Archives de janvier, 2011

Bonnes intentions.

Pas mal de choses à dire. Donc, un peu de méthode. Commençons par ce rapport d’Henri Rouilleault, L’emploi en sortie de récession. Renforcer l’accompagnement des transitions professionnelles, remis le 19 novembre 2010 (199 pages sans les annexes… ouf !). Henri Rouilleault, administrateur de l’INSEE, a été chargé le 10 mars 2010 d’une mission par les secrétaires d’Etat à l’emploi et à la prospective, Laurent Wauquiez et Nathalie Kosciusko-Morizet, visant à… « faire un état des lieux de l’évolution du niveau du chômage et les caractéristiques de la population concernée, examiner l’impact de la crise sur les parcours d’emploi des salariés, opérer un benchmark {c’est à dire un repérage des bonnes pratiques} européen sur les mesures en faveur de l’emploi, proposer les évolutions des dispositifs économiques destinés à amortir les conséquences des mutations économiques. » Entre nous, « amortir les conséquences des mutations économiques » équivaut à « limiter la casse de la crise ». On retiendra la proposition n° 35 de ce rapport : « Préparer un pacte national pour l’emploi des jeunes, organiser un débat national s’appuyant sur les expérimentations sur les moyens de réduire les sorties sans diplôme de l’Education, mieux construire l’orientation et la transition vers l’emploi. (…) Il faut à la fois que l’école produise moins de non qualifiés {bis repetitas : Bertrand Schwartz, rapport de 1981 : « Le problème scolaire, qu’il n’est pas de notre rôle de traiter, pèse aujourd’hui d’un poids que tout le monde s’accorde à reconnaître comme lourd : si ce poids n’était pas rapidement allégé, il serait même à redouter que nos propositions elles-mêmes en soient affaiblies, tant pour leur efficacité que pour leur crédibilité. {…} C’est pourquoi, si des modifications profondes du système éducatif ne sont pas réalisées, les effets des politiques antérieures qu’on nous demande de combattre se reproduiront indéfiniment et les mesures que nous proposons perdront de leur sens. » -1) reconnaisse les compétences qu’ils détiennent néanmoins, qu’un travail en réseau avec les travailleurs sociaux et missions locales permette de raccrocher des décrocheurs, et d’autres dispositifs post scolaire permettant des formations qualifiantes avec une pédagogie adaptée pour les jeunes actifs non qualifiés. » (p. 187) Sans doute un « pacte national » n’est-il pas une mauvaise choses : bonnes intentions… à condition d’oublier ce qui précède habituellement cette expression : « L’enfer est pavé… » Ceci signifie que, pour que ces aussi pertinentes que louables suggestions soient suivies d’effets, bref ne soient pas qu’incantatoires, la dynamique devrait partir des territoires, chacun singulier (puisque leurs acteurs mettent systématiquement en avant leur particularité), et qu’un « pacte national » ne peut se construire qu’à partir de l’agrégation – les convergences mais également, de façon optionnelle, les divergences – des « pactes territoriaux pour l’insertion et l’emploi des jeunes ». On en a déjà parlé ici, à plusieurs reprises, et il n’est pas utile d’y revenir. Par contre, il est nécessaire et, sans aucun doute urgent, de les mettre en œuvre. A chacun d’œuvrer. Bottom up !

Débat.

Tous dans la rue, c’est le titre d’un nouvel ouvrage collectif publié ce mois, janvier, au Seuil. On lira avec attention la première contribution : « Dialogue entre Alain Supiot et Robert Castel. Le prix de l’insécurité sociale ». Rappelons tout d’abord qui sont ces auteurs.

Robert Castel. Un sociologue bienveillant.

Cela devrait aller vite pour Robert Castel qui (théoriquement) fait (devrait faire) partie des auteurs points de passage obligés de la culture professionnelle des intervenants sociaux depuis l’essentiel Les Métamorphoses de la question sociale, une chronique du salariat (Fayard, Paris, 1995). Ses derniers écrits portent sur « La montée des incertitudes » (2009, Seuil) et « L’insécurité sociale », titre de son ouvrage paru en 2003 (« La République des idées », Seuil) où il développe la thèse, largement vérifiée in situ par les professionnels de terrain, selon laquelle « C’est plus généralement la perpétuation d’un état d’insécurité sociale permanente qui affecte la plupart des catégories populaires. J’allais dire qui « infecte ». L’insécurité sociale n’entretient pas seulement la pauvreté. Elle agit comme un principe de démoralisation, de dissociation sociale à la manière d’un virus qui imprègne la vie quotidienne, dissout les liens sociaux et mine les structures psychiques des individus. » (p. 29). Contrairement à d’autres sociologues, adeptes d’une école de sociologie critique – ce qui est positif – mais qui est parfois une sociologie du soupçon – ce qui est épuisant et démoralisant – Robert Castel exprime une humanité, un humanisme, qui devrait le rendre sympathique (« empathique ») aux pioupious des missions locales : « Ainsi voit-on se développer dans certains services sociaux une véritable effervescence occupationnelle. Ces efforts ne sont aucunement à sous-estimer. C’est l’honneur (mais peut-être aussi le remords) d’une démocratie que de ne pas se résigner à l’abandon complet d’un nombre croissant de ses membres dont le seul crime est d’être « inemployables ». Mais ces tentatives ont quelque chose de pathétique. » (2)

Cette posture est constante chez Robert Castel. Dans son article « Du travail social à la gestion du non-travail » (3), ce malgré le titre, il réfute l’opposition (4) avancée par Jacques Donzelot et Joël Roman (« 1972-1998 : les nouvelles donnes du social » – 5) pour qui « Le problème de ces nouveaux professionnels {entendez les intervenants sociaux} n’est plus de dénoncer la société mais de la produire, c’est à dire d’obtenir des jeunes l’acceptation des normes nécessaires à la transmission des connaissances, à l’exercice d’une tâche, au respect des autres, et de faire passer dans la police, chez les élus et dans les entreprises le message d’une nécessaire renégociation de leurs normes, d’une meilleure explicitation de leurs objectifs. » (p. 10). Rappelons enfin que cette proximité de Castel avec le monde de l’insertion et de l’intervention sociale est confirmée par l’implication de ce grand bonhomme sur les terrains de l’intervention sociale… comme on peut l’apprécier avec la lecture de Nous avons quelque chose à vous dire. Paroles des jeunes des quartiers, petit ouvrage – 148 pages – retraçant un cycle de forums organisé par l’Ecole de la deuxième chance de Marseille et… Robert Castel (6). Bonus, un extrait que j’aime bien… c’est Icham, jeune Algérien de 22 ans et homosexuel, qui parle : « La terre est ronde, il y a de la place pour tout le monde. Celui qui te dit le contraire a quelque chose à se reprocher ou à cacher. Il faut être fier de soi, ne pas se prendre la tête. Il ne faut pas se laisser faire et ne pas accepter l’étroitesse d’esprit de celui qui vous fait mal ou vous attaque. » (p. 77).

Alain Supiot, un juriste anthropologue contre la gouvernance par les nombres.

Docteur d’État en droit, Alain Supiot a été professeur à l’université de Poitiers, puis à celle de Nantes où il a fondé la Maison des sciences de l’Homme Ange Guépin, qui promeut une approche transdisciplinaire des transformations du lien social, et il est actuellement directeur de l’Institut d’études avancées toujours en cette belle ville de Nantes. Il a dirigé un assez fameux ouvrage collectif, Au-delà de l’emploi : transformations du travail et devenir du droit du travail en Europe, rapport pour la Commission des Communautés européennes paru chez Flammarion en 1999. Ce rapport s’inscrit dans la lignée des ouvrages réformistes qui, prenant acte des mutations économiques, tentent d’imaginer de nouvelles règles du social et de régulation du marché du travail comme, par exemple, le rapport Boissonnat avec le « contrat d’activité » (7) ou toutes les études concernant la « flexisécurité » (ou « flexsécurité », selon les auteurs qui s’appuient souvent sur le « modèle danois »), la « sécurité sociale professionnelle »… bref des modalités de protections sociales venant en quelque sorte compenser ou accompagner l’évolution – semble-t-il inéluctable – des contrats de travail vers plus d’instabilité ou de précarité : « Qu’est-ce qu’une politique de flexsécurité ? C’est une politique qui donne à l’entreprise la flexibilité mais qui donne aussi aux salariés des garanties en termes de revenu et d’employabilité. » (8) Faut-il préciser qu’au regard des conditions d’entrée des jeunes sur le marché du travail, avec une surreprésentation des formes particulières d’emploi (CDD, temps partiels, horaires atypiques, intérim…), ce thème devrait particulièrement intéresser les professionnels de l’insertion des jeunes ? Notons que cet intérêt dépasse très largement le cercle des intervenants sociaux… ce qui ne signifie pas pour autant que les solutions soient aujourd’hui effectives… Ainsi ce qu’écrivaient en octobre 2005 Dominique Méda et Bertrand Minault est toujours d’actualité : « Comment expliquer cette impuissance à rendre opérationnelle l’idée d’une sécurisation des trajectoires professionnelles, alors même qu’elle semble faire l’objet d’un large consensus auprès des pouvoirs publics comme des partenaires sociaux ? » (9)

