Archives de novembre, 2011

C’est également dans Refaire société, dont nous avons parlé au sujet de l’article de Robert Castel « Les ambiguïtés de la promotion de l’individu », que l’on peut lire une contribution de Christian Baudelot, « L’héritage contre le mérite », dont l’intérêt, pas des moindres, est de synthétiser nombre d’informations et d’analyses révélant l’évolution, plus probablement la dérive, d’une France qui « court ainsi le risque de devenir, dans tous les sens du terme, une société de rentiers. »

Baudelot s’appuie tout d’abord sur l’étude de Thomas Piketty, « On the long-Run Evolution of Inheritance : France, 1820-2050 » (1), démontrant que, si la part de la richesse transmise par voie d’héritage n’a cessé de diminuer jusqu’à ne représenter que 5% du flux de la richesse au cours de la première partie du XXè siècle, elle a à nouveau progressé pour atteindre 15% en 2010 : « En projetant dans l’avenir les tendances observées, la part de la richesse héritée pourrait, si rien ne venait la contrecarrer, retrouver en 2050 son niveau de 1820. » Ce constat s’oppose frontalement à l’idéal méritocratique : « Tous les citoyens étant égaux {…} sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celles de leurs vertus et de leurs talents. » (2) Dès lors que les mérites cèdent à l’héritage et au hasard de la naissance, l’égalité – qui n’a jamais été réelle – devient totalement illusoire : « Une méritocratie menacée, c’est donc un démocratie en péril. » Observons, en ce qui concerne les jeunes rencontrant des difficultés d’insertion, que ceux-ci sont rarement des héritiers et que l’accentuation du poids des origines dans les trajectoires ne fait que rendre leur insertion plus aléatoire et compromise… En d’autres termes, plus la méritocratie recule, moins la deuxième chance, qui n’est pas celle de la naissance, est crédible.

EPAD

En tant que capacité à reconnaître l’effort d’une personne, la méritocratie est ce qui permet, dans une certaine mesure, de rétablir un peu d’égalité dans les inégalités des origines. Certes, les inégalités ne sont pas nouvelles. Elles furent, il y a un siècle ou même cinquante ans, celles qui séparèrent riches et pauvres, cultivés et ignorants, hommes et femmes, urbains et ruraux… « Mais de nouvelles lignes de clivage sont apparues : l’âge, le logement, la stabilité professionnelle, l’origine ethnique. Le sens de leur évolution s’inscrit clairement {…} dans celui d’un renforcement des richesses héritées. » On peut considérer que la tentative présidentielle de placer son rejeton, médiocre étudiant en droit pas même doté d’une licence, à la tête d’un EPAD fût l’illustration de ce renforcement des richesses héritées…

Se loger.

Le constat de Baudelot n’étonnera quiconque travaillant pour l’insertion des jeunes : « Le poste du logement est devenu {…} le premier poste de dépenses. Il a dépassé celui de l’alimentation qui était, depuis que les enquêtes de budget ont été créées (au XIXè siècle), le premier poste de dépenses. » Dès lors que l’on corrèle cette variable de logement avec celles de revenus et d’âge, on obtient deux autres constats : d’une part, la charge des dépenses de logement est proportionnellement plus importante pour les revenus modestes ou intermédiaires et « les plus aisés sont aujourd’hui davantage propriétaires accédants qu’il y a vingt ans, alors que les plus modestes ont vu diminuer leurs chances d’accéder à la propriété. » (3) ; d’autre part, « plus on est pauvre, plus grande est la part du budget consacrée au logement (jusqu’à 30%) ! Et ce sont les plus jeunes qui sont les plus pénalisés. » Or, si les jeunes Français cherchent à s’intégrer en s’appuyant toujours sur la valeur du diplôme, ce qui implique une durée plus longue des études que leurs homologues anglais aux trajectoires courtes prioritairement orientées vers l’emploi (4), ils ne peuvent y parvenir que grâce au soutien familial… mais « les ressources des familles sont elles-mêmes très inégales » et, ainsi, se creusent les inégalités entre celles et ceux qui peuvent ou non compter sur leurs familles. En substance, mieux vaut être riche, beau, en bonne santé et avec une famille que pauvre, laid, malade et orphelin.

Apprendre.

Autant la méritocratie, dans son principe, s’inscrit dans une pensée démocratique, autant on sait depuis longtemps qu’elle participe également de la mythologie de cette même pensée au même titre que, au fronton des mairies et des écoles, le triptyque républicain « Liberté Egalité Fraternité » n’a jamais empêché les contraintes, les inégalités et les déchirures. C’est d’ailleurs à partir de l’exemple l’école que le delta entre droits prescrits et droits réels – vieil antagonisme de la citoyenneté – fût le plus exposé à la critique, entre autres par Bourdieu et Passeron, précisément dans… Les Héritiers (5). A partir de l’école… car c’est bien là que le principe méritocratique a été le plus exprimé, servant l’idéal républicain promu par ses hussards noirs (égalité rugueuse pondérée d’équité affectueuse) qui, à coups d’encouragements et de bourses, permettaient aux enfants des classes populaires de s’extraire de la condition qui leur était promise… quitte une fois le destin forcé à devoir assumer ultérieurement ce qu’Hegel appelait « la culpabilité de l’origine de classe ». Dans les faits, ces extractions vers le haut – mobilité sociale – n’obérèrent que marginalement les effets de la reproduction : « Les enquêtes internationales, PISA en particulier {Programme international pour le suivi des acquis6}, ont même montré qu’au cours des dix dernières années l’école française se distinguait de toutes les autres par une relation très accusée entre les performances des élèves et leur origine sociale. » En substance, l’origine sociale détermine la réussite scolaire et « un même niveau de diplôme n’assure pas à ses titulaires les mêmes chances dans la vie. » Sur le même thème mais dans un autre ouvrage, François Dubet écrivait : » Tout le problème vient de ce que la croyance dans ce modèle de justice {la méritocratie} conduit les familles à penser qu’il n’y a pas d’autres chances que celles que donne l’école. Cette croyance a pour effet d’accentuer la concurrence scolaire entre les familles qui ont intérêt à creuser les écarts afin d’assurer les meilleures chances à leurs enfants. Autrement dit, plus on croit, ou plus on est obligé de croire dans ce modèle de justice, plus les inégalités scolaires se creusent… » (7) Se combinent donc à la « pédagogie invisible », qui favorise les prédispositions à l’apprentissage scolaire, le capital social, tous ces liens faibles que les parents bien dotés culturellement, symboliquement et économiquement pourront mobiliser au bénéfice de leur progéniture. « Dès lors, on est loin d’un fonctionnement conforme au schéma d’une société méritocratique. En particulier, la relation éducation-emploi, pivot de la méritocratie {« Si tu travailles bien à l’école, tu auras un bon métier »}, continue d’être affectée par l’origine sociale. Elle s’avère plus forte dans les milieux défavorisés qu’ailleurs : l’exigence de compétence et de formation pèse plus sur les moins bien dotés sur le plan social. » (8)

Travailler. Peu ou pas.

