Archives de mai, 2004


Un texte que j’ai écrit en 1998 et qui figure en annexe du tome 1 des Bricoleurs de l’Indicible (2003, Apogée, collection Les Panseurs sociaux »).  Toujours d’actualité ?

 


 

 

 

 

Échaudés par la constance des échecs de leurs poli­tiques de l’emploi, les Gouvernements successifs sont prudents : l’hirondelle d’un état mensuel des DEFM (Demandeurs d’emploi fin de mois) ne fait pas le printemps du plein emploi. Parallèlement à un chômage structurel et endé­mique – que certains, tel Rifkin, n’hésitent pas à considérer comme mo­deste au regard des probabilités d’une fin an­noncée du travail – se développent exponentiellement les nouvelles technologies de l’information. Parallèlement? Ce n’est pas sûr… Déjà des entre­prises virtuelles existent : on y ré­insère des chô­meurs, les occupant à des tâches tout aussi vir­tuelles que leurs clients et leurs fournisseurs. Et si demain, selon le double principe de la division du travail et de l’individualisation, la virtualité s’adressait à chaque demandeur d’emploi… non pour le réapprentissage mais pour  l’anesthésie?

 

2004.

Martine Aubry, Présidente de la République, s’ap­prête à accé­der pour deux ans à d’encore plus hautes respon­sabili­tés, la pré­sidence de la Commission Supra Nationale de l’Europe Fédérale des Trente-Deux (dit CSNEF-32).

Marcel, lui, est au chômage depuis huit ans. Mécanicien automobile, il a tra­vaillé vingt ans dans un petit garage à Saint Martin des Champs. Cela se pas­sait bien jusqu’à ce que, en 1996, son patron par­vienne à la retraite. Celui-ci a vendu son affaire à un importa­teur de véhi­cules de direc­tion qui n’avait besoin que d’un pré­parateur – nettoyeur.

 

Marcel, après un bilan de compétences (BC) et une ses­sion d’orien­ta­tion ap­pro­fondie (SOA), a pris conscience, grâce aux conseillers qui l’ont reçu et aux for­mateurs qui l’ont sondé, de son inadapta­tion au marché du travail. Les quelques rares entretiens décro­chés auprès d’em­ployeurs pressés – Marcel participait à un Cercle de Recherche Active d’Em­ploi (CRAE) – ont confirmé le diagnostic : son « employabilité » (c’est ce que disaient les patrons) n’était pas sa­tisfaisante.

Une chance : en 1998, Marcel est par­venu a décrocher un Contrat de Qualification. Auparavant réservé aux jeunes, le CQ venait juste d’être élargi aux adultes. Ce n’était pas, selon l’expression de Marcel, « le Pérou » (surtout financiè­rement! Le banquier n’avait pas suivi, il avait été obligé de vendre son pa­vil­lon, l’ambiance fami­liale s’était détérioriée et sa femme l’avait quitté) mais, au moins devant les quelques co­pains qui conti­nuaient à le voir, il re­trouvait une constance. Avec quelques adap­ta­tions bien sûr, Marcel pouvait  faire comme avant. A La Civette le sa­medi midi, par exemple, il suffi­sait de prendre un seul jeu à 10 F et deux ou trois blancs en di­sant qu’il ne suppor­tait plus les « p’tits jaunes ». Cela ne pouvait – finale­ment – pas lui faire de mal et coû­tait bien moins cher. Bien sûr, compte tenu de sa mise, il avait moins de chances de décrocher le gros lot mais il fallait ap­prendre à se ser­rer la cein­ture. Comme tout le monde. C’est d’ailleurs ce que ré­pétaient à la té­lé­vi­sion « les Grands ».

 

Le troisième millénaire s’est présenté pour Marcel sous de bons auspices : il est ar­rivé au bout de son CQ (mécanique auto­mobile, option numérique). Son pa­tron – Monsieur Michel – n’a pas pu le garder. C’était inévitable et il l’avait d’ail­leurs pré­venu : la com­pétitivité de son entre­prise était en jeu et les Anglais avaient entre temps conçu un automate qui pouvait traiter en un temps record (diagnostic et ré­paration) les demandes des clients. Marcel comprenait : les clients, c’est sûr, étaient de plus en plus pressés…

Marcel a eu, à ce moment, une sacrée idée : dans le temps, des ouvriers fai­saient le « tour de France ». Il avait d’ailleurs connu l’un d’entre eux qui, au­jourd’hui, avait bien réussi (et, à présent, ne bougeait plus). D’autre part, tous les conseillers qu’il rencontrait lui disaient : « La solu­tion, c’est la mo-bi-li-té! ». Marcel a donc quitté Saint Martin des Champs. De toutes façons, plus grand chose ne l’y retenait : sa femme avait obtenu le droit de garde, le Juge des Affaires Matrimoniales consi­dérant que ses reve­nus ne lui permettaient pas d’élever correctement Jeremy et Claudia.