Dans son rapport et considérant que, en l’état, le droit du travail n’est plus adapté au post-fordisme (10), Alain Supiot préconise l’élargissement des droits de l’emploi au travail, celui-ci englobant toutes les situations que la personne rencontrera : formation, inactivité, réorientation, etc. « L’enjeu n’est rien moins que l’abandon du modèle de la carrière professionnelle linéaire. Les interruptions de carrière et les réorientations d’activité doivent être intégrées comme les conditions normales de cet état professionnel. » (p. 298). En fait, on abandonnerait la logique qui lie les protections sociales au contrat de travail pour les attacher à la personne. Le rapport Charvet, Jeunesse, le devoir d’avenir, n’ouvrait pas d’autres portes en indiquant que « Vivre dans l’immédiateté les mouvements de fond qui changent la société renforce le sentiment de la fin des stabilités et la nécessité, pour la collectivité, de penser l’avenir davantage en termes de développement qu’en termes de protection et de reproduction, pour les individus, d’apprendre à gérer leurs trajectoires de vie dans et malgré les incertitudes, et donc à développer leurs capacités propres d’innovation. » (11). Bref, si l’intention de protection sociale est bien présente dans les préoccupations et si, on le sait, le modèle actuel favorise ceux qui disposent d’un emploi (les « insiders ») singulièrement aux dépens des jeunes, la proposition d’Alain Supiot, avec une déconstruction par la dissociation de cette protection avec le contrat de travail fait courir le risque, selon Robert Castel, de « lâcher la proie pour l’ombre » (12). Dans un autre ouvrage, cette fois très récent et dont il a été question ici, L’esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total (13), Alain Supiot développe sa thèse qu’il reprend dans sa conversation avec Robert Castel. Extrait : « Dans un tel monde, le gouvernement par les lois cède la place à la gouvernance par les nombres. Le gouvernement par les lois vise au règne de règles générales et abstraites qui garantissent l’identité, les libertés et les devoirs de chacun. {…} La gouvernance par les nombres vise à l’autorégulation des sociétés humaines. Elle repose sur la faculté de calcul, c’est-à-dire sur des opérations de quantification (ramener des êtres et des situations différentes à une même unité de compte) et de programmation des comportements (par des techniques d’étalonnage des performances : benchmarking, ranking, etc.). » (pp. 77-78).

Gouvernés par des avocats…

Revenons à l’article « Le prix de l’insécurité sociale », discussion à partir du mouvement social de l’automne 2010… tout d’abord avec ce constat de Supiot : « … nous étions gouvernés alors par des énarques, qui avaient un certain sens de l’Etat, alors que nous le sommes aujourd’hui par des avocats d’affaires. Différence sociologique de grande portée lorsqu’il s’agit de justice sociale. » (p. 15) On ne pourrait mieux le formuler.

Pour Alain Supiot, il est nécessaire de respecter les deux dimensions de la démocratie, celle « représentative » – même si cette représentation est déformée : « Machines à conquérir et conserver des sièges, ces partis ont pour fin première leur propre croissance. Et leur représentation élue au Parlement donne une image extrêmement déformée de la société française. Sur un total de 577 députés, l’actuelle assemblée nationale compte ainsi dans ses rangs seulement 3 ouvriers et 8 employés du secteur privé… » – et celle « sociale » qui « ne présume pas l’égalité des citoyens {mais} vise à la construire, en réalisant un équilibre des forces entre des groupes d’intérêts qualitativement différents. ».

Inspiré par Edgar Morin mais sans le citer, Robert Castel analyse le mouvement automnal comme « un attachement profond à un certain nombre de droits sociaux {…} c’est-à-dire sur le fait, au fond, de pouvoir garder un peu de certitude dans un océan d’incertitude. Une donnée essentielle de la conjoncture actuelle est en effet une très grande inquiétude… » (14)

Des politiques d’accompagnement : un couvercle sur la marmite.

Castel et Supiot, l’un et l’autre, s’accordent sur le diagnostic des facteurs de crise à l’origine du mouvement social : l’ultralibéralisme. Jusqu’aux années 70, on avait « un équilibre entre, pour aller vite, les intérêts du marché – ses impératifs d’efficacité et de compétitivité – et une sorte de contrepartie également consistante du côté du monde du travail : les droits en termes à la fois de droit du travail et de protection sociale. Ce n’était pas le paradis, mais cela fonctionnait tout de même assez bien. » (Castel). Mais, alors que « le principe de dignité, affirmé avec force à la fin de la Seconde Guerre mondiale, impose de faire de l’homme, et non de la finance, l’étalon de mesure de la valeur des politiques économiques {…} c’est exactement le contraire qui a été imposé par la doctrine ultralibérale : le rendement financier est devenu la mesure exclusive de la réussite économique et les hommes, réifiés en « ressource » ou « capital humain », sont sacrifiés sur l’autel de cet objectif, moyennant des « politiques d’accompagnement » visant à éviter qu’ils ne se révoltent. » (Supiot). Voilà sans doute des mots sur l’accompagnement qui ne manqueront pas de résonner  dans l’inconscient, le préconscient et la conscience des intervenants sociaux…

Centralité du travail et effets pervers.

Robert et Alain (familiarité possible puisque nous progressons pas-à-pas avec eux) poursuivent par un débat sur la « valeur travail »… après le constat, accablant, que, si « ce qui s’est passé en France témoigne donc une « capacité de s’indigner », qui est réconfortante… ce qu’on ne voit pas, c’est quels peuvent être les relais politiques de cette indignation dans le contexte actuel. » (Supiot) Et force est de constater la « soumission de tous les partis de gouvernement à la dictature des marchés financiers {qui} nourrit le sentiment d’une absence d’alternative politique. » (Supiot). Venons-en à la « centralité du travail et {l’} évolution des conditions de travail ». Un assez long extrait, entrecoupé de réflexions personnelles, car rien n’est à retirer : « Dans le vocabulaire managérial, le travail a disparu au profit des « ressources humaines », du « capital humain », de l’ « employabilité », etc. {que l’on songe, dans les missions locales, à tout ce vocabulaire adopté sans guère de résistance, pour ne pas dire comme une éponge, tel que « opérateur », « prescription », « offre de service », « prestation », etc. P.L.} Toutes ces notions procèdent d’une sorte de mythologie portée par le progrès technique, qui conduit à concevoir l’homme sur le modèle de l’ordinateur et le travailleur comme un être programmable. A ainsi disparu de l’horizon la question du travail proprement dit, du travail comme dimension fondamentale de la condition humaine, qui inscrit chacun de nous dans l’univers des signes et des choses que son intelligence et son labeur transforment, et qui conserve une part irréductible d’énigmaticité. {celle-là même que je souhaitais exprimer en parlant des « Bricoleurs de l’indicible »… P.L.} Partir du travail oblige à partir de l’homme, et je crois vraiment que les modes d’organisation promus dans les grandes entreprises {pas exclusivement : j’avoue une profonde circonspection, pour ne pas dire dubitativité, face à l’engouement dans les collectivités territoriales pour l’organisation « lean », un toyotisme toiletté, européanisé… P.L.} ne partent pas de là, mais au contraire de l’idée d’un matériel humain, dont il faut assurer la « flexisécurité » et la « résilience ». » (Supiot). Analyse partagée par Robert Castel qui, tout en défendant la centralité du travail, alerte sur un détournement organisé par « la droite la plus agressive {qui} s’est emparée de la thématique du travail en déployant un plaidoyer inconditionnel pour le travail. Non seulement il faut « travailler plus pour gagner plus » (15), mais si on ne travaille pas, on est un misérable assisté et si on est chômeur, on est soupçonné d’être un « chômeur volontaire », c’est-à-dire un fainéant. {…} N’importe quel travail, même le plus médiocre, vaut mieux que pas de travail du tout. Ce n’est certes pas très reluisant d’être un travailleur pauvre mais, à côté du misérable assisté qui vit aux dépens de la France « qui se lève tôt », c’est sans commune mesure. Voilà le type de discours que l’on entend tous les jours et les conséquences de cette position sont désastreuses. {ce qui, une nouvelle fois, me semble renvoyer à un débat très-très discret dans le secteur de l’insertion : celui de la qualité des emplois, de l’emploi décent, du glissement progressif non pas vers le plaisir mais du métier à l’emploi puis au job… P.L.} C’est pourquoi il y a une ambigüité derrière la défense du travail et je pense que quand on est un défenseur du travail, il faut dire, répéter, marteler qu’il y a travail et travail, et que le seul travail digne d’être défendu est celui qui assure les droits des travailleurs. » (Castel)

Le sens interdit du travail.

