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Ci-dessous une interview parue le 5 décembre dans Le Canard Social, un site d’information des Pays de la Loire dont l’objet central, comme on s’en doute, est « le social ». On peut aller fureter sur ce site : on y trouvera plein de choses intéressantes… Il est possible de s’inscrire pour un essai d’une semaine et, si le cœur s’allie à la raison, s’abonner. C’est 9 euros par mois.

L’interview… (1)

Philippe Labbé est sociologue. Il estime qu’il faut que les mondes de l’économie et du social doivent davantage converger.

Le sociologue Philippe Labbé est spécialiste des questions d’insertion professionnelle au cabinet Pennec installé à Rennes. Il est régulièrement sollicité par les acteurs de l’IAE, comme le Réseau 44 de l’insertion qui planche en ce moment sur les rapports entre économie et social. Philippe Labbé invite les professionnels à « sortir la tête du guidon » pour retrouver du sens.

Le Canard Social : « Vous dites que des raisons culturelles opposent l’économique et le social. Lesquelles ? »

Philippe Labbé : « Ce sont de vieilles histoires. Dans les représentations des travailleurs sociaux, l’argent est considéré comme n’étant pas très propre et source de cupidité. Le social fait référence à la pureté de l’abnégation. A contrario, les logiques économiques considèrent que le social est une coquetterie intellectuelle : la théorie libérale veut que chaque individu soit rationnel, froid et agisse pour son propre intérêt. »

LCS : « Et vous battez en brèche ces oppositions… »

Philippe Labbé : « Ce sont évidemment des schémas faux : l’économique et le social sont condamnés à vivre ensemble. Travailler dans l’insertion, c’est travailler avec la nature humaine. Ne la traiter que sous l’angle économique, c’est l’instrumentaliser en niant les difficultés sociales. A contrario, l’autonomie sociale se trouve au prix d’une indépendance économique. Seulement, il y a aujourd’hui une hégémonie de la sphère économique, la dimension sociale n’est plus assez financée. Et ce sont des nonagénaires comme Stéphane Hessel ou Edgar Morin qui doivent rappeler que le sens de la vie ne se résume pas au produit. »

LCS : « Les structures d’insertion, précisément, sont touchées par cette idéologie dominante ? »

Philippe Labbé : « L’État raisonne avec une approche sectorielle, qui ne met en avant que l’emploi alors qu’il recouvre d’autres dimensions comme le logement ou la mobilité. Les pouvoirs publics doivent accepter le principe holistique au lieu d’être porté par une idéologie étriquée, celle du rationalisme, celle de l’homo œconomicus. On est aujourd’hui dans une situation paradoxale : malgré l’explosion du chômage, le projet de loi de finances de 2012 inscrit une diminution de 13% des crédits alloués à l’ensemble de la politique de l’emploi ! Et le budget consacré à l’indemnisation des chômeurs est amputé de 36% ! L’action sociale est de moins en moins prise en compte et tous les opérateurs subissent cette diminution des crédits. On continue à faire croire qu’il peut y avoir un accès rapide à un emploi durable alors qu’on le sait : la première cause du chômage, c’est le chômage lui-même parce qu’il désocialise. Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans les Trente glorieuses mais dans les Quarante piteuses. »

LCS : « Y a-t-il, comme vous semblez l’affirmer, une perte de sens dans l’insertion ? »

Philippe Labbé : « Il y a en tout cas un risque de perte de sens. Travailler dans l’insertion comporte une dimension vocationnelle. On travaille avec de la nature humaine et non dans une logique quantitative. Les professionnels travaillent avec une telle pression sur les critères d’efficience, de performance et de concurrence les uns avec les autres, qu’ils ne s’y retrouvent plus. Les structures de l’Insertion par l’activité économique sont nées dans les réseaux de l’éducation populaire dans les années 1960-1970, autour de projets de transformation sociale. Il faut y revenir et réinsuffler du sens dans l’action sociale. Car ce n’est pas parce qu’on a de bons outils qu’on est un bon ouvrier, il faut aussi du sens pour faire correctement son métier. »

LCS : « Vous parlez aussi d’un déficit de réflexion sur les métiers de l’insertion. Pourquoi ? »

Philippe Labbé : « Parce que les professionnels n’ont pas le temps. Ils ont le nez dans le guidon, pour reprendre l’expression la plus commune aujourd’hui dans ce secteur. Ils ont une culture de la circulaire et n’ont plus le temps de lire et de réfléchir à leur métier ni de faire d’améliorer la qualité de l’accompagnement. Le temps, il le passe à gérer l’administratif. Cette bureaucratie de l’administration va en s’aggravant, notamment avec la Révision générale des politiques publiques (RGPP) qui déstructure encore davantage les services de l’État. On est dans un postulat, dans un registre idéologique sur le principe que moins d’État, c’est mieux d’État. »

LCS : « Comment les structures d’insertion peuvent-elles mieux adapter leur offre de services ? »

Philippe Labbé : « Les structures d’insertion ne sont pas Atlas portant le monde sur leurs épaules. La logique veut qu’on fasse tout faire à ces professionnels. Si on veut qu’ils en fassent plus, il faut plus de moyens. Le monde de l’économie a l’habitude de payer et de faire payer tout un tas de prestations externes. Or, le social, lui, réalise toutes ces prestations de manière gracieuse. Il faut au contraire que les structures d’insertion facturent des prestations de conseil aux entreprises, d’aide au recrutement lorsqu’elles sont sollicitées, pour ne pas rester dans une logique de charité. Elles doivent éviter de rester dans l’entre-soi et faire en sorte que les deux mondes se rencontrent. Si elles continuent à accepter de tout faire, elles mettent en cause la crédibilité de leur travail. »

LCS : « Les structures d’insertion ont-elles vraiment le choix ? »

Philippe Labbé : « Elles doivent mettre en place une négociation avec les financeurs publics. Sinon, elles cèdent du terrain à une autre alternative qui consiste à laisser aux usagers une allocation de survie, à les faire rêver avec une addiction à TF1 ou à l’Euromillions en considérant que le travail social coûte trop cher. »

(1) Propos recueillis par David Prochasson. On vous fait grâce de la photo.

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Invitation aux lectures

Publié: mai 2, 2010 dans 1

Pour soi, pour nous, pour eux…

Voici un bout de temps que je n’avais aussi rapidement – dès les premières pages – éprouvé du plaisir en ouvrant un livre, exceptions faites des plus récents ouvrages de La Méthode d’Edgar Morin (tomes 5 et 6), tous évoqués sur ce blog, L’identité humaine (1), L’éthique (2) et son carnet de bord amoureux, Edwidge l’inséparable (3). C’est donc Michel Adam et ça s’appelle Réinventer l’entrepreneuriat (2009, L’Harmattan). S’ajoute à ce titre « Pour soi, pour nous, pour eux » et, très rapidement, dès le premier chapitre, Michel explique cette proposition ternaire (trilogie ?) : « pour soi », c’est se mettre à son compte ; « pour nous », c’est grosso modo les coopératives ; « pour eux », c’est tout aussi grosso modo ce que l’on connaît sous le nom de « structures d’insertion par l’activité économique » (SIAE). Il me pardonnera ce résumé simplificateur : contraintes du genre… (4)

Bon, pas plus que Les bricoleurs de l’indicibleRéinventer l’entrepreneuriat, j’espère me tromper, ne sera un best-seller : 1 000, 1 500, allez 2 000 exemplaires vendus si tout va très-très bien : on lit de moins en moins, le zapping sur Internet via Google faisant office de réflexion et réflexivité. De profundis, la Galaxie Marconi enterre la Galaxie Gutenberg (5), la numérisation de l’écrit ne résolvant pas cette opposition. Racornissement de l’intelligence à la compilation de savoirs épars ou émergence d’une nouvelle intelligence capable de relier des commentaires inégaux et dispersés, je ne sais… Le problème de l’intelligence artificielle est qu’elle est artificielle, donc pas intelligente, énonçait je ne sais plus qui.

L’évidence de le lire…

Alors que… alors que… le chapitre 2, à lui seul, mériterait qu’on se précipite chez son libraire favori (6). « On » ? A minima, les new-papy-crashers, ex-papy-boomers, enfants de 68. Mais aussi les post-68 pour comprendre le laboratoire social et sociétal que furent leurs années 70 – 90 avant que, faisant de nécessité sinon vertu du moins raison, beaucoup se rangent, passant « du col Mao au Rotary », comme l’écrivit Guy Hocquenghem dans un pamphlet en 1986, deux ans avant sa mort, s’adressant à la génération dont il avait lui-même fait partie. Que les quadras bien sonnés lisent ce chapitre est, pour moi, une évidence. Que d’autres plus jeunes s’y mettent sans attendre cette médiane des 40 ans ne peut être qu’un pari sur une germination de l’innovation sociale. Car ces années furent créatives et cela peut donner envie. Réduits à moins mal consommer et à défendre le bon sens (travailler moins pour partager le travail) contre le sens commun (travailler plus etc.), nous en avons besoin. C’est peu de le dire.

Un chapitre qui en dit plus.

Le chapitre 2, un peu didactiquement intitulé « Histoire des entreprises alternatives », mériterait à lui seul un ouvrage, voire plus. Pour au moins trois raisons et, d’abord, parce qu’il n’est pas que l’histoire des entreprises alternatives.

Panseur penseur.

Tout d’abord, c’est l’écrit d’un acteur et penseur, penseur parce qu’acteur : l’action fonde la réflexion, Bertrand Schwartz serait ravi. Quelqu’un qui fût (est) un acteur, j’oserais dire au sens situationniste du mot : il a été un créateur de situations, celles-là mêmes que les situationnistes (géniteurs de mai 68, du mouvement du 22 mars, etc.) définissaient comme les moments où le spectateur devenait acteur. On pourrait, sinon remplacer du moins compléter le terme de « spectateur » par celui de consommateur : consommateur de la société du spectacle et spectateur de la société de consommation. Il fût acteur avec d’autres… par exemple des collègues et amis de Geste : René Eskl, Alain Chataignier. Contrairement à certains universitaires, Michel Adam a vécu et a produit de l’intérieur ces innovations (p. 51). Ce n’est pas rien.

Généalogie impressionniste.

Deuxième raison, en moins de trente pages, Michel reconstruit avec une très grande force de synthèse ce qui, pour beaucoup, demeure dans la mémoire sous forme d’impressions éparpillées, sans que toutefois notre talent artistique – qui n’est pas celui des impressionnistes – permette à partir de points multiples de présenter un tableau cohérent et harmonieux pour ceux qui ont été les acteurs-auteurs-producteurs de cette histoire : il « relie les connaissances », pour reprendre l’expression d’un penseur sur les épaules duquel, l’un et l’autre, nous grimpons pour voir plus loin.  De Maspero à Actuel et au Guide du routard, des communautés ariégeoises, Catalogue des ressources en bandoulière, du drop-out – refus du système – (manque juste Môrice – ou Maurice – Benin, « quand ton masque craquera, nous serons des millions derrière… » – 7) à Woody Guthrie et Pete Seeger (dont une musicienne était la fille de May Picqueray, directrice du Réfractaire, amie et plus de Louis Lecoing, venue terminer ses jours chez moi), de la théorie guevariste du « foco » à Alma Gare et à la naissance des régies de quartier, tout y est ou presque. Peut-être faudrait-il y ajouter tous les mouvements « anti », issus des thèses foulcaldiennes et autres, des Libres enfants de Summerhill (8) de Neil à Franco Basaglia, de Pour décoloniser l’enfant de Gérard Mendel (« l’autorité, c’est le masque de la violence ») au Family Life de Ken Loach, mise en film du « double lien » de l’école de Palo Alto… Enfin quoi, un chapitre qui rétablit de la jonction où il y avait de la disjonction, qui remémore là où il y avait de l’amnésie. Bref, on se régale.

