Archives de la catégorie ‘Corpus’

Ring.

A ma gauche, le Social, plutôt sympathique, les yeux bleus de l’innocence d’un enfant de chœur pubère des Choristes, cependant un peu fluet, sinon mal en point ; on devine que le Social n’est pas à la fête… mais on se console avec Jacques Brel qui chantait « Ces deux-là sont trop maigres pour être malhonnêtes ».  A ma droite, l’Economie, un catcheur musculeux ; on pressent qu’il ne fait pas dans la dentelle, avec (c’est sa botte secrète) une main invisible qui étrangle plus qu’elle ne caresse ; lui se porte plutôt bien… enfin semble bien se porter mais il y a quelque chose dans sa façon hallucinée de répéter « les marchés pensent ceci… les marchés pensent cela… » qui n’inspire pas confiance. Le ring c’est le parcours d’insertion, parfois qualifié de «  du combattant ». Sur le ring, l’Usager ; ce qu’il veut, c’est rejoindre les autres dans la salle (conformité), s’asseoir sur une Chaise Droite ou Inclinée (stabilité), se gaver de popcorns (consommation) et participer au spectacle (divertissement). Les spectateurs, eux, sont chauffés par un Monsieur Loyal, de son prénom Laurent, qui éructe des « assistanat, cancer de la société ! », « sus aux profiteurs ! »  Si, par définition, les slogans sont imbéciles, leur intérêt est d’infecter facilement les esprits jusqu’à être incorporés et repris en compte par ceux-ci.

La tension est à son comble. L’Usager n’a pas fait deux pas sur le ring que l’Economie le menace : « dégressivité des allocations, obligation de recherche active, pointage… », etc. Mais le Social, s’immisçant entre eux, entraîne l’Usager dans un coin : « Quel est votre projet ? Professionnel ? De vie ? » L’Usager répondrait bien… Après tout, depuis son licenciement il y a cinq mois, il a eu tendance à s’enfermer chez lui. Causer un peu ne pourrait que lui faire du bien… mais l’Economie ne l’entend pas de cette oreille. Saisissant le bras de l’Usager, elle lui dit : « secteurs en tension… toute offre est bonne à prendre… mobilité… flexibilité… »

Etc. etc. Avec un peu d’imagination théâtrale, nul doute que certains pourraient poursuivre cette esquisse de scénario dont la seule ambition, ici, est de placer « l’Usager » à l’équidistance d’une relation par opposition, enjeu et proie d’une dialogique avec, d’un côté, le Social (le Bon) et, de l’autre côté, l’Economie (la Brute).

Une dialogique est une relation entre deux éléments opposés, voire même en conflit, mais qui ne peuvent se concevoir l’un sans l’autre : « Vivre de mort, mourir de vie », disait Héraclite. Nos nouvelles cellules n’apparaissent que parce que les vieilles meurent et disparaissent. Nos vieilles cellules ne nous quittent que pour laisser la place à de jeunes cellules. Notre planète vivante repose sur ses morts.

La dialogique est ici celle du social et de l’économie. Le premier est animé par le Sujet, nécessairement singulier, le second par le Producteur, fortement déterminé par – sic – « les besoins de l’appareil productif », des besoins d’ailleurs très aléatoires qu’on peine à comprendre en mobilisant pourtant un acronyme aussi sérieux que « GPEC » (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences). On part socialement de la personne ou l’on part économiquement du système, aussi vieil que faux antagonisme… car l’un et l’autre ont raison et tort.

Ils ont raison parce que, en chacun de nous, réside un sujet totalement original, produit jamais fini, toujours en évolution, et composé d’histoire, de culture, de chimie, d’électricité, d’ADN, de raisons et d’affects, de sécrétions et d’idéaux : un homo sapiens mais aussi ludens, demens ; réside également un producteur, un homo oeconomicus qui ne se complait pas la main tendue, qui ne supporte pas d’être à la charge d’autres… quelqu’un qui veut être indépendant économiquement, qui n’en peut plus du message « solde insuffisant » sur l’écran du distributeur bancaire.

Ils ont tort pour deux raisons.

– La première raison est que le Social et l’Economie, borgnes, ne voient chacun qu’à partir de leur prisme. Pour le Social, la personne ne serait que sentiments, subjectivité et relations sociales ; elle évoluerait dans un monde fondamentalement psychoaffectif, construit d’appréciations, d’indicible sinon littéraire et d’ineffable. Ici, le Social s’en tient à ce que « lorsque vous dites social, votre interlocuteur peut entendre : rapport social, politique sociale, travail social, etc. » (1) Pour l’Economie, la personne ne serait qu’un individu froid, rationnel, calculateur, agissant selon et pour son seul intérêt ; elle existerait dans un univers mathématisé, équationnisé et, d’ailleurs, l’Economie raisonne en causalité : A sur B doit donner C… L’Economie abhorre le « ‘ » parce que celui-ci perturbe son rationalisme étriqué. Or le Social devrait se souvenir que la « question sociale » fût à l’origine synonyme de « la question ouvrière » et, plus précisément, des conditions abominables que subissait le prolétariat au début de l’industrialisation (2). Les conditions économiques objectives furent donc à la base du social. Or l’Economie devrait également se souvenir que les faits têtus démontrent chaque jour que la personne n’est pas réductible à un individu mû par les seuls ressorts de la maximisation de ses gains, par un égoïsme obsessionnel. (3) Les sentiments, les valeurs, l’abnégation, l’engagement jusqu’à l’héroïsme et le sacrifice – que l’on songe aux milliers de morts des printemps arabes – sont, bien plus que le calcul, les ressorts des investissements humains. Ne regarder la personne qu’avec le prisme du social ou qu’avec celui de l’économie revient à mobiliser une pensée qu’Edgar Morin qualifie de « disjonctive », c’est-à-dire une pensée qui sépare, qui découpe, alors que, de toute évidence, l’enjeu est de relier. Disjoncter, c’est couper la lumière… alors qu’on a besoin d’y voir un peu plus clair dans cet océan d’incertitudes qu’est la (néo)modernité.

– La seconde raison est que le Sujet et le Producteur, outre qu’ils coexistent en chacun d’entre nous, ne sont pas seuls. Deux autres personnages partagent le domicile identitaire : l’Acteur et le Citoyen. Ce ne sont donc pas deux mais quatre personnages qui résident dans la personne. L’Usager par exemple, ce qui augmente sensiblement le nombre de combinaisons possibles… a fortiori parce que chaque personnage, d’une part, est construit à partir de n variables et, d’autre part, évolue dans le temps. Tout cela produit une alchimie qui fait que chaque personne est unique, ceci justifiant donc l’individualisation de l’accompagnement dès lors qu’il faut accompagner cette personne. Mais, à côté du Sujet et du Producteur, quels sont les deux autres copropriétaires de notre espace identitaire ?

Et bien, on a l’Acteur. Autant le Sujet évolue dans sa sphère intime et cherche à s’épanouir en fonction de ses aspirations, autant l’Acteur, comprenant qu’on acquière tout dans la solitude hormis du caractère, cherche à se lier : l’Acteur est un animal sociable, en quête de lien, de relation. Les mots du Sujet sont « accomplissement », « épanouissement », « équilibre », « amour »… Ceux de l’Acteur sont « communication », « rencontre », « altérité ».

Reste un personnage… et c’est le Citoyen qui, à défaut de déplacer les montagnes, pense et agit à une grande échelle, celle de la société. Le Sujet veut s’accomplir, l’Acteur se lier et le Citoyen s’émanciper. Comme la citoyenneté recouvre nécessairement la responsabilité, le champ du Citoyen est celui des droits et des devoirs, des normes aussi qu’il respecte mais qu’il peut également faire évoluer. Les mots du Citoyen sont « responsabilité », « justice », « égalité »…

Donc, nous y voilà : accompagner une personne ce n’est pas s’adresser à elle sous un seul angle, qu’il s’agisse du Producteur, du Sujet, de l’Acteur ou du Citoyen, mais c’est considérer – ce qui ne semble pas totalement incongru – que favoriser l’équilibre individuel, combattre l’isolement, garantir l’exercice des droits et des devoirs et faire de telle sorte que l’indépendance économique soit acquise sont non seulement la meilleure mais la seule façon d’avancer vers une intégration stable ou, pour reprendre un qualificatif d’autant plus en vogue que sa réalité se fait rare, « durable ». A l’inverse et comme c’est trop le cas dans la commande publique, ne considérer la personne qu’avec le personnage du Producteur c’est à coup sûr renforcer la vulnérabilité des usagers. Tout simplement, tout bêtement pourrions-nous dire, parce que le Producteur en poste ne tarderait pas à être contaminé par le Sujet déséquilibré, l’Acteur isolé et le Citoyen dépossédé.

Etau…

Sans qu’elle soit exprimée mais la devinant, j’anticipe l’objection habituelle : « Oui… mais l’accompagnement social n’est pas, ou si peu, pris en compte que nous sommes coincés dans une logique – mot tout-à-fait relatif – productiviste ! » Inutile de le nier, effectivement l’étau se resserre avec ses mâchoires idéologiques : la pression sur le secteur de l’insertion est forte et ne se préoccupe absolument pas du Sujet, de l’Acteur et du Citoyen… sauf à ce que ceux-ci soient subordonnés au Producteur. Il ne s’agit donc pas, dans la commande publique, d’épanouissement mais d’acquisition des savoirs-être minimaux sans lesquels l’embauche ou le maintien dans l’emploi seraient oblitérés. Il ne s’agit pas plus de lien social mais de sociabilité, également minimale, pour travailler en équipe. Il s’agit encore moins de citoyenneté sinon de respect des normes pour éviter des accidents. On appelle tout cela les « savoirs-être » mais ce ne sont souvent que des arguments pour « se vendre ».

Que faire ? Deux scénarios se présentent spontanément.

– Premier scénario, on courbe l’échine et de l’approche globale, de la généalogie de l’insertion où l’on trouve l’éducation populaire, de l’humanisme et de l’humanité qui ont été au cœur du projet qui s’est exprimé dans l’économie sociale et solidaire, bref de tout cela on fait un petit Panthéon où, éventuellement, on vient se recueillir une fois l’an en relisant le premier chapitre du projet associatif… celui qui ne correspond plus à rien sinon à l’incantatoire. Pour parler simplement, on s’assied sur ces valeurs et, comme d’excellents clones d’une formation « force de vente », on embraye sur l’économique, exclusivement l’économique. Bref, on adopte l’idéologie dominante, les règles de l’économie de marché, la concurrence, etc. Et, dans ce cas, à court terme, on se retrouve sans autre spécificité que la production avec le risque d’être moins bon ou, s’il est convenu que l’on se réserve pour celles et ceux qui sont considérés comme « en trop » – les « surnuméraires », selon Robert Castel -, dans la périphérie, pour le coup durable, du marché du travail.

A ce moment, on n’a plus besoin de formateurs, d’encadrants, d’accompagnateurs : des vigiles suffisent et, d’une certaine façon, cela tombe bien puisque les emplois de la surveillance sont « en tension ».

– Second scénario, on rejoue version Indignados de la Puerta del Sol la pureté du social, son désintéressement absolu, et l’on rentre en résistance… la conscience pour soi et l’inconscience pour tous… car, évidemment, ce que l’on hésiterait à qualifier de « stratégie » correspond à une entrée en soins palliatifs… dont on sort on sait par où.

C’est donc un troisième scénario qu’il faut imaginer, assurément formulé en termes d’hypothèse car rien n’est assuré tant que la position du financeur qu’est l’Etat sera déterminée par une conception sectorielle de l’insertion – l’emploi et non l’approche globale – et par un postulat dans des modalités d’action privilégiant la concurrence à la coopération, la performance à l’efficacité (4). Ce qu’il faut bien appeler une idéologie, pot de fer, s’oppose à la philosophie, pot de terre, de l’insertion que l’on peut résumer par cette phrase, ici concernant les jeunes mais qui s’applique à tout le secteur de l’insertion et à tous les usagers, non exclusivement les jeunes : « Construire une place pour tous les jeunes ne se résume ni à un placement précaire sur le marché du travail, ni à un placement social dans des dispositifs « fléchés jeunes » sans insertion durable, ni à un strapontin en terme d’accès aux droits. » (5)

Ce troisième scénario part de quatre constats…

Premier constat, l’économie sans le social est inhumaine et le social sans l’économie est exsangue. Economie et social sont donc indissociables. Ne traiter l’insertion que sous son volet économique, d’une part, correspondrait à une instrumentalisation de l’insertion et, par là, de ses usagers, d’autre part reviendrait de façon absurde à nier la réalité de difficultés sociales, à la fois causes et effets, pour une large frange des usagers. Ne traiter l’insertion que sous son volet social serait tout aussi irresponsable : il n’y a pas d’autonomie sociale sans indépendance économique.

Deuxième constat, pour de multiples raisons dont le manque de temps, les professionnels de l’insertion accusent fréquemment un déficit de réflexion sur leur métier et, s’ils sont convaincus de leur utilité, ils peinent à être convaincants. Un métier c’est un système explicite de valeurs, c’est-à-dire une déontologie, un corpus théorique stabilisé, robuste et transmissible, des bonnes pratiques et des méthodes partagées, un socle commun de formations, une organisation régulée par des instances propres et des pairs. On en est loin.

Troisième constat, il est urgent d’agir car la crise financière et économique n’en est qu’à ses débuts et très probablement va-t-on observer un infléchissement drastique des subventions publiques. Dans une économie plus ou moins dynamique, sans même parler des trente glorieuses, on peut concevoir un Etat restant social qui se préoccupe éthiquement de réintégrer dans le circuit économique les laissés-pour-compte. Mais, dès lors que cette économie est structurellement défaillante et que des choix radicaux ne sont pas faits pour changer un modèle fondé sur une croissance infinie (absurdité, soit dit en passant, dans un monde fini), il faut s’attendre au pire… par exemple, comme cela s’observe aujourd’hui, une logique de clivage en désignant comme coupables, paresseux ou profiteurs les éclopés de la vie ; par exemple, la dérive d’un Etat social vers un Etat pénal ; par exemple, la relégation d’une frange de la population, considérée comme trop difficilement – comprenons trop coûteusement – insérable, dans une zone périphérique de relégation. Après tout, une allocation de survie, une bonne addiction à TF1 ou M6 et un peu de rêve avec l’Euromillions pourraient suffire.

Quatrième constat, la qualité de l’accompagnement ne peut être bradée. Plus qu’une simple originalité, l’insertion repose sur cet accompagnement qui constitue l’essence de son travail d’insertion. Avec toutefois une précision… de taille : la focalisation sur l’accompagnement ne doit pas faire oublier que la finalité de celui-ci est qu’il s’interrompe. Autrement dit, il n’est pas pertinent de démultiplier des raffinements méthodologiques de l’accompagnement si ceux-ci ne servent pas la visée qui est l’intégration. Ainsi, on peut s’interroger sur ce discours métastasé de l’accompagnement : ne dissimule-t-il pas une difficulté à révéler les réelles valeurs ajoutées du travail d’insertion ?

Ces quatre constats posés, quelles sont les orientations concrètes, opérationnelles… et urgentes à mettre en œuvre ? En voici trois précédées d’une précaution.

La précaution est celle de se faire comprendre et, pour convaincre, de s’appuyer sur le référentiel de l’interlocuteur, les pouvoirs publics. Il existe des tonnes de rapports officiels inexploités d’instances européennes ou nationales qui fournissent des argumentaires solides issus non pas des structures d’insertion mais des institutions. S’appuyer sur la Commission européenne, l’OCDE, l’IGAS, l’IGF, etc. est beaucoup plus convaincant que se fonder sur ses seules convictions… que l’interlocuteur n’est pas obligé de partager. Ceci implique un important travail de veille puis de partage entre les acteurs pour construire des argumentaires robustes et partagés. C’est la base du travail en réseau : coopérer, l’intelligence partagée.

Première orientation, revisiter les fondamentaux car il n’y a pas de rameaux sans racines. Ainsi, est-on certain d’avoir tous la même conception de ce qu’est l’insertion ? S’accorder sur le sens et sur un sens, ne pas confondre processus – l’insertion – et finalité – l’intégration – est une condition point de passage obligé dès lors qu’on travaille en réseau : parler le même langage, disposer d’une « culture commune », relier les connaissances…

Deuxième orientation, tout aussi clairement définir le socle de l’offre de services qui doit prendre en compte les fondamentaux et les contraintes, y compris financières. On observe en effet une fâcheuse tendance des pouvoirs publics, en particulier de l’Etat, à corréler la diminution des subventions, au mieux des moyens constants, à une augmentation des tâches dont, singulièrement, celles du back-office, de l’administratif… Or une structure d’insertion n’est pas Atlas ployant en portant le monde sur ses épaules. Accepter de tout faire sans en avoir les moyens c’est mettre en place les conditions d’un travail bradé où la qualité de l’accompagnement, quoiqu’on en dise, appartiendra plus à un registre incantatoire qu’effectif.

Troisième orientation, cette offre de service doit être conçue dans une logique de système ouvert sur son environnement, non exclusivement mais particulièrement économique, puisque par définition l’insertion ne peut être qu’une transition. Cela pose la question d’une démarche proactive en direction du monde économique, d’une part impliquant en amont de multiples acteurs tels que les partenaires sociaux, les chefs d’entreprise et les organisations professionnelles, d’autre part constituant un réseau d’entreprises non limité à celles rencontrées au gré de la clause sociale. Bien évidemment, cette ouverture volontariste vers le monde économique, probablement en privilégiant les PME, ne peut se concevoir de façon dispersée mais nécessite un travail coordonné entre les structures d’insertion, voire peut s’appuyer sur une équipe dédiée et mutualisée avec d’autres réseaux du secteur de l’insertion et de la politique de l’emploi. Elle pourrait s’inspirer d’une thématique qui, aujourd’hui, se développe rapidement au sujet de laquelle on peut s’étonner que le secteur de l’insertion ne soit pas plus présent : la responsabilité sociale ou sociétale de l’entreprise (RSE).

Quatrième orientation, définir son propre référentiel d’évaluation qui découlera de la définition stabilisée de ce qui est visé et réalisé.

La conception puis l’utilisation d’un tel référentiel vise la démonstration des valeurs ajoutées du travail d’insertion, à savoir :

– Des valeurs ajoutées directes individuelles, celles qui concernent les salariés en insertion ;

– Des valeurs ajoutées directes collectives, celles qui concernent les entreprises, le territoire, les pouvoirs publics ;

– Enfin des valeurs ajoutées indirectes organisationnelles, c’est-à-dire la démonstration que la structure est correctement organisée, ce qui constitue un gage de qualité et doit à terme favoriser de nouvelles valeurs ajoutées, elles directes ; l’ensemble de ces valeurs ajoutées indirectes organisationnelles est appelé « assurance de la qualité ».

Ré-enchanter l’insertion.

Il est d’usage de conclure positivement. On peut le faire sans pour autant travestir la réalité. Cette réalité, constatons-le, n’est pas aujourd’hui la plus heureuse en particulier parce que la crise économique, qui est aussi une crise sociétale, produit des crispations, des logiques de clivage et de désignation, pour ne pas dire de stigmatisation. D’autre part, bien malin qui peut dire ce que sera demain : on constate chaque jour le fonctionnement chaotique d’institutions – et même de pays – sensées pourtant être plus solides que ne peuvent l’être des petites structures locales. Nous ne sommes certains que d’une seule chose, l’incertitude de l’avenir. C’est probablement le moment, plus que jamais, de s’arrimer à nos valeurs.

Si, dans une course à l’urgence, beaucoup s’en tiennent à l’écume, les intervenants sociaux de l’insertion ne doivent pas sacrifier l’essentiel à l’urgence, car ils en oublieraient l’urgence de l’essentiel. L’essentiel, de ce que j’en sais, est là, avec un actif et des projets. Le reste n’est qu’organisation pour rendre lisible, transmissible et opérationnel cet essentiel. Il faut ré-enchanter l’insertion.

(1) Pascal Hintermeyer, « Les métaphores du social », Actions et recherches sociales n° 3, Erès, 1982, p. 13.

(2) « La question sociale apparaît donc d’abord comme constat d’un déficit de la réalité sociale par rapport à l’imaginaire politique de la République. Déficit générateur de désenchantement et de crainte : désenchantement de ceux qui attendaient de cette extension de la souveraineté politique une modification conséquente et immédiate de leur condition civile ; crainte, et même panique, de ceux qui redoutaient que ce pouvoir par le peuple ne servit à instaurer le pouvoir du peuple de paris sur le reste de la nation. » Jacques Donzelot, L’invention du social, Seuil, 1994, pp. 33-34.

(3) Lire à ce propos Jacques Généreux, La dissociété, 2007, Seuil.

(4) Philippe Labbé, « Les sept fantasmes de la politique de l’emploi », Le Monde, 10 mai 2006, et sur ce blog « Efficacité et performance »,15 novembre 2011.

(5) Christine Beguinot in ANDML, Insertion et emploi durable ? Réunion nationale 14 décembre 2006.

Cette contribution a été retravaillée à partir de l’article « Esquisse de définition de l’accompagnement social ou, plutôt, socioprofessionnel » publié sur ce blog le 10 novembre 2009 et qui semble avoir rencontré quelque écho puisque, à cette date, c’est l’article qui de très loin a été le plus lu (5 972 fois) et téléchargé. Déposée sur wikipédia (http://fr.wikipedia.org/wiki/Accompagnement_social), diffusée également par le réseau ANDML, cette publication poursuit l’objectif de la construction en concept d’une notion très largement appropriée, à défaut d’être univoque et stabilisée, par les missions locales. C’est dire que ce texte vise à recueillir vos avis, critiques, précisions et compléments avec l’ambition d’une contribution au corpus théorique des missions locales… c’est à dire in fine une pierre à l’édifice de l’évolution des emplois vers celui d’une profession. Merci par avance de faire de telle sorte que ce travail individuel – mais reposant sur des années d’écoute des acteurs – devienne par vos suggestions un travail collectif. Si, bien entendu, vous estimez qu’il en vaut la peine!

