Archives de octobre, 2008

17 octobre. Susan George, « Des nouvelles règles pour sortir d’un système toxique » : « Se lançant dans le jeu de la patate chaude, les banques croyaient se dégager de tout risque. Elles ont si bien manœuvré qu’à présent nul ne sait qui doit quoi à qui, combien valent les tranches pourries de saucissons-dettes, ni combien la banque voisine a réellement en caisse. {…} Il est temps de se servir du pouvoir politique pour sortir de ce système toxique et saisir l’occasion que cette crise nous offre. {…} Souvenons-nous du New Deal du président Franklin Roosevelt et de la conversion de l’économie américaine à une économie de guerre dans les années 1930-1940. C’est d’un effort de cette envergure dont nous avons besoin. {…} Il nous faut faire revivre une période comme celle de la seconde guerre mondiale – la guerre en moins. » Susan George, politologue, est présidente d’honneur d’Attac France.

17 octobre. Dominique Méda et Vincent Peillon : « Défis pour le socialisme du XXIè siècle » : « … gageons que dès la crise passée, toutes les forces qui ont conduit au dérapage que nous connaissons se recomposeront pour continuer d’affirmer, équations et démonstrations à l’appui, que de l’avidité sans limites et de la consommation ostentatoire des uns vient le progrès de tous, que les règles constituent un obstacle à l’obtention de la plus grande production possible, que « la société » ne signifie rien et qu’on ne rencontre que des individus poursuivant leurs fins et visant à maximiser leur utilité, c’est-à-dire à consommer toujours plus. {…}  Les arguments fondés sur les besoins – nous devons absolument produire, et produire toujours plus, et aussi toujours plus consommer pour faire repartir la machine économique, parce que les besoins humains sont infinis – se nourrissent de cette équivoque entre les vrais besoins, la vraie utilité, qui améliore vraiment la condition de tous les hommes, et la futilité, le gaspillage. {…} En substituant le désir individuel subjectif au besoin – qui peut, lui, être objectif, collectif, et dont on peut discuter – l’économie a en même temps rendu impossible la construction d’un bien commun. {…} Poser la question du système, c’est poser la question des valeurs et des concepts par lesquels nous nous représentons notre vie collective. Nous devons, à nouveaux frais, nous poser, ensemble, la question de savoir ce que sont les ingrédients d’une société qui dure et d’un progrès de la civilisation en termes de justice et de liberté. » Vincent Peillon, philosophe, est député européen. Également philosophe et plusieurs fois citée sur ce blog, Dominique Méda est entre autres ouvrages l’auteure de Le travail, une valeur en voie de disparition ? (1995, Flammarion) et de Qu’est-ce que la richesse ? (1999, Alto-Aubier). Dominique Méda a été chargée de l’animation de la recherche à la DARES et, désormais, travaille au Centre d’Études de l’Emploi.

Ce même jour dans Le Monde, Ségolène Royal voit dans la crise « une occasion historique de définir le modèle social que nous voulons » et se félicite « des nationalisations qui constituaient un gros mot il y a seulement quelques semaines. »

17 octobre. Olivier Besancenot : « Avec la crise, un chapitre des possibles est en train de s’ouvrir » : « On privatise La Poste et on renfloue Dexia. {…} Mais surtout, ce déblocage subit d’aides aux banques ne règlera rien : le plus gros des difficultés économiques reste devant nous… {…} On peut être sûr qu’on va assister à une récession majeure. {…} Il faut faire irruption dans l’économie privée pour satisfaire les besoins de la majorité de la population et ôter à une minorité d’individus le pouvoir qu’elle a sur l’économie. » Facteur à Neuilly, Olivier Besancenot gagne 1058 euros nets par mois pour un temps partiel à 70% et vit à Paris dans un appartement de 55 m2 du XVIIIè arrondissement.  (Denis Pingaud, L’effet Besancenot,  2008). Ah oui, il est porte-parole de la LCR.

18 octobre. Dany-Robert Dufour, « Mutation du psychisme en vue » : « … ceux qui étaient, hier encore, les plus ardents défenseurs du libéralisme financier dérégulé ne cessent de faire acte de contrition et de promettre l’entrée dans un cycle vertueux. Mieux vaut tard que jamais, certes. {…} La terre n’en peut plus, elle ne cesse d’émettre des symptômes d’épuisement : réduction de la diversité des espèces, risque accru de pandémies, épuisement des ressources naturelles, pollutions irréversibles diverses, inexorable réchauffement climatique aux conséquences encore incalculables, surpopulation. {…} Les hommes ne peuvent plus s’en remettre à un supposé mécanisme invisible, qui ferait les choses pour eux et mieux qu’eux. Il ne faut pas « laisser faire ». Il faut au contraire que les hommes interviennent. Il faut qu’ils régulent leurs activités par eux-mêmes, sinon la régulation se fera au profit de certains intérêts privés plus forts que d’autres, métamorphosant la cité en une jungle, cependant que ses habitants seront tenus de se transformer en joueurs pervers. » Dany-Robert Dufour est philosophe. Son dernier livre, Le Divin Marché, la révolution culturelle libérale (2007, Denöel), est bien.

18 octobre. Philippe Douste-Blazy, « Sauver les banques ou les pauvres ? » : « Un parallèle simpliste mais percutant : 2 000 milliards de dollars réunis en quelques jours pour sauver quelques banques ; à peine 100 milliards par an d’aide publique au développement, quand 150 suffiraient à garantir la santé et la subsistance à un milliard d’humains. {…} Le réchauffement social de la planète ne nous épargnera pas. » Philippe Douste-Blazy, né en 1953 (comme moi) à Lourdes (mais Bernadette Soubirous n’y est pour rien), a été ministre des gouvernements Raffarin puis Villepin. Il est à présent Secrétaire général adjoint des Nations Unies.

18 octobre. Alain Badiou, « De quel réel cette crise est-elle le spectacle ? » : « … le capitalisme n’est qu’un banditisme, irrationnel dans son essence et dévastateur dans son devenir. Il a toujours fait payer quelques courtes décennies de prospérité sauvagement inégalitaires par des crises où disparaissent des quantités astronomiques de valeurs, des expéditions punitives sanglantes dans toutes les zones jugées par lui stratégiques ou menaçantes, et des guerres mondiales où il se refaisait une santé. {…} Rien n’est plus important que de retrouver la passion des idées, et d’opposer au monde tel qu’il est une hypothèse générale, la certitude anticipée d’un tout autre cours des choses. Au spectacle malfaisant du capitalisme, nous opposons le réel des peuples, de l’existence de tous dans le mouvement propre des idées. Le motif d’une émancipation de l’humanité n’a rien perdu de sa puissance. »  Ex-leader maoïste, Alain Badiou est philosophe. On ne lui reprochera pas la langue de bois, ni de faire dans la nuance.

