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Sur l’éducation des enfants

Publié: juillet 29, 2009 dans 1

Dégrisement.

Après l’ivrognerie, dégrisons-nous avec « Sur l’éducation des enfants », chapitre 26 du Premier Livre des Essais de Montaigne (1). Non qu’il faille nécessairement boire avant d’aborder la question de l’éducation (encore que…), ce serait plutôt l’inverse à l’expérience de ce que l’on a tous cru, jeunes parents à leur naissance, et de ce que cela donne au terme de l’éducation des septièmes merveilles du monde. Ce quel que soit le modèle pédagogique retenu, de « tiens, t’auras du boudin » à « Libres enfants de Summerhill » (2). Expérience qui pour autant n’empêche pas qu’on ne connaît « jamais père, pour teigneux ou bossu que fût son fils, qui renonçât à le reconnaître pour sien. » Dont acte. « Sur l’éducation des enfants » est un essai copieux, 43 pages (pp. 178-220), soit un trentième du total des 107 essais et non 108 comme indiqué par erreur). Je croyais y trouver cet adage des enseignants freneitistes, « éduquer ce n’est pas remplir un vase mais allumer un feu ». Cependant ce dernier doit s’être glissé ailleurs, dans un des cent cinq essais restants, étant entendu après vérification qu’il n’est pas dans l’ivrognerie puisqu’à l’inverse celle-ci remplit l’ivrogne et, l’euphorie passée, l’éteint. Ca ne collerait donc pas.

Mâle.

Disons-le tout de go, avec ces Essais Montaigne inaugure une forme de pensée originale où le philosophe, très éloigné du discours savant en chaire, ex cathedra, ne regimbe pas à parler de lui (3)… en termes peu amènes. Qu’on en juge : «… car, quoique j’eusse une santé solide et entière et en même temps un caractère doux et maniable, j’étais {lorsque Montaigne était enfant} avec cela si pesant, mou et endormi qu’on ne pouvait pas m’arracher à l’oisiveté, même pour me faire jouer. {…} L’esprit, je l’avais lent, et il n’allait qu’autant qu’on le menait ; la compréhension, peu rapide ; l’imagination, sans force, et, par-dessus tout, j’avais un incroyable manque de mémoire. {…} Le mien {caractère} n’avait, de même, d’autres défauts que la langueur et la paresse. Le danger n’était pas que je fisse mal, mais que je ne fisse rien. Personne ne pronostiquait que je dusse devenir mauvais, mais seulement inutile. On prévoyait chez moi de la fainéantise et non pas de la perversion. » On le constate, le philosophe ne se flatte guère… mais flirte par contre avec la flagornerie dans cet essai qui est une lettre à Madame Diane de Foix en manque de conseil avisé pour élever son premier rejeton, un garçon… avec un compliment à faire sursauter plus d’une-un féministe : « Vous êtes de trop noble race pour commencer autrement que par un mâle… » Sic. Les filles aînées apprécieront.

Allécher l’appétit.

Hormis ce dérapage, sans doute à resituer sans anachronisme dans les mœurs de l’époque, Montaigne se révèle dans ses conseils très largement muse inspiratrice d’un autre philosophe dont la célébrité l’égalera, Jean-Jacques Rousseau, comme en témoignent ces derniers mots : « … il n’y a rien de tel que d’allécher l’appétit et le désir ; autrement on ne fait que des ânes chargés de livres… » Là également, autres temps, autres mœurs : les ânes contemporains de la galaxie Google sont à vrai dire moins chargés de livres de feu la galaxie Gutenberg (4) que d’une récolte du zapping wikipédien. Après « le travail en miettes » (5), la culture à tel point fragmentée qu’on peut s’interroger sur la pertinence de la notion de culture.

Parlez-moi de moi, dites-moi des choses tendres…

Attendu de l’alpiniste Montaigne grimpant sur les épaules de Platon et aussi, avec mens sana in corpore sano (un esprit sain dans un corps sain), de Juvénal (6), c’est le thème connu de la tête bien faite plutôt que bien pleine puisque « ce n’est pas une âme, ce n’est pas un corps que l’on forme : c’est un homme ; il ne faut pas traiter séparément et, comme dit Platon, il ne faut pas les éduquer l’un sans l’autre, mais les conduire de manière égale, comme un couple de chevaux attelés à un même timon. » Toute ressemblance avec l’indissociabilité de l’approche holistique est vivement recommandée et n’est pas fortuite. Cependant, pour parvenir à ce que ce petit d’homme grandisse en homme (ou femme…), bien des obstacles sont à franchir… à commencer par lui-même puisque « au lieu de chercher à connaître les autres, nous ne faisons effort que pour nous faire connaître et sommes plus soucieux de débiter nos marchandises que d’en acquérir de nouvelles. » Bref, le premier ennemi est l’anthropocentrisme. Il est vrai qu’au fil des rencontres, une conclusion assez habituelle qu’on en retire peut se synthétiser en « parlez-moi de moi, c’est le sujet qui m’intéresse le plus. » Métastases de l’ego.

De la judiciarisation des rapports sociaux…

Il ne faut rechercher trop loin le deuxième obstacle : c’est ce que l’on n’appelait pas encore le SFI (système de formation initial), réservé aux âmes bien nées (Jules ferry n’est pas encore né), mais le « collège » qui « est une vraie geôle pour une jeunesse captive. Arrivez-y au moment de leur travail : vous n’entendrez que cris d’enfants suppliciés et de maîtres enivrés de leur colère. La belle manière d’éveiller l’intérêt pour la leçon chez ces âmes tendres et craintives que de les y guider avec une trogne effrayante, les mains armés de fouets ! » On n’est guère éloigné de la boutade concernant la différence entre un pédophile et un pédagogue, le premier, au moins, aimant les enfants. Quatre siècles plus tard, pour ces mots Montaigne aurait été traîné devant les tribunaux par le SNES, la FSU, etc.

Se défiant de l’anthropocentrisme et évitant un SFI sadique, que faire sinon s’appuyer sur un précepteur éclairé… mais quelles seraient ses lumières ?

A la (semi) dure.

Ames tendres et têtes de bois, les chérubins ne doivent pas pour autant être élevés hors-sol dans la ouate et, si par hasard vous en avez un sous la main, « endurcissez-le à la sueur et au froid, au vent, au soleil, et aux dangers, qu’il faut qu’il méprise ; ôtez-lui toute mollesse et délicatesse pour les vêtements et la couche {pas les pampers, le lit}, pour le manger et le boire ; accoutumez-le à tout. » L’ergonomie, sans être fastueuse, répond aux besoins du repos et du travail : « A notre élève, une petite chambre, un jardin, la table et le lit… » Nonobstant le fait que cette éducation s’appuie pour Montaigne sur un précepteur, plutôt « qu’on abandonne {l’enfant} au caractère mélancolique d’un maître d’école insensé » (sic, seconde mise en examen) et donc est individualisée, cette pédagogie pourrait presque être qualifiée de spartiate (7) et inspiratrice de Baden Powel (8). Montaigne, en tout cas, n’évacue pas l’argument ad hominem, n’hésitant pas à s’ériger sinon en modèle du moins en exemple car, grâce à l’éducation prodiguée par un père oedipien vénéré (« … la sagesse et l’affection d’un si bon père… {…} Feu mon père, ayant fait parmi les gens savants et de grande intelligence toutes les recherches qu’un homme peut faire d’une forme d’éducation excellente… » etc.), même si « cela n’a pas été sans peine… sauf pour la bière (9), {son} appétit s’accommode indistinctement de tous les produits dont on se nourrit. » Corps sain et endurci s’accompagnent naturellement d’une « fierté gracieuse, d’un maintien actif et allègre et d’une physionomie calme et amène. Le signe distinctif le plus net de la sagesse est une constante bonne humeur. » Une vieille dame de mes connaissances, brestoise et qui n’avait probablement pas lu Montaigne, répétait à l’envi « Bonne humeur rend plus grand le cœur »… Philosophie appliquée ou bon sens philosophé, c’est selon.

Un socle philosophique…

« Parmi les arts libéraux commençons par l’art qui nous fait libre », invite Montaigne. La partie ne semble pas gagnée car, déjà à son époque et bien avant l’appréciation présidentielle sur La princesse de Clèves (10), littérature certes précieuse mais également considérée comme le premier roman moderne d’analyse (1678), la réflexion philosophique avait mangé son pain blanc de l’Antiquité : « C’est une chose bien singulière {…} que la philosophie, ce soit, jusque chez les gens de grande intelligence, un mot vain et chimérique, qui se trouve n’être d’aucune utilité ne d’aucune valeur… » Pour Montaigne, la philosophie ne devrait pas être peinte « comme inaccessible aux enfants et avec un visage renfrogné, sourcilleux et terrible {car} il n’est rien de plus gai, de plus allègre et peu s’en faut que je ne dise folâtre. » Aux antipodes du pédantisme (« Le langage que j’aime, c’est un langage simple et naturel… ») et de l’académisme (« Il ne sait pas ce que c’est que l’ablatif, le conjonctif, le substantif ; son valet non plus ni une harenère du petit-Pont ne le savent et pourtant ils vous occuperont jusqu’à ce que vous soyez saoul de leurs paroles, si vous en avez envie et s’embarrasseront, peut-être, aussi peu dans les règles de leur langage que le meilleur maître ès lettres. »),  cette philosophie est celle de la réflexion sur la vie, son sens et ses finalités (« Le vrai miroir de nos pensées est le cours de notre vie. »)… somme toute le « Connais-toi toi-même » de Socrate. Edgar Morin, dans le troisième chapitre « Enseigner la condition humaine » de son ouvrage Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur (11), écrira 450 ans plus tard : « L’être humain est à la fois physique, biologique, psychique, culturel, social, historique. C’est cette unité complexe de la nature humaine qui est complètement désintégrée dans l’enseignement, à travers les disciplines, et il est devenu impossible d’apprendre ce que signifie être humain. Il faut la restaurer, de façon à ce que chacun, où qu’il soit, prenne connaissance et conscience à la fois de son identité complexe et de son identité commune avec tous les autres humains. Ainsi, la condition humaine devrait être un objet essentiel de tout enseignement. {…} reconnaître l’unité et la complexité humaines en rassemblant et organisant des connaissances dispersées dans les sciences de la nature, les sciences humaines, la littérature et la philosophie, et de montrer le lien indissoluble entre l’unité et la diversité de tout ce qui est humain. » Socrate, Montaigne, Morin : de la force du divertissement et de la lenteur du métabolisme social… Bis repetita placent (les choses répétées plaisent)… mais n’aboutissent guère.

Vérole.

« On l’avertira d’avoir les yeux partout lorsqu’il sera en société, car je trouve que les premiers sièges sont ordinairement pris par les hommes les moins capables et que les grandeurs d’établissement ne sont guère associées à la capacité. » Courageuse opinion que voilà, exprimée dans un régime monarchique de droit divin où les premiers sièges sont occupés par une aristocratie à qui il reste encore deux siècles et demi d’incapacité à exercer. Il n’est d’ailleurs pas certain que la circulation des élites, théorisée par Pareto (12), soit aujourd’hui garante d’un changement effectif (13). Toujours est-il que l’éducation des enfants doit s’attacher à éveiller leur curiosité et, pour cela, ne pas attendre car « On nous apprend à vivre quand la vie est passée », ce qui, y compris en termes de prophylaxie, peut constituer un inconvénient puisque « cent étudiants ont attrapé la vérole avant d’être arrivés à la leçon que leur fait Aristote sur la tempérance. »

De la mobilité à l’altérité.

Cette curiosité ne naît pas ex nihilo, d’autant plus que « nous sommes tout resserrés et repliés sur nous et nous avons la vue raccourcie à la longueur de notre nez. » Il convient ainsi que « Le jugement humain retire de la fréquentation du monde une lumière extraordinaire. » Reconnaissons que cela est plus joliment tourné que dans le rapport parlementaire, Bouger pour l’emploi, de la députée d’Indre-et-Loire Claude Greff  pour qui « ll conviendrait de préparer bien davantage les jeunes à la mobilité comme enjeu de leur vie professionnelle. Inscrire la mobilité dans les  sujets abordés en lien avec l’orientation des jeunes aussitôt que possible. Valoriser l’image de mobilité dans les parcours professionnels. » (14) Si, de concert, Montaigne et Greff préconisent des migrations sous d’autres cieux, la seconde y fait une des conditions de l’adaptation à « la fin du mythe de l’emploi à vie » alors que le premier y voit « une honnête curiosité de s’informer de toutes choses » et, par l’effet de ce « miroir où il nous faut regarder pour nous connaître comme il faut », l’apprentissage de « ce qu’il est permis de désirer ; à quoi sert l’argent si dur à gagner ; dans quelle mesure il convient de se dévouer à sa patrie et à la famille ; ce que Dieu a voulu que tu fusses ; le rôle qu’il t’a assigné dans la société ; ce que nous sommes et le dessein pour lequel nous avons reçu l’existence. » Nonobstant les déterminismes sociaux de l’époque (rôle assigné…), force est de constater qu’en quelques siècles la mobilité a perdu de ses ambitions, passant d’un point de passage obligé de la connaissance de soi par celle de l’autre – « Frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui » : l’altérité – à une réponse individuelle aux impératifs « besoins de l’appareil productif ». De l’homo sociologicus à l’homo oeconomicus. C’est exactement dans l’autre sens qu’il faudrait aller. Hélas.

A suivre par un autre essai… Peut-être.

(1) C’est toujours l’édition des Essais de Montaigne, les trois livres en un seul, dans la collection « Quarto » chez Gallimard, 2009. C’est toujours 1 372 pages à déguster (siroter pour l’essai précédent) pour 29,50 euros, soit 0,02 euro (ou 0,002 dirham) la page. L’intérêt de cette édition, contrairement à celle de La Pléiade, prestigieuse mais en vieux françois, est qu’elle est en français moderne par la grâce et le talent d’André Lanly.