Une humanité stable et douce…

S’il appartient à la tradition du travail social et, bien plus en amont, à celle du compagnonnage, l’accompagnement est une notion qui a été très largement appropriée par les acteurs ou « intermédiaires » des politiques de l’emploi, de façon plus générale par les intervenants sociaux : « L’accompagnement est ainsi devenu le mot le plus général pour désigner les pratiques d’un ensemble très large d’intervenants sociaux dans les secteurs les plus divers. » (1) Il existe même depuis 1987, confondant finalité et processus, un… « Mouvement pour l’Accompagnement et l’Insertion Sociale » (soit « MAIS ») qui, d’ailleurs, ne distingue pas dans ses objectifs l’accompagnement social de l’accompagnement professionnel (« … développer la recherche et l’élaboration de projets concernant l’accompagnement social et/ou professionnel de personnes en difficulté d’insertion, vivant ou se préparant à vivre en milieu ordinaire »). Il y aurait sans doute beaucoup à dire de la conception de l’accompagnement telle que présentée par ce MAIS : « L’expérience du travail social montre que l’autonomie commence par la prise de conscience d’avoir besoin d’aide {ce qui signifierait que, si l’on n’a pas besoin d’aide, on n’est pas autonome…}, de savoir gérer ses dépendances {expression étonnante} et accepter les règles, les lois communes, assumer son ou ses handicaps et ses difficultés d’insertion sociale. C’est la capacité de faire face en construisant une réponse adaptée à ses possibilités et ses limites : c’est consentir à soi-même. » Consentir à soi-même : on reste quelque peu désappointé devant cette ambition… (2)

Deux raisons majeures expliquent probablement cette appropriation :

La première est que, dans la mesure où il considère la personne dans sa globalité, l’accompagnement humanise la mise à l’emploi : cum panere, partager le pain, c’est l’expression littérale d’une intimité humaine. Isabelle Astier parle d’ « une activation douce » (3)… Pour Mireille Berbesson et Binh Dô-Coulot, « L’adoption généralisée de ce terme d’accompagnement a permis à bon compte de « moderniser » l’intervention : on « n’aide » plus, on « n’assiste » surtout pas, on « suit » de moins en moins, on « accompagne ». Et comme on intervient dans le champ social, on fait donc de « l’accompagnement social ». » (4)

La seconde raison tient à la mutation du marché de l’emploi, à sa flexibilité, qui appelle une « sécurité sociale professionnelle », l’accompagnement représentant en quelque sorte en contrepoint la garantie de stabilité et de continuité dans l’instabilité et la discontinuité : « Vivre dans l’immédiateté les mouvements de fond qui changent la société renforce le sentiment de la fin des stabilités et la nécessité, pour la collectivité, de penser l’avenir davantage en termes de développement qu’en termes de protection et de reproduction, pour les individus, d’apprendre à gérer leurs trajectoires de vie dans et malgré les incertitudes et, donc, à développer leurs capacités propres d’innovation. » (5) A bien y réfléchir, on n’est guère éloigné de ce « point fixe » que Robert Musil recherchait en plantant un clou dans un jet d’eau (L’homme sans qualité).

Point essentiel, l’accompagnement n’est pas qu’une modalité du travail ou de l’intervention sociale mais il est devenu – pour les jeunes et avec l’article 13 de la loi de cohésion sociale – un nouveau droit – créance voulu par le législateur : « Toute personne de seize à vingt-cinq ans révolus en difficulté et confrontée à un risque d’exclusion professionnelle a droit à un accompagnement, organisé par l’Etat, ayant pour but l’accès à la vie professionnelle. » Plutôt qu’au compagnon, l’accompagnement renvoie ici à l’accompagnateur : quelqu’un qui guide et qui soutient, qui aide à franchir des obstacles et indique le chemin : « Dans tous les rapports sociaux, il est un stade où quelqu’un nous prend par la main et nous guide. » (6)

L’expression assez commune d’« accompagnement social » demeure cependant ambiguë car elle signifie généralement un accompagnement dans tous les champs de l’activité humaine, excepté celui du professionnel : habitat, mobilité, culture, santé, etc. Cependant, dès lors que l’accompagnement social soustrairait  le champ professionnel, force serait de constater qu’il ne serait plus global. De la sorte, l’accompagnement social ne peut être, déjà textuellement, global ; il peut par contre, s’il s’inscrit dans une conception professionnelle et sociale, être une sous-partie d’un accompagnement global. Cet accompagnement social « raccroché » à l’insertion professionnelle peut aussi être, il faut en être conscient, une sorte d’illusion ou d’alibi comme une cerise sur le gâteau, lui en dur,  du professionnel : ainsi « l’appui social individualisé (ASI), une mesure qui permet que les demandeurs d’emploi soient, le cas échéant, orientés vers des soins psychologiques tant leur mal-être paraît compromettre leur reprise d’emploi, n’a acquis une certaine légitimité qu’accrochée au train de la recherche d’emploi et prescrite par l’ANPE. Comme si même à l’égard des personnes les plus éloignées de l’emploi, il fallait continuer à faire semblant coûte que coûte de se fixer l’objectif de l’emploi « normal ». » (7) Autrement dit, le social serait l’excipient doux, le suave additif d’une dragée amère… du moins dure à se casser les dents sur l’indicateur d’« accès à l’emploi durable ».

Questions à la globalité.

Il nous faut à ce stade nous mettre d’accord sur ce qu’est cette globalité… affirmée pour les missions locales dès la Charte de 1990 (« … une intervention globale au service des jeunes… ») et jusqu’au Protocole 2010 (« … organiser localement une intervention globale au service des jeunes, de 16 à 25 ans révolus, en quête d’un emploi durable et d’une autonomie sociale. »). Cette même globalité se lit dans les documents de référence d’autres réseaux tels l’UNHAJ (8), les centres sociaux (9) ou les Ecoles de la Deuxième Chance (10).

Première observation, qui n’est ni nouvelle, ni de détail, on parle fréquemment de « jeunes en difficulté »… expression à bannir pour la remplacer en immisçant trois lettres, trois petites lettres qui font la différence : « m », « i », « s »… c’est à dire non pas « en difficulté » mais « mis en difficulté » (11). En effet, la difficulté ne réside pas dans la jeunesse comme un cancer qu’il faudrait chirurgicalement extirper à coups de projet et d’accompagnement, mais elle est au cœur de la « logique » (on peut hésiter à user de ce mot) de la société, particulièrement la « logique  économique » (on peut hésiter encore plus). Très simplement, souvenons-nous du petit sursaut de croissance à la fin du précédent millénaire : nombre de jeunes considérés comme « inemployables » ont parfaitement su trouver le chemin de l’entreprise. En d’autres termes, le premier facteur de désinsertion est bien le marché, son hypersélectivité et la règle énoncée il y a plus d’un siècle par un barbu : « l’armée de réserve » des travailleurs sans emploi n’est pas obsolète.

Seconde observation, même si le social est présent et ne serait-ce que parce que les missions locales sont évaluées sur leur réussite quant à l’accès à l’emploi et à la formation qualifiante de leurs publics, le domaine professionnel est considéré – est-ce assumé ? – comme étant « plus important » que le social. Nombreux sont ceux qui s’arc-boutent sur l’obligation éthique de ne pas hiérarchiser professionnel et social, Pascal leur étant d’une aide précieuse en écrivant dans les Pensées : « Toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens pour impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties… » Intellectuellement, une évidente simplicité s’impose : on ne peut découper l’individu, le saucissonner, sauf à l’amputer : l’intervention sociale ne peut être considéré comme une œuvre de boucher. Ainsi le précepte cartésien de séparabilité (« diviser chacune des difficultés … en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour mieux les résoudre ») qui appartient au monde de la complication alors que, de toute évidence, le social est dans celui de la complexité, arrive à point nommé.

A l’inverse pourtant, d’Adam Smith avec sa manufacture d’épingles au sein de laquelle les tâches avaient été parcellisées à Durkheim avec ce passage des communautés « mécaniques » aux collectivités « organiques », on peut dire que la modernité se construit tendanciellement et nécessairement sur une division sociale du travail, « une culture de la séparation » pour Alain Touraine (12). Et, s’agissant des intervenants sociaux qui agissent dans le champ de l’insertion, force est de constater que la polyvalence est susceptible de les faire basculer du « bon à tout » au « bon à rien »… ou que savoir tout sur tout n’est guère éloigné de savoir rien sur tout ou tout sur rien. Ce qui conduit, tout en maintenant le principe de l’approche globale, à développer au sein des structures des « expertises », des spécialisations, et à « organiser l’organisation » pour que circulent les connaissances issues de ces expertises… bref que l’on parvienne à l’organisation intelligente, apprenante, à l’intelligence partagée et non distribuée entre savants et ignorants bien stratifiés, alpha + et bêta -.

Que coexistent au sein des structures des expertises ou, du moins, des spécialisations est un fait : untel intervient sur les savoirs de base, tel autre sur le volet culturel, celui-ci pour le parrainage et celui-là pour la relation aux entreprises, etc. ceci ne remettant pas en cause la globalité puisque tous les registres ou presque ont en quelque sorte leurs réponses dans la même structure en termes – comme on dit désormais – d’« offres de services » adaptées aux besoins par définition singuliers de chaque usager. Pour une mission locale, cette globalité et la posture qu’elle exige apparaissent donc comme effectives… même si les poids respectifs occupés par le social et le professionnel ne sont pas équilibrés : les compétences en action s’exercent dans les deux registres mais l’expertise – qui est une « compétence + » – est affirmée dans le registre professionnel. Dans le champ de l’insertion, le professionnel – qui inclut la formation et l’emploi – est donc un domaine saillant de l’approche globale qui, elle, constitue le socle. L’un et l’autre ne s’opposent pas – contrairement à ce qu’écrit Chantal Guérin-Plantin qui parle de « coupure » entre l’économique et le social (13) – mais se complètent dans une interaction, peut-être une « dialogique » – la transaction entre deux propositions opposées et complémentaires – comme l’exprimerait Edgar Morin.

Probablement pourrait-on également dire que cette acceptation d’une expertise pour le domaine professionnel et d’une compétence pour le domaine social – ce qui équivaut à une hiérarchisation tout en maintenant l’indissociabilité – est la résultante ou la synthèse d’une dialectique entre l’identité de la mission locale et la-les logique-s institutionnelle-s : l’emploi pour l’Etat, la formation pour la Région, le social pour le Département. Bien sûr, si l’on accepte ce déséquilibre au bénéfice de l’expertise professionnelle, voulue par les institutions, tout en se réclamant de l’approche globale, il faut être constamment vigilant – c’est une des fonctions majeures du projet associatif de structure – et, pour cela, avoir en mémoire, afficher même cet avertissement de Bertrand Schwartz : « Ainsi considérons-nous comme grave et dangereux le risque qu’on encourrait à ne prendre en considération que les mesures touchant à la formation et à l’emploi parce qu’elles apparaîtraient suffisantes pour régler les problèmes les plus visibles. » (14)

Au regard de ce principe-pivot d’approche globale ou « holistique » ou encore plus pertinemment « systémique », c’est-à-dire d’indissociabilité des domaines, la conception de l’accompagnement social correspond ici à ce que l’on devrait sans doute nommer plus justement l’accompagnement socioprofessionnel (ASP).

Prendre en compte…

L’ASP porte sur l’individu (individuum : « ce qui ne se sépare pas ») ou sur la personne dans sa globalité (15) s’appuie sur le principe de ses ressources (une « pédagogie de la réussite », disait-on), vise à réduire ou à résoudre les difficultés de tous types qui font obstacle à l’intégration, cette dernière entendue comme finalité du processus d’insertion professionnelle et sociale (16), et mobilise les professionnels qui interviennent en « prenant en compte » et non « en charge ». Cette expression, « prendre en compte, non en charge », est de Bertrand Schwartz. Heureuse et même séduisante, elle mérite néanmoins qu’on s’y arrête quelque peu.

La « prise en charge » renvoie implicitement aux modalités du travail social traditionnel, la « prise en compte » signifiant une autre modalité qui serait celle de l’intervention sociale. On serait donc dans un système d’oppositions, ce que Michel Autès accentue (rudement) dans Les paradoxes du travail social : « On assiste, du travail social à l’intervention sociale, à un étrange passage, d’autant plus tumultueux que la fascination du nouveau cache non seulement des permanences invisibles et plus encore des régressions formidables, vers des formes de traitement de la question sociale antérieures à celles que l’Etat social avait laborieusement mises en place. Ainsi, sous couvert de la dépasser, l’insertion vient prendre a place de l’assistance, au nom des valeurs de la société du travail, et la logique de développement social cultive son échec en reniant sa généalogie avec le travail social forgé au sein de l’Etat social. En deçà de ces luttes pour occuper les positions légitimes dans le champ, on assiste bien à la confrontation de deux stratégies politiques pour traiter la question sociale. D’un côté, celle de l’Etat social, protectrice, réparatrice et assistantielle, de l’autre, celle de l’Etat libéral, qui cherche à rompre avec l’assistance, au nom de la responsabilisation de l’individu, mais surtout pour satisfaire aux impératifs de la compétitivité économique. Mais, faute de garder liés ensemble le programme protecteur de l’assistance républicaine et le projet d’émancipation individuelle et collective, inscrits dans l’action sociale, l’insertion prépare en douceur, j’allais dire en douce, le programme de l’idéologie du workfare : pas d’allocation ni de secours sans contrepartie. » (17) Il serait assez facile – mais là n’est pas l’objet de ce travail – d’objecter à cette analyse, par exemple en rappelant que le travail social, ici paré des vertus de la protection et de l’égalité alors que l’intervention sociale est présentée comme le Cheval de Troie du workfare et, pire, du (néo)libéralisme, fut en son temps largement critiqué comme outil du contrôle social par des Deleuze (« milieux d’enfermement »), Foucault (« sociétés disciplinaires »), etc. C’est de toute façon mal connaître le paradigme de l’éducation permanente, auparavant « populaire », mais également les luttes urbaines (Alma Gare…-18), que d’inscrire l’intervention sociale qui en est issue dans la dynamique aussi subversive que dissimulée du néolibéralisme. (19) L’autre hypothèse serait que les intervenants sociaux sont soit naïfs, soit imbéciles en ne comprenant pas que le projet, le contrat avec l’usager, etc. ne seraient qu’une rhétorique grimant un processus d’oppression-aliénation et camouflant, pour parler comme Pierre Bourdieu, « une violence symbolique »… d’autant plus oppressive que, à défaut d’être le thuriféraire attitré de celui-ci et abonné de la première heure aux Actes de la recherche en sciences sociales, on ne saurait la décrypter et y résister. (20) Or le contrat, loin d’être un outil d’oppression (parce que le rapport entre le conseiller et l’usager est inégalitaire et que le premier en maîtriserait mieux que le second les subtilités), est une modalité souple d’interconnaissance et d’inter-reconnaissance ; il explicite les règles du jeu entre le professionnel et l’usager mais également entre les professionnels dans ce que l’on appelle le partenariat et qui est la mobilisation d’un capital social, de liens faibles : « La démarche contractuelle dans l’action publique contemporaine est porteuse d’une double ambition de modernisation. L’une est organisationnelle : contractualiser entre plusieurs parties prenantes, c’est mieux se coordonner, favoriser une approche transversale des problèmes, agir globalement. L’autre est plus directement politique : l’intention est de favoriser par le biais du contrat les démarches montant du terrain, les solutions différenciées et l’implication directe locale. » (21) Sans le contrat, de l’inégalité objective de la relation « conseiller – jeune », inévitablement ressortirait gagnant le plus fort ou le plus retors. Le contrat aplanit et civilise la relation inégalitaire.(22)

Reste cependant que cette opposition entre « prendre en charge » et « prendre en compte » peut aussi recouvrir ce que Jean-Noël Chopart appelle « un vieil antagonisme entre travail social individuel et travail social « avec les groupes » ou travail social communautaire. {…} D’un côté un univers rationnel-légal, essentiellement procédural, hérité d’une logique d’intervention verticale définissant des populations cibles, des ayants droit, des seuils et des conditions d’accès, avec des agents chargés de distribuer des prestations fixées à l’avance et d’en vérifier le bien-fondé. De l’autre, une intervention globalisée, peu prescrite, fondée sur un idéal de démocratie participative, et donc construite sur une logique de coproduction avec l’usager. » Tout à fait concrètement, une différence qui est loin d’être anodine entre le travailleur social, par exemple l’éducateur puisqu’il s’agit de jeunes, et l’intervenant social, en mission locale, est la permanence du professionnel auprès de son usager : en mission locale, c’est environ 30% des jeunes qui bénéficient de quatre entretiens ou plus dans l’année, soit quelques heures d’entretien… à comparer aux heures passées avec les jeunes par un éducateur de prévention spécialisée ou, encore plus, par un éducateur en foyer de l’enfance ! L’intervenant accompagne le jeune et son projet, l’éducateur éduque et, peu ou prou, est un modèle d’identification, parfois même un substitut parental. En tout état de cause, même s’il le voulait, le conseiller de mission locale avec 150 ou 200 « dossiers actifs » ne pourrait prendre en charge et, sauf exception, n’a guère à se soucier de transfert et de contre-transfert.

La posture professionnelle se fonde en conséquence sur l’aide au développement de l’autonomie sociale et de l’indépendance économique de la personne et n’est pas, ne peut ni ne doit être une démarche hétéronome. Dans le rapport de 1981, Bertrand Schwartz écrit à ce propos : « Nous nous sommes interdit d’interpréter le terme d’insertion comme pression que les adultes exerceraient sur les jeunes pour les conformer à des normes prédéterminées, tant dans le champ professionnel que dans tous les champs de la vie sociale quotidienne. » (23) Bien évidemment, cette « auto-interdiction » est un principe de vigilance car on sait que le champ de l’insertion est aussi, a minima du fait des contingences et pressions institutionnelles, le monde des « entrepreneurs de morale » (24)

Sur le volet professionnel, l’accompagnement répond à « la nécessité de promouvoir une sécurisation des trajectoires passant par la prévention de la dégradation des compétences, l’amélioration des mobilités et le développement de l’employabilité. » (25) Finalisé par l’accès à l’emploi et le maintien dans celui-ci de la personne (26), souvent en étayage d’une logique d’alternance, « l’idéal » de l’accompagnement repose sur une synthèse (serait-ce une utopie ?) issue d’une négociation entre projets de vie et professionnel (« L’adolescent à travers le projet cherche à explorer de nouveaux rapports entre le possible et le réel. » (27), ressources individuelles et opportunités du marché du travail, normes prescrites et pratiques plus ou moins choisies. Cette synthèse négociée est formalisée dans un contrat qui peut lui-même s’inscrire dans un dispositif ou une mesure (le CIVIS) énonçant un certain nombre de conditions (modalités) à satisfaire.

Avec toutes les réserves d’un schéma linéaire alors que le processus d’ASP est fait d’itérativité, de progressions et de régressions, on peut représenter l’enchaînement de ses séquences…

Accueil, écoute Diagnostic partagé Projet et scenarii Contrat Mise en œuvre Suivi
Posture compréhensive, empathique. Forces et faiblesses internes et externes… Capitaux à renforcer… Mise en évidence des potentialités du jeune et des opportunités de l’environnement. Synthèse projets de vie /professionnel. 

Explicitation des objectifs possibles et hiérarchisés. « Esquisse d’un compromis entre le possible et le souhaitable. » (28)

Négociation du cadre normatif contractuel : engagement, réciprocité. Modalités de la stratégie. Evaluation chemin faisant, analyse des écarts, adaptabilité du projet…

L’ASP ainsi formalisé, peut-être même institutionnalisé, renvoie aux difficultés que rencontrent les demandeurs d’emploi pour accéder à l’emploi, pour intégrer un marché du travail dont les codes semblent de plus en plus difficiles à décrypter. Son rôle paraît d’autant plus nécessaire que d’importants changements dans les modes de recrutement et dans les organisations du travail sont attendus dans les années à venir. (29) De fait, il introduit une nouvelle dimension dans le rapport au marché du travail : une sorte d’espace alternatif (pour les jeunes, de socialisation ?) dans lequel les conseillers en charge de l’accompagnement combinent des procédures, des outils, des prestations et doivent bricoler, faire preuve d’innovation (30) et aussi, bien souvent… d’abnégation face à des stop and go, face à une gestion des aides à l’enveloppe, etc. Quant aux demandeurs d’emploi, ils doivent trouver dans cet espace les moyens de créer des liens avec le marché de l’emploi et, en cela, prendre conscience de leurs capacités et potentialités (empowerment), acquérir les codes du dialogue employeur – employé, au besoin définir un projet et/ou suivre une formation, etc., pour, à terme, être autonome dans le monde du travail. Ainsi les mesures d’accompagnement, qui sous-entendent un contrat – selon les cas – formel ou informel passé entre le demandeur d’emploi et le conseiller, sont supposées inscrire les individus concernés dans une dynamique d’échange et de recherche.

Un paradoxe se pose alors : ces mesures permettent-elles effectivement aux individus d’atteindre à une réelle autonomie ou induisent-elles au final un besoin plus fort d’accompagnement ? (31) Le demandeur d’emploi est en recherche d’emploi et l’accompagnement doit l’étayer pour les situations poursuivies d’entretien. Le risque de cette dernière hypothèse est d’autant plus fort que, dans nombre de cas et ceci étant accentué par la crise, les professionnels en principe mobilisés pour gérer du flux sont, faute de débouchés, contraints à une gestion de stock. Ils sont, selon la métaphore de Robert Castel, comme « un passeur qui s’apercevrait en cours de traversée qu’il n’y a plus de berge où conduire son passager. » (32) Plutôt que de développer une « handicapologie » comme cela a été avancé par Denis Castra (33), la tentation peut être forte,  ce moment, de se focaliser plutôt sur l’accompagnement que sur le résultat de celui-ci : un accompagnement ad vitam, ad libitum, ad nauseam… pour le jeune mais également pour le conseiller !

