Archives de la catégorie ‘Au gré des lectures’

Ci-dessous, les contributions adressées à ce blog, en front-office… d’ici qu’un ou plusieurs contributeurs s’organisent pour une plateforme collaborative à laquelle je participerai… sans l’administrer !

De Régis…

Ceci n’est pas de moi…

« La présence d’indicateurs de résultats au centre de ces dispositifs tend à accroître chez ces personnels une intériorisation de la contrainte de résultats jusqu’à en faire une dimension centrale de leur travail. » C’est tiré d’un rapport du Centre d’études sur l’emploi concernant les PLIE. Mais c’est transposable!

« Les entretiens réalisés mettent en évidence le dilemme devant lequel se trouvent les salariés de l’insertion, dont le travail oscille entre la prise en compte des besoins d’aide et d’accompagnement des demandeurs d’emploi, surtout de ceux qui sont le plus en difficulté, et la réalisation de leur objectif de sorties positives. Certes, les arbitrages effectués par ces acteurs peuvent varier, en dépit du cadre institutionnel commun. Mais la précarité de statut qui affecte ces derniers tend à limiter leur capacité de résistance. »

Dans les Missions locales – hors période de moyens supplémentaires non pérennes -, la précarité ne tient pas au statut des personnels, mais à la pression sur les financements futurs. Cette pression peut être gérée au niveau du Réseau, du couple Président – Directeur ou reportée sur les conseillers… avec, dans ce dernier cas, un risque de dérive important par rapport aux enjeux d’insertion professionnelle et sociale.

 De pioupiou44…

Très intéressant, ce commentaire de Régis : à faire tourner dans toutes les ML !

Cohérence.

C’est un gros livre, 670 pages, signé de Vincent Fuchs et ça s’appelle rien de moins que Dictionnaire de l’emploi, de l’insertion et de la formation (Chronique Sociale, 2010). Question d’habitude et de test, on cherche « Insertion » et, page 352, on lit : « Ce terme d’ « insertion » est souvent utilisé par les acteurs locaux de l’emploi et par les décideurs publics, mais il reste un concept faible. Il laisse ainsi peu de place à la personne qui devient souvent « l’objet » d’actions d’insertion alors que c’est elle, dans les faits, qui est véritablement le sujet et l’acteur de son Parcours d’insertion. On lui préfèrera le terme d’ « intégration sociale ou professionnelle ». La notion d’intégration est plus participative, plus dynamique et elle implique une réciprocité entre la personne qui « s’intègre » et l’entreprise, la collectivité, l’association ou plus généralement la société qui « l’intègre » et ainsi s’enrichit. »

Et bien non, on ne lui préfèrera pas le terme d’intégration pour au moins deux raisons… sans compter le fait que dire de l’insertion qu’il faut lui préférer la notion d’intégration dans un dictionnaire qui s’annonce comme celui « de l’emploi, de l’insertion et de la formation » ne lasse pas d’étonner. Il eût fallu dans ce cas, appliquant son conseil à soi-même, baptiser l’ouvrage Dictionnaire de l’emploi, de l’intégration et de la formation… Question de cohérence.

Agent ou acteur.

La première est que la notion d’intégration n’implique pas nécessairement la participation. On peut être intégré dans un ensemble sans y participer autrement que par cette présence… sans bouger, comme incrusté. On peut remonter à Durkheim pour qui l’intégration d’un individu ou d’un groupe d’individus recouvre le fait que l’un ou l’autre ait trouvé sa place dans un même ensemble (collectivité, société), ce qui aboutit à la formation d’un ensemble cohérent… l’essentiel étant que tienne cet ensemble. Etre intégré peut signifier avoir intégré et – pour parler comme Pierre Bourdieu dont on célèbre le dixième anniversaire de sa mort – « incorporé » les normes dominantes, savoir se tenir à sa place – ce qui n’est pas exactement synonyme de participation et de dynamisme – comme cela peut signifier effectivement s’inclure dans un ensemble d’interactions, normes, valeurs en les faisant évoluer. Bref, l’intégration peut être active et positive, par exemple lorsque l’on parle d’une « intégration réussie en entreprise », mais aussi passive et guère signifiante d’émancipation. Résumons cette ambivalence en indiquant qu’un individu intégré peut être un agent agi par la vie comme il peut être un acteur agissant sa vie. Un engrenage ou une stratégie.

Processus – état, état – processus.

La seconde raison est qu’il ne s’agit pas d’opter pour l’insertion ou pour l’intégration, une notion se substituant à l’autre. Ce qui les distingue est que l’insertion est un « processus – état » alors que l’intégration est un « état – processus ». Que faut-il entendre par là ? Il serait sans doute plus facile et plus compréhensible de distinguer à partir de « processus » – l’insertion – et « état » – l’intégration -, le processus impliquant un début et une fin, cette dernière, si elle est heureuse, étant l’intégration. Mais les choses sont un peu plus compliquées parce que des parcours d’insertion s’allongent et, donc, deviennent un quasi-état permanent durant parfois plusieurs années (stabilité de l’instabilité) et que, d’autre part, avec la fin du modèle ternaire « formation – emploi – retraite » et les promesses de trajectoires discontinues, l’intégration devient aussi un processus (instabilité de la stabilité).

Barbecue.

On n’a donc pas à préférer l’intégration à l’insertion parce que les critiques exprimées dans les années 80-90 à l’insertion (« notion – valise », « concept fourre-tout »…) sont aujourd’hui et déjà depuis quelque temps tombées. L’insertion correspond à une période, plus ou moins longue selon les individus et leurs « capitaux » (économique, social, culturel, symbolique) mais également selon l’état du marché du travail, qui débouche sur l’intégration comprise comme une situation mieux stabilisée… même si désormais l’instabilité guette et menace les attributs symboliques de l’intégration, depuis le pavillon en zone rurbanisée avec le barbecue du dimanche jusqu’à l’appartenance solide parce durable dans des collectifs de travail.