(2) Libres enfants de Summerhill est un best-seller d’Alexander Sutherland Neill, pédagogue d’inspiration libertaire (1971, Maspero). Sa lecture fût quasi-obligatoire pour la génération des travailleurs sociaux de la décennie 70. « Tiens, t’auras du boudin », est le refrain d’un hymne de la Légion Etrangère… et peu libertaire.

(3) Dans son prologue « Au lecteur », Montaigne avertit : « C’est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t’avertit dès l’entrée que je m’y suis proposé aucune autre fin que domestique et privée. Je n’y ai eu aucune préoccupation de ton service ni de ma gloire. {…} Je veux qu’on m’y voie dans ma façon d’être simple, naturelle et ordinaire, sans recherche ni artifice : car c’est moi que je peins. »

(4) Herbert Marshall Mac Luhan, La Galaxie Gutenberg, la genèse de l’homme typographique, {1962} 1967, Mame. Mac Luhan, qui a théorisé le passage d’une société de l’écrit (Gutenberg) à une société des impacts électroniques (Marconi, ici toilettée en Google), est l’auteur de la fameuse maxime « Le média, c’est le message ».

(5) Georges Friedmann, Le travail en miettes, 1964, Gallimard.

(6) Juvénal, Satires, 90-127 après J.C. Outre cette maxime, on doit à Juvénal, poète latin, le panem et circenses, « du pain et des jeux » actualisable en « RSA et Grolo ».

(7) Au VIIIè et VIIè siècle avant JC (pas Jacques Chirac), l’éducation des jeunes hommes à Sparte était fondée sur la vie en collectivité et répondait à l’idéal homérique de former de valeureux guerriers.

(8) Après une brillante carrière militaire, Lord Robert Stephenson Smyth Baden-Powell of Gilwell (1857-1941), dit Baden Powell ou BP (prononcer « bipi ») créa le scoutisme avec cinq prédicats : la santé, le sens du concret et celui du service, la formation de la personnalité, la foi.

(9) Pour celles et ceux qui ont échappé aux « Les mouettes ont pied », rappelons que Montaigne éprouvait plutôt de la sympathie pour l’ivrognerie, « {son} goût et {sa} constitution {étant} plus ennemis de ce vice que {sa} raison. »

(10) Le 4 avril 2008, Nicolas Sarkozy se gaussait des concours de fonctionnaires où il fallait « réciter par cœur La princesse de Clèves ». On peut lire « Le président veut-il la peau de Madame de La Fayette ? » sur le blog de Pierre Assouline : « Pas de quoi en faire une affaire, mais bien assez pour secouer le cocotier des idées, ou ce qu’il en reste. Juste pour dire que ce signe d’époque est mauvais signe. Qu’il y a quelque chose de vil et de bas dans cette manière si démagogique de susciter des rires gras sur le dos non d’un quelconque auteur controversé, mais sur ce que l’histoire littéraire française a de plus brillant, de plus éclatant et de plus enviable en la personne de Mme de La Fayette. »

(11) Edgar Morin, Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, 2000, Seuil. Pour les hésitants, alors que cet ouvrage se dévore, un résumé. Lors d’un débat Edgar Morin déclarait (à juste titre) « Il est stupéfiant, bien que cela ne stupéfie personne, de voir que, ce que nous sommes, nous êtres humains, est totalement absent de notre enseignement. Je pense que toutes les sciences et tout ce qui constitue notre culture humaniste (littérature, poésie, arts et musique) pourraient converger pour nous faire comprendre ce qu’est l’être humain. »

(12) Vilfredo Pareto (1848-1923), sociologue et économiste, bien connu pour sa règle des 20/80 (20% des causes expliquent 80% des effets) et pour son « optimum » qui fait le miel des économistes néo-libéraux, a développé une théorie dite de « la circulation des élites ». Grosso modo, pour qu’un corps social vive, il doit être animé, un peu à la façon organique, d’une double mouvement ascendant et descendant ; ascendant, le corps social doit promouvoir ses membres, méritants mais placés au bas de la pyramide, vers le sommet de celle-ci ; descendant, il doit renvoyer les élites défaillantes du sommet de la pyramide mais regoûter des difficultés du terrain.

(13) Prenons un exemple purement théorique et imaginons que le fils à peine post-adolescent d’un Président de notre République, dont l’oedipe n’est manifestement pas réglé au regard de son mimétisme filial et ignorant de la chose sociale, se lance en politique appuyé par son géniteur et après quelque trahison d’appareil. On aurait là le modèle et son idéaltype d’un renouvellement des élites non sur des bases méritocratiques mais exclusivement de lignée. Bien entendu, ce scénario est inimaginable dans notre République. Fort heureusement.

(14) Rapport remis à Monsieur François Fillon, Premier ministre, avril 2009.

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Les mouettes ont pied

Publié: juillet 27, 2009 dans Au gré des lectures

Ivrognerie…

Dans le registre « back to basic », l’envie de partager une lecture des Essais de Montaigne (collection citée dans le précédent article) qui se présentent en trois « livres » et au total 108 chapitres (les « essais »), chacun sur un thème particulier : « Sur l’oisiveté », « Sur les menteurs », « Que philosopher c’est apprendre à mourir », « Sur la vanité des mots », etc. Donc une lecture agréable parce que non linéaire : on se reporte au sommaire et l’on choisit le thème qui accroche par intérêt ou par curiosité. Pour le plaisir de l’alternance aussi – qui n’est pas que l’apprentissage ou le CIE – puisque, après avoir lu « Qu’il ne faut juger de notre bonheur qu’après la mort » et « Comment notre esprit s’embarrasse lui-même », je choisis par pure imprégnation estivale « Sur l’ivrognerie ». Cela vaut bien sur la plage le sudoku. Précisément, de l’ivrognerie qu’en dit Montaigne ?

Alcoolique diurne et ivrogne nocturne…

Cependant, avant Montaigne et répondant à la grave question épistémologique de la place de l’observateur dans l’observation, disons-le de suite et au risque de protestations des ligues hygiénistes, j’éprouvais plutôt de la sympathie pour l’ivrogne et sa compagne l’ivrognerie. Contrairement à l’alcoolique enchaîné, l’ivrogne est déchaîné : il boit beaucoup, sans aucun doute excessivement, mais, s’il s’oblige à boire car « il fait soif », il n’est pas obligé de boire : il est l’amant d’une boisson qui le galvanise ; il y a du choix et de l’indépendance chez l’ivrogne contrairement à l’alcoolique, un boit sans soif, que l’on n’appelle pas pour rien « dépendant » : la boisson est sa maîtresse dominatrice sinon SM. L’alcoolique, diurne, est triste et son éphémère gaîté est conditionnée par l’alcool alors que l’ivrogne, nocturne, boit par gaîté. Au premier qui sirote, le silence toute honte bue, les tremblements à stabiliser et les confidences à vous pourrir la soirée ; au second potomane (1) qui engloutit, la clameur (chansons de marin pour peu qu’il s’abreuve sur le rivage de l’Atlantique, en mer d’Iroise), le collectif, le tonitruant « remettez-nous ça, tavernier » et les gesticulations du parler expressif avec les mains. L’alcoolique, jaune par son teint, maigre dans la reproduction, appartient au privé rétracté et égoïste ; l’ivrogne, rubicond comme son vin, gros dans la distinction, crée du public jouissif et paye sa tournée. Certes, l’ivrogne éprouve des difficultés à rentrer chez lui, mais l’alcoolique souffre du foie. L’un infuse et trouvera toujours un bras amical pour le soutenir, au pire il dansera avec les réverbères ; l’autre perfuse et occupera un lit d’hôpital. Par les temps qui courent de délitement du lien social et de déficit de l’hôpital public, le choix citoyen est sans ambiguïté : il vaut mieux être ivrogne qu’alcoolique. La seule réserve (hôtel) qui pourrait être objectée est que l’on peut être simultanément et alcoolique et ivrogne… mais elle ne tient pas longtemps, l’alcoolique absorbant l’ivrogne, ce dernier ignorant quand il deviendra alcoolique. L’ivrogne est donc absous de ses excès sauf à ce que, transfuge alcoolique, il soit condamné par sa distillerie.

Mouette prolétarienne…

Et voilà pour les représentations, sans aller rechercher (pour cause d’inaccessibilité en déplacement estival) ce qu’en disait Roland Barthes dans Mythologies (1957) au sujet des buveurs de vin, de lait et de whisky (2). On vérifiera ultérieurement. Ah oui, « les mouettes ont pied » : expression populaire vernaculaire, quasi-exclusivement en cours aujourd’hui dans un café brestois – évidemment Les Mouettes – que seuls les vrais initiés connaissent et signifiant métaphoriquement que le verre est vide et qu’on pourrait s’y promener comme les volatiles marins sur le sable à marée basse. Il faut reconnaître que, sans aller jusqu’à l’aristocratique Albatros de Baudelaire (Les fleurs du mal, 1859 – 3), la mouette prolétarienne est bien plus gracieuse à marée haute.

Une science exacte des vices.

Montaigne à présent. Dans la collection « Quarto » de Gallimard, « Sur l’ivrognerie » occupe presque douze pages (419 à 430) et est le deuxième essai du Livre 2. On suit aisément Montaigne dans son introduction selon laquelle tous les vices ne sont pas égaux et que « ne pas distinguer le degré et la grandeur des péchés est dangereux » car comment s’y retrouver puisque « chacun insiste sur le péché de son compagnon et diminue le sien » ? C’est, reformulé, l’histoire évangélique de la paille et de la poutre. Bref, nous avons besoin d’une « science qui consiste à distinguer les vices {car} sans cette science, bien exacte, le vertueux et le pervers demeurent mêlés et non reconnus {pour ce qu’ils sont}. »

Grossier et bestial.

Cela se gâte au regard des représentations toutes personnelles avouées plus haut et qui faisaient la part belle à l’ivrogne comparativement à l’alcoolique puisque Montaigne, entrant dans le vif du sujet, déclare tout de go « {Pour en venir} maintenant à l’ivrognerie, elle me semble, entre les autres, un vice grossier et bestial. » Rien que cela et en citant (en latin, ici traduit) Lucrèce à l’appui (De natura rerum, III, v. 475-478) : « Quand la force du vin nous a pénétrés, les membres deviennent lourds, les jambes entravées et vacillantes, la langue s’embarrasse, l’intelligence est noyée, les yeux sont flottants ; puis s’élèvent des cris, des hoquets, des disputes. » On sent le vécu. Notons en passant que, tout sage philosophe qu’il était, Montaigne ne peut s’empêcher d’une germanophobie puisqu’à plusieurs reprises les Teutons sont sérieusement égratignés : outre que l’Allemagne est « la nation la plus grossière parmi celles qui existent aujourd’hui {puisqu’elle est} la seule qui le {le vice de l’ivrognerie} tient en honneur », les Allemands, « tout noyés qu’ils sont dans le vin {…} boivent presque également de tous les vins avec plaisir. Leur but, c’est d’avaler plus que de déguster. » On comprend mieux les difficultés ultérieures avec nos voisins d’outre-Rhin : la Lorraine et l’Alsace pour leurs alcools de mirabelle et de quetsche…

Pseudo parthénogenèse.

Haro donc sur l’ivrognerie avec un argument attendu d’un philosophe, « Le pire état de l’homme, c’est quand il perd la connaissance et le contrôle de lui-même. » A l’appui de sa condamnation, outre plusieurs aventures historiques mettant en cause des guerriers dévoilant dans l’ivresse leurs stratégies et des édiles qui « avaient un tel penchant pour le vin qu’il fallut souvent les rapporter, l’un et l’autre, du sénat », Montaigne rapporte une histoire qui mérite une retranscription intégrale…

« … près de Bordeaux, près de Castres {…} une villageoise, veuve, de chaste réputation, sentant les premières apparences d’une grossesse, disait à ses voisines qu’elle penserait être enceinte si elle avait un mari. Mais la cause de soupçon croissant de jour en jour et enfin jusqu’à l’évidence, elle en arriva à faire dire publiquement, au prône de son église, que si quelqu’un reconnaissait être l’auteur du fait en l’avouant, elle promettait de lui pardonner et de l’épouser, s’il le jugeait bon. Un sien valet de labourage, enhardi par cette proclamation, déclara qu’il l’avait trouvée un jour de fête, après qu’elle avait largement bu son vin, si profondément endormie près de son foyer et dans une posture si indécente qu’il s’était un peu servi d’elle sans l’éveiller. Ils vivent encore, mariés ensemble. » Happy end.

Rebondissement…

Le sort en est jeté, croyons-nous, et Montaigne nous fait le coup du moraliste, du discours de la tempérance et de la maîtrise de soi (« maître de soi comme de l’univers » disait Corneille)… Que nenni ! On va vivre avec « Sur l’ivrognerie » un rebondissement spectaculaire que le philosophe introduit subrepticement en notant que, malgré tout ce qui précède et condamne, « il est certain que l’antiquité n’a pas fortement décrié ce vice. Les écrits eux-mêmes des philosophes en parlent bien mollement et, jusque chez les Stoïciens, il y en a qui conseillent de se permettre quelquefois de boire beaucoup et de s’enivrer pour donner à l’âme une {certaine} détente. »

A la mansuétude des pères de la philosophie s’agrège la caution scientifique puisque Montaigne a « entendu dire par Silvius, excellent médecin de Paris, que, pour empêcher que les forces de notre estomac ne deviennent paresseuses, il est bon, une fois par mois, de les éveiller par cet excès et de les piquer pour les empêcher de s’engourdir. » De là et par extension, de l’estomac à l’appendice nasal, provient peut-être l’expression triviale « se piquer le nez ». A vérifier.

