Archives de mars, 2009

CNML. Séance du 24 mars

Publié: mars 31, 2009 dans 1

Sur le site Ressources Jeunesse (http://www.ressourcesjeunesse.fr/), un article daté du 27 mars « Missions locales : vers un renforcement de la structuration régionale » (http://www.ressourcesjeunesse.fr/Missions-locales-vers-un.html) informe du contenu de la séance plénière du Conseil national des missions locales qui s’est tenue le 24 mars à Bercy en présence de Laurent Wauquiez, secrétaire d’Etat chargé de l’emploi. Cette réunion d’installation fait suite à la nomination du député-maire de Villefranche sur Saône, Bernard Perrut à la présidence du CNML et au renouvellement d’une partie de ses membres.

Citoyenneté

Je me contente de transcrire ici cet article, sans plus, en invitant toutefois chacune et chacun à aller fureter sur ce site  qui recèle des informations et des contributions intéressantes. Par exemple, une communication de Bernard Bier (1) sur le thème de « Éducation et pédagogie de la citoyenneté : fondements et figures » que j’ai bien l’intention d’analyser et de vous en proposer une lecture critique sous peu. Dans le « référentiel » des missions locales, en effet, la citoyenneté paraît synchroniquement importante et floue, laissée à l’appréciation de chaque structure et plus investie comme un thème générateur de situations, parfois inscrites dans le programme de Dexia, que comme un fil rouge structuré et structurant, explicitement inscrit dans le projet associatif de la mission locale. A suivre donc…

Ressources Jeunesse.

« Dans son discours d’ouverture, après un hommage à Françoise de Veyrinas qui l’a précédé dans cette fonction, le nouveau président du CNML déclare que ses nouvelles responsabilités reposent sur une volonté gouvernementale de pérenniser les missions locales et de s’appuyer sur elles pour mener sa politique d’emploi des jeunes.

« Il était aussi important d’avoir un Conseil renouvelé, composé de présidentes et de présidents de missions locales, investis dans leur structure » précise-t-il, « De plus, je désirais avoir l’assurance que le CNML soit actif, avec des missions claires et des objectifs précis. Un certain nombre d’entre eux existent déjà. D’autres objectifs devront être définis avec le ministre, l’ensemble des partenaires et, bien sûr, Pôle emploi, puisque cette complémentarité existe sur le terrain »

Bernard Perrut souhaite que le Conseil « puisse mieux informer, mieux communiquer sur les résultats plus qu’encourageants obtenus par les missions locales, notamment en termes d’accès à l’emploi ». Il propose de « réfléchir à une meilleure identification de nos missions locales […] un mot parfois méconnu parce qu’elles n’évoquent pas, à travers leur label, leur mission qui est d’accueillir les jeunes et de les conduire à l’emploi »

Le nouveau président souhaite s’appuyer sur la structuration régionale du réseau, d’une part les associations régionales de présidents et d’autre part les animations régionales pour lesquelles la circulaire d’orientation DGEFP doit évoluer, il propose la création d’un groupe de travail pour suivre, coordonner et évaluer l’action des animations régionales.

Bernard Perrut souhaite également reconduire et développer les groupes de travail du Conseil : autonomie des jeunes, Parcours 3 et systèmes d’information, partenariat entreprises et emploi, démarche d’évaluation, relation avec Pôle Emploi et Europe international.

Préoccupé par l’avenir du programme CIVIS, le député-maire de Villefranche sur Saône propose aussi de constituer un groupe de travail sur cette question avec les services du ministère tout en insistant sur la complémentarité entre le rôle du Conseil et celui de la délégation générale à l’emploi et à la formation professionnelle.

Bernard Perrut souhaite réunir à l’Assemblée nationale tous les présidents de missions locales avant l’été.

Soulignant l’esprit d’ouverture du nouveau président, le secrétaire d’Etat chargé de l’emploi, Laurent Wauquiez précise : « Bernard Perrut n’a pas accepté ses fonctions à la légère. Il l’a fait en en mesurant l’engagement, avec la détermination d’être un ambassadeur vigilant pour l’ensemble des missions locales. »

Le ministre rappelle que les jeunes sont incontestablement les premières victimes de la crise et que dans ce contexte il a besoin des missions locales, c’est pourquoi il a souhaité accueillir l’installation du CNML à Bercy.

Laurent Wauquiez indique que « les missions locales, contrairement à une image que l’on continue à avoir, sont de vrais acteurs professionnels du service public de l’emploi, avec une vraie spécificité, une vraie expertise qui s’est développée avec le temps, des collaborateurs qui connaissent très bien ces pratiques depuis longtemps, des équipes souvent diverses, ce qui pour moi est un gros atout pour les missions locales. Les profils des collaborateurs des missions locales sont souvent très divers et constituent un véritable atout dans cette période. »

Selon le secrétaire d’Etat chargé de l’emploi « si l’on veut accompagner la densification, la structuration et la professionnalisation des missions locales, le rôle du CNML est déterminant. » Il doit « pouvoir continuer à être un chef d’orchestre qui met en synergie l’approche des collectivités locales, de l’Etat et des branches » avec lesquelles le partenariat doit être développé pour accroître les dispositifs d’alternance.

Laurent Wauquiez précise que le CIVIS est un outil qui a fait ses preuves, il souhaite s’appuyer sur les pratiques réussies et demande au CNML de lui faire remonter d’ici deux mois les initiatives qui fonctionnent le mieux dans les missions locales.

Le ministre, qui entend également assurer la pérennité du FIPJ, a défini quatre chantiers prioritaires pour les missions locales : l’alternance, les freins à l’accès à l’emploi, l’accueil des jeunes sortant du système scolaire et l’accès a un premier emploi. »

(1) Bernard Bier a écrit une contribution, « L’analyseur Villepinte », dans l’ouvrage La jeunesse comme ressource dirigé par Alain Vulbeau (2001, Érès). Première phrase : « L’action publique en direction de la jeunesse obéit à un mouvement pendulaire hésitant entre deux paradigmes, celui de la jeunesse ressource et celui de la jeunesse danger. » (p. 65). Mouvement effectivement pendulaire que chacun remarquera dans l’écart entre les prolégomènes habituels des politiques d’emploi en direction des jeunes, peu avares d’emphases (« impératif national », etc.), et les représentations ordinaires : trois adultes autour d’une voiture, c’est une panne ; trois jeunes autour d’un scooter, c’est un coup fourré.

La DARES vient de publier dans Premières Synthèses Premières Informations un huit pages, « Les maisons de l’emploi conventionnées avant fin juillet 2007 » qui s’appuie sur l’exploitation des dossiers de conventionnement, l’exploitation d’un questionnaire auquel 151 MdE conventionnées ont répondu et les six monographies réalisées dans la foulée du Rapport Anciaux (http://www.travail-solidarite.gouv.fr/IMG/pdf/2009.03-13.2.pdf ). Comme indiqué, ces monographies ont été rédigées par un cabinet conseil… qui est Geste, c’est-à-dire la structure coopérative dans laquelle je travaille. Faisant ainsi partie de l’équipe constituée pour évaluer ces MdE, je m’abstiendrai d’une analyse de l’analyse, la laissant à mes petits camarades d’Emploi et Création et d’Informer autrement. Toutefois deux ou trois observations peuvent être apportées pour mettre en appétit et/ou lire cette publication avec quelques éléments de décodage.

Toutes choses inégales…

Il faut le dire, de la lecture de ces huit pages, on en sort difficilement avec une opinion construite claire… et ce n’est certes pas la faute des rédacteurs (Céline Gratadour et Olivier Mazel). Car, en effet, cette synthèse par l’usage récurrent d’expressions telles que « dans un cas… dans un autre cas… » ou « pour certaines MdE… alors que pour d’autres » ou encore « un fonctionnement variable selon… » révèle, comme l’écrit la DARES en conclusion, que « Les exemples analysés dans le cadre de ces enquêtes monographiques montrent qu’il n’existe pas de modèle unique de réussite et que l’adaptation aux configurations locales paraît primordiale. » Nous voilà donc face à une dénomination unique – « maison de l’emploi » – (et encore, certaines ajoutent « et de la formation ») et des réalités multiples. Qu’il existe un cahier des charges national – un nouveau étant attendu ce printemps – n’est donc pas la garantie de déclinaisons similaires et comparables « toutes choses étant égales par ailleurs ». Ce constat, somme toute banal, est inhérent à toute politique non seulement « territorialisée » (prenant corps sur un territoire) mais surtout « territoriale », c’est-à-dire issue de la volonté des acteurs locaux et, donc, déterminée par les conditions de leur agencement, l’état local des rapports de force et des coopérations, les adhésions politiques ou au contraire les résistances à un programme national évidemment porté par un gouvernement. La participation ou non des Régions est particulièrement illustrative de ce dernier point car, si dans l’absolu on imagine difficilement une politique d’emploi déconnectée d’une politique de formation, force est de constater que l’implication des Régions répond parfois à des critères tout autres.