18 octobre. Christophe Ramaux, « Non, l’État social n’est pas dépassé » : « Le marché est autosuffisant pour faire des bulles, il ne l’a jamais été pour sortir d’un krach. {…} Nous ne vivons pas dans des économies de marché mais dans des économies avec du marché et de l’intervention publique. Et plus exactement avec du marché, du capital de l’intervention publique et de l’économie sociale. {…} Les libéraux sont défaits. Mais gare aux sociaux-libéraux. Ceux-là plaident pour l’intervention publique, mais au service du marché. Les aides publiques à l’emploi, par exemple, pour faire baisser le coût du travail. Aussi et surtout, la socialisation des pertes bancaires afin de mieux privatiser les bénéfices de demain. » Économiste, Christophe Ramaux est signataire de « L’appel des économistes pour sortir de la pensée unique » et, dans les deux ouvrages de ce collectif parus chez Syros et Alternatives Économiques (Pour un nouveau plein emploi, 1997 ; Le bel avenir du contrat de travail, 2000), il a publié deux articles, « La pleine activité contre le chômage : les chemins de l’enfer peuvent être pavés de bonnes intentions » et Stabilité de l’emploi : pour qui sonne le glas ? »

 

A suivre…

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Obsolescence…

Aristote écrivait « L’accident révèle la substance ». Cependant, à l’époque d’Aristote, les TIC (technologies de l’information et de la communication) n’existaient pas, du moins sous leur forme actuelle. Aujourd’hui, chacun, dans la presse ou sur le net, peut lire des commentaires et analyses sur ce qu’il est convenu d’appeler « la crise ». Mais la multiplication de ces messages s’accompagne d’obsolescence : on lit et, lisant autre chose, on oublie ce qu’on a lu. Un message chasse, partiellement ou totalement, l’autre. La « substance » ne se révèle pas et l’on ne retient souvent que l’écume des mots, ce qui pour d’obscures raisons a frappé notre conscient/subconscient/inconscient, ce qui a retenu notre attention. Il n’est donc pas inutile de s’accorder le temps de la réflexion, du retour en arrière… condition point de passage obligé d’une appréhension plus « stratégique » du présent et, surtout, de l’avenir. C’est-à-dire associer à la synchronie (« moment T ») de l’information découverte la diachronie (T1, 2, 3…) d’une relecture sélective. Sur le même modèle que cet été, « Les articles du Monde auxquels vous avez échappé », ça commence le 10 octobre, ça se termine le 28 octobre. Trois semaines d’articles parus dans Le Monde – des philosophes, des sociologues, des économistes, des écrivains et des acteurs politiques – dont j’ai extrait quelques phrases-clés, signifiantes. Chacun en fera ce qu’il souhaite. Ce n’est pas nécessairement, au regard du sujet, joyeux mais il y a aussi des perspectives, de l’espoir. Bonne lecture (en trois parties).

 

10 octobre. Slavoj Zizek, « Lutte des classes à Wall Street » : « S’il est donc vrai que nous vivons dans une société de choix risqués, certains (les patrons de Wall Street) opèrent des choix, tandis que les autres (les gens ordinaires payant des hypothèques) assument les risques. {…} L’ironie suprême réside ainsi dans le fait que la « socialisation » du système bancaire est acceptable lorsqu’elle sert à sauver le capitalisme : le socialisme est néfaste – sauf lorsqu’il permet de stabiliser le capitalisme. {…} nous devons … nous efforcer alors de résister à la tentation populiste de donner expression à notre colère et ainsi de nous asséner des coups. Au lieu de céder à une telle expression impuissante, nous devrions maîtriser notre colère pour la transformer en une ferme résolution de penser, de réfléchir d’une manière réellement radicale, de se demander quelle est cette société que nous sommes en train de quitter… » Inutile de chercher sur Google, je le confesse, je ne connaissais pas Slavoj Zizek. C’est un philosophe. Certainement très important.

 12-13 octobre. Pierre-Antoine Delhommais, « Que la crise commence ! » : Même si la crise financière venait à s’apaiser – on peut toujours rêver -, c’est aujourd’hui que la crise économique va vraiment commencer. {…} On est passé de la peur de la récession à l’angoisse de la dépression, deux phénomènes qu’un économiste plein d’humour avait distingués de cette façon : « La récession, c’est quand votre voisin perd son job, la dépression, c’est quand vous perdez le vôtre. » {…} On n’échappera pas à un choc économique majeur. Tout est idéalement en place pour qu’il advienne. Du petit épicier qui préfère conserver sa recette du jour chez lui plutôt que de la déposer à sa banque au médecin qui reporte de quelques mois la réparation du toit de sa maison de campagne, les premiers signaux, cette fois très concrets, d’une grave crise économique apparaissent. Il n’y a pas non plus besoin d’avoir une agrégation d’économie pour comprendre que les sauvetages bancaires par les Etats, aussi nécessaires soient-ils, coûteront cher aux contribuables. Très cher. {…} On se trompe en pensant que l’avenir économique est incertain. Il ne l’est pas du tout : la consommation des ménages va plonger, les prix de l’immobilier chuter, les profits des entreprises fondre et le chômage s’envoler. La seule incertitude est de savoir dans quelles proportions. » Pierre-Antoine Delhommais, économiste, est chroniqueur au Monde.

 12-13 octobre. Immanuel Wallerstein, « Le capitalisme touche à sa fin » : « La situation devient chaotique, incontrôlable pour les forces qui la dominaient jusqu’alors, et l’on voit émerger une lutte, non plus entre les tenants et les adversaires du système, mais entre tous les acteurs pour déterminer ce qui va le remplacer. {…} Nous sommes dans une période, assez rare, où la crise et l’impuissance des puissants laissent une place au libre-arbitre de chacun. {…} Dans dix ans, on y verra peut-être plus clair ; dans trente ou quarante ans, un nouveau système aura émergé. Je crois qu’il est tout aussi possible de voir s’installer un système d’exploitation hélas encore plus violent que le capitalisme, que de voir au contraire se mettre en place un modèle plus égalitaire et plus redistributif. » Immanuel Wallerstein est sociologue, ex-président de l’Association internationale de sociologie et un des inspirateurs du mouvement alter-mondialiste.

