qui fait la tendresse pas plus que les manières entre gens bien nés ne font la connaissance des aspirations populaires. Certes, nos diplomates ne lisaient pas Lettres à un jeune marocain (5) et, aujourd’hui, tout en s’ébaudissant de la révélation d’un idéal démocratique, s’étonnent de n’avoir rien vu venir. Et pour cause… Ah, zut, on avait dit « pas les sujets qui fâchent »…

Optimisme du futur.

L’optimisme du futur c’est peut-être de commencer le réenchantement d’une époque qui n’a plus rien d’épique en imaginant qu’avec tous ces pays en aspiration de démocratie il y a quelque chose à concevoir d’intelligent et d’humain pour et avec une jeunesse qui, d’un bord et de l’autre de la Méditerranée est un « devoir d’avenir »… Et c’est là que l’expertise du quotidien des missions locales pourrait à profit s’exercer. Il ne s’agit pas d’importer des programmes tout ficelés qu’on plaquerait au Caire, à Marrakech, Tunis, Alger ou Tripoli mais ce qu’il est possible d’appeler le « modèle » ou le « concept » des missions locales présente toutes les caractéristiques de plasticité pour être approprié par des territoires culturellement et économiquement contrastés parce que chaque mission est… « locale ».

On sait que les enjeux sont immenses dans ces pays où les 18-30 ans représentent le tiers de la population et où la moitié de ces jeunes hittistes n’a pas de travail (6). Selon une logique d’essaimage et de projet (ascendant, porté par les acteurs locaux…), il serait par exemple possible d’associer les jeunes diplômés et les jeunes non diplômés, les premiers au mieux déclassés et souvent sans emploi comme encadrants, dans des chantiers d’éco-développement, de tourisme durable, c’est à dire d’aménagement des sites existants et de valorisation de nouveaux sites remarquables. Un travail à conduire avec les professionnels du tourisme, des tour operator aux chaines hôtelières qui trouveraient là un argument « publicitaire » à partir de la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE), du « ne pas bronzer idiot »… tout en valorisant un patrimoine paysager et culturel aujourd’hui sérieusement mis à mal pour qui pratique un peu le tourisme dans ces contrées (7). A conduire avec les acteurs de la branche professionnelle, occidentale et maghrébine, mais aussi, parce que la formation est une condition point de passage obligé du développement de ces pays, avec ceux de l’éducation populaire : souvenons-nous des chantiers internationaux de jeunesse conduits par la Ligue de l’enseignement à la fin de la seconde guerre mondiale, des jeunes Français reconstruisant l’Allemagne et des jeunes Allemands faisant de même en France (8). Mobiliser les techniciens des missions locales, les acteurs économiques des deux rives méditerranéennes et les militants de l’éducation populaire – ceux-ci étant bien plus pertinents et adaptés pour préserver la laïcité que les inévitables crispations provoquées par des discours explicites sur « l’héritage chrétien » et subliminaux sur le danger islamiste et les « migrations incontrôlées » (9) – selon le juste principe du « prendre en compte » et non du « prendre en charge », avec un projet « durable » au sens complet du concept (environnement – social – économique), s’appuyant sur l’insertion par l’activité économique… voilà un exemple de ce que quelques utopistes pourraient proposer pour un « éveil citoyen » : « La politique écologique concourt à la politique de civilisation, laquelle concourt à la politique écologique, et l’une et l’autre constituent des voies réformatrices qui se conjuguent nécessairement aux autres voies (dont la réforme de l’éducation, le réforme de la consommation, la réforme de la vie). {…} la Voie doit substituer à l’hégémonie de la quantité l’hégémonie de la qualité, à l’obsession du plus l’obsession du mieux. » (10)

Authenticité de l’hommage.