Position et mouvement…

La troisième raison se lit à plusieurs reprises, au détour de telle ou telle idée, d’une référence glissée, d’un argument théorique avancé,  en quelques lignes ou mots… par exemple la référence à Gramsci et son concept d’hégémonie culturelle. Concrètement… Je débats par les temps qui courent et au demeurant sympathiquement avec un service déconcentré de l’État sur les conditions d’évolution du réseau local, actuellement dispersé avec quatre missions locales qui ne coopèrent qu’exceptionnellement. On connaît la thèse marxiste : les infrastructures (entendez l’économie, les rapports de production) déterminent les superstructures (entendez la morale, les normes, le droit). Je pense, de mon côté, que les infrastructures ne peuvent évoluer qu’à la condition d’un consensus explicite sur les superstructures (je me réfère à « l’agir communicationnel » d’Habermas), c’est-à-dire en l’occurrence sur l’objectif finalisé, ici et selon moi une mission locale unique. Faut-il « partir du petit pour aller vers le grand » (précepte cartésien), position prudente et progressive de l’Etat local, ou affirmer le primat et même l’impératif de l’intérêt général et de l’égalité de traitement (superstructure) à partir duquel, bien sûr, on laisse aux acteurs locaux le temps des expérimentations et de l’acculturation sans toutefois leur laisser d’autre alternative que celle rationnelle ? Pour Gramsci, la « guerre de position » (qui précède « la guerre de mouvement », toutes deux contre le capitalisme) est progressive et pragmatique. En a-t-on le temps ? On peut se poser la même question face aux méga-enjeux sociétaux et écologiques (d’un volcan islandais à une nappe de pétrole géante, etc.) qui appelleraient en toute logique une radicalité immédiate : la voie douce du réformisme, par exemple de l’éducation populaire, qui par définition ne peut être radicale, est-elle encore possible ? Peut-on encore se contenter du « pessimisme de la raison » et de « l’optimisme de la volonté »… du même Gramsci ? Le premier ne grignote-t-il pas le second jusqu’à en laisser suffisamment peu pour que le sursaut optimiste devienne un pur jeu rhétorique ?

Tectonique.

Mais l’ouvrage de Michel Adam ne s’arrête évidemment pas au deuxième chapitre… Le suivant, « Trois types de projet, trois types de créateurs », poursuit sur la triade initiale –« pour soi, pour nous, pour eux » – l’enrichit, la tord, la dynamise par des zones partagées, des passages, des évolutions (« glissements, dérives, mutations ») : « Chaque pôle porte en lui des effets pervers s’il est en situation hégémonique ou s’il la cherche. Le « pour moi » risque l’oubli des autres et leur mépris, devant le rouleau compresseur de l’intérêt du seul créateur. Le pôle « pour nous » est guetté par le piège des utopies de l’autosuffisance collective, alternative au méchant capitalisme individualiste… et au déguisement des pratiques pour continuer à croire aux valeurs. Le pôle « pour eux » peut s’enfermer dans la charité, la bonne conscience, l’hypocrisie et l’essoufflement, la transformation insidieuse des liens en fins et le « retour » discret mais bien réel à l’économie du « pour moi ». » (pp. 88-89).

Je me suis amusé à compléter cette typologie de la création d’entreprise, ci-dessous présentée en tableau à défaut d’un diagramme à trois branches comme dans l’ouvrage (obstacle technique), en y ajoutant ma propre vision des dimensions du social non dissocié de l’économique, fondée initialement sur les travaux d’Hall (la proxémie : La dimension cachée…), plusieurs fois exposée ici et ailleurs (en vert, mes ajouts).

Trois chemins vers l’entreprise

Pour moi

Pour nous

Pour eux

Auto-organisation individuelle

Auto-organisation collective

Hétéro-organisation

Sociétés commerciales, travailleurs indépendants, professions libérales

Coopératives, SCOP, CUMA, mutuelles, groupements d’employeurs, GAEC…

CAT (ESAT), Ateliers protégés (ETA), EI, AI, ETTI, CI, régies, GIEQ…

Economie privée

Economie de coopération

Economie d’inclusion

Liberté

Egalité

Fraternité

Individuation

Sociabilité

Sociétal

Sujet

Acteur

Citoyen

Indépendance

Altérité

Responsabilité

S’accomplir Se lier

Réparer

Producteur

Homo oeconomicus – faber – cogitens

Petite et grande histoires…

Le quatrième chapitre, « Les premiers pas des boutiques de gestion », n’est pas sans évoquer bien des similitudes avec d’autres premiers pas, ceux des missions locales : le bouillonnement militant… bien assagi depuis. « Institutionnalisation », dit-on. Une lecture stimulante parce qu’impliquée… pas seulement du fait de l’auteur-acteur mais parce qu’on a le sentiment qu’on y était : « Le matin du 5 décembre 1980, 31 personnes se retrouvent au Centre d’animation de Cognac… {…} La matinée est vite passée. Le fondateur d’Autrement rend les armes sans combattre… » (pp. 94-95). Comprendre la grande histoire par la petite histoire faite par les gens…

Invitation à penser.

Voilà, c’est le premier mais certainement pas le dernier commentaire sur ce livre que je recommande : 19 euros, ce n’est pas grand chose à dépenser pour penser. Michel Adam, Réinventer l’entrepreneuriat.

Revue de salle d’attente

Retour un instant sur la revue Capital évoquée dans mon avant dernier article qui, cela m’avait échappé en première lecture, n’hésite pas à évoquer l’auteur de Das Capital. Misérable audace – grassement rémunérée cependant – des « communiquants » dont le cadet des soucis est le respect humain car, s’il est une certitude, c’est bien que Karl n’aurait assurément pas abondé les analyses de ce mensuel. Par exemple, l’article « Comment faire des économies à l’hôpital sans douleur » avec « six exemples de dépenses taillées au scalpel ». Six propositions donc que l’on peut résumer à supprimer des emplois. Je cite. Centre hospitalier de Rambouillet, « Economie : 13 équivalents temps plein, 450 000 euros par an » ; hôpital de Poitiers, « gagner {comprendre « supprimer »} 50 emplois sur 250 » ; les Hospices de Lyon, « économiser 60 postes (10% des effectifs) » ; etc. Il s’agissait, rappelons-le, de faire des économies « sans douleur ». La main visible du néo-libéralisme caresse les uns, les « manipulateurs de symboles » selon l’expression de Reich, c’est-à-dire ceux qui ont tout, et étrangle vite les autres, « les gens de peu » selon l’expression de Sansot. Donc sans (trop de) douleur pour ces derniers.

Dans la même revue, un éditorial peut s’extasier devant Samsung et considérer que la croissance en orient est un indicateur de sortie de crise pour l’occident tout en titrant page 58 « Commerce : les pays émergents vont rafler la mise ». Ce qui, déductivement, signifie que les autres, non émergents, vont boire le bouillon. Que Capital doit sans doute considérer comme synonyme de convalescence. Tout est question de sémantique. Celle de Capital est aisément décryptable. C’est une revue que l’on peut feuilleter à condition de n’avoir rien à faire et de ne pas l’acheter. Autrement dit, une revue de salle d’attente.

Picoler…

Pour conclure, certes c’est un peu hétéroclite, Le Monde du 30 avril consacre une pleine page aux « apéros géants », ces nouvelles manifestations qui combinent réseaux sociaux, convivialité et ivrognerie : « Facebook saoule la préfectorale ». Outre mon divertissement sur l’essai de Montaigne, « De l’ivrognerie » (9), je me sens géographiquement un peu concerné, l’Ouest ne faillant pas à sa tradition puisque ces évènements lancés par un ou quelques individus – une invitation à se retrouver pour boire sur une place publique – ont commencé à Nantes (10 novembre 2009, 3 000 participants), puis à Rennes (25 mars, 5 000 participants), Caen, etc. avant d’arriver à Clermont–Ferrand (29 avril), Paris étant annoncé pour le 23 mai. Le phénomène, nouveau, semble promis à un bel avenir. Une épidémiologiste de l’INSERM, Marie Choquet, analyse le phénomène sous le titre « Aujourd’hui, être ensemble, c’est picoler ». Extraits :

« Ca veut dire qu’on n’a pas réussi à mettre en place autre chose pour être ensemble sans être obligé de boire. »

Au sujet du « bench drinking », situation consistant à devenir ivre le plus rapidement possible, par exemple en buvant une bouteille de vodka le temps d’un aller-retour d’ascenseur d’immeuble… : « Cette façon de boire vite et beaucoup est plutôt anglo-saxonne. {…} ces jeunes… utilisent l’alcool comme une drogue légale pour les effets secondaires de l’alcool ».

« (L. M.) Filles et garçons boivent-ils de la même façon ? (M.C.) Les filles qui boivent dans ces occasions jusqu’à l’ivresse sont, plus souvent que les garçons, des jeunes {P.L. : mis} en difficultés. »

L’optimisme de l’épidémiologiste – « il vaut mieux boire beaucoup et rarement que peu et souvent » – pourrait être pondéré car, derrière le symptôme du bench drinking, ne doit-on pas  décrypter très simplement deux choses : d’une part, le vide de sens du modèle de société proposé à la jeunesse, chacun pour soi, les relations amicales étant purement instrumentalisées au bénéfice de la réussite individuelle (je te reconnais parce que tu me sers et le temps que tu me serves) ; d’autre part, l’acculturation trop rapide alors que le temps est précisément une condition de cette acculturation ? Aux adultes les psychotropes, aux jeunes – ne serait-ce que parce que les médicaments leur sont moins facilement accessibles – l’alcool ? En tout cas, on est loin, très loin, de la sociabilité des soirées interminables où, le surmoi étant soluble dans l’alcool et le moi y proliférant, on refaisait le monde… quitte à donner rendez-vous au matin au désenchantement sur fond migraineux, dit SKSSP (« syndrome des kangourous sautillants à semelle de plomb »).

Enfin, c’que j’en dis…

(1) Edgar Morin, L’identité humaine, La méthode 5. L’humanité de l’humanité, 2001, Seuil

(2) Edgar Morin, Ethique, La méthode 6, 2006, Seuil.

(3) Edgar Morin, Edwidge l’inséparable, 2009, Fayard.

(4) Les limites d’un article ne permettent pas des questions telles que celle du (trop) peu de place accordée à l’économie publique, assez sinon trop vite classée dans l’économie « pour soi » (« L’hypothèse d’un acteur hégémonique et de son « pour moi » nous semble la plus satisfaisante dans notre société encore très jacobine et notre histoire mouvementée », p. 27) qui me semble balayer une peu vite le principe de l’intérêt général, donc « pour nous » et « pour eux », ainsi que la révolution paradigmatique du « même service pour tous » à « à chacun selon ses besoins » (d’une économie de l’offre, social-colbertiste, à une économie de la demande). De même, l’économie domestique n’est pas abordée. Peut-être dans les chapitres suivants…

(5) Marshall Mac Luhan, La galaxie Gutenberg. La genèse de l’homme typographique, {1962}, 1977, Gallimard.

(6) Regret : c’est chez L’Harmattan, que beaucoup de libraires ne proposent plus. Je l’ai dit à Michel : voilà un ouvrage que la collection « Les panseurs sociaux » aurait accueilli avec bonheur. Ce sera pour le prochain.

(7) « L’auteur qui le connaît bien pour l’avoir hébergé chez lui et invité au café restaurant coopératif pour un gala de soutien, reconnaît cet oubli majeur qui sera réparé dès la prochaine édition ! » (commentaire de Michel Adam)

(8) « Merci de ce rappel d’autant que nous avons activement soutenu le mouvement Freinet et la pédagogie institutionnelle en sauvant une petite école de campagne menacée, nos enfants en sont durablement imprégnés. Et Family Life fut un des grands succès de notre cinéclub La Curieuse Bobine. » (commentaire de Michel Adam).

(9) Sur ce blog, « Les mouettes ont pied », 27 juillet 2009.

Zapping

Publié: avril 17, 2010 dans 1

Une fois n’est pas coutume, une revue de presse originale piochée parmi les revues laissées à la disposition des clients d’un hôtel… l’hebdopalmipède étant une exception : il mérite chaque semaine – le mercredi – le déplacement jusqu’au coin presse… Autre exception : on parle des missions locales dans les ASH. On en dira donc un mot.

