Archives de la catégorie ‘Inclassable’

Noël aux tisons, janvier en chansons…

Publié: décembre 24, 2011 dans Inclassable

Les vœux de Denis, alias « pioupiou 44 » :

« Un peu de poésie avec Cabadzi ! Ca change de la dette pour ces jours de fête ! »

P.L. Ou la version rimes : (pessimisme) « Nouvel an aux mirlitons, février en affliction » ; (optimisme) « Au vent qui sème les dettes se récoltent les jours de fête »… (à compléter)

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Pause

Publié: décembre 22, 2011 dans Inclassable
Tractopelle

C’est l’évidence même : on ne peut partager qu’à la condition d’avoir quelque chose à partager. Il en est de même devant l’étrange lucarne de l’ordinateur qu’assis à la table du dîner. Pause donc dans les contributions, hormis les vôtres (1) qui viendront fort à propos combler le silence auquel j’aspire pour moi-même me remplir des idées qui parcourent le monde en général, le microcosme de l’insertion en particulier. Il me faut donc lire, griffonner, surligner, inscrire dans les marges tel ou tel renvoi à un autre ouvrage qui remonte à la surface. J’ai devant moi, sur un bureau qui nécessiterait sans doute l’intervention d’un tractopelle, nombre de pages qui se plaignent, je les entends, de ne pas être feuilletées… ce qui est bien normal car tel est le destin des pages. Et, ouvrant un livre au-dessus des piles, j’avoue éprouver l’immense désir d’interrompre l’écriture pour simplement le lire.

Généreux

Allez, avant cette « retraite » – provisoire et pas sur le yacht de Bolloré -, une mise en appétit. C’est Jacques Généreux qui écrit et ça s’appelle La Grande Régression (Seuil, 2010)…

J’ai vu mourir la promesse d’un monde meilleur

Durant les vingt premières années de ma vie, j’ai grandi dans un monde où le destin des enfants semblait naturellement devoir être plus heureux que celui de leurs parents ; au cours des trente suivantes, j’ai vu mourir la promesse d’un monde meilleur. En une génération, la quasi-certitude d’un progrès s’est peu à peu effacée devant l’évidence d’une régression sociale, écologique, morale et politique, la « Grande régression » qu’il est temps de nommer et de se représenter pour pouvoir la combattre.

Car la première force des malades et des prédateurs qui orchestrent cette tragédie est leur capacité à présenter celle-ci comme le nouveau visage du progrès. Et leur première alliée, c’est la perméabilité des esprits stressés, trop heureux de s’accrocher à n’importe quelle fable qui fasse baisser d’un cran la pression et l’angoisse. A l’âge de la démocratie d’opinion, les réactionnaires ne peuvent se contenter de démolir l’acquis des luttes passées en faveur d’une vie meilleure pour tous ; il leur faut aussi anesthésier les résistances, susciter l’adhésion ou la résignation de leurs victimes ; ils doivent remporter une bataille culturelle dont l’enjeu est de nous faire aimer la décadence.

Ainsi espère-t-on, par exemple, nous persuader que la nécessité de « travailler plus pour gagner plus » est une avancée sociale, que le droit de renoncer volontairement à nos droits sociaux étend notre liberté, que la construction de prisons d’enfants améliore la sécurité, que l’expansion des biocarburants contribue au « développement durable », etc. Mais la substance réelle de ces prétendus « progrès », c’est l’intensification du travail, la servitude volontaire, l’impuissance à éduquer mieux nos enfants et la destruction des forêts vierges ! Si nous laissons s’installer cette ultime perversion du discours politique, alors, à chaque fois qu’on nous annonce une « nouvelle liberté », il faut redouter une aliénation supplémentaire de nos droits, et chaque « réforme pour aller de l’avant » peut masquer un grand bond en arrière…

Voici une introduction qui met en appétit. Passez d’heureuses fêtes de fin d’année. Remplissez-vous jusqu’à devenir une orange mûre, juteuse, prête à être engloutie : nous aurons bien besoin de vitamines C en 2012. Voilà au moins une certitude.

A bientôt.

(1) Vos contributions seront mises en front-office.

Hips…

Publié: novembre 11, 2011 dans Inclassable
Journée parisienne…

C’était hier l’officialisation de la création de l’Institut Bertrand Schwartz avec, en particulier, l’assemblée générale constitutive. A ce stade et quoique présent, quelques éléments me manquent pour apporter un éclairage sur ce qui s’y est dit et passé. J’aurai donc l’occasion de revenir ultérieurement sur cet événement auquel assistait Bertrand Schwartz. En attendant, plus léger (quoique…), l’opportunité d’un article qui m’a été demandé hier par la fille d’un vieil ami qui s’occupe du journal des étudiants de son université marseillaise. Il s’agit de commenter la contribution d’un étudiant, Cédric, qui vante l’expérience d’une soirée modèle « apéro géant ». Donc, dans l’ordre, cette contribution puis mon commentaire. Moins légèrement sans doute, les uns et les autres auront aussi à dire. A vos claviers !

Soirée marseillaise… la contribution de Cédric.

La soirée Inter-Asso rempile pour une 10è fois.

C’est l’événement incontournable des étudiants marseillais (et parfois aixois) de l’année, la soirée Inter-Asso organisée par l’ASSOM qui s’est déroulée le 21 Octobre marquait sa 10è édition. Et ce n’est pas prêt de s’arrêter.