Si le vin rendait trop bavards des stratèges, pour d’autres la boisson n’était qu’un prélude aux choses sérieuses. Ainsi « les Perses, après boire, délibéraient de leurs principales affaires. »

Le terrain est ainsi prêt à l’aveu de Montaigne : « Mon goût et ma constitution sont plus ennemis de ce vice que ma raison. » Autrement dit, la première condamnation s’impose « par la force des choses », son corps défendant mais, à tout bien réfléchir, l’ivrognerie est certes « un vice lâche et stupide, mais moins méchant et pernicieux que les autres qui heurtent presque tous directement la société publique » et « … ce vice-là coûte moins à notre conscience que les autres ». On a beau être un grand philosophe, preuve en est qu’on n’en est pas moins homme avec des faiblesses dont, il faut le reconnaître, l’argument un peu faîblichon selon lequel ce vice « n’est pas de préparation difficile ni malaisé à trouver, considération qui n’est pas à dédaigner. » Tout au plus en déduira-t-on que Montaigne aurait été quelque temps plus tard – trois siècles – disciple du gendre de Marx, Paul Lafargue, pour son Droit à la paresse (4).

Boire : une discipline…

Présupposant que la pondération est une qualité intrinsèque du philosophe, on s’imagine Montaigne s’en tenant à cet exercice dialectique : thèse du vice, antithèse des crédits philosophiques et scientifiques, synthèse d’un « consommer avec modération »… mais ce serait oublier que, l’auteur nous entreprenant sur l’ivrognerie, il y aurait un biais épistémologique majeur entre la recommandation de pondération et l’excessivité nécessaire de l’ivrognerie. C’est donc sans retenue que, de procureur, Montaigne endosse la robe noire de l’avocat… une fois considéré que « boire à la française, à deux pas et modérément, par souci de santé, c’est trop restreindre les faveurs de ce dieu {notons que le vice devient divin}. Il faut consacrer à cela plus de temps et de continuité. » Être ivrogne se mérite : l’ivrogne n’aspire pas au repos.

B or B…

L’argument vient d’où l’on ne l’attendait pas, les mœurs et, plus particulièrement, de leur dissolution car désormais « nous nous sommes plus jetés dans la paillardise que nos pères. {Or} ce sont deux occupations qui se gênent mutuellement dans leur vigueur. La paillardise a affaibli notre estomac d’une part, et, d’autre part, la sobriété sert à nous rendre plus galants, plus efféminés pour l’exercice de l’amour. » Vulgairement, on dirait aujourd’hui boire ou baiser, il faut choisir.

Suit un assez long hommage à son père, « bien fait, et par savoir-vivre et par nature, pour le service des dames » et « arrivé vierge à son mariage {pourtant} à un âge avancé {33 ans} » quoiqu’ « il avait pris part longuement aux guerres d’au-delà des monts. » Avec un sens de l’à-propos, plutôt que de moutons, Montaigne clôture cet épisode d’admiration filiale par un judicieux « Revenons à nos bouteilles. »

La chaleur monte…

Notre essayiste n’est pas à court d’arguments originaux. Celui-ci mérite le détour, d’une nouvelle catégorie « thermogénérationnel » corrélant classe d’âge et chaleur. A l’enfance, « la chaleur naturelle {…} s’attache d’abord aux pieds ». A l’âge adulte, « elle monte à la moyenne région {pas d’erreur, c’est bien là} où elle se fixe longtemps et elle produit là, selon moi, les seuls vrais plaisirs de la vie corporelle : les autres voluptés sont faibles en comparaison. » Sacré Montaigne ! Quel boute-en-train, quel phénomène ! A la vieillesse, poursuivant son ascension, la chaleur « à la façon d’une vapeur qui monte et s’exhale, arrive au gosier, où elle fait sa dernière pause. » Qui dit gosier chaud, dit gosier sec, donc boire. CQFD. Imparable.

Le doux ivrogne…

Si Montaigne semblait regretter la mollesse des anciens philosophes pour décrier l’ivrognerie (mais ce n’était qu’un subterfuge rhétorique, comme on l’a vu), il en trouve désormais quelques-uns pour la promouvoir… et pas des moindres puisque Platon ordonnait « à ceux qui ont passé la quarantaine {…} de s’y complaire et de donner largement place, dans leurs banquets, à l’influence de Dionysos, ce bon dieu qui redonne aux hommes la gaieté et la jeunesse aux vieillards, qui adoucit et amollit les passions de l’âme, comme le fer est amolli par le feu. » Quelques siècles plus tard, Tocqueville louera le doux commerce qui adoucit les passions. Autres temps, autres mœurs.

Un grain de folie…

Belle conclusion du moraliste Montaigne qui, plutôt que de nous enfermer dans la dualité d’une condamnation ou d’une laudation, après avoir jugé du vice bestial puis s’être félicité de ce que bien plus tard un psychanalyste italien (5) en dira par l’expressive formule « le surmoi est soluble dans l’alcool, le moi y prolifère », propose au lecteur, abreuvé ou assoiffé, deux voies platoniciennes : celle de la mesure (« … la sagesse, c’est la direction bien réglée de notre âme, direction qu’elle assume avec mesure et harmonie et dont elle est maîtresse ») et celle du dépassement (« … la faculté de prophétiser est au-dessus de nous ; qu’il nous faut être hors de nous-mêmes quand nous l’exerçons : il faut que notre sagesse soit obscurcie ou par le sommeil ou par quelque maladie ou soulevée de sa place par quelque ravissement céleste »). Si la raison et la mesure étaient attendues, il ne faut pas négliger « qu’aucune âme excellente n’est exempte d’un grain de folie », condition du dépassement.

« Connais-toi toi-même. » C’est aussi de la philosophie. En l’occurrence Socrate.

(1) La potomanie correspond à un besoin irrépressible de boire constamment.

(2) A expérimenter, une excellente recette de dinde au whisky, version québécoise.

(3) Bonus :

« Souvent pour s’amuser, les hommes d’équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage,

Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,

Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,

Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !

Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !

L’un agace son bec avec un brûle-gueule,

L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »

Charles Baudelaire, L’Albatros

(4) 1883, éditions Climats. Le droit à la paresse est pour le moins éloigné du « travailler plus » : « Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. {…}. Cette folie est l’amour du travail. »

(5) Dont j’ai oublié le nom.

Questions pour des champions…

Une contribution de David justifiant le « front-office », plus facile à lire et d’importance pour le débat… que j’attrape au vol pour poursuivre le débat sur le Livre Vert saisi comme opportunité de mettre en application le principe que tout ce qui ne se régénère pas dégénère. Régénérons donc le Livre Vert, sinon en termes de propositions, du moins d’interrogations.

David. « Ce balayage très large d’une actualité aussi diverse pourrait suggérer de nombreux commentaires, peu amènes certainement avec les quelques sinistres « hauts personnages » que tu cites ! Mais je préfère me consacrer à des choses importantes et revenir sur ton analyse des propos cités de Cécile Van de Velde. Pour l’avoir beaucoup lue et entendue ces dernières semaines, il me semble a priori réducteur de ne sortir de ses analyses que la critique de la catégorisation. »

PL.

Divertire

Réglons d’emblée le « balayage très large », sans doute trop que très large… qui plus est balayage n’étant guère – mea culpa – éloigné de bavardage. La faute aux vacances (actuellement) et au décalage entre les « informations » glanées au fil des journaux et courriels et la volonté (exaucée me concernant) d’un « back to basic », revenir aux fondamentaux, entre autres et en l’occurrence, ayant achevé la biographie d’Edgar Morin (1), Les Essais de Montaigne (2). Relisant Montaigne, ces informations, qui informent peu ou qui informent sur le peu, exhalent un registre de vanité et de divertissement (divertire : « s’écarter de ce qui est essentiel »)…

Réduction…

« A priori réducteur »… C’est évidemment tout-à-fait juste, cet exercice étant sans doute une « réduction » (au sens du partiel et non de l’essence obtenue par évaporation) au regard des analyses de cette sociologue dont j’ai lu récemment un article fort intéressant « L’autonomie des jeunes adultes, une affaire d’Etat ? » traitant des politiques publiques européennes dans Problèmes économiques (3). On y trouve par exemple une hypothèse originale selon laquelle les variations importantes dans l’accès à l’indépendance (âge médian du départ de chez les parents : 28 ans en Italie, 20 ans dans les pays scandinaves) seraient non seulement déterminées par des politiques publiques différenciées mais répondraient à des héritages culturels et religieux : « … la précocité du départ et de la mise en couple oppose nettement les pays de matrice protestante à ceux de matrice catholique… » Max Weber avec son analyse sur l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme n’est pas loin (4). L’auteure conclut que « On peut ainsi penser qu’une potentielle harmonisation des politiques étudiantes au niveau européen, voire des conditions d’accès à l’emploi au cours et à l’issue de la formation, ne conduirait pas systématiquement à une convergence dans la survenue de la décohabitation en Europe occidentale, du moins à court terme. » Cette harmonisation aléatoire à l’échelle européenne renvoie à une difficulté d’harmonisation de même ordre cette fois à l’échelle nationale car on peut poser une hypothèse de même type à partir de bases culturelles bien différentes, par exemple entre la jeunesse ouvrière et la jeunesse étudiante (« La jeunesse n’est qu’un mot… »). D’où l’opinion présentée ici de la comptabilité complexe, difficile mais nécessaire, entre une politique jeunesses globale et des politiques sectorielles… sauf à rester dans le généralisme de sentiments aussi bons qu’inopérants d’une politique jeunesses globale ou à installer une segmentation-atomisation sans fin de politiques de plus en plus sectorielles dont on peut se douter que certaines deviendraient accessoires (culture, citoyenneté) alors que d’autres seraient hégémoniques (emploi, formation).

David. « Il me semble en effet que, si critique, elle porte sur cette catégorisation, c’est pour pointer les défauts, voire les dérives, de la catégorisation en matière de politique de l’emploi. Je serais sur ce point plutôt tenté d’y souscrire car si l’on évoque la foultitude d’exceptions aux formes d’emploi légales qui ont été tentées (CIP,CPE…) ou réalisées (SIVP, TUC, CES…) et autres mesures d’abaissement artificiel (aux frais du contribuable et de l’assuré social) du coût du travail (SEJE, CIE…), peut-on estimer qu’elles ont corrigé le fonctionnement naturellement sélectif du marché du travail que tu rappelles à juste titre ? Tu considères que, de manière large, les mesures catégorielles ont peut-être permis de limiter ces effets néfastes aux jeunes et d’éviter que la situation soit pire encore. J’en doute et émettrais une autre hypothèse selon laquelle ces mesures « jeunes » répétées ont installé dans les esprits, ceux des employeurs en particulier, qu’un contrat de travail classique et un salaire plein sont d’un luxe exorbitant pour une jeune main-d’oeuvre par définition insuffisamment productive. Que l’on se rapporte à nos difficultés incommensurables à faire accepter qu’un jeune de 19 ou 20 ans puisse faire un excellent apprenti quand, par rapport à un jeune plus jeune (16 ans), ce « vieux » jeune doit être rémunéré à une fraction supérieure du SMIC (mais quand même bien en dessous rassurons-nous…). La situation de l’apprentissage pousse d’ailleurs assez loin et depuis longtemps les effets pervers d’une sous-catégorisation par laquelle on installe l’idée qu’un très jeune travailleur vaut moins qu’un jeune travailleur qui, lui même, vaut moins qu’un autre travailleur moins jeune… »

PL. Et oui, il y a, comme on le dit, « un vrai problème » avec cette dissociation entre le travail des jeunes et sa valeur. Qui réside dans cette suprématie de la valeur d’échange sur la valeur d’usage : peu importe ce que produit un jeune et qui devrait être apprécié à partir d’une valeur d’usage (5), ce qui compte est ce que les conditions économiques – qui sont loin de n’être que des abstractions mais sont voulues, déterminées, non seulement économiquement mais politiquement par des personnes, incroyable mais vrai, mues plutôt par le profit que par l’intérêt général et la responsabilité intergénérationnelle – décident. Les effets de cette déconnection sont redoutables, d’autant plus que synchroniquement les médias véhiculent une représentation-spectacle de l’argent bien plus fondée sur le hasard que sur le travail (grolo et autres morpion, tac-au-tac). Il s’agit donc d’un monde – Janus : côté face de l’illusion et de l’enchantement, « tous les gagnants ont tenté leur chance », côté pile de la désillusion et du désenchantement, la paupérisation effective des jeunes. Dans la revue citée Problèmes économiques, les premières phrases disent (presque) tout sous le titre « Les jeunes Européens, premières victimes de la crise » : « Une situation alarmante en France. Aujourd’hui, près d’un pauvre sur deux en France a moins de 25 ans et vit avec moins de 880 euros par mois. Avec la crise, le nombre de demandeurs d’emploi de moins de 25 ans (434 300 en février 2009) a par ailleurs augmenté de 32% en un an. La hausse du taux de chômage concerne toutes les classes d’âge mais les jeunes, plus sensibles aux aléas de la conjoncture, sont davantage touchés que les autres. » Autrement dit, ce n’est pas le moindre des paradoxes auxquels sont confrontés les conseillers : faire « comme si » le travail était la condition sine qua non de l’indépendance financière alors que, dans les faits et particulièrement pour les jeunes, celui-ci – dès lors qu’on en dispose et ce n’est pas gagné – n’éradique pas la pauvreté, ni pour cause n’émancipe des solidarités familiales et sociales. Le discours du mérite sur la récompense économique à partir de l’emploi occupé est de moins en moins éloigné de celui des conseillères en économie sociale et familiale que la CAF envoyait (envoie ?) sermonner les familles pauvres pour leur apprendre à gérer la pénurie. Faire de nécessité, sinon de pauvreté, vertu.