Utopistes, réellement ? Absolument, comme Bertrand Schwartz dans une partie de la conclusion de son rapport fréquemment oubliée au bénéfice de ce qui lui succède, la création des missions locales : « Un programme de solidarité internationale » (11). Toujours comme Bertrand Schwartz qui concluait Moderniser sans exclure par ces mots : « Attendons-nous que la société devienne invivable pour la majorité pour prendre les mesures qui s’imposent ? Ma conclusion d’aujourd’hui est une réponse : non, je suis, je l’avoue, de plus en plus révolté à la vue de tant d’existences qui se consument. Je ne me résigne pas à la résignation collective. D’où mon utopie ; mais est-ce une utopie ? Certainement, mais quel beau rêve ! Un rêve socialiste, je crois. » (12) Si, de toute évidence, le projet de l’UNML de création d’un institut Bertrand Schwartz doit être encouragé parce qu’il va doter la profession de ce qui lui manque, une cohérence déontologique, un corpus théorique, une innovation s’appuyant sur de la recherche-développement, etc., il me semble que l’hommage le plus authentique et anticorps d’un risque de muséification serait, précisément, une mobilisation citoyenne et professionnelle des acteurs du réseau, dont d’ailleurs certains par leurs origines ont à voir avec l’aspiration démocratique de la jeunesse maghrébine et moyenne-orientale. Bref, une philosophie de l’action et en action. Une philosophie de la liberté, donc de la responsabilité : « Je ne peux me cacher derrière rien, je ne peux esquiver ma responsabilité dans le sens que je donne au monde, à mon existence et à mes gestes », dirait Jean-Paul Sartre.

Tuyaux.

Pour tous les pioupious…

Un appel à projets de la Fondation de France, « Initiatives solidaires, territoires et emplois », pourrait intéresser des missions locales. Plutôt que recopier, voici la page 2 avec les objectifs de cet appel (qualité très médiocre, certes), les initiatives concernées et des exemples, les répondants potentiels dont « Une association, une coopérative et plus généralement un organisme à but non lucratif ou à gestion désintéressée. »

Le reste du document, que l’on peut télécharger sur le site de la fondation, est à consulter avec, en particulier, des critères de sélection (utilité sociale, ancrage territorial, dynamique collective, dimension économique et création d’emplois), la possibilité d’une subvention pluriannuelle, le financement d’un accompagnement externe, etc. Attention ! 1ère date de dépôt des candidatures le 25 mars prochain, 2ème date le 9 septembre.

Exclusivement pour les pioupious qui marchent la tête en bas…

Le fonds d’expérimentation pour la jeunesse vient de faire paraître (22 février) son appel à projets n° 2 spécifique pour l’Outre-Mer avec trois programmes : « Prévention santé : « L’implication des jeunes et de l’ensemble des acteurs locaux dans la prévention santé et l’accès aux soins », « Prévention et lutte contre l’illettrisme » et « L’insertion professionnelle des jeunes par la valorisation des ressources locales, tant culturelles que naturelles ». J’en connais qui pourraient faire des choses… Délai un peu moins contraint : projet déposé en ligne sur le site http://www.experimentationsociale.fr le 24 mai 2011 à minuit… heure métropolitaine !

Copinage.

Anne Le Bissonnais, auteure de l’ouvrage Les missions du possible. Avec et pour les jeunes en parcours d’insertion, paru aux « Panseurs sociaux » chez Apogée et que j’ai eu le plaisir de préfacer, participe à une rencontre – débat au Centre Sèvres Faculté Jésuite de Paris (35 bis rue de Sèvres, dans le VIème) sur le thème « Dynamique territoriale et insertion des jeunes sur le territoire : regards croisés ». Interviendra également Anne Olivier, sociologue du cabinet TessitureS qui a dirigé un ouvrage paru chez L’Harmattan en 2009, L’expérience d’un observatoire de la jeunesse… un peu évoqué ici, quoique cette « expérience » soit médiocrement convaincante… ou, plus exactement, que l’on est face à des échanges de pratiques écrits qui ne justifient pas une édition d’ouvrage. Mais il est vrai que, d’une part,  L’Harmattan c’est le Canada Dry du compte d’auteur et que, d’autre part, toutes les opinions sont dans la nature. Ah oui, c’est le 24 mars à 18h et c’est 20 € pour les non-adhérents de l’APSE (Association des professionnels sociologues en entreprise) et gratuit pour les étudiants et chômeurs. C’est dit.

