Archives de septembre, 2010

Enfin, c’est une opinion.

Publié: septembre 24, 2010 dans Insertion/missions locales

La citation du jour.

« Les identités sont des sources de sens pour les acteurs eux-mêmes et par eux-mêmes, elles sont construites par « personnalisation ». Même si elles peuvent provenir des institutions dominantes, elles ne deviennent des identités que lorsque (et si) des acteurs sociaux les intériorisent et construisent leur propre sens autour de cette intériorisation. » Manuel Castells, Le pouvoir de l’identité. L’ère de l’information (vol. 2, 1999, Fayard, p. 17).

Opiniâtre opinion : pour Parcours 3.

Une contribution de Pierre faisant suite à celle de François, «  Sentinelle » dans l’article « Un jour… parmi d’autres ». Attention ! Comme d’habitude, c’est le style de Pierre aussi inimitable que, sans aucune condescendance, parfois difficile à suivre en ouvrant le tiroir du tiroir du tiroir du buffet gigogne… Ceci étant dit, c’est démonstratif et convainquant. Enfin, c’est une opinion.

Pierre. « Des parcours sans Parcours et des insertions sans connexion. »

Comme c’est facile, je vais me laisser tenter par Esope et dire que P 3 est « la meilleure et la pire des choses ». Oui, je sais comparer P3 à une langue reste osé, mais on parle bien de langage informatique.

Alors comme ça et pour François, « S’il y a bien un outil florissant qui ne sert ni à évaluer les parcours des jeunes, ni d’aide à la décision pour les conseillers, ni de performance dans les pratiques d’accompagnement, c’est bien le logiciel phare des Misions Locales « Parcours ». C’est un outil de gestion qui ne sert qu’à justifier des crédits alloués au regard des flux de jeunes accueillis. » ! La messe est dite et, donc, mon serment et le style qu’il faut parfois suivre, comme le dirait de manière quelque peu condescendante le propriétaire des lieux, ne vont certainement servir qu’à m’auto-persuader du bienfondé d’un tel outil et peuvent être ramenés dans le pré quelques utilisateurs égarés.

Trois exemples et un enterrement.

Once upon a time in the South : 3 parcours de jeunes, Pierre, Paul et Marc, accompagnés par une ML. Le premier écrit aux plus hautes sphères de l’Etat pour se plaindre du manque de professionnalisme de l’équipe de la ML qui « ne fait rien pour lui ». Et, de Matignon au sous préfet d’arrondissement en passant par notre ministre de tutelle et le député maire de la circonscription, il nous est demandé de détailler les actions que nous avons mises en place pour amener ce jeune à une « insertion durable ». Cliquez n’est pas jouer : en quatre ans d’accompagnement, 71 actualités (contacts avec le jeune par courrier par téléphone ou de visu), 33 entretiens et 18 mises en relations vers une solution d’insertion (formation, contrat en alternance, contrat aidé). Je laisse au lecteur cauteleux le classement de ce cas dans les trois catégories de François : évaluer les parcours des jeunes, aider à la décision pour les conseillers, performer dans les pratiques d’accompagnement…

Le second, celui de Marc, ni saint ni évangéliste, juste jeune catégorisé « demandeur d’emploi non inscrit » qui en plus d’être demandeur est aussi rechercheur emploi. Nous sommes contacté par un employeur lui aussi rechercheur d’un jeune avec expérience avérée, avec une formation de boulanger et titulaire d’une attestation de « Premiers secours en équipe niveau 1 » et, cerise sur le gâteau, habitant chez ses parents et dont les parents pouvaient se porter garants. Une classique des employeurs friands de «  cabris à trois oreilles », déclinaison insulaire du mouton cinq pattes continental {PL : Pierre marche la tête en bas, sur un caillou surnageant de l’Océan indien dans l’hémisphère sud ; d’où les cabris}. Je vous passe la procédure de recherche liée à notre « SI », mais sachez que nous avons pu mettre Marc et relation avec l’employeur.

Le dernier, enfant de la DRASS placé en foyer, avec le parcours que l’on imagine et qui se retrouve accompagné par la ML dès ses 16 ans. A 19 ans, il met fin à ses souffrances. Une enquête est ouverte par la même DRASS pour chercher le chainon qui a fait que ce jeune soit passé à l’acte. Arrive le tour de la ML. En fouillant dans notre « système d’information », nous retrouvons que pour ce jeune, nous lui avons « prodigué » à quatre reprises ces derniers mois une « proposition » – désolé, c’est le langage P3 – ou encore pire et plus commercialement appelée « offre de services » intitulée « Écoute active ». Derrière ce vernaculaire de Parcours 3 se cache un service dispensé par un professionnel de l’insertion et défini comme tel : « Posture professionnelle adoptée par un conseiller quand un jeune débordé par une situation complexe et/ou un isolement social, vient rencontrer son conseiller pour rompre son isolement et pour parler. Technique d’entretien basée sur l’écoute, la relation d’aide et l’empathie ».

Ces trois cas sont certainement trouvables dans toutes les bases de données des ML de France et de Bretagne et ils donnent corps et vie à Parcours 3.

Reste maintenant le coté obscur de la force aux mains de certains Palpatine qu’ils soient directeurs du travail ou de mission locale ou d’autres Dark Vador qui ne veulent pas qu’une seule tête dépasse et qui veulent transformer les missions locales en mission régionale. Ce n’est pas contre Parcours 3 qu’il faut se battre mais contre sa gouvernance. Régionaliser ou, pire, nationaliser Parcours 3 c’est vouloir faire une flammenküche basque, une bouillabaisse bourguignonne, un aligot normand ou un carry breton. Les utilisateurs de Parcours 3 doivent être les artificiers de l’évolution de ce logiciel et non les cibles… le cas échéant Parcours 3 mutera en DUO 3 (logiciel de Paul emploi) ! »

P.L. Il est des jours bleus et heureux (« bleureux » ?) où le seul effort pour ce blog est d’inclure le travail des autres. Tout compte fait, le bébé du capitalisme n’est pas à jeter avec l’eau du bain du néolibéralisme : faire travailler les autres, c’est finalement la recette du bonheur. Enfin, c’est une opinion.

Protocole. Ouf !

Le rapport de l’IGF (1), d’une certaine façon, tombe bien : comment diminuer les subventions – cf. la note d’orientation budgétaire 2010-2012 – à des structures créditées pour leur action et, encore plus, pour leur efficience ? Aux dernières nouvelles, entre le réseau Candide et l’Etat Cunégonde, « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes » et l’on ne parle plus des sujets qui fâchent. Formulé autrement, pas de diminution des subventions pour le financement de l’activité principale. Et, donc, les signatures des collectivités au bas du Protocole à J – 5 jours, week-end inclus. Ouf ! (2)

Bon, il n’est pas certain que, pour le CNML et au regard des problèmes de « gouvernance », ce rapport soit exactement ce qui était souhaité. Par contre, l’UNML est créditée avec cette préconisation « d’une meilleure représentativité des missions locales » au CNML, les présidents étant « nommés pour moitié par décret et pour l’autre moitié par ou au titre de l’UNML. » Reste toutefois que l’UNML est jugée « peu claire » : des marges de progrès donc… et l’on voit assez aisément où elles pourraient commencer à être conquises. Sans trop de difficulté. Enfin, c’est une opinion.

Concours.

On se souvient que, dans ce même rapport de l’IGF, il est proposé d’étudier le changement de nom des missions locales. Ca n’a évidemment pas tardé : une première contribution de Denis : « On peut lancer un concours pour le futur nom des missions locales ! Chouette ! Non, chouette n’est pas le nom que je propose… Voici mes propositions :

– Bienvenue à pioupiouland  (ça, c’est uniquement pour faire plaisir à Philippe)

– Djeun’s-namik  (pour faire dynamique …)

– Emplois Jeunes (pour les souvenirs !) (3)

– Pôle Jeunes Emploi (non, je ne l’ai pas écrit, on m’a forcé, je vous le jure !!!) »

On lance un concours ? Personnellement, la nécessité d’un nom commun ne me semble pas ou en tout cas moins s’imposer dès lors que chaque structure est identifiée avec un même visuel. Ainsi, par exemple, Innovam – dont il a été question ici avec la publication de leur chouette Ca se passe près de chez vous – c’est bien, d’autant plus que cela rappelle ce « devoir » d’innovation quelque peu (dé)laissé de côté, entre l’enclume des CIVIS et le marteau des PPAE, dans beaucoup de missions locales. Enfin, c’est une opinion.

(1) Dès sa publication, commentaire à deux voix avec l’ami Michel (Abhervé). C’est co-décidé.

(2) Analyse et commentaire sous peu, une huitaine. Starting block.

(3) Pour le souvenir également, Espace Jeunes…

Tout frais.

En juillet, l’Inspection générale des finances avait remis son rapport sur les missions locales aux ministères en charge du Budget et de l’Emploi. Peu de choses avaient filtré, tout au plus savait-on que le réseau s’en sortait assez bien. Ouf ! L’excellente source qu’est l’Agence Emploi Formation, a réussi à mettre la main sur ce rapport et vient de publier une dépêche (n° 137830 du 22 septembre, tout frais) titrant « Insertion des jeunes : l’efficacité du réseau des missions locales reconnue mais sa gouvernance doit être rénovée ». En substance…

Couverture.

En termes de réalisations, l’IGF « reconnaît aux missions locales des taux de couverture de la population jeune « élevés » ». Il n’est pas précisé ce que sont ces « taux de couverture » mais, en principe, on peut mobiliser trois indicateurs : le taux proprement dit de couverture, le taux de renouvellement et le taux de pénétration.

Le taux de couverture est le rapport entre le nombre de premiers accueils de la mission locale et la DEFM jeune. En 2009, il était de 75,3% pour la France entière.

Le taux de renouvellement est le rapport entre le nombre de 1ers accueils et le nombre de jeunes suivis (une actualité au moins dans l’année). Il permet d’apprécier la dynamique de la mission locale dont les usagers se renouvellent régulièrement c’est un indicateur sensible aux caractéristiques sociologiques et culturelles des territoires, en particulier le fait que la population jeune soit plus ou moins sédentaire ou au contraire mobile. Toujours en 2009 et pour toute la France, le taux de renouvellement était de 40,0%.

Le taux de pénétration est le rapport entre le nombre de jeunes suivis de la mission locale et la population DE jeunes. Compte tenu que les suivis durent plusieurs mois ou années (stock), il est logique que leur nombre soit supérieur à celui des DE jeunes dont une très grande partie, DELD exceptés, se renouvellent (flux). En 2009, le taux de pénétration national atteignait 188,3%.

A vos calculettes !

Peuvent mieux faire mais pas chères…

En termes de résultats, « Sans résoudre la question du chômage des jeunes, {le modèle des missions locales} produit des résultats qui témoignent d’un réel potentiel pour des coûts inférieurs à ceux des dispositifs comparables. » On le savait, cela avait déjà été dit et répété… mais c’est encore mieux quand cela vient de l’Inspection générales des… finances !

– Côté accès à l’emploi, c’est à dire « efficacité » si l’on raisonne évaluation… « de même, si le taux d’accès à l’emploi des jeunes suivis par les misions locales est qualifié de « faible » (28 % en moyenne), l’IGF souligne qu’il est « comparable aux performances des autres dispositifs d’accompagnement des jeunes en difficulté d’insertion (contrat d’autonomie : 22 %, Centres Défense Deuxième Chance : 14 %, Ecoles de la Deuxième Chance : 19 %). »

– Côté coûts,  c’est-à-dire « efficience » si l’on raisonne évaluation… « Les coûts des missions locales sont moins élevés que ceux d’opérateurs comparables ». Ainsi, le coût moyen par jeune suivi en mission locale est de 417 euros en 2008, alors que dans le cadre du contrat d’autonomie, ce coût est de l’ordre de 1 860 euros, hors allocation d’autonomie versée au jeune (1 800 euros) et aides matérielles spécifiques. Pour ce qui est des centres Défense deuxième chance et des écoles de la deuxième chance, l’IGF souligne que ces dispositifs « reposent par principe sur des taux d’encadrement élevés qui en font des dispositifs coûteux : plus de 30 000 euros par jeune (hors allocation) pour les premiers, plus de 7 000 euros par jeune pour les deuxièmes ».

Originales. Le pompon.

En termes d’effectivité, c’est à dire méthode de travail toujours si l’on raisonne évaluation, on décroche le pompon puisque « les performances des missions locales « tiennent au caractère doublement intégrateur qui fait leur originalité ». Les structures d’accompagnement des jeunes sont présentées en tant qu’ « intégrateur de moyens », du fait de leur cofinancement par l’État et les collectivités locales, et « intégrateur de services », de par leur objectif d’accompagnement global des jeunes (emploi, formation, logement, santé, mobilité, culture, sport) (1). L’inspection générale note que « la force de ce modèle repose largement sur l’autonomie des structures », ce qui induit en contrepartie le risque de voir le réseau couvert par une « offre inégale ». D’où la nécessité de construire un « réseau efficace ». Moins à proprement parler d’efficacité, c’est de cohérence interne dont il faudrait parler : plus le fonctionnement est réticulaire, se fondant sur des entités à la fois autonomes et co-impliquées, plus il faut stabiliser les règles du jeu, le vocabulaire. Qu’est-ce qui, dans les flux de ce réseau, est stabilisé, transmissible, partageable, communicable ?

Sujet sensible n°1. Gouvernance.

Ici, le doigt se pose où ça fait mal. « L’IGF considère en effet que si le réseau des missions locales est structuré (autour d’une convention collective nationale, du protocole des missions locales, de la présence d’associations régionales des missions locales…), sa consolidation est « indispensable ». En effet, tant la CCN, signée en 2001, que le protocole, qui date de 2005, sont jugés « en partie obsolètes ». S’agissant de cette obsolescence, précisions toutefois que, pour la CCN, un rapport a été remis il y a un an (Diagnostic RH, prospective emplois métiers, compétences formations, et préconisations, Circé Consultants et Groupe Amnyos) et, pour le Protocole, un nouveau est en cours de (difficile) accouchement.