21 octobre 2011, 22H, des centaines d’étudiants massés à la sortie du métro Rond-Point du Prado sont dehors. Les uns avec des bouteilles remplies de cocktails dont on se doute qu’il ne s’agit pas de Champomy, les autres cigarettes au bec, voire les deux en même temps. Quand on s’avance plus loin dans le Parc Chanot, l’endroit de tous les sévices, ils sont plus nombreux à attendre devant la grille d’entrée. Deux files d’attentes sont formées, un seul vigile par file pour calmer les étudiants en délire, et quelques « Assomiens » comme ils sont appelés pour contrôler les tickets et faire rentrer les gens. Les « Assomiens » : bénévoles ou volontaires (au choix) de l’ASSOM, association étudiante regroupant touts les BDE des facultés et autres écoles de Marseille.

Une fois le contrôle d’entrée effectué, c’est un vaste espace qui s’offre à vous, avec au départ un petit millier d’étudiants, puis environ 7000 en milieu de soirée. Après un éventuel passage au vestiaire aménagé sur place, rendez vous au comptoir des tickets-conso. 10 euros le carnet de 6 consos, 2 l’unité pour 1 conso. Avec ça vous avez de quoi tenir la soirée, pour peu que vous ne teniez pas trop l’alcool vous êtes sûr(e) de finir à moitié nu(e) sur le bar ou par terre. Pour les plus friands vous pouvez bien sûr prendre autant de carnets que vous voulez, tant que vous glissez le petit billet dans le portefeuille de la demoiselle au comptoir.

23h, la salle continue de se remplir, on peut encore y circuler sans problème, rejoindre l’espace fumeur dehors sans trop se faire bousculer. A l’intérieur s’enchaînent concerts de rock et numéros de danse hip-hop.

Minuit, tous les chats ne sont pas encore gris, les étudiants continuent d’affluer, les bouteilles à se vider. Un brève coupure de son laisse comme une « pause » aux participants pour aller s’hydrater, s’en fumer une ou bien appeler sa meilleure amie qui attend encore dehors pour entrer.

Fin de l’intermède, les DJs (ou platinistes paraît-il maintenant) prennent place, le son revient et la fête reprend. Ou plutôt commence, parce que la vraie soirée, c’est maintenant que ca commence. Considérez ce qui a précédé comme un amuse-gueule.

Après s’être chauffé les doigts pendant quelques minutes, ils envoient le son. On y entend un petit coup de LMFAO qui chauffe la salle a coup sûr, puis tout le monde se déchaine.  Et ça va être comme ça jusqu’au petit matin !

3h, la salle commence à voir ses occupants rentrer chez eux, d’un coup on a plus de place pour danser. Maintenant ce n’est plus qu’alcool, sex and party, les couples se sont déjà formés, les coups d’un soir. Vous êtes tous majeurs et vaccinés, vous n’aurez donc pas de leçon de morale. Si vous n’êtes pas déjà en train de vous rouler par terre ou de danser dans un état de transe, vous pouvez faire un tour au stand photo. Un canapé, un photographe professionnel,  vous êtes assis, lettres en cartons dans les mains, clic, voilà votre souvenir de la soirée. En plus vous avez même réussi à écrire ASSOM.

5h, la soirée touche à sa fin, ne reste plus que la croix rouge pour sauver les victimes d’un malaise, ou réconforter ceux qui ont trop bu et ceux qui pleurent au vestiaire parce qu’ils ont perdu leur sac ou portable.

Au final, on aura beau se plaindre, critiquer, dire qu’il y a trop de bruit, qu’il y trop de monde, qu’on se fait gratter une cigarette toutes les 5 minutes, on sait qu’on retournera quand même à la prochaine. Parce que 13 euros pour vivre une soirée comme sur les campus américains, ça vaut le coup.

P.L. Eloge de la cuite… ou de la fuite ?

Le cœur (et les hauts-de-cœur) de cette soirée marseillaise – imaginée originale alors qu’elle est banalement dupliquée dans toutes les villes universitaires – bat au rythme d’une alcoolémie que l’on sent progresser depuis l’échauffement (« pas de Champomy… ») jusqu’à l’overdose (« sauver les victimes d’un malaise… ») permise par un dumping (« 10 euros le carnet de 6 consos, 2 l’unité pour 1 conso… ») et une rigoureuse discipline du goulot (« aller s’hydrater… »). Bien entendu, les mœurs se dissolvent dans l’addiction (« alcool, sex and party… ») selon l’adage bien connu que « le surmoi est soluble dans l’alcool, le moi y prolifère ». In fine, l’exercice de l’alcoolisation maximale, même avec ses dégâts collatéraux (« malaise… ceux qui pleurent… ») devrait rester un bon souvenir puisque « 13 euros pour vivre une soirée comme sur les campus américains, ça vaut le coup ».

Passons sur le modèle surprenant des campus américains, probablement fondé sur une autre addiction, celle des feuilletons du même continent, et tentons rapidement deux ou trois éléments d’analyse… sans céder à la tentation moraliste dont on imagine que le laudateur de cet « événement incontournable » n’a que faire.