Bis repetitas…

Cette insertion est professionnelle et sociale (« globale », « systémique », « holistique »…) parce qu’elle vise une intégration également professionnelle et sociale renvoyant aux deux piliers que sont l’indépendance économique (le Producteur qui subvient aux besoins) et l’autonomie sociale (le Sujet qui s’épanouit, l’Acteur qui se lie et le Citoyen qui s’émancipe). Mais, de tout cela, il a été maintes et maintes fois question… Au risque du rabâchage, on n’y reviendra donc pas.

Efficience.

Sur le blog de La machine à trier, dont il a déjà été question ici, on peut lire une déclaration de Xavier Bertrand : « L’emploi des jeunes doit passer à travers l’entreprise. Les contrats d’autonomie coûtent vraiment chers, alors que les missions locales ont un meilleur rapport coût/efficacité. » Les missions locales seraient désormais efficientes ! Grâce leur soit rendue. Il faut reconnaître au ministre une certaine adaptabilité ou, pour les esprits chagrins, une capacité de dire tout et son contraire. Mais, après tout, ne dit-on pas que ce n’est pas la girouette qui tourne mais le vent ? Des élections ?

Publication…

On trouvera ici un article de votre serviteur qui vient de paraître dans les ASH, ASH-27janv interview PhLabbé Insertion.

Bonne lecture.

Lectures

Publié: janvier 26, 2012 dans Au gré des lectures

Télérama publie chaque jour sur son site une courte chronique d’une personnalité, souvent du monde culturel, exprimant un avis sur l’élection présidentielle. Cela dure cent jours. C’est parfois drôle – aujourd’hui, par exemple, c’est la chanteuse Juliette avec une prescription médicamenteuse de 26 mg de paracétamol hollandais, 22 mg de Sarkozine Tremulans, etc.

A J-91, c’était Marie Pezé, psychanalyste, responsable du réseau Souffrance et Travail. Extrait :

{…} Je voterai plus volontiers pour chacun d’entre nous. Pour que chacun d’entre nous se saisisse, à son niveau individuel, de la dégradation de notre société. Pour que chacun d’entre nous se délivre de ses petits silences quotidiens, de ses petites cécités, des têtes tournées ailleurs quand il faudrait regarder. Sommes-nous indemnes de petits consentements, de petits égoïsmes ? Les citoyens épuisés, isolés que nous sommes sont devenus très dociles et opposent l’efficacité du dressage à toute action critique.

La peur a été si savamment distillée partout dans notre société que nous en sommes devenues les meilleures courroies de transmission. Il règne dans ce pays une conviction étrange reposant sur la certitude qu’un Français heureux risquerait de s’endormir et qu’il faut entretenir sa « précarité subjective », l’empêcher de se stabiliser dans sa vie, spatialement, géographiquement, émotionnellement, collectivement. Le chacun pour soi, la désagrégation des collectifs, la masse grandissante des chômeurs, la vision des SDF y contribuent. Cette peur sociale organise la société du consentement, de la capitulation, l’adhésion à des mises au ban pour sauver sa peau, sa place.

Je crois pourtant que se trouvent là de puissantes marges d’action à conquérir.

Alors assez de commissions, de rapports, de recherches, de réflexions, d’expertises, d’audits, de quantification. Politiques sournoises, intentions masquées, hiérarchies complices, fatalisme se conjuguent pour transformer ce pays en un champ stratégique ne visant que des résultats financiers. La fonction symbolique des institutions, de l’Etat, devrait permettre la régulation, la répartition des places et des rôles autour du travail réel pour redresser ce pays. Son recul nous entraîne vers les seuls objectifs quantitatifs ou de savoir-être comportementaux, stratégiques.

Nous sommes mis en concurrence les uns avec les autres, avec le salarié du bureau d’à côté et celui de l’usine à l’autre bout de la planète. Et avec nous même, devenu le chef d’équipe chargé de se fixer ses propres objectifs et le subordonné chargé de les atteindre ! Auto-entrepreneur de soi-même.

L’idée d’un monde qui ait du sens est une croyance fondamentale. La perdre nous pousse tous au désespoir. Alors donnons de la voix, toutes nos voix… »

Allez, en bonus, à recommander pour sa chute ou si l’on aime les macarons : « Une bonne raison de voter Sarkozy » de Frédéric Krivine.

A suivre…

 

Spécial copinage…

Les auditeurs de France Culture connaissent le nom de Clémentine Autain qui, entre autres participations à cette radio (indispensable), y tient une chronique hebdomadaire décapante. Elle est également gérante d’une société coopérative qui publie la revue Regards et qui dispose d’un site du même nom où tous les articles sont en libre consultation. Voilà – mensuel et blog – une lecture  à vraiment recommander… si l’on ne souhaite pas s’en tenir à laisser son « cerveau disponible » via les addictions à TF1 ou M6. Prolixe, Clémentine Autain signe dans Le Monde du 7 janvier un article « La coopérative est l’avenir de l’entreprise. La SCOP, une solution par temps de crise ». Rappelons que les SCOP s’inscrivent dans le vaste mouvement de l’économie sociale et solidaire (ESS), comme les associations et les mutuelles. Plus largement l’ESS, nourrie de l’éducation populaire, fût originellement la construction de réponses humaines et humanistes, mais également émancipatrices, constructives et offensives, à la « question ouvrière » des débuts de l’industrialisation : paupérisation, inculture… Un de ces jours nous retracerons cette histoire tant il est vrai que la période actuelle de confusion axiologique et de faillite démocratique appelle, pour que les bourgeons ne soient pas qu’un épiphénomène hivernal imputable au réchauffement climatique, que les racines irriguent de nouveaux rameaux. A ce propos, on peut s’accorder trois minutes en écoutant la chronique de Brice Couturier à propos de l’ouvrage L’oligarchie des incapables cosigné par Sophie Coignard et Romain Guibert. C’est limpide. sans appel.

SCOP…

« {…} L’idée de créer une société coopérative et participative apparaît de plus en plus comme une solution envisagée par les salariés d’entreprises menacées. Ce regain dit à la fois l’esprit de combativité qui résiste à l’air du temps, la soif de démocratie et l’envie de retrouver du sens à la production commune de richesses.