Chasseurs de primes judéo-chrétiens…

Le Canard, donc, avec en page 4 un article « Des chasseurs de primes pillent les aides aux entreprises ». Résumons. Dans le maquis des aides, contrats aidés et subtils dispositifs d’exonérations, défiscalisations, crédit impôt recherche et autres opérations allégeant le coût du travail en délestant le portefeuille du contribuable, le chef d’entreprise, qui a d’autres choses à faire, ne s’y retrouve pas. S’en délectent par contre « sans colt et sans cheval, de nombreux aventuriers en costume-cravate {qui} partent chaque jour à la conquête d’un fabuleux magot de 65 milliards d’euros. C’est cette somme que versent ensemble, tous les ans, l’Europe, l’Etat et les collectivités locales pour venir en aide aux entreprises françaises. » Globalement, ces chasseurs de primes font, pour qu’on se comprenne et ça parlera aux piou-piou plus que maker monney, de l’intermédiation mais, sans doute tout inspiré de judéo-christianisme, n’oublient pas l’adage « Charité bien ordonnée… ». Soit un pourcentage variant de 20 à 30% sur les aides récupérées. Jackpot, cela représente des sous, beaucoup de sous, bien plus de sous que l’on en accorde, la main sur le cœur, pour « l’impératif national ». Lequel ? Ben oui, les jeunes.

Les yeux embués de Chimène…

« Bousculons nos chefs ! » C’est le titre d’un éditorial de… Olivier Besancenot ? Non : François Genthial, rédacteur en chef de Capital, le n° 222 de mars 2010. La revue Capital (dont le nom répond plus au tropisme du coffre-fort qu’à celui de l’essentiel, faut-il le préciser ?) rejoindrait-elle les thèses de l’ouvrage du même nom, Das Kapital, écrit par un barbu vers la fin du XIXè siècle ? Que nenni ! François Genthial a les yeux de Chimène pour Samsung « devenu en quelques années le champion mondial de l’innovation ». Le problème est que Chimène n’est guère éloignée phonétiquement de chimère et qu’un peu d’historicité vient pondérer l’enthousiasme des éditoriaux. En quelques décennies, le vent des modes managériales a soufflé sur la girouette des crédules : il a fallu admirer les dragons du sud est asiatique, importer le toyotisme nippon, envier le dialogue social outre-Rhin, s’amouracher de la flexi-sécuirité danoise… Il faut désormais considérer que « la reprise qui dessine un monde sortant enfin de la récession » s’illustre par « l’Asie {qui} danse déjà sur un rythme endiablé (+ 6,7% de croissance attendue en 2010). » Même si – reconnaissons à l’éditorialiste de le glisser – cette reprise se fait au prix fort : « plus de 4 000 milliards de dollars de plans de relance, des finances publiques exsangues, des ménages appauvris… » Le problème de ces augures est leur mode de pensée disjonctive : ils imaginent que la croissance des uns constitue une garantie, tout au moins un indice, du rétablissement des autres. Mais la croissance à un bout de la planète est anthropophage pour l’autre bout : on peut s’extasier devant « Samsung, le triomphe des Géo Trouvetou coréens » et, tant qu’à faire, s’acheter au supermarché du coin un lecteur de dvd à 15 euros… Ce faisant, on appose sa signature au bas de la lettre de licenciement des damnés de l’industrie occidentale qui n’ont plus qu’à se battre pour garder… quoi ? Leur emploi ? Non : pour gagner une prime qui leur tiendra un temps, court, la tête hors de l’eau.

Sensuelle, audacieuse et volcanique…


Neuf mois, j’avoue que je ne connaissais pas. La couverture, un mannequin retouché par la grâce de photoshop pour se retrouver présentable en femme enceinte. C’est le n° de mars 2010 et, en prime, c’est marqué en couverture « Nouvelle formule ». Un mensuel sérieux, plein de recommandations pour résoudre le « baby blues » grâce aux témoignages de « 5 mamans qui l’ont vécu », pour « rester zen » le jour de l’accouchement (avec un test, « Quelle maman serez-vous le jour J ? »), pour bien s’alimenter afin d’ « avoir assez de lait », etc. Côté sérieux, l’horoscope, par exemple celui du taureau : « La danse des hormones vous rend sensuelle et audacieuse. Côté boulot, grâce à la présence du Soleil et de Jupiter dans votre signe, vous êtes sûre de vous. » Ah zut, le pigiste astrologue n’avait pas prévu qu’entre le soleil et les taureaux, un nuage volcanique s’interposerait. Tout est donc à revoir, au prédictif se substitue l’imprévisible, au crétinisme déterministe la stratégie qui inclut l’aléatoire. Si on ne peut même plus faire confiance à Neuf mois !

Sous-marin…

« Les missions locales sous pression ». C’est le titre du dossier – quatre pages – consacré par les ASH du 15 avril 2010, n° 2655, qui part du constat d’une « satisfaction initiale » laissant « la place à un sentiment plus mitigé » à la suite du plan « Agir pour la jeunesse ». Pour Annie (Jeanne : ANDML et mission locale de Rouen) et David (Bevière : mission locale de Poitiers), « que le gouvernement se préoccupe de la jeunesse est une bonne chose » – c’est quand même un minimum exigible – et ce plan « est une bouffée d’air aussi nécessaire que bienvenue »… expression métaphorique assez juste, beaucoup de piou-piou de missions locales étant en fin d’apnée, c’est-à-dire – pour les Savoyards et autres Bourguignons peu exercés à la plongée sous-marine – au bord de la suffocation. Serge (Papp), qu’on ne présente plus, serait pour les ASH « caustique », en fait réaliste lorsqu’il déclare « On oublie en général le réseau des missions locales sauf quand ça devient vraiment difficile. » Loin des yeux, loin du cœur, dit-on… Par ces temps de crise, les missions locales se rapprochent du cœur des institutions, précisément juste à côté du portefeuille et, là, force est de constater que « l’effort de l’Etat est perceptible sur ce terrain : aux 40 millions d’euros supplémentaires dégagés en 2010 pour renforcer les moyens humains du réseau – rendant possible l’embauche de deux conseillers additionnels par mission locale en moyenne – s’ajoutent la consolidation des associations régionales qui voient leur budget augmenter de 50%. » Certes, certes, l’effort est « perceptible » mais, là comme ailleurs, une échelle de comparaisons n’est pas superfétatoire, cf. supra « le fabuleux magot de 65 milliards d’euros » des aides aux entreprises. Autre comparaison, cette fois dans cet article des ASH : « … la comparaison avec les 85 millions d’euros par an alloués au contrat d’autonomie (sur trois ans) peut expliquer l’incrédulité des acteurs du réseau. » Non, non, ce n’est pas de la rancœur, ni de la jalousie, juste de l’objectivation.

Lévi Strauss et Aznavour…

La bouffée d’air immédiate est-elle suffisante ? Rien n’est moins certain car, au regard de la suppression des crédits FSE, ces « 40 millions d’euros annoncés en grande pompe dans le plan « Agir pour la jeunesse » serviront au mieux à combler les trous, au pire à jouer le rôle de pare-feu. Car, après cinq ans de stagnation des financements de l’Etat, les missions locales sont dans le rouge. » Ainsi, pour la seule région Haute-Normandie, « ce sont 500 000 euros qui manquent à l’appel. » Amère consolation pour le territoire où s’épanouit la présidente de l’ANDML, les Vikings ne sont pas une exception : à la Martinique, d’où je rédige cet article, ça ne roule pas sur l’or du côté des missions locales (qui sont quatre alors qu’elles ne devraient être qu’une : l’union fait la force, la désunion la faiblesse) et l’on pourrait paraphraser Levi Strauss : Tristes tropiques. Il n’est pas certain que la misère soit plus facile au soleil. A fortiori quand il pleut, comme c’est le cas ces jours-ci.

Barbouilleurs…

En substance, les moyens ne sont pas à la hauteur et – je me cite mais cela restera exceptionnel (1) – « Les charges de travail augmentent considérablement et les conseillers sont de plus en plus surchargés par tout un fatras administratif aux dépens de la relation directe avec les jeunes… » Selon les ASH, je dresserais « un tableau noir de la situation » : la logique du nombre contraint à dévaluer l’accompagnement – seul un tiers des jeunes bénéficie de quatre entretiens ou plus dans l’année, ce qui déductivement signifie que les deux tiers n’ont même pas un entretien trimestriel : peut-on, sans illusion, parler d’accompagnement ? – et, avec un marché du travail atone, une paupérisation de la jeunesse, des logements inaccessibles, on obtient un « paysage décourageant ». Est-ce le sociologue qui peint en noir ou serait-ce le fond du tableau qui est noir ? Serge Papp, pourtant sympathique représentant d’un syndicat de la pure veine réformiste, pronostique « une révolte des missions locales ». Même question : quitte à se mettre en délicatesse avec son syndicat en rejoignant le radicalisme du syndicalisme révolutionnaire de la Charte d’Amiens (1906 – 2), peindrait-il en noir ou est-ce déjà noir ? Les premières phrases du rapport de Bertrand Schwartz – 1981 – sont peut-être à se remémorer : « … Ce qui les {les jeunes} unit, c’est leur exclusion de la société. Ce qui les unit, c’est leur désespérance devant l’absence de perspective. » Trente ans que cela dure… Et que des barbouilleurs s’escriment à noircir ?

A sur B = C… ou C’ ?

Sous le titre « Une logique de résultats », la journaliste des ASH rappelle la « pression » exercée sur les missions locales, en particulier avec la circulaire DGEFP du 21 janvier 2010 qui précise que les moyens seraient ni automatiques, ni uniformes, « autre façon de dire que les moyens seraient attribués en fonction des résultats des missions locales. » Une nouvelle fois, la énième, le problème n’est pas celui d’une logique de résultat – les piou-piou travaillent pour obtenir des résultats – mais d’une obligation de résultat… comme si les deux variables exogènes que sont la décision d’embaucher ou pas, qui appartient aux employeurs, et celle de travailler ou pas, qui appartient aux jeunes, comptaient pour du beurre (salé). Comment faire pour acculturer nos élites administratives, financières et décisionnaires pour qu’elles cessent de raisonner en causalité, A sur B donnant C alors que cela donne, dès lors qu’il y a l’humain donc de la subjectivité, C’ ? (3)  Il n’y a pire sourd…

A vrai dire, il n’est pas certain qu’il ne s’agisse que d’une acculturation et sans doute faudrait-il changer (formater) radicalement leur logiciel car ce biais dans le raisonnement parasite la cohérence de tout le système de la commande publique. Comme le dit justement Christelle Tavarès, déléguée générale de l’UNML, « L’Etat distribue les bons et mauvais points, ce qui attise les rivalités entre les structures. » Et, comme le dit cette fois David Bevière, « Nous donner plus en nous demandant davantage ne va pas forcément nous placer dans un confort plus grand. » Le choix est celui de la concurrence plutôt que de la coopération, celui de la tension plutôt que de la confiance. Dans « Les sept fantasmes de la politique de l’emploi », j’écrivais : « Sixième fantasme, le résultat. D’une culture du résultat, légitime et moralement exigible face à la souffrance sociale, on dérape vers une obligation de résultat qui se concrétise dans la modulation des financements. En oubliant que les opérateurs, à qui s’impose cette obligation, ne sont pas ceux qui embauchent et ne sont pas ceux qui décident (ou non) d’aller travailler. Cette obligation de résultat correspond, en réalité, à une posture de défiance qui ne peut que générer stratégies d’opposition, de contournement, esquives et tricheries : on peut toujours mettre « du partenariat, en veux-tu, en voilà », la réalité est celle de la mise en concurrence et de la tension. Pas sûr que cela soit efficace. » C’était il y a quatre ans, dans Le Monde. Et c’est toujours vrai, probablement accentué. (4) Il est vrai que tant que les professionnels organisés, c’est-à-dire la branche, n’auront pas travaillé et proposé  une évaluation intelligente, on pourra toujours attendre.

Allez, plein d’autres choses sont à découvrir dans cet article avec – saluons le sérieux de la journaliste – une large consultation : l’ami Michel Abhervé (qui ne mâche pas ses mots particulièrement en ce qui concerne le RSA jeunes, « une escroquerie »), Dominique Delcroix (mission locale de Maubeuge), le CNML (mais on ne sait pas qui… devoir de réserve) et ceux déjà cités. Manquent Jean-Philippe (Revel : CGT), Jean-Patrick Gille (nouveau président de l’UNML)… Ca sera pour la prochaine fois.

