Archives de juin, 2008

Troisième paysage. Quelles sont les conditions de survie ?

Michel Chauvières explique le phénomène qu’il nomme de « chalandisation du social » de plusieurs façons dont « des raisons internes, propres au secteur social : faible en termes de recherche et de lobbying, ce secteur n’a pas su se montrer très clairvoyant. Il ne s’est pas doté des moyens lui assurant une forte reconnaissance de son expertise et de sa représentation institutionnelle et professionnelle. De ce fait, il s’est laissé progressivement grignoter. »

Un corpus théorique mou, un lobbying modeste…

Ce constat doit être relativisé pour le travail social « traditionnel » qui, dans le domaine de la recherche, a largement produit à partir des IRTS et départements universitaires « Sciences de l’éducation » ou autres sciences humaines. L’intervention sociale, plus récente, ne jouit logiquement pas d’un tel actif même si certaines de ses composantes – développement local, politique de la ville… – ont été riches de réflexions et d’innovations. Son secteur de l’insertion par contre n’a guère été prolifique, concepts peu stabilisés, déontologie vague… avec trois phénomènes concomitants : une légitimité essentiellement fondée sur la pratique comme si « naturellement » cela suffisait à excuser ou compenser un corpus théorique lequel, de facto, se limite le plus souvent à une doctrine, « le » Rapport Schwartz… dont la lecture contemporaine est inversement proportionnelle à son incantation ; de multiples réflexions dispersées mais non mutualisées (logique d’expérimentations qui ne parviennent pas à se sédimenter en expérience) ; une parole de réseau éclaté entre plusieurs instances (CNML, UNML, ANDML) peu coordonnées, sinon parfois en opposition. Précisément… le lobbying ne vient guère compenser le (très) modeste effort théorique, jamais éloigné du risque de condamnation pour motif d’abstraction (alors que « les jeunes sont là, qu’il faut bien les recevoir »). Exception notable dont on a pu ces derniers temps apprécier les effets, les PLIE avec AVE (Alliance Villes Emploi). Les missions locales, aussi charmantes qu’innocentes, ont encore du chemin…

Si le travail théorique émulsionne avec peine et si le lobbying n’en est qu’au stade des apprentissages, force est cependant de constater que l’intervention sociale s’est professionnalisée principalement sur la base d’outils, de procédures, et qu’une large part de cette structuration a été déterminée non à partir de ses acteurs mais en réponse aux commandes publiques, singulièrement celles des programmes de l’État (CFI, PAQUE, TRACE, CIVIS…), un État qui « gouverne à distance » pour reprendre les termes de Renaud Epstein (1). Jusqu’à ce que, alors que les missions locales sont pour la plupart associatives, leur projet associatif soit concrètement surdéterminé par l’État… c’est exactement ce que l’on appelle un processus d’hétéronomie, l’inverse de l’autonomie. Il faut beaucoup de volontarisme, parfois de courage, pour rendre élastique un programme, c’est-à-dire parvenir à en faire un projet. Lot de consolation pour autant que le malheur des autres atténue le sien, le temps est aux logiques programmatiques, fondées sur des raisonnements causaux, mécanistes (pour ne pas dire simplistes), qui se diffusent largement et s’imposent dans tout le secteur de l’insertion : handicap, IAE, etc. Le pire pour les piou-piou, sur les terrains et dans leurs relations avec les institutionnels, n’est pas de trouver des interlocuteurs opposés à leurs principes : il est dans l’absence de réflexion ou, plus exactement, dans une réflexion circonscrite à une culture de la circulaire.

Il y a donc beaucoup à faire si, convaincus, nous comprenons que cela ne suffit pas et qu’il nous faut être convaincants… Balayant devant notre porte, nous pouvons ainsi commencer par deux grandes interrogations…

D’une association-support à une association-projet… 

L’association est en théorie et historiquement le modèle de l’organisation démocratique. Or, que constate-t-on ? Que la forme associative est essentiellement saisie pour la souplesse de son usage, résumée et réduite instrumentalement à un support juridique. Que la participation des usagers est réduite à la portion congrue – une urne « questionnaires satisfaction » -, que les associations sont rarement, trop rarement, des modèles de démocratie participative, que celles-ci sont parfois, tant pour des professionnels que pour des bénévoles, le terreau de nouveaux « socio-clercs » (2) qui conquièrent à peu de frais le capital symbolique qui leur manquaient pour disposer d’une estime de soi suffisante et métastaser leurs égos… Autrement formulé, nombre d’associations se sont elles-mêmes coupées de la logique interne qui les crédibilisait et d’une conception des rapports sociaux – en fait de valeurs – qui les distinguait et nécessitait que leurs valeurs ajoutées soient appréhendées différemment qu’à partir d’un raisonnement en bout de chaîne : si, d’une part et sur le principe, les conditions d’atteinte des objectifs (réalisations) devraient compter tout autant que l’atteinte de ceux-ci (résultats) mais, d’autre part et dans la réalité, que le modèle évaluatif est identique à celui de l’entreprise, c’est-à-dire strictement déterminé par la production (outputs), il ne faut pas s’étonner d’un hiatus majeur. On ne peut synchroniquement s’appuyer sur un discours et une idéologie de citoyenneté et de participation active de toutes et de tous, usagers, professionnels, élus et bénévoles, et s’organiser selon un modèle où l’expression démocratique n’est qu’une soupape de sécurité permettant un climat social suffisamment serein pour ne pas obérer la productivité. Les associations ont un besoin essentiel de revoir à la hausse leurs modalités internes de participation et de délibération démocratiques.