{…} La coopérative est une forme ancienne de société, mais elle trouve aujourd’hui toute sa modernité. Ce qu’elle met en jeu constitue, en ces temps de crise, une partie de la solution économique, industrielle et sociale. De plus en plus de salariés l’envisagent comme un recours quand leur entreprise est en difficulté ou quand se pose la question de la relève du patron historique – défi imminent pour des dizaines de milliers d’entreprises. Mais la SCOP n’est pas d’abord une solution pour faire face aux crises.

Des fleurons dans le secteur des services aux entreprises (Chèque Déjeuner), dans le secteur industriel (Acome), dans celui de l’ingénierie ou du bâtiment fonctionnent en SCOP, parfois depuis des décennies. Qu’on se le dise : la coopérative est souvent performante économiquement et solide dans la durée. Parce que le capital est majoritairement entre les mains des salariés, les SCOP ne se délocalisent pas. Parce que l’entreprise appartient aux salariés, ceux-ci vivent une expérience inédite, d’un grand intérêt pour eux-mêmes, ce qui donne du coeur à l’ouvrage.

{…} Même si, au quotidien, ce partage de la décision n’est pas une sinécure, bute sur les inégalités de capital culturel, sur les rapports de domination en tous genres, c’est dans cette originalité que réside son intérêt, sa pertinence pour l’avenir. Il faut savoir se défaire des a priori sur ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Quand il faut inventer, réajuster ou redéfinir le projet de l’entreprise, la mobilisation des salariés est un atout inestimable. Coopérateurs, ils y sont incités.

Les SCOP se déploient dans le marché réel. Elles n’ont pas, à elles seules, les réponses à tous les dérèglements du néolibéralisme, de la financiarisation de l’économie, de la concurrence au mépris du bien commun.

Mais elles doivent faire partie d’une politique qui cherche une alternative aux désordres actuels. Car dans les SCOP s’éprouve un autre partage des pouvoirs, des richesses et des savoirs. Nous sommes très nombreux à être très fiers et pleins d’espoir devant l’audace de tous ces salariés qui osent le projet coopératif. Ils méritent notre solidarité et le soutien de la puissance publique. »

Vidéosurveillance.

En bonus, un article signé Emmanuel Riondé paru dans Regards, également le 7 janvier : « Médiatrice culturelle vs vidéo-surveillance » (vs signifiant « versus », c’est-à-dire « à l’opposé »).

« Connaissez-vous Gaillac ? Non !

Cette charmante cité tarnaise a pourtant deux atouts : d’abord son vignoble à flanc de coteaux dont la production s’améliore chaque année ; et puis cet enfant du pays devenu un authentique « pipol » national : l’ex-sélectionneur du XV de France, ex ministre des Sports, garçon colérique surnommé « Eagle 4 », ci-devant Bernard Laporte. Du bon vin, une figure rugbystique, les 13 000 habitants de Gaillac ont donc tout pour être heureux. D’autant que la mairie est socialiste et que la ville – située sur l’axe Albi-Toulouse, au coeur d’une région dynamique et prisée – est dotée d’une MJC récemment refaite à neuf. Le bonheur, on vous dit.

Mais rien n’est parfait. La MJC, fréquentée toute l’année par environ 200 jeunes, vient ainsi de se séparer d’une médiatrice culturelle. Pas le choix : la mairie refusant de compenser les baisses de subvention, la structure a dû se résoudre à réduire son effectif. Le genre de dégraissage dont on entend beaucoup parler ces temps-ci dans le champ socioculturel et de l’éducation populaire. Seulement voilà, dans le même temps, la MJC de Gaillac s’est dotée de huit caméras de vidéo-surveillance… Pour zieuter un site qu’on a du mal à imaginer comme étant la cible d’un banditisme féroce. Coût de l’opération : environ 25 000 euros, soit, grosso modo, un an de salaire brut d’une médiatrice culturelle. Si ça ne s’appelle pas un choix de société, ça… »

Sirop.

Banale illustration d’une société qui, de sociale, dérive vers le pénal… sans pour autant être économe de discours (un peu sirupeux) sur l’accompagnement. Faut-il le préciser ? En analysant les budgets municipaux, on remarquerait un fossé abyssal  dans bien des cas entre le déclaratif – « Les jeunes, une priorité absolue ! » – et la réalité – quelles subventions pour qui, pour quoi ? –. Les collectivités territoriales sont financièrement prises à la gorge ? Sans doute. Raison de plus pour que s’exerce une vigilance sur leurs choix. C’est une question d’éthique de responsabilité, comme l’aurait dit Max Weber. Ceci étant, par les temps qui courent, l’éthique…

A suivre…

Economie en berne.

La Capeb (Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment), qui représente 380 000 entreprises et un peu moins d’un million de salariés (dont 80 000 apprentis), vient de publier un Livre Blanc capeb_livre-blanc (68 pages) au regard de ses prévisions pour l’année 2012, soit entre 2 000 et 3 000 emplois supprimés hors intérim. Pour l’ensemble de la filière bâtiment, incluant le BTP, 30 000 emplois seraient menacés en incluant les intérimaires. « Il est à craindre que la baisse d’activité du bâtiment s’amplifie en 2013 avec un impact sur l’emploi encore plus conséquent qu’en 2012. » Les causes avancées sont « une économie en berne », des charges trop élevées, la concurrence du régime des auto-entrepreneurs, la TVA, les procédures administratives trop lourdes…

L’édition de ce Livre blanc n’arrive pas par hasard, son titre étant pour le moins explicite, Elections présidentielles et législatives 2012. Il s’agit donc de faire pression : donnant – donnant, bulletins de vote contre concessions… Patrick Liebus, président de la Capeb, ouvre ainsi l’introduction de ce document : « À l’occasion des élections présidentielles et législatives de 2012, la CAPEB a rédigé un Livre Blanc destiné à interpeller l’ensemble des formations politiques et des élus sur les grandes préoccupations des entreprises artisanales du bâtiment. »

Charges.

