Archives de mars, 2010

Dans Le Monde des dimanche et lundi 21 et 22 mars, une tribune cosignée par Guy Coq (président de l’association des amis d’Emmanuel Mounier – 1), Jacques Delors (qu’on ne présente plus… encore qu’il y a deux jours quelques – jeunes – conseillères en formation s’étonnaient d’apprendre qu’il était le papa de Martine Aubry !) et Jacques Le Goff (universitaire brestois), « Penser notre crise avec Emmanuel Mounier. Son catholicisme reste plus actuel que jamais ».

Voie de gauche.

Ah, cet Emmanuel Mounier, sa revue Esprit, son personnalisme ! Tout un courant étonnamment assez peu connu des piou-piou alors qu’il a irrigué  les élites intellectuelles, politiques, syndicales et associatives, le social dont l’éducation populaire et, bien sûr, l’origine des missions locales… Dans un de ses ouvrages, précisément Le personnalisme (2), Mounier lui-même définissait le personnalisme : « « Nous appelons « personnalisme » toute doctrine, toute civilisation affirmant le primat de la personne humaine sur les nécessités matérielles et sur les appareils collectifs qui soutiennent son développement. » Que décrypter ? La troisième voie, celle qu’on peut appeler le réformisme de la social-démocratie et qui refuse deux alternatives classiquement antagonistes : le communisme, ici exprimé par « les appareils collectifs », et le capitalisme illustré par « les nécessités matérielles ». Les missions locales, plus généralement le champ de l’insertion, s’inscrivent dans cette perspective réformiste, combinant dans un perpétuel déséquilibre, une dialogique, leur inscription et reconnaissance institutionnelles avec, au moins en théorie, un « devoir d’innovation » (Charte de 1990) qui part du constat que l’existant est insatisfaisant, sinon inacceptable. Ce réformisme leur a d’ailleurs valu nombre de charges critiques sur le thème foulcaldien de la « société de contrôle » (insérer et punir, pourrait-on paraphraser) et sur celui, bourdieusien, des « nouvelles formes d’encadrement » avec, par exemple, l’article de Gérard Mauger – souvent repris par des sociologues s’intéressant à l’insertion (3) – « Précarisation et nouvelles formes d’encadrement des classes populaires » (4). 

Emmanuel Schwartz et Bertrand Mounier…

Lorsqu’on relit Schwartz, de toute évidence le personnalisme y est présent et plus : le primat de la personne humaine, c’est partir du jeune. Et, lorsque Mounier invite à susciter « une société de personnes », il avance une série d’actes originaux qu’aucun conseiller de mission locale réfuterait – « … se décentrer pour devenir disponible à autrui… Comprendre. Cesser de me placer de mon propre point de vue pour me situer au point de vue d’autrui… » – même si d’autres actes appelleraient quelque réserve telles que – c’est ici le premier terme du « catholicisme social » qui prime – la compassion (« Prendre sur soi, assumer le destin, la peine, la joie, la tâche d’autrui… ») ou « une économie du don » à laquelle serait probablement préférée une économie du contrat (5). Dans son chapitre VII, « L’engagement », Mounier écrit « qui ne fait pas de politique fait passivement la politique du pouvoir établi » (6) quand Bertrand Schwartz écrit dans Moderniser sans exclure « Mon propos sera donc également politique. Parce que traiter de la formation, de l’insertion, de l’emploi, de l’organisation du travail, et préconiser des actions en la matière, n’est ni anodin, ni neutre. Toute innovation sociale est politique. défendant des valeurs humaines et sociales, je préconiserai, aussi, une certaine politique. » (7) Lorsque Mounier écrit « Je traite autrui comme un objet quand je le traite comme un absent, comme un répertoire de renseignements à mon usage {…}. Le traiter comme un sujet, comme un être présent, c’est reconnaître que je ne peux le définir, le classer, qu’il est inépuisable, gonflé d’espoirs, et qu’il dispose seul de ces espoirs : c’est lui faire crédit. » (8), on entend Schwartz en écho : « … j’ai admis comme premier postulat que si l’on fait confiance aux gens, si on croit en eux, si on les met en situation d’apprendre par eux-mêmes, alors presque tout est possible, ils peuvent apprendre beaucoup, et vite. » (9) et « Ah, ce regard ! Ce regard des parents sur leurs enfants, des professeurs sur leurs élèves, des chefs d’entreprise sur leurs ouvriers ! Changez vos regards ce soir ! Sauf ceux qui ont déjà un bon regard. » (10)

Demi et vrai biens.

Les auteurs de l’article du Monde plaident pour une « spiritualité », comprise comme une anthropologie et non une religion, pour une remise en ordre des besoins, dans le bon sens, et pour un renversement de la hiérarchie entre le social et l’économique : « Quels sont les besoins humains dont la satisfaction contribue à la réalisation de notre « vocation » dans une perspective d’accomplissement ? » Plus en amont, on pense à Spinoza qui parlait de « demi-biens », c’est-à-dire des désirs de richesse, de reconnaissance sociale, de pouvoir… autant de désirs qui ne peuvent que croître, leur satisfaction appelant immédiatement une insatisfaction, et qui obèrent (au même titre que le « divertissement » pascalien) ce qu’est le « vrai bien », c’est-à-dire le bonheur, un bien ultime car, si l’on peut souhaiter être riche pour être heureux, on ne souhaite pas être heureux pour être riche. Le bonheur est-il à l’ordre du jour du projet d’insertion ou serait-il trop révolutionnaire pour qu’on lui préfère le réformisme des demi-biens ?

Quoique guère nouveau (mais, après tout, pourquoi cela devrait-il l’être ?), tout cela est bien évidemment juste… avec une réserve sur la filiation d’Emmanuel Mounier à Jean Baudrillard, figure du mouvement du 22 mars (pour le moins révolutionnaire et à la base des évènements de 68), y compris en la faisant précéder de « même »… Cependant, entre le Baudrillard du Système des objets (1968) et de La société de consommation (1970) des années soixante et celui du XXIè siècle, considérons sans doute une évolution… qui peut s’illustrer par l’adage de ce blog, « Vivre en intelligence avec le système et en révolte contre ses conséquences » (Cool Memories IV, 2000), ce qui pourrait être un juste résumé d’une philosophie réformiste. On peut être également (un peu) circonspect de cette autre association où apparaît Ivan Illich qui avait une forte proximité avec André Gorz… qu’on ne situerait pas spontanément dans ce courant social-démocrate quoique, certes, des ponts existent, par exemple avec l’excellente revue Partage et le Mouvement national des chômeurs et précaires (MNCP – 11) mais également avec le Centre des jeunes dirigeants (CJD – 12). Mais il est vrai que, de Mounier à Illich, Gorz, Baudrillard et, cité par les auteurs de l’article, à Jacques Ellul, le thème de la dénonciation de la société de consommation et pour les quatre derniers celui, corollaire, de l’écologie politique – pour laquelle Edgar Morin aurait pu être cité – 13 – constituent une culture commune… sans même parler du christianisme : Illich fût prêtre, Ellul était théologien protestant… Morin, certes, est athée.

Penser à l’envers…

En toute logique réformiste, les propos des auteurs – dont l’un fût président de la Commission européenne et, de ce fait, en position de décideur politique au plus haut niveau alors qu’il constate dans l’article « l’abdication du politique au niveau national et international » – fondent leur pertinence sur la conviction et sur l’éducation. Reste que l’on peut s’interroger sur la capacité du réformisme à renverser aussi radicalement l’évolution de l’histoire (ce n’est d’ailleurs ni son postulat, ni sa méthode), c’est-à-dire ce grand mouvement chaotique surdéterminé par l’économie, échappant de facto aux décisions humaines, car ce projet humaniste est au cœur d’une contradiction : comment changer de paradigme sans rupture ou peut-on aller à la racine sans radicalité, donc sans conflit ? Il est de coutume de parler de « tension » plutôt que de « conflit », ce qui peut apparaître comme une euphémisation. André Gorz, dans Misères du présent, Richesse du possible, nous dit « La politique est l’espace spécifique de la tension, toujours conflictuelle, entre les pôles opposés de la communauté et de la société. {…} La capacité qu’a une société de changer, d’évoluer, d’agir sur elle-même résulte de la tension entre ces deux pôles et de la rétroaction perpétuelle de l’un sur l’autre. Tout ce qui tend à effacer leur opposition étouffe le débat, les conflits et la réflexion politiques et fait basculer la société soit vers un étatisme bureaucratique et autoritaire de plus en plus figé, soit vers l’étouffant conformisme unanimiste des sociétés intégristes ou national-communautaires. » (14) Dans le même ouvrage, Gorz écrit « Il est temps de penser à l’envers : de définir les changements à réaliser en partant du but ultime à atteindre et non les buts en partant des moyens disponibles, des replâtrages immédiatement réalisables. » (15). Et l’auteur, comme proposition, d’indiquer « sortir de la société salariale ». Est-ce possible ? C’est, en tout cas, bien loin de l’entreprise de « moralisation du capitalisme », bien évidemment un attrape-gogo, et cela semble difficile par le simple louvoiement entre le marché et la régulation étatique, présentée comme une tension mais qui pourrait l’être aussi comme une compromission permanente, un système de concessions et de déséquilibres. Or on sait qu’à force de faire des concessions, on parvient à en avoir une… à perpétuité. Comment maintenir, peut-être même réinsuffler, un engagement militant dans un cadre conventionnel et institutionnel ? Comment lutter contre la désinsertion et le précariat alors que, manifestement et pour reprendre les termes de Robert Castel, « ces situations se sont installées et que le provisoire est devenu un régime de croisière » (16) ou peut-on être animé par un objectif de justice sociale, non réductible à l’hypothétique « égalité des chances », dès lors que l’on le sait inatteignable, logé en Utopie ? A moins qu’il faille se résigner et faire sienne cette phrase d’Howard S. Becker (qui m’avait glacé lorsque je l’avais lue il y a vingt-cinq ans) : « En fait, on peut considérer l’histoire normale des individus dans notre société (et probablement dans toute société) comme une série d’engagements de plus en plus nombreux et profonds envers les normes et les institutions conventionnelles. » (17)

Mais il est temps de vous livrer l’article in extenso, que chacun se forge son opinion.

« Penser notre crise avec Emmanuel Mounier », par G. Coq, J. Delors et J. Le Goff

« Michel Serres compare la crise actuelle à « une faille géante au niveau des plaques basses qui se meuvent lentement et cassent tout à coup dans les abysses tectoniques invisibles » (18). Ce serait, dit-il, une erreur d’en localiser l’épicentre en surface, dans le « visible » financier et économique. Il se situe plus profond, dans le choix des valeurs d’orientation constituant l’ethos d’un type de société, dans le contresens de « croire qu’une société ne vit que de pain et de jeux, d’économie et de spectacle, de pouvoir d’achat et de médias ». Une option aussi indigente expose fatalement à l’embardée majeure.