Alain Supiot poursuit sur le sens du travail, celui que j’ai nommé « professionnalité » et sans lequel le processus de professionnalisation (triade « profession – professionnalisme – professionnalité » – est non seulement bancal mais impossible, conduisant en droite ligne au sentiment d’ « instrumentalisation »… et il est vrai qu’on ne demande à un outil ni réflexion, ni réflexivité, ni engagement. « Mais la question du sens du travail pour celui qui l’accomplit n’était pas posée. Or aujourd’hui une approche qualitative est nécessaire, parce que les nouvelles formes d’organisation des entreprises visent justement à capter quelque chose de plus profond que ce qui était capté dans les formes tayloriennes. Si on en reste aux schémas de pensée anciens, on laisse ce champ libre aux techniques managériales, qui ont l’efficacité financière pour seul horizon. Mais privée de toute référence axiologique, c’est-à-dire coupée de la question « efficace pour qui ? pour quoi ? », la recherche de l’efficacité se pose dans les mêmes termes qu’il s’agisse de gérer un pénitencier, un poulailler industriel ou une entreprise de télécommunications {et une mission locale ? En tout cas, un collège et un lycée avec, désormais, des primes pour les principaux et proviseurs… P.L.} Autrement dit, faute d’un principe d’action qui donne un sens proprement humain au travail accompli, celui-ci bascule dans l’absurde d’indicateurs de performance coupés des réalités {voilà qui devrait également parler aux pioupious. P.L.}. » (Supiot).

Le pire, ni certain, ni sûr.

Le dialogue se conclut à partir de la question « Et maintenant ? », Robert Castel y apportant une réponse très proche, une nouvelle fois, de celle de Morin : le « Je ne peux donc pas avoir la prétention de savoir de quoi l’avenir sera fait, mais on peut seulement dire qu’il est foncièrement incertain. Toutefois cela signifie aussi que le pire n’est pas certain » de Castel voisine avec « le pire n’est pas sûr » qui clôt La Voie de Morin (16). De cette incertitude, on retiendra Castel les effets non imaginés, inconnus, de la persistance de la précarité : « On pourrait se demander ce que vont faire les gens qui vivent ces situations, en particulier la génération qui a connu et qui risque de connaître longtemps la précarité. Comment vit-on la précarité ? Plus ou moins bien et sans doute d’une manière pas trop dramatique si cela dure deux, trois ans. En revanche, si elle dure dix, vingt ou trente ans, comment réagit-on ? » Quant à moi, je fais l’hypothèse que cette « centralité du travail » va être sérieusement ébranlée car, si le travail devait demeurer une valeur aussi majeure et existentielle, comment penser que celles et ceux qui en sont durablement privés puissent survivre : faisant de nécessité vertu, ils ont tout intérêt à secondariser le travail… sauf à souffrir. Et s’immoler ?

De son côté et citant Roland Barthes, « les issues inimaginables que l’histoire dévoile en se faisant », Supiot rejoint ce principe d’incertitude et, s’appuyant sur la crise financière (« Privée de garde-fous, la confusion des liens personnels et des biens négociables a fait naître un Himalaya de créances privées pourries, que nos gouvernants ont réussi, il est vrai, à métamorphoser en peu de temps en un abîme de dettes publiques. ») parie sur un principe de réalité : « Les constructions folles finissent donc toujours par s’écrouler. Le malheur est que ce n’est pas nécessairement sur ceux qui les ont conçues. On peut savoir que quelque chose n’est pas tenable, mais on ne sait pas à quel moment il va y avoir rupture. »

On aurait aimé finir par plus enthousiaste mais c’est ainsi.

(1) Bertrand Schwartz, L’insertion professionnelle et sociale des jeunes. 1981 : naissance de l’insertion {1981}, réédition 2007, Apogée, p. 39.

(2) Les Métamorphoses de la question sociale, une chronique du salariat, p. 699.

(3) Esprit n° 241, A quoi sert le travail social ? mars-avril 1998, pp. 28-47.

(4) « Il est donc sommaire d’opposer comme le jour et la nuit de nouvelles professions du social et les représentations archaïques de l’ancien travail social, d’autant que la relation de service n’est pas condamnée à répéter ce qu’elle était et que des innovations technologiques peuvent s’opérer dans ce cadre dans une logique de contractualisation et de construction de projets. » (p. 43). Dans ce même article, page 40, une note de bas de page de Robert Castel évoque le rapport Schwartz comme « le premier et le plus explicite des rapports publics au début des années quatre-vingt sur l’insertion. »

(5) Esprit n° 241, id.

(6) L’Harmattan, 2010.

(7) Jean Boissonnat, Le travail dans vingt ans, rapport au Commissariat Général du Plan, 1995, Odile Jacob & La documentation Française.

(8) Centre d’Analyse stratégique, Conseil d’orientation pour l’emploi, Actes du colloque « La sécurisation des parcours professionnels », 13 février 2007, p. 7.

(9) Dominique Méda, Bertrand Minault, La sécurisation des trajectoires professionnelles, DARES, « Document d’études » n° 107, octobre 2005, p. 2.

(10) On lira une critique du rapport Supiot dans l’article de Christophe Ramaux « Stabilité de l’emploi : pour qui sonne le glas » (Appel des économistes pour sortir de la pensée unique, Le bel avenir du contrat de travail, 2000, Syros & alternatives économiques, pp. 61-87).

(11) Commissariat Général du Plan, mars 2001, La documentation Française, p. 188 (souligné par moi).

(12) Robert Castel, « Droit du travail : redéploiement ou refondation ? », Droit social n° 5, mai 1999 (cité par Christophe Ramaux, op. cit., p. 83).

(13) Sur ce blog, « Le social se porte mal », 4 avril 2010.

(14) Pour Edgar Morin, « Ainsi, si nous conservons et découvrons de nouveaux archipels de certitudes, nous devons savoir que nous naviguons dans un océan d’incertitude. » (La tête bien faite, 1999, Seuil, p. 65).

(15) Lire sur ce blog « Bon sens » in « Des chiffres et des lettres », 17 janvier 2011.

(16) 2011, Fayard. Lire sur ce blog « La certitude de l’improbable », 20 janvier 2011.

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Blog Memories III

Publié: janvier 23, 2011 dans Insertion/missions locales

Solde d’hiver.

C’est la nouvelle du jour ! Après Les bricoleurs de l’indicible en 2003 et 2004, après – avec Michel Abhervé – L’insertion professionnelle et sociale des jeunes ou l’intelligence pratique des missions locales en 2005, après la réédition du rapport Schwartz, L’insertion professionnelle et sociale des jeunes ; 1981 : naissance de l’insertion, avec le soutien et des contributions de l’ANDML en 2007… voici le petit dernier dont le titre est un clin d’œil aux Cool Memories I, II, III et IV de Baudrillard, auteur de la phrase fétiche « Vivre en intelligence avec le système et en révolte contre ses conséquences ». C’est donc Blog Memories III : « Blog Memories », on a donc compris, et « III » parce que c’est la troisième année de publications sur ce blog. Il devrait y avoir à terme un compte à rebours des blogs Memories II et I, correspondant aux années 2009 et 2008… enfin on verra si cette initiative rencontrera son besoin. Le pari est fait que, parmi les lecteurs de ce blog, certains souhaiteraient disposer d’un matériau plus aisément consultable car il est vrai que s’y retrouver dans, à ce jour, 497 articles et pas moins de 623 commentaires, relève d’une exploration proche de A la poursuite du diamant vert. Reste l’estimation très difficile de ces lecteurs. Avec André Crenn, mon éditeur, nous avons fait le choix d’une publication progressive en offset, 300 au départ, et d’une distribution directe contrairement aux autres ouvrages qui transitent par les PUF et se trouvent en librairie. Enfin, se trouvent… tout relativement tant l’obsolescence des livres est de plus en plus rapide, deux-trois mois en rayon hormis les « classiques ». Cette distribution directe signifie que, pour disposer de Blog Memories III, il faut s’adresser aux éditions Apogée (http://www.editionsapogee.com ou 11, rue du Noyer 35 000 Rennes ou encore au 02 99 32 45 95) ou à moi-même (via ce blog ou au 06 89 89 74 23). Blog Memories III, illustré par l’imaginatif Eric Appéré, est un assez gros ouvrage, presque 400 pages, et coûte 25 € + les frais de port.