Claviers.

Bon, un de ces jours il faudra parler de ce déferlement d’articles et de dossiers consacrés à la jeunesse : d’Alternatives économiques de ce mois avec en couverture « Emploi, revenus, logement… Génération galère » à CFDT Magazine qui, après avoir consacré son dossier de novembre 2010 à « Emploi, logement, autonomie. Des jeunes en quête d’avenir », titre dans son numéro de mars 2011 « Emploi des jeunes. Le grand gâchis », dans lequel on pourra lire une interview d’Enrico Riboni, directeur de la mission locale de l’Ardèche méridionale : « Dans un contexte de chômage de masse et de baisse des pensions de retraite, l’appauvrissement des revenus des familles est tel qu’elles ne peuvent plus soutenir les jeunes. Ils doivent choisir entre la voiture et le logement, alors que les deux sont essentiels pour leur insertion professionnelle. » Nous reviendrons donc plus tard sur la signification de tous ces articles, qui semblent s’accorder pour caractériser la jeunesse actuelle par la « galère » (13), car à chaque jour suffit sa peine… et c’est bien le mot adapté tant la question jeunesse renvoie désormais systématiquement à des problèmes critiques. Juste deux données issues d’enquêtes rapportées par Patricia Loncle dans son ouvrage Politiques de jeunesse (2010, Presses Universitaires de Rennes) : seuls 26% des jeunes Français sont d’accord avec l’affirmation « Mon avenir est prometteur », contre 60% pour les Danois, 54% pour les Américains, 43% pour les Chinois, etc. Et, face à l’affirmation « Je suis prêt à payer les impôts nécessaires pour verser les retraites des générations plus âgées », les jeunes Français sont les moins enthousiastes, 11%, le double en Espagne, le triple aux Etats-Unis, le sextuple en Chine. Ca promet.

Comme indiqué avec le périple des sessions « Culture Commune » d’Aquitaine en Lorraine et de Poitou-Charentes en Basse-Normandie, il est plus que probable que ce blog soit, sinon silencieux, du moins peu alimenté durant les deux semaines à venir. Raison de plus pour que vos contributions soient nombreuses. A vos claviers !

(1) Nul besoin d’attendre trop longtemps d’ailleurs, l’investissement (qui crée des emplois) est inversement proportionnel aux profits. Ainsi « Il a été mesuré qu’entre 2000 et 2005, les profits des entreprises du CAC 40 avaient augmenté de 26% alors que leur investissement avait baissé de 41%. Entre 2000 et 2007, la tendance n’a pas changé, les profits des entreprises du CAC 40 ont gagné 97% mais l’investissement a reculé de 23%. » Vincent Drezet, « L’impôt, les riches, la crise et la justice fiscale », Mouvements, octobre-décembre 2010, La Découverte, pp. 46-47.

(2) Nicolas Sarkozy, « Formation et emploi », 1er mars 2011, Bobigny (dossier de presse, p. 14)

(3) Selon l’expression d’Hervé Kempf, L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie, 2011, Seuil, p. 78.

(4) Pierre Bourdieu, Sur la télévision, 1996, Liber.

(5) « La crise que connaît le monde actuellement est aussi une crise morale. Le Maroc a lui aussi été contaminé par cette fièvre de l’argent, de la richesse ostentatoire, du faux et de l’usurpation. Cette faille dans laquelle s’engouffrent les médiocres et les cyniques est grande. Elle nous mine et piétine nos principes. C’est de cette faille, dans cet état de dépravation des valeurs, que l’extrémisme religieux a puisé ses raisons. Il y a aussi la faillite des partis politiques traditionnels qui n’ont pas su parler à la jeunesse… » Tahar Ben Jelloun, « De l’ambition et de la rigueur », in Lettres à un jeune marocain, textes choisis et présentés par Abdellah Taïa, 2009, Seuil, p. 20.