Le conseiller, un convoyeur de fonds…

Que l’ASP soit global ne signifie pas qu’il est réalisé par un seul professionnel, le « référent », qui apporterait toutes les réponses. Le référent est le « fil rouge » de l’accompagnement, le « marginal sécant » qui évolue dans et entre toutes les sphères de l’insertion, garant d’une continuité de l’action, d’une cohérence de celle-ci. Le référent est, à l’échelle de la relation avec le jeune demandeur d’emploi, ce que devrait être (devait être ?) à l’échelle d’un territoire une maison de l’emploi : un guichet unique. Le référent est une dynamo, un mobilisateur du réseau partenarial (ressources internes et externes des politiques de l’emploi et des politiques sociales) ainsi que du réseau d’entreprises et de structures spécialisées. Marginal sécant qui ne boîte ni sur le pied du social, ni sur celui de l’économique mais marche sur ses-ces deux pieds (34), il est un convoyeur de fonds. Si l’on veut bien admettre que les jeunes en mission locale présentent généralement – au regard des normes dominantes et des exigences sociétales pour s’intégrer – un déficit dans un ou plusieurs types de capitaux, le conseiller peut alors être considéré comme celui qui, directement mais le plus souvent indirectement, c’est à dire par son entregent, va compenser ces déficits. Ainsi, le conseiller mobilise du…

– Capital économique, avec des allocations, des secours, des aides « interstitielles » ou non, du micro-crédit, la résolution de problèmes de surendettement… et, surtout, par l’accès à l’emploi qui permettra à la personne de percevoir un revenu.

– Capital culturel, avec le recours à des formations, à des validations de parcours, au portefeuille de compétences, etc.

– Capital social, pour le volet professionnel via l’accès aux entreprises ou aux intervenants spécialisés, via l’utilisation des mesures de la politique de l’emploi (prestations Pôle emploi, dispositifs spécifiques des collectivités territoriales, aide à la mobilité…), voire même par l’innovation et la conception de nouveaux outils (jeunes créateurs d’entreprise, groupements d’employeurs, groupements d’employeurs pour l’insertion et la qualification, structures d’insertion par l’activité économique…) ; pour le volet social, via l’accès aux ressources (acteurs, dispositifs, droits…) des domaines de la culture, de la santé, du logement, des transports, etc.

– Capital symbolique par la remise en confiance de la personne (ateliers « image de soi », « relooking », projet individualisé et, de façon plus générale, les règles de l’entretien d’aide…).

On pourrait ajouter à ces quatre capitaux traditionnels, le capital de mobilité, c’est à dire la capacité voire même la curiosité de se déplacer tant la mobilité, qui fût déterminante en termes de perfectionnement dans la tradition compagnonnique (35), l’est désormais bien plus modestement en termes de simple employabilité… sauf à rester « petit » et « fixe » : « … la mobilité, la capacité à se déplacer de façon autonome, non seulement dans l’espace géographique mais aussi entre les personnes ou encore dans des espaces mentaux, entre des idées, est une qualité essentielle des grands, en sorte que les petits s’y trouvent caractérisés d’abord par leur fixité (leur rigidité). » (36) Bien sûr, cette mobilité doit être comprise intelligemment, c’est à dire non dissociée de la stabilité : on est mobile pour gagner en stabilité, pas pour s’épuiser sur la piste de « On achève bien les chevaux ». (37)

Les six invariants de l’ASP.

Selon les professionnels, les structures (moyens et management), les métiers, les structures d’appartenance, les contextes ainsi que les « exigences de société » (financeurs, dispositifs réglementaires et juridico-administratifs), l’ASP revêt des formes variées, plus ou moins formalisées, voire parfois standardisées. Toutefois l’accompagnement associe de façon quasi-systématique six éléments agencés avec l’usager… ce « avec » signifiant que le travail est négocié : « C’est probablement là ce qui distingue fondamentalement la socialisation primaire, celle qui vise la « cire molle » de l’enfance, de la socialisation secondaire, celle qui vise des acteurs disposant d’un certain pouvoir. » (38)

– Le référent unique. Il est une garantie de stabilité et aussi d’approfondissement de la relation, donc de progressivité dans la démarche de projet, ce que ne permettrait pas une interchangeabilité des conseillers.

– Le projet. Contrairement au thème du « diktat » (la vraie dictature étant celle de la vacuité du projet), le projet est ce qui apporte une cohérence dans le parcours en reliant les trois temporalités du passé, du présent et du futur. Il met en perspective et oriente. Sans doute ce qu’écrit François Dubet pour les travailleurs sociaux est-il encore plus patent pour les intervenants sociaux : « … les travailleurs sociaux sont aussi des prestataires de services sociaux et de dispositifs visant à donner aux individus une place dans la société ou dans des structures intermédiaires. Le langage de la morale et du contrôle est ici remplacé par celui du contrat et du projet. » (39)

Le projet étant souvent au départ à court terme et tactique, le travail d’accompagnement vise un ou des sauts qualitatifs pour qu’il parvienne à être à plus long terme et stratégique, voire « de vie ». On peut, en combinant les travaux de Dubet, de Boutinet, de Rodriguez-Tome et Bariaud, présenter une typologie des projets dont il découle un travail de progression pour que le jeune, parfois au départ « hors projet » ou « sans projet », parvienne à un « projet de vie » (40):

Hors projet Sans projet Avec projet
(J.-P. Boutinet) 

Irréalité

(J.-P. Boutinet) 

Vacuité

« Ca sert à rien… »

De mobilité à court terme (F. Dubet) 

D’orientation (J.-P. Boutinet)

D’insertion à moyen terme (J.-P. Boutinet) Adulte à long terme (F. Dubet) 

Vocationnel  (J.-P. Boutinet)

De vie (H. Rodriguez-Tome, F. Bariaud

– L’entretien. L’entretien est la modalité principale mais non exclusive de l’ASP. Il permet l’individualisation de l’offre de service et articule successivement l’écoute bienveillante (posture « compréhensive »), la coproduction d’une analyse des forces et faiblesses, menaces et opportunités, aspirations et contingences, etc. et la codécision des démarches à engager (ex ante), leurs modalités ainsi que l’évaluation des acquis (in itinere, ex post).

– Le contrat. Même « humain » ou « doux », l’ASP ne s’inscrit pas dans un registre du don et contre-don mais il « requiert et engage des dispositions personnelles à la négociation et, plus spécialement, à la traduction entre des mondes de références différents. C’est, dans une large mesure, un savoir-faire de passeur impliqué. » (41) Le contrat nécessite que le jeune soit reconnu comme partie contractante, donc actif : il n’est pas, pour reprendre Montaigne, « le vase qu’on remplit » mais « le feu qu’on allume » ; en d’autres termes, à la base du contrat, il y a le jeune comme ressource, non comme problème. Cette expression de « jeune comme ressource », outre qu’elle renvoie à un principe essentiel de l’éducation populaire (42), signifie, d’une part, que le regard du professionnel sur le jeune s’oriente délibérément vers les potentialités (« L’homme est plein à chaque minute de possibilités non réalisées. » – 43), les freins et obstacles n’étant étudiés qu’après – c’est donc une question de posture – et, d’autre part, que c’est in fine le jeune qui mettra en œuvre, dans les conditions qu’il choisira, son projet d’insertion : « L’important n’est pas ce qu’on fait de l’homme mais ce qu’il fait de ce qu’on a fait de lui. » (44).

Mireille Berbesson et Binh Dô-Coulot proposent une typologie avec trois classes d’engagement : « l’engagement réciproque simple » où l’on serait, selon nous, plus sur le volet de l’accueil et du coup de main ou du dépannage que de l’accompagnement proprement dit (« C’est souvent une posture adoptée dans les accueils de jour, et qui ressort plus de la qualité de présence… que d’un accompagnement, à proprement parler. » (45); « l’engagement réciproque comportant une aide financière » et « l’engagement formalisé par un contrat signé ». Cependant on ne voit pas très bien ce qui justifie cette distinction entre la deuxième classe (avec l’aide financière) et la troisième (avec contrat) : dans un cas comme dans l’autre, il y a un principe de conditionnalité, la caractéristique financière de l’aide (telle qu’on l’a connue avec la bourse d’accès à l’emploi ou qu’on la connaît avec l’allocation CIVIS) pouvant parfaitement être présente, sinon l’étant systématiquement, dans l’engagement avec contrat.

Isabelle Astier préfère à la notion de contrat celle de pacte, que nous attribuerions plus volontiers – hormis Faust ! – à une dimension plus collective qu’individuelle (« Pacte territorial pour l’emploi des jeunes », voir en remontant à la préhistoire de l’insertion, les « Pactes pour l’emploi » de R. Barre). Pour cette auteure, le pacte repose sur quatre éléments : « une situation en panne avec laquelle les acteurs vont devoir composer ; une interaction qui s’organise sur le mode d’une coordination {mais n’est-ce pas cela le contrat ?} ; l’improvisation d’une orientation morale et pratique limitée à la situation {pourquoi l’orientation morale serait-elle improvisée et limitée à la situation ?}; et, enfin, le fait que les méthodes employées sont modulables, révisables et supposent un travail d’accommodation. {mais n’est-ce pas cela le projet ?} » (46) Par contre, Isabelle Astier avance, plutôt que l’intégration, le concept d’intégrabilité qui pourrait être adopté nonobstant la difficulté de son appropriation par le réseau : « Penser en termes d’intégrabilité implique une démarche volontaire, une demande d’adhésion explicite de la part des individus. » et, citant Marc-Henry Soulet, définit l’intégrabilité comme « la capacité à prendre socialement place en tant que sujet constitué et responsable. » (47)

– Les apports instrumentaux. Ce sont, par exemple, les « ateliers » de type « TRE » (techniques de recherche d’emploi), « CV », etc. Collectifs ou individuels (« libre service), ces apports ont dans la démarche d’accompagnement un avantage : ils font intervenir à côté du Sujet individuel l’Acteur collectif, rompant le cercle qui peut être trop clos voire psychologisant de la relation duelle « jeune – conseiller/référent » où peuvent se jouer des phénomènes de captation (transfert) et, subséquemment, le glissement du « prendre en compte » au « prendre en charge ».

– La mobilisation des liens faibles. Enfin, l’accompagnement socioprofessionnel ne se limite pas au face-à-face, ni à l’animation d’une situation collective mais recouvre une ingénierie de réseau, c’est à dire des possibilités construites, suscitées, et des modalités de mobilisation des ressources de l’environnement, ce qui est habituellement identifié comme « le partenariat » (48). Celui-ci s’impose en principe dans tous les domaines où, précisément, la structure ne dispose pas de suffisamment d’expertises et, lorsque les parties ont grosso modo le même métier, le partenariat cède pour partie la place à la co-traitance (missions locales et Pôle emploi). Ce partenariat correspond en fait à la multiplication et démultiplication des « liens faibles ». Ainsi la caractéristique professionnelle de l’ASP appelle que, dans ce champ, cette ingénierie ne se limite pas à l’organisation du circuit de réception et de traitement des offres de Pôle emploi mais, visant le « marché caché » qui recense plus de la moitié des offres, s’appuie sur un système de veille partagé allant d’une connaissance actualisée des ressources du territoire (« l’observation active » dans l’offre de services n° 4 des missions locales, le diagnostic socioéconomique glissant…) à un système intégré d’animation de ce réseau, à la prospection pour le renouveler, etc.

Chacun de ces éléments constitutifs de l’ASP est lui-même construit à partir de plusieurs variables : l’entretien, par exemple, s’appuie ou non sur un outil (logiciel Parcours en mission locale, guide…), se déroule à une fréquence déterminée ou indéterminée, rapprochée ou non (49) , s’inscrit dans une logique de rendez-vous ou est immédiat (« sur flux ») en fonction de la pression de la file active…

Une personne et quatre personnages dans quatre sphères pour quatre finalités…

Socioprofessionnel, qu’il soit ou non « renforcé », mais subséquemment avec une plasticité et une graduation de l’intensité de l’offre de service, l’accompagnement s’exerce dans quatre sphères interdépendantes, poreuses. Dans chacune d’entre elles, la personne poursuit une finalité particulière, l’accompagnement visant à l’aider à atteindre celle(s)-ci, l’une, plusieurs ou toutes selon les besoins et aspirations. Quatre « personnages », qui constituent la personne (50), cohabitent dans ces quatre sphères – le Sujet, l’Acteur, le Citoyen et le Producteur (51) – et la finalité générale ou ultime est l’intégration reposant sur l’indépendance économique et l’autonomie sociale. Cette intégration appelle plusieurs registres ou « logiques d’action », pour reprendre les termes de François Dubet : une logique d’intégration dans la communauté humaine, une logique stratégique dans l’espace de concurrence du marché et une logique de subjectivation dans le registre de l’historicité « issue de la tension entre une conception de la créativité et de la justice d’une part et des rapports de domination d’autre part. » (52)

Sphères

Dimensions Idéaux-types Finalités particulières Champs Finalité 

générale

Logiques d’action
Economique micro/méso/macro Producteur Autosubsistance Indépendance  

Intégration

 

Stratégie
Individuation micro Sujet Accomplissement  

Autonomie

Intégration
Sociabilité méso Acteur Lien/Altérité
Sociétal macro Citoyen Emancipation Subjectivation

Le Sujet évolue dans le monde de l’intime, dimension micro, qu’on appelle l’individuation (53). Il y est question de sa santé, de son équilibre psychologique, de ses relations avec ses proches, de son logement. Le Sujet aspire à l’accomplissement… qui n’est pas nécessairement l’atteinte d’une cime. Il peut être la congruence : ne pas boiter, marcher sur ses deux pieds, être en cohérence pensées/pratiques, aspirations/réalisations… L’objet privilégié de l’accompagnement est ici l’acquisition par le jeune d’une confiance en lui-même (le « capital symbolique ») et la résolution des problèmes sociaux, à tort souvent caractérisés de « périphériques », qui, s’ils persistaient, obèreraient une intégration durable : disposer d’un toit, avoir accès aux soins…

L’Acteur navigue dans l’archipel des relations, dimension méso, qu’on appelle la sociabilité (54). L’acteur est un être social et communiquant ; il rencontre les autres, se lie d’amitiés mais aussi de sympathies brèves ; il participe, fait avec les autres et s’associe ; il investit son quartier, constitue le voisinage ; il reconnaît, est reconnu. L’Acteur aspire à l’altérité. L’accompagnement, ici, élargit le réseau du jeune, multiplie les « liens faibles ». (55)

Le Citoyen regarde haut et loin jusqu’à la société ; il retrousse ses manches et plonge ses mains dans les enchevêtrements institutionnels et politiques, dimension macro, qu’on appelle le sociétal (56). N’opposant pas les éthiques de conviction et de responsabilité, le Citoyen est convaincu et se veut responsable ; il veut jouir de ses droits ; il respecte aussi ses devoirs… du moins en théorie ; il constate que la société ne fonctionne pas comme elle le devrait et il agit pour la changer. Le Citoyen aspire à l’émancipation.

Le Producteur gagne son pain en travaillant mais, comme l’exercice du travail ne se résume pas à un lieu de production, il s’affirme dans un espace de socialisation fait de codes, de signes de reconnaissance, d’appartenance et de distinction, dimensions micro – méso – macro, qu’on appelle l’économique. Le Producteur aspire prioritairement – mais cela ne s’y limite pas – à l’autosubsistance. Il aspire également à la reconnaissance de son utilité dans le travail, à ce que nous avons appelé la « professionnalité » et qui est une des trois composantes de la professionnalisation avec la « profession » et le « professionnalisme ».

Dans la sphère de l’économique, l’objectif est l’indépendance financière via l’accession à l’emploi (57) et le revenu qui lui est attaché. Mais cet objectif est lui-même insuffisant et il doit s’accompagner d’une capacité de la personne à gérer des discontinuités, sinon systématiques du moins prévisibles particulièrement pour des emplois de bas niveau de qualification. Quant à l’ASP, il n’est plus seulement vers mais dans l’emploi. Ce saut qualitatif du « vers » à « dans » l’emploi modifie substantiellement les pratiques d’accompagnement et les représentations des conseillers de leurs métiers (deux « clients » au lieu d’un seul, le demandeur d’emploi et l’entreprise), contraignant théoriquement une partie de ces derniers à une acculturation au regard de leurs postures vis-à-vis des entreprises et de l’économie marchande. Des solutions organisationnelles, variables selon les structures, peuvent exiger cette acculturation ou, au contraire, l’éviter par exemple en opérant une division du travail (« chargés de relations entreprises », équipe emploi dédiée voire mutualisée avec Pôle emploi, une Maison de l’Emploi, un PLIE…). Cependant – et cela constitue un point de vigilance – l’évolution « dans » l’emploi contraint à repositionner les intermédiaires de l’emploi dans une dimension qu’ils n’auraient jamais dû sous-estimer : l’efficacité de la politique de l’emploi est déterminée par son articulation avec les stratégies micro-économiques des entreprises et des territoires, ce qu’en théorie les SPEL doivent travailler. Mais, par définition, un SPEL (ne) s’occupe (que) d’emploi. Il semble donc nécessaire, au regard de ce principe d’approche systémique, que les missions locales soient à l’initiative et en pilotage – avec le niveau correspondant de collectivité territoriale – d’une politique locale d’insertion.

Notes

(1) F. Mégevand, « L’accompagnement, nouveau paradigme de l’intervention publique », (sous la dir.) R. Ballain, D. Glasman, R. Raymond, Entre protection et compassion. Des politiques publiques travaillées par la question sociale. 1980-2005, 2005, Grenoble, PUG.

(2) http://mais.asso.fr/annonce.php

(3) I. Astier, Les nouvelles règles du social, 2007, PUF, p. 9.

(4) « L’accompagnement social dans les politiques d’insertion et de lutte contre les exclusions », 3 décembre 2003, DGAS, Sous-direction des politiques d’insertion et de lutte contre les exclusions, p. 3.

(5) D. Charvet, Jeunesse, le devoir d’avenir, Commissariat Général du Plan, 2001, La documentation Française, p. 188.

(6) R. Sennett, Respect. De la dignité de l’homme dans un monde d’inégalité, 2003, Albin Michel, p. 50.

(7) P. Noblet, Quel travail pour les exclus ? Pour une politique de l’insertion durable, 2005, Dunod, p. 164.

(8) « Participant à la politique de la jeunesse, fidèles à notre vocation d’éducation populaire et de promotion sociale, nous adoptons une approche globale et individualisée de chaque jeune, en utilisant, à partir de l’habitat, les atouts de la vie collective enrichie par un brassage délibéré favorisant la rencontre et les échanges entre jeunes et usagers, encourageant les solidarités de proximité issues de la multiplicité des expériences, des situations, des perspectives qui sont celles de tous nos publics. » (Charte UNHAJ, 2 février 1996).

(9) « La vision des Centres sociaux et socio-culturels ne fractionne pas la vie humaine en autant de segments qu’il y a d’administrations ou de prestataires de service : elle identifie ce qui fait la globalité de l’existence individuelle et des situations collectives. » (Charte fédérale des centres sociaux et socio-culturels de France, 17-18 juin 2000).

(10) La Charte des principes fondamentaux énonce que l’objectif d’une E2C est d’assurer l’insertion professionnelle et sociale de jeunes en difficulté et, dans son point IV, on y lit que « L’action pédagogique est souple, centrée sur chaque stagiaire, et combine {…} l’acquisition de compétences sociales qui permettent l’insertion dans de bonnes conditions dans la vie professionnelle mais aussi citoyenne… »

(11) Un directeur de mission locale conteste ce « mis en difficulté », préférant « jeunes en recherche d’autonomie ». Commentaire du 5 octobre 2010, https://plabbe.wordpress.com/2010/10/02/positions-postures-et-enjeux-des-intervenants-sociaux-de-mission-locale-face-a-une-jeunesse-incertaine/ ).

(12) A. Touraine, Critique de la modernité, 1992, Fayard.

(13) « Cette césure qui fait dire à certains que l’insertion est en fait une sorte de machine à trier des populations en référence au marché de l’emploi correspond à l’internalisation de la coupure entre l’économique et le social. Il est faux de dire que l’insertion refuse cette coupure ou l’abolit, simplement la coupure est là toujours présente à l’intérieur même des structures qui travaillent à l’insertion des populations. » C. Guérin-Plantin, Genèses de l’insertion. L’action publique indéfinie, 1999, Dunod, p. 208.

(14) B. Schwartz, L’insertion professionnelle et sociale des jeunes, {1981}, 2007, Apogée, p. 40.

(15) « La notion contemporaine {de personne} renvoie à l’individualité morale, physique et juridique associée à une conscience de soi et d’autrui. La personne est un système de représentations valorisées. », C. Bernatet, L’insertion est une relation, 2010, Les éditions de l’Atelier, p. 57.

(16) « L’insertion – état peut ainsi être conçue comme la visée et l’aboutissement de l’insertion – processus. » P. Labbé, Les bricoleurs de l’indicible. De l’insertion en général, des missions locales en particulier, 2003, Apogée, p. 193).

(17) M. Autès, Les paradoxes du travail social, 1999, Dunod, p. 268. Mireille Berbesson et Binh Dô-Coulot ne sont guère éloignés de cette thèse. Après avoir indiqué que, dans leur ouvrage de 1995( Accompagnement social et insertion, COPAS, 1995, Syros, collection UNIOPSS), l’accompagnement social procédait « d’une démarche volontaire », qui devait se retrouver « dans les modalités de contractualisation », que la relation avec l’usager était « basée sur la confiance et la réciprocité », qu’il reposait « sur une éthique d’engagement réciproque entre des personnes » ainsi que « sur une éthique de la responsabilité » visant « à éviter les dérives possibles de l’assistance ou du contrôle social », ces auteurs, constatant que « l’intervention sociale a fortement évolué depuis dix ans, à la fois stimulée par une évolution sociale augmentant les prérogatives des usagers, et confrontée à une augmentation des flux de ces mêmes usagers », avancent que les pratiques actuelles d’accompagnement social sont nées d’un double renoncement des travailleurs sociaux : « Renoncement à l’objectif de « promouvoir » TOUS les demandeurs ; renoncement à une maîtrise unilatérale sur l’usager et son parcours « obligé » (op. cit., 2003, pp. 6-7).

(18) Dans « 1972-1998 : les nouvelles donnes du social » (Esprit, mars-avril 1998), Jacques Donzelot et Joël Roman ne sont pas plus « tendres » que Michel Autès dans leur critique de l’insertion : « Le problème de ces nouveaux professionnels n’est plus de dénoncer la société mais de la produire, c’est à dire d’obtenir des jeunes l’acceptation des normes nécessaires à la transmission des connaissances, à l’exercice d’une tâche, au respect des autres… » (p. 10) et « En quoi consiste le travail des spécialistes de l’insertion, sinon à faire rentrer une personne dans l’ordre productif quand une autre s’en trouve rejetée, le solde des exclus et précaires en tout genre restant, au mieux, stationnaire ? » p. 21). Cependant il resterait à démonter que les travailleurs sociaux traditionnels dénonçaient la société, une frange sans doute mais pas l’ensemble des professions… et surtout pas les « socio-clercs » (A.-M. Beyssaguet, M. Chauvières, A. Ohayon, Les socio-clercs. Bienfaisance ou travail social, 1976, Maspero)  D’autre part, assimiler l’insertion à une entreprise de normalisation, c’est neutraliser et même éliminer toute la dynamique de changement et d’émancipation qui est au cœur du projet de l’insertion et de son géniteur, Bertrand Schwartz.