Il y a plus d’un siècle, un des pères de la sociologie, Emile Durkheim, énonçait assez justement que, pour réussir une acculturation, c’est-à-dire le passage d’un système « A » à un système « B », une condition était nécessaire quoique non suffisante : il faut du temps. Faute de temps, individus ou sociétés sécrètent de l’anomie, comprenons de la maladie sociale : mettez un aborigène devant internet, vous obtiendrez plus sûrement un alcoolique qu’un internaute. La jeunesse – notion, on le sait, dont le singulier est assurément abusif : des jeunesses… – est comme tout un chacun confrontée à une accélération du temps, au culte de la nanoseconde (milliardième de seconde). Mais, contrairement aux adultes, les jeunes sont en situation de déséquilibre entre des maturités désynchronisées : une maturité sexuelle valorisée par le culte de la performance et une maturité sociale déniée, une maturité citoyenne reconnue (voter) et une maturité économique retardée (le labyrinthe de l’insertion)… Autant la consommation alcoolique peut être, somme toute, un vecteur de sociabilité, autant substituer à cette modalité une finalité – boire pour boire – fait déverser dans le pathos. Faute d’un équilibre entre les maturités, on opte pour l’excès : boire beaucoup (trop) et vite (puisque tout va vite). On pourrait poursuivre l’adage cité supra par le constat que le glissement du surmoi vers le moi dérive et s’achève dans un « ça » dont le contraste le plus saisissant surexpose en fin de beuverie ce qu’il reste de celui qui s’est cru un moment conquérant, « MMM » (moi maître du monde).

Métastases de la catharsis.

Ceci étant et sans doute à la différence du binge drinking, la sociabilité n’est pas absente de la manifestation (« tout le monde se déchaîne… ») et, bien entendu, celle-ci juvénile n’est ni nouvelle, ni problématique… On pourrait même dire qu’elle « sauve » la soirée car, sans elle, nous serions face à l’incommunicabilité de pochtrons parallèles. Nos étudiants pochtronnent donc de concert, se roulent par terre ou dansent en état de transe ? Grand bien leur en fasse ! Ils ne font que reproduire ce que leurs géniteurs, en leur temps de jeunesse, faisaient, mi-catharsis (tous ensemble !), mi-métastases de l’ego (et moi, et moi, et moi ?).

Il faut donc, à ce stade, distinguer l’alcoolique de l’ivrogne. Contrairement à l’alcoolique enchaîné, l’ivrogne est déchaîné : il boit beaucoup, sans aucun doute excessivement, mais, s’il s’oblige à boire car « il fait soif », il n’est pas obligé de boire : il est l’amant d’une boisson qui le galvanise ; il y a du choix et de l’indépendance chez l’ivrogne contrairement à l’alcoolique, un boit sans soif, que l’on n’appelle pas pour rien « dépendant » : la boisson est sa maîtresse dominatrice sinon SM. L’alcoolique, diurne, est triste et son éphémère gaîté est conditionnée par l’alcool alors que l’ivrogne, nocturne, boit par gaîté. Au premier qui sirote, le silence toute honte bue, les tremblements à stabiliser et les confidences à vous pourrir la soirée ; au second potomane qui engloutit, la clameur (chansons de marin pour peu qu’il s’abreuve au bistrot d’un port), le collectif, le tonitruant « remettez-nous ça, tavernier !» et les gesticulations du parler expressif avec les mains. L’alcoolique, jaune par son teint, maigre dans la reproduction, appartient au privé rétracté et égoïste ; l’ivrogne, rubicond comme son vin, gros dans la distinction, crée du public jouissif et paye sa tournée. Certes, l’ivrogne éprouve des difficultés à rentrer chez lui, mais l’alcoolique souffre du foie. L’un infuse et trouvera toujours un bras amical pour le soutenir, au pire il dansera avec les réverbères ; l’autre perfuse et occupera un lit d’hôpital. Par les temps qui courent de délitement du lien social et de déficit de l’hôpital public, le choix citoyen est sans ambiguïté : il vaut mieux être ivrogne qu’alcoolique. La seule réserve (hôtel) qui pourrait être objectée est que l’on peut être simultanément et alcoolique et ivrogne… mais elle ne tient pas longtemps, l’alcoolique absorbant l’ivrogne, ce dernier ignorant quand il deviendra alcoolique. L’ivrogne est donc absous de ses excès sauf à ce que, transfuge alcoolique, il soit condamné par sa propre distillerie.

Reste une question. Cette solidarité de buvette et de canette, bien entendu, personne n’en est dupe et, on ose l’imaginer, surtout pas ses adeptes, ne dure que ce que durent les roses, probablement au même titre que les coïts furtifs et inopinés de ces soirées ne débouchent que rarement sur des passions amoureuses… a fortiori parce que l’exploit sexuel est mal corrélé avec une alcoolémie excessive. Bah, « Il faut bien que le corps exulte », chantait Brel… Ne pourrait-on imaginer que l’énergie, allez : une partie de l’énergie, dont ces vaillants consommateurs font preuve face à la dive bouteille soit mobilisée pour une « cause » – mot obsolète, assurément – moins éphémère et plus solidaire ? Car, si comme l’écrit l’Académie des sciences morales et politiques, La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse (Seuil, « L’histoire immédiate », 2007), c’est peut-être à celle-ci de se lever. Ce qui, on en conviendra, n’est pas aisé avec deux grammes. En attendant, ce sont des nonagénaires – Stéphane Hessel, Edgar Morin, Bertrand Schwartz… – qui appellent à être debout. Drôle de monde, quand même…

Une contribution de Jean-Philippe, à la suite de… « hips… »

J.-P. : « Beau sujet pour l’Institut Bertrand Schwartz ! Non pas que l’IBS doive prendre comme sujet d’étude les questions relatives à la santé des jeunes, mais plutôt qu’il devra s’adjoindre les compétences dans son comité scientifique de chercheurs explorant le champ de la santé des jeunes. Pourquoi ne pas envisager une place aux psychologues et aux médecins exerçant dans le réseau au sein de ce comité ?