Subséquemment, la Capeb expose quelques préconisations telles qu’« une évolution de la fiscalité des carburants » et – tiens, ce n’est pas un hasard – « une TVA sociale aboutissant à moins taxer le travail et à favoriser l’emploi ». Rappelons que les « charges » dont se plaignent les organisations patronales sont, d’une part, les propriétés sociales collectives qui permettent d’être soigné, de disposer d’une retraite, etc.  et, d’autre part, le fruit du travail des salariés. On aurait tendance à l’oublier en parlant de « charges » comme s’il s’agissait de dépenses qui pesaient inopportunément sur les budgets des entreprises. Ce même type de raisonnement s’applique pour les fonctionnaires, encore une fois des « charges », comme si ceux-ci ne produisaient pas des services et comme si leurs revenus n’étaient pas réinjectés dans l’économie : les fonctionnaires sont également des consommateurs et, à l’échelle micro, les premiers à les stigmatiser sont les premiers à geindre lorsqu’est annoncé la fermeture d’un établissement public ou le départ d’un régiment.

Une préconisation ne lassera pas d’étonner puisque, passé le constat d’un infléchissement prévu, la confédération veut que le reclassement de demandeurs d’emploi vers la construction soit favorisé par Pôle emploi : « Bien que le nombre de demandeurs d’emploi reste important, les entreprises artisanales du bâtiment demeurent confrontées à des difficultés de recrutement de main-d’œuvre qualifiée.

Cette insuffisance pourrait être amoindrie si Pôle Emploi favorisait le reclassement de demandeurs d’emploi en leur permettant de se former pour adapter leurs compétences aux besoins des professions du bâtiment. L’existence systématique de correspondants bâtiment dans les agences locales de Pôle Emploi contribuerait à ce nécessaire rapprochement entre l’offre et la demande. »

Sociostroumpf.

On s’interroge à ce moment sur la cohérence interne entre l’annonce ou la menace de suppressions d’emplois dans le bâtiment et l’orientation des demandeurs d’emploi qualifiés vers ce même secteur… En effet, si le bâtiment est un secteur « en tension », la bonne solution n’est pas d’inverser le rapport « offre – demande » car on en connaît d’ores et déjà la conséquence : une accentuation de la sélectivité (renflouer « l’armée de réserve » en quelque sorte), le déclassement pour les uns surqualifiés et l’exclusion pour les autres moins ou non qualifiés. L’amélioration objective des conditions de travail et la rémunération sont les deux facteurs-clés… bien plus que « l’image » qui retient souvent l’attention : on peut multiplier les messages publicitaires mais, si concrètement sur le chantier l’écart entre ceux-ci et la réalité est abyssal, le marketing du bâtiment aura été fait en pure perte… sinon celle des communiquants. L’intérêt de cette focalisation sur l’image ou, plus chic car sociostroumpf, « les représentations » est double : c’est suffisamment flou pour créer du consensus autour du constat « les jeunes ont une mauvaise image du bâtiment » ; cela évite de traiter les vraies responsabilités : l’accueil, l’accompagnement, le tutorat, l’organisation du covoiturage pour résoudre les difficultés de déplacement sur des chantiers isolés, etc.

Copperfield.

L’amélioration des conditions de travail (pénibilité, hygiène, horaires…) a été effective dans les grandes entreprises du BTP mais demeure bien plus aléatoire dans les PME et TPE… a fortiori lorsqu’on descend les niveaux de sous-traitance : un ancien inspecteur du travail me disait avoir rencontré jusqu’à cinq niveaux de sous-traitances et, à ce dernier, des Noirs chargés de nettoyer des cuves de peinture sans aucun équipement de protection sinon des sacs poubelle pour emmailloter les mains… On a connu également dans un autre secteur, celui de la restauration, nombre de soutiers d’arrière-cuisine (parfois d’établissements prestigieux), sans-papiers et dotés de contrats de travail fantaisistes, redécouvrant le charme des modalités de travail dignes de David Copperfield.

– Bien entendu, il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain et, dans le bâtiment comme ailleurs, dans de petites entreprises comme dans des grandes, on rencontre des chefs d’entreprise de grande qualité humaine et professionnelle, inspirés par leurs métiers, soucieux d’en assurer la transmission parfois avec l’esprit, la philosophie même, du compagnonnage.

– Bien entendu, rechercher non pas l’adéquation juste et parfaite, ointe de l’acronyme « GPEC » (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences), mais une meilleure porosité entre offres et demandes est pertinent et pose la question de l’orientation… qui renvoie la responsabilité sur le système de formation et sur les intermédiaires de la politique de l’emploi. Or ces derniers multiplient les forums, les job dating, les informations collectives, les mobilisations pour des recrutements qui présentent une particularité : entre leur déclaration et leur réalisation, entre l’intention et la décision, ils fondent comme neige au soleil. Il faut une sacrée dose d’abnégation pour développer autant d’énergie pour d’aussi minces résultats…

De la même façon, si le secteur du bâtiment souhaite diversifier ses recrutements, il pourrait envisager une féminisation de ses métiers très majoritairement masculins. Aujourd’hui, on recense 85 000  salariées dans les entreprises représentées par la Capeb, soit 8,5% des effectifs. Mais on en est encore dans beaucoup de situations à des financements par le Service Public de l’Emploi d’aménagements spécifiques (toilettes, douches distinctes…) sur les chantiers. C’est la même puissance publique décriée pour le fatras administratif qu’elle fait peser sur les entreprises que l’on sait solliciter pour financer des aménagements dont le bénéfice revient exclusivement aux entreprises. On disait dans le temps « privatisation des bénéfices, socialisation des pertes ». On pourrait ajouter « socialisation des investissements ». On garde « privatisation des bénéfices », est-il besoin de le préciser ?

Grande cause nationale.