(6) « … hittiste, mot désignant en Algérie les jeunes désœuvrés qui passent le temps le dos collé contre un mur. » Lire « La grande déprime de la jeunesse algérienne », Alternatives économiques, mars 2011, p. 19.

(7) Parlons franc : la dégradation des sites touristiques par le manque d’entretien et, surtout, par le déficit de formation des populations locales est tout simplement une façon pour ces pays, dont les revenus du tourisme représentent une part conséquente du budget national, de scier la branche sur laquelle ils reposent. Inévitablement, sans une action énergique et de grande ampleur, les lieux de destination touristique changeront… Les amoureux d’Essaouira, le Saint-Malo marocain, feraient bien de s’écarter de la plage – qui bénéficie pourtant d’un label de propreté – pour faire le tour de la citadelle par les rochers… et constater le déversement des égouts directement dans la mer à cent ou deux cents mètres de la baignade. De même, pour accéder aux nombreuses plages à côté de Casablanca, il vaut mieux être solidement équipé de chaussures montantes et ne pas trop regarder par terre.

(8) « Nous vivons dans une société mondiale. C’est une réalité incontournable. La mondialisation s’accélère, avec ses conséquences, tant à l’échelle internationale que locale. Désormais, le niveau local et le niveau global sont interdépendants et indissociables.  Dans cette logique, il nous faut multiplier les possibilités d’échanges et de développement des coopérations internationales comme autant de chances objectives de mieux comprendre le monde qui nous entoure et de transformer cette mondialisation. » CEMEA in L’éducation populaire : pour un engagement solidaire, ouvrage collectif coordonné par le Conseil Général de Loire-Atlantique, 2009, éditions du Temps, p. 107.

(9) Discours de Nicolas Sarkozy le 3 mars à la cathédrale du Puy-en-Velay dont on rappellera qu’elle est un point de départ du pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. « Nicolas Sarkozy, qui avait déjà visité la basilique de Vézelay en octobre 2010, s’est vu confier un bâton de pèlerin, « peut-être pour que je sois à mon tour le pèlerin de cette Europe qui puise si profondément ses racines dans l’histoire. » La prochaine étape devrait se dérouler à Rome, le 1er mai, pour la béatification de Jean Paul II. » (Le Monde, 5 mars 2011). Rappelons que le 1er mai est (en principe) la fête du travail en mémoire d’une grève aux abattoirs de Chicago sévèrement réprimée…

(10) Edgar Morin, La Voie. Pour l’avenir de l’humanité, 2011, Fayard, p. 93.

(11) Bertrand Schwartz, Rapport sur l’insertion professionnelle et sociale des jeunes, {1981} réédition 2007, Apogée, pp. 135-138.

(12) Bertrand Schwartz, Moderniser sans exclure, {1994} réédition 1997, La Découverte, p. 247.

(13) Pour parvenir à la « génération galère », on est parti de la génération des baby-boomers (devenus aujourd’hui papy-crashers), à laquelle succéda la « génération X » exposée au chômage au début des années 1980, qui céda sa place à la « génération Y » marquée par la précarité, avant la génération des « baby-losers » (Keeley G., « After the Boomers, Meet the Children Dubbed « Baby Losers », The Observer, 11 mai 2008). Lire Patricia Vendramin, « Connivences et dissonances entre générations au travail », (sous la direction de) Jacques Hamel et alii…, La jeunesse n’est plus ce qu’elle était, 2010, Presses Universitaires de Rennes, pp. 330-33

Pas moyen de bouquiner tranquille !

Bon, décidément on ne peut pas rester un peu tranquille à feuilleter un bon livre. Celui d’Alexandra Bidet avait un titre alléchant, L’engagement dans le travail. Qu’est-ce que le vrai boulot ? (2011, PUF), mais, après une centaine de pages, l’épuisement survient ; on va alors à la conclusion page 351… mais la révélation n’est pas là. Autre ouvrage, La nouvelle économie des territoires de Jean Ollivro, un professeur de Sciences Po’ Rennes qui n’en est pas à sa première publication. Celle-ci  – idem, déjà les cinquante première pages – vous tient par contre en haleine… et ce n’est pas parce que l’éditeur est Apogée, le même que celui du tout nouveau L’insertion professionnelle et sociale des jeunes… ou l’intelligence pratique des missions locales, édition dite « refondue », c’est à dire de 175 pages à 221 et d’un format poche à un format standard de livre. J’y reviendrai puisque, paraît-il, on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Alzheimer.