(19) Le quartier d’Alma-Gare, à Roubaix, fût un enjeu hautement symbolique de démarche participative s’opposant à la planification urbaine. On peut lire Michael James Miller, « Le quartier comme enjeu social et politique : Alma-Gare dans les années soixante-dix », Genèses n°48, 3/2002, pp. 77-99 (www.cairn.info/revue-geneses-2002-3-page-77.htm.).

(20) « Le monde de Pierre Bourdieu est un monde de luttes inexorables, inexpiables, permanentes, éternelles, sans aucun répit, sans issue. » Jeannine Verdès-Leroux, Le Savant et la politique. Essai sur le terrorisme sociologique de Pierre Bourdieu, 1998, Grasset et Fasquelle, p. 13.

(21) J.-P. Gaudin, « Le sens du contrat dans les politiques publiques », Esprit, février 2001, Entre la loi et le contrat, p. 114.

(22) J.-N. Chopart, Les mutations du travail social, 2000, Dunod, p. 2.

(23) B. Schwartz, op. cit., p. 37.

(24) L’expression « entrepreneurs de morale » est de Howard S. Becker dans Outsiders (1985, A.-M. Métailié). Becker distingue ceux qui créent les normes et ceux qui les font appliquer. L’entrepreneur de morale de cette seconde catégorie doit « justifier l’existence de son emploi et, deuxièmement, gagner le respect de ceux dont il s’occupe. » (p. 180). Ce respect est moins conquis par l’affichage d’un statut ou par une mission officielle dévolue, comme par exemple un mandat justice pour un éducateur d’AEMO, que par le respect que l’intervenant social lui-même exprime à l’usager.

(25) P. Auer, G. Besse, D. Méda, Délocalisations, normes du travail et politique d’emploi. Vers une mondialisation plus juste ?, 2005, La Découverte, p. 25.

(26) Evidemment le maintien dans l’emploi de la personne, qui plus est lorsqu’elle est jeune, participe désormais plus du vœu que de la réalité, singulièrement avec les « FPE », formes particulières d’emploi : « En 20 ans, de 1985 à 2005, la progression des formes particulières d’emploi est relativement rapide. Les niveaux restent tout compte fait assez modérés, concernant les emplois temporaires, les emplois aidés où l’apprentissage. La plus forte progression est celle de l’intérim  dont le poids dans l’emploi total a été presque multiplié par 4. {…} Le poids des emplois à temps partiel a plus que doublé de 1982 (8,2% des salariés) à 2005 (17,9%). {…} Les raisons de la croissance apparemment irrésistible sur le long terme du poids des formes particulières d’emploi sont bien connues. Tout le monde s’accorde à juger qu’aujourd’hui, dans un contexte de compétition internationale très vive, la flexibilité de l’emploi est devenue incontournable. » (C. Kornig, F. Michon, Les formes particulières d’emploi en France : un état des lieux, 2010.82, Documents de travail du Centre d’Economie de la Sorbonne, pp. 10-11). Et : « Les premières années des jeunes Français sur le marché du travail se caractérisent par la prévalence très élevée de formes d’emploi temporaires (CDD, intérim, stages et contrats aidés), entrecoupées de périodes de chômage. Avec désormais 80 % des entrées en emploi, le CDD est devenu la forme normale de l’embauche des jeunes. Bien que le code du travail limite en principe leur usage à des cas précis (emploi saisonnier, pic d’activité, remplacement d’un salarié absent), il est notoire que le CDD et l’intérim sont massivement utilisés comme « super – période d’essai » ou pour permettre à l’employeur de disposer, à côté de son personnel stable, d’un volant de main-d’œuvre flexible. Outre les jeunes, les femmes revenant sur le marché du travail après une période d’inactivité et les immigrés sont également surexposés à ces contrats précaires. » (G. Allègre, A. Marceau et M. Arnov, L’autonomie des jeunes au service de l’égalité, Terra Nova, novembre 2010, p. 15).

(27) J. Piaget, B. Inhelder, De la logique de l’enfant à la logique de l’adolescent. Essai sur la construction des structures opératoires formelles, 1965, PUF.

(28) J.-P. Boutinet, Anthropologie du projet, 1999, 5ème édition, PUF, p. 261.

(29) « La hausse du nombre de postes ouverts et les difficultés de recrutement éventuellement associées seront dans les années qui viennent un élément important de transformation des modes d’organisation du travail et des profils d’embauche. », O. Chardon, M-C.Estrade, F. Toutlemonde, « Les métiers en 2015 : l’impact du départ des générations du baby-boom, Premières synthèses, DARES, n°50.1, décembre 2005.

(30) C. Baron, P. Nivolle, « L’inventivité au quotidien des missions locales et PAIO », Premières synthèses, DARES, n°34.1, août 2005. M.-C. Bureau, C. Leymarie, « Innover dans le social : l’exemple des missions locales », Connaissances de l’emploi, CEE, n°12, février 2005. Rappelons que, pour les missions locales, l’innovation est posée non comme une possibilité ou un souhait mais bien comme une obligation, un « devoir », dans la Charte de 1990.

(31) S. Mas, « Bilan de 5 ans de programme Trace : 320 000 jeunes en difficulté accompagnés vers l’emploi », Premières synthèses, DARES, n°51.1, décembre 2004. Cette question a été explicitement posée par M. Larcher lors de la journée « Dynamisons l’accès à l’emploi des jeunes » le 22 mars 2006 : « Faut-il accompagner l’après-CIVIS ? »

(32) R. Castel, «Du travail social à la gestion sociale du non-travail », Esprit, mars-avril 1998,  A quoi sert le travail social ? p. 42.

(33) D. Castra, L’insertion professionnelle des publics précaires, 2003, PUF.

(34) P. Labbé, « Lectures », 8 septembre 2010, https://plabbe.wordpress.com/2010/09/08/lectures/

(35) « Ils {les jeunes gens} ne doivent pas oublier que le seul moyen de varier leurs connaissances professionnelles est le voyage sans lequel beaucoup d’entre eux ne pourraient acquérir le degré de perfection que doit avoir un bon ouvrier. » Congrès compagnonnique de Lyon, 1er et 3 novembre 1874, cité par E. Martin Saint-Léon, Le compagnonnage. Son histoire, ses coutumes, ses règlements et ses rites, 1983, Librairie du Compagnonnage éditeur, p. 190.

(36) L. Boltanski, E. Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, 1999, Gallimard, pp. 445-446.

(37) P. Labbé, « Bouger pour s’insérer ? », contribution aux journées nationales de l’UNML, ANDML, novembre 2010.

(38) F. Dubet, Le déclin de l’institution, 2002, Seuil, p. 356.

(39) F. Dubet, id., p. 345.

(40) J.-P. Boutinet, op. cit. ; F. Dubet, « Pour une définition des modes d’adaptation sociale des jeunes à travers la notion de projet », Revue française de Sociologie, 1973, XIV ; H. Rodriguez-Tome et F. Bariaud, Les perspectives temporelles à l’adolescence, 1987, PUF.

(41) J.-P. Gaudin, op. cit., p. 118.

(42) « En ce qui concerne leur domaine propre, les organismes d’éducation populaire, de développement culturel et de jeunesse rappellent que l’éducation ne consiste pas essentiellement en un transfert de connaissance ou en la transmission d’un contenu immuable, mais surtout dans la formation d’individus aptes à prendre en charge leur propre destin et à contribuer à la transformation nécessaire de la société. », Déclaration des associations de jeunesse, d’éducation populaire et de développement culturel, 27 mai 1968, in (dir.) Geneviève Poujol , Education populaire : le tournant des années 1970, 2000, L’Harmattan, p. 223.

(43) Lev Semyonovich Vygotski, Conscience, inconscient, émotions, 2003, La Dispute, p. 74.

(44) Jean-Paul Sartre, cité par Vincent de Gaulejac, « Malaise dans la civilisation », Empan n° 50, Jeunesse et génération(s), jeunesse et transmission, juin 2003.

(45) op. cit. p. 41.

(46) I. Astier, op. cit., p. 10.

(47) I. Astier, id., pp. 129-130.

(48) « Les stratégies d’acteurs construisent des « mondes de l’insertion » permettant de coordonner des acteurs de l’entreprise, des intermédiaires de l’emploi, des partenaires éducatifs et des segments de jeunes socialement identifiables. Ces réseaux transversaux rassemblent des personnes qui partagent, peu ou prou, les mêmes références, les mêmes conceptions du travail et de la formation, les mêmes expériences et qui déploient des stratégies plus ou moins bien coordonnées. », C. Dubar, « La construction sociale de l’insertion professionnelle », Education et Sociétés n° 7, 2001/1, p. 33.

(49) Notons, en ce qui concerne la fréquence des entretiens, qu’il faut éviter de raisonner mécaniquement, plus la fréquence étant élevée, mieux cela étant pour l’accompagnement. Comme l’écrit le rapport de la Cour des Comptes pour le PARE-PAP « le nombre d’entretiens à réaliser a pesé sur l’organisation du travail dans les agences locales et la qualité de l’entretien s’en est ressentie. » (L’évolution de l’assurance chômage : de l’indemnisation à l’aide au retour à l’emploi, Synthèse du rapport public thématique, mars 2006, p. 10).

(50) Ces quatre personnages sont distingués pour la compréhension mais, bien sûr, sont interdépendants. Alain Touraine exprime ainsi cette interdépendance entre le Sujet et l’Acteur : « Le Sujet est le passage du Ca au Je, le contrôle exercé sur le vécu pour qu’il ait un sens personnel, pour que l’individu se transforme en acteur qui s’insère dans des relations sociales en les transformant, mais sans jamais s’identifier complètement à aucun groupe, à aucune collectivité. Car l’acteur n’est pas celui qui agit conformément à la place qu’il occupe dans l’organisation sociale, mais celui qui modifie l’environnement matériel et surtout social dans lequel il est placé » en transformant la division du travail, les modes de décision, les rapports de domination ou les orientations culturelles. », op. cit., p. 243.

(51) « Si l’on distingue ainsi plusieurs sphères, raisonnant par commodité en termes de séparabilité, le plus important demeure toutefois invisible. En filigrane, il est en quelque sorte une deuxième peau qui recouvre ces dimensions, qui les infiltre, les imprègne et les unit (complexus : « ce qui relie »). Ce tissage est présent à l’échelle du sujet qui, à vrai dire, n’a que faire de la disjonction de l’économie, du social, de la sociabilité et de l’individuation. Ce sujet sait bien que tout est dans tout et que, si quelque chose est défaillant ici, ce que l’on appelle les interdépendances fera que cela dysfonctionnera là, puis partout par contamination. » M. Abhervé, P. Labbé (dir), L’insertion professionnelle et sociale des jeunes ou l’intelligence pratique des missions locales, 2005, Apogée, p. 91. Cette typologie « individuation – sociabilité – sociétal – économique » a été plus développée par P. Labbé dans « Qu’est-ce que le social ? », CPNEF Branche professionnelle des acteurs du lien social et familial, Veille, Projet, Evaluation, 2009, pp. 81-100.

(52) François Dubet, Sociologie de l’expérience, 1994, Seuil, p. 253. Dans la logique de l’intégration, l’acteur se définit par ses appartenances, vise à les maintenir ou à les renforcer au sein d’une société considérée alors comme un système d’intégration. Dans la logique de la stratégie, l’acteur essaie de réaliser la conception qu’il se fait de ses intérêts dans une société conçue alors « comme » un marché. Dans le registre de la subjectivation sociale, l’acteur se représente comme un sujet critique confronté à une société définie comme un système de production et de domination. » (p. 111).

(53) Le concept d’individuation, emprunté à la psychanalyse jungienne, recouvre le fait d’être vraiment soi, tout ce que l’on est et seulement ce que l’on est : « La voie de l’individuation signifie : tendre à devenir un être réellement individuel et, dans la mesure où nous entendons par individualité la forme de notre unicité la plus intime, notre unicité dernière et irrévocable, il s’agit de la réalisation de son Soi, dans ce qu’il a de plus personnel et de plus rebelle à toute comparaison. » (C. G. Jung, Dialectique du Moi et de l’Inconscient, 1993, Gallimard, http://fr.wikipedia.org/wiki/Individuation ). Son paradigme est donc l’autonomie (autonomos : « gouverner selon sa propre loi »), la méta-valeur que l’individuation appelle est la liberté et la distance d’interaction est petite : de l’individu lui-même (intégrité physique et psychique) à sa famille (conjoint-te, ascendants, descendants). La personne est « sujet », ce qui signifie que sa singularité est privilégiée sans toutefois que celle-ci soit indépendante du contexte, de l’environnement : « … le sujet inscrit son action dans un cadre social contraignant, dans une histoire personnelle et structurante, ce qui n’enlève en rien à sa possibilité de choix et ne remet pas en cause, a posteriori, de tendances. Si chaque sujet peut a priori tout faire, il ne fait pas n’importe quoi car il existe des régularités et des contraintes dans les actions en société, des tendances qui distinguent les groupes sociaux. Si chacun est potentiellement doué de stratégie, le contexte social ne permet pas toujours et pas également de développer cette capacité. » (J. Rose, Les jeunes face à l’emploi, 1998, Desclée de Brouwer, p. 70). Le sujet est donc unique, original, mais cette singularité s’inscrit aussi un habitus social, « emprunte sociale commune du comportement individuel » pour reprendre la formule de Norbert Elias. Pour Edgar Morin, « Nous autres, êtres culturels et sociaux, nous ne pouvons être autonomes qu’à partir d’une dépendance originelle à l’égard d’une culture, à l’égard d’un langage, à l’égard d’un savoir. L’autonomie est possible non pas en termes absolus mais en termes relationnels et relatifs. » (E. Morin, La tête bien faite. Repenser la réforme, réformer la pensée, 1999, Seuil, p. 145). Morin identifie quatre principes de définition du sujet : « l’égocentrisme au sens littéral du terme : se mettre au centre de son monde » [p. 147] ; la permanence de l’auto-référence, « le sujet reste le même. Il dit simplement « j’étais enfant», «j’étais en colère», mais c’est toujours le même «je» alors que les caractères extérieurs ou psychiques de l’individualité se modifient. » [p. 148] ; l’exclusion qui « peut s’énoncer ainsi : si n’importe qui peut dire « je », personne ne peut le dire à ma place. » [p. 148] ; enfin de principe d’inclusion : « Je peux inscrire un « nous » dans mon « je », comme je peux inclure mon « je » dans un « nous ». » [p. 148].

(54) Empruntant les notions de « sociabilité primaire » et « secondaire » à Alain Caillé, Robert Castel définit la première comme « les systèmes de règles liant directement les membres d’un groupe sur la base de leur appartenance familiale, de voisinage, de travail, et tissant des réseaux d’interdépendances sans la médiation d’institutions spécifiques.» (Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, 1995, Arthème Fayard, p. 49). Cette sociabilité primaire s’observe (-vait?) dans les sociétés paysannes, de type « solidarité mécanique » pour reprendre la terminologie durkheimienne. Par contraste, la sociabilité secondaire est celle des sociétés où il existe une spécialisation des activités (division du travail et du social, « solidarité organique ») et des médiations institutionnelles, ce qualificatif devant être compris au sens large des corps intermédiaires. La sphère de la sociabilité correspond donc ici au champ des relations autres que celles de la famille et inclut le voisinage, les amis, les personnes avec lesquelles le sujet est impliqué dans des activités multiples telles que les loisirs, le travail, l’engagement militant, etc. On pourrait aussi avec Jean Baechler distinguer la sociabilité et la « sodalité ». Cette dernière désigne des groupes dont les membres poursuivent des buts communs alors que la sociabilité est plus volatile et peut tout simplement recouvrir le plaisir d’être ensemble : « C’est pourquoi le phénomène le plus typique de la sociabilité humaine est peut-être la conversation. » in « Groupes et sociabilité », (dir.) Boudon R., Traité de sociologie, 1992, PUF, p. 73.

(55) Le concept de « liens faibles » a été développé par le sociologue américain Mark Granovetter dans sa thèse de sociologie en 1985, Getting a job : les actions que les acteurs entretiennent pour atteindre un objectif sont encastrées dans un système concret et continu de relations sociales et, par exemple, pour trouver un emploi, il vaut mieux disposer d’un réseau large de personnes avec lesquelles on a des relations superficielles qu’un petit noyau de relations solides, « liens forts », certes stables mais généralement constituées d’individus (famille, amis proches) qui n’offrent pas un spectre large d’opportunités puisqu’elles ne connaissent que les mêmes personnes (l’embeddedness). En conséquence, la force que représente un intervenant social réside dans sa position de « marginal-sécant » au bénéfice de ses usagers : capable de participer à des groupes et à des réseaux différents, il permet aux personnes de se rencontrer, d’élargir le cercle de leurs relations et, corrélativement, le champ des opportunités. Les travaux de Granovetter ont été développés dans le cadre de la théorie de la médiation, en particulier par Yves Barrel.

(56) L’adjectif « sociétal » est emprunté à l’anglais, l’édition 1993 du Petit Robert le proposant avec la définition suivante : « relatif aux valeurs et aux institutions de la société ». Le Dictionnaire de la comptabilité et de la gestion financière de Louis Ménard (Dictionnaire de la comptabilité et de la gestion financière, Toronto, Institut Canadien des Comptables Agréés, 1994), sous la rubrique « social accounting », définit le bilan social comme un « document récapitulant les principales données chiffrées qui permettent d’apprécier la situation de l’entité dans le domaine social », et l’auteur, dans une note, établit une distinction entre « information sociale » et « information sociétale » : la première regroupe les données relatives au fonctionnement social de l’entreprise, touchant notamment la rémunération, les conditions physiques d’emploi, la sécurité, la formation du personnel ; la seconde est réservée aux informations communiquées par l’entreprise en réponse aux actions menées par différents groupes de pression, en particulier les mouvements écologistes et de défense des consommateurs. La notion de « sociétal » a connu un fort essor avec les thématiques du développement durable et de la responsabilité sociale ou, précisément, sociétale de l’entreprise, celle-ci étant comprise comme un processus permanent d’amélioration dans le cadre duquel les entreprises intègrent de manière volontaire, systématique et cohérente des considérations d’ordre social, environnemental et économique dans la gestion globale de l’entreprise ; à cet égard, la concertation avec les parties prenantes de l’entreprise fait partie intégrante du processus. L’Index international et dictionnaire de la réadaptation et de l’intégration sociale (IIDRIS) définit l’attitude sociétale comme les « Opinions et points de vue généraux et spécifiques qu’ont les membres d’une culture, d’une société, de groupement sous-culturels ou autres sur la personne considérée ou sur d’autres sujets (par ex. enjeux sociaux, politiques et économiques) qui influent sur le comportement et les actes individuels. » (www.med.univ-rennes1.fr/iidris/cache/fr/7/782 ).

(57) L’emploi est entendu aujourd’hui, de façon quasi-exclusive, comme l’emploi dans le secteur marchand. Cette conception étriquée devrait a minima s’élargir à l’emploi public et à l’emploi du tiers secteur (économie sociale).

Bibliographie

Abhervé M., Labbé P. (dir), L’insertion professionnelle et sociale des jeunes ou l’intelligence pratique des missions locales, 2005, Apogée

Allègre G., Marceau A. et Arnov M., L’autonomie des jeunes au service de l’égalité, Terra Nova, novembre 2010

Astier I., Les nouvelles règles du social, 2007, PUF

Auer P., Besse G., Méda D., Délocalisations, normes du travail et politique d’emploi. Vers une mondialisation plus juste ?, 2005, La Découverte

Autès M., Les paradoxes du travail social, 1999, Dunod

Baechler J., « Groupes et sociabilité », (dir.) Boudon R., Traité de sociologie, 1992, PUF

Baron C., Nivolle P., « L’inventivité au quotidien des missions locales et PAIO », Premières synthèses, DARES, n°34.1, août 2005.

Becker H.S., Outsiders (1985, A.-M. Métailié

Berbesson M., Dô-Coulot B., « L’accompagnement social dans les politiques d’insertion et de lutte contre les exclusions », 3 décembre 2003, DGAS, Sous-direction des politiques d’insertion et de lutte contre les exclusions.

Beyssaguet A.-M., Chauvières M., Ohayon A., Les socio-clercs. Bienfaisance ou travail social, 1976, Maspero

Boltanski L., Chiapello E., Le nouvel esprit du capitalisme, 1999, Gallimard

Boutinet J.-P., Anthropologie du projet, 1999, 5ème édition, PUF

Bureau M.-C., Leymarie C., « Innover dans le social : l’exemple des missions locales », Connaissances de l’emploi, CEE, n°12, février 2005

Castel R., «Du travail social à la gestion sociale du non-travail », Esprit, mars-avril 1998,  A quoi sert le travail social ?