Accusant une logique pendulaire et après Méda (Le travail, une valeur en voie de disparition ?), Rifkin (La fin du travail) et d’autres, la « valeur travail » est désormais réhabilitée par la quasi-totalité des intellectuels, certains – pas tous, bien sûr, tel Robert Castel – profitant de cette réconciliation pour surfer sur la vague du « travailler plus » et de ses avatars d’heures supplémentaires défiscalisées. On ne sait jamais, l’intellectuel engagé risquant à tout moment de verser dans le courtisan en cour. Je ne m’associe pas à cette réhabilitation… même s’il est indéniable que le travail ne se résume pas à une situation de production économique mais constitue un levier majeur de la socialisation… ne serait-ce que parce qu’il permet a minima l’accès aux biens, au logement, à la consommation. Comme déjà indiqué ici, au sujet de l’individuation, à l’acteur de la sociabilité et au citoyen du sociétal s’agrège le producteur et le consommateur de l’économique.  Toutefois les conditions objectives de l’accès au travail et de son exercice, particulièrement pour les jeunes, ont secondarisé cette valeur travail, on pourrait dire « par la force des choses » et même « contre la volonté des intéressés ». Oui, le travail reste une valeur-refuge – on peut s’attendre à une encore plus forte réhabilitation avec la crise – mais une valeur pondérée, désillusionnée parce que parmi d’autres : on sait qu’il ne faut pas trop en attendre. Et, si les enquêtes démontrent régulièrement que les jeunes veulent travailler et placent un bon – parfois même un simple – emploi dans le hit parade de leurs aspirations, c’est tout simplement que la représentation du rapport au travail répond à l’adage « Fuis-moi je te suis, suis-moi je te fuis ». Autrement dit, le travail est d’autant plus investi qu’on en est privé. Mais, lorsqu’on en est doté, l’investissement fond comme neige au soleil ou profits des hedge funds à la Bourse cet hiver, sauf à ce que la personne n’ait pas un ordinaire emploi mais un métier. Ce qui est rare. Cette représentation de la valeur travail, dont on peut difficilement contester l’évolution, ne semble pas ou peu affecter les fondamentaux en mission locale : on fait « comme si » le travail était une panacée et un aboutissement… on place un jeune en emploi et « au suivant », comme le chantait Brel. Etonnant.

Cécile Van de Velde a donc raison, et David avec… pour cette perspective et ce stigmate de « sous-catégorisation ». Mais cela ne dit pas comment répondre à la question du « comment faire ? » compte-tenu de la (d’une) réalité économique… même si elle (n’) est (qu’) une construction sociale. Car si, comme indiqué ci-dessous, « il n’y pas contradiction entre la remise en cause de politiques d’emploi catégorielles {…} et l’ambition politique que l’on peut (doit) avoir de créer les conditions pour que les jeunes prennent toute leur place dans la société », comment procéder dans cette remise en cause sauf à changer de logiciel et de paradigme (cf. Edgar Morin), allant à la racine des choses, étymologiquement « radical » ?  Le travail social, compris le plus largement possible et incluant l’insertion, n’est qu’exceptionnellement radical ; il est réformiste… et probablement coupable de n’être que réformiste. Certes, il y a une bonne radicalité, celle qui est l’engrais du changement, mais ce dernier s’inscrit par la force des choses, pour des structures institutionnalisées telles que les missions locales (6), dans une tension entre la justice sociale, avec nombre de raisons d’être radical voire révolutionnaire, et la loyauté vis-à-vis des pouvoirs publics. Les missions locales, héritières (un peu dépossédées il est vrai, amnésiques aussi) de l’éducation populaire, sont des entités de la « troisième voie » et des structures garantes d’une mission de service public… dont un des critères est l’équité… qui implique une catégorisation. Comme, par définition, l’équité cible celles et ceux qui ont moins (pour de multiples motifs, y compris Outre-Atlantique et sous le nom d’« affirmative action » des critères ethnico-communautaires – 7) et appelle des outils dispositifs, programmes, mesures, comment sortir de cette contradiction sinon en acceptant la dialogie « utopie / pragmatisme » ou « politique jeunesses globale /  politiques jeunesses sectorielles » ? Faire avec. C’est-à-dire user des mesures… avec les effets pervers que l’on connaît mais en les maîtrisant autant que faire se peut, en particulier en « humanisant » le rapport d’intermédiation avec l’employeur. C’est ici la première partie de la proposition de Baudrillard, « Vivre en intelligence avec le système… » Comment aujourd’hui procéder différemment alors que la DARES titre dans son numéro de Premières Informations Premières Synthèses (n° 28.3 de juillet 2009) « Récession et contraction historique de l’emploi » ? A-t-on d’autres moyens, dans un tel désordre du marché du travail, que de mobiliser dispositifs et mesures spécifiques ?

David. « Ceci étant, tout en dénonçant la catégorisation de nos politiques d’emploi (et, donc, je la rejoins), je n’ai pas entendu/lu Cécile Van de Velde s’insurger du projet que peut avoir une communauté (nationale en l’occurrence puisqu’elle procède à une analyse comparative entre plusieurs pays européen) de s’intéresser à sa jeunesse. Selon moi, il n’y pas contradiction entre la remise en cause de politiques d’emploi catégorielles, dont les méfaits me semblent plus importants que les bienfaits, et l’ambition politique que l’on peut (doit) avoir de créer les conditions pour que les jeunes prennent toute leur place dans la société. A cet égard, il me semble que malgré la très grande diversité de ses angles d’attaque, quitte à suggérer parfois quelques contradictions, le Livre vert ne manque pas d’une certaine tenue et ébranle quelques vieilles forteresses de manière plutôt salvatrice ! »

PL. On s’est donc compris… sans pour autant être totalement d’accord puisque, pour ma part, je n’invalide pas les politiques d’emploi sectorielles ou catégorielles (pas que celles pour les jeunes d’ailleurs), leurs « méfaits » ou effets – certes – pervers ne justifiant pas que les jeunes soient privés de savoir-faire professionnels spécifiques qui apportent des réponses à des besoins tout aussi spécifiques. Par contre, l’ambition politique du Livre Vert – formulons-le comme David – ne manque pas de tenue, y compris dès l’introduction qui donne à réfléchir : « La crise économique, la crise sociale, la crise écologique et la crise des valeurs montrent que le moule se fissure. Ce n’est pas dans ce moule qu’il faut faire rentrer les jeunes. C’est sur les jeunes qu’il faut compter pour transformer le moule. » Est-ce suffisant ? Rien n’est malheureusement moins certain car, pour peu que l’on ait un peu de mémoire, la courte histoire de l’insertion n’a pas été avare de mobilisations rhétoriques dont les effets étaient inversement proportionnels aux trémolos des « impératifs nationaux » et autres (8). Le thème de la jeunesse est un peu comme la répétition de la cérémonie des cendres de Jean Moulin au Panthéon : beaucoup de Malraux s’essayent de la voix mais les roulements de tambour s’amplifient crescendo puis s’interrompent jusqu’au prochain Malraux. Pour autant, on ne peut que parier…

David. « Pour ne plus être trop long et revenir à un sujet qui m’est cher, les missions locales, on déduira de ce modeste raisonnement que, pour agir avec justesse, les missions locales ne peuvent avoir pour projet que de se situer au coeur d’une vraie politique de Jeunesses et pas se cantonner à jouer les supplétifs ou les alibis de la politique de l’emploi ! De ce point de vue, je regrette que l’UNML participe à cet entêtement en considérant que « les ML seront toujours plus évaluées sur leurs résultats de placement à l’emploi ». »

PL. Il est discursivement recommandé de conclure par une dimension réconciliatrice succédant à l’interpellation critique et cela tombe bien puisque, oui bien sûr, les missions locales devraient « se situer au cœur d’une vraie politique de jeunesses » (David), puisque « une politique de la jeunesse rate sa cible si elle se limite à une partie des jeunes… » (Livre vert), mais pas seules : avec d’autres – à ne pas oublier – de la même filiation de l’éducation populaire (9) et en conservant la spécificité qu’est l’accent sur l’insertion professionnelle… ne signifiant en aucun cas une subordination ou une secondarisation du social. Comme l’UNHAJ (FJT) avec le champ de l’habitat, comme les centres sociaux avec le champ socioculturel et la citoyenneté. L’approche globale ne s’oppose pas à la spécialisation (au même titre que la transdisciplinarité n’exclut pas ses composantes, les disciplines), c’est-à-dire à la division du travail et du social (un animateur ne fait pas le même travail qu’un conseiller), comme j’ai tenté de le plaider pour la constitution de réelles expertises dans les missions locales (10). Ceci justifie, à mon sens, que les missions locales soient « plus » mais non exclusivement évaluées sur leur expertise d’insertion professionnelle (11). Cependant, si l’on considère – à juste titre – que cette approche globale (qu’il vaudrait mieux nommer « holistique » ou « dialogique » – 12) recouvre tous les domaines de la socialisation de la jeunesse, alors les « alliances », c’est-à-dire les partenariats, le réseautage, devraient plutôt s’orienter vers les entités dont les objets sont complémentaires plus que se recouvrant, sinon concurrents. Ainsi, dès lors que l’on défend – avec raison – l’approche holistique, on devrait par cohérence interne lorgner ailleurs que Pôle emploi et autres maisons de l’emploi. Et là, force est de constater que l’essentiel des démarches est focalisé sur l’insertion professionnelle, répondant à la logique uni ou monodimensionnelle du principal financeur, l’Etat. Ce qui découle d’une conception holistique de politique jeunesses est que l’évaluation devrait être à deux volets : spécifiquement pour les missions locales sur l’insertion professionnelle entendue largement en incluant la formation, collectivement avec les autres entités socialisatrices sur l’insertion sociale. Ce faisant on réhabiliterait une notion totalement oubliée et pourtant maintes fois répétée dans le Rapport Schwartz : la qualification sociale.

Or, dans le Livre Vert, le chapitre 5. « Refonder le projet des missions locales pour combler les manques dans la prise en charge des jeunes en difficulté » comporte exactement quatre propositions (de la 17ème à la 20ème) qui sont toutes centrées sur la formation ou l’emploi : proposition 17  « Reconnaître la responsabilité des maires, présidents de missions locales d’aller au-devant des jeunes sans emploi et sans formation qui ne demandent rien » ; proposition 18  « Créer les conditions pour que le système de formation initiale (Éducation nationale et CFA) s’implique davantage dans les missions locales » ; proposition 19  « Ne pas faire des missions locales un simple auxiliaire  de Pôle emploi » et proposition 20 « Réformer le CIVIS ». Certes, il est écrit dans l’introduction à ces quatre propositions que les missions locales doivent « accompagner les jeunes les plus vulnérables, notamment en développant leurs interventions en interaction avec celles de la protection judiciaire de la jeunesse et de l’aide sociale à l’enfance » mais, comme d’habitude, le social apparaît comme un moyen pour le professionnel… ce qui n’est ni une conception holistique, ni en cohérence avec le double principe de multidimensionnalité (répondre à tous les besoins) et d’indissociabilité (ne pas séparer le social et l’économique, ni l’individuation, la sociabilité, le sociétal et l’économique – 13). En fait, si l’on voulait être cohérent face à l’insertion professionnelle et sociale des jeunes, on créerait des maisons de jeunes (sans rapport avec les MJC) qui regrouperaient les intervenants recouvrant tous les domaines où des réponses peuvent être apportées. On obtiendrait donc une politique à la fois globale – pour ce qui concerne la (les) jeunesse(s) – et sectorielle – puisque ciblée sur un groupe générationnel. Subséquemment, l’évaluation serait sectorielle et globale, c’est-à-dire systémique avec toutes les parties prenantes concernées dont, bien évidemment, les jeunes. Et là, chapeau au Livre Vert qui écrit « Si une refondation des missions locales est nécessaire, elle doit intégrer une méthode d’évaluation qui repose sur le fait de savoir ce que les jeunes et les responsables des missions locales voudraient, eux, voir évaluer et pas seulement ce que les financeurs décident, à juste titre, d’évaluer. Cette logique d’évaluation issue des jeunes eux-mêmes est le complément indispensable aux autres logiques d’évaluation reposant sur des tableaux de bord statistique (notamment ceux de « l’entrepôt » dont l’utilisation devrait être optimisé) ou sur une logique d’expérimentation .» J’éviterai un péché de vanité en rappelant le leitmotiv de la participation des jeunes au sein des structures…

Entêtement ?

Peut-on parler d’« entêtement » de l’UNML ? Comme chacun, j’ai pu lire dans son récent communiqué (14) concernant le « Volet jeunes du projet de loi relatif à la formation professionnelle » – et non dans celui, antérieur, auquel David fait référence, « Attention à ne pas ghettoïser les jeunes les plus en difficulté » (15) – qu’« il est important de rappeler que les Missions Locales assurent un accompagnement global des jeunes. Un accompagnement et des actions en faveur des jeunes qui ne peuvent donc être circonscrits au seul critère de la mise à l’emploi ainsi que les services de l’état ont trop souvent tendance à vouloir le faire. Par ailleurs, si la question d’une meilleure utilisation des fonds publics ne peut laisser personne insensible, il ne faut surtout pas oublier que la mission confiée par la loi aux Missions Locales est bien d’accompagner les jeunes dans leur processus d’insertion sociale et professionnelle. Or, les jeunes accueillis ont parfois des difficultés personnelles et sociales d’une telle ampleur que leur placement nécessite de traiter ces questions préalablement. L’évaluation doit prendre en compte le travail social réalisé et permettre un financement de celui-ci. » Cela paraît pour partie pertinent et, de la sorte, « l’entêtement » est plus impertinent que l’inverse… ce qui en tout état de cause ne constitue pas un crime de lèse-majesté mais juste une occasion d’approfondir le débat. A ce propos, le « pour partie » demande explication. Que dit l’UNML ? Que des jeunes ont d’importantes « difficultés personnelles et sociales » et qu’il faut les traiter et les résoudre avant d’envisager (sic) un « placement ». Ce qui revient à subordonner le social à l’économique ou, formulé autrement, à mettre l’insertion sociale au service de l’insertion professionnelle. Là encore, par intériorisation de la commande publique, l’Etat en particulier, l’UNML ouvre inconsciemment (je l’espère) la voie à l’approche sectorielle… tout en revendiquant contradictoirement l’approche holistique ou globale. Il y a, me semble-t-il, un escamotage de la philosophie originelle des missions locales, celle-ci n’étant pas bonne parce qu’originelle (les Tables de la Loi) mais parce que pertinente par sa complexité. Le raisonnement de l’insertion sociale pour l’insertion professionnelle, il est vrai, est si bien intégré par beaucoup d’acteurs du réseau que l’UNML n’a pas trop à se soucier : peu relèveront et encore moins contesteront cette simplification qui ne parvient pas à aller jusqu’au bout de principes affichés mais biaisés dans leur compréhension (16). Hélas… on croit avancer mais on avance à reculons.