Relève…

Ah oui, je l’ai promis ! A la Martinique, contrairement à l’idée reçue, on travaille. Les piou-piou bien sûr mais moi aussi. Et on se rencontre, par exemple dans le cadre d’une formation « Culture Commune ». La dernière fût l’occasion d’une situation originale avec la participation d’Ella, future conseillère si elle suit le parcours professionnel de sa mère présente lors de cette session. Ella, quelques mois, a donc suivi la formation, du moins une version allégée, simplement le second après-midi. La preuve ? Elle est là.

(1) La journaliste, Caroline Sédrati-Dinet, s’est appuyée en ce qui me concerne sur un texte que je lui avais transmis et qui est paru in extenso sur ce blog : « A paraître » (17 mars 2010).

(2) Notons que la Charte d’Amiens a été adoptée par la CGT, pas la CFDT et encore moins le SYNAMI qui n’existaient pas, et que son article 2 stipule : « « La CGT groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat. » Voilà ce que l’on appelle une certaine radicalité ou, plus exactement, une radicalité certaine…

(3) Soyons juste, des écarts entre le sommet décisionnaire et ses relais déconcentrés permettent, par le pragmatisme et aussi la confiance issue de l’interconnaissance, que les « dialogues de gestion » (au fait, pourquoi exclusivement « de gestion » ?) ne soient pas tous surdéterminés par cette obligation de résultats. Bien des directions du travail, régionales et départementales, arrondissent les angles et évitent l’effet pervers de moins donner (le bâton) à ceux qui réussissent moins bien, ce qui est la meilleure garantie pour qu’ils échouent. Une politique équitable, à l’inverse, encourage ceux qui sont à la peine.

(4) Je ne changerais qu’un mot, « opérateur », car il s’insinue dans la nov-langue des politiques de l’emploi, de l’insertion et de la formation, avec des « offres de services », des « prestations » et autres « dialogues de gestion », qui renvoient à une conception industrielle de l’intervention sociale. Logique : les ingénieurs ont appris à penser la complication mais éprouvent les pires difficultés à penser la complexité.

Cerise et pudding…

Parler de la prise en compte du jeune dans sa globalité pourrait paraître décalé, tant l’orientation des politiques publiques semble privilégier, surexposer, le volet professionnel, le « social » étant en quelque sorte accessoire, une jolie cerise sur le pudding économique… J’ai même entendu dire dans des missions locales que sa prise en compte visait à résoudre les problèmes « périphériques » de l’emploi : être en bonne santé pour bien travailler, pouvoir se déplacer pour se rendre à l’atelier, disposer d’un logement pour récupérer sa force de travail, etc. Ce serait ainsi bien mal comprendre ce qu’est le social qui, d’une part, ne se définit pas par défaut, ce qu’il resterait dans la marmite une fois l’économique bouilli et qui, d’autre part, n’est pas un marchepied pour l’économique, ce qui serait un contresens : on n’est pas heureux pour travailler mais, nuance, on travaille pour être heureux. Le bonheur n’est pas périphérique. Ou, s’il l’était, nous serions condamnés à tourner en rond. Et ça ne tournerait pas rond.

La finalité du social est triple : s’accomplir, vivre avec les autres et être un citoyen. C’est aussi simple qu’énorme.

Le social, à la peine.

Or, si l’on accepte cette triple finalité, force est de constater que le social se porte plutôt mal…

– S’accomplir… Jamais on n’a autant parlé de souffrance au travail et toutes les enquêtes démontrent que, parmi les pays européens, la France est celui qui obtient les plus mauvais scores sur le sentiment d’être heureux (1).

– Vivre avec les autres… se résume souvent au zapping affinitaire (je t’aime tant que tu me sers) sous le double effet de l’individualisme narcissique et de la concurrence dans une société de défiance. Savez-vous que, sur quinze pays, la France arrive en treizième place à la question « Pensez-vous qu’il est possible de faire confiance aux autres ? » (2)

– Être un citoyen… mérite à peine que l’on se remémore le premier parti de France aux dernières élections régionales, celui des abstentionnistes.

Si le social va mal, direz-vous, raison de plus pour ne s’occuper que du professionnel, ça sera toujours cela de pris, voilà du solide ! Mais quel est le chef d’entreprise qui, sans même en appeler à une humanité, nierait que le fait que ses salariés soient heureux au travail est un gage de qualité et de productivité ? Que l’esprit d’équipe et la culture d’entreprise sont une garantie pour que le tout soit supérieur à la somme des parties ? Que la responsabilité du citoyen vaut mieux que l’irresponsabilité de l’opportuniste et qu’il a beaucoup à gagner dans ces temps de trouble sinon de chaos anthropo-écologique, ou de « panique morale » (3), dans ce que l’on appelle la responsabilité sociale ou sociétale de l’entreprise ? En somme, que les différentes dimensions du rapport au social soient au maximum atteintes et comblées ? On change parce qu’on est convaincu et cela peut être bien; on change aussi parce qu’on y a intérêt, et c’est toujours mieux que de ne pas changer.

Charlot.

Les critères privilégiés dans le recrutement, qui mettent l’accent sur le savoir-être, l’autonomie et la capacité d’initiative et qui considèrent que, les compétences n’étant par définition jamais abouties et s’acquérant sur le terrain, ces critères démontrent, s’il en était besoin, que l’approche globale n’est pas une utopie de travailleur social : dans la société cognitive, celle de l’intelligence, le producteur ne peut pas se résumer au Charlie Chaplin des Temps modernes, à un exécutant réduit à sa seule force de travail. Il est un Sujet qui trouve son compte dans le travail ; il est un Acteur qui coopère ; il est un Citoyen qui agit avec une éthique de responsabilité. L’alchimie dans chacun de tous ces personnages permet le Producteur et même plus : le Sujet, l’Acteur, le Citoyen et le Producteur se combinent et s’émulsionnent en chacun pour composer un Individu unique.

D’oeconomicus à ludens, de faber à cogitens…

Le bon sens managérial (à ne pas confondre avec le sens commun), quelles que soient ses motivations y compris les plus trivialement économiques, a compris de longue date – au moins depuis l’Ecole des relations humaines qui a succédé à l’OST (Organisation scientifique du travail), c’est-à-dire il y a plus d’un demi-siècle – que l’homme était insécable, qu’il ne se résumait pas à l’homo oeconomicus mais lui associait l’homo faber, qui construit, l’homo cogitens, qui réfléchit, l’homo ludens, qui se réjouit.

Condorcet et Habermas…

Ce que l’entreprise a compris, le social l’a également et depuis longtemps pensé et entrepris. Depuis longtemps car on peut remonter à la Révolution française et, plus particulièrement, à Condorcet et son rapport en 1992 sur « l’organisation générale de l’instruction publique » : pour que la France soit en mesure de passer d’une monarchie absolue et de droit divin dans un pays d’analphabètes à une démocratie appelant le débat, « l’agir communicationnel » dira plus tard Habermas, il fallait éduquer les populations. L’éducation populaire, deux siècles durant, a organisé la promotion sociale et a aussi permis d’éviter que les rapports sociaux ne se conçoivent que conflictuellement, en particulier à la période critique des débuts de l’industrialisation où les conditions de vie du prolétariat étaient abominables et justifiaient une radicalité de la table rase. Ce fût d’ailleurs à cette période que le social prît son ampleur : à partir de la question sociale, c’est-à-dire ouvrière.

Sujet – Acteur – Citoyen – Producteur… tous ensemble!

Les missions locales sont nées de l’éducation populaire, entre autres avec leur concepteur Bertrand Schwartz qui en fût un des promoteurs – il préférait parler d’ « éducation permanente » mais les deux expressions sont synonymes (4) – dans les années soixante – soixante-dix. Leur principe de base est celui de l’indissociabilité de l’individu : en chacun, toutes les dimensions du rapport à soi et aux autres sont présentes, interdépendantes et interagissantes ; en chacun, cohabitent et dialoguent le Sujet par définition singulier, l’Acteur par définition collectif, le Citoyen par définition responsable et le Producteur par définition utile. L’individu est multidimensionnel, s’opposant à L’homme unidimensionnel dénoncé par Marcuse (5).

De cet héritage et de cette généalogie, on en conclurait volontiers une bonne adaptation des missions locales à ce que l’on appelle la complexité : ne pas dissocier l’économique et le social, suivre en cela les termes mêmes – et le contenu – du rapport de Bertrand Schwartz qui répète jusqu’à plus soif « insertion professionnelle et sociale ». Mais on doit constater qu’il n’en a pas été exactement comme cela, c’est-à-dire qu’elles ont été longtemps plus attachées au volet social qu’à celui de l’économique. Sans doute pour deux raisons.

Tropisme…

– La première, interne, tient à leur recrutement, très majoritairement des travailleurs sociaux qui ont eu à réussir une première acculturation, celle du travail social traditionnel, marqué par l’assistance et le prendre en charge, vers l’intervention sociale, elle identifiée par le travail en réseau et le prendre en compte.

Disjonction…

– La seconde raison, externe, tient à l’organisation des politiques publiques françaises, traditionnellement structurées en tuyaux d’orgue – un ministère, un champ d’exercice, un public – la seule transversalité étant celle du sourcilleux sinon ombrageux Bercy en charge de contrôler les budgets votés. Au début des années 80, avec Schwartz mais également Bonnemaison pour la prévention de la délinquance et Dubedout pour les banlieues, de nouvelles politiques publiques dites « transversales » furent mises en place, transversalité illustrée par l’installation de « délégations interministérielles ». Mais ces mêmes années furent aussi celles de la décentralisation (Deferre, pour commencer) et l’on a assisté à un renforcement des logiques sectorielles : à chaque niveau de collectivités, des compétences sériées et assez souvent peu articulées. A la Région, le développement économique et la formation (loi quinquennale de 1993), au Département le social, aux communes et EPCI un peu tout, à l’État l’emploi. Autrement dit, les professionnels des missions locales, précisément parce qu’ils se réclamaient de l’approche systémique et globale, se retrouvaient à l’épicentre d’un système de commandes non coordonnées, parfois même contradictoires, qui n’était guère éloigné d’une logique d’injonctions paradoxales (6). Tous les rapports nationaux, ceux de l’IGAS par exemple, louaient l’approche globale, systémique, holistique… mais, dans les faits, les professionnels étaient soumis à une pensée disjonctive, répondant au précepte de séparabilité dont les enfants de Descartes ne parvenaient pas à se débarrasser. On savait que l’on était dans la complexité mais on continuait dans la complication. Cloisonner alors qu’il faudrait ouvrir, barricader alors qu’il faudrait enjamber. Les politiques publiques font songer à ces vieilles maisons aux pièces cloisonnées. Lorsqu’on en achète une, on s’empresse d’abattre les cloisons pour faire entrer la lumière et pour se mouvoir… mais les cloisons mentales et administratives sont bien plus solides.

Il semble – enfin – que les choses aient évolué… du moins du côté des missions locales où un effort important a été réalisé, depuis le recrutement de nouveaux conseillers disposant d’une expérience dans le monde de l’entreprise jusqu’à des formations pour mieux appréhender ce dernier. Du côté de la commande institutionnelle, il reste encore beaucoup à faire car, si le monde des pouvoirs publics a les yeux embués de Chimène pour l’entreprise, l’approche globale impliquerait que, des inputs aux outputs, tant l’économique que le social soient présents. Or seul l’économique est pris en compte aux dépens du social : il suffit de savoir combien de jeunes ont accédé à l’emploi, ce qui est une erreur et un déséquilibre car à l’ancien tropisme des missions locales pour le social ne peut répondre une exclusivité pour l’économique ou le professionnel. C’est d’ailleurs une double erreur car, non seulement les missions locales ne sont évaluées que de façon hémiplégique, ce qui est une façon de déconsidérer le social, de produire de la non-reconnaissance (donc du dépit, moins d’engagement et moins de résultats) et d’invalider l’approche globale, mais cette évaluation restreinte, claudiquant sur une seule jambe, est toujours conçue selon un modèle dépassé, celui des trente glorieuses : accès à l’emploi dit « durable » dans un système que chacun s’accorde à reconnaître comme obsolète, le ternaire-linéaire « formation – emploi – retraite ». L’évaluation de l’insertion persiste sur la base d’un modèle ancien, un peu comme celui de l’enseignement s’arc-boute sur l’évaluation des connaissances plus que des aptitudes alors que, de façon patente, l’incertitude qui marque la néo ou post-modernité appelle a minima autant ces dernières, c’est-à-dire une appréciation de l’adaptabilité, que la sanction de savoirs stabilisés.