Après un détour sur le thème des jeunes et de l’emploi qui n’apprendra rien aux professionnels de l’insertion (« … la jeunesse a fait les frais de la nouvelle donne économique… La moitié des salariés embauchés en CDD, en stage ou en apprentissage a aujourd’hui moins de vingt-neuf ans… En expérimentant les nouvelles formes d’emploi, la jeunesse a servi de variable d’ajustement au nouvel ordre économique et social… »), Baudelot conclut par cet avertissement : « Le rôle qu’une société reconnaît à sa jeunesse est un indice clair de sa confiance dans l’avenir, de son esprit d’entreprise, de son sens de l’innovation. » On est d’accord. Reste que ça ne « décoince » pas : les médias reprennent en boucle l’augmentation du chômage, effective aujourd’hui – « Le chômage atteint un niveau record » – et « Demain, ça sera pire »… alors que le budget de l’emploi continue de baisser. Ainsi le « programme 102 » (« Amélioration de l’efficacité du service public de l’emploi »  et « Amélioration des dispositifs en faveur de l’emploi des personnes les plus éloignées du marché du travail ») du  projet de loi de finances (PLF) 2012 fait apparaître ces évolutions vis-à-vis de 2011 (9) :

Action 1 – Amélioration de l’efficacité du service public de l’emploi : – 22%

– Sous action 1 : Indemnisation des demandeurs d’emploi : – 36%

– Sous action 2 : Coordination du service public de l’emploi : – 6%

Action 2 – Amélioration des dispositifs en faveur de l’emploi des personnes les plus éloignées du marché du travail : – 5%

– Sous action 1 : Insertion dans l’emploi au moyen de contrats aidés : – 6%

– Sous action 2 : Accompagnement des publics les plus en difficulté : – 3%

Total Programme 102 : – 13%

Drôle de monde, quand même où l’on ampute le budget de l’indemnisation des chômeurs lorsque ceux-ci augmentent (10), où dans une belle unanimité les parlementaires rejettent une proposition de diminution de 10% de leurs émoluments. Toujours dans Refaire société, on peut lire la dernière contribution, « Faire société par le côté gauche » de François Dubet qui interroge : « Comment être solidaire des autres et renoncer à de minuscules avantages corporatistes quand ceux qui exigent des sacrifices s’en dispensent si manifestement ? » Et poursuit : « Pourquoi reculer sans cesse sur le cumul des mandats et sur le nombre de réélections possibles ? Pourquoi accepter que quelques grands élus se transforment en fermiers généraux, pendant que les outsiders, les femmes, les jeunes, les membres des minorités font le pied de grue en attendant que les notables meurent ou soient devenus vraiment trop vieux pour faire illusion ? »

A suivre.

(1) Pour les anglophones, téléchargeable. On peut également lire Camille Landais, Thomas Piketty et Emmanuel Saez, Pour une révolution fiscale, Seuil, « La République des idées », 2011 : « Le patrimoine privé représente actuellement l’équivalent de près de six années de revenu national, contre moins de quatre années dans les années 1980, et moins de trois années dans les années 1950. Il faut remonter à la Belle Epoque (1900-1910) pour retrouver une telle prospérité des fortunes françaises, avec des patrimoines privés atteignant l’équivalent de six, voire sept années de revenu national. » (p. 23).

(2) Article 6 de la Déclaration des droits de l’homme (1789).

(3) Dans « Fracture générationnelle : une jeunesse sans destin » (La nouvelle critique sociale, Seuil-Le Monde, 2006), expliquant l’inéluctabilité des conflits intergénérationnels au regard de l’héritage laissé par les baby-boomers à leur progéniture,  Louis Chauvel rappelle que, dans son berceau, chaque petit Français commence sa vie avec une dette de 17 000 € et que les conditions d’accès des jeunes à l’adultéité se sont considérablement dégradées en l’espace d’une génération : les jeunes doivent travailler deux fois plus longtemps qu’en 1986 pour louer la même surface dans le même quartier et trois fois plus pour l’acheter… Si les baby-boomers à vingt-cinq ans disposaient d’un pouvoir d’achat trois fois plus élevé que celui de leurs parents au même âge, c’est désormais, selon les termes de Chauvel, une part considérable des jeunes qui « doit s’attendre à vivre un vrai déclassement social ».

(4) Cécile Van de Velde, Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe, PUF, « Le lien social », 2008.

(5) Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, Les Héritiers, Minuit, 1964.

(6) Le Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) recouvre des évaluations publiées tous les trois ans des systèmes éducatifs des trente pays de l’OCDE plus une cinquantaine d’autres pays. « Dans le palmarès international de PISA en 2006, l’école française arrivait 17è sur 29 en compréhension de l’écrit, 18è sur 30 en mathématiques, 19è sur 30 en culture scientifique. {…} Qu’ils sont agaçants, ces premiers de la classe qui caracolent en tête du classement depuis 2000, an 1 de l’opération PISA : Finlande, Corée du Sud, Canada, Australie ! » Christian Baudelot, Roger Establet, L’élitisme républicain, Seuil, « La République des idées », 2009, pp. 16-17.

(7) François Dubet, Les places et les chances, Seuil, « La République des idées », 2010, pp. 84-85.

(8) Marie Duru-Bellat, L’inflation scolaire, Seuil, « La République des idées », 2006, p. 35.