Un large droit à l’accompagnement…

D’autre part, en réponse au Livre Vert où il est écrit que les missions locales doivent être des « déclinaisons territoriales {…} cherchant à concerner tous les jeunes d’un territoire qui sont sans emploi et sans formation, en particulier les jeunes les plus éloignés de l’emploi et les plus désocialisés » (17), l’UNML  indique qu’ « en consacrant les Missions Locales en tant que lieu d’accueil spécifique à ces jeunes, le risque est grand de leur donner l’impression qu’ils sont mis de côté et que, finalement, seuls eux sont confrontés à des difficultés. En mixant les publics, il existe une réelle possibilité de créer une forme d’émulation entre les jeunes, de leur montrer que qu’elles que soient leurs origines (sociales, de lieu de résidence…), ils sont confrontés à des difficultés que d’autres rencontrent aussi. » Je ne suis pas certain de la robustesse de l’argument selon lequel le malheur des autres rendrait le sien plus supportable, ni d’ailleurs très convaincu par l’émulation entre les jeunes dans la mesure où l’accompagnement en mission locale est fortement individualisé (tropisme « psy »), la dynamique de groupe y étant corrélativement modeste, hormis quelques situations d’ateliers collectifs ou de mobilisations collectives « citoyennes » ou culturelles – somme toute assez rares. Le droit à l’accompagnement, par contre, suffit puisqu’il est bien pour tous les jeunes rencontrant des difficultés d’insertion, pas exclusivement pour ceux qui rencontrent le plus de difficulté… ce qui n’exclut en rien de moduler les actions. En d’autres termes, d’inclure des pratiques de politiques sectorielles dans une conception plus large de politique jeunesses.

Des principes à l’observatoire local des jeunesses…

Cette dernière, au niveau national, doit s’appuyer sur des principes généraux et sur la loi (dont le droit à l’accompagnement… universel ? Je n’en sais rien – 18) et, au niveau local, sur une fonction d’observatoire des jeunesses… comme cela est esquissé dans le Livre Vert : « … dans chaque territoire, un diagnostic partagé du nombre de jeunes sans emploi et sans formation, de leur situation et de leurs besoins, doit définir le projet des missions locales et à travers elles, des collectivités qui financent la mission locale. Ce diagnostic doit permettre au maire, président de la mission locale, pour définir les axes stratégiques qu’il souhaite mettre en œuvre pour aller au-devant de ceux qui ne demandent rien. » Chacun aura compris que « ceux qui ne demandent rien » correspondent au « R » du « repérage » qui s’est heureusement ajouté à l’AIO (accueil – information – orientation) et que, tel le coin dans le billot, les missions locales ont tout intérêt à s’engouffrer sans tarder dans cette proposition d’observatoire : elles y gagneront en réflexion, réflexivité et légitimité. Une action prioritaire nationale sur ce sujet ne serait d’ailleurs pas totalement inutile. Balise Argos.

La question des ressources…

Enfin, on ne saurait conclure – certainement provisoirement – sans aborder la question des ressources financières des jeunes. Pour l’UNML, « Sur la question des ressources des jeunes, le livre vert ouvre deux pistes : celle d’une dotation ou celle d’une allocation. L’UNML espère que la solution qui sera finalement retenue sera celle de la mise en place d’une allocation financière « définie à partir des besoins des jeunes et d’un montant suffisant pour couvrir ces besoins » {…} « Une allocation correctement calibrée en fonction des besoins des jeunes serait un réel outil de sécurisation des parcours d’insertion des jeunes. » Il convient de bien préciser quelles sont ces deux options…

– Le système de dotation.

Pour le Livre Vert, une première formule permettrait « de constituer – sous la forme d’un montant dont l’emploi serait librement déterminé par le jeune – un vecteur d’aide à l’autonomisation des jeunes ; la dotation pourrait être mobilisée pour financer l’aide à la recherche d’un premier emploi, mais aussi des compléments de bourse et des frais de financement des études, voire d’autres dépenses (aide au projet, achat de permis de conduire). Elle serait attachée à un droit universel à l’accompagnement. Elle serait plus forte pour les jeunes issus de familles modestes, avec un socle universel. Elle comprendrait une part remboursable mobilisable à la demande du jeune. » (souligné par moi). Cette dotation recouvrirait un socle commun, universel, et pourrait être modulée au-delà de celui-ci (« Elle serait plus forte pour les jeunes issus de familles modestes… »). On est donc sur une proposition égalitariste – un droit universel pour tous les jeunes (justifié ainsi : « Quand bien même un jeune n’est pas dans une situation que l’on pourrait considérer comme constituant un risque social, ouvrant droit à une allocation, il doit pouvoir prétendre à un levier. ») – et incluant une dose d’équité (pour les jeunes d’origines modestes).

– Le système de l’allocation.

Cette proposition a les faveurs de l’UNML sans que celles-ci soient argumentées, sinon pour préciser qu’elle devrait être d’un montant suffisant ce qui, on l’espère, serait également le cas pour la première option. Notons en passant que, sauf à avoir participé aux travaux des commissions, certaines subtilités peuvent échapper au vulgum pecus puisque « le montant de cette allocation serait calculé en fonction de la situation du jeune et de ses besoins, avec une vocation universelle. » Décidément, l’universel a le vent en poupe. Ne nous en plaignons pas.

Ainsi, « Ce système interviendrait systématiquement dans les périodes stratégiques des parcours des jeunes, pour soutenir les périodes de formation, de recherche d’emploi et d’insertion sociale, dans un cadre d’accompagnement contractualisé, visant à donner aux jeunes les moyens de mener à bien leurs projets de formation et d’insertion. » Sans doute, la préférence de l’UNML repose-t-elle sur la place qu’occuperaient de facto et de jure les missions locales puisque cette allocation serait systématiquement corrélée à un accompagnement : un montant « calculé » signifie qu’il existe un calculateur. L’UNML s’inscrit dans une posture de défense des structures, ce qui est logique. Je ne suis pourtant pas certain que la première option, dite de « dotation » mais qui correspond en fait à l’allocation universelle, ne soit pas plus juste. Elle viendrait en tout cas confirmer une conception de politique jeunesses globale – tous les jeunes – et pourrait d’ailleurs être panachée avec la seconde option, c’est-à-dire une allocation universelle complétée par une allocation spécifique pour les jeunes rencontrant des difficultés particulières ou poursuivant des projets nécessitant un soutien financier plus important… quitte à ce que ce dernier, totalement ou partiellement, soit remboursable (19).

C’est à débattre… ce qui ne manquera pas d’arriver. Donc à suivre.

(1) Emmanuel Lemieux, Edgar Morin l’indiscipliné, 2009, Seuil.

(2) Très belle réédition des Essais de Montaigne chez Gallimard, collection « Quarto ». 1 348 pages pour seulement 29,50 euros. C’est donné.

(3) Problèmes économiques n° 2972, La documentation Française, 27 mai 2009. L’article de Cécile Van de Velde était paru précédemment dans Informations sociales n° 145, CNAF, janvier-février 2008.

(4) Sur la culture, une proposition de définition qui me plaît bien : « Une culture est un corps complexes de normes, de symboles, de mythes, d’images. Cet ensemble pénètre l’individu, oriente ses émotions, nourrit la vie imaginaire que chacun secrète et dont il s’enveloppe, façonne sa personnalité. » C’est (encore) d’Edgar Morin et c’est dans un autre ouvrage biographique, Mon chemin. Entretiens avec Djédane Kareb Tager, 2008, Fayard, p. 128. Edgar Morin distingue trois types de culture, l’humaniste (qui permet de réfléchir sur les grands problèmes fondamentaux), la scientifique (qui a entraîné un formidable accroissement des connaissances) et celle de masse (dont les produits se consomment immédiatement, dans la détente). On pourrait enrichir cette combinatoire culturelle d’au moins deux autres types : la culture de classe (même si la notion est aujourd’hui peu promue) et la culture vernaculaire (locale, régionale et, à l’échelle de la mondialisation, nationale).

(5) Ce constat peut être élargi à l’ensemble des travailleurs.

(6) Institutionnalisées, c’est-à-dire créditées par les pouvoirs publics (institutions) pour agir au titre de l’intérêt général.

(7) Notons cependant, pour regarder chez nous, que le thème de la « créolisation » est bien présent dans les DOM et, d’un certain point de vue, se justifie.

(8) Comment ne pas être très-très circonspect, sinon cynique, lorsqu’il est écrit dans le Livre Vert qu’« une nouvelle politique de la jeunesse doit permettre aux jeunes d’être les acteurs d’initiatives porteuses de sens, illustrant le fait qu’ils peuvent être non seulement, par l’autonomie, les maîtres de leur destin, mais aussi avoir une influence sur l’évolution de la société.  La participation des jeunes à la vie de la cité renvoie en effet à des enjeux majeurs pour la jeunesse et son autonomie. Le malaise des jeunes participe pour une grande part de leurs difficultés à avoir prise, individuellement et collectivement, sur leur avenir et celui de la société » et que l’on constate que la vie politique française, tous partis politiques confondus, s’apparente à une gérontocratie se satisfaisant de l’indécence du cumul des mandats tout autant que de celle des carrières politiques ad vitam aeternam ? Préconiser que les jeunes pèsent sur l’avenir de la société en les contingentant aux débats de la démocratie participative et sans les impliquer dans les décisions de la démocratie représentative est de toute évidence une mystification.

(9) A propos, où en est le « RIJ » (Réseau insertion jeunesse) ? Notons que le Livre Vert fait référence à l’éducation populaire, preuve d’une certaine autonomie de la commission vis-à-vis de l’idéologie dominante de l’actuel gouvernement dont on soutiendrait difficilement qu’elle fait de l’éducation populaire son bréviaire : « L’éducation populaire, en favorisant l’accès du plus grand nombre, en particulier des jeunes les plus démunis ou en voie d’exclusion, au savoir et à la culture comme élément fondateur de la démocratie, joue un rôle de premier plan dans l’articulation entre éducation formelle, éducation non formelle et éducation informelle. Elle mobilise en effet, par rapport à l’éducation formelle, d’autres façons d’accéder aux connaissances, et développe, par rapport à l’éducation informelle, un espace privilégié de reconnaissance, de valorisation et de qualification des acquis de l’éducation informelle. »

(10) Oui, je sais que cette division peut parfaitement être soupçonnée de participer d’une logique (néo)libérale, un peu à partir de la même analyse du célèbre tract  « Pourquoi des sociologues ? » rédigé par Daniel Cohn-Bendit, Gérard Granautier, Bertrand Gérard et Jean-Pierre Duteuil en avril 1968 à Nanterre : « La pratique d’organisation du capitalisme suscite une foule de contradictions et, pour chaque cas particulier, un sociologue est mis à la tâche. L’un étudiera la délinquance juvénile, l’autre le racisme, le troisième les slums {bidonvilles}. Chacun cherchera une explication à son problème partiel et élaborera une doctrine proposant des solutions au conflit limité qu’il étudie… » (Emmanuel Lemieux, op. cit., p. 450).

(11) D’accord avec le Livre Vert lorsqu’on y lit que « On ne pourra refonder le projet des missions locales si on ne les met pas en situation de formaliser pour les jeunes qui les fréquentent des engagements de service. Ces engagements ne peuvent être simplement des engagements sur la fréquence des contacts établis. Ils doivent pouvoir porter notamment sur le nombre d’offres d’emploi proposées aux jeunes, en contrat aidé ou pas, pour les jeunes qui cherchent un emploi ou le nombre de formations proposées aux jeunes qui en font leur priorité. » J’avoue en effet est quelque peu réservé sur les bilans d’activité qui annonce des milliers d’actualités qui ne disent pas grand chose de leurs conditions de saisie ainsi que de leur qualité. Doute cartésien et règle dite « d’évidence », premier des quatre préceptes du Discours de la Méthode (1637) : « Ne jamais recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse effectivement pour telle ; c’est à dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention »

(12) De juillet mais non daté. L’UNML serait bien inspirée de dater ses communiqués…

(13) En écrivant que « L’objectif est de ne plus laisser un jeune sans emploi, formation qualifiante ou engagement citoyen », le Livre Vert induit le même type de secondarisation du social puisqu’il ne s’agit pas, contrairement à ce qui est annoncé dans l’introduction, de développer la citoyenneté mais, l’engagement citoyen, la formation et l’emploi étant situés sur le même plan, de recourir à la citoyenneté à défaut de disposer d’un emploi ou d’être en formation. En d’autres termes et exprimée de cette façon, la citoyenneté apparaît comme un substitut, un faute de mieux (l’emploi ou la formation).

(14) Le principe dialogique ou « dialogie » est illustré par Edgar Morin qui, citant Héraclite « Vivre de mort, mourir de vie », définit une caractéristique de la complexité comme la cohabitation obligée entre des éléments contradictoires et pourtant complémentaires et indissociables. Une autre caractéristique s’illustre dans une pensée qui relie la connaissance du tout à celle de ses parties et la connaissance des parties à celle du tout, selon la formule de Pascal : « Toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus diverses, je tiens pour impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus de connaître le tout sans connaître les parties. »

(15) Pas plus daté.

(16) Hervé Sérieyx (un ancien DIIJ), lui, l’avait parfaitement compris et, à vrai dire, je regrette un peu de l’avoir égratigné dans Les Bricoleurs de l’indicible

(17) Chapitre 5, « Refonder le projet des missions locales pour  combler les manques dans la prise en charge des jeunes en difficulté ». L’expression « jeunes en difficulté », qui semble signifier que les difficultés font partie de l’identité des jeunes, devrait, à mon avis, être bannie au profit de jeunes « confrontés à » ou « rencontrant des » difficultés. Il faudrait d’ailleurs entreprendre la rédaction d’un glossaire de notions à éviter telles que « handicap social », « cumul de difficultés », etc.