14 octobre. Jean Gadrey, « Le CAC 40 est en très forte hausse ! » : « En vingt ans, le portefeuille CAC 40 a vu son pouvoir d’achat progresser de 120%, pendant que celui des salaires (à temps plein) peinait à atteindre les 15% et que celui du RMI faisait pratiquement du sur-place. {…} Puisque la question se pose de savoir qui va payer les sommes gigantesques que les Etats vont engloutir pour tenter de sauver le système qu’ils ont créé… on peut au moins répondre : doivent d’abord payer ceux qui ont bénéficié de la déformation de la valeur ajoutée en leur faveur et ceux qui ont vu le pouvoir d’achat de leurs actifs progresser de 120% en vingt ans. Il faut remplacer le bouclier fiscal par un bouclier social et maintenir les revenus de l’immense majorité en réduisant les inégalités provoquées par la démesure de la finance spéculative. » Jean Gadrey est économiste.

14 octobre. Gérard Mermet, « Profitons de la crise pour refonder la société » : « Avant de demander aux classes moyennes de faire des efforts, il faudra demander (ou imposer) à la tranche supérieure une participation plus grande à la solidarité, un peu plus de décence et de vertu. Peu importe si l’impact macroéconomique est faible, la dimension symbolique sera considérable, comme ses conséquences sur le climat intérieur. Dans la situation actuelle, l’exemplarité est la condition première de la paix sociale, de l’adaptation par la réforme et l’innovation. {…} La consommation s’apparente à une recherche de consolation, un moyen de remplir un vide existentiel croissant. Avec, à la clé, beaucoup de frustration et un peu de culpabilisation, accrue par la prise de conscience écologique. {…} Dans un contexte de difficultés avérées, de catastrophes annoncées, une réflexion collective sur les valeurs et les modes de vie est nécessaire. D’autant qu’elle est moins un luxe de nantis qu’un réflexe de survie. Elle peut déboucher sur une « utopie réaliste », fondatrice d’un nouveau mode de civilisation, avec des modes de vie plus satisfaisants dans un monde plus durable. Si l’on y parvient, on pourra dire rétrospectivement : vive la crise ! » Gérard Mermet n’est pas Daniel Mermet. Le second, corrosif et agit’prop est sur France Inter ; le premier est sociologue, auteur de Francoscopie.

16 octobre. Pascal Bruckner, « L’inévitable métamorphose » : « C’est un certain capitalisme de caste qui s’estompe, entraînant dans sa chute malheur et chaos : il n’était qu’un féodalisme sans frein, masquant sa goinfrerie sous les alibis du risque et de la liberté d’entreprise. La main invisible est revenue au visage de ceux qui l’invoquaient comme une formidable claque. {…} C’est un formidable défi qui nous attend, à égale distance du défaitisme et de la suffisance ; à nous de le relever ou de disparaître. » Pascal Brukner est présenté comme romancier et essayiste. On le connaît plus comme un « ex-nouveau philosophe ». Il a obtenu en 1997 le prix Renaudot pour Les Voleurs de beauté (pas lu) mais son ouvrage le plus connu (à mon avis) est celui co-rédigé avec Alain Finkielkraut en 1977, Le Nouveau Désordre amoureux. En mars 2003, il a signé dans Le Monde avec André Gluksmann un article soutenant l’intervention militaire américaine en Irak. On ne peut pas être bon tout le temps.

A suivre…

Revenons un instant sur ce critère d’insertion « rapide » du « programme 102 » (cf. sur ce blog « Orientation et insertion professionnelle des jeunes », 28 octobre), insérer en moins d’un an dans un emploi durable 25% des jeunes entrés dans le CIVIS, 34% pour les EPIDe et 70% pour les contrats d’autonomie. Que signifie cette rapidité ? Que le Gouvernement veut aller vite, répondrait La Palice. Derrière cette tautologie, on comprend qu’il s’agit d’efficacité.

Le postulat d’inefficacité.

La recherche d’efficacité, bien sûr en soi légitime (qui prétendrait à l’inefficacité ?), repose sur l’affirmation d’un sens commun répété à l’envi selon lequel les structures en charge de l’insertion seraient inefficaces ou, tout au moins, insuffisamment efficaces. Tout le discours qui justifie la réorganisation du service public de l’emploi se fonde sur le présupposé d’un manque d’efficacité. Il n’est pas besoin d’argumenter là-dessus, il suffit de lire les prolégomènes des lois, plans et débats sociétaux multiples. Ainsi le Grenelle de l’insertion pose en titre de la contribution n°2 la question « Comment simplifier et rendre plus efficace la gouvernance des politiques d’insertion ? » et introduit ses propositions par ces mots : « Les constats sont bien connus : complexité du paysage offert par les politiques d’insertion, enchevêtrement des compétences des pouvoirs publics nationaux et locaux, multiplicité des acteurs engagés de près ou de loin dans l’action publique au service de l’insertion sociale et professionnelle… » En 2005, le Plan de cohésion sociale commençait son premier programme, « Fédérer les acteurs pour un nouveau contrat avec les demandeurs d’emploi », par « Le dispositif français d’intervention en faveur des chômeurs est le plus éclaté d’Europe. Ce nombre important d’acteurs ne garantit pas que soit rendu le bon service, au bon moment et à la bonne personne. » Ce même Plan instituait les maisons de l’emploi (MdE) comme solution à la dispersion des ressources… mais force est de constater que, sur de nombreux sites, il reste encore à démontrer les valeurs ajoutées propres de ces MdE.

Blâmés et exhortés…

Un des paradoxes de ce discours, encore une fois massif, assené et peu contesté, est qu’il n’hésite pas à l’exhortation de l’implication des blâmés : « La réussite de la cohésion sociale sera celle de tous les acteurs… », est-il écrit page 7 du Plan de cohésion sociale. Qui bene amat, bene castigat (« qui aime bien, châtie bien »), dit l’adage. Il n’est pourtant pas certain qu’à l’échelle de ces acteurs que l’on estime métastasés le bâton du jugement d’inefficacité soit la garantie d’une adhésion au changement pour répondre à ce nouvel impératif catégorique des valeurs de la mission de service public que serait l’efficacité et, même plus, la performance, si l’on en croit Le livre blanc sur l’avenir de la fonction publique (1). Le travail sociologique de terrain révèle des réalités bien différentes, en particulier le fait que, sur les territoires, les acteurs s’ajustent, s’arrangent pourrait-on dire, pour répondre aux besoins sociaux en se distribuant les rôles et les fonctions. Bien sûr, il existe des frottements, de la tectonique des plaques : l’insertion est un champ au sens bourdieusien, c’est-à-dire un espace de conflits, d’intérêts divergents, de rapports de pouvoir, mais elle est également un espace de dialogue, de partition intelligente et humaine.