Copiloter et mutualiser le mutualisable…

Un deuxième point mérite une réflexion : « Les monographies soulignent à cet égard que le pilotage par l’acteur jugé le plus légitime n’est pas forcément productif car il tend à reproduire l’existant ; un copilotage semble préférable dans la plupart des cas. » Le chemin est ici étroit. Car il s’agit de naviguer entre deux écueils. Premier écueil, ce que j’ai appelé le « syndrome du coucou » (non repris dans la synthèse de la DARES), c’est-à-dire l’exercice par la MdE d’une activité en place et lieu d’un cœur de métier d’une autre structure préexistante sur le territoire. On comprend les réserves de Laurent Wauquiez concernant l’activité de placement des MdE. Second écueil, celui indiqué par la DARES, que le pilotage de chaque axe soit assumé par la structure ou institution également préexistante et disposant d’un crédit suffisant : le risque est ici celui de la reproduction, d’un nouvel habillage guère générateur de novation. Là comme ailleurs bien souvent, la « bonne » – à défaut d’être idéale – solution semble résider dans un copilotage entre l’institution de référence et la MdE, cette dernière étant positionnée sur un rôle d’ingénierie, d’ouverture des modalités de fonctionnement (« groupes projets »…) à des acteurs périphériques voire ultrapériphériques, généralement peu sollicités par les institutions… qui, chassez le naturel il revient au galop, ont des réflexes institutionnels. Ainsi, assez fréquemment par exemple sur le thème de la création – reprise d’entreprise, les chambres consulaires et les boutiques de gestion et autres ADIE ont constitué un capital de notoriété suffisant. Qu’une MdE pilote ce thème revient à considérer implicitement que cet actif est insuffisant, déficitaire : on n’est guère éloigné d’un sentiment de disqualification et d’une stratégie tabula rasa… dont on imagine sans peine qu’ils constituent le terreau des résistances. Quant aux réalisations (et non plus au pilotage), il semble évident que des fonctions peuvent et même doivent être mutualisées et, à l’étude, il ressort que celles-ci recouvrent d’une part l’« AIO » (accueil – information –orientation), étant entendu que l’orientation est ici celle de premier rang où, après avoir reçu le demandeur, celui-ci est aiguillé vers le service spécialisé ad hoc, et, d’autre part, la « relations entreprises » avec la constitution d’équipes pluri-institutionnelles dédiées : il s’agit d’éviter que le même chef d’entreprise reçoive le matin à 10h un formateur en recherche d’un lieu d’accueil pour son stagiaire, à midi un conseiller de mission locale sollicitant pour un jeune une immersion en milieu de travail, à 14h un agent de Pôle Emploi, à 16h un gestionnaire de parcours du PLIE, à 18h un chargé de relations entreprises de la MdE… Bref, constituer  des équipes territorialisées « task-force », coordonnées, avec une stratégie concertée, un fichier partagé d’entreprises, etc.

Compétence emploi…

La DARES écrit en première page « La mise en place des MdE a offert aux collectivités locales l’opportunité de s’impliquer dans un nouveau champ de compétence, celui de l’emploi et de l’insertion, où elles étaient jusque-là peu présentes. » Oui et non.

Oui parce que la loi du 13 février 2008 relative à la réforme de l’organisation du service public de l’emploi reconnaît le rôle des collectivités territoriales dans le champ de l’emploi : celles-ci sont associées au nouveau conseil national de l’emploi, au conseil régional de l’emploi et leurs représentants siègeront au conseil d’administration de la nouvelle entité publique. L’article L. 311-1 du code du travail, issu de la loi de programmation pour la cohésion sociale du 18 janvier 2005, dispose ainsi que les collectivités territoriales et leurs groupements « concourent au service public de l’emploi ».

Non parce que les collectivités n’ont pas attendu cette loi, ni même la loi de programmation pour la cohésion sociale de 2005. Depuis 1982, des missions locales et des permanences d’accueil et d’information destinées à l’insertion sociale et professionnelle des jeunes sont mises en place par les collectivités territoriales avec l’Etat : on est bien là dans une logique, donc une compétence, qui concerne l’emploi. Sans qu’elles disposent toujours expressément de la compétence emploi, les collectivités territoriales et leurs groupements y contribuent activement soit dans le cadre de compétences liées au développement économique local, soit dans le cadre de compétences spécifiques de formation et d’insertion professionnelles. Pour ce qui concerne l’échelon communal et intercommunal, la loi du 29 juillet 1998 a légalisé les initiatives locales préexistantes et institué les PLIE comme outils à disposition des communes et intercommunalités pour conduire en collaboration avec l’Etat et les autres collectivités territoriales, des politiques d’accueil, d’accompagnement social, d’orientation, de formation et d’insertion des personnes en grande difficulté d’insertion sociale et professionnelle. Enfin, l’action des communes et groupements en faveur de l’emploi s’inscrit dans le cadre de la politique de la ville, rénovée au cours de l’année 2006 et qui désormais s’articule autour des contrats urbains de cohésion sociale (CUCS) et des partenariats engagés par la nouvelle Agence nationale de la cohésion sociale et de l’égalité des chances, créée par la loi pour l’égalité des chances du 31 mars 2006. Le « Manifeste des Elus Territoriaux délégués aux Politiques de la Formation, de l’Insertion, de l’Emploi et du Développement Economique » (Alliance Villes Emploi, 4 février 2009) déclare ainsi (extraits) : « La compétence Emploi de droit est exercée par l’Etat. Le rôle des collectivités territoriales (compétence « de fait » depuis plus de 20 ans) est reconnu dans l’article 1 de la loi de programmation de cohésion sociale « les collectivités territoriales et leurs groupements concourent au service public de l’emploi », les compétences développement économique et politique de la ville sont attribuées aux intercommunalités (EPCI) par les lois relatives à l’intercommunalité. Les régions et les départements jouent également un rôle de premier plan notamment dans les politiques de formation et d’insertion. Les élus locaux, représentés par les associations signataires de cet appel rappellent que :

– Ils ont des responsabilités devant les citoyens de leur territoire, dans les domaines du développement économique, de la formation, de l’insertion et de l’emploi.

– Ils construisent, animent des politiques de l’emploi, développent des stratégies territoriales, financent des dispositifs, pour la formation, pour l’insertion et l’emploi, et en corollaire des outils, (Maisons de l’emploi, PLIE, Missions locales), qui ont permis de mettre au point et d’expérimenter de nouvelles approches et de nouvelles méthodes ».

Grives et merles…

Dernier point problématique, l’écart entre les ambitions initiales et les réalisations effectives. « Il n’est pas de sauveur suprême » pourrions-nous dire… Force est de constater que, sur plusieurs sites, les maisons de l’emploi sont nées d’une logique de « vérité-foudre » ou « révélée » (Michel Foucault), ce qui est mieux que le simple facteur d’aubaine, mais qu’à l’enthousiasme de la naissance (« Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille applaudit à grands cris, son doux regard qui brille fait briller tous les yeux… ») a succédé une rétractation : beaucoup de « partenaires » ont promis des moyens, des mises à disposition, de l’investissement… et, chemin faisant, se sont recentrés sur leurs intérêts propres. Comme tout cela s’est déroulé dans un cadre général de fortes mutations (préparation de la fusion Pôle Emploi) et d’incertitudes sur la politique de l’emploi (conventionnements, gels, mises en œuvre locales à l’appréciation des services déconcentrés…), nombre de MdE n’ont pas été que virtuelles dans leur organisation… mais dans leurs moyens mobilisables : faute de grives, on mange des merles…

Marx…

Pour conclure sur une note optimiste, enfin une satisfaction ! L’usage de l’expression « valeur ajoutée » (« clairement identifiée sur certains sites, plus difficile à apprécier sur d’autres », pour la DARES qui excelle dans l’usage de l’euphémisation) plutôt que celle de « plus-value ». Rappelons que la plus-value est un concept marxiste (ce n’est pas cela qui est dérangeant – 1) correspondant à « l’excédent de valeur produit par l’ouvrier salarié pendant son temps de travail global, une fois qu’il a reproduit la valeur de sa force de travail (son salaire). C’est une réalité propre au mode de production capitaliste. » (2) Certes, « valeur ajoutée » fait un peu TVA mais recouvre ce qui a permis, à partir d’un savoir-faire spécifique ou d’une condition d’organisation du travail, d’obtenir un matériau ou un service de meilleure qualité. Voilà qui semble plus correspondre à ce que l’on attend d’une MdE. Une valeur d’usage plutôt qu’une valeur d’échange. Du moins à mon avis.