La « 4ème de couv’ »…

Ah oui, après les fêtes le porte-monnaie du pioupiou est souvent plat, donc ça tombe mal… d’autant plus que, d’ici deux semaines, un autre ouvrage sera proposé : ce devait être au départ la simple réédition de l’ouvrage corédigé avec Michel Abhervé qui est épuisé (pas Michel, l’ouvrage : 2 000 exemplaires) mais, au bout du compte, les doigts ont plus (que de raison ?) appuyé sur les touches du clavier et, de 170 pages pour la première édition, on passe au double. Autrement dit, ce sera une recomposition plus qu’une réédition. Celui-là passera par le circuit traditionnel de distribution et en plus, avec le Rapport Schwartz, sera remis individuellement aux participants à la formation « Culture Commune » (en février à La Martinique et en Bretagne, en mars en Aquitaine et en Basse-Normandie, etc.).

Tout chaud.

Il est arrivé hier en librairie. Difficile donc d’en proposer un résumé sauf à y avoir passé la nuit… et encore : il fait plus de 300 pages. Pour certains, 300 pages seront synonymes d’inaccessibilité : trop gros, pas le temps. Le temps… Chacun a, pour le jour qui vient, le même temps. Soit 24 heures. Et pourtant tous ne prendront pas le temps : certains oui, certains non. Certains diront « ne pas avoir de temps » pendant que d’autres ne verront pas le temps passer et que d’autres encore gâcheront leur temps. Le temps ou la temporalité est une question à la fois objective, quantitative, formelle et subjective, qualitative, stratégique. 300 pages de Marc Levy ce peut être une banale addiction ou de l’ordinaire divertissement (du latin divertire, s’écarter de ce qui est important… lire Pascal). 300 pages d’Edgar Morin, puisque c’est de lui dont il s’agit avec La Voie (Fayard), c’est aller dès les premiers mots à l’essentiel et parcourir avec lui, page à page et jusqu’aux derniers mots – « Répétons-le : le pire n’est pas sûr. Et même dans la pire des hypothèses, tout pourra recommencer pour les survivants, guéris, qui sait, de nos carences, méconnaissances et incompréhensions. Peut-être trouveront-ils, quelque part dans les ruines d’une bibliothèque, ce message qui leur redonnera espoir et ouvrage. » (p. 306) – le chemin d’un décryptage d’une humanité à la fois unique et multiple, unifiée et diversifiée : « … l’unité humaine engendre la diversité humaine et la diversité humaine entretient l’unité humaine. » (p. 11). Quant aux premiers mots, enfin presque : les derniers de l’avant-propos, ils fournissent la clé de lecture, les lunettes à chausser pour comprendre les enjeux de la complexité : « Aujourd’hui, je sens que, comme alors, un printemps aspire à naître. Mais je sens aussi qu’un regel s’annonce pour l’anéantir avant qu’il ne voie le jour. Je pressens donc que l’improbable, auquel je me voue, risque fort de devenir impossible. Mais, même si le Titanic fait naufrage, peut-être une bouteille jetée à la mer parviendra-t-elle sur le rivage d’un monde où tout serait à recommencer. Nul ne sait jamais si et quand il est trop tard. » (p.12).

Réserve.

On l’a compris, on retrouvera dans ce nouvel ouvrage de Morin les enseignements d’un socle anthropo-sociologique et d’une dimension philosophique de celui qui est sans doute, avec Michel Serres, un des plus grands penseurs de ce siècle. Toutefois, dès lors que l’on dispose d’une expertise (dès lors que celle-ci n’est ni confinée, ni cloisonnée), on peut ressentir une frustration. A ce stade de découverte, l’ouvrage, en effet, ne détonne… ni n’étonne. Ainsi par exemple, dans la troisième partie « Réformes de la société », le chapitre 6 « Le travail » – qui ne fait que onze pages (1) – balaie l’évolution du travail au XXème siècle avant de proposer « les voies réformatrices » telle que des « mesures de protection douanière visant les pays esclavagistes », des normes éthiques, un modèle de « valeur pour tous » plutôt que de valeur pour l’actionnaire, une « humanisation des tâches monotones et asservissantes » (j’avoue être dubitatif sur la possibilité d’humaniser l’avilissant…), les recommandations de l’OIT (organisation internationale du travail) pour « protéger la santé et la sécurité des travailleurs de nuit »…  Le risque, évidemment, est double : survoler, qui trop embrasse mal étreint, et ce que Bourdieu appelait je ne sais plus où « la tentation prophétique »… illustrée par le titre de l’ouvrage : La – au singulier – Voie – avec une majuscule -. Parlant de « pistes », Morin anticipe d’ailleurs dès la deuxième page : « Il est certain que ce travail comporte des lacunes, voire des inexactitudes, elles seront, je l’espère, signalées par les lecteurs. Cette première version pourrait en effet servir de texte d’orientation pour un second volume qui rassemblerait, selon les diverses « voies », en une sorte d’encyclopédie inachevée et destinée à le rester, la somme des initiatives créatrices et porteuses d’avenir dont je n’ai donné ici que quelques pistes. » Je me suis surpris à rêver à un autre « homme révolté », pour reprendre Camus, qui, sur une seule « voie », celle de l’insertion professionnelle et sociale des jeunes, était parvenu à étonner… parce qu’il était parti des savoirs d’expérience des acteurs de terrain. C’était Bertrand Schwartz. Il se trouve que l’un et l’autre ont grosso modo le même âge, qu’ils se connaissent et que, sauf erreur, ils sont tous deux compagnons de la Libération.

Prométhée calmé.

Discussion hier soir avec un jeune diplômé travaillant dans une grande enseigne du commerce de distribution. Motivé, il venait de se réinscrire à l’Université pour un doctorat et, passionné, il m’exposait son objet de recherche, l’intelligence économique à laquelle il ajoutait « territoriale » (en fait, m’a-t-il semblé, plus « territorialisée » que « territoriale », c’est à dire déclinée sur un territoire plutôt que partant de celui-ci). Il s’appuyait sur une triade dont je n’ai retenu que deux termes, « veille » et « lobbying », ceci permettant de définir et mettre en œuvre une stratégie. Etrangement, de toute sa démonstration, pourtant bien charpentée, on ressortait avec le sentiment qu’il manquait quelque chose ou, plus exactement, quelqu’un : tout le raisonnement partait de l’organisation, de l’entreprise, et revenait à celle-ci… mais il y manquait l’humain, sa raison, sa rationalité et aussi son irrationalité, cet homo sapiens, ludens, démens comme en parle Morin. Or quiconque s’intéresse aux organisations constate que, grosso modo, la règle de Pareto, 20% des facteurs – 80% des effets, s’y vérifie et que, lorsqu’ont été posées les questions de la communication et de la reconnaissance, on dispose des deux thèmes qui couvrent l’essentiel de ce qui produit du désengagement, des logiques de job alors qu’on attend le métier, du produit alors qu’il faudrait de l’œuvre, etc. J’ai donc été piocher, picorer, dans La Voie, toujours au chapitre 6 « Le Travail », et j’y ai lu ceci : « Il est un certain seuil de complexité au-delà duquel tout ce qui est efficace dans une organisation simple, c’est à dire fondée uniquement sur l’autorité et l’obéissance, cesse de l’être. Du coup, on peut comprendre que la rationalisation qui, en deçà d’un certain seuil, peut être efficace, devient contre-productive au delà de ce seuil. Elle devient irrationnelle, car elle a ignoré que l’être humain, à la différence des machines artificielles, n’est pas une machine triviale. » (p. 248). Ainsi l’ambition prométhéenne de l’intelligence économique (2) – tout savoir pour aller plus vite et, ainsi, tout autant contribuer à l’accélération du temps que (se) sacrifier sur l’autel de « la nanoseconde qui expulse notre sentiment reposant sur la durée. Elle l’anéantit. Chaque battement de notre cœur devient une éternité, mais une éternité dérisoire. » (3) – se heurte à deux obstacles.