Pour l’IGF, la gouvernance nationale du réseau des missions locales, est « essentiellement assurée par la DGEFP, le CNML et l’UNML. Cette dernière  – l’Union nationale des missions locales – est jugée « peu claire »… je renvois le lecteur au rêve « Emelles » de l’article « Un jour parmi d’autres » (20 septembre). Mais « ce sont principalement les deux premières institutions qui sont montrées du doigt par l’IGF : la DGEFP car la MIJ (mission pour l’insertion des jeunes), son service en charge de la définition de la politique de l’État en direction des missions locales, « reste insuffisamment active dans l’animation interministérielle de cette politique ». Cette mission relève en pratique du CNML, mais le Conseil national « ne dispose pas des moyens nécessaires à cette mission ». La représentativité de ce dernier est d’ailleurs mise en question du fait de sa composition définie par décret. »

Propositions…

L’IGF formule vingt-cinq propositions destinées à « améliorer la performance du dispositif » des missions locales et à atteindre trois objectifs principaux : « Renforcer le potentiel fédérateur des missions locales tout en consolidant leur orientation vers l’emploi, développer des incitations à la performance et dynamiser le réseau. » L’inspection générale propose également de « préserver l’autonomie des missions locales vis-à-vis de l’État, des collectivités locales et de Pôle emploi ». Une proposition jugée « fondamentale » par l’IGF pour « préserver le modèle original des missions locales, qui a fait la preuve de son potentiel fédérateur ». « Des aménagements sont cependant nécessaires pour consolider » ce modèle, note le rapport. Il faut en particulier que les missions locales aient des relations financières « particulièrement claires » avec toutes les collectivités. »

Sujet sensible n°2. L’emploi, l’emploi, l’emploi…

Parmi ces propositions, on notera la « réorientation de l’offre de service vers l’emploi ». Ainsi, « les analyses menées par l’IGF « montrent que les performances des missions locales en termes d’accès à l’emploi sont meilleures lorsque leur offre de service est orientée vers l’emploi et qu’elles s’impliquent dans la prospection d’offres auprès des employeurs ». La mission précise que, « tout en maintenant la pratique de l’accompagnement global des jeunes, il faut conforter l’orientation des missions locales en direction de l’emploi, qui est un facteur de performance ». Pour cela, il est recommandé de « structurer clairement » l’activité de prospection d’offres d’emploi auprès des employeurs car il est nécessaire « d’en préciser les objectifs pour lui allouer des moyens appropriés, tout en garantissant la coordination des missions locales avec Pôle emploi dans ce domaine d’intervention récent ». Il semble évident que, dès lors qu’une mission locale s’organise, par exemple avec une équipe emploi dédiée, ses résultats dans ce champ seront meilleurs. Il semble tout aussi évident que ce travail doit être conçu selon une logique territoriale – j’ai avancé le concept de « Pacte territorial pour l’emploi et l’insertion » – avec les autres acteurs en place, dont Pôle emploi mais également les Maisons de l’Emploi – non citées dans le résumé AEF de ce rapport – lorsqu’elles existent. Il semble par contre moins évident de tenir ces deux bouts, réorientation vers l’emploi et approche globale… pas impossible mais certainement sensible et « à manier avec précaution » à défaut de consommer avec modération : on est là, typiquement, dans une « dialogique » – articulation de deux notions à la fois complémentaires et antagonistes… sur laquelle une « doctrine » étayée du réseau ne serait pas superfétatoire. Ceci concerne par exemple – le débat est dense dans plusieurs missions locales – la question des expertises (axes 3, 4 et 5 de la CPO) et de leur lien et compatibilité avec la polyvalence (fondée sur l’approche globale). Plus en amont – mais ce serait à ce moment une réelle vision anticipatrice de GPEC – est posée la question de la formation initiale des CIP, autoadministrée ou du moins contrôlée, mix d’IRTS et de Sup de Co… Enfin bref, il y a du grain à moudre.

Sujet sensible n°3. Algorithme.

En complément à cette orientation d’une partie de l’activité des missions locales vers l’emploi, « l’IGS recommande d’« intensifier l’utilisation » des CPO (conventions pluriannuelles d’objectifs), qui contractualisent les relations (objectifs et moyens) entre les missions locales et l’État. L’inspection générale propose notamment de consolider toutes les CPO sur une base nationale pour permettre à la DGEFP d’être en capacité de faire évoluer le dispositif. La principale proposition de l’IGF par rapport aux CPO est toutefois de « moduler 5 % des financements en fonction des résultats » des missions locales. » Après tout, pourquoi pas… sauf que on est bien ici dans l’évaluation des résultats et que, pour la énième fois, il faut rappeler qu’on ne peut raisonner toutes choses étant égales par ailleurs : les résultats d’une mission locale en zone économique atone ne seront évidemment pas les mêmes que celle d’une mission locale bénéficiant d’un bassin d’emploi dynamique. Ceci renvoie donc à la corrélation entre les indicateurs de contexte (environnement) et de ressources (moyens disponibles). Or, à ce jour, aucun modèle n’a été conçu permettant de calculer cette corrélation, autrement dit on ne dispose pas des modalités de calcul des facteurs, traduits en indices, de pondération : les données de contexte, parfois fournies par les SEPES, parfois par les missions locales lorsqu’elles ont réalisé leur diagnostic territorial socioéconomique, sont exposées au verso de la première page de la CPO puis laissées de côté ou vaguement, pifométriquement, prises en compte pour le volet des résultats. « Voir, observer, mesurer, modéliser, mesurer encore, modéliser à nouveau est une démarche de clarté qui dans le foisonnement du réel met le peu d’ordre dont nous sommes capables. » (1)

Par ailleurs, on peut regretter qu’au chapitre de la CPO ne soit pas recommandée une CPO interinstitutionnelle… a fortiori puisqu’il préconise « des relations financières « particulièrement claires » avec toutes les collectivités. »

Sujet sensible n°4. Le Mecanno institutionnel.

Sous le titre « Rénover la structure institutionnelle », l’IGF suggère de rénover l’architecture institutionnelle du réseau des missions locales en établissant une « distinction claire entre les dimensions stratégiques (dialogue entre collectivités publiques, synthèse interministérielle de la position de l’État, représentation des missions locales) et dimensions techniques (administration de Parcours 3, mutualisation des bonnes pratiques) de la gouvernance du réseau ». Dans ce cadre, le rapport propose de « renforcer la MIJ afin de consolider son rôle de chef de file interministériel de la DGEFP en veillant à intégrer à la politique de l’emploi les autres problématiques de la jeunesse ».

« Pour sa part, le CNML se verrait « recentré sur une fonction d’orientation stratégique en revoyant sa composition dans le sens d’une meilleure représentativité des missions locales ». Les collectivités locales et l’État conserveraient neuf représentants chacun, tandis que le nombre de présidents de missions locales serait ramené de 38 à 18. Ces derniers seraient nommés pour moitié par décret et pour l’autre moitié par ou au titre de l’UNML. » Il restera à étudier, sur la base du rapport complet, ce que l’IGF appelle « les dimensions techniques de la gouvernance du réseau » et qui, loin de là, ne se résument pas à l’administration de P3 et à la mutualisation des bonnes pratiques : on pense à la formation, à la R&D, etc.

Changer de perspective.

Ajoutons à cette thématique de la gouvernance que l’on pourrait être tenté de ne traiter que d’un seul point de vue institutionnel… alors que l’esprit des missions locales souffle (en théorie) dans un autre sens, la proposition de Régis : partir des jeunes.

Régis : « Un long article dont je ne reprendrai qu’un élément, la participation des jeunes. Elle m’apparaît de plus en plus comme essentielle, même avec toutes les difficultés que pose sa mise en oeuvre… mais j’irai plus loin et je pense que ce serait un facteur de développement, d’entraînement si cette participation était organisée au-delà de chaque mission locale, c’est à dire au niveau départemental, régional et national. La notion de réseau en serait aussi accrue autour des Présidents, des Directeurs et des jeunes… Mais c’est vrai que ce serait un facteur de mobilisation de cette jeunesse pour de grandes causes nationales ou en réaction aux politiques qui sont « conçues » pour elle. Mais n’est-ce-pas une véritable forme de citoyenneté ? »

Serpent de mer.

L’IGF propose également de « lancer le développement d’une marque par la protection de l’identité du réseau et l’adoption d’un visuel commun ». Une démarche qui pourrait être menée « tout en étudiant le changement de nom des missions locales ». Une nouvelle fois mais cette fois en évitant au lecteur de le rechercher, un extrait du même article cité d’il y a trois jours : « … cela faisait une trentaine d’années qu’il existait des émèlles et que leurs bien plus jeunes cousines, les emdéeuhs, avaient toutes le même logo, mais, bon, c’était un rêve. » Rassurons-nous : le prochain Protocole prévoit un « label graphique commun à l’ensemble du réseau ». S’il est signé.

(1) Les mêmes choses avaient été dites, par exemple dans le rapport annuel 2005 de l’IGAS, L’intervention sociale de proximité, qui plaidait « Pour une intervention globale centrée sur les personnes ».

(2) Pierre Léna, « Notre vision du monde : quelques réflexions pour l’éducation », (coordonné par) Edgar Morin, Relier les connaissances. Le défi du XXIè siècle, 1999, seuil, p. 45.

La citation du jour.

« … nous appelons réalisme l’absence de pensée et nous restons aveugles sur l’aveuglement de l’aplatissante pensée techno-économique qui guide nos politiques. » Edgar Morin, Pour et contre Marx, 2010, Temps Présent, p. 95.

(r)évolution d’Octobre ?

C’est dans Le Monde du 7 septembre une tribune de Bruno Pallier (Sciences Po Paris) et de Najat Vallaud-Belkacem (élue lyonnaise et secrétaire nationale du PS chargée des questions de société) et ça s’appelle « Il faut placer la solidarité entre les générations au coeur de la justice sociale ». Voici, parmi d’autres sujets, un thème qui mériterait d’être porté haut et débattu fort lors des journées nationales d’octobre dont on peut craindre que le contenu, avec ses multiples ateliers, risque de ne présenter un intérêt qui ne durera que le temps des échanges. J’en parle avec d’autant plus de liberté que je l’ai déjà exprimé. Il y a aujourd’hui, de façon patente et même aigüe, un problème de sens sur ce qui est fait dans les missions locales et constater que ce même problème affecte les partenaires n’est en rien une consolation. Ce sens n’est pas quelque chose d’abstrait auquel il faudrait sacrifier, une sorte de catharsis, mais il détermine le présent et l’avenir des structures, surtout de ce qu’elles feront pour la jeunesse. Sait-on aujourd’hui dans les missions locales si les missions clairement explicitées dans la Charte de 1990 sont toujours d’actualité ou si la CPO fait office de viatique suffisant ? La négociation en cours du Protocole 2010 – s’il est signé – n’apportera pas de réponses pour une raison très simple : il ne s’agit que d’un protocole. Ainsi, l’innovation est-elle toujours un devoir ou est-elle à classer au rayon des reliques et incantations ? Une mission locale est-elle toujours en charge de concevoir et d’animer une politique locale d’insertion pour les jeunes et, à ce titre dans la mesure où l’insertion concerne désormais la quasi totalité d’une génération, doit-elle s’investir – et comment – dans des politiques communales et intercommunales jeunesses ?  Quelles sont, dans ce cas, les compétences exigibles et comment les acquièrera-t-on (formation, mutualisation de bonnes pratiques…) ? Comment développer, essaimer les expérimentations de conseils ou comités consultatifs jeunes ? Passe-t-on de la consultation à la participation ? Avec les projets associatifs de structure, eux également en progression, qui correspondent à une logique de cohérence interne, peut-on voire doit-on promouvoir des pactes territoriaux pour l’emploi et l’insertion des jeunes, corollaires de cohérence externe ? A force d’accentuer la pression en termes d’objectifs de résultats couplés à des « gains de productivité », ne met-on pas en place les conditions pour que ce qui reste de l’engagement se transforme en abnégation puis en découragement ? Les missions locales doivent-elles toujours s’engager dans le développement économique local, jusqu’à être incluses – comme cela est écrit dans le Protocole 2005 – dans les schémas régionaux de développement économique (SRDE) ou cette activité ne doit-elle être que conçue à la marge ? Mille questions traversent les missions locales… Peut-être parviendront-elles à s’immiscer dans les débats d’octobre, le risque évident à la lecture du programme étant celui de la dispersion au moment où, plus que jamais, l’enjeu est de relier. Nous sommes aujourd’hui à une séquence de l’histoire des missions locales, entre un passé qui n’est pas mort et qui continue à vivre un peu dans le quotidien, beaucoup dans la mythologie, et un avenir qui ne parvient pas à naître parce qu’il ne s’extrait ni de sa mythologie, ni de l’enfermement pratique dans la logique de la commande publique. Et « l’abandon des grandes illusions ne doit pas se payer par l’illusion que l’on puisse se satisfaire d’un pragmatisme au jour le jour : il doit conduire à la formation d’un grand projet. » (1)

Bon, je me suis égaré. Je reviens à cet article du Monde

« Qui va payer la réforme des retraites ? La gauche et les syndicats l’ont martelé, et ils ont raison : les salariés modestes. La réforme est marquée du sceau de l’injustice sociale. Mais – on l’a moins entendu – elle est aussi injuste pour les jeunes générations. Elles vont payer trois fois. Cotiser plus, avec le recul de l’âge légal. Percevoir des retraites plus faibles, avec la montée en puissance des réformes Fillon et Balladur. Et, cerise sur le gâteau, le gouvernement siphonne les 34 milliards d’euros du Fonds de réserve des retraites qui leur étaient destinés : on prend ainsi aux actifs de demain pour donner aux retraités d’aujourd’hui…

{…} Il s’agirait d’un épiphénomène si cette iniquité entre générations était un cas isolé. Elle est au contraire une nouvelle manifestation de notre renoncement à investir dans l’avenir. Le gouvernement sacrifie les jeunes générations qui n’ont pas voté pour lui et les générations futures au profit des générations actuelles. Toutes les politiques publiques en témoignent, et la mascarade du RSA jeunes ne saurait masquer cet état de fait.

Retraite, dépendance, santé : la collectivité investit toutes ses marges de manoeuvre financières dans des réformes au profit des générations âgées. Sans sous-estimer l’importance de ces sujets, est-il vraiment sain que la réforme des retraites soit « la réforme majeure du quinquennat », comme l’a dit Eric Woerth ? La même semaine où le premier ministre confirmait que la réforme des retraites ne concernerait en rien les retraités actuels, y compris les plus aisés, le ministre de l’éducation diffusait une circulaire suggérant aux recteurs de réduire la scolarisation des enfants de 2 ans, d’augmenter le nombre d’élèves par classe, de mettre en oeuvre la suppression des intervenants en langues étrangères, etc.

Nous n’investissons plus dans les générations futures. Nous n’avons toujours pas démocratisé notre enseignement supérieur : à peine 30 % d’une classe d’âge sort diplômée de l’enseignement supérieur en France, contre plus de 50 % aux Etats-Unis, 80 % dans les pays les plus avancés – pays nordiques, Corée du Sud, Japon. Nous consacrons peu de financements à la recherche et au développement, à peine 2 % du PIB contre un objectif de 3 % prévu par l’Union européenne, plus de 3 % aux Etats-Unis, près de 4 % en Suède. Pire, l’effort éducatif global de la nation recule : 6,5 % du PIB en 2010, contre 7,5 % il y a dix ans – une baisse de près de 15 % !

La politique de l’emploi prend comme variable d’ajustement les moins de 30 ans. Face au chômage de masse, on a sacrifié les flux d’entrants pour préserver les stocks d’insiders. Résultat : un taux de chômage des jeunes exceptionnellement élevé (25 %), la multiplication des stages et des emplois précaires. Et une baisse des prétentions salariales : en moyenne, en 1975, les salariés de 50 ans gagnaient 15 % de plus que les salariés de 30 ans ; l’écart est aujourd’hui de 40 %. Depuis deux ans, ce sont d’abord les jeunes qui subissent les conséquences de la crise.