(9) Sénat, « Projet de loi de finances 2012 : Politique de l’emploi et apprentissage »

(10) En France métropolitaine, le nombre des sans-emploi s’établit au 1er novembre 2011 à 2 814 900 personnes, plus mauvais chiffre depuis décembre 1999. En y ajoutant les personnes en activité réduite (catégories B et C), le nombre des demandeurs d’emploi a atteint 4 193 000 et même 4 459 400 avec les DOM.

Communiquer.

Voici une vidéo d’assez bonne facture des quatre missions locales – et cardinales : Nord, Sud, Est et Ouest – réunionnaises dont l’objectif est de communiquer celles-ci à partir du thème de l’approche globale expliquée comme « une démarche qui prend en compte l’individu dans son environnement social, économique et familial ». Reconnaissons que, si celle-ci est bien au cœur de l’identité des missions locales, ce n’est sans doute pas l’entrée la plus simple… Même s’il est difficile de se mettre à la place d’un béotien pour qui l’approche globale ne signifie rien de particulier, des dix minutes que dure cette vidéo on ressort en ayant compris l’essentiel. La seule réserve que l’on peut exprimer est que le travail en mission locale est présenté comme correspondant à quatre « étapes » : « Cet accompagnement s’inscrit dans une durée qui se divise en quatre étapes : le projet de vie, l’accompagnement social, la formation, l’emploi. » La vidéo décline ensuite ces séquences qui, effectivement dès lors qu’elles seraient des étapes, appellent une chronologie qui, bien sûr, n’est jamais respectée dans la réalité tant en ce qui concerne l’ordre – l’emploi peut être une première étape qui permettra de régler des problèmes sociaux – que le contenu : assurément, on aimerait bien que « pour la première approche dans l’insertion, le conseiller accompagne le jeune dans la définition d’un projet de vie… »… mais on sait que les conditions effectives du travail d’insertion en mission locale, singulièrement dans les DOM où le ratio « jeunes / conseiller » est très nettement en-deçà de l’exigible, incitent les conseillers à satisfaire la logique programmatique plus qu’à se fonder sur un « projet de vie ». Ceci étant, l’essentiel est atteint : on ne peut pas ne pas communiquer et, à ce titre, cette production ultrapériphérique pourrait inspirer nombre de missions locales moins… périphériques.

C’est ici.

Averti par Denis je n’ai pu que vérifier qu’effectivement, en cliquant que le lien YouTube, on s’échouait sur une page avec comme indication « L’utilisateur a supprimé cette vidéo ». Ca alors… Quel utilisateur ? Pourquoi ?

Tout chaud.

Cela vient de sortir tout chaud de l’imprimerie, novembre 2011, dans la collection « La République des idées » au Seuil et cela s’appelle Refaire société. Bien des fois ici, j’ai recommandé les ouvrages de cette collection – à peine une centaine de pages et toujours de qualité – où l’on trouve Louis Chauvel (Les classes moyennes à la dérive, 2006), Eric Maurin (L’égalité des possibles, 2002), François Dubet (Les places et les chances, 2010), Robert Castel (La discrimination négative, 2007), Marie Duru-Bellat (L’inflation scolaire, 2006)… j’en passe, n’ayant saisi qu’un paquet dans cette collection ocre-rouge-brun d’ouvrages qui se lisent en une heure, allez, deux si l’on traîne un peu, si l’on surligne, etc. Refaire société, une fois n’est pas coutume, compile plusieurs articles de différents auteurs, le tout étant précédé d’une préface de Pierre Rosanvallon, qui, précisément, dirige cette collection avec Ivan Jablonka.

Du vagabondage à la citoyenneté sociale.

Cela commence par Robert Castel qui, avec « Les ambiguïtés de la promotion de l’individu », synthétise en quelques pages (13 à 25) son analyse (depuis le monumental Les métamorphoses de la question sociale, Arthème Fayard, 1995) de l’émergence et de l’évolution de la personne en tant qu’individu autonome : au départ vagabond « le seul type d’individu à exister par soi-même et pour lui-même dans une société d’ordre et de statuts {…} une condition terrible que les vagabonds ont payée d’un destin tragique » (1) ; puis, progressivement, de la fin du XIXè siècle aux années 1970 « l’émancipation d’une majorité d’individus qui, à défaut d’être propriétaires de biens privés, sont devenus propriétaires de droits leur permettant d’assurer leur indépendance sociale » (2) ; jusqu’à cette bifurcation où l’« on est sorti du capitalisme industriel et de ses modes de régulation, pour entrer dans un nouveau régime de capitalisme, plus sauvage, qui impose une concurrence exacerbée au niveau de la planète sous l’hégémonie croissante du capital financier international. » Cette hégémonie n’est pas qu’économique mais, bien plus profondément, culturelle au sens où elle vise une mutation des représentations, ceci passant par un discours qui, par la force de la répétition et, il faut le reconnaître, par la passivité d’un grand nombre trop occupé à survivre, impose de nouvelles règles dans notre rapport aux autres, dans notre conception de ce qu’est vivre en société : la performance, dont la critique a été proposée ici il y a quelques jours, me semble typiquement exprimer ce travail de sape.

Exaltation des uns, stigmatisation des autres. Winners et loosers.

Ce nouveau discours survalorise un individu totalement prétendument affranchi de toutes les contraintes collectives (3) – c’est d’ailleurs cette thématique qui explique pourquoi les publicitaires n’hésitent pas à recycler les grands mouvements contestataires : hippies, mai 68… dont on rappellera cependant que, s’ils exaltaient la liberté individuelle (Do it… – 4), ils s’appuyaient aussi sur l’engagement collectif – mais « oublie » que la possibilité  de gérer sa vie comme un entrepreneur n’est pas la chose la mieux partagée : la prise de risque est d’autant plus facile que… la personne dispose d’assurances, ceci n’étant qu’a priori paradoxal. En effet, prendre des risques, assumer le changement, être mobile et performant – ce qui, somme toute, peut séduire parce que faisant appel à la liberté… une conception toutefois prométhéenne – n’est possible que pour ceux qui disposent de suffisamment de capitaux économique, culturel, social et symbolique. Mais « en faisant de l’activation de l’individu un impératif catégorique qui vaudrait pour tous, il {le discours généralisé de promotion de l’individu} exalte sans doute la dignité de certains profils d’individus contemporains, mais il en stigmatise d’autres et les enfonce dans la déréliction. » Les promus sont ceux que Reich nommait « les manipulateurs de symboles » (5), les stigmatisés sont ceux que Castel appellent les « individus par défaut », ceux qui constituent le précariat : « Le précariat, c’est un infra-salariat qui se développe en deçà de la société salariale et qui ne permet plus d’assurer l’indépendance économique et sociale des travailleurs. »

Wel puis workfare.