Le premier est l’humain qui, s’il est réduit à un simple moyen absent des finalités de l’organisation, résiste, sape. Il est tout petit, l’humain, mais il suffit pour enrayer et produire la bifurcation qui fera que l’on ira là où on ne l’imaginait pas.

Le second est la raison, d’où le qualificatif de « prométhéen ». « Second principe : les conséquences ultimes de l’action sont imprédictibles. Les effets de l’action dépendent non seulement des intentions de l’acteur, mais aussi des conditions propres au milieu où elle se déroule. Or on ne peut pas envisager la totalité des inter-rétro-actions au sein d’un milieu complexe comme le milieu historico-social. » (4) Même si l’on peut inclure l’aléatoire dans la stratégie, en anticipant sur de probables effets, ce qu’Edgar Morin dit et redit – l’aléatoire, l’incertain… « une chance à saisir » – est juste dès lors qu’il s’agit de « la totalité des effets et des rétroactions », certaines nous échappant, et cela avait été énoncé il y a un demi-siècle par William Ross Ashby avec la loi de variété requise selon laquelle, pour maîtriser un système avec n variables (ou « de variété V »), « il fallait le coupler à un autre système de variété supérieure ou au moins égale à V. Cette loi permet l’introduction de la notion de barrière de variété qui implique l’idée qu’il est illusoire de rechercher le contrôle complet d’un système complexe. » (5) Ainsi, sauf à considérer que les relations humaines ne sont pas complexes, faites d’interactions, on doit accepter le principe que jamais on ne disposera des contrôles nécessaires pour le déterminer (en amont) – c’est là l’objet de la veille – et l’évaluer (en aval). « Ca calme », comme le dit ma fille.

(1) La problématique de l’organisation du travail est cependant également abordé  dans le chapitre 11 « La débureaucratisation généralisée », également très court (pp. 127-132), de la première partie « Les politiques de l’humanité ».

(2) Ambition stimulée par des évènements tel que celui, d’actualité, de péril jaune qui menace notre constructeur national d’automobiles, Renault.

(3) Philippe Engelhard, L’homme mondial. Les sociétés humaines peuvent-elles survivre ? 1996, Arléa, p. 340.

(4) Edgar Morin, Patrick Viveret, Comment vivre en temps de crise ? 2010, Bayard, p. 29.

(5) Jean-Claude Lugan, La systémique sociale, {1993} 1996, 2ème édition, PUF, p. 27. Sur la notion de contrôle en systémie, on peut également lire Charles François, « La systémique : un méta-langage connectif », Revue internationale de systémique, vol. 12, n° 4-5, 1998 : « Quant aux contrôles, il conviendrait sans doute de réserver l’usage du terme aux régulations construites intentionnellement par l’homme. Et une telle distinction pourrait servir de base à des études critiques des contrôles, souvent basés sur l’ignorance et l’erreur, et qui sont loin de toujours instaurer des régulations satisfaisantes, surtout à long terme. » (p. 411).

Po-si-tif !

Publié: janvier 18, 2011 dans Non classé

Disjonction réduction, quantifiant.

Cette fois, on fait court et po-si-tif, certains ayant cru déceler dans les derniers articles un soupçon de pessimisme, un zest de dépression, un chouia de découragement, une once d’amertume. Que nenni ! Haut les cœurs ! Le constat de dysfonctionnements (ou pire) ouvre, pour reprendre les mots de Stéphane Hessel, sur l’indignation et sur la nécessité de l’engagement, toutes choses très positives. Comment pourrait-il en être autrement alors que « De plus en plus les humains sont faits pour les programmes et non plus les programmes pour les humains. C’est pas seulement le triomphe de la disjonction, de la réduction, mais aussi du quantifiant… » (1) Est-il besoin de s’interroger longtemps pour savoir si ce « triomphe du quantifiant » évoque quelque chose aux pioupious ?

Mot d’excuse.

A propos de Stéphane Hessel… avec Edgar Morin (décidemment partout) ils seront les invités demain mercredi de la tranche matinale 7h – 9h de France Culture. Pour les amis pioupious qui vivent la tête en bas à La Réunion de et qui, à 7h ici, sont déjà là-bas à 10h en train d’inscrire des jeunes en CIVIS, c’est, comme on dit, « podcastable » toujours sur le site de France Culture. Pour celles et ceux qui, capables de présenter un mot d’excuse, ne pourront pas suivre cette émission, il leur reste un lot de consolation : les vœux du fringant nonagénaire et auteur d’Indignez-vous ! (plus de 300 000 exemplaires…), depuis l’Elysée. Il cite Morin pour L’éthique (2) et les propositions pour une économie sociale et solidaire de Claude Alphandery (3).

Pandores…

Puisqu’il s’agit résolument d’être optimiste, on double à la corde ici Le Canard enchaîné qui, paraissant le mercredi, donc bouclant le mardi, n’aura sans doute pas eu le temps d’intégrer dans son édition de cette semaine cette information parue ce jour dans Ouest-France et reproduite in extenso car la résumer serait un péché…

Circulez…

(1) Courriel d’Edgar Morin à moi-même, hier mardi.

(1) E. Morin, L’éthique. La méthode 6, 2004, Seuil. Allez, un bonus : « Des demandes d’éthique, voire d’une « nouvelle éthique », viennent de plus en plus de diverses sphères de nos sociétés. Elles traduisent un sentiment ambiant d’asphyxie éthique. La société se sent privée d’éthique parce qu’elle est malade de civisme. » (p. 169).

(2) C. Alphandery, « 50 propositions pour changer de cap », Alternatives Economiques hors-série poche n°46, 25 novembre 2010

Actualisation.

D’accord, il est vrai que, citée dans le précédent article,  l’enquête Emploi de l’INSEE s’appuyait sur les données 2009 et que, au rythme effréné de l’obsolescence, il est judicieux d’actualiser tout cela. Le supplément « Economie » du Monde du 11 janvier en fournit l’occasion sous le titre, certes peu engageant, de « Le gros de la crise sociale reste à venir ».  Un package « déprime & données factuelles », donc.

L’INSEE estimait le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté (949 €) à 7,8 millions avant la crise et, en 2010, « 35% des chômeurs ont un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté. » Entre mi-2008 et mi-2010, selon la DARES, on a recensé 300 000 chômeurs non indemnisés supplémentaires, « les inactifs souhaitant travailler sont 100 000 de plus qu’il y a deux ans, enfin le nombre de chômeurs de longue durée « tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi » (catégories A, B et C) a augmenté de 52,3% de novembre 2008 à novembre 2010. Il est passé de 986 700 à 1,5 million. »

Plus de 30% des personnes des classes moyennes – « le sucre qui fond dans la tasse », selon la métaphore déjà citée de Louis Chauvel (1) – vont désormais faire leurs courses alimentaires dans des « maxidiscompteurs »…

Les jeunes impactés…

En 2009, le nombre de DE inscrits depuis plus d’un an (donc DELD) a augmenté de 35,9%, celui des DE inscrits depuis plus de deux ans (donc DETLD) a connu en 2010 une croissance de 36,4%. Enfin, « le nombre de contrats à temps partiel a augmenté de 260 000 depuis le début de 2008 », selon Mathieu Plane, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).  Bien entendu, en front line les jeunes : « Alors que l’ajustement sur le marché du travail se fait par la précarité, les 15-24 ans sont cinq fois plus représentés que les autres catégories d’âge dans les contrats précaires {…} et, pour 2011, le niveau de précarité pourrait s’accentuer puisque « sur les intentions d’embauches exprimées par les entreprises, plus de 85% sont des CDD, mais surtout 60% le sont pour des durées de moins d’un mois », précise le même économiste. Cela promet et relativise le niveau de « performance » exigée et mesurée par l’accès à « l’emploi durable »… qui, véritable Graal, a probablement plus de chance d’être trouvé dans la forêt de Brocéliande que dans les zones industrielles. Voilà, par exemple et concrètement, une variable de contexte favorable à prendre en compte pour la mission locale rennaise qui dispose d’une antenne non dans cette forêt mais sur le pays de Brocéliande…

Les jeunes énième fois prioritaires…

Les jeunes surexposés par la crise, cela tombe bien puisque, cette fois, selon Le Monde du 12 janvier, « L’emploi des jeunes est prioritaire dans l’agenda social 2011 ». Qu’est-ce à dire ? Une négociation sur l’emploi des jeunes entre patronat et syndicats va s’ouvrir début février, la CGT ayant refusé de s’associer au texte de base : « Il n’y a rien sur le partage des richesses, ni sur l’augmentation du volume de l’emploi. Quant à la sécurisation des parcours professionnels, elle relève d’une perspective lointaine. » Jean-Philippe nous en dira peut-être plus. Pour FO, « Il faut lever les freins à l’embauche en mobilisant, pour ce faire, les financements paritaires existants. » Laurent Berger, pour la CFDT, avance des pistes telles que l’accueil des jeunes en entreprise, un accompagnement renforcé pour les demandeurs d’emploi de moins de 30 ans (tiens, on repousse le plafond !), des « emplois – innovation » qui seraient l’équivalent d’emplois – jeunes dans les secteurs porteurs…

Vérité – foudre.