Panier d’oeufs…

Plutôt que ce jeu d’acteurs rôdés et éprouvés par l’expérience humaine qui inclut et dépasse les seules fonctionnalités, qui se connaissent et se reconnaissent, sont idéologiquement choisies la mise en concurrence, la mise en tension, la compétition. Et l’on raisonne à l’horizon triennal d’une CPO (convention pluriannuelle d’objectifs), pas que pour les missions locales mais dans tout le social, pour en tirer des conclusions sur le modèle de cet entraîneur américain qui déclarait que, pour former un champion, il mettait tous les œufs dans un panier, jetait celui-ci contre un mur et ne conservait que l’œuf non-brisé. Que le meilleur gagne. Triste et déplorable raisonnement.

En amont, une pensée disjonctive…

On peut sans aucun doute toujours mieux se coordonner, progresser vers l’alchimie du tout supérieur à la somme des parties, « 1 + 1 = 3 »… mais, s’il y a une responsabilité dans ce qui constitue un hiatus essentiel, la coordination ou le relais, elle est moins à rechercher à l’échelle des acteurs piou-piou de terrain qu’à celle des institutions qui persistent et signent dans des objectifs sectoriels : les « indicateurs » des « objectifs » du « programme 102 » sont, puisqu’il s’agit de l’État, exclusivement centrés sur le volet professionnel… comme si l’insertion n’était que professionnelle, comme si des carences dans l’autonomie sociale étaient sans effets sur les possibilités d’entrée puis de stabilisation dans le monde du travail. Voilà des années qu’on le dit. Voilà des années que le hiatus persiste et, plus, se renforce. L’efficacité rapide en est une illustration. Elle signifie tout-à-fait concrètement que, face à l’urgence sociale, il faut aller au plus pressé et à l’essentiel, le boulot, postulant que le reste, anecdotique, suivra et que, s’il ne suit pas, et bien basta ! Démonstration permanente d’une pensée disjonctive, de la complication, alors qu’il nous faudrait une pensée de la complexité et de la reliance. A force de sacrifier l’essentiel à l’urgence, on parvient à en oublier l’urgence de l’essentiel.

En aval, la gueule de bois…

L’efficacité rapide dans le placement fait bien sûr fi de la logique de projet, qui devrait être celle du Sujet, et de celle du contrat, qui devrait être celle de l’interaction socialisante. Sans, là non plus, que l’économie de ces termes soit modeste, par honnêteté intellectuelle ou par cohérence. Les faits têtus pourtant démontrent qu’on s’éloigne de ce qui, en amont, est un principe philosophique, une valeur : la liberté du sujet. Ce n’est ni un hasard, ni anodin, qu’un des indicateurs de ce – toujours – « programme 102 » soit « l’effectivité du contrôle de la recherche d’emploi ». Donc on « oriente » (dirige), il faut orienter (diriger), vers les « secteurs en tension », vers des emplois de la néo-domesticité, vers des jobs… que peu de « décideurs » accepteraient d’expérimenter une seule journée. Rapidement, toujours. Et, ce faisant, on ignore délibérément ce qu’est une socialisation : une acculturation pour celle ou celui qui a subi une longue période de chômage, un temps nécessairement long pour que se sédimentent en expérience les expérimentations de la période de jeunesse. De son côté, le Conseil économique, social et environnemental écrit dans son rapport présenté le 22 octobre 2008, 25 ans de politiques d’insertion des jeunes : quel bilan ?, « … la jeunesse tend à être conçue comme une phase d’expérimentation et de recherche de soi dont la durée est indéterminée {pour une fois !} et l’horizon lointain. » (p. 12). Le temps court des programmes impacte le temps long de la socialisation, obère la possibilité des expérimentations multiples de tout ordre, réduit d’autant les opportunités de faire coïncider projet professionnel et projet de vie, extirpe tout investissement symbolique dans un métier en ne retenant qu’un investissement instrumental dans un emploi. Nul doute que l’on se prépare ainsi de surprenants lendemains, ceux des gueules de bois après l’ivresse d’une consommation rapide et excessive. Le pronostic de Philippe Engelhard à propos de l’acculturation accélérée de sociétés traditionnelles dans la modernité est valable ici pour notre jeunesse : « Certaines sociétés, catapultées violemment dans la modernité occidentale, sont contraintes de remiser aux oubliettes leur appareil mental de traitement de la durée. On voit mal comment elles en sortiraient indemnes. » (2)

Trois principes d’une politique écologique d’insertion…

Je concluais ma contribution à la réédition du rapport Schwartz (3) par l’ambition d’une « politique écologique de l’insertion » en appelant à la rescousse trois principes extraits puis adaptés des « principes d’espérance dans la désespérance » qu’Edgar Morin proposait pour une « ère écologique » (4).

– Du premier principe, celui de l’improbable, était posée la question « Qui sait si la dictature économique sur les finalités humaines ne franchira pas un seuil et ne bifurquera pas raisonnablement vers plus d’humanité et de responsabilité, vers une reconnaissance de l’utilité sociale, vers une évaluation confiante plutôt qu’un contrôle suspicieux crispé sur l’efficience ? » Les évènements économiques récents, quoique prévisibles et prévus, rebattent les cartes : on n’a jamais autant pu lire de contributions de philosophes, sociologues, etc. saisissant le chaos de la crise financière comme l’opportunité d’interroger et plus, d’invalider, le sens commun, archétypal, du postulat néo-libéral qui fait le lit de la performance, de l’efficacité, de la concurrence… (5).

– Le deuxième principe des « potentialités humaines non encore actualisées », inspiré par l’éducation populaire, avançait sur la thèse de la participation des jeunes à la politique d’insertion. A l’heure du leitmotiv de la « gouvernance », cherchons ici où les jeunes sont consultés pour définir cette politique, constatons sans difficulté qu’ils ne le sont pas et mettons en place les conditions concrètes, à l’échelle des terrains, des structures, pour qu’ils expriment leurs attentes, pour qu’ils soient contributeurs : à défaut que les acteurs de l’insertion soient entendus, les sujets de celle-ci, « parties prenantes », le seront peut-être plus… et il sera difficile de les réfuter.

– Le troisième et dernier principe est celui de la « métamorphose » avec une alternative simple : ou le système échoue à traiter ses problèmes vitaux et, dans ce cas, il se désintègre ; ou il y parvient et il se métamorphose « en un système plus riche, plus complexe, capable de traiter ses problèmes… » C’est donc bien, à l’échelle une nouvelle fois des structures mais également à celle du (des) réseau(x), que sont posées les questions de la réflexion, de la réflexivité, de la professionnalité. Toutes choses étrangères et même antipathiques au sens commun et à la précipitation.

Il faut être antipathique au sens commun.

 

(1) Jean-Ludovic Silicani, Le livre blanc sur l’avenir de la fonction publique, Conférence nationale sur les valeurs, les missions et les métiers du service public et de la fonction publique, avril 2008.