Oui, je sais, il va falloir parler du rapport Joyandet, L’emploi des jeunes. Grande cause nationale, qui vient d’être remis au président de la République. Quatre-vingt-huit pages, ce n’est pas sorcier à lire. Sauf que certaines phrases demandent à être relues plusieurs fois car, les découvrant, on se dit dans sa tête : « Mais qu’est-ce que cela veut dire ? » Ainsi, par exemple, page 26 :

« Le sort des missions locales oscille entre leur vocation initiale, les publics en difficultés, et l’éventuelle prise en charge généraliste des jeunes demandeurs d’emploi, option non retenue à ce jour mais parfois envisagée. » J’avoue me sentir comme une poule devant un couteau face au « sort », à « l’éventuelle prise en charge généraliste », à l’« option non retenue à ce jour mais parfois envisagée »… Soit, à vue de nez, 80% de cette phrase. Un peu plus bas, même page, on peut lire : « Concrètement, l’outil majeur des missions est l’attribution à des jeunes en échec scolaire ou social du CIVIS, accompagné d’une allocation financière. » Attribution du CIVIS… Est-ce ainsi que l’on cause dans les missions locales ? Il est temps d’envisager un recyclage.

A suivre…

Fine et forte.

Lorsqu’on dit moutarde, on pense Dijon, comme Cambrai se marie à bêtises, fraises à Plougastel, etc. Il en est ainsi des automatismes et des stéréotypes. Soucieux de lutter contre la macdonaldisation du langage, on évitera donc toute allusion à l’émulsion des graines de brassicacées ainsi que, par respect pour la mémoire des Poilus, toute association malheureuse avec le gaz. Disons que, cette fois, les vœux proviennent d’une capitale régionale sise à 310 kilomètres au sud-est de Paris et à 190 kilomètres au nord de Lyon.  Des vœux synthétiques, concentrés comme une crème de cassis, mais qui ouvrent la porte à la présentation d’un texte… nettement moins synthétique dont l’intérêt est aussi manifeste que les commentaires qu’il a suscités sont bien maigres… en tout cas dans le secteur de l’insertion.

Frédéric. 4056.

« Bonjour, et meilleurs voeux à tous !

Grand lecteur du blog… mais tout petit contributeur.

Quid de la proposition de loi n° 4056 (permettre aux jeunes de prendre en main leur avenir) qui, pour le coup, n’a aucun avenir immédiat ? »

P.L. De la plume de Marie-Georges Buffet, la proposition de loi évoquée par Frédéric est cosignée par Jacqueline Fraysse, Marie-Hélène Amiable, Martine Billard, Alain Bocquet, André Chassaigne, André Gerin, Daniel Paul, François Asensi, Jean-Claude Sandrier, Jean-Jacques Candelier, Jean-Paul Lecoq, Jean-Pierre Brard, Marc Dolez, Michel Vaxès, Patrick Braouezec, Pierre Gosnat et Roland Muzeau. C’est-à-dire le groupe parlementaire « Gauche Démocrate et Républicaine » qui recense vingt-et-un députés (ici, liste de ces députés). Le titre de cette proposition, enregistrée le 7 décembre dernier à l’Assemblée nationale, est « Cadre visant à permettre aux jeunes de prendre en main leur avenir » (Proposition Loi 7-12-2011 Jeunesse, texte complet : 56 pages…).

Rappelons-nous, concernant Marie-Georges Buffet, qu’elle fût ministre de la Jeunesse et des Sports – avec une autre stature que l’actuel collecteur de pièces jaunes – et que c’est sous son autorité que fût publié Le livre blanc de l’éducation populaire (Les éditions de l’Atelier, 2001) dont bien des réflexions pourraient aujourd’hui être reprises et inspirer une politique jeunesse(s).

Aspirations.

Cela commence classiquement par « l’exposé des motifs » qui, réfutant les « deux politiques possibles : la répression et l’assistanat », s’appuie sur les aspirations des jeunes, à savoir :

«  La première chose qu’ils mettent en avant, c’est la nécessité de rendre effectifs les droits existants, qui sont solennellement proclamés par la République mais qui peinent dans les faits à être réellement mis en œuvre. » Ceci correspondant aux solutions face aux problèmes du logement, de la mobilité, de la santé, de la culture et de l’exercice de la citoyenneté.

« La deuxième volonté qu’ils expriment est celle d’être autonomes financièrement. » Ainsi la proposition de loi avance-t-elle sur les questions de lutte contre les bas salaires, de meilleure rémunération des stages et de l’apprentissage avec « une allocation d’études et une allocation de recherche d’emploi ou de formation ouverte aux jeunes qui n’ont pas encore cotisé. » (ce qui devrait répondre aux « vœux – réflexions » de Régis : « Le montant de cette allocation comporte une partie socle universelle et une partie progressive calculée en fonction des revenus du foyer fiscal auquel le bénéficiaire est rattaché. », art. 20, alinéa 14).

« La troisième aspiration des jeunes est d’être mieux accompagnés vers l’emploi. » Nous détaillons plus particulièrement ce chapitre… tout en recommandant la lecture de toutes ces autres propositions marquées à l’aune du bon sens, de la responsabilité intergénérationnelle et – enfin – d’une politique jeunesse(s) qui ne soit ni guidée électoratactiquement par le stop and go, ni synonyme d’aumône.

– Enfin, puisque au jeu du « qui dit » à la notion de jeunes on associe celle de précarité, le texte conclut par « un certain nombre de mesures visant à lutter contre le recours à l’emploi précaire et contre les détournements de l’apprentissage et des stages de leur objet par des sanctions pénales et financières, mais aussi en renforçant le droit d’alerte des syndicats en la matière. »

Permis de se conduire.

