Archives de janvier, 2008

Macro… Ce qui se passe dans le monde de la finance est loin de n’être qu’un fait divers. Ce qui est en jeu et mis à mal est un sentiment étonnant dans un tel système paramétré, bardé de protocoles, de contrôle et d’ « assurance qualité » : la confiance. Celle-là même qui, unanimement, est considérée comme la base du « marché ». Ainsi les savants ouvrages d’économistes pullulent d’équations absolument incompréhensibles pour le commun des mortels pour aboutir à ce constat d’absolue subjectivité : cela ne fonctionne in fine que sur la confiance ! Ce qui vient de se passer avec ces 700 000 SMIC mensuels évaporés par quelques clics d’apprenti(s) sorcier(s) compulsif(s) au visage poupin réduit à peu de chose cette confiance. Dissoute… aussi rapidement que sept milliards d’euros. Il y a encore quelques années, entre le citoyen et le marché, il y avait les institutions. L’organisation du repli, pour ne pas dire la retraite, de l’État organise le face-à-face sans médiation ou si peu entre le marché et le citoyen. La main invisible, dogme du marché, sensée réguler par la grâce homéostatique l’offre et la demande, caresse les grands et étrangle les petits. Il suffit de passer du macro au micro…

 

Micro… Chacun a pu voir à la télévision un Arditti ravi de l’offre d’une banque à acronyme, cela valant toujours mieux que son nom qui rappellerait un autre « scandale financier du siècle » à somme quasi-équivalente : sept milliards d’euros comblés par les impôts de tous selon le principe de la socialisation des pertes. Ou encore cet employé de banque subitement transformé en chanteur de karaoké devant son client médusé. Et chacun n’a pu que ressentir à partir de son expérience personnelle le décalage entre ce qui était mis en spectacle et ce qu’il connaissait, lui, de la réalité des relations avec « sa » banque. Rarement publicité n’est à tel point contre-productive parce que ce que l’on retient en fin de compte de cette séquence, une fois passé le moment de surprise, est l’illusion absolue qu’est la publicité. La confiance en chantant est celle de Kaa qui susurre « Aie confiance… »… en l’occurrence non dans le Livre de la jungle mais dans la jungle de la vie.

 

De nombreuses banques, issues du mouvement coopératif et associationniste, lui-même irrigué du solidarisme, ont été fondées sur des idées humanistes telles que la mutualisation, la solidarité, le secours face aux accidents de la vie. La relation d’un « sociétaire » à sa banque était basée sur un principe, la confiance. Dans les faits, ce beau principe n’a pas fait long feu : les faits sont têtus et il n’est pas besoin d’être particulièrement perspicace pour comprendre que le jeu est un « gagnant-gagnant unilatéral »… où le gagnant, quel que soit l’état du compte, est toujours la banque : solde positif, la banque spécule ; solde négatif, la banque ponctionne. La relation avec la banque, pour « les gens de peu », est bien souvent infantilisante – on les réprimande pour leur gestion, culpabilisante – « on vous accorde une facilité mais soyez sérieux ! », désespérante – « solde insuffisant » devant le DAB. Significatif est le spectacle de celles et ceux qui, au guichet, tentent honteusement d’obtenir 20 ou 30 euros ou qui demandent, en s’excusant à l’avance, à rencontrer le responsable d’agence pour expliquer une situation « particulière ».

 

Ainsi les stratégies bancaires oscillent-elles entre la séduction publicitaire (du latin sedire qui signifie « tromper ») et le profit tout azimut, de la spéculation avec des taux de rentabilité à court terme à deux chiffres aux ponctions modestes mais généralisées sur les comptes individuels : on risque pour le capital et l’on assure le risque en se payant sur le dos de la bête, entendez le travail des piou-piou. Une telle politique est évidemment suicidaire puisque, inévitablement, ce gagnant-gagnant unilatéral dépasse un jour le seuil de supportabilité.

 

Cependant la prise de conscience collective des clients, pseudo-sociétaires jusqu’alors isolés, favorisée par la circulation de l’information et accélérée par la gestion catastrophique de ceux qui s’autorisent des leçons de gestion, va redistribuer les cartes en faveur des banques dont la responsabilité sociale ne sera pas simplement publicitaire. Ce qui se prépare à la Caisse d’Épargne, avec la suppression de 4 000 emplois, faisant suite à l’injonction de la Commission bancaire de reconstituer d’ici fin mars ses fonds propres, devenus insuffisants au point de ne plus respecter les obligations réglementaires, est une illustration d’un retournement de situation.

Deux hypothèses se présentent. D’une part, un nomadisme bancaire de serial consumers parfaitement adaptés à la logique d’hyper-concurrence, les clients allant au moins cher comme en témoigne l’essor des banques à distance. D’autre part, des clients redevenant sociétaires « en vrai » qui s’adresseront aux banques réellement mutualistes. Dans les deux cas, il y a du souci à se faire pour les employés des banques dont les stratèges démiurges n’ont décidemment rien compris à l’évolution de la société et à l’exigence d’une éthique des affaires qui ne se résume pas au karaoké. Au fait, comment a fini Kaa ? Dévoré par Shere Khan. Homo homini lupus

 

 

 

 

Philippe Labbé, janvier 2008

 

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