Bref, on ne peut pas lire en toute sérénité – et c’est dommage de pâlir, comme dirait mon voisin, un gai luron qu’on invite aux mariages – parce que là-haut ça s’agite… en l’occurrence avec un dossier de presse de quinze pages, « Formation et Emploi ». On se dit qu’ « on ne peut pas ne pas… » et que, toutes affaires cessantes, il faut s’y plonger. Ce dossier reprend  les propositions… non : les décisions du Président annoncées sur le campus des Métiers et de l’Entreprise de Bobigny ce 1er mars à la suite d’une « réunion des acteurs de la politique de l’emploi »… parmi lesquels on chercherait en vain les missions locales. L’exploit de ce document en quatre chapitres – « L’emploi des jeunes » de la page 4 à 11, « Demandeurs d’emploi de longue durée » page 12, « « La formation des demandeurs d’emploi » page 13 et « Sécuriser les parcours professionnels tout au long de la vie » pages 14 et 1 – est de parvenir à ne pas citer une seule fois les missions locales, ni explicitement, ni subrepticement avec la plus discrète allégorie. Ceci alors même que l’emploi des jeunes occupe, comme on peut le constater, 90% du discours. Et l’article 13 de la loi de cohésion sociale ? Oublié. Il est grand temps de mettre en œuvre le grand chantier Alzheimer.

Damas.

Bien qu’en est-il de cette communication présidentielle ? Pour commencer et logiquement, un plaidoyer pour l’alternance qui « constitue un véritable « passeport pour l’emploi » pour les jeunes ». Subséquemment, « de nouveaux outils vont être mis en place et des aides exceptionnelles mobilisées » sous la houlette des inoxydables « sous préfets {qui} seront chargés, sur leurs bassins d’emploi, de mobiliser l’ensemble des acteurs – service public de l’emploi, chefs d’entreprises, organismes de formation etc. – afin de rapprocher les besoins des entreprises et des demandeurs d’emploi. Des objectifs de résultats seront fixés et un état des lieux des résultats obtenus sera établi régulièrement. » Que, quelques décennies après l’éducation permanente voire plus de deux siècles après Condorcet et l’éducation populaire, N.S. découvre sur son chemin de Damas que l’alternance est un quasi point de passage obligé d’une conception intelligente de la formation professionnelle des jeunes… personne ne s’en plaindra. Qu’il « oublie » sur ce chemin de vérité foudre ou révélée les missions locales pose cependant plus que question alors que celles-ci sont les filles de cette éducation permanente et que leur fondateur écrivait en 1978 – trois ans avant le rapport – : « Et si l’on admet enfin que la situation actuelle n’est pas momentanée, n’est pas une détérioration provisoire, mais une situation de transition vers une société différente, où seraient supprimés les emplois aliénants, où l’éducation permanente ne serait pas un simple remède aux déficiences des systèmes économiques et sociaux, où, en d’autres termes, elle ne serait pas détournée de ses fins propres, alors les raisons qui militent en faveur de l’idée que l’éducation permanente peut être transformatrice et libératrice conduisent à proposer de nouveaux projets politiques. {…) définir un projet de structuration d’une politique de l’éducation permanente, un projet au terme duquel l’éducation permanente soit la force déterminante, et non plus la force détournée. » (1)

Des mesures…

Le plus copieux des chapitres, celui de « L’emploi des jeunes », égrène ainsi les décisions :

Une modulation des pénalités… « En matière d’alternance, les entreprises seront incitées à recruter au travers de nouvelles aides à l’embauche et par l’instauration d’un dispositif de bonus-malus pour celles de plus de 250 salariés. » Rappelons qu’aujourd’hui les entreprises de 250 salariés et plus paient une pénalité (la contribution supplémentaire à l’apprentissage, CSA), 0,1% de leur masse salariale, si elles comptent moins de 3% de jeunes en alternance. Désormais, ce taux sera porté à 4% et la CSA sera modulée selon l’effort de l’entreprise : plus l’effort approchera les 4%, moins celle-ci sera élevée. Une mesure équitable.