Je suppose que Philippe Labbé s’en fera l’écho, mais Hervé Sérieyx, dans sa rapide intervention lors de l’AG constitutive, a évoqué ce que des jeunes pouvaient déclarer avoir en commun : la solitude… Un autre sujet de réflexion : les jeunes sont-ils seuls ? La solitude des jeunes aujourd’hui est-elle celle des jeunes d’hier ? Sans oublier ce concept de la psychanalyse qui nous permettra de prendre un certain recul, « la capacité d’être seul », initié par D.W. Winnicott.»

Inv(c)itation

Publié: septembre 5, 2011 dans Au gré des lectures, Inclassable

Beaucoup de choses, trop, bien trop à dire et à écrire. Et puis, face à cela, l’accélération du temps. Donc, rien d’original ce jour… sinon l’essentiel, c’est-à-dire deux recommandations pour entendre et lire un lecteur, selon ses propres dires, du Monde et du Canard enchaîné : Edgar Morin.

On passera un (très) bon moment à l’écouter en cliquant sur le site de l’émission – excellente chaque jour – Du grain à moudre.

Et puis, avec un peu de courage pour s’extraire du divertissement, avec un tout petit peu d’argent (25 euros), lire ensuite Edgar Morin, aux risques d’une pensée unique. Ca vient tout juste de sortir chez Hermès, « La Revue » (CNRS Editions). « CNRS », voilà qui peut faire peur… et l’on aurait bien tort : un peu plus de 300 pages de très nombreuses contributions de qualité, en commençant par Michel Rocard, en passant par Hervé Sérieyx (qu’on ne présente plus) et, évidemment, Edgar Morin. S’il y a nécessité d’avoir des maîtres à penser, ce dont je suis persuadé sauf vanité misérable, les acteurs de l’insertion devraient se jeter sur Morin et, également, dévorer Michel Serres (je reviendrai sur celui-ci d’ici très peu). Il y a là-dedans toute l’humanité nécessaire pour reconstruire la professionnalité et l’engagement nécessaires à ce métier qu’il ne faut pas, impérativement, laisser dériver vers l’emploi. « Plus largement, je ressens son message comme interdiction d’isolement, comme un devoir de multi-écoute et de multi-disciplinarité. On peut le traduire en obligation de communication. Bref, il est l’un de ceux qui ont le plus fermement contribué à élargir le champ couvert par l’impératif Kantien dans l’art de faire œuvre de civilisation. » Ce sont les derniers mots de Michel Rocard. Je ne pourrai faire autrement, dans d’autres articles, que de revenir sur cet ouvrage.

Coeur(s) pur(s)

Allez, bonus, quelques mots d’Edgar Morin à propos des Indignados : « Pourquoi la jeunesse est-elle une telle force ? Parce que c’est le maillon le plus faible dans la société. Ils ne sont plus dans le cocon de l’enfance ; ils ne sont pas encore intégrés ou domestiqués dans la vie adulte. Et alors, ils ont toutes les aspirations à une vraie vie : plus d’autonomie, plus de communauté ; ça fermente… » Cela rappelle « Les cœurs purs » de Jean-Roger Caussimon. Le parolier de Léo Ferré. J’ai eu le bonheur de le connaître et ça nous change de DSK.

A suivre.

Non, ce ne sont pas les perles du bac. J’avais indiqué que, levant le pied pour cause d’émolliente température estivale, les contributions des uns et des autres paraitraient en front-line, ce qui occuperait l’espace tout aussi bien que s’y échine votre serviteur. C’est donc le cas avec ce corrigé par Pioupiou44 de la copie « Philo in vivo » qui s’est conclue par « Philo in vino »… susceptible de devenir « Philo in chouchenn » (1).

Chouchenn

Pioupiou44 : « Comme nous sommes dans la période des résultats d’examens, je vais me permettre d’évaluer l’élève Labbé sur son devoir de philo. Une évaluation formative pas normative, je ne mettrai pas de note, quoique…

Bon, l’intro : ok, bonne entrée en matière. Un peu d’humour, pas mal ! La phrase de fin d’intro « On assume. » Alors là, élève Labbé, je dis non ! Je vous l’ai déjà répété et réexpliqué : « On est un con ! ». Dites : « J’assume ! » et assumez, voyons !

Passons au contenu.

« Faire face au surcoût des maillots », bien ! Les sénateurs, leur train de vie, le SMIC et une citation de Montesquieu, très bien.

La suite, bien aussi mais on sent monter une pointe d’ironie ou de cynisme. Attention, élève Labbé, gare à l’ulcère !

Et pour finir, « légion d’honneur », vous tirez un peu vite des conclusions hâtives, mon cher.

Quant à la conclusion : « Philo in vino », là ce n’est plus l’ulcère mais la scie-rose qui vous guette.

Par contre, permettez-moi de vous emprunter la phrase finale dans de prochains textes : « histoire d’oublier de se souvenir ».

Serait-ce une forme de résignation que je sens dans cette fin, élève Labbé ?

Je vous conseillerai pour un prochain devoir de glisser une petite phrase de notre grand philosophe du XXe, Michel Colucci : « Quand je vois un pauvre qui va voter, c’est comme si je voyais un crocodile entrer chez un maroquinier. »

En résumé, bonne maîtrise de l’actualité, bons liens avec les grands penseurs de la philosophie. Attention tout de même à l’utilisation trop prononcée de l’ironie et du cynisme.