(2) Philippe Engelhard, L’homme mondial. Les sociétés humaines peuvent-elles survivre ? 1996, Arléa, p. 339. Un livre remarquable.

(3) Bertrand Schwartz, Philippe Labbé, Association nationale des directeurs de missions locales, Rapport sur l’insertion professionnelle et sociale des jeunes. 1981 : naissance de l’insertion, 2007, Apogée.

(4) Edgar Morin, L’an I de l’ère écologique et dialogue avec Nicolas Hulot, 2007, Taillandier.

(5) Par exemple, Dominique Méda (philosophe) et Vincent Peillon (député) « Défis pour le socialisme du XXIè siècle » (Le Monde, 17 octobre), Alain Badiou (philosophe) « De quel réel cette crise est-elle le spectacle ? » (Le Monde, 18 octobre), Dany-Robert Dufour (philosophe) « Mutation du psychisme en vue » (Le Monde, 18 octobre), etc.

La question du devenir…

Publiée au journal officiel le 21/10/2008 (page 8983), une question (n° 33028) du député UMP M. Jean-Sébastien Vialatte « appelle l’attention de M. le ministre du travail, des relations sociales, de la famille et de la solidarité sur la question du positionnement du réseau des missions locales vis-à-vis de l’opérateur unique issu de la fusion ANPE-UNEDIC. Les modalités de collaboration avec l’opérateur unique ne permettent aux missions locales, et donc à leur public, qu’un accès plus limité que précédemment aux offres d’emploi. À ce jour, il semblerait qu’aucune concertation n’ait pu avoir lieu entre ledit opérateur et l’instance ayant en charge le réseau des missions locales au niveau national, à savoir le CNML, Conseil national des missions locales. Présent sur l’ensemble du territoire national, les 489 missions locales, regroupant 11 000 salariés, exercent une mission de service public de proximité en accueillant chaque année plus d’un million de jeunes demandeurs d’insertion. Elles ont pour objectif d’accompagner les jeunes dans leur parcours d’insertion, de développer localement de nouvelles solutions d’insertion et de mettre en oeuvre des politiques publiques d’insertion des jeunes. Afin de poursuivre leurs actions, les missions locales ont besoin de connaître précisément les modalités de leur collaboration avec le nouvel opérateur unique. Aussi, il lui demande de bien vouloir l’informer sur la question du devenir des missions locales dans ce nouveau contexte. »

Gouverner c’est prévoir.

Ce n’est pas si grave ! Il reste encore deux mois avant 2009, soit une quasi-éternité de 5 443 200 secondes. Au fait, qui appelait l’État « Le maître des horloges », signifiant par là qu’il jouissait d’une perspective temporelle bien plus longue que celle des entreprises, elles souvent dans le court terme ? C’était Philippe Delmas dans un ouvrage du même nom (éditions Odile Jacob). Il écrivait ainsi : « L’État est le garant des horloges grâce auquel la lenteur nécessaire est donnée pour la gestation du futur. » (p. 83). Il est vrai que c’était en 1991 et qu’aujourd’hui virevoltages et autres gesticulations tout azimut ne font guère songer spontanément à… la gestation du futur. Illustration (parmi tant d’autres possibles…) ? Ca se passe à l’Assemblée nationale. A la question sur le plan Espoir Banlieues en mai 2008 de Jean-Jacques Candelier, député « gauche démocrate et républicaine » du Nord, la réponse qui lui a été faite, publiée le 29 juillet de cette même année dans le journal officiel, commence par ces mots : « Alors que la situation s’améliore globalement sur le marché de l’emploi… » Chacun appréciera à sa juste mesure cette maîtrise des horloges…

Voilà ce que l’on appelle de la prévision… On est rassuré.

La valse à mille temps des acronymes…

Aujourd’hui, on évitera (un peu) d’être (trop) critique : juste tenter d’aider les professionnels de terrain à s’y retrouver dans la valse des acronymes, l’emboîtement des axes, des dispositifs, des priorités et des plans… Les politiques publiques, friandes d’une « gouvernance » qui en principe ne peut faire l’économie de la transparence et du débat, donc de la pédagogie, ne sont certes pas aisées à décrypter. Explication de texte.

DPT… et non dépité.

Orientation et insertion professionnelle des jeunes, document de politique transversale (DPT) de 49 pages et annexe au projet de loi de finances (PLF), énonce la doctrine du gouvernement en présentant  vingt-et-un programmes dont le « 102 », c’est-à-dire celui de l’ « Accès et retour à l’emploi ». A ses côtés, on trouve des programmes sur l’enseignement scolaire du second degré (public et privé), la vie étudiante, l’égalité entre les hommes et les femmes, la politique de la ville, la jeunesse et la vie associative, etc.

Portugais…

Le « DPT » s’inscrit dans le cadre du « PNAI » (Plan national d’action pour l’inclusion sociale), lui-même déclinaison de la « stratégie de Lisbonne » qui définit trois grandes interventions (« axes ») :

– L’accès et le retour à l’emploi des personnes qui en sont les plus éloignées (réforme des dispositifs, par exemple « Pôle Emploi », mise en œuvre du « RSA »…).

– L’insertion professionnelle des jeunes avec le programme de réussite éducative, le dispositif d’accompagnement éducatif complémentaire (activités encadrées après l’école), le plan Espoir Banlieues…

– L’amélioration de l’offre de logement social et d’hébergement en s’appuyant sur la loi du 5 mars 2007 instituant un droit au logement opposable.

Le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (« CNLE ») a émis en juillet 2008 un « avis » sur ce PNAI dont on retiendra en substance quelques préconisations : améliorer l’indemnisation des jeunes (les 900 € de l’allocation interstitielle), « amener l’ANPE à accompagner tous les jeunes vers l’emploi, y compris ceux qui ne sont pas les plus compétents » (sic), améliorer à l’échelle locale la coordination de tous les dispositifs, soutenir l’IAE et promouvoir le parrainage, « ajouter au PNAI un volet santé des jeunes et prévention des addictions »…(1)

Noblesse d’État…

Le DPT présente dans un premier temps le programme 102 en se référant à son fer de lance, le service public de l’emploi où sont présents le Pôle Emploi, les services de l’État, l’AFPA… « les collectivités locales, les missions locales peuvent y participer. » Elles « peuvent »… ce qui signifie tout-à-fait concrètement que leur participation sera une nouvelle fois le fait du prince (version noblesse d’État), malgré la mission de service public (Protocole 2000) et le droit à l’accompagnement de la loi de programmation pour la cohésion sociale (2005) : ici, implication permanente, là invitation ponctuelle, ailleurs ignorance… ce qu’on appelle l’égalité de traitement et la continuité républicaine. Les « OPP » (opérateurs privés de placement) ne sont bien sûr pas oubliés puisque « pour répondre à la nécessité d’améliorer l’efficacité globale des conditions de placement des demandeurs d’emploi et rendre le marché plus fluide, l’activité de placement est désormais ouverte aux organismes privés. » Dont acte… à défaut d’adhésion. Clé de voûte de l’économie de marché, le choix idéologique de la libre concurrence (présentée alternativement en « saine émulation » et en « efficacité optimisée ») contre celui de la mission de service public est clair. On ne pourra certes pas reprocher l’inverse. On vend aujourd’hui dans le grand Monopoly mondial des droits à polluer. Pourquoi pas demain des droits à ne pas insérer ? Des pays revendraient à d’autres leurs publics désinsérés, se libérant ainsi de leurs obligations constitutionnelles. Cela créerait de l’argent, des échanges et le PIB ne s’en sentirait que mieux.