Défis anthropologiques…

Ainsi l’approche globale des missions locales ne s’oppose pas aux attentes des entreprises et, même plus, elle y répond. Elle n’est pas une coquetterie concédée à des intervenants sociaux congénitalement réfractaires à l’économie mais elle vise – pourquoi faudrait-il manquer d’ambition ? – à socialiser une jeunesse pour qu’elle puisse nous succéder et remporter les défis considérables – économiques, sociaux, sociétaux, culturels, philosophiques et écologiques –  du XXIè siècle. Elle répond à cet impératif de « relier les connaissances », leitmotiv d’Edgar Morin. On peut, étant chef d’entreprise, la concevoir a minima ou complètement, a minima signifiant à partir d’une seule préoccupation économique et de productivité, complètement dès lors que l’on a intégré qu’une entreprise n’est pas qu’un lieu de production mais est un espace de socialisation permanente (7).

Convergence.

Ceci renvoie à la valeur du travail traditionnellement articulée à partir de trois dimensions : instrumentale, car on travaille pour gagner sa vie ; sociale, car on travaille pour appartenir à une communauté humaine, la reconnaître et en être reconnu ; symbolique, car on travaille pour s’accomplir et, à l’échelle de chacun, professionnel et personnel ne sont pas disjoints et imperméables. Ne retenir, pour un chef d’entreprise, que la dimension instrumentale est la meilleure « garantie » pour obtenir en cours de production absentéisme et conflits, en bout de production non-qualités dont le coût, rappelons-le, avait été estimé, selon Edouard Balladur et en 1987, à plus d’un quart du budget national, soit 50 milliards d’euros. Plus récemment, le coût de la non‐qualité a été estimé à 2 166 d’euros par salarié et par an. (8)

Ainsi, qu’un chef d’entreprise ait ou non intégré les règles de la complexité succédant à la complication ou encore qu’il agisse par conviction humaine – et même humaniste – ou que seul l’impératif de productivité le guide n’est pas à vrai dire le sujet : ceci est une problématique de conscience et de responsabilité individuelles. Mais force est de constater que l’intérêt des uns, intervenants sociaux, et des autres, chefs d’entreprise, est commun, s’accordant sur cette multidimensionnalité.

Doux commerce à couteaux tirés…

Si l’entreprise s’inscrit dans une rationalité économique, l’économie ne s’oppose pas pour autant au social : l’économie sans le social est inhumaine – la main invisible qui étrangle plus qu’elle ne caresse et le « doux commerce », dont parlait Montesquieu, qui devait porter la paix devenant une concurrence à couteaux tirés –  et le social sans l’économie est exsangue. La résolution de cette dualité ne peut donc se trouver ni dans une hiérarchisation, ni dans une classification, le « tout-économie » ou la « pureté ontologique du social ». Elle s’opère dans une dialectique, « dialogique » préfèrerait Edgar Morin, et une synthèse entre les deux domaines. Ceci ne peut s’obtenir sans que ces deux mondes, à la façon du Petit Prince, s’apprivoisent. Donc se rencontrent. Là encore, il est question d’altérité… « concept le plus antipathique au sens commun », selon Barthes.

Il s’agit donc de sympathie.

(1) Claudia Senik « Peut-on dire que les français sont malheureux », (sous la dir.) Philippe Askenazy, Daniel Cohen, 16 nouvelles questions d’économie contemporaine, 2010, Albin Michel.

(2) Yann Algan, Pierre Cahuc, « La société de défiance », 2010, id.

(3) Ruwen Ogien, La panique morale, 2004, Grasset.

(4) Bertrand Schwartz, Éducation permanente, 1978, Conseil de la coopération culturelle, Strasbourg, Conseil de l’Europe.

(5) Herbert Marcuse, L‘homme unidimensionnel, 1968, Minuit.

(6) Philippe Labbé, « Les sept fantasmes de la politique de l’emploi », Le Monde, 10 mai 2006.

(7) Cette conception minimaliste ou complète n’est pas sans rappeler la complexité « restreinte » ou « élargie » dont parle Edgar Morin dans « Complexité restreinte, complexité générale » (colloque Intelligence de la complexité : épistémologie et pragmatique, Cerisy-la-Salle, 26 juin 2005). Minimaliste ou restreinte, elle n’est qu’à la marge et instrumentale ; complète ou élargie, elle est fondamentale et paradigmatique.

(8) http://manage2quality.files.wordpress.com/2009/05/art21.pdf

Le social se porte mal

Publié: avril 4, 2010 dans 1

Cellule de dégrisement

C’était prévisible et prévu : grisés, on chante le soir des élections, dégrisés, on déchante le lendemain. « La crise » a ses solutions avant les élections, que l’on appelle des promesses, et, après, ces dernières mutent en instruments métalliques, froids, secs et durs : des couperets. A l’onctuosité des mots succèdent la sécheresse des décisions, au doux plaisir la dure réalité, à l’empathie sociale la rationalité économique. On savait que le social souffrirait car le social est consubstantiellement secondaire dans une économie dominante où la valeur d’échange a marginalisé la valeur d’usage et où la spéculation des traders, plus ordinairement nommée cupidité, oblitère le travail des humains. Comme l’écrit Alain Supiot dans un récent ouvrage (L’esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total, 2010, Seuil), « Au lieu d’indexer l’économie sur les besoins des hommes, et la finance sur les besoins de l’économie, on indexe l’économie sur les exigences de la finance et on traite les hommes comme du « capital humain » au service de l’économie. » (p. 25). Ainsi les nouvelles tombent… comme des couperets. Au hasard des informations… dont une large partie est extraite du site Emploi et Création de l’ami Benoît Willot.

Solde de tous comptes. 1.

Le directeur de la Maison de l’emploi, de la formation professionnelle et de l’insertion de l’Est (MEPFIE), basée à Saint André (La Réunion), a quitté ses fonctions le 31 mars. Cette MdE accuse 680 000 € de déficit, 26 des 33 salariés se sont mis en grève administrative illimitée. Le maire de Saint-André, Eric Fruteau, qui avait déboulonné aux dernières municipales Jean-Paul Virapoullé (UMP), se retrouve avec un sacré dossier dont il se serait bien passé. Eric Fruteau est un homme de qualité, de la nouvelle génération politique réunionnaise, membre du PCR (Parti Communiste Réunionnais) qui vient de perdre son grand timonier, Vergès… lequel, malgré cette a priori proximité idéologique, n’avait pas été son plus fervent soutien (1). Eric Fruteau, également président de la mission locale de l’Est, je peux en témoigner in vivo, est un défenseur et un promoteur de la philosophie et de l’action des missions locales. Quant à cette MdE, création de Virapoullé, quoiqu’elle ait pu faire de positif, elle fait partie de ces structures – joujoux de politiques qui les ont créées avec l’effet d’aubaine des aides de l’État pour héberger des professionnels dont la moindre des qualités n’était pas leur accointance avec le pouvoir politique. Pas de chance, la roue du scrutin a tourné. Tout ceci est parfaitement connu de tous à la Réunion. Tout ceci concerne la MdE de Saint-André mais pas elle seule.

Solde de tous comptes. 2.

Je reprends le début de l’article « Équilibre et concurrence » sans en modifier un mot : « À Roubaix (Nord), le PLIE (Plan local pour l’insertion et l’emploi) fait face à une baisse de subvention du conseil général. Le département du Nord estime que l’emploi est une compétence de l’État et que, dans le contexte de conflit entre les collectivités locales et l’administration nationale à propos des transferts de charges non compensé, il devait se retirer. Les subventions européennes étant indexées sur celles de la collectivité nordiste, la baisse des crédits s’élève à 30 % du budget de fonctionnement entre 2008 et 2010. Malgré une subvention municipale exceptionnelle de 120 000 €, cinq licenciements sont prévus parmi les 33 salariés du PLIE par le maire René Vandierendonck (PS). » De deux choses l’une. Soit ces cinq personnes dont le licenciement est prévu ne sont pas utiles, soit elles le sont. Si elles ne le sont pas, ce n’est pas la baisse des crédits qui justifie leur licenciement mais leur inutilité. Si elles le sont, la baisse des crédits ne justifie pas leur licenciement sauf à pénaliser les demandeurs d’emploi. C’est donc d’un choix politique dont il s’agit, incluant l’usage et la répartition de l’argent public. La baisse des crédits ne peut être invoquée ou, si elle l’est, elle n’est qu’un paravent. La baisse des crédits appelle des arbitrages et ceux-ci appartiennent à un registre de responsabilité politique. Supprimer cinq emplois d’un PLIE n’est pas la conséquence d’une diminution des ressources mais d’un choix politique qui doit l’expliquer de façon systémique, c’est-à-dire en mettant en jeu et en hiérarchisant les multiples subventions et, ainsi, en justifiant ce qui est prioritaire. Il faut probablement s’attendre à beaucoup de désengagements institutionnels et, après tout, ceux-ci seront toujours légitimes dans la perspective de ces institutions… Mais cette légitimité ne peut être « externalisée », défaussée sur un amont, en fait dépolitisée. Lorsque le sage montre la lune, l’imbécile regarde son doigt, dit-on. Si les contraintes (diminution des ressources) sont effectives, elles ne justifient pas qu’à une stratégie globale (la lune), par exemple une politique sociale, se substituent des tactiques sectorielles au coup à coup (le doigt). Il faut apprendre à regarder les astres.

Solde de tous comptes. 3.

Sous le titre « Liquidation annoncée de la Maison de l’emploi de Paris », Emploi et Création se fait l’écho du message publié sous la signature de « l’équipe de la Maison de l’emploi de Paris » qui en appelle à un soutien : « … aujourd’hui, de lourdes menaces pèsent sur l’existence de la Maison de l’Emploi de Paris et sur la continuité de ses actions. Concrètement, l’arrêt et la liquidation du Groupement d’intérêt public Maison de l’Emploi de Paris sera proposé lors de son prochain conseil d’administration, le 13 avril 2010, pour être soumis à l’approbation de l’ensemble de sa gouvernance. Cette situation relève de l’absence de volonté de la collectivité parisienne de s’inscrire dans une nouvelle convention pluriannuelle d’objectif et de moyens pour la période 2010/2014. » De Saint-André à Paris, c’est une belle illustration de ce que l’on nomme la « continuité territoriale ». Ca l’est aussi du degré de cohérence interinstitutionnelle, sans même parler d’une politique de l’emploi, celle des maisons du même nom, qui servira certainement de contre-exemple chaotique dans l’enseignement des futures élites administratives. Contrairement au slogan des MdE, tout le monde ne s’y retrouve pas…

Saison des amours…

C’est Pâques. On termine mieux qu’on a commencé. Meilleure nouvelle de saison (le printemps), le temps est plus clément qu’il ne l’était il y a quelques mois (l’hiver) entre l’UNML et l’ANDML, la première venant d’adresser un courrier aux présidents et aux directeurs des structures concernant le permis à 1 € par jour : « Suite à l’accord signé entre l’Etat et la Caisse des Dépôts et Consignations le 30 novembre 2009 pour le déploiement du dispositif avec l’appui du Fonds de Cohésion Sociale, l’UNML et l’ANDML ont convenu de promouvoir ensemble le déploiement du dispositif en faveur des jeunes du réseau. L’UNML, en tant que représentant du réseau, assurera la promotion du dispositif auprès du réseau et l’ANDML en assurera la mise en œuvre opérationnelle. » Parfait. Dans le même courrier, une expression malheureuse, « une compétence reconnue dans l’accompagnement des jeunes défavorisés »… Ca fleure « bon » la charité, le travail social version socio-clercs, la sémantique de L’enfance inadaptée héritage de Vichy (2) aurait écrit Michel Chauvières … … Faut-il rappeler que les jeunes qui frappent à la porte des missions locales ne sont ni « défavorisés », ni « en difficulté »… mais, plus simplement, mis en difficulté. Ils n’ont, à l’intérieur d’eux-mêmes, ni handicap, ni tare : c’est la société qui est en difficulté avec sa jeunesse ; c’est elle qui, se privant des atouts de sa jeunesse, joue en sa défaveur. Quiz… Qui disait « Se priver des capacités d’ouverture, de disponibilité, de créativité des jeunes limite considérablement le changement social. » ? Gagné : Bertrand Schwartz, en 1981, dans son rapport.