En lisant Michel Serres, on pense à Emmanuel Mounier, le fondateur de la revue Esprit, prématurément disparu à 45 ans, le 22 mars 1950. Face à la « grande crise », il se livre à une analyse spectrale du désordre économique avec un même souci d’en scruter les causes profondes relevant, à ses yeux, de l’ordre du « spirituel ».

Sans connotation religieuse explicite, ce mot désigne l’ensemble des choix anthropologiques au fondement d’une société. Il répond à la question désormais perdue de vue : quel type d’existence individuelle et collective voulons-nous, qui ne s’enferme pas dans la vaine poursuite d’un « bonheur » ramené à la maximisation du plaisir, de la puissance, de l’argent, du corps ou du confort ? D’où vient que les conditions d’accès au bien-être se soient muées en fins tyranniques ?

Un discours de « belle âme », dira-t-on, indifférent au drame de ceux qui se débattent avec les difficultés de l’existence ! Pas du tout. « Ne méprisent généralement l’économique que ceux qu’a cessé de harceler la névrose du pain quotidien, rappelle Mounier. Un tour de banlieue serait préférable, pour les convaincre, à des arguments. » Mais c’est pour aussitôt ajouter : « Il n’en résulte pas que les valeurs économiques soient supérieures aux autres : le primat de l’économique est un désordre historique dont il faut sortir. »

Et ce « désordre établi » résulte, à ses yeux, d’une erreur initiale sur l’homme, d’une terrible subversion dont il repère trois manifestations pathologiques.

1. L’autisme du marché qui, sous couvert de pseudo-neutralité morale, s’est érigé en timonier de la société par usurpation des fonctions de gouvernance. S’il lui revenait de contribuer à l’ajustement des flux, pourquoi donc ce moteur par nature aveugle s’est-il arrogé la conduite des affaires humaines, sinon par l’abdication du politique au niveau national et international et par la démission de la société ? Devenue bateau ivre, il ne faut pas s’étonner que « l’économie capitaliste tende à s’organiser tout entière, en dehors de la personne, sur une fin quantitative, impersonnelle et exclusive ».

Privé d’une direction raisonnée et de refroidissement par le social, l’écologique, le culturel, l’éthique, c’est tout naturellement que ce moteur en est venu à s’ériger en instance suprême de sens au prix d’un non-sens ravageur hypothéquant désormais l’avenir même de la planète. « L’homme contemporain se croit absurde. Il n’est peut-être qu’insensé. »

2. Rien de plus révélateur du dérèglement que la tendance si générale à évacuer toute interrogation sur ce que Mounier nommait l’ « ordre des besoins », sur le contenu de la richesse. Quels sont les besoins humains dont la satisfaction contribue à la réalisation de notre « vocation » dans une perspective d’accomplissement ?

Drôle de question, dira-t-on ! En démocratie, ne revient-il pas à chacun de savoir où est son « bonheur » ? Et de quel droit une société s’attribuerait-elle compétence en un domaine qui relève de la libre disposition de chaque citoyen ? On a vu ce que cela donnait dans les régimes qui prétendaient imposer une nouvelle hiérarchie des besoins réputée accordée à un projet libérateur !

Il ne s’agit pas de cela. Le souci de Mounier, comme plus tard celui de Jacques Ellul, d’Ivan Illich ou même de Jean Baudrillard, visait à briser la torpeur quiète qui nous fait prendre pour choix « libre » ce qui n’est, en réalité, qu’une normalité imposée par une mécanique folle jouant sur le double registre de la séduction et de la culpabilité. Et cela au prix d’une course échevelée à des satisfactions toujours plus factices, et au prix de l’oubli des besoins hors marché, hors rapports monétaires : l’attention, la disponibilité, la qualité des relations interindividuelles et sociales, la présence et l’engagement dans la cité, autant de valeurs échappant à l’ordre du quantifiable et touchant à l’essentiel.

La force de la réflexion du fondateur d’Esprit tient à sa capacité d’ébranlement et de dégrisement pour s’arracher au rêve éveillé générateur d’inquiétude, de tension stérile, d’indisponibilité à autrui comme à soi-même, bref à l’aliénation, pour reprendre pied sur le granit de l’indispensable, sur le noyau dur de la personne où le « spirituel », véritable « infrastructure », dit-il, a son lieu. Sans point de vue extérieur au système, rien n’est possible.

3. C’est aussi la condition de libération vis-à-vis du travail. D’où vient en effet le maintien de son emprise anormalement intense sur la société sinon, pour une part essentielle, de la spirale constamment ascendante des besoins et désirs infinis ? « Travailler plus pour gagner plus » en est la maxime. Mais à quoi bon tout cela lorsque le niveau de vie atteint est satisfaisant ? « A quoi ça sert ? » disait Jacques Ellul. C’est tout le problème non de la frugalité, mais de la modération des désirs matériels au-delà d’un certain seuil. Mounier indiquait la direction. « Régler la consommation sur une éthique des besoins humains replacée dans la perspective totale de la personne. »

Ces propos datent de 1936. Leur pertinence n’a probablement jamais été aussi forte. »

Voilà, c’était une promenade philosophique de hasard (peut-être hasardeuse), au détour d’un article en feuilletant la presse. Alléché par son titre et le fait que cela se fondait sur une expérimentation de mission locale que dirigeait Anne Le Bissonnais qui a publié Les missions du possible, je comptais également parler de L’expérience d’un observatoire de la jeunesse, paru en 2009 chez L’Harmattan (direction d’Anne Olivier) mais j’avoue avoir été déçu : ce n’est pas un ouvrage mais un rapport, comme il en existe des centaines, publié par une maison d’édition où l’on trouve de tout, du bon et du moins bon, tout simplement parce que, même si cela n’est pas dit, c’est de l’édition à compte d’auteur. Il suffit de fournir le manuscrit prêt à être imprimé et de s’engager à en acheter suffisamment d’exemplaires pour que L’Harmattan y trouve son intérêt. Job et non métier d’éditeur. Je ne sais donc si j’y consacrerai quelques lignes, partagé entre une – pourtant – nécessaire critique, le respect des acteurs locaux pour lesquels, sans doute, l’expérience est positive, et tout l’intérêt, et même l’enjeu, d’un observatoire territorial des jeunesses. On verra…

(1) www.emmanuel-mounier.com/

(2) {1949} 2005, 17ème édition, PUF, « Que sais-je ? »

(3) Pour Xavier Zunigo, dès la page 17 de sa thèse, La gestion publique du chômage des jeunes de milieux populaires (2007, EHESS, direction Gérard Mauger) ; pour Jean-Christophe Chanterelle, dans son mémoire de master 2 à Lille 3, Le métier de conseiller en mission locale : d’une socio-histoire à une monographie de l’accompagnement (2009, Lille 3, direction Danilo Martuccelli)

(4) Gérard Mauger, « Précarisation et nouvelles formes d’encadrement des classes populaires », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 136-137, mars 2001, pp. 3-4. Et aussi du même auteur, dans le même numéro d’ARSS, « Les politiques d’insertion. Une contribution paradoxale à la déstabilisation du marché du travail. » pp. 5-14.

(5) Emmanuel Mounier, op. cit., p. 35.

(6) id. p. 102.

(7) Bertrand Schwartz, Moderniser sans exclure {1994}, 1997, La Découverte & Syros, p. 9.

(8) Emmanuel Mounier, op. cit., p. 36.

(9) Bertrand Schwartz, op. cit., p. 15.

(10) Bertrand Schwartz, « La formation : une invitation permanente », Parcours, Les Cahiers du GREP Midi-Pyrénées n°9/10, 1994, p. 19.

(11) Le Mouvement National des Chômeurs et Précaires, né en 1986, est l’héritier du premier syndicat des chômeurs, créé par Maurice Pagat en 1981. Celui-ci, décédé il y a peu de temps, fût le fondateur de la revue Partage. Dans son numéro 197 d’octobre 200, Maurice Pagat rendait hommage à André Gorz, qui s’était suicidé avec sa compagne Dorine, « Notre Ami André Gorz ». On peut lire le très beau livre Lettre à D. Histoire d’un amour (2006, Galilée) qui commence ainsi : « Tu vas avoir quatre-vingt deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien. » Sur ce blog, « André Gorz, un penseur pour le XXIè siècle » (21 avril 2009)

(12) Par exemple concernant la réduction du temps de travail.

(13) Edgar Morin dont la proximité avec Jean Baudrillard est plus patente qu’entre ce dernier et Mounier… et pas exclusivement parce qu’ils ont corédigé en 2003 La Violence du monde (éd. du Félin). On peut également lire sur ce blog  «L’écologie politique pour penser l’insertion » (15 juin 2009).

(14) André Gorz, Misères du présent, Richesse du possible, 1997, Galilée, p. 197.

(15) id. p. 119.

(16) Robert Castel, La montée des incertitudes, 2009, Seuil, « La couleur des idées », p. 345. Dans ce même ouvrage, Castel tire un trait sur l’option révolutionnaire et, subséquemment, aboutit à l’option réformiste (ou social-démocrate)… sans pour autant apporter de réponse à sa contradiction intrinsèque : « Mais si cette éventualité d’une révolution radicale et globale n’est plus crédible – et pour qui l’est-elle réellement aujourd’hui en dehors de postures verbales ? -, il se pourrait que l’option révolutionnaire soit devenue la position de repli pour éviter la question fondamentale : comment vivre avec le marché en continuant de faire société avec ses semblables, comment faire coexister la présence insistante du marché et la cohésion sociale ? » (p. 291) et « S’il est vrai que la version la plus flamboyante et la plus héroïque de la critique du capitalisme, l’alternative révolutionnaire, s’est retirée de notre histoire, du moins dans le présent et dans un avenir prévisible, un réformisme résolu représente aujourd’hui l’orientation la plus avancée si on ne renonce pas à la volonté de lutter pour une société plus juste {P.L. ce qui n’est pas synonyme de « société juste »}. Et si les chances qu’il l’emporte sur un réformisme libéral sont loin d’être assurées, son objectif au moins est clair : arriver à articuler dans un cadre social vivable pour tous ces deux piliers de la modernité qu’ont été et que restent le marché et le travail. » (p. 295)

(17) Howard S. Becker, Outsiders. Études sociologiques de la déviance, {1963} 1985, A.M. Métailié, p. 50.

(18) Les auteurs font référence à l’ouvrage de Michel Serres, Le temps des crises, évoqué sur ce blog le 23 décembre 2009 (« Le temps des crises »).

Défense

Publié: mars 25, 2010 dans 1

Escalier…

Le ministère de la Défense vient de publier son Rapport Plan Égalité des chances 2009, une formulation bien martiale qui ne s’embarrasse pas de fioritures syntaxiques et agents de coordination (« sur », « de »…) : ça sonne net et tranchant comme un clairon le petit matin au lever des couleurs. Document en quadrichromie de plus de cent pages préfacé par un Hervé Morin défilant, ce rapport est un outil de communication qu’on feuillette sans trop peiner intellectuellement, sautant d’un vice-amiral à un général, tous imprégnés du postulat énoncé en première page par le ministre, ce « plan Égalité des chances qui accorde une place centrale à la notion de mérite individuel. Parmi les actions qu’il regroupe, quatre me semblent illustrer tout particulièrement la volonté du ministère de contribuer à la relance de l’escalier social. » Eh bien, il a fort à faire notre ministre… sauf à ce que l’escalier continue de descendre (1) ou qu’il soit labyrinthique (2) et ne mène à pas grand-chose comme ces tableaux d’Escher.