Castel R., Les métamorphoses de la question sociale, 1995, Arthème Fayard

Castra D., L’insertion professionnelle des publics précaires, 2003, PUF

Chardon O., Estrade M-C., Toutlemonde F., « Les métiers en 2015 : l’impact du départ des générations du baby-boom, Premières synthèses, DARES, n°50.1, décembre 2005

Charvet D., Jeunesse, le devoir d’avenir, Commissariat Général du Plan, 2001, La documentation Française

Chopart J.-N., Les mutations du travail social, 2000, Dunod

Cour des Comptes, L’évolution de l’assurance chômage : de l’indemnisation à l’aide au retour à l’emploi, Synthèse du rapport public thématique, mars 2006

Donzelot J., Roman J. « 1972-1998 : les nouvelles donnes du social », Esprit, mars-avril 1998

Dubar C., « La construction sociale de l’insertion professionnelle », Education et Sociétés n° 7, 2001/1

Dubet F., « Pour une définition des modes d’adaptation sociale des jeunes à travers la notion de projet », Revue française de Sociologie, 1973, XIV

Dubet F., Sociologie de l’expérience, 1994, Seuil

Dubet F., Le déclin de l’institution, 2002, Seuil

Gaudin J.-P., « Le sens du contrat dans les politiques publiques », Esprit, février 2001, Entre la loi et le contrat

(de) Gaulejac V., « Malaise dans la civilisation », Empan n° 50, Jeunesse et génération(s), jeunesse et transmission, juin 2003

Guérin-Plantin C., Genèses de l’insertion. L’action publique indéfinie, 1999, Dunod

Institut Canadien des Comptables Agréés, Dictionnaire de la comptabilité et de la gestion financière de Louis Ménard. Dictionnaire de la comptabilité et de la gestion financière, Toronto,

Jung C.G., Dialectique du Moi et de l’Inconscient, 1993, Gallimard

Kornig C., Michon F., Les formes particulières d’emploi en France : un état des lieux, 2010.82, Documents de travail du Centre d’Economie de la Sorbonne

Labbé P., Les bricoleurs de l’indicible. De l’insertion en général, des missions locales en particulier, 2003, Apogée

Labbé P., « Qu’est-ce que le social ? », CPNEF Branche professionnelle des acteurs du lien social et familial, Veille, Projet, Evaluation, 2009

Labbé P., « Esquisse de définition de l’accompagnement social ou, plutôt, socioprofessionnel », 10 novembre 2009, http://www.plabbe.wordpress.com

Labbé P., « Lectures », 8 septembre 2010, https://plabbe.wordpress.com/2010/09/08/lectures/

Labbé P., « Bouger pour s’insérer ? », contribution aux journées nationales de l’UNML, ANDML, novembre 2010

Martin Saint-Léon E., Le compagnonnage. Son histoire, ses coutumes, ses règlements et ses rites, 1983, Librairie du Compagnonnage éditeur

Mas S., « Bilan de 5 ans de programme Trace : 320 000 jeunes en difficulté accompagnés vers l’emploi », Premières synthèses, DARES, n°51.1, décembre 2004

Mégevand F., « L’accompagnement, nouveau paradigme de l’intervention publique », in (sous la dir.) Ballain R., Glasman D., Raymond R., Entre protection et compassion. Des politiques publiques travaillées par la question sociale. 1980-2005, 2005, Grenoble, PUG

Miller M. J., « Le quartier comme enjeu social et politique : Alma-Gare dans les années soixante-dix », Genèses n°48, 3/2002

Morin E., La tête bien faite. Repenser la réforme, réformer la pensée, 1999, Seuil

Noblet P., Quel travail pour les exclus ? Pour une politique de l’insertion durable, 2005, Dunod

Piaget J., Inhelder B., De la logique de l’enfant à la logique de l’adolescent. Essai sur la construction des structures opératoires formelles, 1965, PUF

Poujol G., Education populaire : le tournant des années 1970, 2000, L’Harmattan

Rodriguez-Tome H., Bariaud F., Les perspectives temporelles à l’adolescence, 1987, PUF

Rose J., Les jeunes face à l’emploi, 1998, Desclée de Brouwer

Schwartz B., L’insertion professionnelle et sociale des jeunes, {1981}, 2007, Apogée

Sennett R., Respect. De la dignité de l’homme dans un monde d’inégalité, 2003, Albin Michel

Touraine A., Critique de la modernité, 1992, Fayard

Verdès-Leroux J., Le Savant et la politique. Essai sur le terrorisme sociologique de Pierre Bourdieu, 1998, Grasset et Fasquelle

Vygotski L. S., Conscience, inconscient, émotions, 2003, La Dispute

Propos sur le bonheur et la solidarité.

Publié: novembre 19, 2010 dans Corpus

Ci-dessous, le texte d’une contribution le 18 novembre 2010, à l’occasion de « Une idée pour plus de solidarité », un appel à projets lancé pour la deuxième année consécutive par le Conseil Général de Loire-Atlantique. Cette dynamique originale de la collectivité vise l’émergence de projets nouveaux et collectifs améliorant le vivre ensemble, l’engagement bénévole, la solidarité. Presque synchroniquement, une exposition est organisée par cette même collectivité, « Une histoire des solidarités » : du triptyque républicain on retient bien plus souvent les deux premiers termes, d’ailleurs en les opposant parfois (la liberté étant captée par la droite et l’égalité par la gauche)… Ici c’est la fraternité qui est sous les sunlights. Et c’est bien.

Trois « projets témoins » furent présentés qui ont inspiré cette contribution.

« Les toutous câlins »

Les personnes âgées en milieu médicalisé ne peuvent plus s’occuper d’animaux de compagnie. Pour leur permettre de retrouver un contact avec ces animaux, un réseau de visiteurs, accompagnés de chiens se met en place à l’EHPAD des Trois Rivières de Fégréac, à Hôpital la Roche Foucaud  de Plessé ou à la Perrière à Héric. Ces visites permettent de nouer des contacts et d’échanger plus facilement, pour lutter contre la solitude des personnes âgées.

« Lien ElémenTerre »

La ville de Saint-Nazaire est un territoire à cultiver. Ou, en tout cas, un espace où les jardins citadins sont sous-exploités. Mal entretenus, pas assez mis en valeur, ou complètement cachés, ils ne s’intègrent pas assez dans la vie urbaine. Pour y remédier, l’association Lien ElémenTerre s’est fixé un objectif simple : mettre en relation des gens qui possèdent un jardin dont elles ne s’occupent pas avec d’autres personnes, souhaitant elles pratiquer le jardinage. En constituant ces binômes, l’association nazairienne redonne vie à des lieux abandonnés, au goût du jardinage et à la notion de produits du jardin.

« L’outil en main »

Menuisier, ébéniste, électricien, pâtissier, paysagiste… Tous ces gens de métier ont décidé de transmettre leur savoir-faire et leur expérience à des enfants de 9 à 14 ans, pour leur montrer les gestes et la richesse des métiers manuels. Dans un local de la commune de Riaillé qui permet d’accueillir toutes ces activités, les adolescents viendront chaque mercredi pour pratiquer un vaste éventail d’exercices et éventuellement choisir une filière et une profession à leur convenance.

Propos sur le bonheur et la solidarité.

Le risque de l’évidence.

La question de départ peut sembler incongrue : en quoi les associations contribuent-elles à plus de lien social, plus de solidarité, plus de citoyenneté ? Incongrue parce que les réponses flirtent avec le risque de l’évidence. Mais, comme toujours, l’évidence est un paravent et il faut aller derrière pour voir ce qui s’y passe. La curiosité est un bon défaut car elle déconstruit et même flagelle le sens commun. Elle permet d’entreprendre de penser autre chose que ce que l’on pensait auparavant.

Voici exposées trois actions, « Toutous câlins », « Lien ElemenTerre » et « L’outil en main », décrivant ce qui se fait et pour qui : des personnes âgées, des résidents et des jeunes. Des premières, les personnes âgées, on retient une problématique d’isolement : rupture avec les conditions ordinaires de la vie, perte des repères familiers… Pour les résidents, à partir du partage d’un jardin, c’est l’interconnaissance, le lien et le partage qui sont au centre : moins que la lutte contre l’isolement c’est de combat contre le repli individualiste – un binôme ce n’est pas 1 et 1 mais 2 ensembles – mais il y est aussi question d’ancrage à partir de cette matière hautement symbolique qu’est la terre-mère (cultivée, ensemencée, féconde, nourricière…). Pour les jeunes, c’est à la fois l’intergénérationnalité et l’ébauche – parce qu’ils sont encore très jeunes – d’un projet professionnel… et c’est bien que l’on parle de « profession » tant aujourd’hui celle-ci tend à disparaître au profit du simple emploi, voire du job. Avoir l’ambition de ce mot de profession pour des jeunes, c’est résister à ce grand mouvement tendanciel qui affecte ce que l’on hésite de plus en plus à appeler « la vie active »… le chômage étant l’état normal d’un jeune en train d’entrer dans cette dernière.

Cette incongruité apparente me rappelle une drôle de situation vécue il y a quelque temps. C’était dans une Chambre régionale d’économie sociale où je formais quelques participants à l’évaluation du social. Parmi ceux-ci, une femme directrice d’un service de soins palliatifs. Elle me demandait comment évaluer la valeur ajoutée du travail de son service. Lui répondant très sérieusement (peut-être même doctement), je me suis surpris à me dire intérieurement : « Mais dans quelle société vivons-nous pour que des personnes aidant d’autres personnes à mourir sans trop souffrir soient contraintes de démontrer que leur travail est utile ? » Ainsi, qu’il s’agisse des « Toutous câlins », de « Lien ElemenTerre » ou de « L’outil en main », avec lutter contre l’isolement, favoriser la rencontre ou socialiser les jeunes, c’est incontestable, on est face à des initiatives humaines productrices de valeurs ajoutées. Mais où cela intervient-il ? A quelle(s) finalité(s) cela répond-t-il ?

Le bonheur dans le pré et à sa porte.

La réponse est à la fois simple et complexe. La simplicité, c’est de constater que tout cela rend plus heureux, que cela apporte du bonheur : le bonheur est à portée de main, un coquelicot dans le pré. La complexité, c’est de se dire que chacun trouve le bonheur à sa porte et qu’être heureux répond à des histoires toujours singulières et renvoie donc à des registres, des échelles de valeurs, différents.

Toutefois il me semble que, si le bonheur est une notion plurivoque, il recouvre toujours une ou plusieurs des quatre dimensions qui cohabitent et interagissent en chacun d’entre nous, que l’on soit une personne âgée dans un EHPAD, un citadin partageant un jardin ou un adolescent découvrant gouges et ciseaux. Chacun d’entre nous est un individu multiple, contrasté et même contradictoire (1) : homo sapiens, demens et ludens, personne bio-culturo-socio-économique, fils ou fille de… et père ou mère de…, agent hétéronome et acteur autonome, yogi introverti et commissaire extraverti, etc. (2) Toutes ces personnages et leurs multiples rôles sociaux respectifs sont présents dans chaque personne et, selon les évènements, occupent le devant de la scène ou attendent leur tour en back-office. Quatre personnages (« idéaux-types ») ressortent du lot et, en tout cas, permettent de comprendre là où les innovations sociales apportent des valeurs ajoutées. Ce sont le Sujet, l’Acteur, le Citoyen et le Producteur. Chacun d’entre eux s’épanouit dans une sphère et chacun d’entre eux y poursuit une finalité.

Le Sujet évolue dans le monde de l’intime, dimension micro, qu’on appelle l’individuation. Il y est question de sa santé, de son équilibre psychologique, de ses relations avec ses proches, de son logement. Le Sujet aspire à l’accomplissement. (3)

L’Acteur navigue dans l’archipel des relations, dimension méso, qu’on appelle la sociabilité. L’acteur est un être social et communiquant ; il rencontre les autres, se lie d’amitiés mais aussi de sympathies brèves ; il participe, fait avec les autres et s’associe ; il investit son quartier, constitue le voisinage ; il reconnaît, est reconnu. L’Acteur aspire à l’altérité.

Le Citoyen regarde haut et loin jusqu’à la société ; il retrousse ses manches et plonge ses mains dans les enchevêtrements institutionnels et politiques, dimension macro, qu’on appelle le sociétal. N’opposant pas les éthiques de conviction et de responsabilité, le Citoyen est convaincu et se veut responsable ; il veut jouir de ses droits ; il respecte aussi ses devoirs… du moins en théorie ; il constate que la société ne fonctionne pas comme elle le devrait et il agit pour la changer. Le Citoyen aspire à l’émancipation.

Le Producteur gagne son pain en travaillant mais, comme l’exercice du travail ne se résume pas à un lieu de production, il s’affirme dans un espace de socialisation fait de codes, de signes de reconnaissance, d’appartenance et de distinction, dimensions micro – méso – macro, qu’on appelle l’économique. Le Producteur aspire à l’autosubsistance.

Reprenons les trois exemples.

– Les « Toutous câlins » s’inscrivent dans la dimension de l’individuation : on apporte de l’affection – « calinothérapie » et même, ici, « caninothérapie », entre autres avec ce que Françoise Dolto aurait appelé un « objet transitionnel » ou, en l’occurrence, un « animal transitionnel ». Ainsi « lutter contre la solitude des personnes âgées » c’est faire de telle sorte que celles-ci, malgré la perte des repères spatiaux (le logement) et historiques (les souvenirs), parviennent à un équilibre psychoaffectif, qu’elles puissent, autant que possible, s’accomplir dans un milieu médicalisé qui, par la force des choses, hygiénise et lisse les faits saillants d’une vie. C’est au Sujet que l’on s’adresse.

– Avec le « Lien ElemenTerre » à Saint-Nazaire, on est de plain-pied dans la dimension de la sociabilité où ce qui est important est la rencontre avec l’Autre différent que l’on reconnaît et qui vous reconnaît, définition de l’altérité. La différence repose sur ce système de relations par opposition : l’un dispose d’un jardin mais ne l’entretient pas ; l’autre ne dispose pas de jardin mais souhaite jardiner. La force de ce projet c’est de réunir ce qui est différent, relier ce qui est épars, avec ce que l’on imagine être sous-jacent, un pari sur l’émulation par la coopération et une relation qui progressivement débordera du seul cadre du jardin pour s’intéresser à l’humain que chaque partie du binôme voudra bien mettre sur la table. C’est l’Acteur qui est en jeu.

– Enfin, à Riaillé, « L’outil en main » se situe dans la sphère économique avec, comme indiqué, le pré-projet professionnel qui s’inscrit dans la tradition du compagnonnage (introduite désormais au patrimoine immatériel de l’humanité !) : ce sont des gens dits « de métier » qui transmettent leur savoir-faire et leur expérience… Ces notions fortes – métier, profession, savoir-faire, expérience, peut-être même chef d’œuvre et Tour de France – s’opposent point par point au triste marché du travail où l’on parle d’emploi, d’opérateur, de produit, de flexibilité et où l’expérience est désormais synonyme d’obsolescence. Les trois dimensions du rapport au travail sont là : « instrumentale » pour gagner sa vie, « sociale » pour appartenir à une communauté humaine (reconnue par un métier) et « symbolique » pour s’épanouir dans le travail (« à leur convenance »). C’est le Producteur qui est ici présent.

Valeurs ajoutées…

Le temps de cette contribution ne permet pas de plus développer l’intérêt de cette typologie de la cohabitation de ces quatre personnages, dimensions et finalités, mais indiquons cependant que, face à l’enjeu de construire une évaluation complète, holistique, des innovations sociales, ce modèle ouvre des perspectives… et, en tout cas, évite que l’utilité sociale s’exprime de façon trop imprécise et floue ou, plutôt que s’engager dans une évaluation systémique, qu’elle cède aux injonctions d’un contrôle économétrique (4). Ainsi quasi tautologiquement, si l’utilité sociale des associations de « solidarité » réside dans le fait même de produire de la cohésion et donc de prévenir nombre d’ « externalités négatives » plus que probables lorsque le vivre ensemble est en mauvais état, le chemin à faire est de préciser quelles sont les valeurs ajoutées de cette utilité sociale :

– Des valeurs ajoutées individuelles directes : se sentir mieux alors que, isolé et malade, on a reçu la visite d’une personne avec un toutou…

– Des valeurs ajoutées collectives directes : un territoire dynamisé par l’action d’associations qui organisent des manifestations festives, qui agissent pour la paix sociale, qui sont de véritables « panseurs sociaux » (5) …

– Des valeurs ajoutées indirectes : ce sont celles qui permettent de poser une hypothèse plus que probable d’effets positifs dès lors qu’un dispositif a été mis en place. Par exemple, il n’est pas déraisonnable de songer qu’un médiateur évite des conflits qui pourraient dégénérer…(6)

Réciprocité, usage et engagement.

Cet enjeu de l’évaluation n’est pas une intériorisation de normes dominantes selon lesquelles tout, absolument tout, devrait être évalué… car l’abus d’évaluation nuit gravement à la santé morale, en particulier en déshumanisant la gratuité de l’engagement, voire même en tentant de la monétiser (7). Des exemples proposés, toutous, jardins et transmission de gestes professionnels, on retiendra aussi qu’ils sont marqués par trois qualités qu’il serait intellectuellement absurde et moralement pervers de vouloir calibrer dans des cases à critères et indicateurs : la réciprocité, l’usage et l’engagement.

La réciprocité…

Le bonheur est réciprocité : ce n’est pas seulement la personne âgée malade, le citadin ou le jeune qui sont heureux dans les actions présentées ; ce sont les visiteurs avec leurs animaux, les possesseurs de lopins, les artisans. L’anthropologie appellerait ici à la rescousse Mauss et son « don – contre-don » :

« Les hommes généreux et valeureux

Ont la meilleure vie ;

Ils n’ont point de crainte.

Mais un poltron a peur de tout;

L’avare a toujours peur des cadeaux. » (8)

L’usage…

Toutes ces actions – et bien d’autres actuelles et anciennes issues du grand mouvement solidariste – s’inscrivent dans une logique de rapports non marchands… qui pourtant ont de la valeur. Cela interroge sur ce qu’est ou devrait être, précisément, la vraie valeur des choses. Avec les associations de solidarité elle est, selon les termes mêmes des économistes, dans une valeur d’usage (est-ce que ça sert ?) bien plus que dans une valeur d’échange (combien ça vaut ?). Imaginons ce que serait un monde où l’intime et la passion seraient passés au tamis de l’intérêt marchand : une norme ISO du management de la qualité de la conjugalité ? Pire que l’imagination d’Orwell avec 1984 !

L’engagement…

Le bonheur n’est pas un donné mais il se conquiert et, là, il faut souligner que le regard sur ces actions ne doit pas exclusivement se porter sur les résultats ou les bénéficiaires (malades, jeunes, etc.) mais également sur les réalisations et leurs acteurs. Car toutes celles et tous ceux qui innovent socialement se retrouvent derrière cette image de « … l’homme heureux et qui n’attend pas pour l’être, ici et non ailleurs, que l’événement lui donne raison, acteur enfin et non spectateur de soi-même. » (9). Ils sont donc, d’une part, heureux et, d’autre part, exemplaires du comment être heureux soi-même nécessairement avec les autres. Or, par les temps qui courent, si chacun peut faire le constat d’une double crise de l’exemplarité des élites et d’un repli individualiste, peut-on faire l’économie de cette invitation à l’engagement qui ne s’appuie ni sur la compassion, ni sur le sacrifice mais sur  la production de bonheur ? Comme le disait Michel Denis le 7 mai 1996 pour son dernier cours (10) : « Nous avons sur cette terre le devoir de contribuer, tous, activement, au bonheur des hommes. Cela va bien au-delà de la recherche du bonheur individuel, cher au philosophe radicalisant Alain. C’est la recherche du bonheur commun, de ce bonheur présenté par l’article premier de la Déclaration montagnarde de 1793 comme le but de la société. » (11) Tous, nous avons ce devoir… mais bien peu le remplissent. Alors chérissons ce qui le font !

A (pour)suivre…

Et c’est à partir de cette interrogation que l’on peut conclure car, tant en économie que dans le social, il n’y a pas de « main invisible » qui permettrait magiquement que tout s’ordonne par homéostasie pour le meilleur des mondes possibles… sinon celui d’Huxley (12). Ce qui renvoie à une autre interaction, celle des acteurs et des institutions. De toute – là également – évidence, les institutions représentant l’intérêt général doivent encourager, soutenir, développer et essaimer ces innovations sociales. Mais elles aussi ont leurs démons, fort bien exprimés par le titre de l’ouvrage de Michel Chauvière, Trop de gestion tue le social. (13)

Les démons s’épanouissent lorsque…

– La technostructure se substitue au politique : « Plus la politique devient technique, plus la compétence démocratique régresse » (14) ;

– L’économisme galopant est le seul gouvernail, comme si le social était accessoire, comme une coquetterie accordée faute de mieux ;

– L’évaluation est vidée de son sens, qui est celui de l’objectivation de la valeur, au profit du rationalisme étriqué… « à l’euro près » ;

– L’intérêt – pourtant – général est découpé en autant de morceaux qu’il y a d’institutions, chacune d’entre elles raisonnant de façon sectorielle : une pensée disjonctive alors qu’il faudrait une pensée complexe, du latin complexus signifiant « relier ce qui est dispersé ».

Les démons deviennent des anges (ce qu’ils étaient à l’origine, souvenons-nous) lorsque…

– Technostructure, politique et citoyens débattent et gouvernent ensemble (15) et que le pari est celui de l’empowerment ;

– Plutôt que le programme, rigide et descendant, le projet, ascendant et plastique, est l’outil du changement ;

– L’innovation sociale est inscrite comme un objectif de veille, de recension et de valorisation pour reconnaître ses acteurs et favoriser l’essaimage (16) ;

– Les institutions représentant l’intérêt – encore une fois – général s’associent pour soutenir les initiatives solidaires et citoyennes par la fongibilité des aides et subventions.

« Vaste programme ! », aurait dit le Général. Nous dirions plutôt « Beau projet ! »

(1) Edgar Morin parle de « dialogique ».

(2) « Chacun contient en lui des galaxies de rêves et de fantasmes, des élans inassouvis de désirs et d’amours, des abîmes de malheur, des immensités d’indifférence glacée, des embrasements d’astre en feu, des déferlements de haine, des égarements débiles, des éclairs de lucidité, des orages déments…. » Edgar Morin,  Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, 2000, Seuil.

(3) L’accomplissement n’est pas nécessairement l’atteinte d’une cime. Il peut être la congruence : ne pas boiter, marcher sur ses deux pieds, être en cohérence pensées/pratiques, aspirations/réalisations…

(4) Sur ces perspectives d’évaluation systémique, Philippe Labbé, Evaluer l’utilité sociale de l’économie sociale (et solidaire »), 2008, CRES des Pays de la Loire (216 p.).

(5) Du même nom que la collection aux éditions Apogée.

(6) Bertrand Schwartz appelle cela « l’indispensabilité ». En entreprise et avec le vocabulaire qualiticien, on parlerait d’ « assurance de la qualité ».

(7) Monétiser : « Réduire à sa seule valeur monétaire » (Centre national de ressources textuelles et lexicales).

(8) Poème scandinave rapporté par M. Mauss, Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, 1923-1924, L’Année Sociologique, seconde série.