La politique du logement a aussi évincé les jeunes. L’immobilier a été capté par les générations âgées. 76 % des retraités sont propriétaires de leur logement. Par rapport à 1984, les jeunes d’aujourd’hui doivent travailler deux fois plus longtemps pour acheter ou louer la même surface dans le même quartier.

La politique fiscale est plus discrète mais encore plus inique : c’est une essoreuse à pouvoir d’achat pour les jeunes. Le quotient conjugal et le quotient familial sont des niches fiscales qui redistribuent 37 milliards d’euros par an des célibataires sans enfants (les jeunes, pour l’essentiel) vers les couples et les familles nombreuses. Le quotient familial organise une redistribution vers les familles les plus aisées. Lionel Jospin avait eu le courage de le plafonner. La déclaration par foyer fiscal (« quotient conjugal ») est une exception française : le passage à un paiement individualisé de l’impôt, comme partout ailleurs dans l’OCDE, redistribuerait 24 milliards d’euros par an vers les célibataires.

La dette publique achève de préempter l’avenir des jeunes, et donc de la société française dans son ensemble. 97 % du budget de l’Etat est consacré au fonctionnement. Autrement dit, la dette ne sert pas à préparer l’avenir mais à soutenir artificiellement le train de vie des générations actuelles. On a souvent dit que les générations futures paieraient. Ce n’est plus exact : le surendettement guette, on ne peut plus continuer cette cavalerie, ce sont donc les jeunes générations qui vont régler la facture : 1 700 milliards d’euros fin 2010, soit 27 000 euros par habitant.

On rétorque souvent que les inégalités générationnelles sont moins importantes que les inégalités sociales ou de genre. Sans doute. Mais cela ne justifie pas de les ignorer. D’autant plus qu’inégalités sociales, inégalités entre les sexes et inégalités entre les générations tendent à se confondre : le taux de pauvreté des hommes âgés de 60-69 ans était en 2007 de 8,3 % et de 8,8 % pour les femmes tandis qu’il est de 17,2 % chez les jeunes garçons de 18 à 24 ans et 19,7 % chez les jeunes filles. Notre société a fait de la jeune femme seule avec enfant la figure moderne du nouveau pauvre, avec, dans ces conditions, toutes les chances de le rester.

A la veille d’une réforme à la hussarde des retraites et à la hache du financement de la dépendance qui devrait être largement confié aux assurances privées, nous voulons réaffirmer la valeur et l’importance de la solidarité intergénérationnelle comme coeur de la solidarité nationale. On ne peut continuer à diviser ainsi la société, en opposant toujours les intérêts des uns à ceux des autres : il n’y aura ni réforme juste sur le plan social ni respect de l’intérêt général sans un nouvel esprit de justice entre les générations, car c’est tous ensemble, ou pas du tout, que nous construirons la France de demain.

Nous appelons donc à une rénovation copernicienne des politiques publiques. Avec comme priorité une politique d’investissement social dans les générations futures : petite enfance, éducation, université, politique active de premier emploi, fiscalité et politique sociale projeunes… Investir dans notre capital humain est un impératif humaniste plus encore qu’économique : c’est ainsi que le pays s’est reconstruit après la seconde guerre mondiale. Une société qui, tel Cronos, dévore ses enfants, est une société qui signe son déclin et sa perte. »

C’est dit.

(1) Edgar Morin, Ma Gauche, 2010, François Bourin éditeur, p. 52.

Nourriture. La citation du jour…

« Cependant, de même que l’homme ne se nourrit pas de pain, une société ne se nourrit pas que de gestion. » Edgar Morin (1)

Echelle. La comparaison du jour.

En 2008, les subventions de l’Etat pour les missions locales au titre de l’activité principale se sont élevées à 161,9 millions d’euros pour 1,2 million de jeunes en contact (2). Toujours en 2008, le même Etat a restitué 563 millions d’euros à 15 500 bénéficiaires au titre du bouclier fiscal. Soit plus de trois fois plus d’argent à soixante-dix-sept fois moins d’individus. (3) Ca n’a bien sûr rien à voir, carottes et navets on connaît la réfutation. N’empêche que, cette fois en 2009, 6% des bénéficiaires les plus fortunés se sont partagés 62,3% de l’enveloppe totale de ce bouclier fiscal empochant chacun en moyenne 362 126 euros. Soit trente années de SMIC, salaire maximum que peut espérer un jeune inséré en « emploi durable ». Pendant ce temps, il faut expliquer aux pioupious ce qu’ils savent – paupérisation de la jeunesse, diminution des subventions, etc. – voire envisager des actions de formation, conseillère en économie sociale et familiale à l’appui, pour apprendre aux jeunes comment ne pas dépenser plus que – aussi délicieuse perspective que terminologie – leur « reste à vivre ». Il est à espérer qu’ils ne savent pas ou du moins qu’ils oublient des comparaisons que les bons esprits jugeront inopportunes. Dans les années soixante-dix, les militants de l’éducation populaire animaient des formations d’ « entrainement mental » pour l’émancipation des classes dominées ; il faudrait désormais concevoir des formations d’ « amnésie sociale » pour les intervenants sociaux. Faute de quoi, à relier ce qui ne devrait pas l’être, à refuser la pensée disjonctive, l’intelligence avec le système risquerait de se dissoudre dans la révolte contre les conséquences de celui-ci.

Pauvreté. Le sondage du jour.

Une étude de l’Institut d’aménagement et d’urbanisme montre une baisse globale du sentiment d’insécurité en Ile-de-France de 2001 à 2009. Elle n’inclut donc pas les récents évènements, dont ce drame imbécile d’un adolescent du 14ème quasi assassiné par une bande… du 13ème. Evidemment, la haine s’invite dans le désert de l’altérité. Les 10 500 ménages interrogés se disent davantage préoccupés par la montée du chômage et de la pauvreté que par l’insécurité. Parions sur une évolution tendancielle… a fortiori si ce qui se passe outre-Atlantique est le prémisse de notre futur : « 43,7 millions d’individus vivent dans la pauvreté, soit 4 millions de plus qu’en 2008. » Le ghetto français dont parlait Eric Maurin (4), chacun barricadé chez soi, a de beaux jours.

Engagement. L’article du jour…

Signé par Philippe Askenazy (5), Thomas Coutrot, André Orléan et Henri Sterdyniak, c’est dans Le Monde du 16 septembre et ça s’appelle « Pourquoi nous sommes des économistes atterrés ». Il faut le lire (6)… preuve s’il en est que tous les économistes n’assènent pas des postulats auxquels il faudrait adhérer.

« La crise économique et financière qui a ébranlé le monde en 2008 n’a pas affaibli la domination des schémas de pensée qui orientent les politiques économiques depuis trente ans. Le pouvoir de la finance n’est pas remis en cause. En Europe, au contraire, les Etats, sous la pression des institutions européennes et internationales et des agences de notation, appliquent avec une vigueur renouvelée des programmes de réformes et d’ajustements structurels qui ont dans le passé montré leur capacité à accroître l’instabilité économique et les inégalités sociales.

Certes, les pouvoirs publics ont dû partout improviser des plans de relance keynésiens, et même parfois nationaliser temporairement des banques. Mais ils veulent refermer au plus vite cette parenthèse. Le logiciel « néolibéral » est toujours le seul présenté comme légitime, malgré ses échecs patents. Fondé sur un paradigme qui présuppose l’efficience des marchés notamment financiers, il prône de réduire les dépenses publiques, de privatiser les services publics, de flexibiliser le marché du travail, de libéraliser le commerce, les services financiers et les marchés de capitaux, d’accroître la concurrence en tout temps et en tout lieu…

L’Union européenne est prise dans un piège institutionnel. Les déficits publics ont explosé à cause de la crise financière. Mais pour les financer, les Etats se sont contraints à emprunter chèrement auprès d’institutions financières privées, qui obtiennent, elles, des liquidités à bas prix de la Banque centrale européenne (BCE). Les marchés ont donc la clé du financement des Etats.

Dans ce cadre, l’absence de garantie des dettes publiques par la BCE comme le manque de solidarité européen permettent le développement de la spéculation, d’autant que les agences de notation jouent à accentuer la défiance.

Pour rassurer les marchés, un Fonds de stabilisation de l’euro a été improvisé, mais surtout des plans drastiques et bien souvent aveugles de réduction des dépenses publiques ont été lancés à travers l’Europe. Les prestations sociales, des Pays-Bas au Portugal en passant par la France avec l’actuelle réforme des retraites, sont en voie d’être gravement amputées alors que se profile le spectre d’un chômage et d’une précarité persistants. Les fonctionnaires sont souvent touchés en priorité, y compris en France, où la hausse des cotisations retraite sera une baisse déguisée de leur salaire.

Mesures irresponsables.

Le nombre de fonctionnaires diminue partout, menaçant le bon fonctionnement des services publics (éducation, santé…). Ces mesures sont irresponsables d’un point de vue politique et social, et même au strict plan économique, puisqu’elles vont maintenir les pays européens dans la récession.

La construction européenne elle-même est menacée. L’économie devrait y être au service de la construction d’un continent démocratique, pacifié et uni. Au lieu de cela, une forme de dictature des marchés s’impose partout.

Face à la crise sociale et à l’impuissance du politique, les tensions xénophobes s’attisent, souvent instrumentalisées par des dirigeants sans scrupules.

Qu’on l’interprète comme le désir de « rassurer les marchés » de la part de gouvernants effrayés, ou bien comme un prétexte pour imposer des choix idéologiques, la soumission sans débat à cette dictature n’est pas acceptable. Un véritable débat démocratique sur les choix de politique économique doit donc être ouvert en France et en Europe.

En tant qu’économistes, nous sommes atterrés de voir que ces politiques sont toujours à l’ordre du jour et que leurs fondements théoriques ne sont pas publiquement remis en cause. D’autres choix doivent être discutés. La crise a mis à nu la fragilité des évidences répétées à satiété par les décideurs et leurs conseillers. Il faut interroger ces fausses évidences, mal fondées scientifiquement. Les économistes doivent donc assumer leurs responsabilités.

La plupart des « experts » qui interviennent dans le débat public le font pour rationaliser les politiques actuelles de soumission des politiques économiques aux exigences des marchés financiers. Mais, à l’instar de celles qui l’on précédée, cette grande crise doit provoquer une refondation de la pensée économique. Nombre de chercheurs commencent d’ailleurs à s’y atteler dans le monde.

Issus d’horizons théoriques très différents, nous avons souhaité favoriser l’expression publique des nombreux économistes qui ne se résignent pas à voir un schéma « néolibéral » réaffirmé et jugent qu’il faut changer le paradigme des politiques économiques en Europe. Nous avons rédigé un « Manifeste d’économistes atterrés ».

Nous espérons que notre initiative contribuera, avec d’autres, à vivifier la réflexion sur les alternatives aux politiques actuelles, qui menacent les fondements mêmes de l’idée européenne. »

Solidarité. L’appel du jour.

Une cinquantaine d’associations, dans le secteur social et médico-social, lancent un appel « Investir sur la solidarité ». Avec là aussi une pétition en ligne.  A la lecture de cet appel, on retrouvera me semble-t-il bien de brûlantes préoccupations partagées par celles et ceux qui sont mobilisés par l’insertion des jeunes : période de régression sociétale – les droits – et individuelle – le repli -, diktat économique, réduction des financements publics qui menacent les associations, délitement du lien et déconstruction du pacte républicain, etc. Ces constats très largement partagés devraient inviter – et plus : contraindre – à une mobilisation sur la base d’une ambition d’autant plus élevée et exigeante que la menace est patente. Deux tactiques communes nous conduisent à l’abime.

– Première tactique, le raisonnement disjonctif, c’est à dire ne raisonner et n’agir qu’à partir de son point de vue cloisonné : ce qui se passe dans le travail social ne concernerait qu’accessoirement, à la marge, ce qui se passe dans la politique d’insertion… Ce cloisonnement est une porte béante à l’effritement. Les unes après les autres, les structures et leurs organisations fonderont comme des sucres : ce qui se passe à l’APEC (voir plus loin) n’étant pas l’affaire des missions locales est le prélude de ce qui se passera pour ces dernières… qui ne sera l’affaire que d’elles seules. A cette tactique s’opposent la pensée systémique et complexe qui relie (7), et, plus spécifiquement dans la généalogie des missions locales, une valeur de l’éducation populaire : l’universalisme.

– Seconde tactique, diminuer ses exigences éthiques pour tenter de trouver un modus vivendi. C’est un choix dangereux car, paré des vertus de la modération et de la négociation, il sacrifie des principes moraux à des postulats économiques, il met sur le même plan morale et gestion, politique et technique, il sape – durablement, soyons-en assurés – une autre valeur de l’éducation populaire : l’engagement. « Vivre en intelligence avec le système » est une nécessité dès lors que l’on est inscrit dans celui-ci et que, a fortiori, on poursuit l’objectif d’y inscrire les laissés-pour-compte, les jeunes, les gens de peu, etc. Mais « en révolte contre ses conséquences » est à l’opposé d’une pensée moyenne… du latin médius qui a donné « médiocre ».

Lorsque l’universalisme ne sera qu’une idée de l’Histoire – à consulter sur wikipedia pour se souvenir de ce qu’il signifiait – et que l’engagement sera panthéonisé, il sera bien tard. Trop.

L’appel pour investir sur la solidarité.

« Les conséquences sociales et humaines de la crise économique ajoutées à celles de la crise de l’endettement public préoccupent au plus haut point les associations chargées de la mise en œuvre des principes de la solidarité. Elles constatent sur le terrain la montée des périls humains et sociaux.

A ces crises notre société répond plus que jamais par le repli sur soi. Par ailleurs, les politiques sociales paraissent toujours davantage subordonnées aux seuls objectifs économiques et, maintenant, aux seuls objectifs financiers.

Ce sont, inévitablement, les plus fragiles qui vont, les premiers, faire les frais de cette décadence de la solidarité (personnes handicapées, malades, personnes âgées, personnes en situation d’exclusion sociale et professionnelle…). Ce sont des droits fondamentaux de la personne qui disparaissent (droit à la santé, droit au travail, droit à une vie décente…).

Aujourd’hui, nos associations, qui s’efforcent de maintenir le lien social dans cette période troublée, sont mises en cause dans leurs missions, comme parfois dans leur existence, par de multiples décisions désordonnées de réduction des financements publics. Qu’elles émanent de l’État, des collectivités locales, ou encore des organismes de sécurité sociale, les décisions, auxquelles s’ajoutent des réformes financières lourdes de conséquences, comme celle de la tarification des Établissements sanitaires et médico-sociaux, ne paraissent  guidées par aucune cohérence, ni aucune autre logique d’ensemble que la réalisation d’économies.