Défiance et incivisme…

Il paraît qu’il ne faut jamais conclure un article par un constat critique mais lui préférer une perspective ouverte, une aspiration possible. Ce sera raté pour cette fois. Je lisais « La société de défiance » de Yann Algan et Pierre Cahuc, dans le volumineux ouvrage 16 nouvelles questions d’économie contemporaine (sous la direction de Philippe Askenazy et Daniel Cohen, 2010, Albin Michel, « Économiques 2 », 599 pages), qui s’appuie sur une vaste enquête de l’International Social Survey Program de 1999. Parmi quinze pays, la France arrive à toutes les questions parmi les plus suspicieux : 5ème pays déclarant n’avoir aucune confiance dans le Parlement, 6ème pour les syndicats, 13ème à la question « En règle générale, pensez-vous qu’il est possible de faire confiance aux autres ? », etc. Le lit est fait d’une société de la défiance et nul doute qu’en dix ans – l’enquête date de 1999 – cela ne s’est pas amélioré… le taux d’abstention aux récentes élections régionales n’en étant qu’une aussi banale qu’incontestable démonstration. « Tout cela ne marie pas nos filles », comme disaient nos aïeux (c’est-à-dire ne fait pas nos affaires), et préfigure bien mal d’une possibilité de « société de confiance {qui} est une société en expansion, gagnant-gagnant, une société de solidarité, de projet commun, d’ouverture, de communication. » (Alain Peyrefitte, La Société de confiance, 2995, Odile Jacob, cité par les auteurs p. 215). Cela annonce également une « logique » du chacun pour soi, du struggle for life, avec d’autres réponses proprement stupéfiantes. Ainsi, à celle de « trouver injustifiable d’accepter un pot-de-vin dans l’exercice de ses fonctions », la France arrive en dernière position et, à celle de « trouver injustifiable d’acheter un bien dont on sait qu’il a été volé », en avant-dernier rang… On n’est pas sorti de l’auberge…

A suivre…

(1) Notons en passant – attention, il faut suivre ! – qu’aux dernières élections régionales, Jean-Paul Virapoullé (ex-maire UMP de Saint-André) avait été écarté par Didier Robert (député maire UMP du Tampon, élu depuis président du conseil régional) qui avait préféré une alliance avec un ancien postulant PS, pendant que Vergès (PCR) faisait alliance avec André Tien ah Koon (dit « TAK », ex-maire du même Tampon UMP, accessoirement condamné à 24 mois de prison avec sursis, trois ans d’inéligibilité… et connu pour, entre autres délicatesses, avoir lancé ses nervis contre une manifestation de femmes) :  subtilités politiciennes tropicalo-vernaculaires… On peut lire une interview d’Huguette Bello, maire de Saint-Paul et également PCR sur le site Bellacio. Extrait.

H.B. « Personne ne peut oublier ce qui s’est passé le 23 mars 1994. J’y étais. »

B. « Pour ceux qui l’ignorent. Que s’est-il passé ce jour-là ? »

H.B. « Les faits sont crus, d’une grande cruauté. Des femmes ont été victimes d’une violence inouïe. Et ceux qui ont perpétré cette violence l’ont affichée avec un cynisme extraordinaire. Nous étions une délégation de cent femmes de l’UFR, de l’association femmes actuelles, venues manifester pacifiquement devant la mairie contre des dessins obscènes sur les affiches de campagne de Mme Rose-Marie Degearier. En face, 400 personnes en tenue de combat nous attendaient. La manifestation a dégénéré quand nous avons progressé vers l’Eglise. Il y a eu des blessés, treize dont cinq graves. Des femmes ont été frappées, humiliées dans leur tête, blessées dans leur chair. On était révolté. La Réunion en entier a protesté. Tous les syndicats. Mgr Aubry a parlé de « morale politique ». J’ajoute aujourd’hui qu’il y a une morale dans les choix politiques. (Elle marque une pause, gagnée par l’émotion). Je suis bouleversée par le choix et le souvenir qui en découle. Personne ne peut oublier ce qui s’est passé ce jour-là. Personne. Rien ne peut gommer de tels faits. »

B. « Vous en voulez à Paul Vergès d’avoir fait appel à André Thien-Ah-Koon ? »

H.B. « Je n’ai pas du tout été associée à la composition de cette liste. Chacun sait ce qui s’est passé. A chaque liste d’assumer le passé de ses candidats. Mais nous, on ne peut pas oublier. Je suis présidente de l’UFR. J’ai une éthique. J’ai toujours travaillé pour que les hommes et les femmes de ce pays soient respectés. Je reste armée de la même conviction. Il doit y avoir une morale à la politique. Je fais appel à la mémoire des Réunionnais. Des journalistes ont été frappés. Mon fils a été traumatisé. Ça ne me laisse pas insensible de me souvenir que des camarades ont été battus. (Elle ressort les archives qui relatent l’affrontement) Je suis bouleversée. Et il n’y a pas que moi à l’être devant ces images. On peut pardonner, mais doit-on oublier ? »

(2) Michel Chauvières, L’enfance inadaptée, héritage de Vichy, 1980, édit. Ouvrières. Le qualificatif « défavorisé » fût beaucoup utilisé durant la période 1970-1990. Ainsi le Comité interministériel de l’évaluation des politiques publiques publia en 1993 Les services publics et les populations défavorisées. Évaluation de la politique d’accueil (La documentation Française). Ce qualificatif appartient au vocabulaire du travail social traditionnel, celui de l’assistance. Quoique l’on pense des excès des thèses structuralistes (ou structuro-marxistes), une sociologie du soupçon, qui mirent un temps à « descendre » des amphis sur le terrain du travail social, leur intérêt fût de déplacer la problématique, les pauvres n’étant plus une population « sous » (dotée, formée, etc.) mais des individus à partir desquels et avec qui un projet d’émancipation était possible. La notion de « contrat », que la loi créant le RMI mit au cœur du travail social (« contrat d’insertion », même si l’on en connaît les difficultés de mise en œuvre), s’est opposée à la conception charitable : d’un côté, un public récipiendaire, d’un autre des acteurs ou, pour reprendre les propos de Montaigne, « le vase que l’on remplit » ou « le feu que l’on allume ». L’axiome de l’intervention sociale, en amont celui de l’éducation populaire dont elle est issue, est évidemment celui du feu, pas celui du vase, et ce n’est pas qu’une affaire de mots mais bien une question de posture. « Les populations défavorisées », cela expire de la protection et de la compassion, pour reprendre le titre du très bon ouvrage coordonné par René Ballain, Dominique Glasman et Roland Raymond (Entre protection et compassion. Des politiques publiques travaillées par la question sociale {1980-2005}, 2005, Presses Universitaires de Grenoble), dans lequel plusieurs contributions donnent à réfléchir comme particulièrement celle d’Olivier Chavanon, « Politiques publiques et psychologisation des problèmes sociaux » (pp. 261-279).

Dans Le Monde des dimanche et lundi 21 et 22 mars, une tribune cosignée par Guy Coq (président de l’association des amis d’Emmanuel Mounier – 1), Jacques Delors (qu’on ne présente plus… encore qu’il y a deux jours quelques – jeunes – conseillères en formation s’étonnaient d’apprendre qu’il était le papa de Martine Aubry !) et Jacques Le Goff (universitaire brestois), « Penser notre crise avec Emmanuel Mounier. Son catholicisme reste plus actuel que jamais ».

Voie de gauche.

Ah, cet Emmanuel Mounier, sa revue Esprit, son personnalisme ! Tout un courant étonnamment assez peu connu des piou-piou alors qu’il a irrigué  les élites intellectuelles, politiques, syndicales et associatives, le social dont l’éducation populaire et, bien sûr, l’origine des missions locales… Dans un de ses ouvrages, précisément Le personnalisme (2), Mounier lui-même définissait le personnalisme : « « Nous appelons « personnalisme » toute doctrine, toute civilisation affirmant le primat de la personne humaine sur les nécessités matérielles et sur les appareils collectifs qui soutiennent son développement. » Que décrypter ? La troisième voie, celle qu’on peut appeler le réformisme de la social-démocratie et qui refuse deux alternatives classiquement antagonistes : le communisme, ici exprimé par « les appareils collectifs », et le capitalisme illustré par « les nécessités matérielles ». Les missions locales, plus généralement le champ de l’insertion, s’inscrivent dans cette perspective réformiste, combinant dans un perpétuel déséquilibre, une dialogique, leur inscription et reconnaissance institutionnelles avec, au moins en théorie, un « devoir d’innovation » (Charte de 1990) qui part du constat que l’existant est insatisfaisant, sinon inacceptable. Ce réformisme leur a d’ailleurs valu nombre de charges critiques sur le thème foulcaldien de la « société de contrôle » (insérer et punir, pourrait-on paraphraser) et sur celui, bourdieusien, des « nouvelles formes d’encadrement » avec, par exemple, l’article de Gérard Mauger – souvent repris par des sociologues s’intéressant à l’insertion (3) – « Précarisation et nouvelles formes d’encadrement des classes populaires » (4). 

Emmanuel Schwartz et Bertrand Mounier…

Lorsqu’on relit Schwartz, de toute évidence le personnalisme y est présent et plus : le primat de la personne humaine, c’est partir du jeune. Et, lorsque Mounier invite à susciter « une société de personnes », il avance une série d’actes originaux qu’aucun conseiller de mission locale réfuterait – « … se décentrer pour devenir disponible à autrui… Comprendre. Cesser de me placer de mon propre point de vue pour me situer au point de vue d’autrui… » – même si d’autres actes appelleraient quelque réserve telles que – c’est ici le premier terme du « catholicisme social » qui prime – la compassion (« Prendre sur soi, assumer le destin, la peine, la joie, la tâche d’autrui… ») ou « une économie du don » à laquelle serait probablement préférée une économie du contrat (5). Dans son chapitre VII, « L’engagement », Mounier écrit « qui ne fait pas de politique fait passivement la politique du pouvoir établi » (6) quand Bertrand Schwartz écrit dans Moderniser sans exclure « Mon propos sera donc également politique. Parce que traiter de la formation, de l’insertion, de l’emploi, de l’organisation du travail, et préconiser des actions en la matière, n’est ni anodin, ni neutre. Toute innovation sociale est politique. défendant des valeurs humaines et sociales, je préconiserai, aussi, une certaine politique. » (7) Lorsque Mounier écrit « Je traite autrui comme un objet quand je le traite comme un absent, comme un répertoire de renseignements à mon usage {…}. Le traiter comme un sujet, comme un être présent, c’est reconnaître que je ne peux le définir, le classer, qu’il est inépuisable, gonflé d’espoirs, et qu’il dispose seul de ces espoirs : c’est lui faire crédit. » (8), on entend Schwartz en écho : « … j’ai admis comme premier postulat que si l’on fait confiance aux gens, si on croit en eux, si on les met en situation d’apprendre par eux-mêmes, alors presque tout est possible, ils peuvent apprendre beaucoup, et vite. » (9) et « Ah, ce regard ! Ce regard des parents sur leurs enfants, des professeurs sur leurs élèves, des chefs d’entreprise sur leurs ouvriers ! Changez vos regards ce soir ! Sauf ceux qui ont déjà un bon regard. » (10)

Demi et vrai biens.

Les auteurs de l’article du Monde plaident pour une « spiritualité », comprise comme une anthropologie et non une religion, pour une remise en ordre des besoins, dans le bon sens, et pour un renversement de la hiérarchie entre le social et l’économique : « Quels sont les besoins humains dont la satisfaction contribue à la réalisation de notre « vocation » dans une perspective d’accomplissement ? » Plus en amont, on pense à Spinoza qui parlait de « demi-biens », c’est-à-dire des désirs de richesse, de reconnaissance sociale, de pouvoir… autant de désirs qui ne peuvent que croître, leur satisfaction appelant immédiatement une insatisfaction, et qui obèrent (au même titre que le « divertissement » pascalien) ce qu’est le « vrai bien », c’est-à-dire le bonheur, un bien ultime car, si l’on peut souhaiter être riche pour être heureux, on ne souhaite pas être heureux pour être riche. Le bonheur est-il à l’ordre du jour du projet d’insertion ou serait-il trop révolutionnaire pour qu’on lui préfère le réformisme des demi-biens ?