(18) Systématiser l’accompagnement présente deux risques : se polariser sur le processus (l’insertion) aux dépens de son résultat (l’intégration) ; mettre en place une société où chacun, a fortiori jeune, ne serait pas qu’en possibilité d’être accompagné… mais devrait l’être. Avec les TIC, on ne serait guère éloigné d’implants GPS. Ca fait frissonner.

(19) Si j’étais jeune et face à cette proposition de remboursement, j’aurais sans doute quelque peine à ne pas faire de mauvais esprit car, si la logique veut que les jeunes remboursent ce qu’on leur prêteraient, elle exigerait en théorie que ceux qui ont jusqu’à présent emprunté, les baby-boomers, remboursent.

A propos de coïncidence…

Le même jour, une interview de Cécile Van de Velde dans Le Monde daté du 9 juillet, « En France, la jeunesse est une catégorie à canaliser », où l’on peut lire « Comme dans bien des pays vieillissants et en incertitude sociale, la France a peur de sa jeunesse », et un ouvrage offert, adressé par Patrick Mareschal, président du Conseil Général de Loire-Atlantique, L’éducation populaire : pour un engagement solidaire (éditions du Temps), avec pour commencer une citation de Paul Eluard : « La jeunesse ne vient pas au monde, elle est constamment de ce monde. »

A propos de jeunesse, amour et désamour…

Dans les années 80, la jeunesse avait été un objet important d’intérêt pour la recherche. Il y avait Vaucresson et son centre de recherche interdisciplinaire (les Actes des Cinquièmes Journées Internationales, en mai 1985, avaient donné lieu à une importante publication) ; il y avait également le réseau Jeunesses et sociétés – Gérard Mauger, Olivier Galland, etc. – qui réunissait celles et ceux qui tentaient de construire la « catégorie jeunesses » – on mettait un « s » à la suite de Bourdieu et de son fameux « La jeunesse n’est qu’un mot » – à partir des perspectives du travail, de la sociabilité et des formes d’appartenance, de la politique, du genre, des origines ethniques, de la délinquance et de « La galère » (François Dubet, Jean-Charles Lagrée), etc. Puis la dernière décennie du XXè siècle a vu, me semble-t-il, décroître significativement l’intérêt de la recherche sur la ou les jeunesses : effets d’usure pour les chercheurs ? épuisement du sujet ? préoccupation plus marquée pour et par les baby-boomers qui s’avançaient doucement vers l’autre pôle générationnel ? Ce qu’on appelait « la politique jeunesse » restait encore promue par les associations d’éducation populaire, beaucoup en mauvais état, avec quelques appuis également vieillissants au sein de Jeunesse et Sports, et se déclinait à l’échelle des communes… souvent à partir du « local jeunes » ouvert puis fermé et réouvert au gré des dégradations et heurts, des abri-bus occupés contre le centre social déserté.

A propos de regarder la lune, pas le doigt…

Cécile Van de Velde remet donc en cause cette catégorisation de la jeunesse, comme d’ailleurs Bertrand dans sa contribution (« Livre Vert. Premiers commentaires ») : « C’est une perspective très française {les 16 – 25 ans}, qui pense la jeunesse comme une catégorie à part, enfermée dans des seuils d’âge, sans les mêmes droits sociaux. Depuis plus de trente ans, la multiplication de mesures « spécial jeunes » a de lourds effets pervers : elle institutionnalise les jeunes comme une sous-catégorie et légitime l’idée d’un long « sas » d’entrée vers le marché du travail et l’autonomie. » Autant la sociologue a raison de mettre en cause cette construction d’une classe sous-dotée en droits sociaux, autrement formulé une « sous catégorie », autant on ne peut pas dire que les mesures légitiment cette insertion interminable sans en préciser les déterminants : elles ne font qu’accompagner pour les pondérer les conditions objectives d’un précariat de la jeunesse qui est imposé en premier rang non par les institutions mais par le marché du travail, c’est-à-dire concrètement par les « stratégies » d’entreprise et par un système exclusivement centré sur le profit. L’œuvre de transmission et de formation n’est plus, sauf exceptions et malgré la vogue de la GPEC (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences) ou celle de la RSE (responsabilité sociale de l’entreprise), la préoccupation des entreprises. Ce n’est d’ailleurs guère nouveau mais cela s’est accentué, le profit immédiat sans la moindre retenue – pudeur même, peut-on dire – est le facteur, très largement abondé par l’idéologie d’une croissance sans fin et d’une productivité toujours insuffisante, dont les jeunes font les frais sous argument d’inexpérience. L’accompagnement traduit en légitimation est un vieux thème qui a traversé la critique du travail social avec le contrôle social (Michel Foucault) mais on peut se dire qu’à défaut de concevoir des modalités particulières pour favoriser l’insertion professionnelle des jeunes, certes améliorables, les conditions réservées à ceux-ci seraient assurément pires. Ancien dans le travail social, ce débat a également l’âge de l’insertion : on se souvient des accusations portées contre nombre de mesures qui, outre qu’elles créaient des « sous-SMIC », déstabilisaient le modèle du CDI…

A propos d’inter…

Comment, dans ce cas, concevoir une politique jeunesse sachant que, par définition, celle-ci ne pouvant être que centrée sur un groupe social déterminé, sauf à ne plus être une politique jeunesse, risque à tout moment de basculer dans la catégorisation, et qu’elle recouvre un éventail de thèmes, de domaines : loisirs, éducation, formation, insertion, etc. ? La ou plutôt les réponses appellent un cadre conceptuel suffisamment large et une logique d’action transversale.

– Le cadre conceptuel préexiste… précisément l’éducation populaire qui associe le sujet, pour lequel on vise l’accomplissement dans tous les domaines sociaux, à l’acteur qui appelle une notion dont on espère qu’elle reviendra sur le devant de la scène, l’émancipation. Jean-Claude Richez, dans la préface « Jeunesse, éducation populaire et politiques publiques » de l’ouvrage cité, rappelle justement que « Par l’expression même « éducation populaire », on mobilise implicitement en tant que valeur la notion d’émancipation. » Il est temps de revenir aux « fondamentaux ». Ceux-ci, parce qu’ils s’appuient sur une approche globale, sont aux antipodes de cette jeunesse dont Cécile Van de Velde dit à la fois justement et abruptement qu’elle n’est comprise que « comme une catégorie à canaliser (« jeunes des banlieues ») ou à insérer (« jeunes chômeurs »). »

– La logique d’action transversale pourrait s’appuyer au niveau national sur « l’inter »… ministérialité. Ce le fût avec la DIIJ… comme le rappelle Michel Abhervé sur son blog (1). Mais aujourd’hui cet « inter » est en première ligne à assurer par les collectivités avec l’Etat. On touche ainsi un thème que l’on peut baptiser, à la suite du Conseil économique, social et environnemental (CESE), le « dialogue social territorial » (2) et plus particulièrement à son « deuxième cercle {…} entendu plus largement comme celui qui associe, aux côtés des partenaires sociaux, l’Etat déconcentré et/ou les collectivités territoriales sur des thèmes qui s’élargissent du champ du travail et de l’emploi au développement économique… » Il y a à faire.

A propos de dialogue social…

On trouve dans ce projet d’avis du CESE beaucoup de choses intéressantes, dont le constat d’« une interdépendance évidente entre les enjeux liés au travail et à l’emploi et ceux concernant le développement économique ou, plus globalement, la vie de la cité. » Ce qui devrait inciter les collectivités à rendre officiellement la compétence emploi et insertion, celle-ci n’étant aujourd’hui et majoritairement qu’assumée indirectement par la compétence développement économique ou par le billard à deux bandes de la politique de la ville. La configuration politique idéale est l’exact recouvrement des périmètres, celui de la collectivité (communauté de communes ou d’agglomération) et bassin d’emploi. Sur cette base, l’assemblée de la collectivité peut délibérer et, par exemple en s’appuyant sur un conseil local de développement, peut concevoir et mettre en oeuvre une véritable stratégie territoriale pour l’emploi et l’insertion avec les partenaires institutionnels et non-institutionnels. C’est, remarquons-le, l’idée structurelle des maisons de l’emploi. Mais, dans les faits, les conditions de cet « inter », de cette synergie, sont bien mieux garanties dès lors que le pilotage se trouve au niveau d’une instance de gouvernance, donc d’intermédiation, telle qu’un CLD, plutôt qu’à celui d’une nouvelle structure plus territorialisée (c’est-à-dire déclinée sur un territoire) que territoriale (c’est-à-dire issue du territoire)… subséquemment concurrente des structures préexistantes.

A propos de travailler plus… le dimanche.

S’agissant de dialogue social, notons que, si pour M. Sarkozy « le travail dominical est un symbole », ce qui fait écrire à Gérard Courtois dans Le Monde du 7 juillet « Nicolas Sarkozy a-t-il été traumatisé par des dimanches d’enfance ? », il ne sera pas décidé en consultant les partenaires sociaux puisque le Président a choisi la modalité d’une proposition de loi émanant d’un député (Richard Mallié, Bouches-du-Rhône) plutôt qu’un projet de loi gouvernemental. Gérard Courtois conclut sa chronique ainsi : « Cela créera-t-il au moins des emplois ? Toutes les études démontrent que non, ou à peine. Cela soutiendra-t-il la consommation ? Même réponse. Cela améliorera-t-il le revenu des travailleurs du dimanche ? Rien ne le garantit. Le consommateur sera-t-il gagnant ? C’est peu probable, quand il aura compris que les surcoûts provoqués par le travail dominical seront inévitablement répercutés sur les prix. Ne serait-il pas plus simple de laisser en paix les dimanches ? D’autant que le repos, ce jour-là, n’interdit ni au président de présider ni au chroniqueur de chroniquer. »

A propos de présider…

Le 7 juillet, le Président a réuni « ses » parlementaires, toujours sur le thème du travail dominical : « Ce n’est quand même pas un drame », haussement d’épaule à l’appui. Rencontre saisie pour un exercice d’auto satisfecit qui a franchi la ligne jaune du minimum exigible de modestie, si ce n’est par pudeur du moins par politesse. « Le moi est haïssable » enseignait-on il fût un temps… qui n’a pas été manifestement celui du Président : « Si je fais la course en tête depuis 2002, c’est parce que j’ai toujours une idée d’avance. » Rien que cela. Sans faire de la psychologie de comptoir, on peut s’interroger sur la compatibilité d’un tel ego, mâtiné de vantardise et de narcissisme adolescent, avec la place occupée au plus haut niveau au titre de l’intérêt général. A cette expression pathologiquement anthropocentrée – on sent bien que le sujet qui l’intéresse au plus au point est lui-même – s’est ajoutée ce même jour, toujours devant les députés UMP, une grossière erreur stratégique : les victoires d’un jour à la Pyrrhus annoncent des lendemains difficiles. Ainsi, pour M. Sarkozy, « On a bouffé la crédibilité de la gauche sur l’écologie, sur la culture, sur l’ouverture… » et, évoquant un entretien accordé au Nouvel Observateur, « C’est pas par plaisir que je parle dans l’Obs. Mais quand je vois comment ça fait débat chez eux, ça me fait rigoler. En tout cas ça prouve que je suis généreux puisque, grâce à moi, ils ont doublé leurs ventes. » C’est dans Le Monde du 9 juillet et deux jours avant, dans le même quotidien, on apprenait que le même personnage était intervenu directement dans les magasins parisiens pour que Madame Barack Obama… puisse faire son shopping le dimanche : « Est-il normal, a-t-il expliqué à la presse, que le dimanche, quand Mme Obama veut avec ses filles visiter les magasins parisiens, je dois passer un coup de téléphone pour les faire ouvrir ? » On reste sans voix.

A propos de solidarité intergénérationnelle…

Certes, cela a quelque peu dérivé du point de départ, le Livre Vert. Mais il faut de temps à autre expulser… même s’il resterait beaucoup à dire comme, par exemple, l’argument inattendu de solidarité intergénérationnelle au secours de l’emprunt national avancé par Gérard Longuet, président du groupe UMP, belle carrière politique qui avait commencé à Occident : « La richesse, aujourd’hui, a tendance à se concentrer chez les plus de 50 ans, mais nous laissons à nos enfants et à nos petits-enfants une lourde dette qui n’a pas toujours correspondu au financement d’investissement pour l’avenir… » {jusque là d’accord} « C’est la raison pour laquelle, à titre personnel, je défends l’idée que l’emprunt doit être l’expression d’une solidarité intergénérationnelle… » Résumons-nous : dans la mesure où il y a de fortes chances statistiquement, au regard des espérances de vie respectives, que l’emprunt soit plus remboursé par les actuelles générations que par les cinquantenaires et plus, l’expression d’une solidarité intergénérationnelle, contrairement à ce qu’on y met habituellement, recouvre celle des jeunes vers les anciens, des plus pauvres pour les plus riches. Après tout, la crise est plus dure pour les riches que pour les pauvres puisque les premiers ont plus à y perdre alors que les seconds sont habitués.

A propos du Livre Vert…

Cécile Van de Velde, appelant de ses vœux la fin d’une catégorisation des « jeunes à insérer », lorgne du côté des pays nordiques où l’alternance est facilitée par des expériences plus précoces en milieu de travail avec la possibilité de reprendre plus tard des études. Sur la précocité des expériences professionnelles et sans doute animé d’un mauvais esprit, je ne peux m’empêcher de songer à François Béranger qui chantait dans « Tranches de vie »

« A 15 ans, finie la belle vie

T’es plus un môme, t’es plus un p’tit

J’m’retrouve les deux mains dans le pétrole

A frotter des pièces de bagnole.

9-10 heures dans un atelier

Ca vous épanouit la jeunesse

Ca vous arrange même la santé

Pour le monde on a d’la tendresse. » (3)

Quant à la possibilité de raccrocher les études, sans nordiquophobie aucune, il me semble que le rapport Charvet, Jeunesse, le devoir d’avenir, n’en était guère éloigné avec la proposition d’un capital temps de formation pour tous. Il y a déjà qelques années.

Quittons Cécile Van de Velde pour le dernier communiqué de l’UNML sur le livre Vert, « Attention à ne pas ghettoïser les jeunes les plus en difficulté ». Extrait.