 

(1) Marx utilise également le terme de « survaleur », Mehwert en allemand.

(2) Labica-Bensussan, Dictionnaire critique du marxisme, 1999, PUF, p. 1113.

 

Sur le site Emploi et Création qu’il anime, Benoît Willot, dans un article du 26 mars 2009, rend synthétiquement compte du débat d’initiative parlementaire (suite à la révision de la constitution) qui a eu lieu à l’Assemblée nationale, le 24 mars 2009 sur les maisons de l’emploi (http://www.emploietcreation.info/article-29466395.html )

Le débat « s’est déroulé dans une ambiance relativement calme, la cinquantaine de députés présents défendant avec un bel ensemble les maisons de l’emploi, tandis que Laurent Wauquiez, secrétaire d’État chargé de l’emploi, assure vouloir les pérenniser.

Il a cependant insisté sur le fait que les maisons de l’emploi ne devaient, en aucun cas, faire du placement.

Les orientations prioritaires des maisons de l’emploi, tel que le futur cahier des charges devrait l’annoncer, ont été résumées : coordination – partenariats – diagnostic ; innovation  – anticipation ; accueil.

La fusion des missions locales avec les maisons de l’emploi a été évoquée comme une possibilité, le ministre soulignant cependant que la fonction d’opérateur des missions locales les écartait du fonctionnement des maisons de l’emploi. Par contre, sans les rendre vraiment obligatoires, la fusion des PLIE et des comités de bassins d’emploi est très vivement souhaitée.
Reste à comprendre ce qui peut se faire dans les zones non couvertes, car le ministre a exclu, malgré des demandes répétées, toute nouvelle labellisation « avant une évaluation approfondie ». »

On peut effectivement parler d’ « ambiance relativement calme », ne serait-ce qu’au regard du rapport de Marie-Christine Dalloz qui sommait l’État de contraindre les PLIE, les CBE et les missions locales à intégrer les MdE, menaces de diminution sinon de suppression des subventions à l’appui. Posons l’hypothèse que la présence des édiles constituait un indicateur de leur adhésion majoritaire au principe de la pérennité des MdE (1). Quelques précisions peuvent cependant être apportées…

Financer des postes…

Dès l’ouverture du débat, le Président Pierre Méhaignerie (un Breton : Vitré) posait « trois questions essentielles », la première étant « Quel bilan tirer de ces quatre années d’expérimentation ? Une évaluation est d’autant plus nécessaire que, s’il y a eu des réussites, il faut dire aussi qu’il y a eu des demi-échecs et des empilements de structures. » Juste observation que l’on pourrait même objectivement accentuer puisqu’il y a eu des « demi-échecs »… mais également des échecs complets. Inutile de se le cacher : si – et c’est tant mieux – incontestablement des MdE fonctionnent (il suffit de consulter Emploi et Création pour constater qu’on y trouve de l’innovation),  d’autres dysfonctionnent – et c’est regrettable. Un échec complet signifie concrètement que l’argent des pouvoirs publics a servi sur certains territoires à financer des postes, pas de l’activité, et ceci sans même prendre en compte le coût des temps perdus consacrés par les politiques ainsi que par les autres professionnels avec les perturbations de la nouvelle structure.

Pro domo…

La question de l’évaluation peut d’ailleurs être traitée  selon une autre perspective. Le rapport d’information « sur la mise en œuvre des préconisations de la mission d’information sur les maisons de l’emploi » (n° 1513, 11 mars 2009) de Marie-Christine Dalloz, députée UMP du Jura et Vice-Présidente d’Alliance Villes Emploi, est clairement un plaidoyer pro domo, comme l’était d’ailleurs son premier rapport (n° 952 de la Commission des affaires culturelles, familiales et sociales de l’Assemblée Nationale, enregistré le 11 juin 2008). On peut lire dans le second rapport que les MdE « avaient rempli leur mission première de fédérer en un même lieu tous les acteurs locaux d’un espace géographique cohérent et de coordonner leur action » et qu’elles avaient permis de « construire des projets adaptés… de mettre en place de véritables politiques innovantes de l’emploi… d’apporter à leurs bassins d’emploi des plus values certaines » etc. Je connais plus d’un territoire où les acteurs, politiques et professionnels, seraient saisis de lire de tels propos. Mais enfin, encore une fois, des MdE qui réussissent on en trouve certainement. De là à faire des cas une généralité (dans un sens ou dans l’autre), il y a un pas… qu’un parlementaire s’autorise a priori à franchir mais qu’une étude sérieuse ne pourrait faire. Un parlementaire mais pas tous au su de l’intervention de Jean-Patrick Gille (député PS) lors du débat d’initiative parlementaire : « Malgré l’intérêt manifeste des maisons de l’emploi, l’absence d’une véritable évaluation nationale ne permet pas d’attester incontestablement de leur plus-value. Il y a même vraisemblablement, ce qui a été évoqué, des cas de doublons, voire de concurrence entre structures. La réalité, sur le terrain, est assez contrastée, faute d’une définition suffisamment claire de leurs missions et, surtout, là est le cœur du problème, faute d’une articulation avec Pôle Emploi. » Précisons que Jean-Patrick Gille est un nouvel administrateur du CNML.

Axiome…

D’autre part, ce n’est pas le moins intriguant de noter qu’après l’éloge on peut lire dans ce même second rapport « l’évaluation des politiques menées par les maisons de l’emploi et des résultats qu’elles obtiennent ne doit plus être aussi inexistante qu’elle ne l’est aujourd’hui. » Démonstration s’il en est d’une incohérence ou, plus exactement, d’un raisonnement sur la base d’un axiome, pas d’une objectivation, car si l’évaluation est « inexistante » sur quoi peut bien se fonder le crédit, l’atteinte de tous les objectifs, sinon sur la foi, sur un axiome qui, par définition, est indémontrable : axiome vient du grec axioma qui signifie « j’estime, je crois vrai ». Libre à Mme Dalloz de croire. Mais libre aux autres de ne pas croire et de fonder leur politique de l’emploi sur les faits.

Vif…

Du débat parlementaire, que son président souhaitait introductivement « vif » (sic), on peut retenir quelques thèmes principaux : la coordination avec Pôle Emploi, la pérennisation des MdE et leur évaluation, la politique de l’emploi de l’État (mise en cause dans ses déclinaisons par les services déconcentrés)… et les relations avec les missions locales. Je me limite à ce dernier point, Benoît Willot et peut-être d’autres envisageant sans doute d’explorer les précédents.

Richesse sémantique…

Les relations entre MdE et missions locales constituent manifestement un terrain glissant. On connaît la position de la rapporteure, Marie-Christine Dalloz : « S’agissant de la coordination territoriale, à la fusion des PLIE et des comités de bassins d’emploi, il me paraît nécessaire, avec l’accord du président de la commission, d’ajouter les missions locales. » Laurent Wauquiez lui répond « Nous devons avoir une politique vigoureuse pour inciter à rassembler les missions locales et les PLIE à l’intérieur des maisons de l’emploi. Cela peut se faire de façon forcée, cela peut aussi se faire de façon incitative un petit peu musclée, en donnant une forte plus-value financière aux maisons de l’emploi qui rassemblent l’ensemble des interlocuteurs à l’intérieur du périmètre. » Cette « incitation un petit peu musclée » résume assez bien la rhétorique du secrétaire d’État qui, tout au long du débat, va démontrer une richesse sémantique par l’usage des verbes « rassembler », « intégrer », « coordonner », etc., expressions variables selon ses interlocuteurs. Jamais cependant Laurent Wauquiez ne parlera d’absorption… quoiqu’il soit sans doute informé par ses services de la situation picarde. « Est-ce que, comme Mme la rapporteur l’a dit, ce modèle a vocation à intégrer les missions locales, les PAIO, les PLIE, toutes les initiatives locales sous un même toit, dans une seule structure ? Cela me paraîtrait, là aussi, la bonne solution. » Position soutenue par M. Patrick Ollier (UMP), président de la commission des affaires économiques : « Oui, madame la rapporteure, les PLIE doivent intégrer les maisons de l’emploi, ainsi que les missions locales. »