Quoique guère nouveau (mais, après tout, pourquoi cela devrait-il l’être ?), tout cela est bien évidemment juste… avec une réserve sur la filiation d’Emmanuel Mounier à Jean Baudrillard, figure du mouvement du 22 mars (pour le moins révolutionnaire et à la base des évènements de 68), y compris en la faisant précéder de « même »… Cependant, entre le Baudrillard du Système des objets (1968) et de La société de consommation (1970) des années soixante et celui du XXIè siècle, considérons sans doute une évolution… qui peut s’illustrer par l’adage de ce blog, « Vivre en intelligence avec le système et en révolte contre ses conséquences » (Cool Memories IV, 2000), ce qui pourrait être un juste résumé d’une philosophie réformiste. On peut être également (un peu) circonspect de cette autre association où apparaît Ivan Illich qui avait une forte proximité avec André Gorz… qu’on ne situerait pas spontanément dans ce courant social-démocrate quoique, certes, des ponts existent, par exemple avec l’excellente revue Partage et le Mouvement national des chômeurs et précaires (MNCP – 11) mais également avec le Centre des jeunes dirigeants (CJD – 12). Mais il est vrai que, de Mounier à Illich, Gorz, Baudrillard et, cité par les auteurs de l’article, à Jacques Ellul, le thème de la dénonciation de la société de consommation et pour les quatre derniers celui, corollaire, de l’écologie politique – pour laquelle Edgar Morin aurait pu être cité – 13 – constituent une culture commune… sans même parler du christianisme : Illich fût prêtre, Ellul était théologien protestant… Morin, certes, est athée.

Penser à l’envers…

En toute logique réformiste, les propos des auteurs – dont l’un fût président de la Commission européenne et, de ce fait, en position de décideur politique au plus haut niveau alors qu’il constate dans l’article « l’abdication du politique au niveau national et international » – fondent leur pertinence sur la conviction et sur l’éducation. Reste que l’on peut s’interroger sur la capacité du réformisme à renverser aussi radicalement l’évolution de l’histoire (ce n’est d’ailleurs ni son postulat, ni sa méthode), c’est-à-dire ce grand mouvement chaotique surdéterminé par l’économie, échappant de facto aux décisions humaines, car ce projet humaniste est au cœur d’une contradiction : comment changer de paradigme sans rupture ou peut-on aller à la racine sans radicalité, donc sans conflit ? Il est de coutume de parler de « tension » plutôt que de « conflit », ce qui peut apparaître comme une euphémisation. André Gorz, dans Misères du présent, Richesse du possible, nous dit « La politique est l’espace spécifique de la tension, toujours conflictuelle, entre les pôles opposés de la communauté et de la société. {…} La capacité qu’a une société de changer, d’évoluer, d’agir sur elle-même résulte de la tension entre ces deux pôles et de la rétroaction perpétuelle de l’un sur l’autre. Tout ce qui tend à effacer leur opposition étouffe le débat, les conflits et la réflexion politiques et fait basculer la société soit vers un étatisme bureaucratique et autoritaire de plus en plus figé, soit vers l’étouffant conformisme unanimiste des sociétés intégristes ou national-communautaires. » (14) Dans le même ouvrage, Gorz écrit « Il est temps de penser à l’envers : de définir les changements à réaliser en partant du but ultime à atteindre et non les buts en partant des moyens disponibles, des replâtrages immédiatement réalisables. » (15). Et l’auteur, comme proposition, d’indiquer « sortir de la société salariale ». Est-ce possible ? C’est, en tout cas, bien loin de l’entreprise de « moralisation du capitalisme », bien évidemment un attrape-gogo, et cela semble difficile par le simple louvoiement entre le marché et la régulation étatique, présentée comme une tension mais qui pourrait l’être aussi comme une compromission permanente, un système de concessions et de déséquilibres. Or on sait qu’à force de faire des concessions, on parvient à en avoir une… à perpétuité. Comment maintenir, peut-être même réinsuffler, un engagement militant dans un cadre conventionnel et institutionnel ? Comment lutter contre la désinsertion et le précariat alors que, manifestement et pour reprendre les termes de Robert Castel, « ces situations se sont installées et que le provisoire est devenu un régime de croisière » (16) ou peut-on être animé par un objectif de justice sociale, non réductible à l’hypothétique « égalité des chances », dès lors que l’on le sait inatteignable, logé en Utopie ? A moins qu’il faille se résigner et faire sienne cette phrase d’Howard S. Becker (qui m’avait glacé lorsque je l’avais lue il y a vingt-cinq ans) : « En fait, on peut considérer l’histoire normale des individus dans notre société (et probablement dans toute société) comme une série d’engagements de plus en plus nombreux et profonds envers les normes et les institutions conventionnelles. » (17)

Mais il est temps de vous livrer l’article in extenso, que chacun se forge son opinion.

« Penser notre crise avec Emmanuel Mounier », par G. Coq, J. Delors et J. Le Goff

« Michel Serres compare la crise actuelle à « une faille géante au niveau des plaques basses qui se meuvent lentement et cassent tout à coup dans les abysses tectoniques invisibles » (18). Ce serait, dit-il, une erreur d’en localiser l’épicentre en surface, dans le « visible » financier et économique. Il se situe plus profond, dans le choix des valeurs d’orientation constituant l’ethos d’un type de société, dans le contresens de « croire qu’une société ne vit que de pain et de jeux, d’économie et de spectacle, de pouvoir d’achat et de médias ». Une option aussi indigente expose fatalement à l’embardée majeure.

En lisant Michel Serres, on pense à Emmanuel Mounier, le fondateur de la revue Esprit, prématurément disparu à 45 ans, le 22 mars 1950. Face à la « grande crise », il se livre à une analyse spectrale du désordre économique avec un même souci d’en scruter les causes profondes relevant, à ses yeux, de l’ordre du « spirituel ».

Sans connotation religieuse explicite, ce mot désigne l’ensemble des choix anthropologiques au fondement d’une société. Il répond à la question désormais perdue de vue : quel type d’existence individuelle et collective voulons-nous, qui ne s’enferme pas dans la vaine poursuite d’un « bonheur » ramené à la maximisation du plaisir, de la puissance, de l’argent, du corps ou du confort ? D’où vient que les conditions d’accès au bien-être se soient muées en fins tyranniques ?

Un discours de « belle âme », dira-t-on, indifférent au drame de ceux qui se débattent avec les difficultés de l’existence ! Pas du tout. « Ne méprisent généralement l’économique que ceux qu’a cessé de harceler la névrose du pain quotidien, rappelle Mounier. Un tour de banlieue serait préférable, pour les convaincre, à des arguments. » Mais c’est pour aussitôt ajouter : « Il n’en résulte pas que les valeurs économiques soient supérieures aux autres : le primat de l’économique est un désordre historique dont il faut sortir. »

Et ce « désordre établi » résulte, à ses yeux, d’une erreur initiale sur l’homme, d’une terrible subversion dont il repère trois manifestations pathologiques.

1. L’autisme du marché qui, sous couvert de pseudo-neutralité morale, s’est érigé en timonier de la société par usurpation des fonctions de gouvernance. S’il lui revenait de contribuer à l’ajustement des flux, pourquoi donc ce moteur par nature aveugle s’est-il arrogé la conduite des affaires humaines, sinon par l’abdication du politique au niveau national et international et par la démission de la société ? Devenue bateau ivre, il ne faut pas s’étonner que « l’économie capitaliste tende à s’organiser tout entière, en dehors de la personne, sur une fin quantitative, impersonnelle et exclusive ».

Privé d’une direction raisonnée et de refroidissement par le social, l’écologique, le culturel, l’éthique, c’est tout naturellement que ce moteur en est venu à s’ériger en instance suprême de sens au prix d’un non-sens ravageur hypothéquant désormais l’avenir même de la planète. « L’homme contemporain se croit absurde. Il n’est peut-être qu’insensé. »

2. Rien de plus révélateur du dérèglement que la tendance si générale à évacuer toute interrogation sur ce que Mounier nommait l’ « ordre des besoins », sur le contenu de la richesse. Quels sont les besoins humains dont la satisfaction contribue à la réalisation de notre « vocation » dans une perspective d’accomplissement ?

Drôle de question, dira-t-on ! En démocratie, ne revient-il pas à chacun de savoir où est son « bonheur » ? Et de quel droit une société s’attribuerait-elle compétence en un domaine qui relève de la libre disposition de chaque citoyen ? On a vu ce que cela donnait dans les régimes qui prétendaient imposer une nouvelle hiérarchie des besoins réputée accordée à un projet libérateur !

Il ne s’agit pas de cela. Le souci de Mounier, comme plus tard celui de Jacques Ellul, d’Ivan Illich ou même de Jean Baudrillard, visait à briser la torpeur quiète qui nous fait prendre pour choix « libre » ce qui n’est, en réalité, qu’une normalité imposée par une mécanique folle jouant sur le double registre de la séduction et de la culpabilité. Et cela au prix d’une course échevelée à des satisfactions toujours plus factices, et au prix de l’oubli des besoins hors marché, hors rapports monétaires : l’attention, la disponibilité, la qualité des relations interindividuelles et sociales, la présence et l’engagement dans la cité, autant de valeurs échappant à l’ordre du quantifiable et touchant à l’essentiel.

La force de la réflexion du fondateur d’Esprit tient à sa capacité d’ébranlement et de dégrisement pour s’arracher au rêve éveillé générateur d’inquiétude, de tension stérile, d’indisponibilité à autrui comme à soi-même, bref à l’aliénation, pour reprendre pied sur le granit de l’indispensable, sur le noyau dur de la personne où le « spirituel », véritable « infrastructure », dit-il, a son lieu. Sans point de vue extérieur au système, rien n’est possible.

3. C’est aussi la condition de libération vis-à-vis du travail. D’où vient en effet le maintien de son emprise anormalement intense sur la société sinon, pour une part essentielle, de la spirale constamment ascendante des besoins et désirs infinis ? « Travailler plus pour gagner plus » en est la maxime. Mais à quoi bon tout cela lorsque le niveau de vie atteint est satisfaisant ? « A quoi ça sert ? » disait Jacques Ellul. C’est tout le problème non de la frugalité, mais de la modération des désirs matériels au-delà d’un certain seuil. Mounier indiquait la direction. « Régler la consommation sur une éthique des besoins humains replacée dans la perspective totale de la personne. »

Ces propos datent de 1936. Leur pertinence n’a probablement jamais été aussi forte. »

Voilà, c’était une promenade philosophique de hasard (peut-être hasardeuse), au détour d’un article en feuilletant la presse. Alléché par son titre et le fait que cela se fondait sur une expérimentation de mission locale que dirigeait Anne Le Bissonnais qui a publié Les missions du possible, je comptais également parler de L’expérience d’un observatoire de la jeunesse, paru en 2009 chez L’Harmattan (direction d’Anne Olivier) mais j’avoue avoir été déçu : ce n’est pas un ouvrage mais un rapport, comme il en existe des centaines, publié par une maison d’édition où l’on trouve de tout, du bon et du moins bon, tout simplement parce que, même si cela n’est pas dit, c’est de l’édition à compte d’auteur. Il suffit de fournir le manuscrit prêt à être imprimé et de s’engager à en acheter suffisamment d’exemplaires pour que L’Harmattan y trouve son intérêt. Job et non métier d’éditeur. Je ne sais donc si j’y consacrerai quelques lignes, partagé entre une – pourtant – nécessaire critique, le respect des acteurs locaux pour lesquels, sans doute, l’expérience est positive, et tout l’intérêt, et même l’enjeu, d’un observatoire territorial des jeunesses. On verra…

(1) www.emmanuel-mounier.com/

(2) {1949} 2005, 17ème édition, PUF, « Que sais-je ? »

(3) Pour Xavier Zunigo, dès la page 17 de sa thèse, La gestion publique du chômage des jeunes de milieux populaires (2007, EHESS, direction Gérard Mauger) ; pour Jean-Christophe Chanterelle, dans son mémoire de master 2 à Lille 3, Le métier de conseiller en mission locale : d’une socio-histoire à une monographie de l’accompagnement (2009, Lille 3, direction Danilo Martuccelli)

(4) Gérard Mauger, « Précarisation et nouvelles formes d’encadrement des classes populaires », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 136-137, mars 2001, pp. 3-4. Et aussi du même auteur, dans le même numéro d’ARSS, « Les politiques d’insertion. Une contribution paradoxale à la déstabilisation du marché du travail. » pp. 5-14.