Deuxième mesure, exonération : « Une exonération totale de charges sociales pendant 6 mois pour toutes les entreprises de moins de 250 salariés qui embauchent un jeune en alternance supplémentaire.», c’est-à-dire contrats d’apprentissage ou de professionnalisation. Comme on l’écrivait dans le dernier article, voilà exactement le message inverse qu’il faudrait adresser aux employeurs si l’on était convaincu que l’embauche des jeunes était un investissement. C’est donc bien un coût. Le métier qui nécessitait la transmission s’est dissous dans l’emploi pour qui ne compte que la productivité. Il sera toujours temps à l’occasion, si possible avec les trémolos seyant bien à la nostalgie, de pleurer sur la fin de la valeur travail et, probablement, ceux qui auront conduit le corbillard seront les mêmes qui pleureront. Ou feront semblant.

Troisième mesure, 500 millions pour les CFA : 250 millions d’euros pour le « financement de 50 projets de développement de l’appareil de formation, visant à soutenir la création, l’extension ou la reconversion de centres et organismes de formation accueillant les jeunes travailleurs en alternance, en privilégiant les projets axés sur les métiers de demain. » Et la même somme consacrée « à la création de 15 000 places supplémentaires ou la consolidation de solutions d’hébergement en direction des jeunes. » Rien à redire sur le fléchage de ces crédits, reste à apprécier l’estimation de leur volume.

Quatrième mesure, l’appel aux régions : « L’augmentation quantitative et qualitative de l’apprentissage nécessite une nouvelle génération de contrats d’objectifs et de moyens (COM apprentissage) conclus dans chaque région par le préfet de région et le président du conseil régional pour la période 2011-2015. » « L’Etat s’engagera à parité avec les Régions l’Etat : pour un euro mis par l’Etat, les Régions devront mettre aussi un euro. L’engagement de l’Etat est par an de plus de 300 millions d’euros. » Il restera à vérifier la solidité de cette promesse car, d’expérience, nombre d’ « engagements » – croix de feu – croix de fer – se sont soldés de désengagements. D’autant plus que, entre 2011 et 2015, il y a 2012.

Cinquième mesure, sous le titre « Simplifier les procédures »… on trouve « simplifier les conditions requises pour devenir maître d’apprentissage » (abaisser le seuil d’ancienneté requise), « assouplir et adapter les conditions pour enchaîner deux contrats de professionnalisation à durée déterminée lorsque le deuxième contrat permet d’acquérir une qualification supérieure reconnue », permettre « de signer un contrat en alternance avec deux employeurs distincts pour les saisonniers » et l’objectif auquel on ne peut que souscrire de « valoriser le statut des apprentis » particulièrement en leur permettant « d’accéder aux prestations offertes aux étudiants de l’enseignement supérieur comme l’accès aux résidences universitaires, l’accès aux meilleurs tarifs de restauration (CROUS) et à des réductions étudiantes (loisirs, culture, transport). »

Sixième mesure, la prospection : trois cents « développeurs de l’apprentissage » issus des réseaux consulaires vont promouvoir l’apprentissage auprès des jeunes (sans s’adresser aux missions locales ?) et des entreprises, « notamment celles qui n’ont pas habituellement recours à l’apprentissage ». Observons ce qui se passe sur les terrains avec les équipes emploi dédiées qui, déjà, promeuvent l’apprentissage ou avec les dispositifs qui, également déjà, associent sur le même objectif chambres consulaires, branches professionnelles, missions locales et agences de Pôle emploi. Et posons l’hypothèse que, une nouvelle fois, le risque est celui de la superposition, des multiples partenariats qui s’agitent en mouvement brownien pour la très ordinaire raison que, pour être efficace, une stratégie de territoire doit être bien plus « territoriale » – partir des acteurs – que « territorialisée » – déclinée de haut en bas.