Ainsi la solidarité devient actuellement la variable d’ajustement des politiques publiques. Cette solidarité, base de notre protection sociale, valeur fondamentale du pacte républicain, doit être défendue.

Elle est à la fois une nécessité immédiate, économique et humaine, et un investissement de long terme.

Nous, associations de solidarité qui représentons des millions de personnes (adhérents, bénévoles usagers, salariés de nos services et établissements), nous estimons qu’il est, plus que jamais, temps de reposer les bases d’une société dans laquelle la solidarité est partagée par tous.

Nous lançons donc un appel citoyen pour un avenir solidaire et une société activement respectueuse des droits fondamentaux de chacun.

Et l’avenir commence aujourd’hui ! »

Emèlles. Le rêve du jour.

Sommeil. Je ne me souviens plus précisément ce que je faisais à déambuler dans cette terra icognita – je sais, on devrait écrire ses rêves sitôt réveillé – sinon qu’il s’agissait de pioupious assez nombreux, peut-être douze mille, qu’on trouvait partout en France dans des (en pioupiou-lang) « émèlles » ; je suis incapable de vous dire ce qu’étaient ces « émèlles », hormis (si j’ai bien compris) des sortes de regroupements de vingt à cent pioupious avec chef pioupiou, sous-chef pioupiou, conseiller pioupiou, etc. C’était un peu compliqué parce que, si tous les pioupious nichaient dans des émelles, chacune de celles-ci était, paraît-il, si particulière (« émèlle lo-ca-le », fallait-il prononcer en insistant sur le second terme) que toutes ne parvenaient pas à avoir le même signe distinctif de reconnaissance. Cela semblera d’autant plus absurde que cela faisait une trentaine d’années qu’il existait des émèlles et que leurs bien plus jeunes cousines, les emdéeuhs, avaient toutes le même logo, mais, bon, c’était un rêve. Je me souviens aussi que ces émèlles aimaient se retrouver en évoquant leur matrice commune mythologique : leur texte fondateur qu’elles appelaient « Le Rapport », leur géniteur « BS », l’épopée militante… C’était peut-être une façon de compenser leur singularité lo-ca-le. De mémoire, un petit génie me susurrait à l’oreille durant mon rêve : « Mais non, pas du tout, elles {il parlait des émèlles, je crois} ont sacrifié le projet au programme ; alors c’est un peu dur et, faute d’assumer, elles entretiennent le feu sacré du mythe. » Entre nous je vous l’avoue, je n’y comprenais rien à ces histoires de programme, de projet, de feu, de mythe… Enfin, c’est la règle des rêves !

Mon rêve, d’ailleurs, ne concernait pas à proprement parler ces émèlles mais ce qui, sans doute, était leur capitale, de mémoire « Huénémelle ». A l’Huénémelle, il y avait des petits palais, quatre je crois, où les gens faisaient leurs commissions. Ils disaient qu’il fallait être prévoyant, conciliant, se former, faire évoluer leur constitution (la « cécéenne »), etc.

Dans ces  petits palais discutaient des membres de la noblesse, en principe grands timoniers d’une émèlle (mais certains en étaient dispensés, on ne sait pas pourquoi : anciens grands timoniers, personne ne leur demandait rien et ils restaient là… on raconte que dans un autre grand palais, le « céénémelle », c’était pareil), avec des représentants du tiers-état (« labase »). Sans doute cela ferraillait ferme et dans mon rêve ils appelaient cela, toujours en pioupiou-lang, « le paritarisme ». Je sais, c’est un drôle de mot mais n’oubliez pas que c’est toujours un rêve. Pour compliquer le tout, je crois qu’il y avait deux Huénémelle, la numéro 1 du paritarisme avec le tiers-état et la numéro 2 des grands timoniers entre eux comme employeurs de pioupious.

Comme toute noblesse, l’Huénémelle numéro 2 avait sa cour mais, à vrai dire, on ne savait pas trop ce qu’il s’y faisait. Tout au plus peut-on poser l’hypothèse que, comme dans le temps à Versailles, l’essentiel de l’activité d’une cour est de maintenir les positions de ceux qui la composent. La règle première des courtisans – socio-clercs, pourrait-on dire – est d’éliminer le risque de nouveaux entrants qui ne respecteraient pas les règles du jeu ; leur tactique, à défaut de stratégie, est l’intrigue ; leur leitmotiv face au changement est « il est urgent d’attendre ». Qui dit cour, dit côté et qui dit côté cour dit côté jardin, donc au fond de celui-ci, cabanon. Vous le savez bien, c’est comme cela que ça fonctionne dans les rêves, par analogie, en tirant une saucisse, puis deux jusqu’à être assis devant un étal de charcutier. Alors donc, un peu en périphérie du palais central, il y avait un cabanon que certains s’y réunissant avaient appelé d’un nom bizarre qui m’a échappé, mi-marque de margarine, mi-secte solaire. Même si vous n’êtes pas astrophysicien, vous avez sans doute déjà vu, dans 2001, Odyssée de l’espace ou un autre film de science-fiction, comment fonctionne un trou noir : il absorbe à toute allure la matière ; le trou noir, c’est le symbole de l’entropie, de la désorganisation. Et bien ce cabanon était un vrai trou noir : autant il absorbait beaucoup de matière (sonnante et trébuchante), ce qui faisait râler le tiers-état (labase), autant il restituait fort peu : en particulier, hormis quelques initiés se comptant sur les doigts de la main (il paraît que le nouveau grand timonier de l’Huénémelle lui-même n’y comprenait rien), personne ne pouvait dire qui se réunissait dans ce cabanon, pourquoi on l’avait construit, ce qu’on y faisait… Comme toujours lorsqu’on ne sait rien, les plus folles rumeurs couraient : par exemple, qu’un ancien chef pioupiou celte (Dupont ou un nom comme ça, très commun), très fin négociateur des clauses de rupture des contrats de travail, s’occupait bénévolement de l’entretien du cabanon… Bref, n’importe quoi !

Bien. Je ne sais pas si vous ressentez les mêmes choses lorsque vous rêvez mais, me concernant, lorsque que la charge émotionnelle est trop forte ou que le curseur d’absurdité titille le rouge, l’inconscient a besoin de créer des sortes d’oasis de bonheur, sortes de bouffées d’oxygène un peu comme celles que le plongeur en fin d’apnée revenant en surface aspire goulument avant de replonger dans les profondeurs et de circuler entre d’aussi gluantes qu’inquiétantes laminaires. De ces oasis, trois me reviennent en mémoire.

– Celle d’un autre cabanon un peu excentré de l’Huénémelle. On y était bien avec des chefs de pioupious qui réfléchissaient et, en quelque sorte, remplissaient cette fonction de recherche – développement sans laquelle une profession est condamnée à stagner, donc à se nécroser. Ah oui, à l’entrée de ce cabanon une pancarte : je me souviens de la première lettre, « a », et de la dernière, « l ». Sans plus.

– Celle d’un – sauf erreur – « Manifeste », sorte de beau texte avec du sens, de l’engagement, de l’expression volontaire… sauf que plus personne ne savait ce que l’on en faisait : obsolète ou d’actualité ? exit ou feed-back ?

– Enfin, moins qu’une oasis, une multitude de petites émèlles où vivaient et travaillaient des gens, où se concevaient au quotidien des solutions sociales, où l’on s’engageait, où l’on innovait.

Dans mon rêve, après m’être promené des années dans les allées et contre-allées de leur capitale, après avoir visité beaucoup de émèlles, après avoir longuement parlé avec les pioupious, après avoir proposé qu’on améliore le pioupiou-lang pour mieux se (faire) comprendre, j’arrivai un jour au seuil de ce cabanon ; je  poussai sa porte et, là, surprise, je vis… rien du tout : quelqu’un venait de me claquer la porte au nez.

Réveil. En fait de claquement, c’est mon radio-réveil qui s’était enclenché : « Les Conti reprennent le travail dans les conditions posées par la direction… Les entreprises du CAC 40 engrangent des bénéfices exceptionnels… Eric Woerth remet la légion d’honneur au plus généreux donateur du « Premier Cercle »… » Ouf, enfin la vraie vie ! Tout le reste n’était qu’un mauvais rêve, le cauchemar d’une profession qui ne parviendrait pas à l’être. J’aurais de toute évidence du me réveiller en cours. Comment imaginer en effet que les timoniers d’une profession se préoccupent comme d’une guigne de la R&D ? Qu’ils abandonnent à un cabanon – boîte ou trou noir étonnamment fréquenté la responsabilité d’un institut dont la proximité avec la branche garantirait, hormis pour des gestionnaires incapables, non seulement un équilibre mais un bénéfice financiers… a fortiori en s’ouvrant sur d’autres grands réseaux partenaires ? Que l’harmonisation par l’évaluation des formations initiales dispersées en région ne soit pas à l’ordre du jour ? Que la déontologie – un des critères qui permet de parler de profession et pas seulement d’emploi – ne soit pas un chantier urgent ?

Tout cela était trop énorme pour ne pas être un rêve, plus exactement un cauchemar. Me réveillant, je dois vous dire que ça m’a fait du bien de retrouver la vraie vie et une vraie branche professionnelle…

–  soucieuse de permettre sans tarder le saut qualitatif de l’emploi à la profession ;

– à l’écoute des salariés, par exemple en organisant, grâce aux TIC, une communication ascendante où chacun peut s’exprimer ;

– mutualisant les expérimentations et faisant vivre l’innovation comme un « devoir », comme cela est écrit dans la Charte de 1990, et non comme une option ; par exemple, en promouvant le domaine de la responsabilité sociétale de l’entreprise pour que leurs structures y conquièrent une place qu’elles laissent vacante, hormis sans doute quelques exceptions ; ou encore en concevant un référentiel qualité propre – une qualité « intelligente » ;

– s’assurant des compétences pointues pour analyser la féconde matière des quelques 300 dossiers d’expérimentations Hirsch dans lesquelles sont impliquées ses structures ;

– formant ses cadres pour qu’avec leurs personnels ils soient moins des courroies de transmission des commandes externes, hétéronomes, que des animateurs des dynamiques internes, autonomes ;

– préparant la mobilité interne et aussi externe en créant des formations supérieures, par exemple d’ingénieurs sociaux, et des partenariats avec des grands réseaux nationaux et amis ;

– construisant un corpus théorique, c’est à dire un vocabulaire commun, robuste, transmissible et partagé sans lequel la polyvalence issue de l’approche globale se réduit à savoir peu sur tout… ce qui n’est guère différent que savoir tout sur rien ;

– faisant vivre un institut qui rayonne par ses formations, complémentaires de celles des programmes régionaux et ouvertes aussi aux autres grands réseaux, ainsi que par une dynamique de recherche et développement… parce que, comme le disait Pasteur, « Le hasard ne favorise que les esprits préparés. » Ce qui, à l’inverse, signifie qu’il ne faut pas attendre une bonne récolte d’un champ qui n’a pas été labouré.

– permettant par la bonne gestion de cet institut de dégager des marges réutilisables pour l’appui à de petites structures moins dotées financièrement ;

– ayant intériorisée que c’est par la déviance et les déviants que les idées nouvelles arrivent et, subséquemment, attentive à ce qui se produit dans les marges tout autant que dans les convergences…

Enfin, j’en passe mais ce que j’en dis vous tous le savez. Reste que toute vérité ne serait pas bonne à dire.

Sentinelle. La contribution du jour.

C’est une contribution de François, que je ne connais pas. Il a pris sa plume avec une recommandation « Arrêtons de cogiter en rond. » C’est bien je trouve. A vous de voir.

« Bonjour.
Il m’arrive de parcourir vite fait, trop vite sans doute les écrits de ce blog. Il faut dire que j’ai un peu de mal à me replonger dans ces questions récurrentes sur l’évaluation des missions locales. Là dernièrement j’ai vu un titre « évaluation des trajectoires des jeunes ». A combien de réunions de travail ai-je participé autour de cette question d’élaboration d’un outil. Les montagnes ont le plus souvent accouché de souris. Par contre s’il y a bien un outil florissant qui ne sert ni à évaluer les parcours des jeunes, ni d’aide à la décision pour les conseillers, ni de performance dans les pratiques d’accompagnement (un jeune peu tourner en rond pendant des années sans être identifié), c’est bien le logiciel phare des Misions Locales « parcours ». C’est un outil de gestion qui ne sert qu’à justifier des crédits alloués au regard des flux de jeunes accueillis.

Et pourtant que de moyens et d’expertises développés autour de cela. Pourquoi ? La réponse est dans ces écrits.

Le maintien d’un statut quo d’un côté, parce qu’il n’y aurait pas d’autre alternative pour valoriser le travail d’insertion des missions locales et la critique à la fois impuissante de celui-ci.
Arrêtons de cogiter en rond.

Il faut réinventer un outil (pourquoi pas informatique) qui colle au plus près de ce qui fait le cœur du métier dans les Missions Locales. C’est un sacré chantier j’en conviens. Mais comment ne pas voir aujourd’hui cette contradiction aliénante entre : on ne touche pas à ce qui existe, parce que même imparfait cela nous sert à justifier globalement de notre activité auprès de financeurs d’un côté et d’un autre côté des analyses certes très riches mais de fait incantatoires de ce qui devrait advenir.

Que peut faire la sentinelle quand le Cheval de Troie des comptables est dans la place ? Des imprécations sur ce qui aurait pu être. Mais qui n’est pas. Le maintien d’une frustration n’est elle pas la garantie d’une croyance absolue à des lendemains qui chantent. La sentinelle a encore de beau jours devant elle, n’ayant plus à craindre d’une attaque extérieure elle s’est convertit en oracle. »

APEC. La déconstruction du jour.

L’APEC, créée en 1966 et co-administrée par le patronat et les syndicats, est menacée : « Désormais, l’APEC est confrontée à des opérateurs privés sur le marché du reclassement des cadres. Fin avril, Pôle emploi a clos un appel d’offres afin d’attribuer des « marchés de services d’insertion professionnelle » au profit des chômeurs cadres. L’APEC n’a remporté que 22% des lots, le solde tombant dans l’escarcelle de plusieurs sociétés telles que Ingeus, Adecco, Randstad, etc. » Voici des noms d’entreprises philanthropiques, où l’intérêt général se dispute avec la mission de service public, qui rappelleront quelque chose aux missions locales. Prenant un peu de hauteur, c’est à dire s’informant, on apprécie la mesure du détricotage en cours : la politique de l’emploi a de moins en moins à voir avec celle que l’on a connue ; la mise en concurrence systématique, postulat qui fait le lit du chacun-pour-soi, enterre l’éthique de solidarité comme Milton Friedman le fait de Léon Bourgeois (9). Il va falloir se préparer à une sérieuse acculturation. Ou résister. Bertrand Schwartz conclut une longue interview sur sa vie, de la réforme de l’Ecole des Mines de Nancy à Moderniser sans exclure en passant par les missions locales, par ces mots : « Je suis révolté. Je continue à être révolté. Je suis révolté par ces vies de jeunes qui se consument… » (8) Reste à savoir si le seuil d’acceptation de la révolte par l’institution n’est pas d’autant plus bas qu’il est sanctuarisé. Ou, formulé différemment, on peut se demander si la célébration du père révolté ne permet pas de s’exonérer à bons comptes de l’impératif éthique d’une révolte bien actuelle.