Et soignez votre future scie-rose à coup de chou-chêne ! »

P.L. C’est dit. Manque la note, le correcteur usant d’une conjonction de subordination – « quoique » – laissant supposer qu’il va ou pourrait noter alors qu’il vient d’annoncer l’inverse en s’appuyant sur le système de relations par opposition « formatif – normatif » qu’il eût été plus judicieux de dialectiser en « formatif – sommatif ». En effet, la normativité est un critère PPO : que l’on adopte une posture sommative ou formative, voire même endoformative, l’appréciation renvoie toujours à un système de normes imposées, choisies ou, comme c’est le cas pour les recherches-action (Freire, Lewin…) imaginées en cours d’action.

Domestication des coquilles Saint-Jacques et des jeunes.

Rappelons à ce sujet que l’acronyme « PPO » signifiant « point de passage obligé » est extrait du célèbre article de Michel Callon « « Éléments pour une sociologie de la traduction. La domestication des coquilles Saint-Jacques dans la Baie de Saint-Brieuc » (L’Année sociologique, n°36, 1986, pp. 169-207). C’est d’ailleurs sur la base de cet article – qui est un classique de l’analyse de réseau et de la théorie de l’acteur-réseau (ANT : Actor-Network-Theory) – que Lionel Chaty d’Algoé Consultants avait tenté une analogie avec le réseau des missions locales dans un texte exposé lors du colloque annuel de 2001 de la Société Française de l’Evaluation, « La structuration de réseaux d’action publics pour l’insertion des jeunes, ou la domestication du jeune dans les quartiers ». L’hypothèse centrale de Chaty était que « la catégorie des Missions Locales pour l’insertion des jeunes en difficulté tente d’imposer sa propre problématisation de l’insertion des jeunes, et de s’ériger en porte-parole de l’ensemble des acteurs impliqués de fait ou potentiellement à un titre ou à un autre dans l’oeuvre d’insertion. » Ventre Saint-Gris ! Au fil des dix-sept pages de cette communication, on apprît ainsi…

– que le « coup de force » des ML permet à des acteurs de « se rendre indispensables, sceller des alliances à leur profit, définir et coordonner des rôles, mobiliser des alliés » ;

– que les acteurs des ML « se présentent également en tant que militants inspirés, concédant de nombreux sacrifices personnels {…} parce que souhaitant le bien des jeunes en difficulté… » ;

– que, un peu benêts, les professionnels des ML « s’appuient sans toujours en maîtriser les fondements théoriques, sur un courant de pensée fondé sur les effets de la décentralisation… » ; (2)

– que ces mêmes professionnels sont cependant assez retors dans leur stratégie d’isolement du jeune : « Dès lors qu’il franchit la porte d’entrée de la ML, le jeune est isolé du monde et pris en charge par un « référent » qui, dans le cadre d’un entretien en tête-à-tête… » ;

– que « l’enjeu théorique » de l’approche globale « n’intéresse pas directement les représentants des ML {…} il ne représente à leurs yeux qu’une forme de soutien à leur domination partenariale sur les territoires. »

Spartacus.

Rassurons-nous, la conclusion ouvre des perspectives de liberté, certes un peu rugueuse, aux jeunes que l’on sent comme pris dans une nasse malignement tissée, un peu sur le modèle de ces voisins aussi séniors que diaboliques de Rosemary’s Baby : « Rien n’est jamais totalement et définitivement acquis. Existent ainsi, dans de nombreux cas, des conflits physiques et verbaux entre les jeunes et les référents en ML. Ce faisant, les jeunes se déchaînent, retrouvent leur état antérieur, brisant les locaux et l’accord qui les unit aux ML. » Bref, une révolte à la Spartacus contre les missions locales – Crassus.

En 2001, d’autant que je m’en souvienne, la communication de Chaty n’avait guère suscité d’émoi dans le réseau des missions locales. Comme quoi, « La bave du crapaud n’empêche pas la caravane de passer. » (3)

Apnée socioprofessionnelle de compensation 

C’est les vacances. On peut donc s’accorder un peu de répit. Alors, une nouvelle fois, un coup de chapeau et de pub pour les comédiens de La Borne qui imaginent, façon 1984 d’Orwell, Pôle emploi en 2017. A visionner sur Daily motion un extrait de LCI qui présente ce site à ne pas rater. Je leur ai transmis à toutes fins utiles une nouvelle MARCEL BRICOLEURS en annexe du tome 2 des Bricoleurs, l’histoire de Marcel, mécanicien au chômage, inscrit dans un nouveau dispositif, l’ASPC ou « Apnée socioprofessionnelle de compensation » On va voir si cela les inspire.

(1) Selon Sonia Le Goff qui, avec un nom pareil, ne peut être qu’une référence pour tout ce qui a trait à la bretonnitude, le chouchenn – que l’on peut écrire avec un ou deux « n » « est l’appellation bretonne donnée à l’hydromel, boissons ayant fondamentalement la même origine. Toutefois, quelques différences existent quant à la fabrication de ces deux breuvages… Ainsi, l’hydromel est une boisson issue de la fermentation alcoolique d’un mélange d’eau et de miel. Le miel, grâce à l’action des levures, se transforme en alcool. Selon la proportion miel/eau de départ, on obtiendra un hydromel sec, demi-sec ou encore moelleux. La différence avec le chouchen est que celui-ci est obtenu par la fermentation de miel et de fruits. Les bretons utilisaient en effet le moût de pomme (jus de pomme mis à fermenter) comme agent de fermentation, celui-ci se trouvant à portée de main du fait de l’abondance de pommiers dans la région. »

(2) Le discrédit par l’ignorance supposée des cibles, pour parler simplement : les conseillers sont des ignares (pour ne pas dire plus), n’est pas exceptionnel. On se souvient de Denis Castra qui, dans L’insertion professionnelle des publics précaires (2003, PUF), considérait les acteurs sociaux et en particulier ceux de l’insertion « en quête de nouveaux modèles, concepts (si ce n’est de nouvelles recettes)… » et  caractérisés par l’« ignorance de certains processus élémentaires de la vie psychique comme, par exemple, la construction de la temporalité. » Sympa.