Quant au postulat méritocratique (le mérite individuel), faut-il rappeler sa faillite et son illusion ? Des « promesses déçues de l’ascenseur social » (3) aux « désillusions de la démocratisation scolaire » (4), de « La France, paradis de la prédestination sociale » (5) à « L’inégalité des possibles » (6), qui, raisonnablement, devraient inciter à abandonner l’égalité des possibles pour l’égalité des places (7) ?

Sur le strict registre de la communication, on se plaît toutefois à rêver à ce qu’un autre réseau, celui des piou-piou, qui n’a même pas un logo national décliné par ses structures, pourrait exposer, par exemple en suivant (au pas) l’improprement nommée Grande Muette qui, au chapitre « Partenariats », en recense six dont ont bénéficié en 2009… « plus de 400 jeunes ». Sapristi ! On sent que la question sociale et la crise des banlieues sont en voie rapide de résolution. Grâce à l’armée à défaut de la politique de la ville puisque, de toute part, on réentend ces jours-ci le couplet de l’échec de cette dernière (8).

59%.

Ainsi Ville-Vie-Vacances Défense, qui « permet aux jeunes issus des quartiers populaires de bénéficier pendant les vacances scolaires d’un accès à des activités éducatives, culturelles et sportives », a accueilli en 2009 plus de cent jeunes, étant précisé qu’il y en avait 63 en 2008. Belle progression, calculette en main, 59%.

Quand la musique est belle…

C’est probablement moins à partir d’Einstein, selon lequel une moelle épinière suffisait pour défiler au son d’une musique militaire, que sur la base de l’adage « La musique adoucit les mœurs » que l’armée de l’air a proposé la cession à titre gratuit d’instruments « retirés du service en mettant l’accent sur les zones défavorisées » et en partenariat avec l’association Développement, rayonnement des pratiques orchestrales scolaires… dont l’acronyme préfigurait l’inéluctabilité de ce rapprochement : DRAPOS. « Ce partenariat a rencontré un vif succès. Ce sont 159 jeunes qui en ont bénéficié en 2009. » Vif succès, donc. Pour ne pas dire « massif ». De quoi claironner.

Ohé, ohé, matelots…

La Marine ne reste pas à quai avec l’opération « Permis-Sport-Emploi ». La direction des ressources humaines du groupe GDF Suez et le général de Richoufftz se sont associés pour accompagner des jeunes des quartiers de Seine Saint-Denis. Un parcours (du combattant) de six mois avec « passage du permis de conduire, une formation sportive, un accompagnement vers l’entreprise et une formation civique et citoyenne. » La Marine a ainsi organisé « un stage de découverte et d’aguerrissement » (sic). Ah oui, combien de jeunes ? « Une centaine… » Aguerris, c’est l’essentiel.

Ca plane pour eux…

Manquait l’aviation… C’est fait avec « Les ailes de la ville » : des jeunes demandeurs d’emploi de longue durée, résidant sur les zones sensibles proches, tant qu’à faire, du Bourget, ont été mobilisés pour la construction d’un aéronef et la restauration de l’hydravion géant Le Bermuda (étonnant, ce nom… pourquoi pas « Le Short » ou « Le Caleçon » ?). La liste des partenaires est pléthorique, des missions locales aux PLIE, des maisons de l’emploi aux groupements professionnels : globalement une trentaine, c’est-à-dire le même nombre de jeunes concernés. Voilà ce que l’on appelle une approche individualisée. Considérons que l’efficience n’est pas une question recevable en la circonstance et qu’on la réserve pour les conseillers en charge de 200 « dossiers actifs ».

Naviguent sur les flots…

On pourrait citer l’opération « Chaloupe La Résolue », construction d’une yole, au sujet de laquelle est écrit « En France, aucune structure n’a encore intégré sur un même site des ateliers de fabrication, des salles de cours, des lieux de vie et un port accueillant des embarcations réalisées par les élèves. »… mais, pas de chance, et d’une, un tel dispositif existe depuis plusieurs années à Saint-Nazaire (je l’ai évalué, très positivement) et, de deux, on ignore combien de jeunes se sont exercés à la charpente marine. Enfin, tant que ce n’est pas le Radeau de la Méduse

Viril…

On pourrait également évoquer « Rugby Spirit 93 » et la « centaine d’élèves » qui apprennent les valeurs viriles de ce sport de voyou pratiqué par des gentlemen grâce au partenariat de la Marine (décidément très active, toujours sur le pont), de la fondation Jean-Luc Lagardère (9), de Sciences Po et de la gendarmerie nationale… J’avoue préférer les pandores avec le ballon ovale sur le terrain qu’en embuscade avec une caméra au bord des routes. Question de points.

Parti-pris…

Le rapport consacre quelques pages aux EPIDE, (établissements publics d’insertion de la Défense) en charge du dispositif D2C (« Défense 2ème chance ») mais, bon, je me suis déjà exprimé sur ce sujet dans Lien social (10) … avouant ce que chacun aura compris, un mauvais esprit dès lors que se pointe un uniforme : « Traiter d’un tel sujet exige un effort d’objectivité : l’armée, on est pour ou contre, rarement sans opinion, et, il faut l’avouer, je n’ai qu’une sympathie pondérée pour tout ce qui se trimbale avec l’idée d’armée. Question, probablement, de génération. La mienne a produit sa part de réfractaires, fils spirituels de Louis Lecoing et de May Picqueray… »

4 milliards pour l’insertion…

Ceci étant, il faut savoir évoluer. Si l’on consacrait à l’insertion des jeunes ne serait-ce que le dixième des plus de quarante milliards d’euros annuels du budget de la Défense, soit presque l’équivalent de ce qui a été dépensé au titre de la politique de la ville depuis trente ans, je serais prêt à réviser mon opinion… et contribuer à la refonte de la convention collective nationale des missions locales pour y intégrer des emplois repères de caporal-chargé d’accueil et de lieutenant de frégate-chargé de projet.


(1) Philippe Guibert et Alain Mergier, Le descenseur social, Enquête sur les milieux populaires, Fondation Jean Jaurès/Plon, avril 2006.

(2) Chantal Nicole-Drancourt, Le labyrinthe de l’insertion, 1991, La documentation Française.

(3) in Marie Duru-Bellat, L’inflation scolaire, 2006, Seuil, « La république des idées », p. 13.

(4) in Éric Maurin, La peur du déclassement, 2009, Seuil, « La république des idées », p. 33.

(5) in Christian Baudelot, Roger Establet, L’élitisme républicain, 2009, Seuil, « La république des idées », p. 69.

(6) in Éric Maurin, L’égalité des possibles, 2002, Seuil, « La république des idées », p. 54.

(7) François Dubet, Les places et les chances, 2010, Seuil, « La république des idées ».

(8) Par exemple, on peut écouter l’excellente émission quotidienne Du grain à moudre du mercredi 24 mars, « La politique de la ville a-t-elle empêchée une dérive à l’américaine ? » sur France-Culture.

(9) Pour celles et ceux qui recherchent des sous, cette fondation soutient dans son programme « Développer la solidarité » trois catégories d’actions : « Spirales de succès », « Sport dans la Cité » et « Culture à l’hôpital ».

(10) Philippe Labbé, « Mobilisation générale », n° 764, 8 septembre 2005.

CAF

Publié: mars 24, 2010 dans 1

CAF ne veut pas toujours dire Caisse d’allocations familiales…

La circulaire DGEFP du 12 juin 2009 précisait les conditions de mise en œuvre du « contrat d’accompagnement formation » (CAF), dispositif qualifié d’« exceptionnel » du plan de soutien à l’emploi (« Plan Jeunes », 24 avril 2009), qui visait 50 000 jeunes de niveau VI à II. Rappelons que les CAF sont des actions de formation prescrites par Pôle emploi et les missions locales auprès d’opérateurs, qui s’adressent tant à des jeunes « sortant récemment d’une formation initiale de l’enseignement secondaire ou supérieure n’aboutissant pas à l’emploi » qu’à « des publics qui n’ont pas atteint un niveau de formation suffisant pour s’insérer durablement sur le marché du travail ou qui n’ont pas les pré-requis pour accéder aux contrats en alternance. » Bref, ça balaye large. Il s’agit aussi d’orienter les jeunes vers les secteurs et les métiers ciblés considérés comme les plus porteurs. Tout ceci s’organise dans le cadre d’appels d’offres pilotés régionalement par Pôle emploi, les marchés devant être passés avec les organismes de formation à l’automne dernier et les premières entrées de jeunes étant prévues dès octobre.

Le CAF peut prendre deux formes : soit un parcours dit « certifiant » visant à obtenir un premier ou un meilleur niveau de qualification, consolidées par une première expérience de stage en entreprise ; soit un parcours « d’adaptation » visant prioritairement l’accès à l’emploi durable, y compris via les contrats en alternance, pour des jeunes dont la formation initiale n’est pas adaptée aux réalités du marché du travail local. Les opérateurs chargés de la prestation ont l’obligation de réaliser un suivi à trois et six mois, après la fin de la formation.

Impatience…

Le 25 février 2010, la même DGEFP a émis une « instruction » (n° 2010-09) « relative aux objectifs concernant les entrées de jeunes en contrat d’accompagnement formation ». dans les faits, seuls 9 900 CAF étaient enregistrés fin janvier 2010 : « Néanmoins, l’objectif de 50 000 CAF est maintenu », écrit la DGEFP sous la plume d’Isabelle Eynaud-Chevalier, chef de service, qui poursuit « Les entrées de jeunes en contrat d’accompagnement formation doivent donc être poursuivies jusqu’à ce que les objectifs qui vous avaient été fixés aient été atteints » et « en tout état de cause, ces entrées devront se poursuivre à un rythme soutenu d’ici l’été. » On comprend l’impatience de la DGEFP à la lecture des chiffres ci-dessous avec, selon les régions, des écarts de 2% à 51,2% (tiens, deux DOM !)…

Régions

Objectifs CAF

Résultats CAF Soit %
Alsace

1 170

79

6,7%

Aquitaine

2 363

430

18,2%

Auvergne

1 011

138

13,6%

Basse-Normandie

1 163

81

7,0%

Bourgogne

1 277

221

17,3%

Bretagne

2 150

359

16,7%

Centre

1 841

537

29,2%

Champagne Ardenne

1 252

488

39,0%

Corse

172

51

29,6%

Franche Comté

860

179

20,8%

Haute-Normandie

1 712

865

50,5%

Ile-de-France

6 849

2 172

31,7%

Languedoc-Roussilon

2 474

281

11,4%

Limousin

542

39

7,2%

Lorraine

1 720

332

19,3%

Midi Pyrénées

1 896

130

6,8%

Nord Pas-de-Calais

4 765

712

14,9%

Pays de la Loire

2 636

766

29,1%

Picardie

1 944

164

8,4%

Poitou Charentes

1 345

145

10,8%

PACA

3 992

40

10,0%

Rhône Alpes

4 297

596

13,9%

Guadeloupe

503

70

13,9%

Guyane

195

85

43,6%

Martinique

540

11

2,0%

Réunion

1 329

680

51,2%

Total

50 000

9 914

19,8%

Mémoire…

Il faut s’attendre à ce que les services déconcentrés mettent « direcctement » la pression… dans certaines régions plus que d’autres. Dans certaines de celles-ci, Pôle emploi dispose d’un nombre de places supérieur à ce que propose le PRDF de la Région et, coûte-que-coûte, il faut y faire entrer les jeunes. Si l’on ne se plaindra pas de disposer de possibilités de formations, on peut toutefois s’interroger sur le risque d’inverser la démarche – on le connaît déjà avec d’autres mesures et programmes : s’agit-il, partant des besoins, aspirations et possibilités du jeune ainsi que des opportunités de l’environnement, de mobiliser les mesures pour le parcours et le projet ou s’agit-il de satisfaire aux objectifs d’un programme en mobilisant les jeunes ?