Ministre. Les esprits chagrins du jour.

Marc-Philippe Daubresse, ministre de la Jeunesse et des Solidarités actives, signe un article dans Le Monde du 14 septembre, « Qu’on cesse de parler de génération précaire ou sacrifiée ! » Grosso modo, arrêtons de considérer les jeunes comme un « bloc homogène » (on imaginerait – sans doute à tort – l’inspiration de Pierre Bourdieu : « La jeunesse n’est qu’un mot… ») et de parler de « génération sacrifiée » car, s’« il n’est pas facile d’être jeune dans la France d’aujourd’hui », le gouvernement met tout en œuvre pour améliorer la situation des jeunes… malgré « une partie des adultes {qui} se complait dans un discours caricatural… » A l’appui de cette démonstration et contre « les esprits chagrins {qui} prennent des paris sur le faible nombre potentiel de bénéficiaires », outre le dixième mois de bourses pour les étudiants et le service civique (« 10 000 jeunes avant la fin de l’année 2010 »), « l’extension du RSA aux jeunes de moins de 25 ans… une révolution copernicienne dans la politique sociale de notre pays. » Pas moins qu’une révolution copernicienne ! Comment dit-on sur Euronews ? Ah oui, « no comments ». Autre possibilité : celle évoquée par Pierre-Antoine Delhommais dans sa chronique du Monde du 20 septembre en intervertissant Christine Lagarde et Marc-Philippe Daubresse : « … Ce n’est pas que Christine Lagarde nous ait déçus, bien au contraire. D’abord on lui sait gré de nous avoir réconfortés, et surtout bien fait rire, au plus fort de la crise, avec ses propos d’un optimisme décalé… »

Article. La statistique du jour.

L’article le plus consulté sur ce blog, et de loin, est « Esquisse de l’accompagnement social ou, plutôt, socioprofessionnel ». A cette date, 3 611 personnes en ont pris connaissance. Phénomène assez étonnant, la consultation de cet article demeure stable dans le temps : entre 15 et 20 lecteurs quotidiennement depuis son édition le 10 novembre 2009, hormis un infléchissement durant la trêve des maillots de bain. Quand on dit qu’il n’est peut être pas inutile de concevoir un vocabulaire robuste et partagé qui, précisément, permet de s’extraire du sens commun… Oui, cela fait sans doute autogratification… mais, une fois de temps à autre, s’accorder quelques lignes de crédit, est-ce blâmable ? Moins gratifiant mais également permanent : parmi les termes utilisés par les internautes qui les ont fait – comment dit-on ? – « atterrir » sur ce blog, celui de « méduse » est récurrent : 2 ou 3 zoologues quotidiennement qui, face à cette littérature quelque peu étrangère à ces gluants et étranges animaux à tentacules, vérifient in vivo ce que signifie « être comme une méduse sur le sable »… l’expression très probablement à l’origine de leur visite par la grâce des moteurs de recherche. Le problème de l’intelligence artificielle est qu’elle est artificielle donc qu’elle n’est pas intelligente. CQFD.

(1) Ma Gauche, 2010, François Bourin Editeur, p. 51.

(2) CNML, Chiffres 2008 de l’activité des missions locales.

(3) J’aurais pu choisir une autre comparaison, par exemple Bernard Tapie à qui l’Etat a versé 380 millions d’euros, « une jolie somme qui lui a permis de régler toutes ses ardoises et d’encaisser ces 210 petits millions pour rester propre. » (Le canard enchainé, 15 septembre 2010). Soit 13,5 € par jeune d’un côté, 210 000 000 € pour Tapie de l’autre. Ou, pour ce dernier, 29,7% de plus que l’ensemble des subventions de l’Etat aux missions locales.

(4) Eric Maurin, Le ghetto français, 2004, Seuil, « La République des idées ». Dans cet ouvrage, l’auteur nous annonce « une société à la fois fragmentée et figée, hantée par la peur du déclassement. Une société où l’on change souvent de trottoir. » (p. 83).

(5) Auteur, entre autres ouvrages, de l’excellent Les désordres du travail, 2004, Seuil, « La République des idées ».

(6) Une pétition peut être signée en ligne.

(7) « Le verbe complectere, dont vient complexus, signifie « embrasser ». La pensée complexe est la pensée qui embrasse le divers et réunit le séparé. » Edgar Morin, Ethique. La méthode 6, 2004, Seuil, p. 162.

(8) Geneviève Aurol-Jaggi, Bertrand Schwartz, Université de Genève, Service formation continue, 2007, « Les grands entretiens », DVD.

(9) Comprenons-nous bien : la concurrence en soi n’est pas mauvaise mais elle le devient dès lors qu’elle oppose des entités qui n’ont ni les mêmes obligations, ni les mêmes objectifs. Lorsqu’on aligne sur le secteur privé, mû par la rentabilité, le secteur public ou le secteur privé avec une mission de service public mû par l’intérêt général, et que l’on mesure l’efficacité de ce dernier avec le critère de rentabilité du premier, on condamne a priori et idéologiquement la mission de service public. Au même titre que, si l’on évaluait le secteur privé avec le critère d’intérêt général, on entendrait les cris d’orfraies sur « la liberté d’entreprendre », etc.

Lectures

Publié: septembre 8, 2010 dans Au gré des lectures, Insertion/missions locales

La citation du jour…

Nouvelle « rubrique »… Pour chaque nouvel article, je tenterai de partager une citation, un adage, une réflexion que j’aime bien. Ceci sans rechercher dans le Dictionnaire des citations, juste en piochant au gré des lectures… ou de vos suggestions. Aujourd’hui, cela n’étonnera personne et risque de se reproduire, Edgar Morin : « Connaître et penser, ce n’est pas arriver à une vérité absolument certaine, c’est dialoguer avec l’incertitude. » (La tête bien faite, 1999, Seuil, p. 66).

Baisser La( ?)garde.

Les perspectives budgétaires pour 2011 sont sombres : interruption des crédits du Plan de relance, diminution de 12% voire plus des subventions structurelles. Au total, par exemple pour la Bretagne, 80 emplois en moins dans les 17 missions locales. Il faudra donc faire autant sinon plus avec moins : enfin, on sait ce que signifiaient ces fameux « gains de productivité » attendus des missions locales ! Voilà donc concrètement les résultats d’une politique de rigueur qui considère que 0,2% de chômeurs en moins (Enquête Emploi du second trimestre 2010, INSEE) justifient – on hésite le pluriel avec une telle décimale – qu’on baisse la garde (en deux mots). Ajoutons que la diminution des crédits d’Etat pose la question des clés de répartition et, inévitablement, met en place les conditions d’une concurrence entre structures : lorsque le gâteau diminue, l’instinct de survie reprend le dessus… Il faut espérer que les associations régionales seront suffisamment fortes pour négocier en préservant la solidarité inter-structures…

Dans Alternatives économiques, Guillaume Duval décrypte ces 0,2%… « amorce progressive d’un cercle vertueux lié au retour de la croissance », selon l’inoxydable optimisme souriant de Christine Lagarde :

« Mais si on analyse les raisons qui expliquent ce recul, on se rend compte que la nouvelle n’est en réalité pas aussi bonne qu’elle en a l’air. En effet la proportion de la population âgée de 15 à 64 ans qui occupe un emploi n’a pas progressé depuis le premier trimestre 2010. Et elle a baissé de 0,4 % par rapport au deuxième trimestre 2009, au moment pourtant le plus aigu de la crise. La seule raison pour laquelle le chômage a diminué depuis le début de l’année, c’est que la part des 15-64 ans qui sont actifs, c’est-à-dire qui occupent ou recherchent un emploi, a baissé de 0,2 %. En un an, cette proportion a même diminué de 0,4 %… Il n’y a là rien de réjouissant : le chômage baisse uniquement parce que de plus en plus de personnes, découragées, renoncent à chercher un emploi…

Si on va plus loin dans l’analyse et qu’on cherche comment ces paramètres ont évolué pour les différentes tranches d’âge, la situation apparaît encore plus sombre. Si le chômage des jeunes a un peu reculé depuis un an comme s’en réjouit le gouvernement, malgré une baisse de 0,4 % de leur taux d’emploi, c’est uniquement parce que leur taux d’activité, déjà très bas en France, a plongé de presque un point de pourcentage. Pour les 25-49 ans, si le recul du taux d’emploi de 0,4 %  ne s’est traduit que par une hausse de 0,2 % du taux de chômage c’est parce que là aussi le taux d’activité a significativement reculé. Il a même baissé de 0,4 % chez les hommes. Chez les plus de 55 ans par contre, ce taux d’activité a bondi de 0,4 %. C’est aussi la seule catégorie pour laquelle on observe une hausse du taux d’emploi depuis un an. Ce qui n’empêche pas cependant une hausse parallèle du taux de chômage chez les plus de 55 ans. Cette hausse de l’emploi et de l’activité chez les plus de 55 ans résulte des réformes antérieures des systèmes de retraites et du durcissement des conditions de dispense de recherche d’emploi. On peut s’en réjouir du point de vue de l’équilibre financier des systèmes de retraite mais on ne peut s’empêcher d’établir également un lien entre cette forte hausse des taux d’activité des plus de 55 ans malgré la crise et la baisse significative de ces mêmes taux d’activité chez les moins de 50 ans. Et se demander si, pour l’avenir du pays, une telle évolution est véritablement optimale… »

On se souvient d’un raisonnement à l’identique avec le projet de loi de finances présenté à l’Assemblée nationale à l’automne 2008 : sur la ligne bleue des Vosges le plein emploi montrait pour certains extra-lucides le bout de son nez ; le chômage diminuant, les crédits pour l’emploi devaient suivre… et patatras, la crise. Subprimes Outre Atlantique, récession ici… l’effet papillon. La technostructure devrait lire René Thom et sa théorie des catastrophes. Mais non, la technostructure a une seule lecture et une seule culture, la circulaire.

Trans-position…


En lisant le tout dernier (août 2010) ouvrage d’Edgar Morin, Ma gauche (François Bourin éditeur), on peut « s’amuser » à une double lecture : une en suivant la pensée de l’auteur, une autre de transposition en mettant derrière ses mots leurs significations pour les missions locales. Exercice pratique :

« Nous sommes dans une phase de grande régression, dont nous ne pourrons sortir qu’en prenant conscience de cette régression et des périls mortels qu’elle fait courir aux peuples {jeunes}, aux démocraties {missions locales}, à l’humanité (devoir d’insertion}. Alerte donc ! Il est temps de sortir du somnambulisme. La situation exige une résistance qui préparerait une renaissance. Une régénération de la pensée, et singulièrement de la pensée politique, pourrait préparer le futur. Il ne s’agit nullement de formuler un programme-catalogue, d’essayer de concevoir un « modèle de société » (qui ne pourrait qu’être statique dans un monde dynamique), voire de chercher quelque oxygène dans l’idée d’utopie. Il nous faut établir une Voie, qui ne pourra se former que de la confluence de multiples voies réformatrices, et qui amènerait progressivement la décomposition de la course folle et suicidaire à la croissance {de la triste réduction du projet d’autonomie et d’émancipation} que nos politiques {institutions} estiment réaliste. Pour cela, il faut réapprendre à apprendre, il faut se rééduquer pour pouvoir éduquer. Ce sont des sine qua non… »

Pierre à l’édifice…

C’est Pierre et, comme toujours, un style qu’il faut parfois suivre. Il faut dire que cet homme marche la tête en bas. Question d’hémisphère.

« T’as le look coco.

Ouf, j’ai eu peur que les commentaires soient impossibles, voire interdits ! Alors assister techniquement pour les lecteurs commentateurs il faut pour pouvoir commenter « cliquer » d’abord sur le titre de l’article et ensuite aller en son terme pour pouvoir en tout bien tout  honneur saisir son commentaire.

L’air des marquises a donné une cure de jouvence à ce blog. Tu sais celle des deux abbés normands Soury et Delarue qui, encore une fois, coiffent les bretons sur le fil. Celle-là, je la laisse mais elle a failli être censurée pour préférence celtique. Donc félicitations pour ce lifting. Restylage pour notre ami et non moins normand Régis.

Comme dans le titre de l’article figure « autres considérations », et que la période est propice aux annuités, je viens jeter ma Pierre à Woerth (il n’y a qu’au scrabble que son nom rapporte) avec une entrée maison bien sur.

Ainsi, après une recherche-action du café du commerce, plus communément appelée une observation empirique, une forte proportion (plus des deux tiers in situ) de notre corporation à mis ses pieds dans l’univers impitoyable du monde du travail vers le quart de siècle. Soit 25 ans plus ou moins dix pour cent – (une licence par ci ou une maitrise par là ou un passage en CREAI (ex-IRTS) et une année d’amour et d’eau fraiche et nous voila rendus à notre quart de siècle) – Ainsi, avec nos 41, voire 42 anuités de cotisation cela nous ramène à exercer nos fonctions sur la route des 66 ans.

C’est le jour du conseil des ministres, ils seraient bien inspirés d’avoir un influx RSS et de venir pénétrer ton blog. Ainsi, ils toucheraient du doigt les réalités d’un CISP, et pourraient se rendre compte de ce que voudrait dire « Repérer, Accueillir, Informer, Orienter et Accompagner » des jeunes à plus de soixante ans.

En plus d’être assaillis de procédures, d’injonctions et d’avoir en face de nous des jeunes sans repères et avec un avenir à construire, nous sommes dans une profession où les gratitudes et les reconnaissances sont rares, car nous travaillons non pas à monter des 206, mais à insérer les jeunes. Avec, comme cerise sur le far breton, une rémunération qui est suspendue à une CPO où il faut faire rimer « rentabilité » avec « réduction » et « efficacité » avec « équilibre ».

Les fonds de pension et les retraites complémentaires des amis du CAC nous font les yeux doux, non pas pour proposer des solutions d’insertion aux jeunes des missions locales mais plutôt pour attirer nos euros.

Je te vois venir avec ta trousse à outil Facom et tes propositions d’évolution pour notre profession. Les opportunités sont rares d’autant plus si l’on veut « vivarem al peis »… et je préfère garder son silence la privatisation des SAO.

Voila donc, entre deux trains et entre deux styles, ce sur quoi peu porter ta réflexion et celle de nos coreligionnaires. Comme pierre à l’édifice, tu devrais essayer de te procurer une pyramide des âges des salariés des ML afin de voir l’étendue des dégâts. Nous concernant,  c’est 36 la moyenne d’âge des salariés de la ML. On se donne donc rendez vous dans trente ans. »

Votre projet de vie : être à Pôle emploi ?

C’est aussi une autre contribution mais d’un autre acteur du réseau. Je préserve son anonymat par des {…}, version écrite des « bip-bip » de la censure cinématographique. Dans sa perception de la situation, oscillant entre dépit,  engagement, aussi modeste qu’indispensable travail de terrain et révolte, il se croit isolé… mais c’est une erreur.