Devant intéresser les intervenants sociaux, Castel rappelle que les politiques dites « d’activation », qui sont le crédo de la politique publique de l’emploi et qui mettent en avant la mobilisation des usagers, reviennent finalement à « remplacer le welfare (dispenser du bien-être) par le workfare (obliger à travailler). » A illustrer, par exemple, avec le contrat d’une heure hebdomadaire expérimenté actuellement par dix départements… « En France, elle {l’injonction à travailler} inspire, entre autres, les pressions exercées sur les chômeurs pour qu’ils reprennent coûte que coûte un emploi et alimente les suspicions à l’égard de l’aide sociale, accusée d’entretenir une « culture de l’assistance ». »

« C’est pourquoi je parle de l’ambiguïté profonde des politiques qui posent comme exigence inconditionnelle la promotion de l’individu. Parler d’ambiguïté signifie que ces politiques peuvent avoir des aspects positifs, car l’intention de responsabiliser une personne que l’on aide est positive, ne serait-ce que parce qu’il n’est jamais bon d’être un pur assisté. Mais la généralisation de cette exigence repose sur une omission et même sur une occultation. Elle économise la nécessité de s’interroger sur les conditions (ou sur les supports) indispensables pour qu’un individu puisse se prendre en charge lui-même, « s’activer », « se mobiliser », etc. Elle fait comme si tous les individus étaient dotés en soi de la capacité d’exister par eux-mêmes. C’est peut-être une conception philosophique, ou plutôt théologique, de l’autonomie, mais elle est contredite par ce qu’apprennent l’histoire sociale et la réflexion politique sur ses conditions d’exercice ; à savoir – si je peux m’exprimer un peu brutalement – qu’un individu ne tient pas debout tout seul, et qu’à défaut de points d’appui assurés il risque la mort sociale. » A vrai dire, le système néolibéral n’a que faire de cette contradiction par l’histoire et par la réflexion : il ne raisonne et n’agit qu’idéologiquement… ce qui, d’ailleurs, constitue une réelle difficulté dans la négociation puisque, quels que soient les arguments mis en avant, il n’est pire sourd que celui qui ne veut entendre.

Et Castel poursuit par ceci que j’ai lu, je l’avoue, avec satisfaction tant je tente, singulièrement depuis quelques articles succédant aux déclarations intempestives et plus, scandaleuses, de « l’assistanat, cancer social » et aux discours de clivage désignant à la vindicte populiste les « fraudeurs », d’alerter les intervenants sociaux que, face à cela et plus que jamais, leur posture doit être de résistance : « Cette occultation des conditions sociales de l’exercice de l’autonomie prend parfois des formes scandaleuses, comme lorsqu’elle conduit à traiter de « profiteurs » et de « parasites » des individus démunis de toute ressource, et dont il faut rappeler que ce sont aussi des citoyens qui ont des droits. » Le scandale n’est pas que là : il est dans la rhétorique manipulatoire qui, sous couvert de sauver le « modèle social français », le sape et qui, sous couvert de cohésion nationale, l’émotion en prime, désigne et divise. (6)

Probablement poursuivrons-nous par les autres auteurs de cet ouvrage. A suivre donc (dès que je l’aurai lue), en principe, une contribution de Cécile Van de Velde (7) au beau titre : « La fabrique des solitudes ».

(1) Pour Robert Castel, dans Les métamorphoses de la question sociale, le vagabondage apparaît « à la limite d’un processus de désaffiliation alimenté en amont par la précarité du rapport au travail et par la fragilité des réseaux de sociabilité… » (p. 152).

(2) Robert Castel, développe plus particulièrement ce point dans La montée des incertitudes (« La couleur des idées », Seuil, 2009) et dans L’insécurité sociale (« La République des idées », Seuil, 2003) : « La société salariale reste fortement différenciée, et pour tout dire fortement inégalitaire. Mais elle est en même temps fortement protectrice. Ainsi entre le bas et le haut de l’échelle de la hiérarchie des salaires, les différences de revenus sont considérables. Cependant, les différentes catégories sociales bénéficient des mêmes droits protecteurs, droit du travail et protection sociale. «  (2003, p. 33) Ces droits, « à partir de l’inscription des individus dans des collectifs protecteurs » (p. 37) permettaient de maitriser l’avenir (retraite, par exemple).

(3) Pour aller vite, on est passé d’un système où le collectif primait sur l’individu – « mourir pour la patrie » n’était pas une ineptie – à un système où le collectif n’est toléré, provisoirement (le zapping affinitaire…), qu’à la condition expresse de ne pas entraver l’aspiration absolue à l’épanouissement personnel. Que l’individu s’affranchisse de déterminations sociales, le plus souvent fondées sur le hasard de la naissance, est évidemment un progrès. Qu’il subordonne le collectif à ses seuls intérêts pose la question du lien social qui n’est plus naturel. Les grands appareils collectifs aliénants mais également socialisants se sont dissous dans l’individualisme, hormis quelques manifestations cathartiques, qui, flatté jusqu’à devenir l’étalon exclusif du bonheur de vivre, renvoie l’individu à un égoïsme dont il jouit – s’il en a les moyens – et à un isolement dont il souffre.

(4) Jerry Rubin, Do it. Scénarios de la révolution, Seuil, 1973. Né aux USA en 1938 et décédé en 1994, Jerry Rubin fût un militant des droits de l’homme et du combat contre la guerre au Vietnam. Il fût également une des figures inspiratrices de mai 68. Après la guerre au Vietnam, il devînt un homme d’affaires « yuppie » (Young Urban Professionnal), symbolisant une jeunesse qui, après sa révolte, s’était rangée et mise aux affaires.