Deux nouveautés pour les missions locales…

Par contre, aux questions de Patrick Gille (PS) et singulièrement de Marie-Renée Oget (PS, une Bretonne… costarmoricaine) (« La présence des missions locales au sein des maisons de l’emploi est donc souhaitable – en particulier dans le cadre d’une coordination territoriale –, mais pas une absorption ou une fusion. Aussi, pouvez-vous préciser à quel degré et dans quel cadre juridique vous envisagez cette intégration ? S’agit-il d’un simple rapprochement pour une meilleure coordination des actions, ou entendez-vous aller plus loin ? Dans ce cas, quelles seront les conséquences juridiques de cette opération pour les missions locales et le statut de leurs salariés ? »), la réponse de Laurent Wauquiez laisse sur sa faim. D’autant plus qu’il la fait précéder d’un avertissement : « Madame Oget, votre question ne portait pas sur les maisons de l’emploi, mais sur les missions locales. Cela étant, je vais y répondre d’autant plus volontiers que j’ai installé ce matin le Conseil national des missions locales… » Suspens… Que va-t-il dire : Intégration ? Fusion ? Absorption ? Hébergement ? Et bien non, le secrétaire d’État ne répond pas sinon pour dire « … un peu de la même manière que pour les maisons de l’emploi, on a besoin d’évaluer les missions locales, de mettre en place un cahier des charges reprenant leurs meilleures pratiques pour pouvoir les mutualiser et aider ainsi ces structures à se conforter. Ce sera le rôle du Conseil national des missions locales de nous aider à les structurer, à les accompagner pour qu’elles ne soient pas chacune dans leur coin mais s’intègrent dans un véritable réseau, et à en faire aussi une force de proposition au niveau national. » Les missions locales seront donc particulièrement sensibles à cette « nouveauté » : elles vont être évaluées. Autre « nouveauté », elles auront un nouveau cahier des charges. Il est vrai que l’actuel commence à dater : convention pluriannuelle d’objectifs, 1er janvier 2008. Le temps passe si vite…

Mais on est en droit de s’inquiéter de la fin de la « réponse », passé le premier temps psychoaffectif réconciliateur – « Il n’y a pas d’ambiguïté de ma part sur le soutien à apporter aux missions locales… » –  lorsque le secrétaire d’État conclut par « et sur leur place, dont Mme Dalloz et moi-même avons débattu, au sein des maisons de l’emploi. » Connaissant Mme Dalloz…

A l’intérieur…

Francis Vercamer (Nouveau Centre) interroge le secrétaire d’État : « Si l’on intègre le PLIE ou la mission locale à la maison de l’emploi et que l’on en diminue le budget, il faut savoir ce que l’on fera des agents ou des salariés qui travaillent dans ces structures. En période de crise, il n’est pas de bon aloi que les structures consacrées à l’emploi se séparent de leurs personnels, alors qu’elles doivent s’occuper de ceux qui quittent malheureusement les entreprises de leur territoire ! » Ce à quoi l’interpellé répond « Je suis favorable à ce qu’elle {l’intégration des PLIE} soit facultative, mais avec une forte incitation financière. La logique voudrait que les PLIE soient pilotés par les maisons de l’emploi ; il ne serait pas très rationnel que le pilote en soit la communauté d’agglomération ou la commune. S’il y a une maison de l’emploi, mieux vaut y intégrer le PLIE. S’agissant des missions locales, en revanche, ce n’est pas le même problème, car celles-ci sont un opérateur. Par conséquent, si la mission locale est à l’intérieur de la maison de l’emploi, c’est une bonne chose, mais avec cette limite que j’ai fixée : la maison de l’emploi n’a pas un rôle d’opérateur direct. » On ne voit pas pourquoi une collectivité ne piloterait pas un PLIE, outil précisément de la collectivité (2), a fortiori dans le cadre de la subvention globale qui exige, entre autres critères, que « l’organisme intermédiaire » (qui perçoit le FSE via l’État) présente des garanties de solvabilité (3). Quant aux missions locales, elles peuvent être désormais « à l’intérieur » des maisons de l’emploi, ce qui, faute d’une maîtrise suffisante dans le décryptage des subtilités rhétoriques politiciennes (4),  n’indique en rien s’il s’agit d’hébergement, de fusion, d’absorption, de coopération…

 

(1) On éprouve quelque difficulté à valider le principe de la pérennité des MdE à partir de l’argument selon lequel « en réponse à un questionnaire succinct que leur a adressé votre rapporteure, il apparaît sans surprise que l’ensemble de ces maisons {37 MdE dont les conventions arrivent à terme cette année ou début 2010} souhaite poursuivre leur activité. » (rapport du 11 mars, p. 8). « Sans surprise », effectivement, tout système tendant naturellement à sa reproduction.

(2) « Les communes et les groupements de communes peuvent établir des plans locaux pluriannuels pour l’insertion et l’emploi dans le ressort géographique le plus approprié à la satisfaction des besoins locaux, auxquels les autres collectivités territoriales, les entreprises et les organismes intervenant dans le secteur de l’insertion et de l’emploi pourront s’associer. Ils permettent de faciliter l’accès à l’emploi des personnes en grande difficulté d’insertion sociale et professionnelle dans le cadre de parcours individualisés permettant d’associer accueil, accompagnement social, orientation, formation, insertion et suivi. » Article L.322-4-16-6 du code du travail et article 16 de la loi n° 98-657 du 29 juillet 1998 d’orientation relative à la lutte contre les exclusions confirmé par la circulaire 99-40 de décembre 1999.

(3) « Conditions d’octroi. Les subventions globales sont accordées en respectant les conditions fixées aux articles 42 et 43 du Règlement n°1083/2006 portant dispositions générales sur les fonds structurels (FEDER et FSE). En particulier, elles doivent correspondre à un domaine de compétence reconnu de l’organisme candidat, lequel doit garantir une solvabilité suffisante et justifier de la capacité juridique et administrative indispensable pour gérer des fonds européens et cofinancer, en règle générale, les dispositifs concernés. » Articles 42 et 43 du règlement CE 1083- 2006, Circulaire PM SG 5210.

(4) Michel Abhervé parviendra sans doute mieux que moi à assurer la traduction simultanée.

 

Flux RSS, papyrus et autres plaisanteries

Publié: mars 30, 2009 dans 1

Deux contributeurs m’ont demandé de modifier le nom du blog pour une histoire de flux RSS. J’ai recherché pour me retrouver telle une poule devant une fourchette. L’ami animateur de Docinsert est venu à mon secours et voilà ce qu’il m’écrit :

« En fait, je suis allé voir sur mon « prototype » wordpress créé pour t’aider et franchement, là-aussi, moi je coince. Aussi, ce que tu peux proposer à tes lecteurs c’est bien cette adresse
https://plabbe.wordpress.com/feed/
. Elle génère le flux RSS en question et (je viens de faire le test) fonctionne bien avec Netvibes (agrégateur de flux le plus utilisé).  Ils pourront grâce à elle suivre l’actualité de ton blog (derniers articles mis en ligne). »

Subséquemment, si je comprends bien, je n’ai rien à faire (et tant mieux) mais c’est aux lecteurs-contributeurs de se débrouiller en tapant cette adresse avec, en plus, « feed » (aliment en français, mais pas de nationalisme mal venu, il faut bien l’écrire en anglais). Le problème de l’intelligence artificielle est qu’elle est artificielle donc qu’elle n’est pas intelligente. Elle parvient cependant à nous faire croire que nous ne sommes pas non plus intelligents.

Ah, le bon temps des manuscrits, des parchemins, des papyrus !

Lecture « orientée » de – toujours – « la crise » qui fait parler en extrayant de propos généralistes des enseignements des hypothèses, pour le travail d’insertion. Le Monde du 27 mars a consacré deux pages à un débat regroupant plusieurs personnalités, d’Emmanuel Todd, historien, à Erik Orsenna, écrivain, de Jacques Attali, qu’on ne présente plus, à Jean Gadrey, (bon) économiste, d’Éric Fottorino, directeur du Monde, à Chantal Jouanno, secrétaire d ‘État chargée de l’économie. En plus Brice Teinturier, directeur général adjoint de TNS Sofres. Avec un tel plateau, à la fois prestigieux et hétéroclite, on ne peut être qu’assuré de posséder les clés : enfin comprendre et, donc, agir. Évidemment une erreur si l’on attend une vérité révélée. Cependant des pierres à l’édifice pour progresser dans la connaissance.

L’aléa, caractéristique d’une insertion systémique et humaniste.