(9) Liminaire de Propos sur le Bonheur, (Alain, 1928, Gallimard).

(10) Document photocopié de onze pages. Michel Denis était professeur d’histoire du monde contemporain à l’Université de Haute Bretagne.

(11) « Le but de la société est le bonheur commun. Le gouvernement est institué pour garantir à l’homme la jouissance de ses droits naturels et imprescriptibles. » Déclaration du 24 août 1793, dite « Montagnarde ».

(12) Aldous Huxley, Le meilleur des mondes, {1932}, 1953, Plon.

(13) Michel Chauvière, Trop de gestion tue le social : Essai sur une discrète chalandisation, 2007, La Découverte.

(14) Edgar Morin, La tête bien faite, 1999, Seuil.

(15) Il y aurait beaucoup à dire sur l’usage intempestif mais obligé parce que moderne de la notion de « gouvernance » qui, dans bien des cas, travestit sémantiquement des modes  décisionnels tout à fait traditionnels. A l’inverse, on pense à « l’agir communicationnel » d’Habermas… (Jürgen Harbermas, Théorie de l’Agir communicationnel, 1987, Fayard).

(16) A l’échelle des USA, une opération de ce type, recensant les initiatives solidaires, fût organisée au début des années 80, A million points of light.

Kempf…

C’est donc toujours dans Le Monde du même jour, 23-24 août, dans la chronique estivale « Séries d’été », ça s’appelle « Et si on essayait ? Tous salariés, tous patrons ! » et ça parle des SCOP, sociétés coopératives de production. Disons que je suis un peu bien placé, le cabinet dans lequel je travaille étant précisément une SCOP. L’article signé d’Hervé Kempf, illustré par les coopératives Chèques Déjeuner et Cepam (dans les Deux-Sèvres), met en avant le principe démocratique des SCOP et est à vrai dire ici moins saisi sur le fond que comme une opportunité d’avancer sur deux ou trois idées… Cependant, avant celles-ci, arrêt sur image pour Hervé Kempf, journaliste au Monde et auteur – entre autres – de Comment les riches détruisent la planète (2007, Seuil) et du récent Pour sauver la planète, sortez du capitalisme (2009, Seuil). Extrait de ce dernier ouvrage : « L’avenir n’est pas dans une relance fondée sur la technologie, mais dans un nouvel agencement des relations sociales. Les défis de l’heure exigent de sortir de la logique du profit maximal et individuel pour créer des économies coopératives visant au respect des êtres et de l’environnement naturel. Le capitalisme s’apprête à clore sa courte existence. Après deux siècles d’un essor extraordinaire, appuyé sur une mutation technique d’importance comparable à celle qui a vu les sociétés de chasseurs découvrir l’agriculture lors de la révolution néolithique, il y a dix millénaires, l’humanité va se débarrasser de cette forme transitoire, efficace mais violente, exubérante mais névrotique. Nous pouvons sortir du capitalisme en maîtrisant les cahots inévitables qui se produiront. Ou plonger dans le désordre qu’une oligarchie crispée sur ses privilèges susciterait par son aveuglement et son égoïsme. Ce qui fera pencher la balance, c’est la force et la vitesse avec lesquelles nous saurons retrouver et imposer l’exigence de la solidarité. » (p. 12). Cette exigence de solidarité commence, c’est une hypothèse, par notre capacité à en démonter l’effectivité là où nous sommes, là où nous travaillons.

Purgatoire…

La première idée est banale : comme les SCOP, les missions locales, très majoritairement associatives, appartiennent au champ de l’économie sociale. Ce n’est certes pas un scoop pour les missions locales (comme homophoniquement pour les SCOP) mais, pour autant, il n’est peut-être pas totalement superfétatoire de le rappeler tant elles se sont progressivement laissées enfermer dans une représentation et un rôle de simples « outils » de politiques publiques décidées en-dehors d’elles ou, plus exactement, au-dessus d’elles. Autrement formulé, plutôt qu’autonomes, les missions locales sont déterminées hétéronomiquement et leur discours peut bien souvent apparaître comme l’expression-regret d’une indépendance plus revendiquée qu’effective. Porteuses en théorie, parce que membres de l’économie sociale, de valeurs de solidarité – à la base du Rapport Schwartz – elles devraient promouvoir cette nouvelle économie où l’humain est essentiel et le matériel à son service ; or elles promeuvent l’économie de marché, l’insertion professionnelle – reine s’exprimant dans l’entreprise et non dans le monde associatif ou dans l’économie publique, l’une et l’autre étant considérées et même vécues comme des pis-aller, les « contrats aidés du secteur non marchand ». Il y a quelque chose du purgatoire dans le « CAE passerelle » : après un passage en collectivité, on accède au paradis, le must, l’entreprise marchande pure et dure.

Hégel…

La deuxième idée est qu’associations, donc parties prenantes de l’économie sociale, les missions locales ont ou devraient avoir chacune spécifiquement et ensemble un projet sur la base duquel pourrait se négocier un véritable contrat avec les institutions. On serait à ce moment dans un processus démocratique et contractuel, dialectique, bien éloigné d’une logique de « commande publique » de « prestations » à un « opérateur », logique très largement abondée par un vocabulaire… malheureusement approprié sinon incorporé, reproduit, amplifié. Problématique hégélienne bien connue : l’esclave contribue à son statut, la soumission dans la reproduction est plus aisée que l’indépendance dans la distinction.

Organisation…

A ce stade, il n’est pas inutile en tirant sur le fil des SCOP de resituer ce qu’est l’économie sociale… Issues du mouvement socialiste et solidariste du XIXè siècle (1), les SCOP s’inscrivent dans le champ de l’économie sociale (ES), parfois en sus explicitement « solidaire » (ESS), vaste ensemble aux contours un peu (trop) plastiques puisque l’on y trouve par exemple des assurances ou banques dites « mutualistes »… dont, ces derniers temps, plusieurs ne se sont pas faites particulièrement remarquer comme blanc-bleu par leur éthique des affaires…

Les différentes branches de l’économie sociale sont représentées au niveau national par des instances, chacune dans son domaine : Conseil Supérieur de la Coopération et Groupement National de la Coopération (GNC), Conseil Supérieur de la Mutualité et Groupement des Entreprises Mutuelles d’Assurance (GEMA), Conférence Permanente des Coordinations Associatives (CPCA), et enfin le Conseil des Entreprises et Groupements de l’Economie sociale (CEGES) qui les regroupe. L’État a en outre installé des conseils consultatifs comme le Conseil Nationale de la Vie Associative (CNVA) et le Comité Consultatif de l’Economie Sociale (CCES). Observons en passant que la très simple recension de la composition de ces instances révèle un jeu de chaises musicales ou évoque la chansonnette « je te tiens par la barbichette » – je siège ici, tu sièges là – et que l’économie sociale, comme d’ailleurs l’éducation populaire, est non seulement un projet philosophique et politique mais un enjeu de classement, de distinction, de captation de capital symbolique, donc à un moment donné économique. Mais ceci est une autre histoire…

Font en théorie partie de l’ES (2)…

– Les associations. Cependant, pour clarifier les ambiguïtés entretenues par certaines associations qui entraient trop en concurrence avec le privé, une circulaire de 1999 est venue rappeler les critères qui permettent aux associations de ne pas être assujetties à l’impôt. Afin de les différencier des entreprises qui exerceraient la même activité dans le même secteur, il y a quatre questions à se poser. C’est la règle dite des « quatre P » : le produit répond-il à un besoin non satisfait ? S’adresse-t-il à un public spécifique et justifiant l’octroi d’avantages particuliers ? Y a-t-il un effort pour maintenir les prix particulièrement bas ou s’adapter au public ? A-t-elle recours à la publicité, considérée comme uniquement commerciale ?

– Les sociétés coopératives d’intérêt collectif (Scic). Le récent statut de Scic (circulaire 116-03 du 25 juillet 2003) a été créé pour répondre aux besoins de projets associant plusieurs partenaires publics et privés ainsi que les usagers (3).

– Les coopératives avec quatre grandes familles : 
  d’usagers (consommateurs, HLM, copropriétaires) ; 
  d’entrepreneurs et d’entreprises (agricoles, artisanales, maritimes, de commerçants, de transporteurs) ; 
  de salariés (précisément, les Scop) ; enfin  les banques coopératives.

– Les coopératives d’activité et d’emploi (CAE) qui s’adressent à des porteurs de projet (souvent au chômage ou RMI) voulant tester la viabilité de leur idée dans la durée et limiter les risques.

– Enfin les mutuelles qui présentent quatre caractéristiques principales : une gestion démocratique (sociétés de personnes et non de capitaux, représentants élus par les adhérents selon le principe une personne/une voix) ; un but non lucratif ;
  des objectifs de prévoyance, de solidarité et d’entraide ; un principe de solidarité (égalité de traitement des adhérents et absence de sélection).

Hybridation…

Les structures de l’ES vivent dans l’économie de marché, peuvent être subventionnées par l’économie publique… et, « économiques » et « sociales », ne sont pas exemptées de préoccupations financières. L’ES peut se concevoir, selon la proposition du Conseil économique et social de Bretagne « de manière très simplifiée, comme un système dynamique animé par quatre acteurs principaux ayant entre eux autant de spécificités que d’interactions et de zones d’hybridation : l’économie capitalistique (primauté des capitaux), l’économie publique (primauté de l’intérêt général), l’économie sociale (primauté des personnes) et l’économie domestique (primauté des solidarités individuelles ou familiales). » (4). Selon la structure, bien évidemment, chacune de ces économies est plus ou moins dominante : l’économie capitalistique pour une banque mutualiste, l’économie publique pour une mission locale. Quoique, si les fonds pour cette dernière sont publics, sauf exceptions marginales (fondations : Dexia, de France…), une part de plus en plus importante de ce financement public se joue dans une logique, elle totalement privée, d’appels d’offres où missions locales et entreprises sont de facto en concurrence. Le contrat d’autonomie en est une illustration : une économie publique dans une logique de marché.

Mot à dire…

La troisième idée est celle du débat démocratique au sein des structures, dès lors que l’inscription dans l’ES et la filiation avec l’éducation populaire ne sont pas abandonnées. Les missions locales se sont, comme on le dit, « professionnalisées » et « institutionnalisées »… et bien loin semble le temps des « missions locales d’animation » (in Rapport Schwartz), nœuds de réseaux, synergies partenariales sans ressources propres ou presque mais peuplées de mises à disposition. Prenons-en acte, cette évolution répondant à un besoin structurel et non, comme on le croyait à la suite du « Changer la vie » de Mitterrand, conjoncturel en attendant le retour imminent à l’âge d’or de l’Etat social et des Trente Glorieuses auxquelles on aurait bien ajouté quelques décennies. Les missions locales se sont donc, toujours ou presque sous statut associatif, structurées avec des directions, des cadres, des non-cadres, des bureaux et des conseils d’administration, des « décideurs »… expression signifiant déductivement que d’autres seraient des « non-décideurs ». Contrairement aux SCOP, « Tous salariés, tous patrons » n’est pas en conséquence un slogan applicable en mission locale. On peut le regretter. Bien sûr, il existe des palliatifs : management participatif, projet associatif de structure, dialogue social, sociabilité ordinaire et quotidienne, parfois même complicité, qui font que, sauf exceptions, les rapports de travail dans une mission locale ne sont pas à un niveau comparable à ceux que l’on peut trouver dans des entreprises du secteur marchand… Toutefois ne serait-il pas possible d’avancer vers un modèle de mission locale où chacun pourrait dire, comme ce salarié – associé de Chèque Déjeuner : « On a notre mot à dire dans la conduite des affaires {…} On est responsables, on fait ce qu’il faut pour que ça marche. C’est hiérarchisé mais cela reste, comment dire, pas bon enfant mais à échelle humaine. » Les valeurs sont différentes ; « Nous sommes une société anonyme, mais elle n’est pas capitaliste. On partage notre outil de travail, il s’agit de créer de la richesse pour la partager et développer des emplois. » ?

Le possible en projet…

« Un homme, une voix », principe des SCOP, permet à chacun de peser à un niveau équivalent dans la stratégie d’une entreprise qui ne vit pas aux dépens des autres entreprises dans un struggle for life aussi éreintant pour ses membres qu’il est épuisant pour les ressources – épuisables – de l’environnement. Ce principe est aussi celui de la démocratie, du débat collectif et de l’agir communicationnel (Habermas) auxquels le statut associatif est historiquement attaché et même plus : l’association est l’expression de l’organisation démocratique et Alexis de Tocqueville écrivait justement en 1840 dans De la démocratie en Amérique : « Dans les pays démocratiques, la science de l’association est la science mère ; le progrès de toutes les autres dépend de celle-là. » Partout on entend, mi-incantation, mi-injonction, la notion d’« acteur » : il faut être acteur de sa production et de sa vie, l’acteur, autodéterminé, s’opposant à l’agent surdéterminé. Mais peut-on être acteur de son entreprise, économique, sociale et sociétale, dans un système structuré sur une partition entre « décideurs » et « non-décideurs » ? Dernière phrase de l’ouvrage de Kempf-auteur, dans l’ouvrage cité : « Face aux sombres perspectives, l’heure des hommes et des femmes de cœur, capables de faire luire les lumières de l’avenir, a sonné. » (5). On peut s’interroger et, pour les missions locales, avancer sur cette piste, muer le possible en projet . Après tout, leur « devoir d’innovation » inscrit dans la Charte de 1990, ne permet-il pas et, même, n’invite-t-il pas à régénérer ce qu’elles sont devenues pour en faire des modèles vivants d’une sortie d’un autre modèle qui n’a que trop largement fait son temps ?

A suivre…

(1) Né en 1851, Léon Bourgeois fût d’abord avocat à Paris, puis préfet, député radical de la Marne en 1888, ministre de l’Intérieur en 1890, ministre de l’Instruction publique de mars 1890 à février 1892, ministre de la Justice en 1893, et devînt Président du Conseil de novembre 1895 à avril 1896. Franc-maçon et radical, Léon Bourgeois s’oppose aux socialistes qui, à l’époque, ne sont pas réformistes mais au contraire marxistes et révolutionnaires (la SFIO, Section française de l’Internationale ouvrière, est adhérente de la IIè Internationale socialiste fondée en 1889). Premier Président de la Société des Nations (SDN,ancêtre de l’ONU) fondée à Genève, en 1920 pour assurer le maintien de la paix mondiale et la coopération internationale, il obtînt le Prix Nobel de la Paix avant de mourir en 1925. Fortement influencé par la sociologie – Durkheim est son contemporain – Léon Bourgeois développera dans un ouvrage, Solidarité, que plus l’homme se sentira solidaire de la société, c’est-à-dire « socialisé », plus il sera intégré. Il importe pour lui, contrairement aux socialistes, de réaliser « non pas la socialisation des biens, mais la socialisation de la personne », amenant la fin de la lutte des classes en montrant « l’échange des services sous l’opposition apparente des intérêts » et des classes, de même que dans une entreprise industrielle ou commerciale, par suite des obligations réciproques liant les membres de cette société, chacun prend « équitablement sa part des charges et des bénéfices, des profits et des pertes ». Léon Bourgeois avance l’idée d’une « double dette sociale » que l’homme doit acquitter. D’une part, l’homme doit rembourser, par son travail au sein de la société humaine la dette sociale contractée pendant ses années de formation. D’autre part, l’homme doit, de plus, apporter sa contribution au progrès humain si cher à Condorcet, un des hommes de la Révolution revendiqué par les radicaux. Bourgeois juge que l’homme a même une dette envers les générations futures et qu’il doit faire plus que rembourser sa dette sociale. (Jacques Mièvre, « Le solidarisme de Léon Bourgeois », Cahiers de la Méditerranée, vol. 63, 2001).

(2) Les fondations sont incluses ou non dans l’ES. Elles sont en tout cas à la marge puisque, si leur objet doit être d’intérêt général et à but non lucratif, le principe démocratique n’est pas à la base de leurs statuts.

(3) Les SCIC s’inscrivent dans le prolongement des trois initiatives : le programme Nouveaux emplois-Nouveaux services (« emplois jeunes »), le rapport d’Alain Lipietz sur une nouvelle forme d’entreprise à but social, les Rencontres Régionales de l’Économie Sociale et Solidaire et la synthèse nationale du 5 juin 2000.

(4) Conseil économique et social de Bretagne, L’économie sociale en Bretagne. Pour une région compétitive, sociale et solidaire, décembre 2006, (rapporteurs), Daniel Hardy, Évelyne Huaumé.

(5) Hervé Kempf, Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, 2009, Seuil, p. 134.

Deux articles le même jour dans Le Monde (23-24 août) et une réflexion personnelle récurrente sur les conditions de professionnalisation dans le champ de l’insertion se combinent pour imaginer une nouvelle forme d’organisation à la fois à l’initiative des missions locales et pour celles-ci. Je m’y essaye, espérant que des contributeurs apporteront leur pierre à l’édifice… ou des objections invalidant ce qui n’a pas la robustesse d’un projet et qui n’est juste qu’une intuition.

– Les deux articles ? L’un rappelle les conditions de la mise en place des 35 heures, « La bataille des 35 heures », l’autre, « Et si on essayait ? Tous salariés, tous patrons ! », présente et promeut la formule de société coopérative de production (SCOP).

– La réflexion récurrente ? L’engagement, nécessité éthique dans le travail d’insertion.

– L’intuition ? On verra plus loin. Suspense…

Aujourd’hui, les 35 heures. A chaque jour suffit sa peine.

Lutte des classes…

Les 35 heures, une bataille effectivement… à considérer sur le long terme (les 40 heures avec le Front Populaire en 1936, les 39 heures avec Mitterrand en 1982…) comme un épisode d’une guerre historique opposant dans une configuration quasi-marxiste de lutte des classes le patronat et la Gauche. Sans exagérer : face au projet de loi du gouvernement de cohabitation de Lionel Jospin, Jean Gandois, patron des patrons, président du CNPF (Conseil national du patronat français), cède sa place à un « tueur » – ce sont ses termes –, Ernest-Antoine Seillère (EAS) qui, le 4 octobre 1999 à Paris, apostrophe Martine Aubry devant 25 000 patrons réunis et surchauffés : « Votre loi est ringarde, elle est partisane, elle est archaïque, elle est antiéconomique et elle sera véritablement antisociale. » EAS, faut-il le rappeler, est l’archétypal (à défaut d’être digne) représentant de la lignée du patronat des maîtres des forges. De son vrai nom Ernest-Antoine Seillère de la Borde, bien-né (comme d’autres) à Neuilly-sur-Seine, baron membre de la noblesse pontificale, diplômé de Sciences Po Paris, de l’ENA et d’Harvard, EAS appartient à la famille Wendel bien connue des ex-sidérurgistes lorrains. Secondé un temps par l’économiste et philosophe Denis Kessler, ex-maoïste passé du col mao au Rotary (1), il sera président d’un CNPF très offensif rebaptisé MEDEF jusqu’en 2005, Laurence Parisot-les-yeux-bleus lui succédant. Qu’on ne s’inquiète pas pour lui : présidant ensuite un holding, tout simplement « Wendel », l’homme  n’a pas de difficultés financières particulières, ayant touché en mai 2008 un pactole de 79 millions d’euros. Ce printemps 2008 verra également la belle unité familiale du clan Wendel se fissurer avec des plaintes pour abus de biens sociaux contre x (EAS) déposées par une héritière, pas dans le besoin non plus, Sophie Boegner.

Tongs…

Toujours est-il qu’en juin 1998 puis en décembre 1999, Martine Aubry, ministre du Travail, fera voter deux lois, la première incitant les entreprises à négocier et à anticiper le passage aux 35 heures (« Aubry 1 »), la seconde (« Aubry 2 »), fixant pour toutes les entreprises de vingt salariés et plus la durée annuelle maximale du travail à 1 600 heures, l’obligation légale des 35 heures s’accompagnant en conséquence d’une bonne dose de flexibilité et introduisant dans le vocabulaire professionnel un nouvel acronyme « RTT », qui ne signifie pas « remets tes tongs » mais « réduction du temps de travail ». Le bilan des 35 heures ne fera jamais consensus, c’est peu de le dire : si, incontestablement, la diminution du temps de travail fût et demeure apprécié des salariés, force est de constater que la charge de travail s’est densifiée avec, dans bien des cas, une sorte de néo-taylorisme réintroduit par la fenêtre alors que son ancêtre avait été sorti par la porte depuis l’école des relations humaines (2) ; de ce fait, cette densification se serait (conditionnel) exprimée en termes de stress, de TMS (troubles musculo-squelettiques), d’appauvrissement de la sociabilité au travail (moins de temps devant la machine à café), etc. Reste qu’il n’est pas certain que ce soit la RTT qui tende nerfs et muscles mais plutôt les modalités d’organisation du travail qui, malgré tout un discours peu économe sur la « gouvernance », le « projet » et l’ « autonomie », rapproche plus les entreprises de l’OST (organisation scientifique du travail – 3) que du phalanstère de Jean-Baptiste André Godin (4). D’un point de vue macroéconomique, divergence également : les évaluations tournent autour de 300 000 à 350 000 emplois créés, le patronat contestant toute création. Incontestablement, les 35 heures constituent un excellent marqueur entre Droite et Gauche : pour la première, « travailler plus pour gagner plus » renvoie à la responsabilité individuelle, la valeur de liberté justifiée par le gain (liberté d’entreprendre) étant prédominante ; pour la seconde, c’est le partage du travail avec, donc, la valeur de solidarité (« « égalité » et « fraternité » dans le triptyque républicain). Comme, cela n’aura échappé à personne, le gouvernement et le président sont de droite, Nicolas Sarkozy a annoncé en janvier 2008 « la mort des 35 heures » et s’emploie à son détricotage.

A suivre…

(1) Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col mao au Rotary, {1986}, 2003, Agone. Cet ouvrage est un pamphlet que Guy Hocquenghem consacra en 1986, deux ans avant sa mort, à la génération dont il avait lui-même fait partie, celle des contestataires maoïstes ou trotskistes de 1968 qui, ensuite, renoncèrent rapidement à la révolution prolétarienne pour faire bourgeoisement carrière à l’ombre du pouvoir. Les exemples sont légion. Et l’on pourrait poursuivre ces trajectoires de glissement vers une dynamique de rotation autrement nommée « ouverture à gauche ».