(5) Emmanuel Mounier, op. cit., p. 35.

(6) id. p. 102.

(7) Bertrand Schwartz, Moderniser sans exclure {1994}, 1997, La Découverte & Syros, p. 9.

(8) Emmanuel Mounier, op. cit., p. 36.

(9) Bertrand Schwartz, op. cit., p. 15.

(10) Bertrand Schwartz, « La formation : une invitation permanente », Parcours, Les Cahiers du GREP Midi-Pyrénées n°9/10, 1994, p. 19.

(11) Le Mouvement National des Chômeurs et Précaires, né en 1986, est l’héritier du premier syndicat des chômeurs, créé par Maurice Pagat en 1981. Celui-ci, décédé il y a peu de temps, fût le fondateur de la revue Partage. Dans son numéro 197 d’octobre 200, Maurice Pagat rendait hommage à André Gorz, qui s’était suicidé avec sa compagne Dorine, « Notre Ami André Gorz ». On peut lire le très beau livre Lettre à D. Histoire d’un amour (2006, Galilée) qui commence ainsi : « Tu vas avoir quatre-vingt deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien. » Sur ce blog, « André Gorz, un penseur pour le XXIè siècle » (21 avril 2009)

(12) Par exemple concernant la réduction du temps de travail.

(13) Edgar Morin dont la proximité avec Jean Baudrillard est plus patente qu’entre ce dernier et Mounier… et pas exclusivement parce qu’ils ont corédigé en 2003 La Violence du monde (éd. du Félin). On peut également lire sur ce blog  «L’écologie politique pour penser l’insertion » (15 juin 2009).

(14) André Gorz, Misères du présent, Richesse du possible, 1997, Galilée, p. 197.

(15) id. p. 119.

(16) Robert Castel, La montée des incertitudes, 2009, Seuil, « La couleur des idées », p. 345. Dans ce même ouvrage, Castel tire un trait sur l’option révolutionnaire et, subséquemment, aboutit à l’option réformiste (ou social-démocrate)… sans pour autant apporter de réponse à sa contradiction intrinsèque : « Mais si cette éventualité d’une révolution radicale et globale n’est plus crédible – et pour qui l’est-elle réellement aujourd’hui en dehors de postures verbales ? -, il se pourrait que l’option révolutionnaire soit devenue la position de repli pour éviter la question fondamentale : comment vivre avec le marché en continuant de faire société avec ses semblables, comment faire coexister la présence insistante du marché et la cohésion sociale ? » (p. 291) et « S’il est vrai que la version la plus flamboyante et la plus héroïque de la critique du capitalisme, l’alternative révolutionnaire, s’est retirée de notre histoire, du moins dans le présent et dans un avenir prévisible, un réformisme résolu représente aujourd’hui l’orientation la plus avancée si on ne renonce pas à la volonté de lutter pour une société plus juste {P.L. ce qui n’est pas synonyme de « société juste »}. Et si les chances qu’il l’emporte sur un réformisme libéral sont loin d’être assurées, son objectif au moins est clair : arriver à articuler dans un cadre social vivable pour tous ces deux piliers de la modernité qu’ont été et que restent le marché et le travail. » (p. 295)

(17) Howard S. Becker, Outsiders. Études sociologiques de la déviance, {1963} 1985, A.M. Métailié, p. 50.

(18) Les auteurs font référence à l’ouvrage de Michel Serres, Le temps des crises, évoqué sur ce blog le 23 décembre 2009 (« Le temps des crises »).

Défense

Publié: mars 25, 2010 dans 1

Escalier…

Le ministère de la Défense vient de publier son Rapport Plan Égalité des chances 2009, une formulation bien martiale qui ne s’embarrasse pas de fioritures syntaxiques et agents de coordination (« sur », « de »…) : ça sonne net et tranchant comme un clairon le petit matin au lever des couleurs. Document en quadrichromie de plus de cent pages préfacé par un Hervé Morin défilant, ce rapport est un outil de communication qu’on feuillette sans trop peiner intellectuellement, sautant d’un vice-amiral à un général, tous imprégnés du postulat énoncé en première page par le ministre, ce « plan Égalité des chances qui accorde une place centrale à la notion de mérite individuel. Parmi les actions qu’il regroupe, quatre me semblent illustrer tout particulièrement la volonté du ministère de contribuer à la relance de l’escalier social. » Eh bien, il a fort à faire notre ministre… sauf à ce que l’escalier continue de descendre (1) ou qu’il soit labyrinthique (2) et ne mène à pas grand-chose comme ces tableaux d’Escher.

Quant au postulat méritocratique (le mérite individuel), faut-il rappeler sa faillite et son illusion ? Des « promesses déçues de l’ascenseur social » (3) aux « désillusions de la démocratisation scolaire » (4), de « La France, paradis de la prédestination sociale » (5) à « L’inégalité des possibles » (6), qui, raisonnablement, devraient inciter à abandonner l’égalité des possibles pour l’égalité des places (7) ?

Sur le strict registre de la communication, on se plaît toutefois à rêver à ce qu’un autre réseau, celui des piou-piou, qui n’a même pas un logo national décliné par ses structures, pourrait exposer, par exemple en suivant (au pas) l’improprement nommée Grande Muette qui, au chapitre « Partenariats », en recense six dont ont bénéficié en 2009… « plus de 400 jeunes ». Sapristi ! On sent que la question sociale et la crise des banlieues sont en voie rapide de résolution. Grâce à l’armée à défaut de la politique de la ville puisque, de toute part, on réentend ces jours-ci le couplet de l’échec de cette dernière (8).

59%.

Ainsi Ville-Vie-Vacances Défense, qui « permet aux jeunes issus des quartiers populaires de bénéficier pendant les vacances scolaires d’un accès à des activités éducatives, culturelles et sportives », a accueilli en 2009 plus de cent jeunes, étant précisé qu’il y en avait 63 en 2008. Belle progression, calculette en main, 59%.

Quand la musique est belle…

C’est probablement moins à partir d’Einstein, selon lequel une moelle épinière suffisait pour défiler au son d’une musique militaire, que sur la base de l’adage « La musique adoucit les mœurs » que l’armée de l’air a proposé la cession à titre gratuit d’instruments « retirés du service en mettant l’accent sur les zones défavorisées » et en partenariat avec l’association Développement, rayonnement des pratiques orchestrales scolaires… dont l’acronyme préfigurait l’inéluctabilité de ce rapprochement : DRAPOS. « Ce partenariat a rencontré un vif succès. Ce sont 159 jeunes qui en ont bénéficié en 2009. » Vif succès, donc. Pour ne pas dire « massif ». De quoi claironner.

Ohé, ohé, matelots…

La Marine ne reste pas à quai avec l’opération « Permis-Sport-Emploi ». La direction des ressources humaines du groupe GDF Suez et le général de Richoufftz se sont associés pour accompagner des jeunes des quartiers de Seine Saint-Denis. Un parcours (du combattant) de six mois avec « passage du permis de conduire, une formation sportive, un accompagnement vers l’entreprise et une formation civique et citoyenne. » La Marine a ainsi organisé « un stage de découverte et d’aguerrissement » (sic). Ah oui, combien de jeunes ? « Une centaine… » Aguerris, c’est l’essentiel.

Ca plane pour eux…

Manquait l’aviation… C’est fait avec « Les ailes de la ville » : des jeunes demandeurs d’emploi de longue durée, résidant sur les zones sensibles proches, tant qu’à faire, du Bourget, ont été mobilisés pour la construction d’un aéronef et la restauration de l’hydravion géant Le Bermuda (étonnant, ce nom… pourquoi pas « Le Short » ou « Le Caleçon » ?). La liste des partenaires est pléthorique, des missions locales aux PLIE, des maisons de l’emploi aux groupements professionnels : globalement une trentaine, c’est-à-dire le même nombre de jeunes concernés. Voilà ce que l’on appelle une approche individualisée. Considérons que l’efficience n’est pas une question recevable en la circonstance et qu’on la réserve pour les conseillers en charge de 200 « dossiers actifs ».

Naviguent sur les flots…

On pourrait citer l’opération « Chaloupe La Résolue », construction d’une yole, au sujet de laquelle est écrit « En France, aucune structure n’a encore intégré sur un même site des ateliers de fabrication, des salles de cours, des lieux de vie et un port accueillant des embarcations réalisées par les élèves. »… mais, pas de chance, et d’une, un tel dispositif existe depuis plusieurs années à Saint-Nazaire (je l’ai évalué, très positivement) et, de deux, on ignore combien de jeunes se sont exercés à la charpente marine. Enfin, tant que ce n’est pas le Radeau de la Méduse

Viril…

On pourrait également évoquer « Rugby Spirit 93 » et la « centaine d’élèves » qui apprennent les valeurs viriles de ce sport de voyou pratiqué par des gentlemen grâce au partenariat de la Marine (décidément très active, toujours sur le pont), de la fondation Jean-Luc Lagardère (9), de Sciences Po et de la gendarmerie nationale… J’avoue préférer les pandores avec le ballon ovale sur le terrain qu’en embuscade avec une caméra au bord des routes. Question de points.

Parti-pris…

Le rapport consacre quelques pages aux EPIDE, (établissements publics d’insertion de la Défense) en charge du dispositif D2C (« Défense 2ème chance ») mais, bon, je me suis déjà exprimé sur ce sujet dans Lien social (10) … avouant ce que chacun aura compris, un mauvais esprit dès lors que se pointe un uniforme : « Traiter d’un tel sujet exige un effort d’objectivité : l’armée, on est pour ou contre, rarement sans opinion, et, il faut l’avouer, je n’ai qu’une sympathie pondérée pour tout ce qui se trimbale avec l’idée d’armée. Question, probablement, de génération. La mienne a produit sa part de réfractaires, fils spirituels de Louis Lecoing et de May Picqueray… »

4 milliards pour l’insertion…

Ceci étant, il faut savoir évoluer. Si l’on consacrait à l’insertion des jeunes ne serait-ce que le dixième des plus de quarante milliards d’euros annuels du budget de la Défense, soit presque l’équivalent de ce qui a été dépensé au titre de la politique de la ville depuis trente ans, je serais prêt à réviser mon opinion… et contribuer à la refonte de la convention collective nationale des missions locales pour y intégrer des emplois repères de caporal-chargé d’accueil et de lieutenant de frégate-chargé de projet.


(1) Philippe Guibert et Alain Mergier, Le descenseur social, Enquête sur les milieux populaires, Fondation Jean Jaurès/Plon, avril 2006.

(2) Chantal Nicole-Drancourt, Le labyrinthe de l’insertion, 1991, La documentation Française.

(3) in Marie Duru-Bellat, L’inflation scolaire, 2006, Seuil, « La république des idées », p. 13.

(4) in Éric Maurin, La peur du déclassement, 2009, Seuil, « La république des idées », p. 33.

(5) in Christian Baudelot, Roger Establet, L’élitisme républicain, 2009, Seuil, « La république des idées », p. 69.

(6) in Éric Maurin, L’égalité des possibles, 2002, Seuil, « La république des idées », p. 54.

(7) François Dubet, Les places et les chances, 2010, Seuil, « La république des idées ».

(8) Par exemple, on peut écouter l’excellente émission quotidienne Du grain à moudre du mercredi 24 mars, « La politique de la ville a-t-elle empêchée une dérive à l’américaine ? » sur France-Culture.

(9) Pour celles et ceux qui recherchent des sous, cette fondation soutient dans son programme « Développer la solidarité » trois catégories d’actions : « Spirales de succès », « Sport dans la Cité » et « Culture à l’hôpital ».

(10) Philippe Labbé, « Mobilisation générale », n° 764, 8 septembre 2005.