(5) Robert Reich, L’économie mondialisée, Dunod, 1993. Dans cet ouvrage, Reich identifie quatre catégories de travailleurs : les travailleurs relativement protégés de la compétition mondiale dont, particulièrement, les fonctionnaires (insiders) ; les « vieux fantassins du capitalisme dans l’entreprise de production de masse » effectuant des tâches répétitives dans des services de production courante, soit environ un quart de la population ; 30% de celle-ci sont occupés par des personnels effectuant seuls ou en petites unités des tâches également répétitives et simples : des employés de commerce, des infirmières, des caissières, des secrétaires, des coiffeurs, des agents de sécurité… ; enfin des « manipulateurs de symboles », très qualifiés, mobiles et disposant de bons capitaux (relations, formation prestigieuse, etc.).

(6) Pour Robert Castel, dans La montée des incertitudes, « Ces pressions seraient aberrantes dans une conjoncture dominée par un non-emploi de masse si on ne comprenait pas qu’elles visent à promouvoir une société de pleine activité qui n’aurait plus à être une société de plein emploi. Une société de pleine activité comme le préconise également l’OCDE : tout le monde doit travailler, le fait de ne pas travailler représente le mal social radical. {…} Si le marché du travail ne peut plus s’en remettre à la loi économique de l’offre et de la demande pour assurer le plein emploi, il est « normal » que des contraintes morales fortes s’imposent. Celui qui ne travaille pas devient un « mauvais pauvre », et cette expression est chargée de siècles de stigmatisation morale et de traitements socialement coercitifs. » » (p. 171) Pour aller vite, le plein emploi recouvre une situation où tous travaillent avec les protections sociales qui accompagnent l’emploi ; la pleine activité signifie que tout le monde est occupé, certains à des emplois « classiques », d’autres à des emplois « atypiques » où les personnes acceptent d’être des travailleurs pauvres… ayant le « mérite » de travailler.

(7) On a découvert Cécile Van de Velde avec Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe (PUF, « Le Lien social », 2008) ouvrage qui est fondé sur sa thèse dirigée par Serge Paugam. L’intérêt de ce travail est son approche comparative aboutissant à quatre façons de devenir adulte : « se trouver » au Danemark (temps long d’exploration et d’expérimentation), « s’assumer » au Royaume-Uni (faire ses preuves d’indépendance économique), « se placer » en France (avec une course aux diplômes et l’intégration professionnelle une bonne fois pour toutes) et « s’installer » en Espagne (à partir des trois critères traditionnels : un emploi stable, le mariage et un logement).

Ring.

A ma gauche, le Social, plutôt sympathique, les yeux bleus de l’innocence d’un enfant de chœur pubère des Choristes, cependant un peu fluet, sinon mal en point ; on devine que le Social n’est pas à la fête… mais on se console avec Jacques Brel qui chantait « Ces deux-là sont trop maigres pour être malhonnêtes ».  A ma droite, l’Economie, un catcheur musculeux ; on pressent qu’il ne fait pas dans la dentelle, avec (c’est sa botte secrète) une main invisible qui étrangle plus qu’elle ne caresse ; lui se porte plutôt bien… enfin semble bien se porter mais il y a quelque chose dans sa façon hallucinée de répéter « les marchés pensent ceci… les marchés pensent cela… » qui n’inspire pas confiance. Le ring c’est le parcours d’insertion, parfois qualifié de «  du combattant ». Sur le ring, l’Usager ; ce qu’il veut, c’est rejoindre les autres dans la salle (conformité), s’asseoir sur une Chaise Droite ou Inclinée (stabilité), se gaver de popcorns (consommation) et participer au spectacle (divertissement). Les spectateurs, eux, sont chauffés par un Monsieur Loyal, de son prénom Laurent, qui éructe des « assistanat, cancer de la société ! », « sus aux profiteurs ! »  Si, par définition, les slogans sont imbéciles, leur intérêt est d’infecter facilement les esprits jusqu’à être incorporés et repris en compte par ceux-ci.

La tension est à son comble. L’Usager n’a pas fait deux pas sur le ring que l’Economie le menace : « dégressivité des allocations, obligation de recherche active, pointage… », etc. Mais le Social, s’immisçant entre eux, entraîne l’Usager dans un coin : « Quel est votre projet ? Professionnel ? De vie ? » L’Usager répondrait bien… Après tout, depuis son licenciement il y a cinq mois, il a eu tendance à s’enfermer chez lui. Causer un peu ne pourrait que lui faire du bien… mais l’Economie ne l’entend pas de cette oreille. Saisissant le bras de l’Usager, elle lui dit : « secteurs en tension… toute offre est bonne à prendre… mobilité… flexibilité… »

Etc. etc. Avec un peu d’imagination théâtrale, nul doute que certains pourraient poursuivre cette esquisse de scénario dont la seule ambition, ici, est de placer « l’Usager » à l’équidistance d’une relation par opposition, enjeu et proie d’une dialogique avec, d’un côté, le Social (le Bon) et, de l’autre côté, l’Economie (la Brute).

Une dialogique est une relation entre deux éléments opposés, voire même en conflit, mais qui ne peuvent se concevoir l’un sans l’autre : « Vivre de mort, mourir de vie », disait Héraclite. Nos nouvelles cellules n’apparaissent que parce que les vieilles meurent et disparaissent. Nos vieilles cellules ne nous quittent que pour laisser la place à de jeunes cellules. Notre planète vivante repose sur ses morts.

La dialogique est ici celle du social et de l’économie. Le premier est animé par le Sujet, nécessairement singulier, le second par le Producteur, fortement déterminé par – sic – « les besoins de l’appareil productif », des besoins d’ailleurs très aléatoires qu’on peine à comprendre en mobilisant pourtant un acronyme aussi sérieux que « GPEC » (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences). On part socialement de la personne ou l’on part économiquement du système, aussi vieil que faux antagonisme… car l’un et l’autre ont raison et tort.

Ils ont raison parce que, en chacun de nous, réside un sujet totalement original, produit jamais fini, toujours en évolution, et composé d’histoire, de culture, de chimie, d’électricité, d’ADN, de raisons et d’affects, de sécrétions et d’idéaux : un homo sapiens mais aussi ludens, demens ; réside également un producteur, un homo oeconomicus qui ne se complait pas la main tendue, qui ne supporte pas d’être à la charge d’autres… quelqu’un qui veut être indépendant économiquement, qui n’en peut plus du message « solde insuffisant » sur l’écran du distributeur bancaire.