Si Pôle emploi tente avec Morin le lifting de son image s’approchant de France Télécom, son partenaire pour les cadres, l’APEC, entre à son tour dans une phase de turbulence, son président, Eric Verhaeghe, venant de démissionner… « Cette décision résulte à la fois d’un désaccord avec le Medef sur les missions de l’APEC, d’une prise de conscience de la gravité de la crise de 2008 et des limites de l’économie de marché… » (Le Monde, 13 janvier). Eric Verhaeghe vient de publier un ouvrage, Jusqu’ici tout va bien ! (éditions Jacob-Duvernet) où il dénonce les dérives d’une société où « tout ce qui sert à tous est stigmatisé : la sécurité sociale, l’école, les dépenses publiques, l’impôt » et où « tout ce qui sert à l’élite et au paraître est vanté. {…} Sous couvert de mener de grandes réformes économiques, libérales, une aristocratie a dévoyé notre régime démocratique et l’a capté à son profit. » Voilà ce que l’on appelle une vérité – foudre, une révélation. Elle a frappé ce président.

Bon sens.

Toute vérité n’est pas foudre, certaines étant longuement maturées. C’est le cas pour Dominique Méda (2) qui, avec de nombreux économistes, sociologues, journalistes, signe un manifeste à contre-courant du projet de démantèlement des 35 heures : « Pour la semaine de 32 heures ». Ce texte commence par une vérité de bon sens : « Il y a quelque chose d’insultant pour les millions de chômeurs recensés ou non, de travailleurs précaires ou épuisés, de salariés contraints au temps partiel, de s’entendre dire à nouveau, cette fois par Manuel Valls, député PS de l’Essonne, qu’il leur serait possible de gagner plus en travaillant plus. » Ce bon sens n’est pas à confondre avec le sens commun, dont une illustration est précisément le slogan présidentiel repris à peu de choses près par Valls. Pour ces signataires, « La double crise économique et écologique devrait pourtant amener à repenser les politiques de lutte contre le chômage. En Europe et en France, il n’y a aucune raison de tout miser sur la croissance, surtout parce que, même si l’on renonçait à ces purges sous la pression des mouvements sociaux, c’est le modèle de développement qu’il faudra revoir. Le lien entre taux de croissance du PIB global et emploi perdra de son sens dans une économie où certains secteurs – intensifs en produits durables et de qualité, et donc en emplois – devront croître de façon accélérée alors que d’autres devront décroître rapidement. » Force est de constater que l’on n’en prend pas la direction car « Le gouvernement reconduit au contraire les cadeaux fiscaux aux privilégiés – 100 milliards d’euros par an pour les mesures fiscales prises depuis 2000 – alors que le service de la dette publique atteint 50 milliards d’euros par an et que les dividendes ont repris leur progression. Voilà pourquoi la question de la répartition est décisive : il faut choisir entre verser des intérêts et des dividendes ou créer des emplois par la reconversion écologique et la réduction du temps de travail. » « Contre le chômage, « on a tout essayé », disait François Mitterrand… sauf de toucher aux profits financiers. En conservant l’actuelle répartition des revenus, il ne sera possible ni de faire reculer le chômage, ni d’enclencher la transition écologique. Toute proposition contraire est une illusion. Quant à l’idée d’allonger la durée du travail, c’est une véritable aberration économique et écologique. » On ne saurait mieux dire. On peut cependant compléter cette analyse par la lecture de l’instructif ouvrage Le président des riches du couple de sociologues, désormais célèbre ou presque, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot (3).

S’engager, pour quoi ?

Reste que, si cette diminution du temps de travail est souhaitable, une autre question se posera, en particulier dans les métiers du social : celle de l’engagement. Il n’y a certes pas incompatibilité entre cette réduction et la professionnalité – le sens que l’on met dans l’ouvrage – mais le risque de secondarisation du travail existe. Car si les Français se déclarent attachés à la valeur travail, particulièrement pour sa dimension symbolique (« …Au-delà de la dimension matérielle du salaire, la dimension symbolique, à savoir la reconnaissance sociale acquise grâce au salaire, est extrêmement forte. » – 4), il n’empêche que ce sont les mêmes  qui « ont le désir, tout aussi fort, de voir le travail occuper moins de place dans leur vie. » (5).  Sont donc posées ici la question de l’engagement, plusieurs fois abordée ici et qui est probablement centrale pour les intervenants sociaux, comme celle, d’ailleurs rarement évoquée (sujet tabou ?), de la qualité des emplois dans lesquels on insère les jeunes puisque cette dernière correspond en quelque sorte à la finalité professionnelle : comment s’engager si la finalité de son engagement est médiocre ?

Sursis.

Pendant ce temps, de l’autre côté de la Méditerranée, une immolation a créé la bifurcation et le peuple a chassé un tyran-escroc  – une « dictature mafieuse », selon les termes de Moncef Marzouki, auteur avec Vincent Geisser de Dictateurs en sursis (2009, éditions de l’Atelier) – et sur les pays voisins, silencieux, plane le risque (version dictateurs) ou la chance (version peuple) de contagion. On parle de l’Algérie, de la Lybie, de l’Egypte… un peu moins du Maroc qui, pourtant, aurait quelques raisons de bouger : outre le contraste entre la fortune de Mohammed VI et les conditions de vie du peuple, Le Monde du 12 janvier nous apprend que, selon une enquête du Haut-Commissariat au plan marocain (HCP), près de 63% des femmes marocaines ont subi récemment un acte de violence, 23% ayant déjà subi un acte de violence sexuelle.

Brezonneg cocorico…

Histoire de clore par une information « positive », celle-ci, certes anthropocentrée et n’ayant guère à voir avec ce qui précède : dans son rapport L’Etat social de la France 2010, publié en décembre dernier, l’Observatoire du dialogue et de l’intelligence sociale (ODIS) classe la Bretagne comme première région pour le taux de bacheliers au sein d’une même génération avec un score de 71,8%. En deuxième rang, le voisin, les pays de la Loire avec 67,8% et, en troisième position, l’Ile-de-France avec 65,9%. Depuis 2002, la Bretagne est la région la plus performante en termes d’accès au bac et ceci ne fait que progresser : + 3,7 points contre 2,3 pour l’ensemble national. Je ne sais pas comment on dit cocorico en breton.

(1) Louis Chauvel, Les classes moyennes à la dérive, 2006, Seuil, p. 10.

(2) Auteure, entre autres, de Qu’est-ce que la richesse ? 1999, Alto Aubier, avec qui j’ai eu le plaisir de faire une étude sur les emplois-jeunes et le développement durable… il y a une dizaine d’années.

(3) 2010, La Découverte.

(4) Dominique Méda, Travail : une révolution nécessaire, 2010, L’Aube, p. 21.

CPO : encore un effort pour pondérer !

Lors du Bureau du CNML le 7 décembre 2010,  la Mission Insertion des Jeunes de la DGEFP a présenté un diaporama où il était indiqué au chapitre « Evolution du conventionnement avec les missions locales pour 2011 » que la nouvelle CPO permettrait « la poursuite de la démarche de performance », qu’elle comporterait « des indicateurs mettant en lumière l’ensemble de l’action des ML en 5 axes, au regard des financements reçus », qu’elle permettrait « d’améliorer la lisibilité des actions menées par la structure sur la base d’un dialogue de gestion plus abouti » et qu’ « une extraction nationale facilitera les interprétations et comparaisons entre les ML et niveaux territoriaux ».

Rénovation.