A vrai dire, la route n’a pas été facile : pour des questions d’argent, bien sûr, également parce qu’il n’avait pas d’adresse fixe. Ce qui, pour l’employeur, n’est ja­mais très bon. Quelques pa­trons l’ont reçu. Sa formation les intéres­sait mais, au bout du compte, ils lui disaient que, « le mar­ché étant ce qu’il est », ils le compre­naient, l’encoura­geaient… et préféraient embau­cher des gars du coin (les col­lec­tivités avaient mis au point des aides pour les de­man­deurs d’emploi locaux).

Durant deux ans, Marcel a beaucoup mar­ché. Il lui arri­vait de croiser parfois d’autres mar­cheurs, des chô­meurs qui, en­semble, pro­testaient. Marcel ne les a ja­mais rejoint, même s’il éprouvait pour eux de la sympathie : avec son ex­périence, sa volonté, sa formation, il parvien­drait bien, lui, à s’en sortir…

Puis, progressivement, Marcel a compris qu’un autre pro­blème se posait : il appro­chait de la cin­quantaine. Un conseiller de l’AEPE (Agence Européenne Pour l’Em­ploi), rencontré sur son pé­riple dans le Sud-Ouest, lui a d’ailleurs dit : « La fe­nêtre de l’em­ployabi­lité s’est rétrécie : dans votre métier, pas avant trente ans et ja­mais après qua­rante-cinq… » Marcel commençait à désespérer. Tout lui man­quait : Jeremy, Claudia, Saint Martin des Champs, La Civette, les odeurs de graisse et d’échappement…

Heureusement, depuis presque un an, Marcel a re­trouvé le bonheur. Il a ac­cepté une proposition de l’AEPE pour participer à une expérience baptisée « Apnée Socio-Professionnelle de Compensation » (ASPC) : une fois par mois, le premier lundi, il se rend à l’Agence qui a conclu un accord de par­tenariat avec une entreprise spécia­li­sée dans les Nouvelles Technologies de l’In­forma­tion et de la Communication (NTIC). Pendant une heure, avec un casque sur la tête, il revit le bonheur de l’atelier. Grâce aux capteurs infrarouges, aux lu­nettes stéréoscopiques et pal­peurs sensorio-ki­nes­thésiques, tout y est : les outils, les odeurs, la cha­leur, les courants d’air, les bruits… Marcel se dé­place dans un atelier, se glisse sous le pont de le­vage, règle les mo­teurs…  Lundi dernier, il a même cru s’être coincé la main entre deux tôles. Pourtant tout cela est, se­lon l’expression, « virtuel ». Mais peu importe : une heure par mois suffit pour retrou­ver un équilibre et pour passer des nuits apai­sées.  

Il paraît que ASPC  (que le CSNEF-32 compte élar­gir : les trente-deux recen­sent au­jourd’hui plus de soixante-dix mil­lions de chômeurs) est inspirée d’une expé­rience datant de septembre 1995 (presque dix ans!) et baptisée Osmose. Son auteur, Char Davies, disait : « Osmose marque la sortie des arts du virtuel de leur ma­trice originelle de simulation « réaliste » et géo­métrique. Cette oeuvre offre un dé­menti cinglant à ceux qui ne veulent voir dans le virtuel que la poursuite du « projet oc­cidental et/ou machiste de maîtrise de la nature et de la manipula­tion du monde. »

Le reste du temps, Marcel s’occupe à le passer. Il regarde, grâce à la télévi­sion nu­mérique, une chaîne spécialisée dans la mécanique et la répara­tion au­tomobiles. De temps en temps – le sa­medi midi sur­tout – il se rend virtuel­lement à La Civette (qui a été reprise et transformée en cy­ber­café) : l’am­biance a changé mais, en gé­néral, il y ren­contre tou­jours en Newgroup deux ou trois de ses anciens copains qui s’y connectent au même mo­ment.

Philippe Labbé

mars 1998.

 

 

 

 

 

 


              Pierre Levy, Cyberculture, Rapport au Conseil de l’Europe, Éditions Odile Jacob, novembre 1997.