En avril 2009, le CAF était présenté par le président comme devant permettre de « mettre à profit la période de crise pour proposer aux jeunes d’élever leur niveau de qualification et d’adapter leurs compétences aux besoins du marché afin de profiter pleinement de la reprise ». C’est étonnant comment l’histoire repasse les plats : le tout formation sur le registre « formons-les, cela sera toujours ça de pris en attendant le retour du beau temps » est exactement ce qui a motivé la création, en 1982, des PAIO. A l’époque, on rêvait sur l’air de « Changer la vie » au retour des trente glorieuses. Aujourd’hui, à quoi est-il possible de rêver ? A la fin de la crise ? Sans doute mais celle-ci n’est pas synonyme d’embellie : juste pour reprendre la fine rhétorique de Mme Lagarde, l’indication que le pire croît moins vite. Comme le chômage : on ne dit plus qu’il baisse mais que son augmentation est moins rapide.  Tout est affaire de mots.

Enfin, ce que j’en dis…

Pourquoi ça va si vite en Guyane ?

Une contribution de Bernard, conseiller à la mission locale de Rennes, sur l’article « CAF ».

« Bonjour Philippe.

Ton blog sur le CAF m’incite à des commentaires rapides mais venant du terrain. Je suis en train de mettre en place une formation en sécurité en partenariat avec Pôle Emploi dans ce dispositif CAF. Il nous (ML) a été demandé en urgence en août 2009 de faire une analyse de besoins. Nous avons répondu à la mi-septembre; nous avons reçu du P.E régional un avis de réception en janvier 2010 ; l’appel d’offres a été lancé, semble-t-il, vers les organismes de formation sans que la fiche descriptive de demande de formation n’ait été vu par nous… J’espère que les jeunes rentreront en formation à la fin mai 2010. Ça aura mis presque un an ! On comprend  les résultats! Pourquoi ça va si vite en Guyane et à la Réunion ou en Haute-Normandie et si lentement ailleurs ? La formation ne résout pas le chômage des jeunes sans doute mais l’absence de formation nuit à des milliers de jeunes qui pourrait trouver un emploi plus vite dans des métiers porteurs, C’est mon humble avis.

Nous sommes très loin du « tout formation » en ML, on voit la place qu’on y réserve en personnel par rapport à l’emploi! Je reste d’accord avec toi sur l’idée de mobiliser les moyens pour le projet du jeune et non de remplir des dispositifs… et l’on est loin du compte, en particulier pour la formation ! »

Promotion(s)

Publié: mars 21, 2010 dans 1

J’ai déjà annoncé la sortie de deux nouveaux ouvrages dans la collection « Les panseurs sociaux » chez Apogée. C’est fait, l’un et l’autre sont tout chauds, sortis croustillants de l’imprimerie… mais pas encore en librairie : il faudra attendre un mois ou plus (organisation de la diffusion par les PUF)… pour les librairies qui proposent autre chose que des best-sellers.

Sous la plume de deux amis, Michel Gauchard et Ali Ait Abdelmalek, ces deux ouvrages ne nous content certes pas la même chose mais l’un et l’autre peuvent intéresser les piou-piou et c’est bien à ce titre qu’ils ont trouvé leur place dans la collection (1).

Semences d’aujourd’hui, compétences de demain est un livre coordonné par Michel Gauchard, dans lequel quinze jeunes Burkinabés livrent leurs histoires – peut-être s’en délivrent en nous les livrant – et leurs espoirs. C’est un ouvrage mais c’est aussi un projet de développement participant pleinement de l’éducation populaire.

Avec Edgar Morin, sociologue de la complexité, Ali Ait Abdelmalek nous propose une excellente introduction pour qui veut comprendre la complexité pour, ensuite, s’y plonger avec, par exemple, La Méthode que, soit dit en passant, il vaut mieux aborder par ses deux derniers tomes, L’identité humaine (V) et L’Éthique (VI) que par les quatre premiers.

Si, parmi les lecteurs de ce blog, certains souhaitent disposer de l’un, de l’autre ou des deux ouvrages, je peux, au titre de l’amitié et, pour Michel Gauchard décédé il y a un mois, de la mémoire, leur adresser par courrier ce ou ces livres (2).

Semences d’aujourd’hui… est à 17 euros, soit 20 euros en incluant les 3 euros de port pour la France métropolitaine (+ 1 euro pour les DOM : 0,02 euros/tranche de 0,10g).

Edgar Morin… est à 18 euros, soit 21 euros en incluant les 3 euros de port pour la France métropolitaine (+ 1 euro pour les DOM : 0,02 euros/tranche de 0,10g).

Tout cela par chèque à l’ordre de Apogée. Faut-il le préciser ? Je ne suis qu’intermédiaire et facilitateur gratias pro deo, les droits d’auteur allant à Ali ou à l’association créée par Michel et désormais animée par Clotilde, son épouse, pour installer, avec les artisans de Réo, un centre de formation professionnelle pour des jeunes Burkinabés.

Altérité, approche globale et évaluation systémique…

Autre promotion, largement justifiée, l’édition d’un opuscule, Et si on se parlait ? (3), par la mission locale de l’Est (MLE), une des quatre missions locales de l’Île de la Réunion, comme son nom l’indique à l’est de ce caillou volcanique. Il y pleut plus qu’à l’ouest mais les vagues de l’océan se cassant sur la côte verte d’humidité sont splendides… Ce carnet de bord de 31 pages nous conte l’aventure humaine, soutenue par la fondation Dexia, de huit jeunes partis avec la MLE à Mayotte : « Ce carnet de bord fait la synthèse de cette dynamique, de ces étapes, véritable périple de formation, de rencontres institutionnelles et culturelles. Lutte contre les discriminations, engagement associatif, découverte des institutions, de leur fonctionnement, rencontrer les jeunes de Mayotte ont été les bornes d’un vrai parcours civique pour nos jeunes adultes de la MLE. » (Éric Fruteau, président de la mission locale). L’ouvrage détaille ainsi le séjour d’une semaine, précédé de rencontres avec la Halde et la Délégation aux droits des femmes et à l’égalité, de la visite du Conseil Général et d’un centre d’enfouissement des déchets (« Atelier citoyen : approche de l’écologie par le traitement des déchets »), d’une formation « Prévention Secours Civils 1 » avec la Croix-Rouge. A Mayotte, les jeunes ont visité… la mission locale de Mamoudzou, les institutions locales, des sites naturels (mangrove, lagon…).

Une telle expérience appelle trois idées.

– On est au cœur d’une démarche de socialisation dont le concept-clé est l’altérité, c’est-à-dire la connaissance et donc la reconnaissance de l’Autre en tant que sujet singulier, différent de soi et de plein droit. L’altérité, dont Roland Barthes disait avec justesse qu’elle est « le concept le plus antipathique au sens commun », est sans conteste, aujourd’hui et sous le double effet de l’individualisme et des peurs, ce qui fait le plus défaut et qui, pourtant, est à la base de la cohésion. « Et si on se parlait ? » est la question première qui ouvre à l’altérité, exactement à l’opposé de l’ignorance.

– De ce fait, on est ici dans l’ambition socialisatrice des missions locales, elle-même directement inspirée par l’éducation populaire : l’approche globale, ambitieuse, s’exprime le plus souvent par le projet d’insertion professionnelle et sociale mais que recouvre ce projet si ce n’est d’étayer chaque jeune pour qu’il parvienne, à sa mesure, à être Sujet (accomplissement individuel), Acteur (inscrit dans une communauté de liens), Citoyen (contributeur du « vivre ensemble » ) et Producteur (indépendance économique) ? Ces quatre dimensions s’interpénètrent, se combinent, rétroagissent. Là est la richesse de l’approche holistique.

– Reste que le hiatus est l’évaluation d’une telle action dont on imagine qu’elle produit évidemment des valeurs ajoutées d’image mais que ces dernières pèsent tout aussi évidemment bien peu face aux indicateurs exclusifs de « mise à l’emploi » et d’« entrées en formation qualifiante ». Du travail reste à faire pour que les « dialogues de gestion » incorporent ces dynamiques citoyennes et socialisantes… L’évaluation systémique, complexe, bientôt à l’ordre du jour des priorités de la Branche ?

(1) A ce propos, si la plume ou le clavier démange doigts et neurones, les manuscrits sont bienvenus et seront lus avec bienveillance. Les adresser en version numérisée à apogee.rennes@wanadoo.fr, à l’intention de Philippe Labbé, directeur de la collection « Les panseurs sociaux ».

(2) Par courrier à mon nom, 21 rue de Louvain 35580 Pont-Réan/Guichen.

(3) J’imagine que, si l’on s’adresse à la MLE, Jeannine, chargée de communication, se fera un plaisir d’adresser cette publication. Mission locale de l’Est, 02 62 51 18 60. Autre possibilité : je dispose de 25 exemplaires, ça pèse un peu plus de 100 g soit 2,22 euros en frais postaux : vous m’adressez un courrier avec une enveloppe affranchie à votre adresse et je vous poste le tout.

De la montagne à l’abîme…

Retour en (fraîche) métropole après une dizaine de jours (chauds) auprès des piou-piou qui marchent la tête en bas, sur les rives de l’Océan indien. L’incontournable hebdo-palmipède, comme toujours, a dégotté le titre qu’il ne fallait pas manquer après le premier tour des régionales et la disparition synchronique de l’interprète moustachu de « La montagne » : « Les électeurs rendent hommage à Jean Ferrat : Que la mandale est belle ». Sur le même thème avec une modeste variance (« raclée » plutôt que « mandale »), on peut jubiler de la chronique de Stéphane Guillon « Il faut sauver l’UMP ! » C’était juste avant dimanche dernier. La suite, « Mission impossible », toujours sur le même sujet mais après le premier tour, mérite (largement) le détour…

Cocotte-minute.