Le dialogue de gestion – que certains ont vécu comme un monologue – devrait être (sic) « rénové » afin de « Mieux allouer les moyens en fonction du contexte des structures (marché du travail, public, offre d’insertion….)  et de leurs résultats », ce qui constituerait, si tel est le cas, une avancée sans toutefois que cela soit la panacée puisque, s’il est nécessaire de pondérer les résultats par des indicateurs de contexte (c’est à dire caractéristiques du territoire), il ne faut oublier les indicateurs de ressources (les moyens propres de la mission locale) très variables suivants les structures : de 80 à 500 – oui, 500… j’ai le nom – dossiers actifs par conseiller. La question qu’on peut se poser, sans mauvais esprit ou presque, est « comment ces pondérations vont-elles être calculées ? » puisque, par définition, on ne pourra faire ce calcul que sur la base du recueil de tous les indicateurs de contexte et de ressources de telle façon à définir une valeur standard à partir de laquelle les écarts pourront  être calculés ?

Indicateurs de contexte

Indicateurs de ressources

Ensemble ML

DEFM

ETP en offre directe

Etc.

Etc.

Indicateur synthétique : valeur moyenne nationale (1)

ML X

DEFM

ETP en offre directe

Etc.

Etc.

Indicateur synthétique : valeur moyenne ML X (2)

Valeur de pondération pour ML X (2/1)

Autrement dit, les valeurs de pondération pour la mission locale X ne pourront être effectives qu’après un premier « tour de piste » de toutes les missions locales… et cette meilleure allocation en fonction du contexte et des ressources ne sera possible qu’à ce moment. A suivre.

CIVIS 2, rénové ou PADE…

Même date, même instance, même diaporama… et le nouveau CIVIS – prière de dire « CIVIS 2 » ou « CIVIS rénové » – qui arrive. Théoriquement jeudi prochain, une fois les signatures griffonnées. Ensuite, il est prévu une « montée en charge progressive jusqu’en juin 2011 ». « Les grands principes du CIVIS ne changent pas, l’accompagnement se renforce, tirant les enseignements de la période précédente. » Quels enseignements et quels « axes de progrès » ?

« La priorité doit être maintenue sur les bas niveaux de qualification mais la distinction des publics bénéficiaires par le seul niveau de qualification (CIVIS renforcé / de droit commun) ne suffit pas et ne permet pas de prendre en compte l’ensemble des difficultés des jeunes : Confier le positionnement au conseiller ML. » Observation de bon sens : un jeune quittant l’université après une année, soit niveau IV, n’est certainement pas mieux armé pour s’insérer professionnellement qu’un jeune avec un CAP, niveau V. Le renforcement du CIVIS ne peut effectivement se fonder sur le seul indicateur de niveau de qualification et confier son positionnement au conseiller référent correspond à une reconnaissance de son professionnalisme.

« Au-delà de 18 mois, les sorties positives baissent significativement et un quart des jeunes en CIVIS ne bénéficient plus d’un entretien au cours des 3 derniers mois de parcours : il apparaît pertinent de raccourcir le parcours, de le rendre plus intensif afin d’augmenter son efficacité et d’augmenter les points de bilan. » On le sait : sinon tout du moins beaucoup se joue lors des premiers mois, la première cause du chômage étant le chômage… ou plus on reste au chômage, plus il est difficile et long d’en sortir. Il y a donc une sorte de renoncement qui s’installe et, sans doute, une usure du côté du conseiller qui ne voit plus très bien que proposer. De ce constat, on en déduit l’objectif de raccourcir le parcours. Cela peut sembler spontanément de bon sens : en effet, éviter l’enlisement est aussi légitime… que guère nouveau puisque c’est le cas pour tous les jeunes et depuis toujours, sauf à imaginer que les conseillers aspirent à conserver leurs usagers captifs… histoire de se garantir un volume d’activité et, subséquemment, leur emploi !

« Le parcours CIVIS n’est pas suffisamment formalisé et actualisé (au moment de la contractualisation et en cours de parcours)… » Comme telle, la formulation est un peu étonnante… Que signifierait plus de formalisation ? Pour la DGEFP, le CIVIS rénové…

« renforce la densité et l’intensité de l’accompagnement (suivi plus régulier, contacts plus fréquents) » ;

« s’appuie sur un diagnostic de positionnement (avant l’entrée) qui permet de déterminer le parcours le plus adapté à la situation du jeune (notamment selon la maturité du projet professionnel) » ;

– inclut des « bilans intermédiaires {qui} conditionnent les renouvellements successifs et une suspension du parcours est possible (adaptation à la situation du jeune) ».

Bon, soit : on va plus structurer le parcours… encore que « renforcer la densité et l’intensité de l’accompagnement » pose inévitablement la question des moyens… d’autant plus que, sous la rubrique « Préconisations de mise en œuvre », une diapo indique « 1 contact régulier/15 jours » et « 1 actualité/semaine », et que ce « diagnostic de positionnement » n’est qu’une reformulation de ce qui est systématiquement fait tout comme (on imagine difficilement l’inverse) « déterminer le parcours le plus adapté ».

Si l’on comprend bien, ce CIVIS « parcours d’accès direct à l’emploi » – parions sur l’acronyme CIVIS « PADE » – vise à mobiliser les ou des (dédiés ?) conseillers pour des jeunes à l’employabilité plutôt bonne (sauf à ce que le recentrage « sur une durée plus courte » – six mois et une possibilité de renouvellement de trois mois – soit incompatible avec l’objectif de résultat) selon une logique de gestion de flux, les jeunes entrant et sortant le plus rapidement possible grâce à un « portefeuille réduit » et une « prospection ciblée ».

Deux observations peuvent être faites…

Frontières…

– Les conditions de réussite de ce dispositif sont évidemment surdéterminées par l’état du marché du travail : on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif, pas plus qu’on fait embaucher un employeur qui peine à maintenir son activité. Feed-back, donc, sur la corrélation attendue « contexte + ressources + résultats » pour un traitement équitable de la « performance » recherchée. Cependant, hormis cette variable exogène, de ce qui dépend de la mission locale on retiendra qu’outre la qualité diagnostique l’efficacité repose sur une organisation interne avec grosso modo le travail d’une équipe emploi dédiée. En écrivant « Le renforcement de la relation avec l’entreprise contribue à une insertion plus rapide du jeune dans l’emploi et doit continuer à être développé », la DGEFP reprend d’ailleurs la proposition n° 10 du rapport de l’IGF (p. 29). Cela pose les questions de sa formation, de ses modalités propres de fonctionnement, depuis la prescription interne jusqu’aux conditions de suivi (CIP référent et/ou conseiller dédié ?) et aux temps dégagés pour la stabilisation dans l’emploi en passant par le système de veille puisqu’une prospection ne se fait pas comme cela, d’un claquement de doigt, mais s’appuie sur une stratégie : donc et entre autres, un diagnostic socioéconomique du territoire, des coopérations (équipe emploi dédiée et mutualisée avec Pôle emploi ?), une gestion interne des offres qui ne se limite pas à la réception et à l’affichage, etc. Il va falloir, pour certaines missions locales, un peu de temps, les « portefeuilles d’entreprises » étant loin d’être systématisés. Bref, structurer ainsi le CIVIS recouvre nécessairement une dimension systémique pour l’organisation de la mission locale (et, en amont, pour la définition des emplois repères de la CCN) : les frontières vont bouger.

Lumpen et aristocratie…

– La seconde observation, on s’en doute, est l’effet pervers du risque de sélection en amont, c’est à dire la file vers laquelle le jeune sera orienté sur la base d’une employabilité plus ou moins élevée : CIVIS plan-plan, ordinaire, ou CIVIS PADE, le premier pour les jeunes éloignés et le second pour les jeunes proches du travail : lumpen juvénilité ou aristocratie juvénile… Ce n’est pas tant cette sélection en tant que telle qui est problématique, car, oui, les jeunes sont pour de multiples raisons plus ou moins prêts à intégrer les contraintes et les exigences d’un emploi, que la tentation d’une mobilisation des ressources humaines sur le CIVIS qui sera valorisé par l’évaluation… c’est à dire celui qui fournira des résultats en termes d’accès à l’emploi. On pense, une fois n’est pas coutume, à Denis Castra qui écrivait dans L’insertion professionnelle des publics précaires (2003, PUF) : «  Les agents des services de l’emploi, bien qu’en contact permanent avec l’offre, n’intègrent sur ce marché qu’une petite partie des demandeurs, dits prioritaires, ceux qui satisfont aux critères du « tri » dont parle Bennarosh : motivés, autonomes, actifs dans la recherche d’emploi autour d’un projet précis. Ce tri désigne ceux qui sont les plus proches de l’emploi, et qui peuvent donc être intégrés sur ce marché, et ceux qui en sont « encore éloignés » et qui seront orientés vers le marché de l’aide. » (p. 185)

Une fois la circulaire en main, si elle est plus explicite, on reprendra tout cela avec plus de précisions. A suivre donc…

Pub emploi.