Publics prioritaires…

Les publics visés sont, traditionnellement, les chômeurs de longue durée, les seniors, les femmes, les bas niveaux de formation… « un effort significatif est fait pour l’emploi des jeunes sortis du système éducatif sans qualification et rencontrant des difficultés particulières d’insertion. » En fait d’« effort significatif », une diminution de 20% du financement structurel des missions locales est à l’ordre du jour des débats internes (parfois houleux) dans les services déconcentrés de l’État. Roland Barthes en son temps avait écrit des choses intéressantes sur l’écart entre signifiant et signifié. A relire.

Travailler plus, à plus, plus tôt et plus longtemps…

Les demandeurs d’emploi ne sont pas les seuls ciblés : s’y agrègent « les inactifs susceptibles d’être incités à se présenter sur le marché du travail {… en particulier} les primo-entrants sur le marché du travail, dont les jeunes constituent une part importante. » On ne pourrait a priori que ce satisfaire de ce volontarisme réparateur face à une France {qui} prépare mal l’avenir de sa jeunesse (2) si synchroniquement les crédits de cette politique transversale ne venaient d’être amputés de 624 millions d’euros.

Quatre axes.

Cette DPT articule quatre « axes prioritaires », des indicateurs de « performance » étant adossés à chaque programme : élever le niveau de qualification, promouvoir l’égalité des chances, améliorer l’insertion des jeunes et diversifier les parcours d’accès à la qualification. Le 3ème axe, « Améliorer l’insertion des jeunes », retient notre attention avec son objectif n°6 : « Insérer les jeunes les plus éloignés de l’emploi »… objectif rattaché à trois programmes : le 102 bien sûr, « Accès et retour à l’emploi », mais également le 141, « Enseignement scolaire public du second degré », et le 138, « Emploi outre-mer ».

Objectif n°6.

L’objectif n°6 – vous suivez ? – rappelle succinctement les conditions difficiles de l’insertion des jeunes en s’appuyant sur l’enquête Génération 2004 du Céreq : on peut tout-à-fait opportunément aller sur le site du Céreq et, par exemple si l’on ne dispose que de peu de temps (nédanleguidon), lire le Bref n° 248 de janvier 2008, « Génération 2004, des jeunes pénalisés par la conjoncture » (http://www.cereq.fr/pdf/b248.pdf ). Cet objectif décline cinq grands dispositifs : les emplois aidés et le CIVIS (« L’activité des missions locales et PAIO s’inscrit dans ce cadre et s’est vue renforcée par la mise en place du CIVIS… ») ; le plan Espoir Banlieues avec le – fameux – contrat d’autonomie au sujet duquel il est rappelé que « 53 entreprises et 9 fédérations professionnelles se sont engagés à recruter plus de 40 000 jeunes résidant en ZUS »… On espère que ces 53 entreprises ne sont pas au CAC 40 ; le renforcement des écoles de la deuxième chance (EC2), le dispositif Défense 2ème chance EPIDe créé par l’ordonnance du 2 août 2005 (sur lequel je me suis exprimé dans Lien social – 3), enfin le service militaire adapté (SMA) propre à l’Outre-Mer (dont d’ailleurs l’EPIDe est inspiré).

Rapide et durable…

Comment garantir l’opérationnalité de tous ces dispositifs ? Bon dieu, mais c’est bien sûr, par des indicateurs d’efficacité (atteinte des objectifs) et d’efficience (coûts) ! Rappelons que « DPT », « PAP » (projet annuel de performance), « PLF » (projet de loi de finances) et autres acronymes sont les conséquences directes de la « LOLF » (loi organique relative aux lois de finances promulguée le 1er août 2001 et entrée en application le 1er janvier 2006, lendemain du réveillon) qui vise « une culture de résultats », doit permettre « de dépenser mieux et d’améliorer l’efficacité de l’action publique pour le bénéfice de tous : citoyens, usagers, contribuables et agents de l’État. » (4).

On dispose donc pour le programme 102 de deux batteries d’indicateurs. Une pour les jeunes non-qualifiés dans les dispositifs spécifiques CIVIS, EPIDe et contrat d’autonomie ; une autre pour leur taux d’insertion rapide dans l’emploi durable toujours à partir de ces dispositifs.

La première batterie recouvre cinq indicateurs : jeunes niveaux V sans diplôme, Vbis et VI dans les entrées en CIVIS et en EPIDe, jeunes résidant en ZUS dans le CIVIS et en EPIDe, enfin toujours les mêmes jeunes peu ou non qualifiés dans les entrées en contrat d’autonomie.

Trois indicateurs dans la seconde batterie, en fait le même indicateur décliné à partir des trois dispositifs CIVIS, EPIDe et contrat d’autonomie : il s’agit bien d’un taux d’insertion rapide, c’est-à-dire moins d’un an après l’entrée dans le dispositif, et variable selon les dispositifs : 25% en 2011 pour le CIVIS, 34% pour l’EPIDe et 70% pour le contrat d’autonomie. Si l’on prend l’exemple du CIVIS, cet indicateur ne vient pas remplacer celui de 50% d’accès à l’emploi durable mais au contraire le renforce : 50% d’accès et 25% d’accès rapide. Il sera sans aucun doute très intéressant d’évaluer à T + 2 ou 3 ans ce que vaut cette rapidité, pour constater – c’est une hypothèse fondée sur le double allongement de la période de jeunesse et de la trajectoire d’insertion – que, si la performance raffole de la rapidité, la socialisation a besoin de temps. Faute de quoi dans ce qui est une acculturation, la personne ou la société secrète de l’anomie (maladie sociale). Cela a été dit et écrit… mais il y a bien longtemps (Durkheim…), dans un temps qui n’était pas celui du culte de la nanoseconde.