Ils ont tort pour deux raisons.

– La première raison est que le Social et l’Economie, borgnes, ne voient chacun qu’à partir de leur prisme. Pour le Social, la personne ne serait que sentiments, subjectivité et relations sociales ; elle évoluerait dans un monde fondamentalement psychoaffectif, construit d’appréciations, d’indicible sinon littéraire et d’ineffable. Ici, le Social s’en tient à ce que « lorsque vous dites social, votre interlocuteur peut entendre : rapport social, politique sociale, travail social, etc. » (1) Pour l’Economie, la personne ne serait qu’un individu froid, rationnel, calculateur, agissant selon et pour son seul intérêt ; elle existerait dans un univers mathématisé, équationnisé et, d’ailleurs, l’Economie raisonne en causalité : A sur B doit donner C… L’Economie abhorre le « ‘ » parce que celui-ci perturbe son rationalisme étriqué. Or le Social devrait se souvenir que la « question sociale » fût à l’origine synonyme de « la question ouvrière » et, plus précisément, des conditions abominables que subissait le prolétariat au début de l’industrialisation (2). Les conditions économiques objectives furent donc à la base du social. Or l’Economie devrait également se souvenir que les faits têtus démontrent chaque jour que la personne n’est pas réductible à un individu mû par les seuls ressorts de la maximisation de ses gains, par un égoïsme obsessionnel. (3) Les sentiments, les valeurs, l’abnégation, l’engagement jusqu’à l’héroïsme et le sacrifice – que l’on songe aux milliers de morts des printemps arabes – sont, bien plus que le calcul, les ressorts des investissements humains. Ne regarder la personne qu’avec le prisme du social ou qu’avec celui de l’économie revient à mobiliser une pensée qu’Edgar Morin qualifie de « disjonctive », c’est-à-dire une pensée qui sépare, qui découpe, alors que, de toute évidence, l’enjeu est de relier. Disjoncter, c’est couper la lumière… alors qu’on a besoin d’y voir un peu plus clair dans cet océan d’incertitudes qu’est la (néo)modernité.

– La seconde raison est que le Sujet et le Producteur, outre qu’ils coexistent en chacun d’entre nous, ne sont pas seuls. Deux autres personnages partagent le domicile identitaire : l’Acteur et le Citoyen. Ce ne sont donc pas deux mais quatre personnages qui résident dans la personne. L’Usager par exemple, ce qui augmente sensiblement le nombre de combinaisons possibles… a fortiori parce que chaque personnage, d’une part, est construit à partir de n variables et, d’autre part, évolue dans le temps. Tout cela produit une alchimie qui fait que chaque personne est unique, ceci justifiant donc l’individualisation de l’accompagnement dès lors qu’il faut accompagner cette personne. Mais, à côté du Sujet et du Producteur, quels sont les deux autres copropriétaires de notre espace identitaire ?

Et bien, on a l’Acteur. Autant le Sujet évolue dans sa sphère intime et cherche à s’épanouir en fonction de ses aspirations, autant l’Acteur, comprenant qu’on acquière tout dans la solitude hormis du caractère, cherche à se lier : l’Acteur est un animal sociable, en quête de lien, de relation. Les mots du Sujet sont « accomplissement », « épanouissement », « équilibre », « amour »… Ceux de l’Acteur sont « communication », « rencontre », « altérité ».

Reste un personnage… et c’est le Citoyen qui, à défaut de déplacer les montagnes, pense et agit à une grande échelle, celle de la société. Le Sujet veut s’accomplir, l’Acteur se lier et le Citoyen s’émanciper. Comme la citoyenneté recouvre nécessairement la responsabilité, le champ du Citoyen est celui des droits et des devoirs, des normes aussi qu’il respecte mais qu’il peut également faire évoluer. Les mots du Citoyen sont « responsabilité », « justice », « égalité »…

Donc, nous y voilà : accompagner une personne ce n’est pas s’adresser à elle sous un seul angle, qu’il s’agisse du Producteur, du Sujet, de l’Acteur ou du Citoyen, mais c’est considérer – ce qui ne semble pas totalement incongru – que favoriser l’équilibre individuel, combattre l’isolement, garantir l’exercice des droits et des devoirs et faire de telle sorte que l’indépendance économique soit acquise sont non seulement la meilleure mais la seule façon d’avancer vers une intégration stable ou, pour reprendre un qualificatif d’autant plus en vogue que sa réalité se fait rare, « durable ». A l’inverse et comme c’est trop le cas dans la commande publique, ne considérer la personne qu’avec le personnage du Producteur c’est à coup sûr renforcer la vulnérabilité des usagers. Tout simplement, tout bêtement pourrions-nous dire, parce que le Producteur en poste ne tarderait pas à être contaminé par le Sujet déséquilibré, l’Acteur isolé et le Citoyen dépossédé.

Etau…

Sans qu’elle soit exprimée mais la devinant, j’anticipe l’objection habituelle : « Oui… mais l’accompagnement social n’est pas, ou si peu, pris en compte que nous sommes coincés dans une logique – mot tout-à-fait relatif – productiviste ! » Inutile de le nier, effectivement l’étau se resserre avec ses mâchoires idéologiques : la pression sur le secteur de l’insertion est forte et ne se préoccupe absolument pas du Sujet, de l’Acteur et du Citoyen… sauf à ce que ceux-ci soient subordonnés au Producteur. Il ne s’agit donc pas, dans la commande publique, d’épanouissement mais d’acquisition des savoirs-être minimaux sans lesquels l’embauche ou le maintien dans l’emploi seraient oblitérés. Il ne s’agit pas plus de lien social mais de sociabilité, également minimale, pour travailler en équipe. Il s’agit encore moins de citoyenneté sinon de respect des normes pour éviter des accidents. On appelle tout cela les « savoirs-être » mais ce ne sont souvent que des arguments pour « se vendre ».

Que faire ? Deux scénarios se présentent spontanément.