« J’ai consulté ton blog avec bonheur, belle présentation (j’ai cru m’être trompé!). Heureux de te voir persister, ravi et jaloux du style, de la densité et de la richesse. Trop difficile pour moi, je suis trop paresseux sans doute. {…} Tu me rassures, et je me sens moins seul. La lucidité est à la fois une source de force mais aussi de découragement quand elle est isolée. Elle déclenche mon indignation, ma révolte, et donc mon action continue dans mon travail {…}. Je n’achète plus le Canard enchainé qu’une fois par trimestre… de peur de devenir terroriste ! J’avoue ne pas comprendre pourquoi personne n’est dans la rue, à tout casser, pour revendiquer une place due justement à chacun. {…} Toutes ces lettres à l’élu (Maire, député, président de communauté urbaine) arrivent à la {…}. Et il faut répondre, mesurer le degré de misère, prioriser les plus démunis, proposer un CAE et surtout tenter d’obtenir l’accord de Pôle Emploi ! Qui peut opposer des refus sans aucune explication, sauf à dire que le projet n’est pas défini ou le poste en inadéquation avec le profil… {…} A bout, je finis toujours par utiliser la seule parade possible « l’effet miroir »: « Et vous, madame, votre projet de vie étant enfant, c’était d’être à Pôle emploi ? »… Imagine la suite, les justifications minables, le règlement, le système, « c’est pas ma faute… mon chef… les chiffres… l’informatique… » L’axe emploi de ma mission est tout aussi complexe, mais je sais nager dans ce milieu complexe : apnée et prise de respiration contrôlées. Les directeurs restent repliés sur leurs missions {…} certains devenant élus eux-mêmes ou choisissant d’autres réseaux plus ésotériques. Les autres cadres se crispent, pris entre deux feux : le chef et la base !

Merci pour ton blog, pour l’énergie qu’il me donne, pour la source d’inspiration {…}

Amicalement.

PS. De conclusion, je te cite : « Le pessimisme de la raison, l’optimisme de la volonté. ». »

Alpinisme…

Précision : le pessimisme de la raison, etc. n’est (malheureusement) pas de moi. Je l’attribuais jusqu’alors à Gramcsi mais une vérification sur wikipedia m’apprend qu’elle serait de Romain Rolland. Après tout, les deux sont des géants sur les épaules desquels on peut se jucher pour voir plus loin.

Protocole 2010.

Rythme quinquennal, succédant à celui de 2000 et à celui de 2005, le protocole 2010 est en gestation au CNML. Il va être publié peu de temps avant la prochaine CPO triennale que plusieurs indicateurs – baisse des crédits, « gains de productivité » – laisseraient présager resserrée sur le volet emploi. L’identité des missions locales, qui part de loin (l’éducation populaire, permanente), réfute cette logique d’un des quatre préceptes cartésiens du Discours de la Méthode, « découper le tout en autant de parties… » : le « tout », c’est-à-dire le jeune, n’est pas sécable… pas plus que l’économie ou le professionnel ne doit être dissocié du social. Il faut le rappeler. Sans cesse. Lutter pas à pas contre la pseudo simplification d’une réduction à la complication de la richesse de la complexité. Il est vrai que tout serait tellement plus facile si l’individu était unidimensionnel… (1)

Vilain petit canard.

Un ouvrage de Boris Cyrulnik, De chair et d’âme (Odile Jacob, 2006), commence par une fable, une histoire de boiteux. Seconde transposition.

J’étais l’année dernière dans une mission locale. J’attendais à l’accueil lorsque le directeur et un responsable de secteur sont arrivés. Etonnamment, l’un et l’autre boitaient du pied gauche. Et, si je me souviens bien, tous ceux que j’ai croisés dans les couloirs boitaient du pied gauche. « Bizarre », me suis-je dit. Nous avons longuement discuté. Ils m’ont expliqué que, Pôle emploi remplissant à merveille sa fonction, leur choix avait été de ne pas développer la relation aux entreprises, qu’il fallait prioritairement traiter les problèmes sociaux. J’ai tenté de leur parler de la centralité du travail dans la construction identitaire, de la nécessité de faire feu de tout bois pour permettre aux jeunes une indépendance économique sans laquelle il ne peut y avoir d’autonomie sociale… sans guère d’effets. En fin d’après-midi, nous nous sommes quittés avec le sentiment d’un désaccord. Aimables mais silencieux.

Six mois plus tard, j’étais dans une autre mission locale, toujours à l’accueil. La directrice et son directeur adjoint sont arrivés. Etonnamment, l’un et l’autre boitaient du pied droit. Et, si je me souviens bien, tous ceux que j’ai croisés dans les couloirs boitaient du pied droit. « Bizarre », me suis-je dit. Nous avons longuement discuté. Ils m’ont expliqué que les jeunes venaient à la mission locale pour un emploi, qu’ils n’étaient pas des assistantes sociales, etc. J’ai tenté de leur parler de la globalité du social, qu’on ne pouvait viser l’indépendance économique sans poursuivre l’autonomie sociale, que l’emploi sans que soient résolus les problèmes de logement, de santé, de droits, etc. ne durerait inévitablement que ce que durent les roses… sans guère d’effets. En fin d’après-midi, nous nous sommes quittés avec le sentiment d’un désaccord. Aimables mais silencieux.

Il y a une quinzaine de jours, lors de journées nationales, j’ai revu à moins d’une heure d’intervalle le directeur du pied gauche et la directrice du pied droit. L’un et l’autre, étonnamment, m’ont posé la même question sur ma santé : cela allait-il mieux ? Je les ai rassurés : si aucun d’entre eux n’avait remarqué que je boitais, c’était parce que je boitais des deux pieds, gauche et droite. Nous avons pris rendez-vous. Je ne suis plus un vilain petit canard.

Le conseiller : chirurgien intrusif ou bureaucrate borné ?

C’est un article de six pages de Frédérique Elsa Giuliani, « Les conseillers face à la norme des parcours d’insertion : entre expérimentations et stratégies de survie » qu’on peut télécharger sur CAIRN-INFO. On peut rejoindre certaines conclusions de l’auteure, en particulier lorsqu’elle écrit « Or, toute cette activité relationnelle de soutien justifiée par la confrontation à des problèmes émergents reste tacite, quasiment clandestine. En effet, il est frappant de voir combien les professionnels du front se censurent lorsqu’ils ont à rendre compte de leur activité auprès de leurs supérieurs hiérarchiques et dans les comptes rendus officiels. C’est que, d’une part, seuls des résultats chiffrés ont droit de cité. Toute l’activité déployée à soutenir l’expérience des individus dans les épreuves d’insertion est systématiquement occultée car elle ne rentre pas dans les catégories de l’évaluation. » Toutefois l’analyse de Frédérique Elsa Giuliani tentant la démonstration de deux types d’attitude parmi les conseillers, celles de l’expérimentation et de la bureaucratie, m’apparaît simplificatrice à l’extrême, donc contestable.

La première attitude s’appuierait sur tout le référentiel commun (projet, approche globale, etc.) mais, ne prenant pas en compte que « l’amorce d’un parcours d’insertion expose souvent l’usager au sentiment d’une « perte du monde », en tant qu’il lui impose de rompre avec les objets et les personnes auxquels il tient, avec des ressources qui lui sont familières, à portée de main », cette stratégie ne serait opérante que « face à des individus qui possèdent déjà une stratégie d’insertion. Ce n’est, en revanche, pas le cas de ceux qui sont fraîchement sortis sans qualifications du système scolaire et dont on attendrait qu’ils se socialisent entièrement à travers les parcours proposés par la MLJ. Ni d’ailleurs celui de jeunes sollicitant les conseillers en insertion dans l’espoir de trouver rapidement un emploi qui leur permette de survivre, sans en passer par la réalisation d’un parcours de formation. Dès lors que ce dispositif ne permet pas d’intégrer ce type de situations, l’interaction sur le mode de la relation de service atteint ses limites et la coprésence entre jeunes et conseillers devient problématique. »

La seconde recouvrirait – caramba ! – des « stratégies de survie professionnelle ». Pour aller vite, les conseillers, « accablés par le sentiment d’alimenter un puits sans fond {…} se replient sur le protocole d’une relation administrative, alors que se tiennent face à eux des jeunes dont ils savent pourtant qu’ils n’ont pas les ressources pour s’engager réellement dans un parcours d’insertion. »

En résumé, les conseillers oscilleraient d’un côté entre le chirurgien intrusif des âmes, jouant d’autant plus les apprentis sorciers qu’ « il y a un déficit du langage de la pratique pour dire ce qui est réellement à l’œuvre dans ces pratiques d’accompagnement {et que} le registre discursif de l’éducatif {…} paraît inapproprié pour décrire la confrontation à des situations sociales « sans qualités ». » (2) et, d’un autre côté, le « fonctionnaire « bureaucrate » appliquant une règle indiscutée et tenue pour indiscutable ».

Je ne sais pas pourquoi mais ceci me renvoie à la fable des boiteux. La compréhension de la complexité de ce que sont les accompagnements – et non l’accompagnement (3) – s’accommode mal de ce type de relations tranchées, par opposition, où le conseiller n’aurait d’autre choix que de boiter du pied intrusif ou du pied bureaucrate.

Guide Ressources

C’est un opuscule de 47 pages édité en partenariat avec le CCAS par la MLA… qui n’est pas l’acronyme mal orthographié d’une compagnie d’assurance mais qui signifie « Mission Locale Angevine ».  Bonne pratique : recension de toutes les aides nationales, régionales, départementales et locales, qu’il s’agisse de santé, de logement, de mobilité, etc. J’imagine qu’en téléphonant à la MLA, son affable directeur se fera un plaisir de vous l’adresser : on peut partir du socle national et poursuivre selon sa région, son département, sa commune…

(1) En référence à Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel, Essai sur l’idéologie de la société industrielle avancée, 1968, Minuit.

(2) Cela rappelle Denis Castra qui, tout de délicatesse, écrivait sous le titre « La dictature du projet » : « Les acteurs sociaux, et en particulier ceux de l’insertion en quête permanente de nouveaux modèles, concepts (si ce n’est de nouvelles recettes), se sont appropriés une notion qu’ils ont bien sûr dissociée de ses origines (d’ailleurs multiples : du siècle des lumières à Sartre et Heidegger)… » L’insertion professionnelle des publics précaires, 2003, PUF, p. 83.

(3) Au même titre qu’il n’y a pas « un parcours idéal {qui} s’articulerait autour d’étapes graduées telles que : l’inséré débuterait son parcours par un stage de « mobilisation autour d’un projet », réaliserait ensuite un stage de « mobilisation autour d’un projet d’insertion », s’inscrirait ensuite dans une formation préqualifiante, avant d’enchaîner avec une formation qualifiante, pour ensuite s’insérer dans la toile des contrats de travail aidés du marché de l’emploi. » Il y a des parcours et, bien évidemment, tous les jeunes n’ont pas besoin de commencer par une mobilisation, tous n’ont pas plus besoin de passer par la case formation, etc.

On est les rois…

Dans la lignée de ce qui précède, c’est une interview de Julien Damon sur le site du Sénat concernant le RSA avec comme titre « Le système du RSA jeunes est brinquebalant ». C’est court. J’ai retenu la réponse à la dernière question : « La politique d’insertion des jeunes est-elle toujours le parent pauvre des politiques d’insertion ? » J.D. : « A force de considérer que c’est le parent pauvre, on invente un petit dispositif chaque année ; au final, c’est le parent riche, mais sans logique ni clarté pour le bénéficiaire. On est les rois de la création de trucs incompréhensibles en termes de prestation sociale. »

Rebond chiche…

Une contribution de David : « Le rSa dit « Jeunes » n’est qu’une pure illusion, un élargissement tellement verrouillé qu’il ne restera qu’un symbole à la hauteur finalement de ce qui l’a vraisemblablement motivé, la crainte de l’Etat français de se voir alpagué par la justice française ou européenne pour discrimination. Suivons la proposition pleine de bon sens de Julien BAYOU !

Sur le même thème et le petit air d’on se fout de votre g…. : avez-vous bien lu la notice du plan Rebond communiqué aux ML par le CNML juste avant les vacances ? Noir sur blanc, le CIVIS (sous entendu l’allocation qui lui est associée) est assimilé aux systèmes d’indemnisation ou d’allocation (ARE, ASS, RSA, AAH…) compensant l’absence de revenus du travail et justifiant ainsi l’inéligibilité du bénéficiaire à l’allocation spécifique créée spécifiquement dans le plan Rebond. Une véritable fumisterie quand on connaît le niveau très insuffisant des enveloppes allouées aux ML pour dispenser chichement cette allocation CIVIS. Résultat on se demande sérieusement, parfois le(la) jeune lui(elle) même, s’il ne faut pas « sortir » du CIVIS. Génial non ? »

Ou Rebond kangourou ?

Le RSA, un sujet intarissable : autre contribution, cette fois de Denis : « rSa : petit « r » pour petit « revenu », grand « S » parce que c’est beau la « Solidarité », petit « a » pour petite « activité »…

Le plan REBOND et sa mise en place dans les missions locales : avec mes collègues, nous avons compris pourquoi ils le nomment « REBOND ». Il faut que le jeune ait de sacrées capacités à sauter les obstacles : faire le dossier ASS, être refusé, faire la simulation RSA, être refusé, venir en entretien, accepter les offres de formation ou de contrat aidé mais si il n’y en a pas, peut-être accéder à l’indemnisation exceptionnelle accordée … Ils auraient pu l’appeler « Kangourou », ça aurait mieux reflété les compétences demandées aux jeunes pour l’obtenir ! Et ça aurait été dans l’air du temps : pour cette rentrée, nous avons « CERISE », « ESPADON »… dans nos petits papiers. »

Hirondelle.

Succédant aux satisfecit sur la progression moins rapide du chômage (globalement le syndrome du « plus du pédales moins vite, moins t’avances plus doucement »), Christine Lagarde s’étant félicitée de « l’amorce progressive d’un cercle vertueux lié au retour de la croissance », cela n’aura échappé à personne : le taux de chômage a baissé de 0,2 point – sapristi ! – pour s’établir à 9,3 % en métropole et à 9,7 % avec les départements d’outre-mer. Mais « La vérité est un fruit qui ne doit être cueilli que s’il est tout à fait mûr », disait Voltaire. Concernant les chiffres du chômage, l’hirondelle de 0,2% de DEFM en moins n’annonce pas nécessairement, loin de là, le printemps de la croissance et l’été du plein emploi. C’est d’ailleurs ce que prévient sur lemonde.fr le Cassandre Eric Heyer, directeur adjoint au département analyse et prévision de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) : la définition très stricte du chômage selon le BIT exclut un nombre important de chômeurs de ces chiffres officiels. En effet, à partir du moment où vous avez travaillé ne serait-ce qu’une heure au cours du mois, vous n’êtes plus considéré comme chômeur. « Cela enlève donc toute une partie des travailleurs qui a un tout petit peu travaillé mais cherche toujours un emploi. Et on sait qu’en période de crise, il y a beaucoup de petits boulots, avec des contrats d’une semaine, d’une journée. Ces personnes-là sont donc exclues des statistiques du BIT. Bien sûr, c’est mieux que le chômage baisse légèrement, mais il ne faut pas crier victoire pour autant. Si on prend une définition plus large du chômage, celui-ci continue d’augmenter. »

Bref, le chômage diminue et augmente. Deux certitudes cependant : la précarité gagne du terrain et les subventions diminuent (1).