« L’humour est une révolte supérieure de l’esprit », disait Breton. On en a bien besoin face aux résultats électoraux qui, une fois relativisée l’auto-congratulation des « très bons scores » de 35 à 40% (… des 45% de votants exprimés, soit 18% des électeurs), démontrent a minima l’échec des sortants, plus probablement la faillite des élites politiques. Les mêmes qui, sans l’ombre d’une amorce de pudeur et de cohérence, aimeraient ajouter à leurs multiples mandats actuels les présidences de Région. Le pouvoir est une drogue dure. Ses drogués ne veulent pas partager l’addiction, accordant juste quelques miettes aux courtisans pour que, reprenant les termes de Daniel Cohen, prospère le vice (1) et que, cette fois suivant Nietzsche, « le troupeau » désapprenne « la modestie et enfle ses besoins jusqu’à en faire des valeurs cosmiques et métaphysiques. Par là l’existence toute entière est vulgarisée. » (2)

C’est l’embolie au sommet de la pyramide de Pareto, dite de « la circulation des élites », et l’on sait grâce à l’histoire ce qu’il advient des sociétés dont le sommet est un système clos, tournant sur lui-même : deuxième règle de la thermodynamique, tout système qui ne communique pas avec son environnement est condamné à l’entropie, à la désorganisation, à l’implosion. Si la thermodynamique ne passionne pas, on peut songer à une cocotte-minute. Sans soupape.

Trois tiers = trois quarts…

En première page du Canard, « Plein des poches ! » rappelle que « le taux de chômage vient de passer les 10% (du jamais vu depuis onze ans) » et que « les quarante plus grosses sociétés cotées en bourse ont dégagé pas moins de 47 milliards de bénéfices », soit presque deux fois le déficit prévu de la Sécurité Sociale pour l’année. Les naïfs s’en réjouiront, songeant à l’investissement donc l’emploi ou encore gobant « la règle des trois tiers » édictée par N.S. (un tiers des bénéfices pour les salariés, un tiers pour l’investissement, un tiers pour les actionnaires). Sauf que, patatras, « c’est 35 milliards qu’ils {les actionnaires} vont se goinfrer, c’est-à-dire près des trois quarts des bénéfices. » Jean-Louis P., qui signe l’article, poursuit : « Et les chômeurs qui essaient de se rassurer en pensant que l’argent restant servira à des investissements, lesquels créeront de l’emploi, se mettent le doigt dans l’œil : c’est, à une écrasante majorité, dans les pays dits émergents que va investir le CAC 40 : 90% des projets de Lafargue, 80% de ceux d’Air liquide y seront localisés, Michelin va construire des usines en Chine, en Inde et au Brésil, etc. » Une sorte de patriotisme industriel… mondial.

Colloc’…

Clin d’œil à Claude Chabrol avec « Jours pas tranquilles à Pôle emploi » (3), en page quatre, on apprend que l’alternance n’est pas que ce que l’on croit mais, faute de locaux communs pour les ex-ANPE et ex-Assedic, consiste à ce que « un jour, quelques anciens salariés d’une Assedic vont bosser dans les locaux de l’ex-ANPE » et inversement lendemain. Ce qui fait pester les salariés : « … jamais le même bureau, le même ordinateur, les mêmes collègues de travail… » Bref, la transhumance. Par contre, ce que l’on sait c’est que les radiations continuent : « Chaque mois, le comité de pilotage départemental épluche les résultats des différents pôles (qui ont remplacé les agences)… Bruyantes félicitations et tapes viriles dans le dos garanties pour qui annonce un bon 20% de radiations. » S’il y a des bons, il y a des moins bons : les agences qui plafonnent à 5% de radiés : « Elles prennent un risque : que la prime semestrielle versée collectivement soit amputée. » Tout cela créée une ambiance singulière dans les bureaux : « On peut surveiller le portefeuille de demandeurs d’emploi de son voisin et rappeler ce dernier à ses devoirs. » C’est extrait d’un ouvrage, Confessions d’une taupe à Pôle emploi, de Gaël Guiselin et d’Aude Rossigneux (2010, Calmann-Lévy).

Rédacteur par nature…

Ce n’est pas dans le Canard mais c’est toujours Pôle emploi et c’est le Rapport d’activité 2009 du médiateur de Pôle emploi (une centaine de pages, téléchargeable sur le site de la Documentation française). Savait-on qu’existait ce médiateur ? Je l’ignorais. La loi n° 2008-758 du 1 août 2008 relative aux droits et aux devoirs des demandeurs d’emploi précise dans son article L.5312-12-1 que la mission du médiateur national est de « recevoir et de traiter les réclamations individuelles relatives au fonctionnement de cette institution {Pôle emploi}, sans préjudice des voies de recours existantes. Le médiateur national, placé auprès du directeur général, coordonne l’activité de médiateurs régionaux, placés auprès de chaque directeur régional, qui reçoivent et traitent les réclamations dans le ressort territorial de la direction régionale. {…} Le médiateur national est le correspondant du Médiateur de la République. Il remet chaque année {…} un rapport dans lequel il formule les propositions qui lui paraissent de nature à améliorer le fonctionnement du service rendu aux usagers. Ce rapport est transmis au ministre chargé de l’emploi, au Conseil national de l’emploi … et au Médiateur de la République. »

Plusieurs thèmes sont traités par le médiateur et, parmi ceux-ci, la catégorie « Indemnisations » se taille la part du lion avec 49,9% des motifs. La catégorie « Gestion de la liste », qui concerne principalement l’inscription sur la liste des demandeurs d’emploi, les demandes d’inscriptions rétroactives et les radiations, ne représente que 9,3% des motifs ce qui justifie, pour le médiateur, le commentaire suivant : « La présence médiatique des radiations est disproportionnée par rapport à la faiblesse de leur représentation dans l’ensemble des réclamations reçues par le médiateur. » Resterait à vérifier que les radiés sont informés de l’existence du médiateur.

Presque six demandes sur dix proviennent de personnes individuelles, seules 1,4% sont exprimées par les comités de chômeurs et 1,2% par des élus.

Après un chapitre – le plus long – détaillant « L’activité du médiateur au quotidien », ce dernier émet des propositions d’amélioration des services rendus, soit six préconisations : « Cumuler ARE (allocation de retour à l’emploi) et pension d’invalidité » ; « Cumuler l’indemnisation et une activité réduite » ; « Apprécier le motif de démission légitime » ; « Assouplir l’examen dit « à 122 jours » ; « Encadrement des conditions de suspension de l’ARE » ; « Un courrier de qualité au service de l’usager ». Sans entrer dans le détail de ces propositions, simplement deux précisions, l’une juridique, l’autre syntaxique.

– Ces « 122 jours » correspondent au délai minimum exigible pour qu’un salarié ayant quitté son emploi volontairement mais dont l’état au chômage se poursuit contre son gré puisse être admis de façon dérogatoire au bénéfice des allocations (sachant qu’en principe seuls ont droit aux allocations de chômage les salariés qui sont involontairement privés d’emploi).

– Plus amusant, le « courrier de qualité », a priori intriguant, pourrait faire sourire par les exemples apportés dont, au paragraphe « Les incohérences générées par l’informatique », ce courrier reçu par un demandeur d’emploi lui demandant « d’apporter son C.V. à un entretien téléphonique » ou, mieux, ce compte-rendu d’entretien remis par une conseillère à une mère de famille en recherche d’emploi et où il est écrit, fautes d’orthographe respectées : « Entretien PAE. Vous êtes absente au rendez-vous car vous devez aller chercher votre enfant à l’école. Vous auriez pu prendre vos dispositions car vous êtes prévenu depuis début janvier. Vous me suggérer d’annuler la convocation, je vous informe que ce n’est pas moi qui doit être à votre disposition mais bien l’inverse. J’excuse pour la première et la dernière sur ce type de motif. Je vous reconvoque ultérieurement. » Chacun appréciera le sens du service public qui anime cet agent… Le médiateur, fin rhétoricien, propose que « Pôle emploi se dote d’une cellule ressource chargée de l’appui à leur rédaction et à disposition des conseillers et responsables dans tous les services. Les conseillers, les gestionnaires, sont des professionnels de leur domaine. Mais comme nombre d’entre nous, ils ne sont pas des rédacteurs par nature. Ils mériteraient sans aucun doute d’être soutenus dans cet exercice, pour que quelques écrits ne viennent plus dénaturer la sincérité de leur engagement au service du public. » Reste à savoir ce que peut être un « rédacteur par nature »…

Tourisme professionnel.

On a commencé par eux, on finit presque de même.

Le « PAS » (projet associatif de structure » de la mission locale Sud (4) sera remis à toute personne se rendant à Saint-Pierre le 8 avril prochain. C’est un beau document, presque une centaine de pages, avec du sens, du projet, de l’innovation. Extrait du chapitre des « Valeurs » au sujet du travail au noir (« beké la klé », en créole), estimé à plus de 15% du nombre total d’emplois déclarés : « La posture professionnelle ne peut donc que prendre acte de ce « principe de réalité », sans pour autant l’encourager et en considérant que le travail informel est a minima l’indicateur d’une mobilisation du jeune – il n’est ni résigné, ni dans une logique assistancielle – qu’il s’agit de tracter progressivement vers une position légale d’emploi. Ce travail s’appuie sur une information concernant les inconvénients, risquent, dangers et abus du travail au noir, mais également sur la possible reconnaissance de compétences négociables sur le marché du travail : le jeune bricoleur n’est peut-être pas loin de l’ouvrier polyvalent de second œuvre… » Si le cœur et le portefeuille vous en disent… il y a là-bas, entre Madagascar et Maurice, des piou-piou qui s’engagent pour la profession.

Bien travailler, bien travailler ensemble…

L’ami Jean-Philippe a apporté sa pierre à l’article « A paraître » :

« Souffrance au travail, TMS et autres stress, quoique, sans doute ! Après 3 années de CPO, nous y sommes dans « la souffrance au travail », il n’y a qu’à interroger les salariés, surtout ceux qui ont à gérer (accompagner ?) plus de 200 jeunes. La pression aux résultats, la logique de « reporting » sont devenu les maîtres-mots du management en ML/PAIO. Le dernier rapport remis à François Fillon, Bien-être et efficacité au travail : 10 propositions pour améliorer la santé psychologique au travail, est, selon moi, un rapport à suivre et à appliquer… Beaucoup de salariés de ML/PAIO ne s’en porteraient que mieux. »

On peut télécharger ce rapport sur le site de la Documentation française,. Il ne fait que vingt pages en incluant les annexes. Les dix propositions précédées d’un extrait de l’introduction…

« Il nous paraît indispensable de repenser des modes de management, d’organisation et de vie sociale dans l’entreprise qui permettent de créer un nouvel équilibre, intégrant la performance tant sociale qu’économique. »

Dix propositions :

« 1. L’implication de la direction générale et de son conseil d’administration est indispensable. L’évaluation de la performance doit intégrer le facteur humain, et donc la santé des salariés.