Pour Attali, « Paradoxalement, on pourrait dire que la crise est la manifestation de la liberté puisqu’il est impossible de prévoir le comportement des différents acteurs. » Sorte de préalable épistémologique juste : dans le texte de la conférence « Propos à propos de crises » rapportée ici, cette impossibilité s’exprime dans le « ‘ » qui s’immisce entre A et B, l’aléatoire. Mais que constatons-nous sinon que les politiques de l’emploi continuent de raisonner à l’inverse, sur la base d’un A sur B qui donnerait C ? Par exemple avec cette recherche d’adéquation maximale qui voudrait parvenir à être totale dans les dispositifs d’orientation, postulant un emboîtement tenon-mortaise entre le système de formation et les besoins de l’appareil productif. Une bonne partie de la « GPEC territorialisée » (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences) fonctionne ainsi sur ce mythe, faisant peu de cas de la liberté des sujets (les demandeurs et les offreurs) et de l’aléatoire.

Plus encore, l’obligation de résultat, qui s’est substituée à la culture du résultat, obéit à ce raisonnement causal et déterministe : financer une mission locale sur la base de l’obligation de résultat, c’est tenter (vainement) de neutraliser l’aléatoire qui – et là on ne peut être que d’accord avec Attali – est la marque de la liberté du sujet, du jeune ; c’est importer un raisonnement de la complication dans la complexité ; c’est imposer des modes de productivité étrangers, sinon opposés, au social. Le travail d’insertion est par définition systémique, mettant en jeu plusieurs acteurs : jeune, milieu, conseiller, employeur, etc. Il est donc consubstantiellement aléatoire. Et fort heureusement ! On pourrait multiplier les exemples de cette lutte permanente entre une insertion systémique et humaniste et une idéologie mécanique de l’insertion qui, passées les grandes déclarations, révèle le dessein d’une subordination du sujet : ainsi en est-il souvent de l’orientation vers les « secteurs en tension », dont on peut comprendre l’intérêt dans la perspective de ceux-ci et également sur la base d’une évidente utilité (orienter là où il y a du travail), mais qui fait peu de cas du projet individuel de la personne. « Aujourd’hui, la raison gestionnaire et managériale d’esprit libéral {…} sait aussi illusionner nombre d’acteurs sociaux par sa rationalité technique et sa nov-langue pseudo-éthique. Le leurre fonctionne presque trop parfaitement. » (1)

Abeilles et chômeurs…

Bizarrement Emmanuel Todd, qui est historien mais également anthropologue, endosse les habits de l’économiste, soutenant au passage des thèses contestables telles que la théorie des avantages comparatifs (« Le libre-échange n’est pas une mauvaise chose en soi. Une partie de l’argumentation libre-échangiste est valable : réalisation d’économies d’échelle ; spécialisation des pays selon leurs compétences de production, etc. »). Rappelons que cette thèse préconise que chaque pays ou « région » à l’échelle mondiale se spécialise sur ses points forts, là où sa productivité est la meilleure : la – paraît-il feu – « stratégie de Lisbonne » (mars 2000) énonçait ainsi que l’Europe serait « le continent de l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d’ici à 2010, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale. » On peut constater le résultat… A une échelle mondiale, la théorie des avantages comparatifs correspond à une méga-division du travail et favorise des raisonnements anthropocentrés tels que la matière grise en Europe et les petites mains en Asie ou en Inde, le soja et la culture des bio-carburants en Amérique du Sud quitte à ce que ces pays n’assurent plus l’alimentation de leurs citoyens…

Emmanuel Todd perd en tout cas une belle occasion de se taire en répondant à Chantal Jouanno, illustrant la crise écologique entre autres par « En France, les abeilles disparaissent et on ne sait toujours pas comment l’expliquer », par « Le problème, aujourd’hui, ce n’est pas la disparition des abeilles, c’est la disparition des emplois ! ». Fausse évidence, facilité rhétorique… Todd devrait lire Une politique de civilisation (que Guaino a « pompé » pour N.S. – 2) d’Edgar Morin et Sami Naïr : « Alors qu’aujourd’hui on isole les problèmes du chômage, de l’emploi, de l’exclusion hors de leur contexte et qu’on prétend les traiter à partir d’une logique économique close, il faut au contraire les considérer au sein d’une grande problématique de société et à partir des besoins de civilisation qui, d’eux-mêmes, exigent de nouveaux emplois. Il ne suffit pas de partir d’un « social » qui mettrait entre parenthèse le civilisationnel. » (3) Quelques pages plus loin, Edgar Morin identifie six « éthiques » dont la première, l’éthique de la reliance qui « englobe tout ce qui fait communiquer, associe, solidarise, fraternalise ; elle s’oppose à tout ce qui fragmente, disloque, disjoint (brise toute communication), renferme (ignorance d’autrui, du voisin, de l’humain, égocentrisme, ethnocentrisme). » (4) Cette éthique de la reliance n’est-elle pas exactement le fondement de l’approche globale ?

Lecture partielle…

Au fil des lignes, quelques sorties remarquables, qui donnent à réfléchir. Moins une synthèse qu’une lecture partielle pour inviter à l’agir communicationnel (5) :

– Jacques Attali, plaidant pour un gouvernement mondial : « On fera d’abord des guerres – et il y aura 300 millions de morts – puis les réformes et un gouvernement mondial. » Pourquoi 300 millions et pas 200 ou 400 ? Il faut le demander à Attali. Il est omniscient. C’est lui qui, présidant la commission pour « La libération de la croissance française » (2008), préconisait l’apprentissage de l’économie dans le socle des connaissances en CE1 (décision n° 2, p. 26). C’est dire.

– Érik Orsenna, pertinent en attirant ailleurs le regard focalisé sur la crise financière : « En réalité, nous vivons beaucoup de crises à la fois : crise de l’urbanisation démesurée, crise agricole… Les crises s’enchaînent et la plus grave n’est pas celle que nous vivons. »

– Toujours Orsenna, cette fois un peu amnésique : « Je suis frappé de voir à quel point l’abondance de pétrole, exploitable et transportable, nous a aveuglés. Comment ne pas avoir pensé plutôt à utiliser l’énergie solaire ! » Ce « plutôt » pourrait s’écrire « plus tôt » mais, dans les deux cas, le « nous » n’est pas pertinent : Plogoff pour les Bretons (1980 – 6), le surgénérateur de Creys-Maleville pour bien d’autres (1978), ont été des situations – moments où les spectateurs deviennent acteurs – révélant que tous n’étaient pas aveuglés.

– Hervé Kempf, le plus pertinent à mon avis : « L’humanité a atteint un seuil qui, si nous le passons, nous empêcherait de retrouver l’équilibre des systèmes naturels. La crise écologique est dans la zone rouge. » Mais on continue à injecter des milliards pour épurer des « actifs toxiques » : « actifs » vraiment ? En voilà un bel oxymore ! Et encore : « Nous sommes aujourd’hui dans l’obligation de nous attaquer à la question fondamentale des inégalités, en forte progression depuis une trentaine d’années. » Et bien oui, on change parce qu’on est convaincu, parce qu’on a un intérêt ou parce qu’on est contraint. Désormais, c’est la contrainte. Et enfin : « Aujourd’hui, il est temps de poser la question de l’inégalité de manière claire, la réduire et instaurer une économie centrée sur le lien social avec un faible impact écologique et des créations d’emplois importants dans les secteurs des énergies renouvelables. » Du grain à moudre pour les politiques de l’emploi et l’insertion par l’activité économique : à quand des objectifs d’accès à des emplois écologiquement pertinents ?

– Chantal Jouanno dont on rappellera qu’elle est secrétaire d’État chargée de l’écologie dans ce gouvernement et que, comme personne la connaît, on en vient à se demander si, au bout du compte, la qualité des politiques n’est pas inversement proportionnelle à leur popularité : « Pourquoi consommer toujours plus alors qu’on n’y prend pas forcément du plaisir ? Jamais le nombre de personnes dans le monde qui consomment des antidépresseurs n’a été aussi élevé. » Cela rappelle Dominique Méda qui écrivait « Penser tous les désirs de l’homme comme autant d’intentionnalités dirigées vers un bien ou un service, matériel ou immatériel, marchand ou non-marchand, qui pourrait les satisfaire constitue une impasse. Quel sera le produit qui satisfera notre besoin de participation démocratique, notre désir de sens, notre soif de relations amicales ou affectives, notre désir des autres, notre soif de comprendre ? L’ensemble des besoins, désirs, pulsions des hommes ne peut trouver une réponse en termes exclusifs de produit ou d’avoir. Ces réponses sont également de l’ordre des relations, de la parole, de l’interaction – de l’échange autre que marchand. » (7).