Bref, un bon et copieux menu. Voyons ce qu’il en est de l’accompagnement vers l’emploi et la formation (chapitre III)… juste après avoir remarqué ce qui, depuis désormais longtemps, semble une évidence, la formation des jeunes au permis de conduire (article 6), formulé ainsi : « Une formation théorique et pratique à la conduite est également dispensée gratuitement à tous les élèves du second degré de plus de 16 ans qui le souhaitent. Elle est effectuée par des formateurs agréés de l’éducation nationale ou par les établissements mentionnés à l’article L. 213-1 du code de la route. Elle est sanctionnée par l’obtention du permis de conduire mentionné à l’article L. 221-1 du même code. » Dans la proposition de loi, ce sont tous les jeunes scolarisés qui seraient bénéficiaires. Sur le principe, on ne peut être que d’accord : si le rôle de l’école est de transmettre des savoirs (objectifs cognitifs et culturels), il est aussi de préparer à l’autonomie sociale et, par l’insertion professionnelle ultérieure, à l’indépendance économique (objectifs sociaux, sociétaux et économiques). Or, de toute évidence, le permis de conduire est une condition quasi-point de passage obligé de l’insertion professionnelle, sinon de l’intégration. A ce titre, apprendre à conduire c’est aussi apprendre à se conduire et à devenir autonome (du grec autonomos : « gouverner selon sa propre loi »). La conduite et le permis, discipline parmi d’autres disciplines, devraient donc faire partie du socle commun de connaissances transmises par le système de formation initiale. Reste que, peut-être, le coût d’introduction d’une nouvelle discipline – bien plus intéressante, hormis pour les futurs boursicoteurs, que l’économie dont la « commission Attali » préconisait l’enseignement dès le primaire (1) – apparaîtra à certains trop élevé. Dans ce cas, s’il faut cibler et expérimenter, la population prioritaire devrait être celle des jeunes en alternance et en apprentissage pour au moins deux raisons. Premièrement, ces jeunes proviennent majoritairement des classes populaires et sont donc généralement peu dotés économiquement : même à un euro jour, le permis de conduire ne leur est pas facilement accessible. Deuxièmement, parmi les obstacles à l’insertion, la mobilité est le thème le plus récurrent dans les discours et analyses des acteurs de l’insertion, professionnels mais également institutionnels et politiques. A juste titre car l’apprenti ou le jeune en alternance se déplace entre trois lieux : son domicile, son lieu de travail et son lieu de formation… une équation parfois bien difficile à résoudre, a fortiori dans certains secteurs tels que l’industrie où l’on travaille en 3 x 8.

Accompagner vers l’emploi et la formation.

Pas moins de quinze articles composent ce chapitre, distribués en trois titres : « Rendre effectif le droit à l’apprentissage et aux études » (articles 25 à 32), « Soutenir les jeunes dans leurs démarches de recherche d’emploi ou de formation » (articles 33 à 35) et « Faciliter l’entrée des jeunes dans le monde du travail » (articles 36 et 37).

Le titre 1, « Rendre effectif le droit à l’apprentissage et aux études », recouvre des propositions telles que la fixation par branche d’un nombre minimal d’apprenti-e-s, la formation pour les tuteurs et maîtres d’apprentissage (« … que la formation des tuteurs ainsi qu’un programme national pour les apprenti-e-s soient fixés avec les organisations syndicales lors de la négociation triennale »), l’élaboration d’un programme national pour les apprenti-e-s (art. 25), la suppression des exonérations de cotisations sociales et de l’aide forfaitaire pour les entreprises ne recrutant pas un nombre minimal d’apprenti-e-s (art. 26), ainsi que d’autres mesures intéressant les étudiants (plafonnement du montant des droits d’inscription exigibles par les universités, facilitation des visas pour les étudiant-e-s étrangers et interdiction des expulsions… on perçoit là les effets de la circulaire Guéant).

Le titre 2 intéresse plus particulièrement le secteur de l’insertion puisqu’il s’agit de « soutenir les jeunes dans leurs démarches de recherche d’emploi ou de formation ». L’article 33 préconise l’ « augmentation des effectifs de Pôle Emploi pour garantir aux personnes inscrites un accompagnement réellement personnalisé, en limitant le nombre de personnes suivies par agent et en fixant une durée minimale d’entretiens » et l’article 34 demande « un meilleur soutien financier des missions locales » correspondant à « un renforcement des moyens des missions locales pour les jeunes les plus en difficulté ». Ce même article précise que « Dans les six mois suivant la présente loi, le Gouvernement remet au Parlement un rapport relatif à la situation des missions locales mentionnées à l’article L. 5314-1 du code du travail, ainsi qu’aux conditions d’une amélioration de la prise en charge des jeunes, notamment en termes de moyens financiers supplémentaires. » La confiance règne… mais, dès lors qu’on se souvient que, lorsque les députés votant le droit à l’accompagnement confiaient celui-ci aux missions locales, l’administration concoctait un appel d’offres pour le contrat d’autonomie en direction des « OPP » (opérateurs privés de placement), on comprend mieux. L’article 35 revendique « la création d’un véritable service public de l’orientation pour faciliter les démarches prises par les jeunes pour trouver un emploi ou une formation. »

Le titre 3 enfin, « Faciliter l’entrée des jeunes dans le monde du travail », prévoit l’«instauration d’une formation initiale dans les entreprises à chaque nouvelle prise de poste, pour que le salarié puisse mieux connaître son environnement professionnel et syndical »  (article 36) et demande que soit instaurée « une formation au droit du travail encadrée par les syndicats pour que le salarié puisse mieux connaître et exercer ses droits personnels et collectifs. » (article 37).

Envie d’agir.

Au total, ce sont 48 articles – dont certains, bien sûr, sont sujets à discussion, singulièrement avec les Régions pour ce qui concerne l’alternance et l’apprentissage – qui constituent cette proposition… dont on imagine qu’elle sera loin de faire l’unanimité malgré le consensus aussi absolu que métronomique sur la jeunesse « devoir d’avenir », « impératif national », etc. Le groupe parlementaire écrit pourtant tout-à-fait justement : « Aucune loi cadre sur la jeunesse dans sa globalité n’a pour l’heure vu le jour. Les mesures sectorielles s’empilent avec un évident manque de cohérence. Mais les revendications portées par les jeunes ne peuvent être comprises comme des aspirations dispersées, sans rapport les unes aux autres. Au contraire, elles font sens uniquement si elles sont prises dans leur globalité. Logement, études, salaires, chômage, tous ces sujets sont intimement liés. Ils doivent être donc abordés conjointement pour être traités convenablement. Aussi, cette proposition de loi prend le parti de replacer les revendications formulées par les jeunes dans le cadre d’une analyse multidimensionnelle de leur situation. » Qu’à l’approche globale de l’insertion corresponde une politique globale formalisée dans une loi-cadre serait, de toute évidence, une véritable avancée et, lorsqu’on lit cette proposition de loi, compte-tenu du large périmètre des thèmes, on se prend à rêver à une politique jeunesse(s)…

En ces temps plutôt moroses, sinon dépressifs, un peu de rêve ne peut nuire, voire même peut réactiver l’envie d’agir, non ? D’autant plus que nous sommes encore pour deux semaines à la période des voeux.