2. La santé des salariés est d’abord l’affaire des managers, elle ne s’externalise pas. Les managers de proximité sont les premiers acteurs de santé.

3. Donner aux salariés les moyens de se réaliser dans le travail. Restaurer des espaces de discussion et d’autonomie dans le travail.

4. Impliquer les partenaires sociaux dans la construction des conditions de santé. Le dialogue social, dans l’entreprise et en dehors, est une priorité.

5. La mesure induit les comportements. Mesurer les conditions de santé et sécurité au travail est une condition du développement  du bien-être en entreprise.

6.  Préparer et former les managers au rôle de manager. Affirmer et concrétiser la responsabilité du manager vis-à-vis des équipes et des hommes.

7. Ne pas réduire le collectif de travail à une addition d’individus. Valoriser la performance collective pour rendre les organisations de travail plus motivantes et plus efficientes.

8. Anticiper et prendre en compte l’impact humain des changements. Tout projet de réorganisation ou de restructuration doit mesurer l’impact et la faisabilité humaine du changement.

9. La santé au travail ne se limite pas aux frontières de l’entreprise. L’entreprise a un impact humain sur son environnement, en particulier sur ses fournisseurs.

10. Ne pas laisser le salarié seul face à ses problèmes. Accompagner les salariés en difficulté. »

Tout ceci me semble de bon sens : bien travailler nécessite de bien travailler ensemble et l’organisation mission locale ne peut, sauf à mettre en place les conditions d’un retrait ou d’une « fonctionnarisation » dans sa signification péjorative, dissocier la qualité multidimensionnelle du travail (ergonomie, communication, reconnaissance, attention, dialogue social…) de son efficacité attendue. Les panseurs sociaux doivent se panser pour panser en pensant. Ne retenir que les objectifs de performance et les petits bâtons à écrire (tant d’entrées en CIVIS, tant de sorties en emploi durable, etc.), c’est évider méthodiquement le fruit de sa pulpe, le ratatiner. A quoi peut bien ressembler un piou-piou ratatiné ? A une méduse sur le sable (5).

A suivre…

(1) Daniel Cohen, La prospérité du vice, 2009, Albin Michel.

(2) Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance, {1903} 1991, Le Livre de Poche, p. 50.

(3) Jours tranquilles à Clichy, un film de Claude Chabrol (1990).

(4) Dans l’hémisphère sud, là où les piou-piou défient quotidiennement Newton et la loi de la gravité en ayant les pieds sur terre et la tête dans les étoiles.

(5) D’autres métaphores sont envisageables. A vos neurones !

A paraître

Publié: mars 17, 2010 dans 1

C’est à paraître le mois prochain dans un hebdomadaire national, les réponses étant, selon les mots de la journaliste, « intégrées dans un article » sur les missions locales. Comme c’est sans doute un peu trop long, je suppute que cette intégration sera partielle alors, tant qu’à faire, voici le texte intégral de l’interview… qui suscitera  peut-être quelques réactions. L’ayant transmis à un directeur qui m’a fait un retour, j’anticipe certaines de ces réactions en confirmant l’existence 1) d’une mission locale avec des conseillers suivant 500 « dossiers actifs » 2) d’une autre mission locale où la direction a défini un standard de dix minutes pour l’entretien. L’aberration existe : je l’ai rencontrée.

Amour, gloire et beauté…

Comment analysez-vous la reconnaissance soudaine des missions locales suite au plan pour la jeunesse de septembre 2009 après une période plus mitigée ?

P.L. Tout d’abord, constatons que les bientôt trente ans d’histoire des missions locales ont été bien plus cycliquement agités d’amour-désamour que baignés de sérénité. Avec le Plan Espoir Banlieue mais également avec les velléités d’absorption des missions locales par les maisons de l’emploi, on était manifestement dans le désamour avec, comme d’habitude, des soupçons exprimés maladroitement sur leur manque de transparence, sur leur médiocre efficacité, sur leur coût… ce qui n’empêchait pas synchroniquement de dépenser beaucoup plus pour un « contrat d’autonomie »… dont le moins que l’on puisse dire est que ses résultats sont inversement proportionnels à la hauteur de ses fracassantes ambitions. Toutefois, entre autres avec le Grenelle de l’insertion et sans doute la bienveillance de Martin Hirsch, force a été de constater que pas un seul autre réseau d’insertion en France était capable de recevoir 1 200 000 jeunes piétinant aux portes du marché du travail. Je dirais, d’une part, que les faits têtus ont eu raison (ne rêvons pas, sans doute un temps jusqu’à une prochaine offensive) d’une posture idéologique et, d’autre part, que la crise est passée par là : le moment est plus propice pour s’appuyer sur un réseau de 500 structures et de 11 000 professionnels, réel maillage territorial, que sur des postulats. Ce n’est peut-être pas amour, gloire et beauté, mais c’est du pragmatisme et cela vaut mieux que de la défiance.

Équilibre, déséquilibre, rééquilibre…

Quelles évolutions plus profondes sont à l’œuvre les concernant ? Plus d’insertion professionnelle, moins d’insertion sociale ?…

P.L. Il est certain que, selon l’adage « Qui paie décide », la pression est mise par l’État sur les missions locales pour l’insertion professionnelle. Ce n’est pas non plus nouveau, ni d’ailleurs surprenant au regard des compétences étatiques : le CIVIS est un programme d’État centré sur l’emploi comme l’était avant TRACE, la convention pluriannuelle d’objectifs, depuis 2008, privilégie l’emploi, etc. Force est de constater deux choses : d’une part, que l’État mette l’accent sur l’emploi n’est pas en soi critiquable, le chômage des jeunes étant le « point dur » du risque de désinsertion ; d’autre part et localement dans bien des cas, l’État est également présent – et financeur – pour un social où l’on devrait retrouver les Départements qui, financièrement exsangues avec l’APA, le RSA, etc., sont souvent peu impliqués dans le financement et la gouvernance des missions locales.

Incontestablement, ce tropisme de l’insertion professionnelle produit une évolution dans les représentations, donc dans les pratiques, des professionnels de mission locale, le rapport à l’entreprise devenant un enjeu plus partagé ainsi que l’acculturation d’une orientation du « vers » à « dans » l’emploi. Il faut dire aussi que ce terrain professionnel est malléable, bien moins résistant culturellement que certains l’imaginent, ce qui est positif dans une perspective de mutabilité mais qui est parfois désolant dès lors qu’il signifie peu de recul critique : les vocables d’« agent », d’« opérateur », etc. sont absorbés et repris sans que cela gêne… comme d’ailleurs, dans un autre sens, les vocables psychologisants : on parle de « diagnostic » et de « prescription », on n’hésite pas à ressasser des « jeunes en difficulté » alors qu’il faudrait parler de « jeunes mis en difficulté »… trois lettres – m-i-s – qui changent tout parce qu’elles situent la cause  des problèmes d’insertion non dans les jeunes mais à l’échelle du marché du travail…

Cependant, plutôt que de penser que cette importance du volet professionnel se fasse au détriment du volet social, je crois qu’on assiste là à un rééquilibrage : le principe de l’approche globale, c’est une dialectique entre l’économique et le social, aucun des deux subordonnant l’autre. Est-ce que ce mouvement de rééquilibrage ne va pas s’accentuer pour déboucher sur un déséquilibre où le social deviendrait accessoire ? Sans doute ne pourra-t-on répondre à cette question qu’au cas par cas : certaines missions locales, d’ores et déjà, considèrent le social comme une prothèse, comme une « offre de service traitant les problèmes périphériques », ce qui signifie que le social est dissocié du professionnel ; d’autres missions locales renforcent au contraire le social, souvent à l’occasion d’un projet associatif de structure qui, fondé sur les valeurs, ne peut faire l’économie de l’historicité (l’éducation populaire) et du concept-pivot de l’approche globale.

Par contre, une autre évolution me semble patente… et, elle, d’ores et déjà problématique : les conseillers sont de plus en plus surchargés – on pourrait aussi dire « pollués » ou « rongés » – par tout un fatras administratif aux dépens de la relation directe avec les jeunes ; il y a un poids vraiment très lourd de la technostructure et des contraintes bureaucratiques qui fait que nombre de ces professionnels, qui ont choisi ce métier sur un registre vocationnel proche de celui du travail social, sont déçus, fatigués… Si vous ajoutez à cela les difficultés croissantes d’insertion avec un marché du travail atone qui fait qu’il n’y a pas grand chose à proposer aux jeunes, une paupérisation de la jeunesse, des logements inaccessibles… vous obtenez un paysage assez facilement décourageant.

Petits hommes, petits droits…

Que pensez-vous du « RSA jeunes » qui pourra être mis en œuvre par les missions locales ?

P.L. Le RSA sera ouvert aux jeunes actifs de moins de 25 ans… s’ils ont travaillé au moins deux ans au cours des trois dernières années. Cela limite considérablement le nombre des bénéficiaires potentiels : dans le public des missions locales, les quelques simulations faites révèlent que très peu de jeunes pourront bénéficier du RSA. D’autre part, on évalue son coût à 250 millions d’euros, en moyenne 1 500 euros par jeune, à diviser par autant de mois de chômage qui émaillent les parcours d’insertion sans même parler de ceux auxquels le RSA s’ajoutera si, par bonheur, le travail est au rendez-vous. Le « RSA jeunes », ce sera donc concrètement deux ou trois cents euros mensuellement. On est très loin d’un viatique minimal, d’un revenu d’existence pour s’en sortir ! Je sais que l’argument avancé est d’éviter les « trappes à chômage »… mais, aujourd’hui, la trappe à chômage c’est, en particulier pour les jeunes, le marché du travail lui-même ! C’est assez incroyable  cette persistance des élites, évidemment adultes, dès lors qu’il s’agit des jeunes, à opposer au devoir de solidarité intergénérationnelle le risque assistanciel ! Cela correspond à un procès en minorité : ils sont jeunes, donc par définition pour reprendre les termes de Kipling, non pas des « petits d’hommes » mais des « petits hommes »… et, comme tels, devant jouir de « petits droits ». Oui, c’est cela, même pas un viatique minimum… viatique qui, dans la liturgie catholique, est l’eucharistie donnée à un mourant.

Sismologue.

Et de l’accord-cadre qui lie désormais étroitement pôle emploi et les missions locales ?