– Enfin Jean Gadrey (qui, par ailleurs, a beaucoup travaillé sur le thème de l’évaluation de l’utilité sociale et de l’économie sociale et solidaire) : « Faut-il encore compter sur l’élite intellectuelle et politique ou les idées les plus originales ne sont-elles pas à chercher du côté de la société civile organisée au niveau mondial ? » Bien vu. On peut ajouter « au niveau local » et, à ce moment, s’interroger : où sont localement les espaces de dialogue et d’innovation ? le thème de la « gouvernance », tant en vogue, se vérifie-t-il in situ ? si les élites n’ont certes pas toutes les solutions sociales, leur exemplarité éthique ne devrait-elle pas être un minimum exigible ? etc.

Deux bonnes pages. Comme quoi « la crise » a du bon. Changement de paradigme ?

 

(1) Michel Chauvière, Trop de gestion tue le social, 2007, La Découverte, p. 10.

(2) On peut (beaucoup) rire en écoutant la chronique de Stéphane Guillon, mercredi 25 mars 2009, « La plume de Sarkozy » : http://www.radiofrance.fr/franceinter/chro/lhumeurde/ D’après le supplément « Télévision » du Monde, Stéphane Guillon serait dans le collimateur de l’Elysée. Dans celui de Dominique Strauss-Kahn également.

(3) 1997, Arléa, p. 138.

(4) pp. 183-184.

(5) Jürgen Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, 1987, Fayard. Dans cet ouvrage Habermas dessine un modèle démocratique du consensus et met au point une éthique de la discussion garantissant une authentique compréhension mutuelle. Ainsi, pour que l’intercompréhension soit possible il faut un discours sensé qui n’exprime ni intimidation, ni menace et susceptible d’être admis par chacun comme valable.

(6) A Plogoff, petite commune du Finistère placée sur la Pointe du Raz, un projet de centrale nucléaire a échoué devant la mobilisation citoyenne. Un film retrace ces évènements, Des pierres contre des fusils, de Nicole Le Garrec (1980).

(7) Dominique Méda, Qu’est-ce que la richesse ? 1999, Aubier, pp. 102-103.

 

Propos à propos de crises

Publié: mars 29, 2009 dans 1

A suivre, le texte d’une conférence il y a quelques jours à Saint-Pierre de la Réunion. C’est un peu long mais on ne se refait pas.

Pas de côté…

L’étymologie nous apprend que « crise » trouve son origine dans krisis signifiant « jugement » puis, par extension, la phase décisive d’une maladie qui appelle donc une action énergique, une décision. Deux observations : premièrement, constat est fait d’une maladie ; deuxièmement, il faut décider. Par conviction, par intérêt ou par obligation. Ces deux observations s’associent volontiers dans l’adage « Le pessimisme de la raison, l’optimisme de la volonté. » Entre le premier et le second, il se produirait quelque chose permettant ce passage car, somme toute, rien ne garantit que l’optimisme succède naturellement ou mécaniquement au pessimisme sur un modèle cyclique de Kondatrieff ou autre. Ce quelque chose est un changement de paradigme. C’est-à-dire un pas de côté, une décentration, une position nouvelle qui nous fait considérer sous un autre angle notre environnement. Illustration de ce que peut recouvrir le changement de paradigme à partir d’un extrait d’article dans le JIR (1) du 20 mars dernier : « Aux habitants de la Réunion dans leur diversité unique au monde, il faut leur dire qu’ils ont l’opportunité de rêver ce qu’ils souhaitent pour leurs enfants, pour leur quartier, pour leur île. La priorité de demain ne passera pas forcément par la croissance et par le tout-technologique ou le tout-automobile. Elle pourrait viser le bien-être, la réduction des inégalités, l’harmonie sociale, la qualité de l’environnement, la fin du chômage de masse. »

Le curé de Cambuston…

Ce pas de côté est une bifurcation : à son début, rien ou si peu n’est perceptible; on ressent qu’il se produit quelque chose mais la modification de perspective n’en est qu’aux premiers points d’un tracé d’angle ; cependant l’angle s’ouvre rapidement jusqu’à contraindre à regarder d’ailleurs… donc ailleurs. « Le regard fait l’objet » écrivait Bachelard. Et cet objet, le monde pour aller vite, est beaucoup plus construit de représentations que de faits objectifs : objectivement, les chances de conviction de zozos de type Mandarome sont faibles pour ne pas dire nulles… et pourtant on trouve des personnes douées de raison pour gober les soucoupes volantes et autres psycho-patho-fantaisies guère éloignées de la capacité sérigraphique des fesses du curé de Cambuston (2). Travailler le changement social, lui donner les chances de progresser, ne peut en théorie s’appuyer que sur des faits que Durkheim disait « têtus » mais doit surtout s’attacher aux représentations qui les enrobent, les détournent, les reconstruisent. Les humanisent au bout du compte. Et, là, c’est bien une question de position et de posture.

Célestin Freinet…

Le cercle des poètes disparus fournit un exemple de cette révolution psychique que permet le déplacement. C’est, on s’en souvient, dans un collège anglo-saxon avec des collégiens construits, formatés dirait-on, comme des vases à remplir plutôt que des feux à allumer, selon l’expression de Montaigne. Pas de chance pour eux, leur enseignant est une sorte de pédagogue éclairé, une version Célestin Freinet d’Outre-Atlantique. Engoncés dans leur habitus de collégien, les premiers restent obstinément rivés à leurs pupitres, quelque peu intrigués toutefois par le second qui craque des allumettes sans parvenir à ce que les étincelles enflamment. Jusqu’à ce moment, précisément de bifurcation, où les collégiens hésitants grimpent sur leurs tables et où là, debout, ils voient leur classe différemment. De cette décentration découlent la caverne, la créativité, le cercle des poètes…

Je retire de ceci trois enseignements principaux.

Migration des concepts…

Premièrement, le problème du discours commun. Face à ce qui se produit actuellement, présenté comme « la crise », la facilité largement alimentée par les mass-médias est de raisonner au singulier – on dit « la crise » – alors qu’il faudrait penser au pluriel. Bien sûr, « les crises » car elles sont financière, économique, sociale, sociétale, morale et écologique et, qui plus est, chacune de ces perspectives contient en elle-même les autres perspectives :  il y a du social, du sociétal, de la morale et de l’écologique dans l’économique ; il y a de l’économique dans le social et ainsi de suite. C’est le principe hologrammatique : la partie est dans le tout et le tout est dans la partie. Mais également « les crises » car, selon les personnes, elles sont perçues, vécues, subies sur une échelle de valeurs qui va de zéro à dix ou plus.

Le fait qu’il s’agisse de crises et non d’une crise justifie que soit posée la question d’un changement de paradigme car, s’il ne s’agissait que d’une crise, probablement une solution technique suffirait : on aménagerait, « un patch et ça repart ! » Mais le séisme affecte l’individuation, c’est-à-dire la sphère micro et la définition que l’on donne à l’accomplissement personnel, à la relation amoureuse, à la famille ; il affecte la sociabilité, c’est-à-dire la sphère méso et la conception du lien et de l’amitié ; il affecte le sociétal, c’est-à-dire la sphère macro et le rapport aux institutions ; il affecte l’économique avec cette question « perdre sa vie à la gagner ? » (Marx, et oui !). Et ainsi de suite. Premier enseignement, multidimensionnelles, les crises appellent une même multidimensionnalité des solutions sociales : il faut encourager, faciliter la migration des concepts. Il faut penser global.

Spaghettis bolognaise.

Deuxièmement, il est habituel de raisonner cumulativement, d’additionner : à la crise économique s’ajouteraient la crise sociale, la crise sociétale, etc. Or penser ainsi appartient à un registre de la complication, de l’empilement, dans un monde qui est de la complexité, de la combinaison. Quelle différence entre la complication et la complexité ? Un peu la même qu’entre un Boeing 747 et des spaghettis bolognaise, comme le raconte avec pertinence Hervé Seryiex. Lorsque cela dysfonctionne dans un Boeing 747, on fait intervenir un ingénieur qui va procéder par arborescence jusqu’à trouver le A sur B qui ne donne plus C. Il faut alors changer A ou B, ou A et B. Lorsqu’on est attablé devant des spaghettis bolognaise, on ne mange pas des pâtes plus de la sauce tomate, plus de la viande hachée, plus du parmesan : on mange… des spaghettis bolognaise, le tout étant différent de la somme des parties. Pour preuve, parfois la recette est réussie, d’autres fois elle est ratée. Autrement dit, A sur B ne donne pas C mais C’. Dans un cas, la complication, c’est le raisonnement causal et le principe de séparabilité (on applique un des quatre préceptes du Discours de la méthode : séparer le tout en autant de parties que possible…) ; dans l’autre cas, la complexité, c’est la prise en compte des ingrédients mais également de leurs interactions, donc de l’aléatoire – « une chance à saisir » selon Edgar Morin. Les évènements ne se cumulent pas mais se combinent. Se combinant, ils produisent des effets nouveaux, inattendus, imprévisibles : des effets que l’on dit émergents. A ceux-ci, pour compliquer le tout, s’ajoute le principe de « récursion organisationnelle » qui va au-delà du principe de la rétroaction : c’est une boucle génératrice dans laquelle les produits et les effets sont eux-mêmes producteurs et causateurs de ce qui les produit. Il y a là quelque chose d’autogénérateur et d’incontrôlable, un peu comme une machine qui s’emballerait sans que nous disposions du coupe-circuit. Le langage commun parle  de l’absence du pilote dans l’avion. Dans Odyssée 2001 de l’espace, il y avait l’ordinateur Hal. Et une reptation possible pour lui clouer le bec.