(3) Georges Lautner, Les tontons flingueurs, 1963, dialogue de Michel Audiard. Nous aurions pu proposer une autre citation du même film : « Les cons ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît. »


Un article en deux parties (trop long, je sais) sur le thème de l’engagement inspiré par la conjonction d’une actualité et d’un processus long. L’actualité : l’abstention aux élections européennes. Le processus long : l’instrumentalisation des acteurs du social qui, en les assignant et aux chiffres et à la gestion administrative de dossiers, épuise ce que j’ai appelé la « professionnalité », c’est-à-dire le sens de l’action, l’engagement qui pourtant est la garantie d’une réelle qualité de l’accompagnement.

Allons-y.

Cohérence

L’engagement social est un lien durable qui existe entre l’individu et ses actes. L’individu accomplit un acte et, lorsque cet individu est engagé, cela signifie qu’il s’assimile à cet acte, qu’il le fait sien. L’engagement est donc le lien de cohérence entre le logos (discours et idées) et la praxis (les activités humaines transformant la réalité), entre des convictions de différents ordres et des réalisations.

Les risques de l’engagement

Il existe deux risques majeurs dans l’engagement, la distinction et l’enfermement. (1)

Distinction

La distinction est une des deux grandes polarités à partir desquelles chaque individu oscille selon les situations. D’un côté, la reproduction qui consiste à reproduire ce que le groupe d’appartenance (stable ou occasionnel) fait, dit, propose ; d’un autre côté, la distinction qui, à l’inverse, singularise la personne qui agit, dit et propose de façon différente que la norme dominante. A chacune de ces postures correspondent des avantages et des inconvénients.

Postures

Distinction / Je

Reproduction / Nous

Avantages

Ego

Appartenance

Inconvénients

Risque

Dissolution

L’avantage de la distinction est de surexposer l’individuation, c’est-à-dire le Sujet qui, par définition, est singulier. Quel que soit le sentiment d’appartenance à un collectif, à un groupe, à une culture, chacun se vit comme exceptionnel (y compris par sa médiocrité si l’image de soi est dégradée)… quitte à ce que cette exceptionnalité ne soit pas perçue par les autres (2). Autrement dit, la distinction valorise l’ego. Mais son revers de médaille est que le sujet en distinction s’échappe en quelque sorte du groupe et, se faisant, s’isole. Il est donc identifié comme seul et devient vulnérable. Si n personnes sont parfaitement alignées sur une ligne sauf une et qu’une claque part, cette dernière a « plus de chances » d’atteindre la personne qui dépasse. L’inconvénient de la distinction est sa visibilité qui produit le risque et qui contraint le Sujet à une situation de perpétuelle tension.

A l’inverse, la reproduction offre l’avantage de l’appartenance et recouvre la Personne. La Personne est par définition collective car, si elle ne l’était pas, elle (ne) serait (que) la négation du Sujet : « il n’y a personne ». On est une Personne avec les autres sinon on n’est personne. La Personne est donc intégrée, inscrite dans une communauté humaine, participant d’un projet collectif, sinon universel. Toutes choses qui contribuent à un confort : on n’est pas seul et « le vide de ces espaces infinis » qui effrayait tant Pascal est fort opportunément occupé dans l’espace, par la présence des autres, et dans le temps, par le lien avec une généalogie humaine. Ici également un revers de médaille qui est exactement antithétique de l’avantage de la distinction : le singulier se dissout dans le général, l’exceptionnalité s’évapore, l’ego est introuvable sous la couette, pour paraphraser Nietzsche le sujet est contraint « de mentir avec le troupeau dans un style obligatoire pour tous » (3). Ce qui constitue un inconvénient majeur et même rédhibitoire, tout juste tolérable un moment, dans une modernité dont la caractéristique majeure depuis plus d’un siècle est précisément l’individualisme entendu comme survalorisation de l’individu. La grande et profonde mutation de la modernité est l’inversion du rapport de subordination entre l’individu et le collectif : dans les communautés, le groupe subordonne l’individu (ce qui justifiait, par exemple, que l’on mourût pour la patrie) ; dans les collectivités, le groupe est toléré à condition qu’il n’obère pas l’accomplissement de l’individu. Un conducteur qui, toutes fenêtres ouvertes, impose par son tuning ses choix musicaux aux passants est l’archétype du Sujet métastasé et précopernicien qui s’assoit sur le collectif. Si vous le lui reprochez, vous obtiendrez en réponse un doigt d’honneur, oh combien expressif d’une érection de l’ego. Une sorte d’éjaculation précoce (et récurrente)  du moi.

Enfermement

L’enfermement est le second risque de l’engagement. En psychosociologie, on parle d’escalade d’engagement qui est le fait que les gens ont tendance à s’accrocher à une décision même si elle n’est pas bonne. Ils ont pris une décision et ont fait un acte, ils ont une deuxième décision à prendre et ils continuent. Progressivement, ils deviennent prisonniers de la première décision qui a été prise. On connaît les affres d’une personne qui, mentant une fois, se trouve prise dans une logique qui l’enferme dans une succession de mensonges dont l’objectif initial de valorisation disparaît au profit de la nécessité de ne pas perdre la face. Dans un monde de concurrences, perdre la face c’est perdre sa mise.