– Premier scénario, on courbe l’échine et de l’approche globale, de la généalogie de l’insertion où l’on trouve l’éducation populaire, de l’humanisme et de l’humanité qui ont été au cœur du projet qui s’est exprimé dans l’économie sociale et solidaire, bref de tout cela on fait un petit Panthéon où, éventuellement, on vient se recueillir une fois l’an en relisant le premier chapitre du projet associatif… celui qui ne correspond plus à rien sinon à l’incantatoire. Pour parler simplement, on s’assied sur ces valeurs et, comme d’excellents clones d’une formation « force de vente », on embraye sur l’économique, exclusivement l’économique. Bref, on adopte l’idéologie dominante, les règles de l’économie de marché, la concurrence, etc. Et, dans ce cas, à court terme, on se retrouve sans autre spécificité que la production avec le risque d’être moins bon ou, s’il est convenu que l’on se réserve pour celles et ceux qui sont considérés comme « en trop » – les « surnuméraires », selon Robert Castel -, dans la périphérie, pour le coup durable, du marché du travail.

A ce moment, on n’a plus besoin de formateurs, d’encadrants, d’accompagnateurs : des vigiles suffisent et, d’une certaine façon, cela tombe bien puisque les emplois de la surveillance sont « en tension ».

– Second scénario, on rejoue version Indignados de la Puerta del Sol la pureté du social, son désintéressement absolu, et l’on rentre en résistance… la conscience pour soi et l’inconscience pour tous… car, évidemment, ce que l’on hésiterait à qualifier de « stratégie » correspond à une entrée en soins palliatifs… dont on sort on sait par où.

C’est donc un troisième scénario qu’il faut imaginer, assurément formulé en termes d’hypothèse car rien n’est assuré tant que la position du financeur qu’est l’Etat sera déterminée par une conception sectorielle de l’insertion – l’emploi et non l’approche globale – et par un postulat dans des modalités d’action privilégiant la concurrence à la coopération, la performance à l’efficacité (4). Ce qu’il faut bien appeler une idéologie, pot de fer, s’oppose à la philosophie, pot de terre, de l’insertion que l’on peut résumer par cette phrase, ici concernant les jeunes mais qui s’applique à tout le secteur de l’insertion et à tous les usagers, non exclusivement les jeunes : « Construire une place pour tous les jeunes ne se résume ni à un placement précaire sur le marché du travail, ni à un placement social dans des dispositifs « fléchés jeunes » sans insertion durable, ni à un strapontin en terme d’accès aux droits. » (5)

Ce troisième scénario part de quatre constats…

Premier constat, l’économie sans le social est inhumaine et le social sans l’économie est exsangue. Economie et social sont donc indissociables. Ne traiter l’insertion que sous son volet économique, d’une part, correspondrait à une instrumentalisation de l’insertion et, par là, de ses usagers, d’autre part reviendrait de façon absurde à nier la réalité de difficultés sociales, à la fois causes et effets, pour une large frange des usagers. Ne traiter l’insertion que sous son volet social serait tout aussi irresponsable : il n’y a pas d’autonomie sociale sans indépendance économique.

Deuxième constat, pour de multiples raisons dont le manque de temps, les professionnels de l’insertion accusent fréquemment un déficit de réflexion sur leur métier et, s’ils sont convaincus de leur utilité, ils peinent à être convaincants. Un métier c’est un système explicite de valeurs, c’est-à-dire une déontologie, un corpus théorique stabilisé, robuste et transmissible, des bonnes pratiques et des méthodes partagées, un socle commun de formations, une organisation régulée par des instances propres et des pairs. On en est loin.

Troisième constat, il est urgent d’agir car la crise financière et économique n’en est qu’à ses débuts et très probablement va-t-on observer un infléchissement drastique des subventions publiques. Dans une économie plus ou moins dynamique, sans même parler des trente glorieuses, on peut concevoir un Etat restant social qui se préoccupe éthiquement de réintégrer dans le circuit économique les laissés-pour-compte. Mais, dès lors que cette économie est structurellement défaillante et que des choix radicaux ne sont pas faits pour changer un modèle fondé sur une croissance infinie (absurdité, soit dit en passant, dans un monde fini), il faut s’attendre au pire… par exemple, comme cela s’observe aujourd’hui, une logique de clivage en désignant comme coupables, paresseux ou profiteurs les éclopés de la vie ; par exemple, la dérive d’un Etat social vers un Etat pénal ; par exemple, la relégation d’une frange de la population, considérée comme trop difficilement – comprenons trop coûteusement – insérable, dans une zone périphérique de relégation. Après tout, une allocation de survie, une bonne addiction à TF1 ou M6 et un peu de rêve avec l’Euromillions pourraient suffire.

Quatrième constat, la qualité de l’accompagnement ne peut être bradée. Plus qu’une simple originalité, l’insertion repose sur cet accompagnement qui constitue l’essence de son travail d’insertion. Avec toutefois une précision… de taille : la focalisation sur l’accompagnement ne doit pas faire oublier que la finalité de celui-ci est qu’il s’interrompe. Autrement dit, il n’est pas pertinent de démultiplier des raffinements méthodologiques de l’accompagnement si ceux-ci ne servent pas la visée qui est l’intégration. Ainsi, on peut s’interroger sur ce discours métastasé de l’accompagnement : ne dissimule-t-il pas une difficulté à révéler les réelles valeurs ajoutées du travail d’insertion ?

Ces quatre constats posés, quelles sont les orientations concrètes, opérationnelles… et urgentes à mettre en œuvre ? En voici trois précédées d’une précaution.

La précaution est celle de se faire comprendre et, pour convaincre, de s’appuyer sur le référentiel de l’interlocuteur, les pouvoirs publics. Il existe des tonnes de rapports officiels inexploités d’instances européennes ou nationales qui fournissent des argumentaires solides issus non pas des structures d’insertion mais des institutions. S’appuyer sur la Commission européenne, l’OCDE, l’IGAS, l’IGF, etc. est beaucoup plus convaincant que se fonder sur ses seules convictions… que l’interlocuteur n’est pas obligé de partager. Ceci implique un important travail de veille puis de partage entre les acteurs pour construire des argumentaires robustes et partagés. C’est la base du travail en réseau : coopérer, l’intelligence partagée.