On ne peut donc pas dire de quoi demain sera fait, sauf à revêtir la tunique du prophète ; tout juste peut-on être vigilant et être présent là où il se passe des choses pour les orienter et peser sur elles, afin que des seuils d’irréversibilité ne soient pas dépassés. Sous réserve que cela ne soit déjà pas le cas par exemple écologiquement ou socialement : entre le chapelet quotidien de scandales financiers et de licenciements, l’insupportabilité paraît atteinte.

Épandage éthique…

Juste une réflexion-incise : avons-nous remarqué que, depuis quelques mois, les pages débats du Monde sont occupées par les philosophes, les sociologues, enfin par des intellectuels qui s’expriment en hypothèses, plutôt que par des économistes peu économes discursivement qui nous avaient habitués aux certitudes d’airain basées sur des axiomes (par définition indémontrables, du grec axioma « j’estime, je crois vrai ») et aux prévisions étayées d’équations aussi longues qu’abscons ? L’illusion a été largement abondée par des économistes à coups d’injonctions de dérégulation, d’une main invisible à la grâce homéostatique : faisons le minimum n’intervenons pas et l’optimum (de Pareto), voire la béatitude, seront atteints. Il n’était pourtant pas nécessaire d’être bien malin pour savoir que la main invisible est plus prompte à étrangler qu’à caresser ! Cependant croire que les crises suffisent à dissiper l’illusion est bien naïf : les laudateurs de l’économie de marché dérégulée dénoncent aujourd’hui aux mêmes tribunes leur credo d’hier : il y a de l’épandage éthique et des virages conceptuels à 180° dans l’air. Parisot en trémolos stigmatisant les stock-options ou Alain Juppé déclarant le 13 mars dernier « L’économie, c’est 80% de confiance. » Et les équations, qu’est-ce qu’on en fait maintenant ?

Deuxième enseignement : on ne fera pas du neuf avec du vieux et les solutions sociales ne viendront pas des illusionnistes des « milieux autorisés ». Il est donc question d’imagination, de sortir des sentiers battus. Encore une histoire de pas de côté.

Yogi et commissaire…

Ceci, troisième point, fonde ma conviction d’une connaissance – logos – pratique – praxis – : la tête dans les étoiles… oui, mais les mains dans la glaise. On ne peut être exclusivement ni yogi, ni commissaire (Koestler) : la dialogique (3) en chacun en tant que Sujet, par définition individuel, et en tant qu’Acteur, par définition collectif, appelle un lien entre le yogi aux mains propres (mais sans mains) et le commissaire aux manches retroussées (mais avec un muscle à la place du cerveau, sans réflexion ni réflexivité). Ce lien est la stratégie. Réfléchir les crises c’est donc les penser à partir de soi et des autres, et c’est peser sur elles tant il est vrai que, pour paraphraser Pierre Bourdieu, tout savoir ne mériterait pas une heure de peine s’il devait rester un savoir d’expert réservé aux seuls expert. Il s’agit donc d’être un spéculo-opératif, de faire vivre une pensée agissante et une action pensée avec, me semble-t-il, une seconde dialogique, celle de l’éthique de conviction et de l’éthique de responsabilité : penser-agir selon ce que l’on croit être beau, bon et juste et penser-agir en endossant la responsabilité des effets de son engagement. Je parle bien d’éthique et non de morale : la première recouvre le libre choix individuel, l’exigence intérieure et ouverte fondée sur l’étude ; la seconde implique une référence stable et hétéronome, et participe d’une « vérité-foudre » ou « révélée » pour reprendre les termes de Michel Foucault. « Le problème avec la morale c’est que c’est toujours la morale des autres » chantait Léo Ferré. Il avait bien raison.

Troisième enseignement, l’action pas plus que le savoir, dès lors qu’ils sont séparés, ne représentent des opportunités de solutions sociales : on a besoin d’acteurs engagés dans une théorie de l’action et une action théorisée.

Mais être spéculo-opératif appelle à mon sens deux points de vigilance :

Altérité…

– Premier point, s’extraire des communautés autocentrées, endogènes, enclavées, refermées sur elles-mêmes où l’on est dans l’entre-soi. Elles ne sont, à l’échelle groupale, que la reproduction des métastases de l’ego. Des coquilles, des couettes, des cocons dont l’utilité n’est justifiée qu’à la condition qu’ils soient provisoires : « porter à l’extérieur, les vérités acquises dans un endroit seul connu… etc. » L’extérieur, ce sont les Autres et, très probablement, le concept central du vivre ensemble est-il bien l’altérité : « je te reconnais comme différent de moi et, avec cette différence, de plein droit. » Dans le diagnostic des causes de la crise morale qualifiée à juste titre de « panique morale », l’altérité que Roland Barthes définissait justement comme « le concept le plus antipathique au sens commun » est sans doute ce qui est le plus mis à mal : on vit entre soi dans une société de plus en plus stratifiée des « manipulateurs de symboles » au centre, jouissant de tous les capitaux nécessaires à une forme convenue de réussite de sa vie : capitaux culturel, symbolique, social, économique, aux surnuméraires que l’on ne voit plus, invisibles d’excentricité spatiale et sociale. Entre ce centre et cette périphérie, les inclus et les précaires, le tout agité dans une grande lessiveuse au mouvement centrifuge : de moins en moins de stabilité, de plus en plus de précariat promu par des leaders (aux yeux bleus de Parisot ou non) qui avancent que puisque l’amour, la vie sont précaires, autant que tout soit précaire. Ben voyons, pour les prêchés, pas pour les prêcheurs… Et, au sein de ces grands groupes sociaux, des micro-communautés constituées sur des logiques affinitaires, sans risque pour soi puisque l’autre est comme soi. L’altérité mise à mal, c’est la garantie d’une désunion injuste dont l’imperfection est camouflée vaille que vaille par le système des objets, par le divertissement : à force de sacrifier l’essentiel à l’urgence, on parvient à oublier l’urgence de l’essentiel. On a vu les limites de ce système. L’altérité mise à mal c’est un système pré-copernicien avec six milliards de dieux sur la Terre. L’assurance d’une théorie appliquée du bordel ambiant généralisé. De celui-ci, classiquement, ne s’en sortiront que les plus forts, les plus retors : le darwinisme joue contre les faibles.

Équité…

Second point, le souci d’équité. Krisis, c’est donc décider de sortir d’une pathologie aiguë. Hormis l’aimable plaisanterie selon laquelle les riches souffriraient plus de la crise parce qu’ils ont plus à perdre alors que, les pauvres n’ayant rien, ils s’y sont habitués et peuvent difficilement avoir moins que rien, force est de constater que les sorties de crise sont généralement plus douloureuses pour ceux qui sont moins riches, moins intelligents, moins beaux et en mauvaise santé. « Une société se juge à la façon dont elle traite ses exclus » disait Michel Foucault. Notre société sera jugée, c’est bien la plus probable des prévisions. Qu’il s’agisse d’une conviction éthique de justice sociale ou d’une égoïste prévention des effets boomerang, le curseur est donc bien l’équité, faire plus pour ceux qui ont moins. Une pensée agissante et une action pensée doivent donc faire leur l’adage de Spinoza, « Augmenter la puissance d’agir et diminuer la puissance de pâtir ». Agir plutôt que subir, penser plutôt que ronronner, relier plutôt que séparer, s’élever plutôt que se coucher, agréger plutôt que disperser…

Prévention, recommandation, invitation…

Me relisant et si je n’étais douillet, je me mordrais les doigts de ces multiples citations… mais, pour conclure sans devoir tout recommencer en apurant, en appellerait trois dernières. La première comme prévention ; la deuxième comme recommandation ; la troisième comme invitation. Je n’aspire donc pas au repos… tout au moins pour les citations.

– Prévention. Pour Voltaire, « les citations sont les béquilles de l’esprit », ce qui vous invite à penser que, le contributeur étant fortement béquillé jusqu’à flirter avec le handicap, ses observations ne peuvent être entendues que comme des propositions, pas des sentences.