Pourquoi s’engage-t-on ?

Cette question pourrait sembler inopportune tant la réponse spontanée pourrait être « parce qu’on y croit ». Or, là comme ailleurs, il faut raboter l’évidence.

Intérêt

Tout d’abord, on s’engage parce qu’on y trouve ou l’on y projette un intérêt. Il n’y a rien de plus suspect qu’un engagement précédé d’une formule comme « je n’y ai aucun intérêt » car, outre qu’elle recèle immanquablement un mensonge, une hypocrisie, elle annonce une posture sacrificielle qui, en tout état de cause et sauf pathos, ne pourra perdurer et que la personne fera tôt ou tard payer à celles et ceux pour qui elle s’est « sacrifiée ». Sauf à être suicidaire ou se prendre pour le Rédempteur (mais il y en a déjà eu un), on ne se sacrifie pas (4) et, pour rester en vie, encore faut-il avoir des raisons… un intérêt. L’intérêt est individuel, c’est-à-dire doit bénéficier au Sujet… même si il est énoncé en termes d’ « intérêt général ». Un homme ou une femme politique qui s’engage pour l’intérêt général, argument communément avancé, le fait parce que cet intérêt général correspond à sa conception individuelle de ce qui justifie l’engagement politique. Autrement dit intérêts général et individuel ne s’opposent pas même si, une fois engagé, le Sujet devra(it) incorporer comme règle de vie que l’intérêt général subordonne (sans les annihiler)  les intérêts particuliers.

Détermination

On s’engage également parce qu’on occupe une position dans le champ social qui influence la vision du monde, les goûts, en un mot : l’habitus (hexis chez Aristote). Cet habitus, concept compliqué, peut être compris comme une structure incorporée, comme une identité dynamique, sans cesse en évolution mais avec un socle stable, constituée de sédiments (les origines, la culture…) et des leçons que l’on tire des expériences. L’habitus, qui est à la fois empreinte et détermination (de l’origine de classe, etc.) et choix contingentés, permet d’adapter les rôles sociaux – on n’agit pas de la même façon selon la situation, l’interlocuteur -, influence les choix et stratégies, et conforte la position initiale : chacun sait, sinon objectivement du moins intuitivement, où sont ses forces et ses faiblesses, où s’appuyer et où compenser. Pour faire simple, on est construit par ses origines et l’on construit par son expérience, produisant des engagements qui, même lorsqu’ils sont exactement à l’opposé de ceux de ses géniteurs, sont déterminés par ceux-ci : la socialisation repose sur les pères et, soit dit en passant, le hiatus majeur de l’actuelle socialisation des jeunes, du moins de nombreux jeunes, est qu’elle est horizontale : c’est une socialisation des pairs, des égaux et des ego… « meilleure » garantie d’un déficit d’altérité.

Hétéronomie

On s’engage parce qu’on y est contraint de façon hétéronome, par l’environnement. La contrainte est en effet un facteur d’engagement, contrairement  à ce que l’on pourrait imaginer et qui associerait en tenon – mortaise « engagement » et « autonomie », et opposerait « engagement » à « hétéronomie ». L’exemple le plus immédiat est celui de la crise écologique : a-t-on le choix de s’engager ou de ne pas s’engager face au cataclysme écologique ? On peut certes creuser son trou et s’y enfoncer la tête et le cou mais, outre que la posture recèle des risques postérieurs, ce non-engagement correspond aujourd’hui, par la force des choses, à une démission, à une lâcheté. Autrement dit, le problème n’est plus l’engagement (qui devient la norme) mais le non-engagement.

Social

On s’engage parce que « on y croit » et que l’on a intériorisé le fait que ce qui est beau, bon et juste ne peut demeurer dans le seul espace privatif, intime. Animal singulier, le Sujet est aussi un animal social, une Personne et, en s’engageant, il devient un Acteur. L’anachorète dépouillé dans sa grotte est exceptionnel. Il n’appartient pas au monde social ou, plus exactement, il croit ne pas y appartenir. Il établit (ou tente d’établir) une jonction entre un moi de l’individuation apuré des scories sociales et un cosmos, abandonnant aux piou-piou le soin de gérer les affaires courantes… Mais, parmi celles-ci, il y a des affaires qui, si elles ne sont pas saisies, traitées, reviendront en boomerang, y compris dans la grotte. L’exemple de la crise écologique est ici également pertinent. C’est le yogi aux mains propres mais sans mains. Son engagement peut être tout-à-fait sincère – ce qui n’est pas synonyme de juste – et s’il ne concerne a priori que lui, il concerne en fait les autres parce que, a-social, il fait reposer exclusivement sur les autres la responsabilité d’un social dans lequel, qu’il le veuille ou non, il est inclus. L’anachorète joue au mistigri : il refile le social au voisin mais le mistigri circule et lui revient. Mauvaise pioche.

Insatisfaction

On s’engage parce qu’on est insatisfait. L’engagement, par exemple, est à la base de l’éducation populaire qui est une théorie du changement social : vouloir changer l’ordre des choses (dans un sens ou dans un autre, réactionnaire ou progressiste), c’est d’abord constater que celui-ci n’est pas conforme à ce que l’on souhaite et imagine. La question ici est que, si l’insatisfaction appelle la critique sociale puis l’engagement pour modifier cet ordre, encore faut-il que cet engagement soit arrimé à un projet. Supposons que celui-ci est de faire société. On y reviendra.

A suivre…

(1) Très-très librement inspirés de Pierre Bourdieu.