« Concernant les Missions Locales, le livre vert affiche notamment comme objectif de les « conforter […] comme le lieu de référence pour les jeunes ayant des besoins d’insertion, de recentrer leur activité sur ce cœur de cible et de renforcer la possibilité d’agréger certaines missions spécifiques, par exemple la participation au service public de l’orientation ». Toutefois bien que l’UNML ait participé aux travaux de la commission, elle regrette que le document final tende à vouloir recentrer l’activité des Missions Locales autour des jeunes « les plus en difficulté » au risque de les « ghettoïser » en les faisant suivre par des structures qu’ils seraient dorénavant les seuls à fréquenter. Il ne faut pas se voiler la face, les jeunes les plus en difficulté représentent la majeure partie du public accueilli par les Missions Locales (selon le bilan d’activité 2007 du réseau des Missions Locales, 18% des jeunes accueillis en Mission Locale sont bacheliers et 7% ont un niveau supérieur ou égal à Bac+2). Toutefois, en consacrant les Missions Locales en tant que lieu d’accueil spécifique à ces jeunes, le risque est grand de leur donner l’impression qu’ils sont mis de côté et que, finalement, seuls eux sont confrontés à des difficultés. En mixant les publics, il existe une réelle possibilité de créer une forme d’émulation entre les jeunes, de leur montrer que qu’elles que soient leurs origines (sociales, de lieu de résidence…), ils sont confrontés à des difficultés que d’autres rencontrent aussi. De plus, l’évolution des taux d’accès d’une classe d’âge au Bac et aux études supérieures tend à faire augmenter le nombre de jeunes qualifiés qui rencontrent des difficultés d’insertion.

En outre, les Missions Locales sont et seront toujours plus évaluées sur leurs résultats de placement à l’emploi. Or, comment réussir cette insertion professionnelle si les Missions Locales sont identifiées par les entreprises comme des organismes d’accompagnement de jeunes en difficulté et donc difficilement employables ? »

L’argument du risque de guettoïsation est juste… mais on peut aller plus loin car force est de constater que la « norme » étant aujourd’hui l’atypie (au regard du CDI) ce n’est pas une fraction de la jeunesse (les 130 ou 150 000 jeunes sortis sans diplôme ni qualification du système de formation initiale) mais une majorité des jeunes qui rencontre des difficultés d’insertion… à tel point que cette dernière est devenue quasi-synonyme de socialisation secondaire. Ainsi, lorsque l’article 13 de la loi de cohésion sociale créant le droit à l’accompagnement énonce que celui-ci est ouvert à « tout jeune rencontrant des difficultés d’insertion » et que sa mise en œuvre est confiée aux missions locales, on s’adresse bien à l’ensemble ou presque de la jeunesse. On se souviendra qu’au moment de la création synchronique des missions locales et des PAIO, ces dernières devaient exclusivement s’adresser aux 16-18 ans et ceci pour les intégrer dans des dispositifs de formation : la vie en a décidé autrement, les jeunes plus âgés toquant à la porte des PAIO et, bien évidemment, exprimant d’autres besoins que ceux exclusivement centrés sur la formation. Ce qui a conduit les PAIO à faire le même travail que les missions locales, moyens financiers en moins puisqu’il était indiqué que « les collectivités pouvaient » – et seulement pouvaient – « contribuer au financement des PAIO ». On sait ce qu’il en est advenu. Les missions locales ont été créées sur un double principe : elles agissent pour les jeunes, pas pour toute la population ni pour une partie de la jeunesse, et elles renforcent leur action pour les jeunes rencontrant plus de difficultés. Au premier principe correspond l’égalité de traitement, au second l’équité : égalité de traitement et équité ne s’opposent pas mais se complètent… on pourrait dire que l’une ne va pas sans l’autre, l’équité anticipant sur le risque de l’égalitarisme qui ne ferait que renforcer les inégalités de départ.

A suivre. Evidemment.

(1) Michel Abhervé, « Recréer la Délégation Interministérielle à l’Insertion des Jeunes », 22 juin 2009.

(2) CESR, Réalité et avenir du dialogue social territorial, Jean-Louis Walter, rapporteur, projet d’avis, 24 juin 2009.

(3) Très bonne interprétation par Hubert-Félix Thiéfaine sur le disque Tous ces mots terribles. Hommage à François Béranger, 2008.

Bertrand a adressé cette contribution, en fait un de ses articles sur son blog politique jeunesse que j’ai découvert à cette l’occasion. Si l’on souhaite mieux connaître Bertrand, 43 ans, un parcours dans l’animation et actuellement en convention de reclassement personnalisé, on peut aller à sa rubrique « A propos de l’auteur ». Son commentaire sur le Livre Vert est assez critique, rejoignant ceux de deux membres de la commission livrant leur vision du texte, la députée PS Marisol Touraine et la magistrate Nicole Maestracci, présidente de la Fédération nationale des association d’accueil et de réinsertion sociale (FNARS). Ceux-ci sont parus sur L’Express.fr sous le titre « Le livre vert pour la jeunesse n’a plus beaucoup de saveur ».

Bertrand : une composition de la commission qui ne respire pas la diversité.

« Quatre mois de travail en tout auxquels ont participé environ soixante-dix personnes « qualifiées » dont la liste est consultable ici. Qui s’y trouve ? Des représentants des étudiants, des partenaires sociaux (y compris le MEDEF), les chambres consulaires, des jeunes représentant les Scouts, l’ANACEJ, la JOC, le MRJC, Léo Lagrange, le Conseil National de la Jeunesse… On y trouve aussi des représentants des collectivités territoriales, des parlementaires (de droite comme de gauche), le monde universitaire, les Missions Locales, E2C France (école de la deuxième chance), quelques associations : la Ligue de l’Enseignement, l’UNAF, Animafac, l’AFIJ et Unicités ; et enfin quelques personnalités comme Olivier Galland (le seul sociologue de la commission ! Alors que le travail d’autres sociologues me parait indispensable, comme celui de Nathalie Kakpo sur les représentations du travail auprès des principales communautés), le directeur de l’AFPA et d’autres personnes dont une magistrate ou bien encore la DRH du groupe Danone… Ben oui, Danone se préoccupe de l’avenir de nos jeunes…

Un petit regard critique sur cette composition ? On ne peut pas dire que cette commission respire la diversité ethnique ! Le seul patronyme à consonance maghrébine par exemple est celui d’Ali Sidhoum, présent en « qualité » d’ancien stagiaire de l’Ecole de la deuxième chance de Paris… Autre critique, la présence marquée d’organismes à vocation chrétienne et, de plus, aucun représentant d’obédience islamique par exemple… Un seul sociologue présent (heureusement, un bon), aucun représentant d’organisme privé d’insertion professionnelle (tel C3 Consultants) à qui les pouvoirs publics demandent pourtant de suppléer aux carences des Missions Locales et du Pôle Emploi ; quant aux mouvements d’éducation populaire et autres associations qui travaillent activement auprès de la jeunesse comme la Fédération Nationale des Centres Sociaux et Socioculturels, ou bien encore les MJC et autres Maisons de quartier, ils ne sont pas représentés, alors même que le Livre vert insiste sur l’importance de l’éducation informelle et principalement sur l’éducation populaire… Notons aussi l’absence d’un grand spécialiste de la jeunesse en France, j’ai nommé l’INJEP, qui est pourtant l’outil le plus important dans ce domaine que possède notre gouvernement. Tout cela, à mes yeux, jette déjà un certain discrédit sur ce Livre vert. « Une politique de la jeunesse rate sa cible si elle se limite à une partie des jeunes ». C’est pourtant bien ce que je redoute à la vue de la constitution de cette commission. »

Document copieux…

Etonnante cette appréciation selon laquelle les pouvoirs publics font appel aux OPP pour suppléer aux carences des missions locales et de Pôle emploi… Je ne suis pas certain (du tout) qu’il s’agisse de « carences ». Qu’il s’agisse du postulat idéologique de la concurrence, par contre, m’apparaît plus probable.

Le Livre Vert, production de la commission de concertation sur l’autonomie des jeunes est en effet désormais disponible sur www.lagenerationactive.fr. Sous le titre de Reconnaître la valeur de la jeunesse, ce document assez copieux, une centaine de pages, recense pas moins de cinquante-sept propositions. Je n’en suis à ce stade qu’à l’introduction, « Pour une nouvelle politique de la jeunesse » (qui, dans une édition antérieure s’appelait « Les principes d’une nouvelle politique jeunesse ») où l’on notera une inspiration foucaldienne : « Un pays se juge à l’attention qu’il porte à sa jeunesse. À toute sa jeunesse, y compris et surtout à celle qui est le plus en difficulté. » Michel Foucault disait « Une société se juge à la façon dont elle traite ses exclus. »

Accomplissement et émancipation…

L’idée-clé de cette introduction est celle d’autonomie : « Développer l’autonomie des jeunes, c’est  développer l’indépendance financière et résidentielle des jeunes, en même temps que leur capacité à prendre individuellement et collectivement les décisions qui les concernent. » On n’est guère éloigné d’une conception – proposée ici – de l’intégration reposant sur l’indépendance financière et sur l’autonomie sociale, question de mots. Intéressant, l’autonomie est présentée sous ses deux volets, individuel et collectif, rejoignant les objectifs indissociables de l’éducation populaire que sont l’accomplissement personnel et l’émancipation collective : « L’ambition de l’autonomie est une ambition individuelle. Elle a aussi une dimension collective qui ne peut être dissociée du besoin d’une plus grande solidarité. Solidarité entre les jeunes eux-mêmes {…} Solidarité entre les générations aussi, de plus en plus écornée par les conditions de fonctionnement de notre démocratie politique et sociale. »

Catégorisation ?

On lit dans ce Livre Vert que « la plupart des mesures pour les jeunes se définissent à travers la référence à une classe d’âge (16-25 ans ou 18-25 ans). Cette référence est trop étroite pour appréhender les enjeux de la jeunesse. » Ce qui peut être interprété de deux façons. D’une part, considérant que l’insertion correspond au temps entre la fin de la scolarité et la stabilité professionnelle, l’étroitesse pourrait concerner le plafond des vingt-cinq ans révolus. Mais, d’autre part, il est écrit « il faut sortir d’une vision de la jeunesse qui en forme une « catégorie » fermée des politiques publiques », ce qui pourrait réfuter l’intérêt d’une politique d’insertion spécifique pour les jeunes. Seconde interprétation que semble partager Bertrand qui, sur son blog, écrit en commentant une interview de Cécile Van de Velde sur France-Info « Point de vue pertinent de cette jeune sociologue qui travaille principalement sur le passage à l’âge adulte. Elle sait donc de quoi elle parle. Mais de quoi parle ceux qui continuent cette logique de catégorisation ? »

Baby-foot et goûters…

Il faudra bien, à un moment, revenir sur cette péjorative « catégorisation »… car de deux choses l’une : ou l’on distingue des groupes sociaux, entre autres mais non exclusivement selon une logique de classes d’âge, ou on le refuse mais, si telle est l’option, le cadre de l’action n’offre plus d’autre alternative que l’extrême personnalisation, où l’individu est seul face au système, ou la généralisation, où l’individu est indifférencié. Refuser une politique publique ciblée – « people » (les gens) ou « place » (le lieu), dit-on dans le discours de la politique de la ville – s’appuie souvent sur l’idée juste d’intergénérationnalité ou de mixité sociale. Cependant que l’une et l’autre soient essentielles, par exemple pour l’apprentissage de l’altérité, n’exclut en rien l’importance d’adapter les actions en fonction de caractéristiques dominantes : dans un centre social, tous les groupes sociaux et générationnels se côtoient mais tous ne font pas les mêmes choses, le groupe du 3ème âge s’activant rarement autour du baby-foot et le club de jeunes développant une médiocre appétence pour les goûters de l’après-midi. Il en est de même pour la politique publique d’insertion qui, au regard des particularités propres des jeunes (primo-arrivants, peu ou pas d’expérience professionnelle…) et de celles, hétéronomes, qui pèsent sur eux (précarité des contrats de travail…), ne peut s’en tenir à une offre indifférenciée… que l’argument de l’accompagnement personnalisé ne résout pas puisqu’il ne prend en compte que le Sujet singulier et, tropisme psychologique aidant, « oublie » l’Acteur collectif. Notons en passant que, pour le Livre Vert, « une nouvelle politique de jeunesse doit permettre aux jeunes d’être les porteurs et les acteurs d’initiatives porteuses de sens, illustrant le fait qu’ils peuvent être non seulement, par l’autonomie, les maîtres de leur destin, mais aussi avoir une influence sur l’évolution de la société. Cela implique de favoriser la participation et l’expression des jeunes, en priorité dans les espaces de droit commun et de soutenir leurs initiatives. Cela implique aussi de définir des projets fédérateurs, notamment en termes d’engagement. » (souligné par moi). Les habitués de ce blog reconnaîtront ici le thème tant de fois évoqué de la participation des jeunes à la vie des structures et, spécifiquement, des missions locales. Bonne nouvelle, les conseils consultatifs de jeunes – enfin ! – éclosent.

Dialogique…

Une politique ciblée, qui ne signifie pas l’absence d’« inter », répond au principe de l’équité et aussi à celui de la mutabilité : faire plus pour ceux qui ont moins et s’adapter aux besoins. Hier et profitant de l’occasion d’un rendez-vous pour une histoire de CUCS , je suis passé à la mission locale de Lannion. File d’attente d’une douzaine de jeunes à l’accueil dont certains très typés sur le modèle de l’errance, chien avec foulard compris. Trouveraient-ils à Pôle emploi le même accueil, la même écoute ? Rien n’est moins certain.

Au même titre que la division du travail est une caractéristique de la modernité mais n’est pas une malédiction dès lors qu’elle s’accompagne de transversalité et de travail collaboratif, comme cela a été développé dans les articles sur l’expertise en mission locale, le travail social appelle lui aussi une division… qui n’exclut en rien, d’une part, un fonds commun éthique et théorique et, d’autre part,  la nécessité d’agir autrement qu’en vase clos, entre « bénéficiaires » ou « usagers » d’une même catégorie. Une « politique jeunesses », qui ne peut se limiter à être d’insertion sauf à considérer cette dernière d’un point de vue bien plus large qu’elle ne l’est à partir des seuls dispositifs, est par définition catégorielle – elle s’adresse aux jeunes, se construit avec eux – et propose des actions correspondant à ce qu’est cette période de jeunesse, c’est-à-dire le temps des expérimentations.