A suivre…

(1) Rapport de la Commission pour la libération de la croissance française, sous la présidence de Jacques Attali, 2008. « L’enseignement de l’économie doit être aussi, dès le primaire, concret, positif, et exigeant sur les dimensions éthiques, sociales et écologiques de la croissance. Il devra expliquer le rôle du travail, de l’entreprise et de l’entrepreneur, montrer que le scandale est dans la pauvreté plus que dans la richesse, dans les injustices plus que dans les inégalités. Il devra expliciter le rôle relatif de la concurrence et des collectivités publiques dans la création et la répartition des richesses. » (p. 27). On remarquera que cet enseignement de l’économie est présenté sous de beaux atours : éthique, social, écologie, lutte contre les inégalités… On peut cependant douter de ces belles intentions, a fortiori dans un rapport apologétique sur la croissance, et se demander si, bien plus prosaïquement, il ne s’agit pas de former de futurs consommateurs. Le rapport Attali ne préconise pas l’enseignement de la philosophie au primaire. L’homo oeconomicus s’asperge de l’eau bénite des vertus économiques.

Fouillis.

En avons-nous déjà parlé sur ce blog ? Parmi les presque 600 articles et encore plus de contributions recensés à ce jour (785), difficile de s’y retrouver… y compris pour celui (bien présomptueusement) identifié comme « administrateur ». Alors prenons le risque de la redite…

C’est un article de seize pages, daté de 2010 et signé par Bernard Gomel, Sabina Issehnane et François Legendre, « L’accompagnement et l’insertion des jeunes en difficulté. Que peut-on apprendre des données de gestion des missions locales françaises ? » (1) Sur la base d’une étude économétrique s’appuyant sur les données de Parcours 3, les auteurs visaient à quantifier le lien entre l’intensité de l’accompagnement et le degré d’insertion professionnelle des jeunes inclus dans le programme CIVIS. Ce degré est mesuré sur la base d’une distribution en six classes : 1 « inactivité », 2 « chômage », 3 « formation », 4 « contrat aidé ou formation en alternance », 5 « emploi précaire » et 6 « emploi durable ». Certes, une très large partie de cet article se révèle difficilement lisible pour qui ne maîtrise pas l’économétrie mais il suffit somme toute d’aller aux deux principales conclusions (2).

« Nous mettons alors en évidence un effet particulièrement robuste de l’intensité de l’accompagnement sur le degré d’insertion professionnelle. Quelque soit le trimestre de suivi, un accompagnement plus intense, sous la forme d’un plus grand nombre d’entretiens individuels, accroît significativement l’insertion professionnelle des jeunes. » Voilà qui est dit et clair. On trouvera à peu de choses près la même conclusion dans une autre étude, également économétrique datant de 2009, « Les effets de l’accompagnement sur le retour à l’emploi ». (3)

« Nous mettons aussi en évidence une très grande sensibilité du degré d’insertion à la conjoncture économique. Les conséquences défavorables de la crise financière sont ainsi, au troisième trimestre de l’année 2008, comparables aux effets favorables que pourrait apporter la généralisation de l’accompagnement intensif. » En d’autres termes, si l’accompagnement intensif était généralisé, ses effets bénéfiques seraient gommés par ceux de la crise.

Ceci inspire – à ce stade – trois réflexions.

Shadoks.

D’une part, cela relativise les critiques à l’emporte-pièce sur des taux d’insertion variant de 18 à 60% : les effets de la crise ne sont pas partout similaires ; il est des bassins d’emploi sinistrés où la seule insertion possible est ailleurs. A ce moment, de deux choses l’une : ou les jeunes ne bougent pas et chôment ; ou les jeunes émigrent sous d’autres cieux et leur hypothétique insertion n’est pas comptabilisée sur place. C’est un raisonnement un peu mécanique mais, grosso modo, ça devrait se tenir. Par ailleurs, si la crise est autant responsable de l’accentuation du chômage, ce qui semble peu contestable, comment se fait-il que, dès lors qu’on fait (dit faire) de l’emploi une priorité, la lutte contre ses effets n’est pas facturée à ses responsables mais qu’au contraire l’argent public leur est versé pour « consolider leurs fonds » ? Et les fonds de poche des chômeurs : définitivement percés ? Les pioupious des missions locales ressemblent de plus en plus à des Shadoks pompant les chômeurs déversés par la crise et refoulés par les entreprises.

Chronomètre.

D’autre part, si l’insertion des jeunes était réellement une priorité nationale, si elle n’était pas une incantation généralement stimulée par l’horloge électorale, des moyens conséquents et pérennes devraient être mobilisés pour que les accompagnements individuels puissent être effectifs : les accompagnés sont potentiellement là… mais les accompagnants manquent à l’appel. Et qu’observe-t-on ? Que, face à l’accroissement de la demande des jeunes et compte-tenu de moyens qui, eux, ne progressent pas sinon s’infléchissent, beaucoup de missions locales en sont au point d’imaginer des solutions en termes d’offres collectives alors que d’autres vont jusqu’à chronométrer les entretiens individuels qui fondent de trois-quarts d’heure à une demi-heure, vingt minutes ! Non que les actions collectives ne soient pas pertinentes mais à la condition de ne pas être conçues par défaut, c’est-à-dire par incapacité d’assurer des accompagnements individualisés. C’est, tout-à-fait concrètement, une façon de brader la qualité du travail et plus : le métier. Il sera toujours temps, plus tard, de pleurer sur le temps où l’on s’interrogeait sur la qualité de « l’offre de service », où l’on adhérait sans réserve à l’injonction d’écoute de Bertrand Schwartz, où l’on croyait que les mots d’un rapport officiel auraient nécessairement des implications concrètes : « Le suivi individualisé et l’accompagnement renforcé apparaissent comme l’élément indispensable au succès de tout parcours d’insertion, quels que soient les outils mobilisés comme support de ce dernier. » (4) Une solution toutefois… mais qui exigerait un fort volontarisme : qu’un référentiel qualité accepté par tous ou presque, parce que conçu avec eux, définisse les règles de l’accompagnement individuel, son « cahier des charges », y compris et sauf exceptions (le coup de pouce rapide, le renseignement donné, le document à compléter…) sa fréquence, sa durée minimale et maximale (5), de telle façon à ce que la qualité de l’accompagnement soit opposable à la tentation du grignotage ou du néo-taylorisme. Sanctuariser en quelque sorte l’accompagnement.