CAC 40.

Lu aujourd’hui toujours sur lemonde.fr … qui, faut-il le préciser, n’est pas le média relayant les analyses du NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste)… Illustrations ici et là : Le Monde, 3 septembre 2010.

« La dichotomie du CAC 40.

La planète finance a parfois des subtilités qu’il est difficile de comprendre. Comment explique-t-on de façon rationnelle que le CAC 40 recule de 8 % depuis le début de l’année, alors que dans le même temps les entreprises qui le composent, affichent à seulement mi-parcours de l’exercice 2010, 41,58 milliards d’euros (selon nos chiffres) soit un bond de 87 % par rapport aux 22,2 milliards d’euros enregistrés l’an dernier sur la même période ? Quarante et Un Milliards ! C’est seulement 7 milliards de moins que la totalité des profits engrangés sur l’année 2009. Mieux encore ! Seulement deux ans après la plus grave crise économique et financière depuis celle de 1929, à 80 milliards d’euros de bénéfices attendus par projection sur l’ensemble de l’année 2010, les grands mastodontes de la cote tricolore ne sont plus qu’à quelques encablures du record historique de 100 milliards de profits engrangés en 2007 ! En deux ans seulement… Alors qu’en moyenne le CAC 40 s’est établi en 2007 à 5.700 points, celle-ci n’est que de 3.700 points depuis le début de l’année. »

Barouin.

Résumons-nous : en six mois, avec une seule « logique » de spéculation, les entreprises du CAC 40 ont raflé 41 milliards d’euros. Synchroniquement, le gouvernement annonce tout azimut un régime sec ergépépéiste avec baisse des subventions, diminution du nombre de fonctionnaires (les enseignants des classes de vos enfants, les soignants de l’hôpital où vous allez, etc.), « gains de productivité » à impérativement obtenir à Pôle emploi et dans les missions locales, non-renouvellement des conventions avec les maisons de l’emploi, etc. 10 milliards seraient à économiser sauf de quoi on ne répondrait pas aux critères de Maastricht (3% de déficit)… bref, le chaos. Ce n’est pas au titre de successeur de Robert Galley à la présidence de la mission locale de Troyes mais à celui de ministre du Budget que François Barouin est en charge de cette pêche miraculeuse dont la logique est qu’il est plus rentable de ponctionner un peu sur beaucoup gagnant peu (les petits poissons) que beaucoup sur un peu gagnant beaucoup (les gros requins). Sachant que ces 41 milliards (ne) sont (que) le fruit de la spéculation et qu’ils iront très rapidement (si ce n’est fait) dans les poches des spéculateurs, pas dans cet investissement des entreprises dont on dit qu’il créée « les emplois de demain », comment se contenter d’absorber cette information – et les nombreuses similaires qui, quotidiennement, nous parviennent – sans révolte ? Magazines et émissions ne sont pas avares de reportages sur la misère du monde – personne ne peut l’ignorer – et les inégalités croissent jusqu’à la cote d’un inévitable naufrage.

Warhol.

Je n’ai de cesse d’écrire et de dire que l’histoire des missions locales s’appuie sur une généalogie dont le paradigme est celui de l’éducation populaire qui, par définition, fait le pari de l’éducation pour le changement plutôt que celui de l’éradication et de la table rase. Autrement dit, un pari qui s’inscrit dans une dynamique réformiste et non révolutionnaire. Or c’est en 1792 – année de la chute de la royauté – que Condorcet expose son rapport L’organisation générale de l’instruction publique, considéré comme l’acte de baptême (laïque)  de l’éducation populaire : en 1792, la révolution est en théorie déjà faite et il s’agit, dans un pays d’analphabètes, d’éduquer le peuple pour qu’à la monarchie de droit divin succède une démocratie impliquant que le peuple comprenne et puisse débattre. Dans les faits, la révolution va se poursuivre – la première période de la Terreur commence cette même année, en août 1992 – et la voie soft de l’éducation populaire et de ce qui deviendra la social-démocratie devra patienter. On peut se demander si, aujourd’hui, la cupidité et l’égoïsme des spéculateurs, que ne parvient pas à pondérer une simple – évidente – vision stratégique (ne parlons ni d’éthique, ni de culpabilité), ne va pas conduire notre société dans le gouffre tant les profits d’un côté et les sacrifices de l’autre construisent une image irréelle, surréaliste et comme violemment surexposée à la Andy Warhol. En d’autres termes, la Terreur économique contre la démocratie. Exagéré ? Ouvrons La démocratie au péril de l’économie (sous la direction de Marc Humbert et Alain Caillé, 2006, Presses Universitaires de Rennes). On peut y lire « les cinq fonctions permanentes d’une société en situation et en actes » :

« La fonction génésique permet la perpétuation biologique (reproduction sexuelle) et sociale (formation de membres individuels ayant leur place dans la société) ; elle assure ainsi la VIE de la société ;

La fonction économique, à l’aide de la production par le travail, fournit à tous les membres de la société les biens matériels et les services nécessaires ; elle permet, par là, la SURVIE des membres de la société et, au-delà, son confort matériel ;

La fonction politique constitue l’organisation des actions, des relations pour qu’elles s’inscrivent dans un tout cohérent, elle est donc la condition de la COHESION pour la société ;

La fonction culturelle peut être définie comme la transmission entre tous les membres de la société, au travers du temps, des informations, de la connaissance ; elle est le ciment qui assure la CONTINUITE de la société ;

La fonction éthique exprime l’adhésion à des représentations collectives, à des échelles de valeurs qui vont donner un sens communément admis à toutes les actions et relations ; elle permet ainsi définition et poursuite d’un idéal-projet commun, condition de la DYNAMIQUE de la société. »

Force est de constater deux choses. D’une part, ces cinq fonctions sont en théorie interdépendantes et reliées… sauf que le système actuel isole la fonction économique réduite à n’être plus que le mécanisme de circulation des marchandises sur le marché et des gains spéculatifs possibles à chacune des stations possibles : comme on le disait pour l’Empire du Levant, le soleil ne se couche jamais… ici sur les Bourses. D’autre part, le fonctionnement de la société est réduit à sa seule fonction économique : de la fonction génésique avec les brevets sur le vivant à la fonction politique qui oscille entre les doigts dans le pot de confiture et l’impuissance (« Les caisses sont vides… ») ; de la fonction culturelle désormais nécessairement rentable, audimatée et virtuelle (les « amis » sur Facebook…) à la fonction éthique pure coquetterie de rêveurs et rétrécie à l’échelle d’une morale strictement individuelle. Je laisse aux acteurs des missions locales le soin de vérifier, puisqu’ils oeuvrent en théorie sur la base d’un principe holistique et systémique, l’approche globale, quelles réponses se distribuent sur ces cinq fonctions… avec le pari que la fonction économique ne remplit pas son rôle (« à tous les membres de la société » ?) tout en parvenant à assujettir les autres fonctions. Tiens, au fait, où et quand parle-t-on d’éthique lors des journées d’octobre ?

Madmax.

Lorsque l’on voit dans l’étrange lucarne les agressions de plus en plus violentes de policiers et de pompiers, la réaction immédiate est celle de la condamnation des auteurs de ces faits… d’autant plus que chacun est renvoyé à son imaginaire et à ses peurs : menacé, qui ne souhaiterait être protégé par les pandores ? Ce qui signifie que, quelles que soient les critiques partagées sur les « institutions disciplinaires » pour reprendre les termes de Michel Foucault, sans celles-ci la société ne serait plus société mais une jungle à la Madmax. Mais, contrairement au diktat des émotions impactées par les images qui conduit à la condamnation immédiate de la nouvelle classe dangereuse, chômeuse et probablement jeune, un minimum de logique devrait rechercher en amont les raisons de la colère… et sans peine les trouverait dans cette violence instituée et même plus : respectée, saluée, présentée en modèle, honorée de rosettes… qui n’ont jamais autant été « ce ruban malheureux et rouge comme la honte » que brocardait Léo Ferré.

Judas.

Exemple de cette violence. « HP », c’est Hewlett Packard, chacun le sait. Mark Hurd, c’est le PDG de HP, ce que tout le monde ne sait pas. « Le  redresseur de HP tombe pour harcèlement », c’était dans Libération du 9 août. L’affaire de harcèlement n’a pas à vrai dire une importance majeure en elle-même (« … des avances à une cliente » dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’était pas exactement une oie blanche), sinon en tant que facteur de la chute de ce PDG. Au fait, que lui vaut d’être qualifié de « redresseur » ? « Hurd était célébré par les milieux financiers pour avoir imposé des réductions drastiques de coûts, supprimant 15 000 postes (10% de l’effectif) et réduisant leurs salaires. En 2008, il avait été le roi des bonus aux Etats-Unis, encaissant 34 millions de dollars pour un salaire de base de 1,4 million, tandis que la rémunération de ses employés était gelée. » Tout est dit en quelques mots. Ce Hurd, qui reconnaît sa faute en ce qui concerne le harcèlement, avance « Je n’ai pas été à la hauteur des standards et principes de confiance, de respect et d’intégrité que j’ai adoptées chez HP et qui m’ont guidé durant toute ma carrière. »

Voilà un bonhomme, que l’on peut qualifier de vrai salopard, qui parle de principes, de respect et d’intégrité alors que, s’il avait une seule infime partie de ceux-ci, il aurait sur sa conscience 15 000 chômeurs et leur cortège de drames humains, familiaux… un fossoyeur de vies qui, pour son œuvre funeste, reçoit bien plus que les trente deniers d’argent de son ancêtre Judas avec lequel il partage l’inhumanité (Illustration ici : toujours Le Monde, 3 septembre 2010.)

Expérimentations…

Allez, on ne va pas rester sur la colère, c’est mauvais pour l’estomac. Sur le site des expérimentations du ministère de la Jeunesse et des Solidarités actives, on peut télécharger le 4ème appel à projets, « Favoriser le parcours des jeunes vers l’autonomie par les pratiques artistiques et culturelles », composé de trois programmes :

– Mettre en cohérence les activités culturelles scolaires, péri et extra scolaires et réduire les inégalités relatives à l’accès aux offres culturelles (Programme 1) ;

– Favoriser les pratiques artistiques et encourager l’expression des jeunes (Programme 2) ;

– Favoriser l’insertion professionnelle par l’activité artistique et culturelle (Programme 3).

Il s’agit « d’identifier des expérimentations favorisant l’autonomie des jeunes par la culture. Les projets soutenus contribueront à mettre en évidence le rôle des pratiques artistiques et culturelles des jeunes comme levier de construction de leur projet personnel et professionnel. » Remise des copies le 5 novembre.

A vos claviers !

(1) « Le gouvernement a engagé la réforme des retraites. Il a également annoncé sa volonté de réduire les dépenses publiques. Notamment les crédits d’interventions, c’est à dire les aides économiques et sociales : – 10% sur trois ans, soit 4 milliards d’euros dès 2011. » Le Monde, 3 septembre, « Le modèle social freine-t-il la reprise économique en France ? », p. 10.

Promo…

« A compter du 1er septembre 2010, le Rsa est étendu, sous certaines conditions, aux jeunes âgés entre 18 et 25 ans. » C’est écrit noir sur blanc sur le site dédié au RSA. Le dossier de presse de la conférence de presse du gouvernement du mercredi 25 août annonce : « Le rSa {il semblerait qu’il faille orthographier ainsi l’acronyme, avec un « S » majuscule} pour les moins de 25 ans, c ’est : une mesure du Plan Agir pour la Jeunesse, annoncée par le Président de la République, le 29 septembre 2009 en Avignon ; la fin d’une discrimination entre les jeunes de moins de 25 ans et ceux de plus de 25 ans qui jusqu’alors n’avaient pas les mêmes droits, même s’ils exerçaient le même emploi et disposaient de la même rémunération ; une nouvelle étape dans la politique d’insertion professionnelle des jeunes : un accompagnement aux jeunes qui en ont besoin afin de renforcer leur autonomie et de réussir leur insertion. »

Rappelons que le RSA comporte deux volets : le « socle », qui n’a fait que remplacer automatiquement le RMI, et le « complément d’activité », dit « chapeau », qui apporte un complément de revenus aux personnes qui ont des petits salaires. Jusqu’ici, comme le RMI, il n’était ouvert qu’aux plus de 25 ans. A partir du 1er septembre, il sera ouvert aux jeunes qui auront travaillé au moins deux ans au cours des trois dernières années. Ils devront aller déposer un dossier à leur caisse d’allocations familiales. « Par exemple », a cité le ministre Marc-Philippe Daubresse au cours d’une conférence de presse, « un jeune qui perçoit 500 euros de revenu d’activité par mois recevra 215 euros de RSA. » Le gouvernement a prévu « une campagne d’information ciblée » via des affichettes dans les agences Pôle Emploi ou les Missions locales et via la radio et internet. Elle coûtera « un petit peu moins de 500 000 euros », selon Marc-Philippe Daubresse… qui a aussi reconnu qu’il pourrait être difficile pour les jeunes de rassembler tous les justificatifs de leurs différents emplois passés. Alors que l’Elysée avait prévu que ce dispositif pourrait concerner 160 000 jeunes, M. Daubresse s’est montré aussi sceptique qu’il l’avait été peu de temps auparavant pour les objectifs du Service Civique (1) : « Je récuse cette idée qui consiste à annoncer des faux objectifs qui ne sont pas atteignables », a-t-il affirmé, ajoutant que ce n’était « pas un chiffre cible. » (source AFP).

Un test d’éligibilité a été conçu sur le site dédié mais, patatras, pas de chance, la technique ne suit pas et, passée la première question « Dépendez-vous du régime agricole ? », un message s’affiche : « Un incident technique s’est produit. Vous ne pouvez pas poursuivre le test. Nous vous prions de nous excuser pour cet incident. Merci de  renouveler votre demande ultérieurement. » Cela commence bien… Error System n°2010.

Mesurette…

Autre son de cloche… à partir de ces trois mots « sous certaines conditions »… car c’est bien là où le bât blesse pour un certain nombre d’acteurs dont, par exemple, la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC) qui s’est fendue d’un communiqué pour le moins guère favorable à ce qu’elle appelle une « mesurette » :

« Une mesurette pour la jeunesse mais rien pour l’emploi des jeunes.