(2) Pour cette singularité du Sujet, on parle d’« ipséité » : l’être lui-même, différent des autres.

(3) Friedrich Nietzsche, Vérité et mensonge au sens extra-moral, 1997, Acte Sud.

(4) Je force un peu le trait : il y a des sacrifices consentis de la personne au bénéfice du collectif. L’exception qui confirme la règle.

Volcanique

Issue de la théorie de la dérive des continents, la tectonique des plaques nous apprend qu’existe un mouvement nommé « divergent » éloignant deux plaques l’une de l’autre, laissant le manteau remonter entre elles. Par analogie, on peut songer à une autre dérive, celle de la temporalité, et aux effets de divergence produits par la désynchronisation des temps : le temps social lent où se jouent les destins collectifs ; le temps individuel qui, pour chacun, est unique et nécessairement dense, sinon brûlant de lave de multiples passions ; le temps sociétal des institutions qui s’est accéléré jusqu’à ce que constat soit fait que, si l’avion est supersonique, son pilote n’est pas en cabine. De cette ou plutôt ces divergences, dont la géologie nous enseigne qu’elle est le théâtre d’un lieu de volcanisme intense (c’est aussi beau que destructeur), on peut s’attendre à une remontée d’un manteau qui ne sera pas la lithosphère (croûte terrestre) mais l’expression radicale, violente, de peurs, atavismes et fantasmes aussi foisonnants qu’imprévisibles. Du pus.

Anomie…

Est-ce à dire qu’ils seraient inéluctables ? Certainement pas. Oui, la société se porte mal et secrète sa maladie sociale, anomie, consommée en anti-anxiolitiques ou en « binge drinking » (saouleries), exprimée en boutons de fièvre dans les quartiers de relégation ou ravalée en amertume – deuil des aspirations – et contraction individuelle face au descenseur social. Indubitablement, oui, La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse (Académie des sciences morales et politiques, 2007) et, de territoire en territoire, d’un côté à l’autre de l’Atlantique, d’un hémisphère nord à un hémisphère sud, force est de constater que partout les questions – euphémisation pour interpeller sans inquiéter – sont les mêmes, avec des réponses écartelées entre obligation éthique et impuissance individuelles, entre conscience écologique collective et fuite en avant « autour de et après moi, le déluge ».

Les quatre conditions morales…

Sauf à sombrer dans la raison pessimiste de Tristes Tropiques (Claude Levi-Strauss, 1955) et d’un « monde {qui} a commencé sans l’homme et {qui} s’achèvera sans lui », quelles sont ou seraient les conditions de la non-inéluctabilité d’un futur chaotique ? Elles sont nécessairement morales puisqu’il s’agit bien de {La} panique morale (Ruwen Ogien, 2004).

– Élémentaire… La première est celle de la mesure, de l’étalon à partir duquel on peut juger de ce qui est « juste, beau et bon ». Cette mesure ne peut être que l’humain multidimensionnel. Pas le marché.

– mon… La deuxième est celle de la posture, radicale et ouverte, telle qu’exprimée par Camus dans L’Homme révolté (1951) : « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? C’est un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. » Écoute et critique. Ouverture et indépendance.

– cher… La troisième est la responsabilité, un « principe » pour Hans Jonas (Le principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique, 1991) dont on rappellera que, s’il recouvre toutes les dimensions de la vie, il s’impose particulièrement dans une perspective intergénérationnelle.

– Watson… La quatrième est l’action… qu’on aurait tort de considérer comme incongrue avec le qualificatif « morale » de « condition ». Une nouvelle fois, le déséquilibre se retrouve tout autant dans le spéculatif que dans l’opératif dès lors que l’un et l’autre sont exclusifs, distribués sur les pôles incommunicants du yogi et du commissaire (Arthur Koestler, Le yogi et le commissaire, 1945). L’équilibre, fait d’une dynamique d’interactions et rétroactions, repose sur la triade réflexion – réflexivité – action. Transformer sur les terrains – sociaux, professionnels, amicaux, institutionnels, politiques… – les essais de réflexion, de travail sur soi et avec autrui ; expérimenter ; donner corps.

Yu Gong et Descartes

D’ici j’entends le soupir face l’ampleur de la tâche : quatre principes moraux si simples – parce qu’essentiels – qu’ils en deviennent des montagnes. Montagnes ?

Qu’enseigne la parabole de « Comment Yu Gong déplaça les montagnes ? » Qu’à Jizhou, en Chine, Yu Gong, un vieillard de 90 ans, aplanit avec sa famille puis avec des voisins deux montagnes qui gênaient l’accès à sa maison. Ceci avec pelles et pioches. « Le génie qui régnait sur ces deux montagnes commença à s’inquiéter : si Yu Gong continue à piocher ainsi, pensa-t-il, mon royaume finira par disparaître complètement. Il en informa l’Empereur Céleste qui, ému de la volonté inébranlable du vieillard, envoya sur terre deux génies célestes qui emportèrent les deux montagnes sur leur dos. L’une fut déposée à Shuodong, l’autre à Yongnan. Depuis, de Jizhou à la rivière Han, aucune montagne ne barre plus la route. » (1) Version hexagonale, un des préceptes du Discours de la Méthode (Descartes, 1637) énonce : partir du petit pour aller vers le grand, du connu vers l’inconnu. (2).

A vos crampons, pelles et pioches.

 

(1) http://www.chine-informations.com/

 (2) Exactement : « Le troisième {précepte est}, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusqu’à la connaissance des plus composés, et supposant même de l’ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres. »