Huis-clos.

Enfin, si l’insertion professionnelle est corrélée à la fréquence des entretiens, rien n’est dit sur le contenu des entretiens ou, plus exactement, sur les compétences mobilisées pour que les entretiens soient de qualité et « productifs ». Posons l’hypothèse qu’un entretien avec un conseiller n’est pas réductible à une conversation ordinaire (6) et qu’il nécessite de s’appuyer sur un socle conceptuel, de se dérouler selon une méthodologie éprouvée, de bénéficier d’un feed-back pour que le-la conseiller-ère puisse réajuster son comportement, enrichir son analyse, maîtriser transferts et contre-transferts. La question, à ce moment, est celle, récurrente à juste titre dans les besoins exprimés des professionnels : quand parvient-on à s’extraire du huis-clos de l’entretien individuel pour produire cet effet-miroir ? Quand réussit-on à prendre le temps d’études de cas, de résolution de problèmes, d’échanges de pratiques… bref de tout ce qui permet par l’intelligence partagée de ne pas en rester au face-à-face ?

Radins.

Et puisqu’on en est à la question des moyens, traversons l’Océan Atlantique pour rejoindre les Antilles et, plus particulièrement, la Guadeloupe. Une singularité de cette (belle) île (qui en possède d’autres, fort heureusement) : les communes et intercommunalités ne financent pas, ou à la marge par la mise à disposition de locaux, la mission locale… alors que le taux de chômage des jeunes dépasse les 40%. Cela a justifié un coup de pied ou de plume dans la fourmilière. C’est ici. Quant à la métropole, tant pis pour la répétition, le prix d’un demi-café dans le TGV, par an et par habitant, consacré à l’insertion des jeunes ne mérite pas le nom de subvention. Tout juste celui de denier du culte, d’aumône.

Rabelais.

Au fait… la question initiale était «  L’accompagnement individualisé pour l’insertion est-il rentable ? » A la lecture des études économétriques ou non, la réponse est donc convergente : oui ! Mais un autre registre peut être sollicité : a-t-on éthiquement le droit de ne pas accompagner celles et ceux qui, sans accompagnement, auraient de très fortes « chances » de rejoindre le cercle excentré des surnuméraires ou, tout au moins, de piétiner des années durant dans le précariat ? Probablement la réponse à cette question ne viendra-t-elle que consolider celles scientifiquement démontrées. Tant mieux tant il est vrai que… « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

A suivre… 

(1) In Transformations et innovations économiques et sociales en Europe : quelles sorties de crise ? Regards interdisciplinaires, XXXè Journées de l’AÉS, Presses Universitaires de Louvain, p. 315-335, Louvain-la-Neuve, 2010.

(2) Autre information, intéressante, apportée par l’étude : « … l’accompagnement intensif (quatre entretiens ou plus au cours du trimestre précédent) a toujours un effet supérieur, quel que soit le trimestre suivi, à l’effet permis de conduire. » Autrement dit, même si l’on sait que le permis de conduire est dans bien des cas une dotation majeure pour l’insertion professionnelle, son effet demeure en-deçà de l’accompagnement intensif.

(3) « … plus l’intensité de l’offre de service est forte et plus le taux de retour en emploi est important. » Denis Fougère, Thierry Kamionka, Ana Prieto, « Les effets de l’accompagnement sur le retour à l’emploi », Centre d’Etudes de l’Emploi, 12 janvier 2009, p. 28.

(4) Bernard Seillier, Pour un contrat d’accompagnement généralisé, rapport de mission auprès de François Fillon, ministre des Affaires sociales, du Travail et de la Solidarité, à Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, juillet 2003, p. 18.

(5) « … la temporalité de l’accompagnement est une question cruciale. S’il est essentiel de fixer des bornes à la prestation, il est également essentiel de pouvoir les ajuster en fonction de la situation et de la progression des personnes dans leur parcours. »  ANPE, Unédic et  DARES, « L’évaluation qualitative de la mise en œuvre des expérimentations », L’accompagnement renforcé des demandeurs d’emploi n° 2, juin 2008.

(6) « Le lien qui unit l’accompagnateur et l’accompagné est principalement d’ordre professionnel. Ce lien, associé à d’autres critères, introduit une différenciation de taille avec l’accompagnement naturel, assuré principalement par l’entourage et les proches. Bien entendu, cette spécificité n’exclut pas la présence ou l’émergence d’autres types de liens qui restent secondaires. Si le lien professionnel est de l’ordre de la permanence tout le long de la situation, son intensité et sa force varient selon le processus de définition de la situation, le contexte, les tensions institutionnelles et interindividuelles… Celles-ci peuvent provoquer un affaiblissement du lien professionnel nécessitant, pour le renforcer, une nouvelle définition de la situation. En outre, dans la situation d’accompagnement, ce lien est moins vertical et plus horizontal et le recours à la contrainte est théoriquement prohibé {P.L. la fonction de contrôle dans l’accompagnement socioprofessionnel relativise cette interdiction}. Cette singularité est de nature à favoriser la négociation et le dialogue. » Driss Alaoui, « L’accompagnement socioprofessionnel : la complexité d’une situation professionnelle entre la complémentarité et/ou le télescopage des points de vue des acteurs » (Oracle, Université de la Réunion), in Jean-François Marcel, Philippe Maubant, Frédéric Tupin, La situation professionnelle, Phronesis, vol. 1, n° 1, janvier 2012.