3 objectifs, 17 indicateurs…

Le (tout frais) DGEFP Bernard Martinot, présentant son programme 102 dont il est responsable (5), met l’accent sur « … « l’intermédiation » entre les besoins des entreprises et les disponibilités en main d’œuvre aux qualifications adaptées », sur la création de Pôle Emploi qui « permettra d’améliorer fortement le service rendu aux usagers, qu’il s’agisse des demandeurs d’emploi ou des entreprises », sur le centrage de l’action « en faveur de l’emploi des personnes les plus éloignées du marché du travail {…} qui s’appuie sur des réseaux spécialisés tels que les missions locales, les structures d’insertion par l’activité économique ou l’Association chargée de gérer le fonds pour l’insertion professionnelle des personnes handicapées (AGEFIPH) » (6), sur le contrat unique d’insertion…

Le programme 102 décline ainsi trois objectifs : « Favoriser l’accès et le retour à l’emploi », « Améliorer l’efficacité du service rendu à l’usager par l’opérateur unique » et « Accompagner vers l’emploi les personnes les plus éloignées du marché du travail ». A chacun de ces objectifs sont adossés des indicateurs (3 pour l’objectif 1, 7 pour le 2 et également pour le 3), tous ne concernant pas les missions locales, certains étant identiques à ceux du DPT Orientation et insertion professionnelle des jeunes, d’autres s’y ajoutant : par exemple, « l’effectivité du contrôle de la recherche d’emploi » et « la part des bénéficiaires de la prime pour l’emploi précédemment au chômage ou inactifs » (objectif 1), « le coût de la mise en relation positive » et « le délai moyen de satisfaction d’une offre déposée auprès de l’opérateur unique » (objectif 2), « le taux d’insertion dans l’emploi à la sortie des structures d’insertion par l’activité économique en fonction de la durée de présence (EI, ETTI, AI) » et « le taux de placement dans l’emploi des travailleurs handicapés »… Liste non-exhaustive.

Citrate de bétaïne.

Un peu lourd, indigeste, tout cela ? Certes. Mais, face à la recomposition du SPE et aux négociations qui seront à conduire avec Pôle Emploi, il semble nécessaire que les missions locales soient dotées de cette connaissance : ce qu’elles ont à faire et font, ce à quoi leurs interlocuteurs – opérateur unique mais également IAE – doivent de leur côté répondre… C’est promis : par charité, je ne recommencerai pas d’ici peu une telle contribution. D’ici là, il reste la citrate de bétaïne. Pour digérer.

 

(1) http://www.cnle.gouv.fr/IMG/pdf/Avis_CNLE_sur_le_PNAI_2008.pdf

(2) Académie des sciences morales et politiques, La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse, 2007, Seuil.

(3) Philippe Labbé, « Mobilisation générale », Lien social, n° 764, 8 septembre 2005.

(4) Guide pratique de la LOLF, octobre 2008, partie 1, http://www.performance-publique.gouv.fr/?id=538

 (5) http://www.performance-publique.gouv.fr/farandole/2009/pap/html/DBGPGMPRESSTRATPGM102.htm

(6) Notons, en ce qui concerne les handicapés, la volonté du Gouvernement de prélever 50 millions d’euros à l’AGEFIPH… qui lui vaut en retour quelques questions de nos édiles députés à l’Assemblée nationale dont, par exemple, Huguette Bello, (gauche démocrate et républicaine, la Réunion, question n° 33175 publiée au JO le 21/10/2008, page 8978) et Jean-René Marsac, (socialiste, radical, citoyen et divers gauche, Ille-et-Vilaine… c’est mon député ! Question n° 32523 publiée au JO le 14/10/2008, page 8753) : « Cette annonce, faite sans concertation, est en contradiction totale avec le pacte pour l’emploi annoncé par M. Nicolas Sarkozy lors de la conférence nationale du handicap le 10 juin dernier, qui voulait faire de l’embauche et de la formation des personnes handicapées une priorité… » Non seulement en contradiction avec les promesses de la conférence nationale du handicap… mais avec les axes du programme 102. Quel monde ! On ne sait plus à qui se fier !

Il faut informer Laurent Wauquiez !

Publié: octobre 23, 2008 dans 1

On peut écouter Laurent Wauquiez qui vient d’accorder une interview à l’Express en allant sur http://www.lexpress.fr/actualite/politique/wauquiez-il-faut-depenser-plus-efficacement-pour-la-politique-de-l-emploi_627189.html  Communication rapide du Secrétaire d’ État à l’emploi, chemise bleue et col ouvert, debout et bronzé, gestuelle à la fois souple et volontariste. Trois thèmes : « Quelles missions pour l’emploi ? » « Quels budgets ? » et « Les contrats aidés sont-ils efficaces ? »

Formation macramé.

Premier thème, les missions pour l’emploi. Il faut « changer le visage de la politique de l’emploi », ce qui va être fait avec le Pôle Emploi (ex-France Emploi) dont on attend plus d’efficacité. Il faut également « réformer la formation professionnelle » et arrêter « la formation-macramé ». Formule on en conviendra un peu stigmatisante pour les bataillons de vieux travailleurs sociaux qui, durant leur formation, s’entraînaient au macramé et à la poterie entre deux débats sur Cronstadt (1), Makhno (2) et la NEP (nouvelle économie politique – 3)… Enfin, tout passe et l’on peut lire sur le sujet de la formation professionnelle l’article de Michel Abhervé « Réformer la formation professionnelle ou faire quelques économies ? » (http://alternatives-economiques.fr/blogs/abherve/). Wauquiez n’oublie pas la « flexisécurité » – accompagner les parcours dans la discontinuité, ni de recommander d’ « aller chercher les emplois de demain : services à la personne, numérique, emplois verts liés au développement durable ». On flirte avec « Nouveaux Emploi Nouveaux Services ». Faire (Martine A.), défaire (Jean-Pierre R.), refaire (Jean-Louis B. et Laurent W.)… ou le mouvement perpétuel.

« Je suis incapable de dire si ça sert à quelque chose… »

Deuxième thème, quels budgets ? « Il y a beaucoup de budget sur l’emploi mais il est pas forcément bien utilisé, pas forcément bien évalué. Par exemple, on met 150 millions sur les maisons de l’emploi. Je suis incapable de dire si ça sert à quelque chose. » D’abord, on ne sait pas s’il y a beaucoup de budget mais on est certain qu’il y a 624 millions d’euros en moins (cf. sur ce blog « Priorité : lutter contre le chômage en réduisant les crédits ») et, en tout cas, pas autant que pour les banques. D’autre part, le secrétaire d’État n’a pas dû lire le Rapport Anciaux. Ceci étant, il n’a pas tout-à-fait tort. Et ce n’est pas (que) du mauvais esprit.