(2) L’Ecole des relations humaines, dont les figures les plus connues sont Elton Mayo (la longue étude de la Western Electric Company), Abraham Maslow (la pyramide des besoins et motivations, tarte à la crème du management) et Kurt Lewin (père de la recherche-action avec une première enquête sur… le refus des ménagères américaines d’acheter des abats), succède chronologiquement au taylorisme sur la base d’un constat simple : lorsque les ouvriers et employés sont motivés, leur productivité augmente. Incroyable ! L’introduction du facteur humain conduira à s’extraire de la conception étriquée d’un homo faber chronométré (cf. note 2 infra).

(3) L’OST, prolongée avec le fordisme (du nom d’Henry, les bagnoles, l’équivalent outre-Atlantique de l’hexagonal « P’tit Louis » à Renault Billancourt), est bien connue par son promoteur Frederik Taylor qui, inspiré par Adam Smith (économiste coqueluche des libéraux), l’a développée dans le monde industriel. Elle correspond à une rationalisation du travail par une parcellisation des tâches. Les temps modernes, avec Charlie Chaplin, dit « Charlot », en proposent une  lecture aussi distrayante, saisissante qu’inquiétante.

(4) Ancien ouvrier, Jean-Baptiste André Godin (le même que pour les poêles du même nom) était un industriel humaniste du XIXè siècle. Inspiré par Charles Fourier, « socialiste critico-utopique » pour Marx, il créa un phalanstère célèbre, le « familistère de Guise », dans l’Aisne. Le phalanstère était un ensemble architectural logeant les familles ouvrières selon une organisation coopérative : les bénéfices étaient utilisés pour les œuvres sociales et redistribués aux associés selon des critères de mérite et de participation à la vie démocratique, des assemblées générales décidaient de la vie de cette communauté, etc.

Questions pour des champions…

Une contribution de David justifiant le « front-office », plus facile à lire et d’importance pour le débat… que j’attrape au vol pour poursuivre le débat sur le Livre Vert saisi comme opportunité de mettre en application le principe que tout ce qui ne se régénère pas dégénère. Régénérons donc le Livre Vert, sinon en termes de propositions, du moins d’interrogations.

David. « Ce balayage très large d’une actualité aussi diverse pourrait suggérer de nombreux commentaires, peu amènes certainement avec les quelques sinistres « hauts personnages » que tu cites ! Mais je préfère me consacrer à des choses importantes et revenir sur ton analyse des propos cités de Cécile Van de Velde. Pour l’avoir beaucoup lue et entendue ces dernières semaines, il me semble a priori réducteur de ne sortir de ses analyses que la critique de la catégorisation. »

PL.

Divertire

Réglons d’emblée le « balayage très large », sans doute trop que très large… qui plus est balayage n’étant guère – mea culpa – éloigné de bavardage. La faute aux vacances (actuellement) et au décalage entre les « informations » glanées au fil des journaux et courriels et la volonté (exaucée me concernant) d’un « back to basic », revenir aux fondamentaux, entre autres et en l’occurrence, ayant achevé la biographie d’Edgar Morin (1), Les Essais de Montaigne (2). Relisant Montaigne, ces informations, qui informent peu ou qui informent sur le peu, exhalent un registre de vanité et de divertissement (divertire : « s’écarter de ce qui est essentiel »)…

Réduction…

« A priori réducteur »… C’est évidemment tout-à-fait juste, cet exercice étant sans doute une « réduction » (au sens du partiel et non de l’essence obtenue par évaporation) au regard des analyses de cette sociologue dont j’ai lu récemment un article fort intéressant « L’autonomie des jeunes adultes, une affaire d’Etat ? » traitant des politiques publiques européennes dans Problèmes économiques (3). On y trouve par exemple une hypothèse originale selon laquelle les variations importantes dans l’accès à l’indépendance (âge médian du départ de chez les parents : 28 ans en Italie, 20 ans dans les pays scandinaves) seraient non seulement déterminées par des politiques publiques différenciées mais répondraient à des héritages culturels et religieux : « … la précocité du départ et de la mise en couple oppose nettement les pays de matrice protestante à ceux de matrice catholique… » Max Weber avec son analyse sur l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme n’est pas loin (4). L’auteure conclut que « On peut ainsi penser qu’une potentielle harmonisation des politiques étudiantes au niveau européen, voire des conditions d’accès à l’emploi au cours et à l’issue de la formation, ne conduirait pas systématiquement à une convergence dans la survenue de la décohabitation en Europe occidentale, du moins à court terme. » Cette harmonisation aléatoire à l’échelle européenne renvoie à une difficulté d’harmonisation de même ordre cette fois à l’échelle nationale car on peut poser une hypothèse de même type à partir de bases culturelles bien différentes, par exemple entre la jeunesse ouvrière et la jeunesse étudiante (« La jeunesse n’est qu’un mot… »). D’où l’opinion présentée ici de la comptabilité complexe, difficile mais nécessaire, entre une politique jeunesses globale et des politiques sectorielles… sauf à rester dans le généralisme de sentiments aussi bons qu’inopérants d’une politique jeunesses globale ou à installer une segmentation-atomisation sans fin de politiques de plus en plus sectorielles dont on peut se douter que certaines deviendraient accessoires (culture, citoyenneté) alors que d’autres seraient hégémoniques (emploi, formation).

David. « Il me semble en effet que, si critique, elle porte sur cette catégorisation, c’est pour pointer les défauts, voire les dérives, de la catégorisation en matière de politique de l’emploi. Je serais sur ce point plutôt tenté d’y souscrire car si l’on évoque la foultitude d’exceptions aux formes d’emploi légales qui ont été tentées (CIP,CPE…) ou réalisées (SIVP, TUC, CES…) et autres mesures d’abaissement artificiel (aux frais du contribuable et de l’assuré social) du coût du travail (SEJE, CIE…), peut-on estimer qu’elles ont corrigé le fonctionnement naturellement sélectif du marché du travail que tu rappelles à juste titre ? Tu considères que, de manière large, les mesures catégorielles ont peut-être permis de limiter ces effets néfastes aux jeunes et d’éviter que la situation soit pire encore. J’en doute et émettrais une autre hypothèse selon laquelle ces mesures « jeunes » répétées ont installé dans les esprits, ceux des employeurs en particulier, qu’un contrat de travail classique et un salaire plein sont d’un luxe exorbitant pour une jeune main-d’oeuvre par définition insuffisamment productive. Que l’on se rapporte à nos difficultés incommensurables à faire accepter qu’un jeune de 19 ou 20 ans puisse faire un excellent apprenti quand, par rapport à un jeune plus jeune (16 ans), ce « vieux » jeune doit être rémunéré à une fraction supérieure du SMIC (mais quand même bien en dessous rassurons-nous…). La situation de l’apprentissage pousse d’ailleurs assez loin et depuis longtemps les effets pervers d’une sous-catégorisation par laquelle on installe l’idée qu’un très jeune travailleur vaut moins qu’un jeune travailleur qui, lui même, vaut moins qu’un autre travailleur moins jeune… »

PL. Et oui, il y a, comme on le dit, « un vrai problème » avec cette dissociation entre le travail des jeunes et sa valeur. Qui réside dans cette suprématie de la valeur d’échange sur la valeur d’usage : peu importe ce que produit un jeune et qui devrait être apprécié à partir d’une valeur d’usage (5), ce qui compte est ce que les conditions économiques – qui sont loin de n’être que des abstractions mais sont voulues, déterminées, non seulement économiquement mais politiquement par des personnes, incroyable mais vrai, mues plutôt par le profit que par l’intérêt général et la responsabilité intergénérationnelle – décident. Les effets de cette déconnection sont redoutables, d’autant plus que synchroniquement les médias véhiculent une représentation-spectacle de l’argent bien plus fondée sur le hasard que sur le travail (grolo et autres morpion, tac-au-tac). Il s’agit donc d’un monde – Janus : côté face de l’illusion et de l’enchantement, « tous les gagnants ont tenté leur chance », côté pile de la désillusion et du désenchantement, la paupérisation effective des jeunes. Dans la revue citée Problèmes économiques, les premières phrases disent (presque) tout sous le titre « Les jeunes Européens, premières victimes de la crise » : « Une situation alarmante en France. Aujourd’hui, près d’un pauvre sur deux en France a moins de 25 ans et vit avec moins de 880 euros par mois. Avec la crise, le nombre de demandeurs d’emploi de moins de 25 ans (434 300 en février 2009) a par ailleurs augmenté de 32% en un an. La hausse du taux de chômage concerne toutes les classes d’âge mais les jeunes, plus sensibles aux aléas de la conjoncture, sont davantage touchés que les autres. » Autrement dit, ce n’est pas le moindre des paradoxes auxquels sont confrontés les conseillers : faire « comme si » le travail était la condition sine qua non de l’indépendance financière alors que, dans les faits et particulièrement pour les jeunes, celui-ci – dès lors qu’on en dispose et ce n’est pas gagné – n’éradique pas la pauvreté, ni pour cause n’émancipe des solidarités familiales et sociales. Le discours du mérite sur la récompense économique à partir de l’emploi occupé est de moins en moins éloigné de celui des conseillères en économie sociale et familiale que la CAF envoyait (envoie ?) sermonner les familles pauvres pour leur apprendre à gérer la pénurie. Faire de nécessité, sinon de pauvreté, vertu.

Accusant une logique pendulaire et après Méda (Le travail, une valeur en voie de disparition ?), Rifkin (La fin du travail) et d’autres, la « valeur travail » est désormais réhabilitée par la quasi-totalité des intellectuels, certains – pas tous, bien sûr, tel Robert Castel – profitant de cette réconciliation pour surfer sur la vague du « travailler plus » et de ses avatars d’heures supplémentaires défiscalisées. On ne sait jamais, l’intellectuel engagé risquant à tout moment de verser dans le courtisan en cour. Je ne m’associe pas à cette réhabilitation… même s’il est indéniable que le travail ne se résume pas à une situation de production économique mais constitue un levier majeur de la socialisation… ne serait-ce que parce qu’il permet a minima l’accès aux biens, au logement, à la consommation. Comme déjà indiqué ici, au sujet de l’individuation, à l’acteur de la sociabilité et au citoyen du sociétal s’agrège le producteur et le consommateur de l’économique.  Toutefois les conditions objectives de l’accès au travail et de son exercice, particulièrement pour les jeunes, ont secondarisé cette valeur travail, on pourrait dire « par la force des choses » et même « contre la volonté des intéressés ». Oui, le travail reste une valeur-refuge – on peut s’attendre à une encore plus forte réhabilitation avec la crise – mais une valeur pondérée, désillusionnée parce que parmi d’autres : on sait qu’il ne faut pas trop en attendre. Et, si les enquêtes démontrent régulièrement que les jeunes veulent travailler et placent un bon – parfois même un simple – emploi dans le hit parade de leurs aspirations, c’est tout simplement que la représentation du rapport au travail répond à l’adage « Fuis-moi je te suis, suis-moi je te fuis ». Autrement dit, le travail est d’autant plus investi qu’on en est privé. Mais, lorsqu’on en est doté, l’investissement fond comme neige au soleil ou profits des hedge funds à la Bourse cet hiver, sauf à ce que la personne n’ait pas un ordinaire emploi mais un métier. Ce qui est rare. Cette représentation de la valeur travail, dont on peut difficilement contester l’évolution, ne semble pas ou peu affecter les fondamentaux en mission locale : on fait « comme si » le travail était une panacée et un aboutissement… on place un jeune en emploi et « au suivant », comme le chantait Brel. Etonnant.

Cécile Van de Velde a donc raison, et David avec… pour cette perspective et ce stigmate de « sous-catégorisation ». Mais cela ne dit pas comment répondre à la question du « comment faire ? » compte-tenu de la (d’une) réalité économique… même si elle (n’) est (qu’) une construction sociale. Car si, comme indiqué ci-dessous, « il n’y pas contradiction entre la remise en cause de politiques d’emploi catégorielles {…} et l’ambition politique que l’on peut (doit) avoir de créer les conditions pour que les jeunes prennent toute leur place dans la société », comment procéder dans cette remise en cause sauf à changer de logiciel et de paradigme (cf. Edgar Morin), allant à la racine des choses, étymologiquement « radical » ?  Le travail social, compris le plus largement possible et incluant l’insertion, n’est qu’exceptionnellement radical ; il est réformiste… et probablement coupable de n’être que réformiste. Certes, il y a une bonne radicalité, celle qui est l’engrais du changement, mais ce dernier s’inscrit par la force des choses, pour des structures institutionnalisées telles que les missions locales (6), dans une tension entre la justice sociale, avec nombre de raisons d’être radical voire révolutionnaire, et la loyauté vis-à-vis des pouvoirs publics. Les missions locales, héritières (un peu dépossédées il est vrai, amnésiques aussi) de l’éducation populaire, sont des entités de la « troisième voie » et des structures garantes d’une mission de service public… dont un des critères est l’équité… qui implique une catégorisation. Comme, par définition, l’équité cible celles et ceux qui ont moins (pour de multiples motifs, y compris Outre-Atlantique et sous le nom d’« affirmative action » des critères ethnico-communautaires – 7) et appelle des outils dispositifs, programmes, mesures, comment sortir de cette contradiction sinon en acceptant la dialogie « utopie / pragmatisme » ou « politique jeunesses globale /  politiques jeunesses sectorielles » ? Faire avec. C’est-à-dire user des mesures… avec les effets pervers que l’on connaît mais en les maîtrisant autant que faire se peut, en particulier en « humanisant » le rapport d’intermédiation avec l’employeur. C’est ici la première partie de la proposition de Baudrillard, « Vivre en intelligence avec le système… » Comment aujourd’hui procéder différemment alors que la DARES titre dans son numéro de Premières Informations Premières Synthèses (n° 28.3 de juillet 2009) « Récession et contraction historique de l’emploi » ? A-t-on d’autres moyens, dans un tel désordre du marché du travail, que de mobiliser dispositifs et mesures spécifiques ?

David. « Ceci étant, tout en dénonçant la catégorisation de nos politiques d’emploi (et, donc, je la rejoins), je n’ai pas entendu/lu Cécile Van de Velde s’insurger du projet que peut avoir une communauté (nationale en l’occurrence puisqu’elle procède à une analyse comparative entre plusieurs pays européen) de s’intéresser à sa jeunesse. Selon moi, il n’y pas contradiction entre la remise en cause de politiques d’emploi catégorielles, dont les méfaits me semblent plus importants que les bienfaits, et l’ambition politique que l’on peut (doit) avoir de créer les conditions pour que les jeunes prennent toute leur place dans la société. A cet égard, il me semble que malgré la très grande diversité de ses angles d’attaque, quitte à suggérer parfois quelques contradictions, le Livre vert ne manque pas d’une certaine tenue et ébranle quelques vieilles forteresses de manière plutôt salvatrice ! »

PL. On s’est donc compris… sans pour autant être totalement d’accord puisque, pour ma part, je n’invalide pas les politiques d’emploi sectorielles ou catégorielles (pas que celles pour les jeunes d’ailleurs), leurs « méfaits » ou effets – certes – pervers ne justifiant pas que les jeunes soient privés de savoir-faire professionnels spécifiques qui apportent des réponses à des besoins tout aussi spécifiques. Par contre, l’ambition politique du Livre Vert – formulons-le comme David – ne manque pas de tenue, y compris dès l’introduction qui donne à réfléchir : « La crise économique, la crise sociale, la crise écologique et la crise des valeurs montrent que le moule se fissure. Ce n’est pas dans ce moule qu’il faut faire rentrer les jeunes. C’est sur les jeunes qu’il faut compter pour transformer le moule. » Est-ce suffisant ? Rien n’est malheureusement moins certain car, pour peu que l’on ait un peu de mémoire, la courte histoire de l’insertion n’a pas été avare de mobilisations rhétoriques dont les effets étaient inversement proportionnels aux trémolos des « impératifs nationaux » et autres (8). Le thème de la jeunesse est un peu comme la répétition de la cérémonie des cendres de Jean Moulin au Panthéon : beaucoup de Malraux s’essayent de la voix mais les roulements de tambour s’amplifient crescendo puis s’interrompent jusqu’au prochain Malraux. Pour autant, on ne peut que parier…

David. « Pour ne plus être trop long et revenir à un sujet qui m’est cher, les missions locales, on déduira de ce modeste raisonnement que, pour agir avec justesse, les missions locales ne peuvent avoir pour projet que de se situer au coeur d’une vraie politique de Jeunesses et pas se cantonner à jouer les supplétifs ou les alibis de la politique de l’emploi ! De ce point de vue, je regrette que l’UNML participe à cet entêtement en considérant que « les ML seront toujours plus évaluées sur leurs résultats de placement à l’emploi ». »

PL. Il est discursivement recommandé de conclure par une dimension réconciliatrice succédant à l’interpellation critique et cela tombe bien puisque, oui bien sûr, les missions locales devraient « se situer au cœur d’une vraie politique de jeunesses » (David), puisque « une politique de la jeunesse rate sa cible si elle se limite à une partie des jeunes… » (Livre vert), mais pas seules : avec d’autres – à ne pas oublier – de la même filiation de l’éducation populaire (9) et en conservant la spécificité qu’est l’accent sur l’insertion professionnelle… ne signifiant en aucun cas une subordination ou une secondarisation du social. Comme l’UNHAJ (FJT) avec le champ de l’habitat, comme les centres sociaux avec le champ socioculturel et la citoyenneté. L’approche globale ne s’oppose pas à la spécialisation (au même titre que la transdisciplinarité n’exclut pas ses composantes, les disciplines), c’est-à-dire à la division du travail et du social (un animateur ne fait pas le même travail qu’un conseiller), comme j’ai tenté de le plaider pour la constitution de réelles expertises dans les missions locales (10). Ceci justifie, à mon sens, que les missions locales soient « plus » mais non exclusivement évaluées sur leur expertise d’insertion professionnelle (11). Cependant, si l’on considère – à juste titre – que cette approche globale (qu’il vaudrait mieux nommer « holistique » ou « dialogique » – 12) recouvre tous les domaines de la socialisation de la jeunesse, alors les « alliances », c’est-à-dire les partenariats, le réseautage, devraient plutôt s’orienter vers les entités dont les objets sont complémentaires plus que se recouvrant, sinon concurrents. Ainsi, dès lors que l’on défend – avec raison – l’approche holistique, on devrait par cohérence interne lorgner ailleurs que Pôle emploi et autres maisons de l’emploi. Et là, force est de constater que l’essentiel des démarches est focalisé sur l’insertion professionnelle, répondant à la logique uni ou monodimensionnelle du principal financeur, l’Etat. Ce qui découle d’une conception holistique de politique jeunesses est que l’évaluation devrait être à deux volets : spécifiquement pour les missions locales sur l’insertion professionnelle entendue largement en incluant la formation, collectivement avec les autres entités socialisatrices sur l’insertion sociale. Ce faisant on réhabiliterait une notion totalement oubliée et pourtant maintes fois répétée dans le Rapport Schwartz : la qualification sociale.

Or, dans le Livre Vert, le chapitre 5. « Refonder le projet des missions locales pour combler les manques dans la prise en charge des jeunes en difficulté » comporte exactement quatre propositions (de la 17ème à la 20ème) qui sont toutes centrées sur la formation ou l’emploi : proposition 17  « Reconnaître la responsabilité des maires, présidents de missions locales d’aller au-devant des jeunes sans emploi et sans formation qui ne demandent rien » ; proposition 18  « Créer les conditions pour que le système de formation initiale (Éducation nationale et CFA) s’implique davantage dans les missions locales » ; proposition 19  « Ne pas faire des missions locales un simple auxiliaire  de Pôle emploi » et proposition 20 « Réformer le CIVIS ». Certes, il est écrit dans l’introduction à ces quatre propositions que les missions locales doivent « accompagner les jeunes les plus vulnérables, notamment en développant leurs interventions en interaction avec celles de la protection judiciaire de la jeunesse et de l’aide sociale à l’enfance » mais, comme d’habitude, le social apparaît comme un moyen pour le professionnel… ce qui n’est ni une conception holistique, ni en cohérence avec le double principe de multidimensionnalité (répondre à tous les besoins) et d’indissociabilité (ne pas séparer le social et l’économique, ni l’individuation, la sociabilité, le sociétal et l’économique – 13). En fait, si l’on voulait être cohérent face à l’insertion professionnelle et sociale des jeunes, on créerait des maisons de jeunes (sans rapport avec les MJC) qui regrouperaient les intervenants recouvrant tous les domaines où des réponses peuvent être apportées. On obtiendrait donc une politique à la fois globale – pour ce qui concerne la (les) jeunesse(s) – et sectorielle – puisque ciblée sur un groupe générationnel. Subséquemment, l’évaluation serait sectorielle et globale, c’est-à-dire systémique avec toutes les parties prenantes concernées dont, bien évidemment, les jeunes. Et là, chapeau au Livre Vert qui écrit « Si une refondation des missions locales est nécessaire, elle doit intégrer une méthode d’évaluation qui repose sur le fait de savoir ce que les jeunes et les responsables des missions locales voudraient, eux, voir évaluer et pas seulement ce que les financeurs décident, à juste titre, d’évaluer. Cette logique d’évaluation issue des jeunes eux-mêmes est le complément indispensable aux autres logiques d’évaluation reposant sur des tableaux de bord statistique (notamment ceux de « l’entrepôt » dont l’utilisation devrait être optimisé) ou sur une logique d’expérimentation .» J’éviterai un péché de vanité en rappelant le leitmotiv de la participation des jeunes au sein des structures…

Entêtement ?