P.L. Cet accord, signé entre le Conseil national des missions locales (CNML), Pôle emploi et la DGEFP, était juridiquement nécessaire compte tenu de la naissance du nouvel « opérateur unique » issu de la fusion ANPE-ASSEDIC… mais, à vrai dire, il n’y a rien de bien nouveau sous le soleil : depuis des années, les missions locales et l’ANPE disposaient d’accords-cadre (les « espaces jeunes », les personnels mis à disposition, la cotraitance PPAE, etc.). Je note d’ailleurs – et c’est positif – que, si le volet professionnel est logiquement central, sa caractéristique d’indissociabilité avec le volet social est à plusieurs reprises réaffirmée. On retrouve dans cet accord, outre une coordination sur les programmes de la politique de l’emploi, un modus vivendi sur la relation aux entreprises qui n’est plus une chasse gardée, comme c’était souvent le cas avec l’ANPE : « périmètre de travail conjoint, a minima concerté… » Du côté de la gouvernance, on a également un équilibre avec des comités de pilotage locaux et régionaux où les missions locales et leurs instances (associations et animations régionales) sont représentées. Reste à ce que cet accord soit éprouvé sur les terrains… car, pour analyser les rapports entre l’ANPE, désormais Pôle emploi, et les missions locales, mieux valait dans bien des cas, plutôt que sociologue, être sismologue et expert en tectonique des plaques : glissements, frottements, recouvrements, failles…

Os à moelle…

Le CIVIS va être renforcé ainsi que les mesures en direction des jeunes en décrochage scolaire. Est-ce satisfaisant, selon vous ?

P.L. Que l’on renforce un programme tel que le CIVIS est dans l’absolu positif… mais il faut aller voir dans la réalité ce que cela signifie. Je l’indiquai, il y a une charge de travail beaucoup trop lourde qui pèse sur les conseillers de mission locale. N’étant pas ergonome ou psychologue du travail, je ne pense pas aux thèmes de la souffrance au travail, des TMS et autres stress, quoique, sans doute, il y aurait beaucoup à dire… Non, je pense à l’accompagnement des jeunes dont il est fait grand cas, dont on dit qu’il serait, selon l’expression consacrée, « le cœur du métier ». Mais, concrètement, que recouvre cet accompagnement ? Et bien, compte tenu du nombre de jeunes dits « dossiers actifs », chaque conseiller suit 200 ou 300 jeunes. J’ai même récemment découvert, dans une mission locale, des conseillers en charge de 500 jeunes ! Au niveau national et pour 2009, le tiers des jeunes suivis a bénéficié de quatre entretiens ou plus dans l’année. C’est certainement beaucoup pour les conseillers mais, à l’échelle de la relation individuelle, du face-à-face avec le jeune pour débrouiller des tas de problèmes, pour définir un projet, pour orienter, pour trouver les solutions, etc. qu’est-ce sinon un entretien par trimestre pour ces jeunes et, pour les deux tiers restants, un entretien, un coup de fil, une lettre voire un texto ! Dans une autre mission locale, la direction a défini un standard d’entretien de dix minutes ! Qu’est-ce que cela signifie sinon que l’accompagnement devient dans bien des cas un mot creux, un vocable d’humanisation d’une « opération » d’enregistrement, de triage et de classement ? Dans combien de missions locales garantit-on des visites périodiques en entreprise réunissant le jeune, le tuteur et le conseiller ? Des rencontres individuelles systématiques avant un entretien d’embauche – pour préparer – et après celui-ci – pour « débriefer » et, quel que soit le résultat, faire de cette situation une expérience – ? Dans la perspective du jeune, cet « accompagnement » est une portion congrue – il reste à parier sur un effet déclic – et, dans la perspective du conseiller, il est un patch. Suçant la moelle, on tombera inéluctablement sur un os.

Quant à la question des jeunes dits « décrocheurs », près de 20 000 jeunes usagers des missions locales ont été maintenus en scolarité ou sont retournés en formation initiale durant l’année 2009. C’est à la fois loin d’être négligeable mais c’est peu, un sixième des jeunes sortant chaque année du système de formation initiale sans diplôme ni qualification. Que soient renforcés les liens entre celui-ci – les lycées, la MGI… – et les missions locales est de toute évidence une bonne orientation. Cependant, d’une part, ces partenariats existent d’ores et déjà sur beaucoup de territoires et, d’autre part, il faut être prudent sur une communication des missions locales auprès des élèves qui pourrait produire l’effet inverse, la tentation de quitter précocement l’école. De toute façon, s’il y a des « marges de progrès », on doit être conscient que le problème de ces 120 000 jeunes ne trouvera que des réponses partielles, je dirais « à la marge » : le modèle méritocratique est en faillite et, comme l’écrit François Dubet (Les places et les chances, 2010, Seuil), le système scolaire reproduit les inégalités sociales à l’opposé du principe sur lequel il repose, l’égalité des chances. Et, si ce même Dubet souligne la « mission écrasante » que supporte l’Éducation nationale, celle-ci peut se consoler : elle est tout aussi « écrasante » pour les missions locales qui jonglent d’acronymes (CIVIS, PPAE…) en priorités gouvernementales, régionales, municipales, tout en devant innover… Atlas porte le monde mais il est à genoux.

Tactique, disjonction…

La dotation nouvelle de 40 millions d’euros est-elle suffisante ? Sachant qu’elle n’est pas pérenne, n’est-ce pas inquiétant ?

P.L. De toute évidence, ces 40 millions ne correspondent pas à l’augmentation du chômage des jeunes et ce n’est même pas la moitié de ce qui est prévu chaque année pour le contrat d’autonomie de Plan Espoir Banlieue dont on connaît les résultats… Le Synami-CFDT, dans une de ses publications, parlait de tout juste « consolider l’existant ». Je n’en suis même pas certain : beaucoup de missions locales sont en très grande difficulté financière et les charges de travail augmentent considérablement : il faut bien accueillir et accompagner non seulement les jeunes primo-demandeurs d’emploi mais également ceux qui reviennent – parce que leur contrat de travail est achevé ou a été interrompu – et ceux qui stagnent dans la file d’attente. Quant au fait que ce financement ne soit pas pérenne, on peut toujours se dire qu’il sera reconduit tant que « la crise » produira ses effets mais, de toute évidence, la bonne solution n’est ni dans un financement au coup-par-coup, tactique et forcé par les évènements, ni dans un financement inscrit dans le marbre qui signifierait qu’on a abandonné tout espoir de laisser derrière nous le « structurel » du chômage. Il faudrait aller vers une généralisation de contractualisations triennales, sur le modèle de la convention pluriannuelle d’objectifs (CPO)… à condition que celles-ci soient pluri-institutionnelles, c’est-à-dire que les collectivités et l’État, ensemble et à l’échelle des terrains, s’accordent. On en est loin. On est toujours dans l’archéologie de l’organisation, le « paradigme de la complication ou de la disjonction » comme le dit Jean-Louis Le Moigne, alors qu’il faudrait être dans celui de la complexité, « l’inter », « le trans »…

Rectificatif…

Ah oui ! Ca, ce n’est plus pour l’hebdomadaire. Je me suis fait sermonner par un lecteur concernant une partie de mon dernier article « Femmes, agriculture, etc. ». J’écrivais : « Rétablir la compétitivité industrielle, c’est se fixer l’objectif de proposer des lecteurs de DVD à 15 euros, comme « nos concurrents chinois ou indiens {qui} sont lancés à pleine vitesse. », citation de Philippe Crouzet, PDG de Vallourec, lue dans Libération.

Observation de ce lecteur : « Les paroles que vous citez de P. Crouzet sont complètement sorties de leur contexte. Il dit exactement l’opposé de ce que vous dîtes sur le fait de vouloir concurrencer les chinois sur les coûts de production. Je vous invite à relire ses dernières interviews… »

Ma réponse : « Je prends connaissance de votre courriel et, puisque vous le dites, je veux bien croire avoir fait une mauvaise interprétation et que M. P. Crouzet ne rejoignait pas toutes les opinions qui se sont exprimées sur le thème « manque de compétitivité = charges trop lourdes », en fait sur la mise au pilori du principe de redistribution dont on sait que beaucoup souhaiteraient le remplacer par des assurances individuelles. Toutefois je ne dispose plus de l’article de Libération. Si vous l’avez, seriez-vous assez aimable pour me le transmettre et, si j’ai à tort mal compris et déformé la pensée de M. P. Crouzet, je me ferais une obligation d’apporter un rectificatif. »

Malheureusement, l’adresse courriel de ce lecteur ne fonctionne pas (message indiquant que, pour évier les spams, le @ est remplacé par un #). C’est en tout cas écrit ici, à toutes fins utiles.

Allez, quelques lignes qui, à défaut d’être inspirées, sont suggérées par la lecture des journaux qui traînent. On y parle beaucoup de femmes. Pas exclusivement cependant.

Jouanno.

Prenons Le Monde du 2 mars… avec, évidemment à la Une, la tempête et sa cinquantaine de morts qui suscite l’interrogation : « L’aménagement du littoral français en question ». Chantal Jouanno, notre secrétaire d’État chargée de l’écologie, la pauvre, s’exerce au billard à deux bandes : elle annonce que « le président de la République devrait annoncer un plan d’urgence et de consolidation des digues. » Au dernier cheval mort sur la plage de Plestin-les-Grèves pour cause d’inhalation d’algues vertes, François Fillon n’avait pas hésité à quitter Sablé-sur-Sarthe pour les Côtes d’Armor, annonçant un plan d’urgence contre les laitues de mer, Ulva armoricana et Ulva rotundata pour les experts… qui les connaissent depuis quarante ans. Gageons qu’au prochain tremblement de terre, un énième plan d’urgence sera décrété pour reboucher les béances. A la prochaine éruption, un plan pour refroidir la lave. Etc. On s’y fait à l’urgence. Celle-là même qui fait oublier l’essentiel.

Pecresse.

Toujours Le Monde, même date, même président… cette fois préoccupé par les élections régionales en Ile-de-France marquées par « un climat délétère dans les rangs de l’UMP ». Illustration avec une autre ministre, Valérie Pécresse barbie chapeautée d’une casquette SNCF. Sans doute pour séduire l’électorat cheminot. N.S., « agacé », convoque à l’Élysée la contrôleuse d’opérette et les têtes de liste départementales franciliennes. Pas pour leur tirer son chapeau mais pour leur remonter les bretelles. On reste de toute façon dans le vestimentaire. Par ailleurs, cela n’étonne plus personne que le président de la République (« de tous les Français ») soit le chef de file d’un parti qui recense – quand même – 0,2% de la population française.

La fin des paysans.

40 271 agriculteurs avaient demandé le RSA au 31 décembre 2009. Leur revenu moyen a baissé de 34% en 2009, 20% en 2008. A ce rythme, le revenu moyen va rapidement être inférieur à zéro. Ce sera statistiquement original. Pas tous les agriculteurs, qu’on se rassure ! Le prince Albert de Monaco reçoit en effet une subvention de 253 986 € de Bruxelles au titre de la politique agricole commune (PAC). Plutôt que de développer le camping à la ferme ou les circuits courts, les paysans seraient bien mieux inspirés de jouer leur RSA à la roulette ou au Black Jack. Au moins, ça resterait dans la corporation.

Morano.