Les jeunes devront repasser pour espérer sortir de la précarité et accéder à l’autonomie. L’entrée en vigueur du RSA jeunes ne devrait toucher qu’une infime partie des moins de 25 ans au chômage ou en précarité. Les heureux bénéficiaires pourront survivre mais rien n’est proposé pour leur permettre d’accéder à un emploi stable, condition indispensable à l’autonomie. Pour la JOC, il est urgent de développer en France une véritable politique d’insertion sociale et professionnelle pour les jeunes.

Des centaines de milliers de jeunes sont oubliés par cette mesure. Combien d’entre eux peuvent prétendre avoir travaillé à plein temps plus de 24 mois au cours des trois dernières années ? L’immense majorité des jeunes en précarité devront continuer à se débrouiller seuls, souvent sans aucune aide financière, sinon celle de leurs parents lorsqu’ils le peuvent. Le RSA ne peut pas être présenté comme la seule réponse à la situation critique que connait la jeunesse aujourd’hui.

Contrairement à l’image d’assistés qui leur est souvent associée, les moins de 25 ans ont envie de travailler afin d’accéder à l’autonomie. Les propositions du Livre vert pour une politique jeunesse laissaient présager une action volontariste de l’état en faveur de l’emploi des jeunes. Mais plus d’un an après, rien n’a été fait. L’emploi des jeunes est dans une situation alarmante et menace l’avenir de toute une génération.

Des solutions concrètes existent. La JOC continuera à porter ses propositions pour l’emploi des jeunes : la lutte contre les contrats précaires, la formation des jeunes à leurs droits, la sécurisation des parcours professionnels et le développement de l’accompagnement vers l’emploi. Les jeunes de milieux populaires ne peuvent pas se satisfaire de mesurettes. »

Le RSA étendu aux moins de 25 ans « exclut énormément de jeunes », a déploré dans un communiqué Julien Bayou, conseiller régional d’Ile-de-France (Europe Ecologie) et fondateur de Génération précaire, enjoignant les jeunes de saisir le tribunal administratif pour violation de l’égalité des citoyens devant la loi.

Le RSA « jeunes » est une preuve de « mépris » envers la jeunesse tant son montant est peu élevé avait pour sa part estimé la CGT en juin tandis que FO dénonçait une « mesure inadaptée » et « insuffisante ».

Il semble évident que les conditions d’accès à ce RSA limitent déjà factuellement son impact… à tel point qu’on peut se demander si, en provisionnant 20 millions d’euros, le gouvernement  ne prend pas aussi peu de risques que ce distributeur qui promettait le remboursement du téléviseur acheté… si les Bleus gagnaient la finale de la Coupe du monde de football !

Effet d’annonce…

La rhétorique est là sur le mode de la grenouille se gonflant en bœuf, singulièrement lorsqu’il est dit que ce RSA serait « une nouvelle étape dans la politique d’insertion professionnelle des jeunes : un accompagnement aux jeunes qui en ont besoin afin de renforcer leur autonomie et de réussir leur insertion. » Même en cherchant très-très finement, bien malin qui pourra démontrer en quoi il s’agit d’une « nouvelle étape » et en quoi cela va-t-il impacter de façon significative l’accompagnement des jeunes vers l’autonomie. Bien plus avisé aurait été de concevoir une fongibilité d’aides déjà existantes mais dont les conditions d’accès, chacune se présentant comme ne devant intervenir qu’après épuisement des autres et du droit commun (comprenez : lorsque les autres financeurs se seront acquittés). « En l’état actuel, le RSA jeunes ne constitue pas une politique de jeunesse, encore moins une politique d’insertion, mais une politique sociale ciblée, destinée à couvrir le chômage frictionnel des jeunes travailleurs. », estime justement Cécile Van de Velde, maître de conférences en sociologie à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Rappelons que le chômage frictionnel résulte du temps d’ajustement entre l’offre et la demande. Petite cible, petite ambition… tout cela contrastant avec l’effet d’annonce s’inscrit dans un système de l’illusionnisme social dont on peut espérer qu’il ne trompe personne. En premier lieu, les piou-piou.

Cependant deux points méritent réflexion.

Sédimenter en expériences les expériences…

Ainsi, lorsque le ministre craint qu’« il pourrait être difficile pour les jeunes de rassembler tous les justificatifs de leurs différents emplois passés », on a là, selon moi, quelque chose qui devrait alerter les missions locales et vis-à-vis de quoi, selon la formule consacrée, « des marges de progrès peuvent être conquises ». Car on ne peut se contenter de constater la fin du modèle ternaire – linéaire (formation – emploi – retraite) auquel se substitue la discontinuité (périodes d’activité et d’inactivité) sans prendre à bras le corps la question de la capitalisation des expériences professionnelles, formatives et sociales, bref le concept de « formation professionnelle tout au long de la vie » (FPTLV) ou lifelong learning (LLL) promu par le papa de Martine Aubry (en photo ci-dessus). Apparue pour la première fois dans le Livre blanc, Croissance, compétitivité, emploi : les défis et les pistes pour entrer dans le XXIème siècle (1993), la FPTLV est née de l’ « idée du développement, de la généralisation et de la systématisation de l’éducation permanente et de la formation continue » pour répondre au besoin croissant de recomposition et de construction permanente des connaissances et des savoirs. L’apprentissage tout au long de la vie, qui appelle « une posture face aux savoirs plutôt qu’un contenu ou des méthodes de formation » (2), concerne :

– L’acquisition et la mise à jour de toutes les capacités, d’intérêts, connaissances et qualifications depuis l’enseignement préscolaire jusqu’après la retraite. Il promeut le développement de connaissances et compétences qui rendront chaque citoyen capable de s’adapter à la société de la connaissance et de participer activement dans toutes les sphères de la vie économique et sociale, maîtrisant ainsi davantage son avenir.

– La valorisation de toutes les formes d’apprentissage, y compris « l’apprentissage formel », tel qu’un cursus diplômant suivi en formation initiale ou continue, « l’apprentissage non formel », tel que les compétences professionnelles acquises sur le lieu de travail, et « l’apprentissage informel », tel que l’apprentissage intergénérationnel, par exemple lorsque les parents apprennent à utiliser les TIC grâce à leurs enfants.

Bref, sauf erreur ou méconnaissance, nombre de missions locales n’ont pas conçu de système et d’outils pour « tracer » les multiples expériences des jeunes et les traduire en compétences professionnelles. A leur décharge, voilà assurément quelque chose que pourrait produire une entité nationale de R&D… actuellement introuvable. Peut-être, lors des journées nationales de l’UNML en octobre, l’atelier « Les jeunes sortis du système scolaire : orientation et plates-formes d’accompagnement », annonçant un « Débat autour des modalités d’accompagnement des jeunes sortant du système scolaire, autour des enjeux de l’orientation et de l’accès des jeunes à la formation professionnelle et à l’alternance », abordera-t-il cet « enjeu » qui me semble bien valoir celui des formes traditionnelles – et poussives dans bien des régions – de l’alternance…

Il n’est pas inutile de rappeler une des propositions du Manifeste pour une politique ambitieuse pour la jeunesse qui, daté de juin 2009, n’est quand même pas frappé d’obsolescence (3). Rappelons que ce manifeste a été rédigé conjointement par l’UNML et les organisations syndicales de salariés de la branche professionnelle, des missions locales (CFDT, CFE-CGC, CFTC et CGT).

« Une allocation d’autonomie permettant aux jeunes de devenir des adultes citoyens.

La diversité des phases d’autonomisation des jeunes, en particulier la succession d’emplois presque pérennes, de formations, de petits boulots, de périodes de latence ou d’attente, voire la poursuite d’autres objectifs que l’insertion professionnelle, génère des parcours qui ne sont pas linéaires. C’est pourquoi, dans ces périodes charnières, seules sont envisageables des dispositions qui permettent à la fois de maintenir la motivation des jeunes tout en leur garantissant une autonomie financière.

Nous proposons le versement d’une allocation d’autonomie potentiellement mobilisable pour tous les jeunes accompagnés par les missions locales. Pour tenir compte de la diversité et de la réalité des parcours des jeunes de 16 à 25 ans en recherche d’autonomie, ce « revenu d’accès à l’autonomie » obéirait à quelques règles :

– Il serait stable afin de ne pas engendrer une succession de séquences de précarité.

– Il couvrirait l’ensemble des besoins élémentaires d’un jeune citoyen (alimentation, logement, …), ceci en fonction de sa situation personnelle et familiale (hébergé par les parents, en logement autonome, seul ou en colocation, avec ou sans enfant…).

– Il serait assujetti à un véritable engagement du jeune dans un parcours garanti par sa mission locale. Les contreparties demandées aux jeunes peuvent être de diverses natures : formation, activité salariée, service civil volontaire, mais aussi période de soin ou de résolution d’une difficulté sociale passagère ; redéfinition d’un projet professionnel… ceci dans le cadre d’un contrat passé avec la mission locale.

– Il serait délivré par contractualisation entre le référent et le jeune pour des durées variables, chaque fois pour une période équivalente à celle d’une étape dans le parcours (parfois un mois, ou six mois, ou un an…).

– Il serait simple à comprendre et rapide à délivrer, le jeune (citoyen majeur et pénalement responsable à compter de 18 ans) serait le destinataire direct de ce revenu.

– Il serait conditionné par l’accompagnement mis en place par un professionnel, garant de l’engagement du jeune et mobilisant les actions, outils et prestations nécessaires à l’élaboration de son parcours. L’intervention des accompagnateurs autorise l’attribution de l’allocation à des jeunes en risque de marginalisation ou très éloignés de l’emploi.

L’allocation et l’accompagnement peuvent ainsi avoir un pouvoir motivant pour ce public en l’aidant à s’engager et à se maintenir dans un parcours dynamique. »

Entre ce projet d’allocation d’autonomie (même si l’on peut s’interroger sur le choix entre une allocation conditionnelle comme celle-ci et un revenu de citoyenneté non conditionné par un contrat obligatoire avec la mission locale)  et ce RSA jeunes et, quel écart, quel abysse ! Reste que si le réseau ne veut ou ne peut rappeler cet écart, on pariera sur les capacités réactives de la jeunesse : « C’est en ce sens que nous devons repenser les politiques de la jeunesse, qui sont d’abord des politiques éducatives, des politiques d’investissement dans l’avenir, autour de droits individuels garantis et gérés collectivement dans la perspective d’un bien commun. A partir de ce socle dédié aux jeunes d’aujourd’hui, les générations de demain pourront rebâtir une action publique qui ne soit pas seulement collée à la conjoncture, au temps présent, l’œil vissé sur la norme ou le modèle d’hier, et toujours en retard d’une mutation, bref passer du réactif au structurel. » (4)

Ah oui, j’entends d’ici les exégètes: « quid de l’épistémologie du cari zourites »? Etant entendu 1) que les zourites sont une variété de pieuvre 2) que le cari est un mode de cuisine  aussi commun que vernaculaire à La Réunion (où j’étais la semaine dernière) et 3) que l’épistémologie est la science des sciences, la combinaison de ces trois mots n’est finalement pas plus incongrue que ne l’est le RSA ou rSa. Du moins, à mon avis.

(1) Selon Le Monde du 5 août 2010, si les objectifs de 2010 sont conservés (10000 jeunes en service civique et 40 millions d’euros de budget), ceux de 2011 seront ramenés de 25 000 à 15 000 volontaires, pour un budget de 97 millions d’euros, sans la rallonge de 50 millions d’euros attendue par Martin Hirsch. En outre, le ministre de la Jeunesse, Marc-Philippe Daubresse, a conseillé à son prédécesseur Martin Hirsch, qui dirige l’Agence du service civique, « de ne pas se tirer une balle dans le pied » en affirmant que les crédits étaient insuffisants pour atteindre les objectifs de l’agence. « Si je veux donner un bon conseil à mon ami Martin Hirsch, il faut faire la promotion du service civique, expliquer qu’on va mettre 100 millions d’euros en 2011 et faire attention de ne pas se tirer une balle dans le pied. », a déclaré sur RMC Marc-Philippe Daubresse. La semaine dernière, Martin Hirsch avait estimé que les crédits alloués à l’Agence du service civique étaient insuffisants. (AFP, 3 août 2010)

(2) Vincent Merle, « La formation tout au long de la vie : un projet pour les sociétés démocratiques », (sous la direction de) Yves Morvan, La formation tout au long de la vie. Nouvelles questions, nouvelles perspectives, colloque Rennes Métropole 6 et 7 mars 2006, PUR. Vincent Merle rappelle d’ailleurs dans ce texte que « dès 1978, Bertrand Schwartz avait posé ce principe : un adulte ne se formera que s’il trouve dans la formation des réponses à ses problèmes, dans sa situation. » V. Merle fait référence à un rapport présenté par B. Schwartz au Conseil de l’Europe, peu connu car considéré comme un brulot il n’est disponible que depuis peu d’années, Education permanente, Conseil de la coopération culturelle, 1978, Strasbourg. Dans l’ouvrage de 2006, on lira avec intérêt la communication de Nicolas Sadoul (Ligue de l’Enseignement, Fédération des Œuvres Laïques), « La formation tout au long de la vie, un enjeu pour l’éducation populaire » (pp. 189-199).

(3) Même si l’accélération du temps produit une obsolescence rapide… A ce propos, Le Monde Magazine n°50 du 28 août titre en couverture « Rentrée. Tout va trop vite ! L’accélération de la vie selon le sociologue Hartmut Rosa ». Ce sociologue allemand vient de publier aux éditions de la Découverte Accélération, un essai présenté comme « majeur ». Les six pages de l’hebdomadaire, à vrai dire, relativisent ce qualificatif : il y a bien longtemps que des Paul Virilio (Vitesse et Politique, 1977, Galilée), Ulrich Beck, (La société du risque, 1986, Alto Aubier), Philippe Engelhard (L’homme mondial, 1996, Arléa), etc. ont analysé cette accélération. Durkheim, en son temps, disait qu’une des conditions de l’acculturation était le temps sauf de quoi on produisait de l’anomie (maladie sociale). Pour résumer, notre rapport au temps s’est radicalement transformé : le temps passé, autrefois expérience, est synonyme d’obsolescence ; le temps présent, « on ne le voit plus passer » ; et le temps futur est incertain. Dans Jeunesse, le devoir d’avenir, on peut lire page 188 : « Le rapport au temps se transforme. Le temps de l’économie se raccourcit, celui de la communication ou de l’information privilégie l’instantané. Ainsi se développent dans les mentalités comme dans les pratiques sociales la montée de l’urgence et la préférence pour le présent. Vivre dans l’immédiateté les mouvements de fond qui changent la société renforce le sentiment de la fin des stabilités et la nécessité, pour la collectivité, de penser l’avenir davantage en termes de développement qu’en termes de protection et de reproduction, pour les individus, d’apprendre à gérer leurs trajectoires de vie dans et malgré les incertitudes et donc à développer leurs capacités propres d’innovation. » (La documentation Française, 2001, p. 188).

(4) C’est toujours Jeunesse, le devoir d’avenir et c’est à la page 346, en conclusion.