Peut-on parler d’« entêtement » de l’UNML ? Comme chacun, j’ai pu lire dans son récent communiqué (14) concernant le « Volet jeunes du projet de loi relatif à la formation professionnelle » – et non dans celui, antérieur, auquel David fait référence, « Attention à ne pas ghettoïser les jeunes les plus en difficulté » (15) – qu’« il est important de rappeler que les Missions Locales assurent un accompagnement global des jeunes. Un accompagnement et des actions en faveur des jeunes qui ne peuvent donc être circonscrits au seul critère de la mise à l’emploi ainsi que les services de l’état ont trop souvent tendance à vouloir le faire. Par ailleurs, si la question d’une meilleure utilisation des fonds publics ne peut laisser personne insensible, il ne faut surtout pas oublier que la mission confiée par la loi aux Missions Locales est bien d’accompagner les jeunes dans leur processus d’insertion sociale et professionnelle. Or, les jeunes accueillis ont parfois des difficultés personnelles et sociales d’une telle ampleur que leur placement nécessite de traiter ces questions préalablement. L’évaluation doit prendre en compte le travail social réalisé et permettre un financement de celui-ci. » Cela paraît pour partie pertinent et, de la sorte, « l’entêtement » est plus impertinent que l’inverse… ce qui en tout état de cause ne constitue pas un crime de lèse-majesté mais juste une occasion d’approfondir le débat. A ce propos, le « pour partie » demande explication. Que dit l’UNML ? Que des jeunes ont d’importantes « difficultés personnelles et sociales » et qu’il faut les traiter et les résoudre avant d’envisager (sic) un « placement ». Ce qui revient à subordonner le social à l’économique ou, formulé autrement, à mettre l’insertion sociale au service de l’insertion professionnelle. Là encore, par intériorisation de la commande publique, l’Etat en particulier, l’UNML ouvre inconsciemment (je l’espère) la voie à l’approche sectorielle… tout en revendiquant contradictoirement l’approche holistique ou globale. Il y a, me semble-t-il, un escamotage de la philosophie originelle des missions locales, celle-ci n’étant pas bonne parce qu’originelle (les Tables de la Loi) mais parce que pertinente par sa complexité. Le raisonnement de l’insertion sociale pour l’insertion professionnelle, il est vrai, est si bien intégré par beaucoup d’acteurs du réseau que l’UNML n’a pas trop à se soucier : peu relèveront et encore moins contesteront cette simplification qui ne parvient pas à aller jusqu’au bout de principes affichés mais biaisés dans leur compréhension (16). Hélas… on croit avancer mais on avance à reculons.

Un large droit à l’accompagnement…

D’autre part, en réponse au Livre Vert où il est écrit que les missions locales doivent être des « déclinaisons territoriales {…} cherchant à concerner tous les jeunes d’un territoire qui sont sans emploi et sans formation, en particulier les jeunes les plus éloignés de l’emploi et les plus désocialisés » (17), l’UNML  indique qu’ « en consacrant les Missions Locales en tant que lieu d’accueil spécifique à ces jeunes, le risque est grand de leur donner l’impression qu’ils sont mis de côté et que, finalement, seuls eux sont confrontés à des difficultés. En mixant les publics, il existe une réelle possibilité de créer une forme d’émulation entre les jeunes, de leur montrer que qu’elles que soient leurs origines (sociales, de lieu de résidence…), ils sont confrontés à des difficultés que d’autres rencontrent aussi. » Je ne suis pas certain de la robustesse de l’argument selon lequel le malheur des autres rendrait le sien plus supportable, ni d’ailleurs très convaincu par l’émulation entre les jeunes dans la mesure où l’accompagnement en mission locale est fortement individualisé (tropisme « psy »), la dynamique de groupe y étant corrélativement modeste, hormis quelques situations d’ateliers collectifs ou de mobilisations collectives « citoyennes » ou culturelles – somme toute assez rares. Le droit à l’accompagnement, par contre, suffit puisqu’il est bien pour tous les jeunes rencontrant des difficultés d’insertion, pas exclusivement pour ceux qui rencontrent le plus de difficulté… ce qui n’exclut en rien de moduler les actions. En d’autres termes, d’inclure des pratiques de politiques sectorielles dans une conception plus large de politique jeunesses.

Des principes à l’observatoire local des jeunesses…

Cette dernière, au niveau national, doit s’appuyer sur des principes généraux et sur la loi (dont le droit à l’accompagnement… universel ? Je n’en sais rien – 18) et, au niveau local, sur une fonction d’observatoire des jeunesses… comme cela est esquissé dans le Livre Vert : « … dans chaque territoire, un diagnostic partagé du nombre de jeunes sans emploi et sans formation, de leur situation et de leurs besoins, doit définir le projet des missions locales et à travers elles, des collectivités qui financent la mission locale. Ce diagnostic doit permettre au maire, président de la mission locale, pour définir les axes stratégiques qu’il souhaite mettre en œuvre pour aller au-devant de ceux qui ne demandent rien. » Chacun aura compris que « ceux qui ne demandent rien » correspondent au « R » du « repérage » qui s’est heureusement ajouté à l’AIO (accueil – information – orientation) et que, tel le coin dans le billot, les missions locales ont tout intérêt à s’engouffrer sans tarder dans cette proposition d’observatoire : elles y gagneront en réflexion, réflexivité et légitimité. Une action prioritaire nationale sur ce sujet ne serait d’ailleurs pas totalement inutile. Balise Argos.

La question des ressources…

Enfin, on ne saurait conclure – certainement provisoirement – sans aborder la question des ressources financières des jeunes. Pour l’UNML, « Sur la question des ressources des jeunes, le livre vert ouvre deux pistes : celle d’une dotation ou celle d’une allocation. L’UNML espère que la solution qui sera finalement retenue sera celle de la mise en place d’une allocation financière « définie à partir des besoins des jeunes et d’un montant suffisant pour couvrir ces besoins » {…} « Une allocation correctement calibrée en fonction des besoins des jeunes serait un réel outil de sécurisation des parcours d’insertion des jeunes. » Il convient de bien préciser quelles sont ces deux options…

– Le système de dotation.

Pour le Livre Vert, une première formule permettrait « de constituer – sous la forme d’un montant dont l’emploi serait librement déterminé par le jeune – un vecteur d’aide à l’autonomisation des jeunes ; la dotation pourrait être mobilisée pour financer l’aide à la recherche d’un premier emploi, mais aussi des compléments de bourse et des frais de financement des études, voire d’autres dépenses (aide au projet, achat de permis de conduire). Elle serait attachée à un droit universel à l’accompagnement. Elle serait plus forte pour les jeunes issus de familles modestes, avec un socle universel. Elle comprendrait une part remboursable mobilisable à la demande du jeune. » (souligné par moi). Cette dotation recouvrirait un socle commun, universel, et pourrait être modulée au-delà de celui-ci (« Elle serait plus forte pour les jeunes issus de familles modestes… »). On est donc sur une proposition égalitariste – un droit universel pour tous les jeunes (justifié ainsi : « Quand bien même un jeune n’est pas dans une situation que l’on pourrait considérer comme constituant un risque social, ouvrant droit à une allocation, il doit pouvoir prétendre à un levier. ») – et incluant une dose d’équité (pour les jeunes d’origines modestes).

– Le système de l’allocation.

Cette proposition a les faveurs de l’UNML sans que celles-ci soient argumentées, sinon pour préciser qu’elle devrait être d’un montant suffisant ce qui, on l’espère, serait également le cas pour la première option. Notons en passant que, sauf à avoir participé aux travaux des commissions, certaines subtilités peuvent échapper au vulgum pecus puisque « le montant de cette allocation serait calculé en fonction de la situation du jeune et de ses besoins, avec une vocation universelle. » Décidément, l’universel a le vent en poupe. Ne nous en plaignons pas.

Ainsi, « Ce système interviendrait systématiquement dans les périodes stratégiques des parcours des jeunes, pour soutenir les périodes de formation, de recherche d’emploi et d’insertion sociale, dans un cadre d’accompagnement contractualisé, visant à donner aux jeunes les moyens de mener à bien leurs projets de formation et d’insertion. » Sans doute, la préférence de l’UNML repose-t-elle sur la place qu’occuperaient de facto et de jure les missions locales puisque cette allocation serait systématiquement corrélée à un accompagnement : un montant « calculé » signifie qu’il existe un calculateur. L’UNML s’inscrit dans une posture de défense des structures, ce qui est logique. Je ne suis pourtant pas certain que la première option, dite de « dotation » mais qui correspond en fait à l’allocation universelle, ne soit pas plus juste. Elle viendrait en tout cas confirmer une conception de politique jeunesses globale – tous les jeunes – et pourrait d’ailleurs être panachée avec la seconde option, c’est-à-dire une allocation universelle complétée par une allocation spécifique pour les jeunes rencontrant des difficultés particulières ou poursuivant des projets nécessitant un soutien financier plus important… quitte à ce que ce dernier, totalement ou partiellement, soit remboursable (19).

C’est à débattre… ce qui ne manquera pas d’arriver. Donc à suivre.

(1) Emmanuel Lemieux, Edgar Morin l’indiscipliné, 2009, Seuil.

(2) Très belle réédition des Essais de Montaigne chez Gallimard, collection « Quarto ». 1 348 pages pour seulement 29,50 euros. C’est donné.

(3) Problèmes économiques n° 2972, La documentation Française, 27 mai 2009. L’article de Cécile Van de Velde était paru précédemment dans Informations sociales n° 145, CNAF, janvier-février 2008.

(4) Sur la culture, une proposition de définition qui me plaît bien : « Une culture est un corps complexes de normes, de symboles, de mythes, d’images. Cet ensemble pénètre l’individu, oriente ses émotions, nourrit la vie imaginaire que chacun secrète et dont il s’enveloppe, façonne sa personnalité. » C’est (encore) d’Edgar Morin et c’est dans un autre ouvrage biographique, Mon chemin. Entretiens avec Djédane Kareb Tager, 2008, Fayard, p. 128. Edgar Morin distingue trois types de culture, l’humaniste (qui permet de réfléchir sur les grands problèmes fondamentaux), la scientifique (qui a entraîné un formidable accroissement des connaissances) et celle de masse (dont les produits se consomment immédiatement, dans la détente). On pourrait enrichir cette combinatoire culturelle d’au moins deux autres types : la culture de classe (même si la notion est aujourd’hui peu promue) et la culture vernaculaire (locale, régionale et, à l’échelle de la mondialisation, nationale).

(5) Ce constat peut être élargi à l’ensemble des travailleurs.

(6) Institutionnalisées, c’est-à-dire créditées par les pouvoirs publics (institutions) pour agir au titre de l’intérêt général.

(7) Notons cependant, pour regarder chez nous, que le thème de la « créolisation » est bien présent dans les DOM et, d’un certain point de vue, se justifie.

(8) Comment ne pas être très-très circonspect, sinon cynique, lorsqu’il est écrit dans le Livre Vert qu’« une nouvelle politique de la jeunesse doit permettre aux jeunes d’être les acteurs d’initiatives porteuses de sens, illustrant le fait qu’ils peuvent être non seulement, par l’autonomie, les maîtres de leur destin, mais aussi avoir une influence sur l’évolution de la société.  La participation des jeunes à la vie de la cité renvoie en effet à des enjeux majeurs pour la jeunesse et son autonomie. Le malaise des jeunes participe pour une grande part de leurs difficultés à avoir prise, individuellement et collectivement, sur leur avenir et celui de la société » et que l’on constate que la vie politique française, tous partis politiques confondus, s’apparente à une gérontocratie se satisfaisant de l’indécence du cumul des mandats tout autant que de celle des carrières politiques ad vitam aeternam ? Préconiser que les jeunes pèsent sur l’avenir de la société en les contingentant aux débats de la démocratie participative et sans les impliquer dans les décisions de la démocratie représentative est de toute évidence une mystification.

(9) A propos, où en est le « RIJ » (Réseau insertion jeunesse) ? Notons que le Livre Vert fait référence à l’éducation populaire, preuve d’une certaine autonomie de la commission vis-à-vis de l’idéologie dominante de l’actuel gouvernement dont on soutiendrait difficilement qu’elle fait de l’éducation populaire son bréviaire : « L’éducation populaire, en favorisant l’accès du plus grand nombre, en particulier des jeunes les plus démunis ou en voie d’exclusion, au savoir et à la culture comme élément fondateur de la démocratie, joue un rôle de premier plan dans l’articulation entre éducation formelle, éducation non formelle et éducation informelle. Elle mobilise en effet, par rapport à l’éducation formelle, d’autres façons d’accéder aux connaissances, et développe, par rapport à l’éducation informelle, un espace privilégié de reconnaissance, de valorisation et de qualification des acquis de l’éducation informelle. »

(10) Oui, je sais que cette division peut parfaitement être soupçonnée de participer d’une logique (néo)libérale, un peu à partir de la même analyse du célèbre tract  « Pourquoi des sociologues ? » rédigé par Daniel Cohn-Bendit, Gérard Granautier, Bertrand Gérard et Jean-Pierre Duteuil en avril 1968 à Nanterre : « La pratique d’organisation du capitalisme suscite une foule de contradictions et, pour chaque cas particulier, un sociologue est mis à la tâche. L’un étudiera la délinquance juvénile, l’autre le racisme, le troisième les slums {bidonvilles}. Chacun cherchera une explication à son problème partiel et élaborera une doctrine proposant des solutions au conflit limité qu’il étudie… » (Emmanuel Lemieux, op. cit., p. 450).

(11) D’accord avec le Livre Vert lorsqu’on y lit que « On ne pourra refonder le projet des missions locales si on ne les met pas en situation de formaliser pour les jeunes qui les fréquentent des engagements de service. Ces engagements ne peuvent être simplement des engagements sur la fréquence des contacts établis. Ils doivent pouvoir porter notamment sur le nombre d’offres d’emploi proposées aux jeunes, en contrat aidé ou pas, pour les jeunes qui cherchent un emploi ou le nombre de formations proposées aux jeunes qui en font leur priorité. » J’avoue en effet est quelque peu réservé sur les bilans d’activité qui annonce des milliers d’actualités qui ne disent pas grand chose de leurs conditions de saisie ainsi que de leur qualité. Doute cartésien et règle dite « d’évidence », premier des quatre préceptes du Discours de la Méthode (1637) : « Ne jamais recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse effectivement pour telle ; c’est à dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention »

(12) De juillet mais non daté. L’UNML serait bien inspirée de dater ses communiqués…

(13) En écrivant que « L’objectif est de ne plus laisser un jeune sans emploi, formation qualifiante ou engagement citoyen », le Livre Vert induit le même type de secondarisation du social puisqu’il ne s’agit pas, contrairement à ce qui est annoncé dans l’introduction, de développer la citoyenneté mais, l’engagement citoyen, la formation et l’emploi étant situés sur le même plan, de recourir à la citoyenneté à défaut de disposer d’un emploi ou d’être en formation. En d’autres termes et exprimée de cette façon, la citoyenneté apparaît comme un substitut, un faute de mieux (l’emploi ou la formation).

(14) Le principe dialogique ou « dialogie » est illustré par Edgar Morin qui, citant Héraclite « Vivre de mort, mourir de vie », définit une caractéristique de la complexité comme la cohabitation obligée entre des éléments contradictoires et pourtant complémentaires et indissociables. Une autre caractéristique s’illustre dans une pensée qui relie la connaissance du tout à celle de ses parties et la connaissance des parties à celle du tout, selon la formule de Pascal : « Toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus diverses, je tiens pour impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus de connaître le tout sans connaître les parties. »

(15) Pas plus daté.

(16) Hervé Sérieyx (un ancien DIIJ), lui, l’avait parfaitement compris et, à vrai dire, je regrette un peu de l’avoir égratigné dans Les Bricoleurs de l’indicible

(17) Chapitre 5, « Refonder le projet des missions locales pour  combler les manques dans la prise en charge des jeunes en difficulté ». L’expression « jeunes en difficulté », qui semble signifier que les difficultés font partie de l’identité des jeunes, devrait, à mon avis, être bannie au profit de jeunes « confrontés à » ou « rencontrant des » difficultés. Il faudrait d’ailleurs entreprendre la rédaction d’un glossaire de notions à éviter telles que « handicap social », « cumul de difficultés », etc.

(18) Systématiser l’accompagnement présente deux risques : se polariser sur le processus (l’insertion) aux dépens de son résultat (l’intégration) ; mettre en place une société où chacun, a fortiori jeune, ne serait pas qu’en possibilité d’être accompagné… mais devrait l’être. Avec les TIC, on ne serait guère éloigné d’implants GPS. Ca fait frissonner.

(19) Si j’étais jeune et face à cette proposition de remboursement, j’aurais sans doute quelque peine à ne pas faire de mauvais esprit car, si la logique veut que les jeunes remboursent ce qu’on leur prêteraient, elle exigerait en théorie que ceux qui ont jusqu’à présent emprunté, les baby-boomers, remboursent.

Changer les règles du jeu…

Vous êtes entre 300 et 400 lecteurs réguliers, quotidiens, de ce blog. Quelques-uns d’entre vous, également régulièrement, sont contributeurs. C’est à la fois bien et insuffisant pour un réseau qui recense presque 12 000 professionnels et 500 conseils d’administration, et pour une problématique, l’insertion des jeunes, qui ne commence ni s’arrête aux portes des missions locales. Dans la complexité, dit-on, les conditions d’atteinte des objectifs comptent tout autant que cette atteinte. Pour produire ensemble, pour faire que le tout soit supérieur à la somme des parties, bref pour s’appuyer sur une intelligence partagée et collective, il faut donc changer les règles du jeu. Tentons-le.

Évaluer les trajectoires de jeunes…

La prochaine série d’articles devait commencer par ces phrases : « Attelons-nous à présent à une vaste, centrale et majeure question qui travaille le secteur de l’insertion, « Qu’est-ce qu’évaluer ? » Premier point, bien des choses peuvent être évaluées : « les missions de service public » comme s’y emploie actuellement – dans la continuité du référentiel paru en 2004 – le CNML ; l’efficacité de la mission locale et, préoccupation récurrente sinon obsessionnelle des pouvoirs publics, son efficience comparativement à d’autres structures ou opérateurs (cf. le contrat d’autonomie)… Nous parlerons dans les contributions qui vont suivre, ignorant à ce stade combien seront nécessaires, de l’évaluation des parcours des jeunes, c’est-à-dire de la mesure permettant d’apprécier si et comment les jeunes parviennent à s’intégrer. » « Devait » commencer… ce qui signifie que cette série d’articles ne commencera – peut-être – pas par ces lignes. Pourquoi ? Parce que nous allons tenter de procéder différemment en proposant sur ce blog, non pas une cogitation individuelle enrichie de quelques commentaires, mais une réflexion collective.

Comment faire ?

Nous allons constituer un groupe qui va travailler en back-office, réfléchir puis produire et communiquer sa réflexion. Ce groupe formé sur la base du volontariat échangera par courriel, une « liste de diffusion » dit-on, partant d’une première contribution que je proposerai et qui sera complétée, amendée, peaufinée par chacun. Les modalités de cette production critique et collective pourront varier selon les uns et les autres : certains apporteront leur pierre à l’édifice sur la base d’une réflexion strictement personnelle, d’autres pourront mettre en débat la problématique dans leurs équipes. Peu importe à vrai dire, l’essentiel étant que la démarche soit collective – une émulsion – et qu’elle aboutisse à une proposition cohérente, homogène… qui n’exclut en rien des divergences, la proposition finale pouvant parfaitement présenter plusieurs options.

Ballon d’essai…

Voilà en substance les nouvelles règles d’un jeu dont chacun comprendra l’axiome – ce tout supérieur… – et qui, me semble-t-il, doivent s’appliquer à cette catégorie baptisée « corpus », c’est-à-dire concernant des thèmes « universels » (à la dimension de l’insertion), permanents, transversaux. Il ne faut pas être naïf, deux obstacles étant immédiatement prévisibles :

– A l’échelle individuelle, la difficulté de passer de la position de lecteur-spectateur à celle de contributeur-acteur. Dans les années 70, certains disaient que ce passage est permis par la création d’une « situation »… et s’étaient précisément baptisés d’une déclinaison sémantique de cette dernière. Il faut donc, sur la base d’une responsabilité individuelle, s’engager.

– A l’échelle collective, l’absence d’une légitimité officielle de ce groupe. C’est un travail de réseau, sur la base du volontariat, de la libre adhésion, où les uns et les autres s’associent sans garantie que leur discours collectif soit repris, approprié, décliné, remodelé par les canaux dûment estampillés. Reste que rien ne s’oppose à ce que des réseaux « officiels » ou non (1) soient en tant que tels contributeurs. Reste également que, si l’on reprend les « sources du pouvoir » telles qu’elles ont été rappelées dans l’introduction sur l’expertise, la « spécialisation fonctionnelle » en est une. A défaut d’assurance et selon la formule de Pascal, « il faut parier ». Le même ajoutait : « Si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. »

On essaye ?

En synthèse… 1) On part du thème de l’évaluation, la pertinence de ce choix ne méritant guère, me semble-t-il, qu’on s’y attarde sinon pour rappeler qu’il s’agit de l’évaluation des trajectoires de jeunes, de l’objectif finalisé de toute mission locale : l’intégration… et que, grosso modo depuis un quart de siècle, le hiatus persiste entre une évaluation cohérente avec le principe de l’approche globale et une évaluation institutionnelle sectorielle. 2) Chaque lecteur volontaire m’adresse un courriel, toujours à labbe.geste@wanadoo.fr , pour officialiser son engagement qui peut être strictement individuel, identifié ou anonyme (à préciser dans le courriel), ou au titre d’un réseau préexistant. 3) Je proposerai une méthode simple d’enregistrement des modifications, chaque nouvelle contribution étant adressée à tous les acteurs de ce groupe de travail. 4) Pour « lancer la machine », j’attends que la liste de diffusion soit close, disons deux semaines, et j’adresse un premier écrit via celle-ci. 5) On décide collectivement du moment où la gestation privée devient accouchement public, où la proposition du groupe est publiée sur le blog… proposition qui doit être cohérente mais qui peut refléter des divergences d’analyse, un peu sur le modèle des « avis » succédant à un texte fédérateur (en évitant cependant le syndrome des « motions » du (mas)sacre de Reims…).

Cette démarche, que les sciences cognitives nommeraient d’« intelligence partagée » (et non « distribuée ») et qui s’inscrit dans une logique d’expertise collective, exige plus de temps que la publication d’articles n’exprimant qu’un point de vue individuel. Elle n’exclut donc pas qu’entre-temps, entre gestation et accouchement, d’autres articles soient édités dans des catégories autres – « au fil des lectures », « actualité », « agit’prop »… – et suscitent des (toujours bienvenus) commentaires. Rappelons que l’invitation à publier des contributions a été faite plusieurs fois : les plus beaux cris s’expriment dans le désespoir du silence.

 

(1) Réseaux « officiels », on comprend (ANDML, RIJ…). Non-officiels, ce peut être des groupes de discussion, d’autres blogs.