Cette fois ce n’est plus dans Le Monde mais dans le journal satirique aux pieds palmés paraissant le mercredi. Et c’est en dernière page sous le titre « La crêpière de Morano ». Le gêne celte qui sommeille dans votre commentateur ne peut qu’être stimulé dès lors qu’il s’agit de crêpes. Je résume. Le préfet des Pays de la Loire, charmante région, si ce n’est son département de Loire-Atlantique qui devrait dare-dare réintégrer le giron breton, recrute une nouvelle déléguée régionale aux droits des femmes et à l’égalité, la précédente étant partie en retraite. Procédure ordinaire : appel à candidatures, sélection parmi une trentaine d’impétrantes et choix d’Edith Coutant, jusque là directrice de la PJJ de Nantes. Puis silence radio : « Elle attend toujours que Nadine Morano, ministre de la Famille, signe son arrêté de nomination ». Parce qu’entre temps arrive « une figure locale, Annick Le Ridant, grande militante UMP et épouse de l’ex-député UMP Jean-Pierre Le Ridant », écartée par la Préfecture pour une raison simple : « elle ne disposait pas du diplôme minimum requis (licence ou équivalent) pour pouvoir postuler. » Annick Le Ridant admet « connaître Mme Morano » mais ce qui compte c’est son « expérience de terrain : des années dans les milieux associatifs {…} et vingt-cinq années comme crêpière sur le marché, monsieur ! Et mon côté le plus populaire, c’est que je suis la nouvelle Reine du carnaval de Nantes 2010. » On avait eu le Prince Jean en DEUG de droit pour la présidence de l’EPAD. On a désormais une crêpière miss carnaval pour les droits des femmes. C’est ce qu’on appelle l’égalité des chances ou la discrimination positive. Qui trouverait quelque chose à y redire ?

Amara.

Fadela Amara, qu’on ne présente plus, vient d’annoncer que Nice, dont son collègue Christian Estrosi ministre de l’Industrie est maire (deux emplois à mi-temps), bénéficiera d’un des onze « internats d’excellence ». Cela tombe bien : deux frères d’Amara viennent d’être embauchés, l’un au service communication de la mairie de Nice, l’autre au service informatique de la communauté urbaine Nice – Côte d’Azur. Pure coïncidence. D’autant que le premier « suit une formation d’infographiste mais comme stagiaire non rémunéré ». Le Canard ne dit pas si la ministre a fait d’une pierre trois coups en comptabilisant ces fraternelles embauches dans les comptes du contrat d’autonomie, ce qui serait un début d’explication et de réponse à Michel Abhervé qui, homme de peu de foi quoique léonard, la soupçonne de trafiquer les statistiques : « Explosion des contrats d’autonomie ou mensonge éhonté devant la représentation nationale ? »

Travailler plus, gagner moins.

« Industrie. Le mal français », titre Libération du 4 mars 2010. Or, entendu ce même jour aux informations de 9h à France-Culture, un porte-parole du patronat industriel pour qui le désastre industriel trouve sa cause dans l’absence de compétitivité française, elle-même explicable par le coût du travail, bien sûr trop élevé : « Ce n’est pas aux entreprises de supporter les allocations familiales, la maladie, le chômage… » On se dit « Logique, c’est un Medef ou un UIMM » (Union des industries et métiers de la métallurgie)… mais non, c’est largement repris, abondé par N.S. et relayé par Le Monde, cette fois du 5 mars, qui titre un article « L’industrie française reste entravée par le poids des charges sociales ». Ainsi, pour être réduit, le « décrochage franco-allemand » industriel devrait « jouer sur une large palette d’instruments et de tenir, dans la durée, un certain nombre d’objectifs. » Quels instruments ? Quels objectifs ? « La maîtrise du coût du travail (et son corollaire pour le gouvernement, l’absence de coup de pouce au smic et la non-augmentation des cotisations sociales), la baisse de la fiscalité pensant sur les entreprises… » Traduisez : baisser les salaires, maintenir les bas revenus à un étiage minimal, diminuer la part des cotisations sociales au titre de la solidarité – la société – et promouvoir l’épargne privée – la jungle – …

Les cigares du pharaon.

Cela n’a peut-être l’air de rien mais c’est tout à fait frontalement, sans une once de pudeur ni de précaution, la remise en cause de la « société salariale », pour reprendre l’expression de Robert Castel, c’est-à-dire d’une société où les salariés bénéficient avec leur rémunération de protections sociales. Discours d’industriels qui, soit dit en passant, se posent nettement moins de questions d’efficience dès lors qu’il s’agit de l’UIMM que l’on connaît particulièrement généreuse avec ses présidents. Discours d’industriels également opposés à l’égalité des places, dont je parlerai prochainement puisque c’est l’objet du dernier ouvrage de François Dubet, Les places et les chances (Seuil, février 2010), celui-ci écrivant justement « Quand on compare plusieurs pays entre eux, on constate que plus la part des prélèvements sociaux est élevée, moins les inégalités sociales sont fortes. » Mais il est vrai que la réduction des inégalités sociales doit être le cadet des soucis des capitaines d’industrie qui se rêvent en Belmondo déguisé en héritier (1). Sans doute pas plus d’ailleurs que le souci d’édiles tels M. Gewerc, surnommé « le pharaon », président PS de la Région Picardie (la même qui n’a rien compris aux missions locales), dont le surnom se fonde sur son goût de cigares commandés aux frais de la région. Défense de M. Gewerc : « C’était déjà le cas du temps de mon prédécesseur » (Le Monde, 5 mars 2010). Misère… Qu’un piou-piou tente de passer en notes de frais sa consommation tabagique et l’on appréciera la richesse argumentaire et la pertinence de la défense. Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Industriels nietzschéens.

Rétablir la compétitivité industrielle, c’est se fixer l’objectif de proposer des lecteurs de DVD à 15 euros, comme « nos concurrents chinois ou indiens {qui} sont lancés à pleine vitesse. » (2) Pour cela, il n’y a guère d’autre alternative que de baisser les salaires, de supprimer les charges sociales de solidarité nationale. Le discours sur l’innovation est et n’est que de la poudre aux yeux et, d’ailleurs, pourquoi ne parle-t-on pas des « pôles de compétitivité » sensés, précisément dans le domaine industriel et selon une dynamique d’innovation, apporter les réponses au déclin industriel ? Nos industriels, somme toute, sont nietzschéens : ils luttent contre la pesanteur wagnérienne des charges sociales et s’amourachent de la légèreté bizetienne de la flexibilité et de la dérégulation.

Precarios.

Poursuivant la lecture de Libé, on parvient sans difficulté à comprendre la configuration aspirée du marché du travail avec l’article « Portugal, la fronde des precarios ». Inutile de traduire ces « precarios » qui représentent 40% de la population active portugaise. On les appelle également « empresarios forçados », entrepreneurs forcés… ce qui rappellera quelque chose de ce côté des Pyrénées. « Leur salaire moyen ? Moins de 1 000 euros par mois. » Parmi ces precarios, les « reçus verts », équivalent portugais des chèques emploi-service : « Un simple talon de coupons détachables, avec lesquels les employeurs rémunèrent un travail. Ce système maintient toutes les obligations pour le salarié… Mais lui ôte tous les avantages. Alors finis les congés payés, les treizièmes mois, le congé maternité… {…} Le patron est le client. Et le travailleur, un simple prestataire de service, contraint de facturer son travail. A tout moment, cette fragile « relation » peut être rompue. Et, bien sûr, sans la moindre indemnité chômage. » Ce à quoi on peut ajouter, citant robert Castel : « C’est plus généralement la perpétuation d’un état d’insécurité sociale permanente qui affecte la plupart des catégories populaires. J’allais dire « qui infecte ». L’insécurité sociale n’entretient pas seulement la pauvreté. Elle agit comme un principe de démoralisation, de dissociation sociale à la manière d’un virus qui imprègne la vie quotidienne, dissout les liens sociaux et mine les structures psychiques des individus. Elle induit une « corrosion du caractère » pour reprendre une expression que Richard Sennett emploie dans un autre contexte. » (3)

Appel

Charmante perspective. On se surprend à sourire de désespoir – « comble de l’ironie », dit-on – lorsque l’on sait où il faudrait aller et que l’on constate où l’on va. Reste l’esprit de résistance qui, par exemple, peut s’exprimer via L’appel des appels (près de 80 000 signatures à ce jour) et la lecture de sa charte :

CHARTE DE L’APPEL DES APPELS

Nous, professionnels du soin, du travail social, de la justice, de l’éducation, de la recherche, de l’information, de la culture et de tous les secteurs dédiés au bien public, avons décidé de nous constituer en collectif national pour résister à la destruction volontaire et systématique de tout ce qui tisse le lien social.

Réunis sous le nom d’Appel des appels, nous affirmons la nécessité de nous réapproprier une liberté de parole et de pensée bafouée par une société du mépris.

Face à une idéologie oppressive qui promeut le culte de l’argent et la peur de l’autre, 
Face à la souffrance sociale que cette idéologie génère,
Face à la multiplication de prétendues réformes aux conséquences désastreuses,
Face au saccage de nos missions et de nos pratiques professionnelles, Face à la promotion du prêt-à-penser et de procédures managériales et sécuritaires,
Face à la désignation à la vindicte collective de citoyens toujours plus nombreux,
Face à l’abandon progressif des plus fragiles parmi nous…

Nous entendons lutter contre toute politique qui liquide les principes de droit et les valeurs de notre démocratie, issus des Lumières et du Conseil National de la Résistance.

Avec tous ceux et celles qui nous rejoignent, nous nous engageons à  :

• faire le lien entre toutes les réflexions, les initiatives et les mobilisations dans l’esprit de notre appel et les amplifier ;

• constituer un espace public de vigilance vers lequel remonteront les analyses et propositions de professionnels et de citoyens ;

• relayer, par nos comités locaux, notre site Internet et nos actions une parole qui échappe aux processus de normalisation, afin de promouvoir une éthique citoyenne, fondée sur le respect de la dignité humaine comme des libertés publiques et individuelles ;

• construire, en liaison avec les associations et les partenaires qui le souhaitent, un espace d’analyse des politiques fondées sur le culte de la performance et de la norme dont les corollaires sont la peur, l’exclusion, voire l’élimination ;

• donner le plus grand retentissement à tous ceux qui organisent une résistance responsable et non violente aux politiques en cours ;

• soutenir et multiplier les actions visant à dénoncer et combattre les dispositifs de servitude, les atteintes aux libertés fondamentales et la dénaturation de nos métiers ;

• exiger des instances constituées – partis politiques, syndicats, pouvoirs publics – qu’elles s’opposent, par des réponses adaptées, à la démolition des valeurs pour lesquelles nous nous battons.

Décidés à combattre une idéologie de la norme et de la performance qui exige notre soumission et augure d’une civilisation inique et destructrice de l’humain, nous voulons réinventer une société de libertés, de droits, de justice et d’hospitalité.

C’est bien, non ?

A suivre…

(1) L’héritier, film de Philippe Labro avec Jean-Paul Belmondo (1973).

(2) Philippe Crouzet, PDG de Vallourec, groupe industriel de 18 000 salariés.

(3) Robert Castel, L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?, 2003, Seuil, « La république des idées », p. 29.