Rocky 1, 2, 3….

Le pompon revient au dernier paragraphe de ce chapitre sur l’emploi des jeunes avec – eh oui – « Le contrat d’autonomie » : « La situation de l’emploi des jeunes dans les quartiers de la politique de la ville justifie la poursuite d’une prestation d’accompagnement dédiée à ce public au moyen d’un contrat d’autonomie rénové » et «  Ce dispositif a montré l’efficacité d’un accompagnement intensif et personnalisé… » Naïvement, on ne se refait pas, on croyait s’en être débarrassé ne serait-ce qu’avec le départ de Fadela Amara, non à Pôle emploi comme elle l’avait annoncé mais comme Inspectrice générale des affaires sociale (8 000 € nets mensuels), mais non, le revoici ! Le contrat d’autonomie c’est comme Rocky Balboa, il y a le 1, le 2, le 3, etc. Plutôt que de répéter par exemple ce qu’en dit l’UNML par la voix de son président Jean-Patrick Gille s’adressant à Xavier Bertrand (« L’annonce, le 18 février dernier, par le Comité Interministériel des Villes, auquel vous avez participé, de la relance de 7 000 contrats d’autonomie supplémentaires a plongé le réseau des Missions Locales dans l’incompréhension au motif que les bilans effectués sur ce dispositif ne sont pas positifs et qu’il est extrêmement coûteux (évalué à environ 40 millions d’euros) », Info UNML n° 20, 28 février-6 mars 2011), laissons à l’ami Michel Abhervé le soin de nous régaler de son analyse. Elle ne saurait tarder, c’est certain. Notons cependant que le ministère vient de publier DARES Analyses (n° 013 de février 2011) consacré… au contrat d’autonomie. Soit huit pages issues d’une étude monographique, ce qui n’empêche pas de rappeler quelques données nationales telles que, par exemple, « Entre juillet 2008, date de l’entrée en vigueur du dispositif, et mars 2010, environ 24 800 jeunes ont signé un contrat d’autonomie en France métropolitaine », « Le portefeuille de jeunes par conseiller est limité (entre 30 et 40) », « La bourse de 300 euros par mois versée aux signataires durant la phase d’accompagnement est souvent perçue comme un facteur d’attractivité. »… Les seules données qui n’apparaissent pas dans ce document, c’est quand même extraordinaire, sont les résultats ! Autrement dit, d’un côté on serine, on répète, on redondance, on rabâche l’efficacité ou, plus exactement, la « performance », souvent agrémentée d’ « efficience »… mais, de l’autre côté, on oublie ces mantras…

Idéo-logique.

Cette onction présidentielle du contrat d’autonomie, vent debout contre les multiples expertises, est en quelque sorte la cerise sur le gâteau, la démonstration d’une stricte « idéo-logique », c’est à dire apportant des réponses à des questions qui n’ont pas été entendues. Une sacrée cerise à 40 millions d’euros alors que le réseau en perd 51 millions avec l’abandon du plan de relance.

Coup de vieux.

On pourrait poursuivre, par exemple en notant que, dans la mesure où « les entreprises qui embauchent un demandeur d’emploi âgé de 45 ans et plus en contrat de professionnalisation bénéficieront d’une aide supplémentaire de 2000 euros par contrat », le palier des séniors – dont l’expérience est donc, au même titre que l’inexpérience des jeunes, considérée comme un surcoût – vient de perdre cinq ans, ce qui fait quand même un coup de vieux, mais il est temps de s’accorder le temps, sinon de la tranquillité, du moins de la réflexion. Justement, sous les yeux, La nouvelle économie des territoires

(1) Bertrand Schwartz, Education permanente, Conseil de la coopération culturelle, Conseil de l’Europe, Strasbourg, 1978 (document photocopié).