Relier, qui est à la base de la complexité, ne signifie pas agréger coûte-que-coûte… pour au bout du compte dissoudre. Relier signifie reconnaître les spécificités, individuelles et groupales, et mettre en interaction, c’est-à-dire établir une dialogique.

A suivre…

La Région Picardie et l’Etat viennent de lancer un appel d’offres joliment intitulé « prestation d’appui à la maîtrise d’ouvrage dans le cadre du rapprochement de la Maison de l’emploi et de la formation  Clermontois – Plateau Picard, de la mission locale du Clermontois, du Liancourtois et de la Vallée du Thérain et de la mission locale du Grand Plateau Picard ».

Tous d’accord…

En fait de « rapprochement », c’est de fusion dont il s’agit puisque « à l’unanimité, les membres de la gouvernance ont donné un avis favorable sur le projet de fusion des trois associations ». S’il faut sans doute entendre par « les membres de la gouvernance » les trois conseils d’administration concernés (deux missions locales et une maison de l’emploi) dont on s’étonnera de l’unanimité (y compris les administrateurs partenaires sociaux ?), notons que finalement tout le monde picard s’accorde puisque « Le rassemblement en une structure unique d’initiative locale complémentaire à la structure nationale « Pôle Emploi » sur ce territoire a été acté le 8 Juin, lors de la réunion de la gouvernance du projet de rapprochement qui associe autour de l’Etat (Sous Préfet et DDTEFP) et de la Région, les groupements de communes financièrement engagées dans les politiques publiques concernées : Communautés de communes et Syndicat mixte, ainsi que les structures intervenant dans ces politiques publiques : MEF et Missions locales. »

Le Picard sans peine…

Aucun doute sur la synonymie : en picard, « fusion » se dit « rapprochement ». Le tout est de posséder les langues vernaculaires.

Deux motifs sont avancés pour justifier cette opération : « rationaliser le fonctionnement au regard des missions confiées à l’opérateur public » Pôle emploi ; « repenser la mobilisation des fonds publics dans le souci d’une meilleure efficience générale ». rappelons que l’efficience est la proportionnalité entre l’effort financier consenti et les résultats obtenus. Donc une affaire économique… qui, bien sûr, ne remet pas en question « la qualité des actions conduites par les professionnels qui œuvrent dans ces réseaux » Ca ne mange pas de pain et ça fait plaisir.

Tambour battant…

L’affaire sera rondement menée durant le second semestre 2009 puisqu’elle « devra aboutir au 1ier Janvier 2010 par le conventionnement avec l’Etat et la Région de la nouvelle Maison de l’emploi et de la formation, issue de la fusion de la MEF actuelle et des deux Missions locales. »

Continuité relative…

Il n’y aura pas à se casser la tête pour trouver un nom à la future structure : ce sera MEF car « le cahier des charges arrêté par l’Etat et la Région prévoit que la nouvelle structure s’intitulera également « M.E.F. », marquant ainsi la continuité avec l’action de mise en cohérence entreprise depuis plusieurs années. » A défaut de marquer la continuité pour les deux missions locales.

Crocodile…

Si certains avaient encore des doutes sur l’abdication en rase campagne des deux missions locales, ceux-ci devraient être levés puisque « Pour des raisons de mobilisation des moyens budgétaires nécessaires, la mission d’assistance sera contractuellement adossée à la M.E.F., qui sera le réceptacle naturel de ses travaux. » En d’autres termes, le consultant travaillera, sur la base d’un financement de l’Etat et de la Région, avec comme commanditaire direct la MEF. Ce qui constitue une sérieuse garantie de prise en compte des intérêts respectifs. Les missions locales évoquent irrésistiblement le crocodile pénétrant chez un maroquinier pour s’extasier devant la qualité de ses sacs.

15 000 euros…

Si les conclusions sont déjà écrites et validées « à l’unanimité », le consultant devra se mobiliser sur « la conduite du changement » (bonne chance !) et proposer le projet concret de fusion. Outre « une expertise en comptabilité et en analyse financière et budgétaire »« une expertise en gestion des ressources humaines et en droit social » est réclamée : on le comprend puisque, parmi les différents points du cahier des charges, on note celui du « devenir des salariés ». Tout ça pour 15 000 euros. C’est donné.

Maroilles…

Dommage, j’aimais bien la Picardie et ses Picards, ses nuits endiablées à Noyon, sa Tour Perret à Amiens, ses usines sucrières et ses cathédrales, son maroilles à la pause café (du vécu). De toutes les régions, la Picardie était celle qui développait la plus grande appétence pour « Culture Commune », action nationale de la branche professionnelle. Et pour cause, un proverbe picard et en picard dit  « A tertous on n’sra mid’trop » Ce qui signifie « Tous ensemble, nous ne serons pas trop ». Souhaitons aux professionnels des missions locales de ne pas être de trop.

Quels domaines d’expertise ?

Un recensement des domaines d’expertise en mission locale permet sans difficulté d’en identifier une bonne vingtaine, plus ou moins selon qu’ils sont agrégés ou au contraire distingués le plus souvent sur la base d’un principe de réalité : les ressources humaines disponibles (1). Ainsi peut-on concevoir la santé comme un seul domaine mais celle-ci peut également être subdivisée en santé physique (actions de prévention de l’obésité, d’hygiène alimentaire, des MST, pratiques sportives, etc.), en santé mentale (prévention des conduites addictives, actions sur l’estime de soi, groupes de paroles, etc.), en handicap… Ces domaines d’expertise peuvent être classés en quatre catégories :

– Les domaines « points de passage obligé » constituent le socle du métier des missions locales, par exemple l’alternance, le programme régional de formation, la relation entreprises, le logement, la santé, la citoyenneté, l’IAE…

– Les domaines « stratégiques » répondent à la nécessité absolue que la mission locale soit crédible et légitime face aux thèmes récurrents et prioritaires des politiques (de l’emploi, de la formation, sociales) : une mission locale qui, aujourd’hui, ne constituerait pas un domaine d’expertise sur les « décrocheurs » (d’ailleurs plus « décrochés » par le système de formation initiale) verrait le train passer en restant sur le quai de la gare. Version ferroviaire de la mission locale – jeune fille en déshabillé de soie transparent se promenant passé minuit, innocente et ravie, en ZUS. Si l’on fait une lecture rapide des principales productions des Centre d’études de l’emploi, DARES, Céreq et autres instances y compris parlementaires, ces thèmes sont l’alternance et l’apprentissage, la sécurisation des trajectoires professionnelles (flexisécurité, contrats de transition…), la formation professionnelle tout au long de la vie, la lutte contre les discriminations…

– Les domaines « identitaires » correspondent à ou aux objectifs spécifiques poursuivis par la mission locale, en principe explicites dans le projet associatif de structure (PAS – 2)… quand il y en a un. Telle mission locale choisissant, à côté de l’insertion professionnelle et sociale, d’être identifiée par le développement durable ou la citoyenneté ou encore le développement local doit garantir l’expertise correspondante, le « monsieur » ou « madame » citoyenneté, développement durable, etc. Sauf à développer un complexe, celui de l’imposture.

Les domaines « conjoncturels », enfin, sont ceux qui aujourd’hui sont expérimentaux mais deviendront probablement ordinaires demain, inclus dans « l’offre de services » (expression aussi consacrée qu’insupportable de marchandisation) du droit commun. Tel est le cas du microcrédit personnel. Tel fût le PACTE (au fait, que devient-il celui-là ?). Tel le sera, comme on peut le pressentir, le service civil volontaire qui préoccupe nos édiles sénateurs.

Intelligence partagée

Parlons de coopération car, bien entendu, il ne s’agit pas de concevoir la division du travail à la façon d’Adam Smith ou, pire, d’un Taylor sorti par la porte de l’OST (organisation scientifique du travail) et rentré par la fenêtre d’une qualité qui n’est pas intelligente (3), mais bien au sens de Durkheim (De la division du travail social, 1893) c’est-à-dire d’interdépendances et non, comme dans les sociétés traditionnelles, d’assignation et de surdétermination des individus par le groupe. C’est l’opposition célèbre entre les systèmes « mécanique » (communauté/ancien) et « organique » (collectivité/moderne). L’intelligence est « partagée » et non « distribuée » : distribuée, cela signifierait que l’on est dans une sorte de système pyramidal avec un gros serveur – très intelligent et guère éloigné de Big Brother – qui diffuse l’information à celles et ceux en charge de l’exécution. A contrario, l’intelligence partagée implique la transversalité, l’échange. Elle ne s’oppose pas aux circuits hiérarchiques mais, croisant leur verticalité avec l’horizontalité, produit une organisation matricielle fonctionnant sur projet et par équipe. Ses mots-clés sont donc partage, coopération, travail collaboratif, interconnaissance, transversalité, pluri, inter et transdisciplinarité, migration des concepts, altérité… Ainsi, par exemple, la triade « observation – innovation – évaluation » (dont chacun des termes devrait être appréhendé avec les deux autres) est-elle typiquement structurée horizontalement et intéresse tous les niveaux, décisionnaires et exécutoires, d’une mission locale.

Intelligence(s) et expertise(s)

Résumons-nous.

Première combinatoire à l’échelle de chaque professionnel, une intelligence pratique associant polyvalence et expertise.

La polyvalence n’est pas une fonction par défaut, celle attendue d’un professionnel qui ne disposerait pas d’une expertise, mais elle est la posture adaptée répondant au concept holistique de l’insertion. D’ailleurs, si cela ne risquait d’être source de confusion, on pourrait parfaitement parler, avec Richard Sennett (4) d’expertise du quotidien. La polyvalence renvoie à deux tâches : l’accompagnement personnalisé sur la base d’un « référent » unique et le travail d’équipe qui permet à chacun de disposer grâce à ses pairs d’un effet-miroir, de développer une réflexivité (échanges de pratiques, etc.).

Cependant, de la même façon que chacun est à même de s’adapter aux multiples situations de la vie mais également dispose d’un domaine où il excelle (cordon bleu, bricoleur de génie, jardinier à la main verte…), le professionnel polyvalent construit un domaine d’expertise qui est tout sauf un champ clos, un domaine réservé : cet espace, d’une part, s’emboîte avec d’autres espaces d’expertise pour s’ordonner dans un ensemble couvrant au mieux les quatre catégories proposées (points de passage obligé, etc.) ; d’autre part, il est centre de ressources pour toute la mission locale car, bien sûr et hormis pour les relations partenariales où il est important de proposer un professionnel stable, repéré et crédible, l’expert n’est pas ici celui qui fait mais celui qui permet de faire (5), qui renseigne et qui informe le conseiller référent du parcours du jeune dès lors qu’un besoin, une demande, appelle une réponse… experte : l’expert doit « fournir un avis scientifiquement ou techniquement fondé, à partir de connaissances précises de la question examinée dont il est reconnu spécialiste… » (6). Son rôle est moins d’apporter des solutions que de rendre visibles et accessibles les solutions, le « champ des possibles » dans lequel le conseiller piochera sur la base de sa propre… « expertise généraliste » ou « du quotidien ».

Seconde combinatoire à l’échelle de la structure, une intelligence partagée associant ces expertises du quotidien, pour que le « bien travailler » soit systématiquement accolé au « bien travailler ensemble » (le travail en équipe, garantie de l’égalité de traitement), et ces expertises thématiques, c’est-à-dire des domaines qui pour être sériés n’en sont pas moins ouverts à tous.

« Tous experts » n’est donc en rien synonyme de juxtaposition de libéraux improprement définis comme « associés » comme on le connaît dans un cabinet d’avocats mais poursuit, dans le cadre d’une mission locale « matricielle », le double objectif de la reconnaissance individuelle (distinction) et de l’appartenance collective (7)… auquel devrait d’ailleurs correspondre du côté des jeunes usagers la dyade du Sujet individuel et de l’Acteur collectif.

Mais cela, comme le conclurait Kipling, « c’est une autre histoire ». Maintes fois ressassée, je sais.

(1) De fait, d’ailleurs, un problème de masse critique est posé qui ne justifie pas qu’il faille limiter la composition d’une mission locale  – comme le préconise toujours  Bertrand Schwartz – à une douzaine de professionnels : d’une part, l’environnement social s’est complexifié, d’autre part, il n’y a pas de causalité mécanique entre la taille et l’inertie ou la bureaucratie… Des missions locales on connaît des petites bureaucratiques et des grosses dynamiques.

(2) Cet ou ces objectifs spécifiques apparaissent dans le PAS juste après les valeurs et missions, dans le chapitre des « Objectifs généraux » incluant ceux de toutes les missions locales et celui ou ceux de la mission locale concernée, et avant le chapitre « Descriptif de l’existant ».

(3) Pas d’erreur, il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain ! Il existe une qualité intelligente, pour laquelle j’ai plaidé dans le tome 2 des Bricoleurs de l’indicible mais, bon grain et ivraie, il existe déductivement une qualité imbécile.

(4) Sur ce blog « Des expertises invisibles » in « Que penser de l’expertise et des experts. 1/n », 29 juin 2009.

(5) Si le « maître » maîtrise un domaine et peut le transmettre pratiquement (à l’apprenti, au compagnon), l’expert est celui qui, outre cette maîtrise, est capable de développer ce domaine… et de renseigner le maître.

(6) Corinne Delmas, « Pour une définition non positiviste de l’expertise », note de travail non datée, CREDEP, Université Paris IX Dauphine, p. 17.

(7) La notion de « communauté professionnelle » me semble pertinente par ce qu’elle évoque de solidarité et de professionnalisme… incluant élus et bénévoles dans un projet associatif autonome à partir duquel sont négociées les actions, pas uniquement un « dialogue de gestion ».