– Recommandation. Pour Newton, il faut « monter sur les épaules des géants qui nous ont précédé pour voir plus loin », façon de dire que le changement paradigmatique, s’il constitue bien une révolution, ne peut s’opérer tabula rasa. Notre société, cadencée au rythme de la nanoseconde, souffre d’obsolescence, de maladie sociale générée par une acculturation trop rapide. Pour réussir une acculturation, c’est-à-dire le passage d’un système A à un système B, une condition est nécessaire, le temps. Prenez un aborigène d’Australie, mettez-le devant internet, vous avez plus de chances d’obtenir un alcoolique qu’un internaute. S’appuyer sur ces géants, c’est disposer d’un socle expérientiel sans lequel il ne peut avoir d’expérimentations. Je pense donc qu’il faut ralentir le temps, qu’il faut créer des embouteillages. Je ne sais pas comment faire, j’y réfléchis, mais encourage à l’éloge de la lenteur.

– Invitation avec les dernières phrases de Germinal : « … Maintenant, en plein ciel, le soleil d’avril rayonnait dans sa gloire, échauffant la terre qui enfantait. Du flanc nourricier jaillissait la vie, les bourgeons crevaient en feuilles vertes, les champs tressaillaient de la poussée des herbes. De toutes parts, des graines se gonflaient, s’allongeaient, gerçaient la plaine, travaillées d’un besoin de chaleur et de lumière. Un débordement de sève coulait avec des voix chuchotantes, le bruit des germes s’épandait en un grand baiser. Encore, encore, de plus en plus distinctement, comme s’ils se fussent rapprochés du sol, les camarades tapaient. Aux rayons enflammés de l’astre, par cette matinée de jeunesse, c’était de cette rumeur que la campagne était grosse. Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait faire bientôt éclater la terre. »

Il n’y a dans ces mots qu’un seul que je remplacerais : plutôt « justice » que « vengeance »… quoique le cynisme et l’impudeur de certains appelleraient cette dernière. Je me dis que l’on devrait subventionner sur des fonds publics Gala, Voici et la presse « pipole » au titre de leur contribution à la paix sociale. Car, fort heureusement, tous ne s’informent pas, beaucoup plus se divertissent. S’ils s’informaient, pics et fourches ressortiraient. Si l’on y prend garde maintenant, pas demain, il est aussi possible sinon probable que l’ombre supplantera la lumière. « Vivre en intelligence avec le système et en révolte contre ses conséquences » (Baudrillard), pour la première proposition – vivre en intelligence -, est encore possible. Mais pour combien de temps encore ?

 

(1) Journal de l’Île de la Réunion.

(2) L’histoire du curé de Cambuston… En mars 2009, un coussin sur lequel s’asseyait le curé de Cambuston (près de Saint-André, à l’est), dans son église, est soudainement devenu le pôle d’attraction réunionnais, plusieurs milliers de fidèles s’y rendant pour rechercher dans ses plis le visage du Christ qui s’y manifesterait épisodiquement. J’avoue ne pas avoir fait le déplacement.

(3) Dialogique définie par Edgar Morin comme « l’union de deux principes ou notions antagonistes, qui apparemment devraient se repousser l’un l’autre, mais qui sont indissociables et indispensables pour comprendre une même réalité. »

Plutôt que, comme dans le dernier rapport de Marie-Christine Dalloz (11 mars 2009), des tentatives d’absorption qui, sous couvert de lisibilité, de simplification et d’opérationnalité, dissimulent des enjeux de pouvoirs et d’affirmation de légitimités institutionnelles clamées d’autant plus fort qu’elles éprouvent quelques difficultés à se fonder sur des faits irréfutables, patents, il me semble qu’il est possible d’organiser à une échelle pertinente une réelle « stratégie territoriale de développement pour l’emploi et l’insertion ». S’appuyant, entre autres, sur une étude que je viens d’achever pour une communauté d’agglomération, cette stratégie n’est certes pas un exercice théorique (1). De cette étude et bien d’autres (dont le volet monographies du Rapport Anciaux), j’ai au moins une certitude : il n’y a pas de modèle unique. Cependant il y a des invariants, des « règles » et des principes qui permettent d’avancer et qui, sauf exceptions (que je n’ai jamais rencontrées), concernent beaucoup sinon la plupart des territoires.

Pourquoi une « stratégie » ?

Parce que celle-ci est d’autant plus nécessaire, pratiquement mais également éthiquement, que les effets de ce qui est improprement nommé « la crise » – alors qu’il faudrait parler « des crises » – se font durement ressentir sur les territoires : afflux de demandeurs d’emploi, corrélativement baisse des offres d’emploi, tout ceci dans un contexte de mutation de l’opérateur principal, Pôle Emploi, qui ne pourra être efficace, c’est-à-dire répondre aux besoins, qu’une fois réussie son acculturation : deux entités aux cultures distinctes, donc du temps… En d’autres termes, d’une part ce n’est guère le moment de séparer alors qu’il faudrait relier, d’autre part l’urgence ne justifie pas que la tactique se substitue à la stratégie : la première – tactique – est faite de court terme, d’opportunité (guère éloignée d’opportunisme) et d’évidence ; la seconde – stratégie – combine long terme, d’engagement et d’objectivation.

Pourquoi « territoriale » ?

Toute politique ou presque est territorialisée, c’est-à-dire se décline sur un territoire. Elle est donc descendante même si des conditions d’aménagement de son application peuvent être débattues avec les acteurs locaux. Il en est ainsi, par exemple, des programmes et mesures de la politique de l’emploi qui sont construites dans les ministères puis, avec des « clés de répartition » (démographie, nombre de demandeurs d’emploi, etc.), sont ventilées régionalement (SPER), départementalement (SPED), localement (SPEL). A contrario, une politique « territorialisée » est une dynamique partagée, ascendante, qui part de la connaissance impliquée et concrète des acteurs locaux. Bien sûr, elle est l’objet de débats et négociations avec les institutions « macro », l’État singulièrement qui joue son rôle de garant de l’égalité de traitement à l’échelle nationale, mais le point de départ est bien celui des besoins du territoire, ses ressources également ainsi que son histoire. Ce qui, soit dit en passant, est le concept central des démarches qualité : on parle, dans cet ordre, de « relations clients – fournisseurs », signifiant par là que ce sont les clients qui déterminent pour une large part (2) l’organisation. Ces dernières décennies, la mutation la plus importante de l’État a d’ailleurs été ce virage à 180° passant du jacobin « même service pour tous » au girondin (sinon proudhonien) « à chacun selon ses besoins ». S’agissant de l’histoire locale, celle-ci est loin de n’être qu’anecdotique, une sorte de coloration culturelle et vernaculaire qui n’influencerait qu’à la marge, histoire de « faire local ». Tout au contraire, elle explique pourquoi tel modèle peut fonctionner ici mais échouer là. Toutes choses ne sont pas égales par ailleurs. Plus que compliqué, on est dans un système complexe qui, donc, inclut l’aléatoire. C’est probablement regrettable pour les prosélytes du modèle unique, qui ne veulent voir qu’une seule tête (de préférence la leur, celle de la structure qu’ils promeuvent), mais c’est ainsi : « les faits sont têtus » disait justement Durkheim il y a un bon bout de temps. Dès lors que l’aléatoire est une variable obligée, le modèle est lui-même plastique. Cela semble évident. A titre d’illustration, pour bien comprendre, sur certains territoires une maison de l’emploi pourra être la structure de référence, ailleurs ce sera un dispositif communautaire (CBE, conseil de développement ou de pays), etc. Mais il est également des territoires où la structure potentiellement tête de réseau est en quasi-mort clinique et, dans ces cas, on imagine mal de lui confier un leadership – risque de contamination – et il vaut mieux mobiliser des soins palliatifs jusqu’à la fin de la convention.

A suivre…

(1) Cette étude est validée par la collectivité commanditaire, l’État, la Région et le Département s’étant prononcés favorablement (élus et techniciens), une validation plus large et formelle par leurs assemblées et/ou présidences respectives devant cependant intervenir. Le cadre contractuel ne me permet pas d’identifier le territoire en question : ses acteurs s’y reconnaîtront sans qu’ils soient reconnus.

(2) Pour une large part, c’est-à-dire pas totalement. Il serait tout aussi absurde de concevoir une organisation sur la seule base de ses professionnels que sur celle de ses « clients » ou « usagers » ; cela reviendrait à remplacer une subjectivité par une autre subjectivité. D’où l’imbécillité des slogans proliférants « au centre » : « jeunocentre », « maladocentre », « élèvocentre », etc.