Première orientation, revisiter les fondamentaux car il n’y a pas de rameaux sans racines. Ainsi, est-on certain d’avoir tous la même conception de ce qu’est l’insertion ? S’accorder sur le sens et sur un sens, ne pas confondre processus – l’insertion – et finalité – l’intégration – est une condition point de passage obligé dès lors qu’on travaille en réseau : parler le même langage, disposer d’une « culture commune », relier les connaissances…

Deuxième orientation, tout aussi clairement définir le socle de l’offre de services qui doit prendre en compte les fondamentaux et les contraintes, y compris financières. On observe en effet une fâcheuse tendance des pouvoirs publics, en particulier de l’Etat, à corréler la diminution des subventions, au mieux des moyens constants, à une augmentation des tâches dont, singulièrement, celles du back-office, de l’administratif… Or une structure d’insertion n’est pas Atlas ployant en portant le monde sur ses épaules. Accepter de tout faire sans en avoir les moyens c’est mettre en place les conditions d’un travail bradé où la qualité de l’accompagnement, quoiqu’on en dise, appartiendra plus à un registre incantatoire qu’effectif.

Troisième orientation, cette offre de service doit être conçue dans une logique de système ouvert sur son environnement, non exclusivement mais particulièrement économique, puisque par définition l’insertion ne peut être qu’une transition. Cela pose la question d’une démarche proactive en direction du monde économique, d’une part impliquant en amont de multiples acteurs tels que les partenaires sociaux, les chefs d’entreprise et les organisations professionnelles, d’autre part constituant un réseau d’entreprises non limité à celles rencontrées au gré de la clause sociale. Bien évidemment, cette ouverture volontariste vers le monde économique, probablement en privilégiant les PME, ne peut se concevoir de façon dispersée mais nécessite un travail coordonné entre les structures d’insertion, voire peut s’appuyer sur une équipe dédiée et mutualisée avec d’autres réseaux du secteur de l’insertion et de la politique de l’emploi. Elle pourrait s’inspirer d’une thématique qui, aujourd’hui, se développe rapidement au sujet de laquelle on peut s’étonner que le secteur de l’insertion ne soit pas plus présent : la responsabilité sociale ou sociétale de l’entreprise (RSE).

Quatrième orientation, définir son propre référentiel d’évaluation qui découlera de la définition stabilisée de ce qui est visé et réalisé.

La conception puis l’utilisation d’un tel référentiel vise la démonstration des valeurs ajoutées du travail d’insertion, à savoir :

– Des valeurs ajoutées directes individuelles, celles qui concernent les salariés en insertion ;

– Des valeurs ajoutées directes collectives, celles qui concernent les entreprises, le territoire, les pouvoirs publics ;

– Enfin des valeurs ajoutées indirectes organisationnelles, c’est-à-dire la démonstration que la structure est correctement organisée, ce qui constitue un gage de qualité et doit à terme favoriser de nouvelles valeurs ajoutées, elles directes ; l’ensemble de ces valeurs ajoutées indirectes organisationnelles est appelé « assurance de la qualité ».

Ré-enchanter l’insertion.

Il est d’usage de conclure positivement. On peut le faire sans pour autant travestir la réalité. Cette réalité, constatons-le, n’est pas aujourd’hui la plus heureuse en particulier parce que la crise économique, qui est aussi une crise sociétale, produit des crispations, des logiques de clivage et de désignation, pour ne pas dire de stigmatisation. D’autre part, bien malin qui peut dire ce que sera demain : on constate chaque jour le fonctionnement chaotique d’institutions – et même de pays – sensées pourtant être plus solides que ne peuvent l’être des petites structures locales. Nous ne sommes certains que d’une seule chose, l’incertitude de l’avenir. C’est probablement le moment, plus que jamais, de s’arrimer à nos valeurs.

Si, dans une course à l’urgence, beaucoup s’en tiennent à l’écume, les intervenants sociaux de l’insertion ne doivent pas sacrifier l’essentiel à l’urgence, car ils en oublieraient l’urgence de l’essentiel. L’essentiel, de ce que j’en sais, est là, avec un actif et des projets. Le reste n’est qu’organisation pour rendre lisible, transmissible et opérationnel cet essentiel. Il faut ré-enchanter l’insertion.

(1) Pascal Hintermeyer, « Les métaphores du social », Actions et recherches sociales n° 3, Erès, 1982, p. 13.

(2) « La question sociale apparaît donc d’abord comme constat d’un déficit de la réalité sociale par rapport à l’imaginaire politique de la République. Déficit générateur de désenchantement et de crainte : désenchantement de ceux qui attendaient de cette extension de la souveraineté politique une modification conséquente et immédiate de leur condition civile ; crainte, et même panique, de ceux qui redoutaient que ce pouvoir par le peuple ne servit à instaurer le pouvoir du peuple de paris sur le reste de la nation. » Jacques Donzelot, L’invention du social, Seuil, 1994, pp. 33-34.

(3) Lire à ce propos Jacques Généreux, La dissociété, 2007, Seuil.

(4) Philippe Labbé, « Les sept fantasmes de la politique de l’emploi », Le Monde, 10 mai 2006, et sur ce blog « Efficacité et performance »,15 novembre 2011.

(5) Christine Beguinot in ANDML, Insertion et emploi durable ? Réunion nationale 14 décembre 2006.

Daniel à l’édifice…

Publié: novembre 22, 2011 dans Insertion/missions locales

Voici une contribution qui mérite (très largement) qu’on lui accorde quelques minutes. Elle provient de Daniel qui apporte sa pierre – sa première, me semble-t-il, sur ce blog – à l’édifice de « Efficacité et performance ». Je vous invite/incite à le lire. Juste les premières lignes et puis c’est ici

Daniel. « Je ne suis devenu conseiller qu’au terme d’une longue décantation. Pour autant, le leitmotiv qui a guidé mes choix, qu’ils soient universitaires ou professionnels (que cela soit jusqu’en doctorat de Sociologie, lors de mes formations additives en philosophie et en communication, lors de mes expériences en communication corporate et politique ou en ingénierie culturelle), est de fuir ces métiers manipulateurs de symboles et de chiffres qui marquent une dangereuse fuite en avant dans l’abstraction et dans l’irresponsabilité.
Avec ce métier de conseiller, j’ai réellement le sentiment de me réaliser dans l’agir humain, d’être en prise directe avec le monde en rencontrant l’Autre. C’est une grande satisfaction… »