Missions locales : « Je n’ai aucun retour. »

« On met de l’argent sur les missions locales. Je ne sais pas, je n’ai pas de retour qui m’est fait sur « est-ce que ça aide vraiment les jeunes ou non ? » Le secrétaire d’État, qui avait déclaré  « On ne peut pas continuer à les {les missions locales} subventionner sans s’y intéresser… » (cf. sur ce blog « Missions locales et Laurent Wauquiez : du psychoaffectif réconciliateur à l’interpellation critique. Et non l’inverse. »), persiste et signe… et l’on ne peut que continuer de notre côté à s’interroger sur les services déconcentrés de l’État, sur la DARES, sur le CNML… tous services et institutions – auxquels on pourrait ajouter le Centre d’Études de l’Emploi, le Céreq, etc. : mais que font-ils donc des évaluations multiples, des remontées de Parcours 3 ? Pourquoi ne dit-on rien au Gouvernement ? C’est énervant à la fin…

Traficoter les statistiques…

Décidément, Laurent Wauquiez est un homme méfiant puisque, concernant le thème de l’efficacité des contrats aidés, il veut que l’on raisonne non « pas en faisant des allers-retours où on traficote les statistiques {les SEPES, CDIAE, etc. apprécieront} mais sur des trajectoires qui permettent de ramener les gens vers l’emploi. » Il a bien sûr raison pour cet objectif… mais voit-il aujourd’hui la dégradation de la situation économique  et conséquemment du marché du travail ? Il faut sans doute aller de l’avant vers les entreprises mais cela risque fort, dans la conjoncture, d’être aussi efficace que d’ « aller chercher la croissance avec les dents » (N.S.), promesse dont chacun peut apprécier l’efficacité. S’il n’y avait que celle-là…

 

(1) En 1921, le « soviet libre » de la ville de Cronstadt fût réprimé dans un bain de sang par l’Armée Rouge dirigée par Léon Trostky. Sujet donc inépuisable de polémique entre les « anars » et les « trotskystes ».

(2) Autre sujet de polémique entre les mêmes, le leader ukrainien Nestor Makhno fût abandonné face aux Russes Blancs par l’Armée Rouge, toujours dirigée par Léon, ministre de la Guerre de Lénine. N’en déplaise à Olivier B.

(3) En mars 1921, Lénine face au Xè Congrès du Parti Communiste lance la Nouvelle Économie Politique (NEP) en rétablissant un peu la liberté du commerce : « Les faits sont là. La Russie est menacée de famine. Tout le système du communisme de guerre est entré en collision avec les intérêts de la paysannerie (…). Nous nous sommes trop avancés dans la nationalisation du commerce et de l’industrie, dans le blocage des échanges locaux. Est-il possible de rétablir dans une certaine mesure la liberté du commerce ? Oui, c’est possible. C’est une question de mesure. Nous pouvons revenir quelque peu sur nos pas sans détruire pour cela la dictature du prolétariat.»

Tonton Cristobal est de retour…

Publié: octobre 22, 2008 dans Agit'Prop

Aujourd’hui, un courriel de l’ami Michel Abhervé, coup de gueule sur les milliards qui circulent. Je reproduis son texte ci-dessous… mais que cela n’empêche pas d’aller à la source sur son blog ( http://alternatives-economiques.fr/blogs/abherve/). Fait du hasard, Mediapart m’adresse cinq minutes après une invitation pour une conférence de Pierre Rosanvallon au Collège de France mercredi 22 octobre à 17h sur le thème « Une crise de la démocratie »… Crise, on comprend pourquoi. Mais crise vient du grec, krisis, qui signifie « décider ». La question est donc : si des milliards de nos impôts sont gentiment « prêtés » aux banques pour qu’elles nous les re-prêtent avec des intérêts, hormis le fait qu’on ne voit pas pourquoi ces milliards doivent transiter par ces officines du Monopoly financier qui font festoyer leurs cadres dans des palaces pendant que les citoyens ordinaires, les « gens de peu » (Pierre Sansot : remarquable…), vont chez Leader Price, que fait-on pour que des réactions justifiées mais individuelles se mutent en projet collectif ? Enfin, en attendant, cela fait causer dans les chaumières. Mais, comme on dit dans mon pays, « Tout ça ne marie pas nos filles. »

 Michel Abhervé : Millions, Milliards ou simples Euros ?

 La valse des milliards de ces dernières semaines a donné le tournis. Dans un pays ou il était impossible de trouver 1 Milliard et demi pour mettre en place le RSA sans créer un nouvel impôt, il a été possible de trouver des dizaines de milliards pour soutenir un système bancaire qui avait pourtant été présenté, quelques mois plus tôt, comme peu engagé dans le risque des « subprimes ».

Tous les pays d’Europe se sont engouffrés dans la même voie, pour des montants tout aussi impressionnants, et les milliards, plus ou moins réels se sont multipliés. Pour ceux qui ont des références bibliques, il y a quelques ressemblances avec la multiplication des pains et des poissons sur les bords du lac de Tibériade il y a deux millénaires.

A côté, on apprend, par Jeune Afrique, que «  L’Union européenne (UE) s’est engagée à débloquer 15 millions d’euros  pour venir en aide à quelque 10 millions de personnes touchées par la sécheresse dans les pays de la Corne de l’Afrique »

Nous en revenons à des chiffres raisonnables : 1 euro et demi par personne touchée par la sécheresse

Et pour faire une comparaison, l’aide accordée pour 10 millions de personnes, c’est 100 fois le prix du repas offert par Fortis à Monaco à 50 de ses méritants « courtiers indépendants », comme le Nouvel Observateur s’en est fait écho. Sûrement que ces courtiers ont amené à cette banque une grande prospérité pour mériter de se voir offrir un repas au coût unitaire de 3 000 Euros (le montant de l’aide européenne pour 2 000 Africains de la déshéritée Ethiopie)

Mais, ôtez moi d’un doute : Fortis, ce ne serait pas la banque où les gouvernements du Benelux avaient du mettre en extrême urgence quelques milliards, juste avant ce gueuleton ? Fortis, ce ne serait pas la banque que la BNP Paribas a ensuite rachetée ? Et la BNP Paribas, ce ne serait pas une banque dans laquelle le gouvernement français vient d’injecter  2,55 milliards ?

Décidemment les unités de compte ne sont pas les mêmes pour les uns et pour les autres.

A moins que je ne me sois trompé dans les zéros !

 

http://www.jeuneafrique.com/jeune_afrique/article_depeche.asp?art_cle=AFP22908luniosorued0

http://tempsreel.nouvelobs.com/speciales/la_crise_financiere/20081010.OBS5218/fortis_organise_un_repas_a_150.000_euros_a_monaco.html