Dans Le Monde, Paris Match, etc. Pôle emploi fait parler de lui sur un autre registre que celui, habituel depuis la fusion, de ses difficultés d’organisation… Ainsi un site a été créé sur lequel on trouvera par exemple un article « Les jeunes face à l’intégration dans l’entreprise » (9 décembre 2010).

Les premières lignes de cet article…

« La guerre des générations aura-t-elle lieu ? Les deux tiers des Français estiment que les jeunes doivent faire plus d’efforts pour s’intégrer dans le monde de l’entreprise, selon une étude réalisée par BVA pour l’Afpa.

Plus on est âgé, plus on pense que les jeunes ne font pas tout ce qu’il faut pour s’intégrer dans l’entreprise (48% des moins de 25 ans, 82% des 65 ans et plus). Les résultats de cette étude* réalisée par BVA pour l’Afpa (Association nationale pour la formation professionnelle des adultes) et publiée le 29 novembre trouvent un écho dans une autre enquête menée deux mois plus tôt auprès des DRH et des jeunes. A l’heure où le chômage des jeunes n’a jamais atteint un tel niveau depuis 1975 (plus de 17% des moins de 30 ans n’ont pas d’emploi), nombre d’entreprises affirment pourtant avoir du mal à recruter, à manager et à fidéliser cette population. »

Décidemment, Edgar Morin a le vent en poupe et c’est tant mieux : il sera « le grand invité d’emploiparlonsnet » à partir du 17 janvier prochain : « … durant toute la semaine, Edgar Morin, au rythme d’une interview par jour, nous donnera sa vision sur quelques unes des problématiques clés d’aujourd’hui. Il reviendra bien sûr particulièrement sur son approche du travail, et évoquera les axes majeurs de La voie, le  livre qu’il fait paraître le 19 janvier chez Fayard. Trois personnalités, Jean Daniel, écrivain et journaliste, Philippe Lemoine, Président directeur général de LaSer et animateur du think tank Modernité et François L’Yvonnet, professeur de philosophie et éditeur, dresseront son portrait en images. » A écouter donc.

Dans Le Monde du 15 janvier, « Le chômage des jeunes a augmenté de 27% en 2009 » Selon le quotidien, qui s’appuie sur l’enquête Emploi de l’INSEE (Insee Première n° 1331, janvier 2011), 500 000 personnes supplémentaires par rapport à 2008 se sont retrouvées au chômage en 2009 et, comme à l’accoutumée, les jeunes ainsi que les 50 ans et plus ont payé le plus lourd tribut, respectivement + 27% et + 26%. « Fin 2009, le taux de chômage des jeunes était presque trois fois plus élevé que celui des 25-49 ans : 23,7% contre 8,2%. » Outre le chômage, « les 15-24 ans restent aussi les premiers concernés par la précarité de l’emploi : près d’un jeune sur deux (49,7%) est en contrat court {…} contre seulement 12,6% pour l’ensemble des salariés. » En 2009, le sous-emploi concernait 1,4 million de personnes et les secteurs qui emploient le plus de jeunes sont le commerce et la réparation d’automobiles, la construction et l’hôtellerie-restauration.

Clou.

Tout cela ne décourage pas les Français qui sont en tête de l’Europe des 27 pour la natalité avec un indicateur conjoncturel de fécondité de 1,99 enfant par femme, variant considérablement selon le milieu social : 2,5 par femme sans diplôme contre 1,8 pour les bachelières et diplômées du supérieur (toujours Le Monde du 15 janvier). En résumé, on fait plus d’enfants que nos voisins européens alors que nous sommes les champions du monde du pessimisme et que l’avenir de notre progéniture est, selon l’expression de Louis Chauvel, « mal parti ».

Il est des fois où comprendre quelque chose, trouver une cohérence, est aussi difficile que de planter un clou dans un jet d’eau. Mais ça occupe.

L’adieu au prolétariat

Publié: janvier 12, 2011 dans Non classé

Crise.

Juste une réflexion, très rapide pour cause de déplacement, un tour à Tours. Hier soir,  à la télévision, l’émission spéciale reprenant celle animée par Yves Montand, « Vive la crise », nous a offert quelques moments d’émotion en particulier avec Xavier Mathieu, le délégué CGT de l’usine Continental Clairoix dont on se souvient pour le conflit social : délocalisation, licenciements massifs… En face de lui, un ex-ministre ultra libéral, Madelin…

Plutôt que de réécrire, je rapporte ici une opinion glanée sur internet. Et partagée.

« On a pas appris grand chose dans ce débat, en tout cas, moi, je savais déjà tout : Madelin est un « has been », qui voulait se faire mousser. Il a passer son émission à crier que, lui au moins, créait des emplois en France et des écoles en Afrique : pour se racheter un conscience quand on a passé sa jeunesse avec ses potes d’extrême droite à casser du gauchiste, faut bien ça. Puis il a étalé tout son humour, comme ca, sans prévenir : il nous apprend que les banques, principales responsables de la crise, ont agi avec « les meilleures intentions du monde ». Comprenez, elles voulaient être gentilles avec ces enfoirés de pauvres américains qui ne pouvaient même pas se payer un logement, alors elles ont prêté plein d’argent, mais ces radins n’ont même pas remboursé, et là KRACH ! Le système s’est effondre. Venant de l’ancien ministre de l’industrie qui s’était exclamé en 1986  « Personne ne peut dire qu’à un moment donné la sécurité des Français a été menacée par ce qui s’est passé à Tchernobyl », reconnaissons que c’est hilarant ! Ah le con, il a failli me faire pleurer de rire..

Pour lui répondre, Xavier Mathieu n’y est pas allé avec le dos de la cuillère… Le pire c’est qu’il a dit tout ce que je pensais ! Et je ne suis même pas syndiqué ! Que m’arrive-t-il ? Je me regarde dans la glace, non, mes cheveux ne poussent pas, je ne me transforme pas en Bernard Thibault.. Alors ou est le problème? Je regarde ce mec parler, j’ai l’impression d’être un ventriloque, de lui avoir fourré le bras là ou il faut et d’imiter sa voix..

Mais non, ca y est, je comprends ! Ce Xavier Mathieu est un être humain, un citoyen lambda, un gars bien loin des pseudo élites (dont Madelin se revendique évidemment).. En plus il a mis un T-shirt avec une citation de Coluche ! Un mec comme moi en fait, comme vous, comme nous ! Attention, quand je dis “nous”, je parle de ceux qui paient la crise actuellement, pas des traders ni autres profiteurs du système… Xavier, toi aussi tu m’as mis les larmes aux yeux, mais je ne riais plus du tout. Ce que tu disais était tellement juste, tellement sincère, que même avec ta tête de gros dur tu donnais envie de te câliner.

Je pense que nous sommes nombreux à nous reconnaitre dans son discours. Un mec comme moi, qui voudrait tout envoyer balader, faire exploser ce système injuste ou quelques nantis (pas les fonctionnaires, je parle de vrais privilégiés) mangent sur la tête de la France d’en bas comme ils nous appellent.

Je ne suis pas ouvrier. Je suis cadre. Je ne suis pas syndiqué. Je suis Parisien. Je ne savais pas placer Clairoix sur une carte avant cette histoire. Et pourtant, ce soir, j’étais Xavier Mathieu. »

Tout un monde qui s’effondre.

Pas grand chose à ajouter sinon ce qu’écrivait Danièle Linhart dans un ouvrage plusieurs fois recommandé ici, Perte d’emploi, perte de soi (2002, Eres). Il s’agit de la fermeture des usines Chausson à Creil. « Le sentiment d’inutilité et de perte de sens est encore plus fort, car ce ne sont pas que des hommes et des femmes qui sont devenus inutiles, mais c’est tout un monde qui s’effondre, avec ses règles, ses habitudes, ses valeurs, sa culture, sa force, ses réalisations, les souvenirs qui y sont enfouis, et toutes les traces d’un passé commun qui faisait sens. » (p. 33).

C’est dit.