Une professionnalisation – boîte à outils…

On le sait, le secteur de l’insertion est peu avare de la notion de « professionnalisation ». Cependant celle-ci s’est rétrécie le plus souvent au professionnalisme, c’est-à-dire aux compétences (techniques, comportementales, cognitives), et « comme par hasard » est oubliée la professionnalité, c’est-à-dire le sens de l’action. Oubliée ou, plus exactement, reportée à un sempiternel « plus tard » sous la férule d’un impératif gestionnaire qui dispose de toutes les bonnes raisons, à commencer par celle de la survie de l’organisation : « Plus la politique devient technique, plus la compétence démocratique régresse. » (3) Or, s’il est habituel de dire qu’ « un bon ouvrier a de bons outils », il est certain que les bons outils ne font pas le bon ouvrier… Encore faut-il vouloir s’en servir, en avoir le désir. Le social court après le temps, on devrait dire « les temps » : celui des programmes, celui des entreprises qui rêvent de génération spontanée, celui des apprentissages variables selon les personnes en insertion. Et, à force de courir, il s’épuise. Il sacrifie l’essentiel à l’urgence, oubliant l’urgence de l’essentiel. On pourrait multiplier les exemples de ce présentéisme, d’un horizon limité à la « production » quotidienne d’accueils, d’entretiens, tous calibrés, tous normés et enregistrés dans des systèmes informatiques et dont le seul comptage tient lieu d’appréciation exclusive de la qualité du service relationnel rendu. Si la fréquence des entretiens dans un parcours d’insertion peut être un indicateur d’activité, elle n’est en rien un indicateur de résultat. On peut bien sûr poser l’hypothèse qu’une forte fréquence constitue une garantie d’attention portée à l’autre et d’anticipation sur des risques de dérapage. Cependant l’enregistrement d’une « actualité » telle qu’un entretien ne dit rien de la qualité des échanges et de son impact sur la socialisation, sur l’insertion. Répétons-le, la professionnalisation correspond à une triade articulant profession, c’est-à-dire des garanties apportées pour stabiliser les emplois, professionnalisme, c’est-à-dire des méthodes, et professionnalité, c’est-à-dire le sens de l’action. Ces trois branches ont chacune leur importance. Cependant, d’une part, elles ne sont fructueuses que dans leur interaction (ce qui signifie qu’elles doivent être activées synchroniquement) et, d’autre part, elles exigent, pour que le tout soit non seulement différent mais supérieur à la somme des parties, que la professionnalité soit considérée, non comme la coquetterie intellectuelle concédée à un essentiel qui serait le professionnalisme, mais comme un essentiel sans lequel le souffle serait absent, le feu s’éteindrait, profession et professionnalisme disparaîtraient.

Faire des associations des espaces de participation et permettre que leurs professionnels retrouvent et revivifient l’esprit des pionniers, c’est-à-dire une philosophie de l’engagement, constituent des pré-requis. 

 Mais le social a besoin de bien d’autres choses, maintes fois abordées ou développées entre autres dans ces contributions, dont sans doute prioritairement et sans qu’à ce stade j’aille plus avant que leur rappel…

 

– Etre organisé et s’organiser, à l’échelle de chaque structure, sur la base du projet qui est l’outil au service de l’idée. Combien de structures n’ont même pas de projet associatif ou n’ont en guise de projet qu’un rapport d’activité agrémenté d’une note d’orientation ? Le projet associatif de structure est ce qui permet de constituer à l’échelle de l’entité une réelle communauté professionnelle forte des parties qui la composent : les usagers, les professionnels, les bénévoles et les élus. (4)

– Savoir et dire d’où l’on parle… c’est-à-dire s’appuyer sur un corpus théorique solide, robuste, qui fuit et combat les notions vagues et chapiteaux. Croît-on convaincre par l’imprécision, estimant que conviction suffit pour convaincre ? A ce travail d’univocité s’ajoute ce qui devrait progressivement être incorporé non comme une culture du soupçon mais comme une posture systématiquement et salubrement critique vis-à-vis de la Linguae Quintae Respublicae (5), ce discours métastasé, proliférant, qui transforme l’or de l’engagement et du métier en plomb de l’exécution et du service, qui substitue au bon sens le sens commun, à la solidarité la charité, à la responsabilité la compassion, au mot « relation » celui de « prestation » ; qui fait sous couvert de pragmatisme le lit d’une idéologie non seulement étrangère mais hostile au social ; qui cependant sait que, le social étant consubstantiel à l’humain, il faut bon gré mal gré lui accorder une place d’expression ; celle-ci est cathartique, c’est-à-dire trouve dans des situations contingentées l’occasion de s’expulser… de telle façon à ce que tout le reste du temps soit occupé par une parole et une pensée disciplinées, un fatras bien-pensant, un épandage éthique en fait subordonné à la nécessité économique. Le CERC (Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale) vient de publier son 9ème rapport, Un devoir national. L’insertion des jeunes sans diplôme (6). Je ne l’ai pas encore lu mais, alors même que le président du CERC, Jacques Delors, est une personnalité digne de respect, je ne peux faire taire ce réflexe critique : depuis combien d’années entend-t-on en effet toutes les variations possibles de ce « devoir national » alors que la société préserve prioritairement ses inclus, utilise sa jeunesse en variable d’ajustement, accentue les inégalités, reformule en « classes chômeuses, classes trompeuses » les « classes laborieuses » qui jusqu’alors étaient « dangereuses » ?

– Savoir et dire d’où l’on vient, s’enraciner dans une culture commune, non pour la mausoléifier avec des ancêtres icônes, mais pour que les branches et nouvelles pousses qui s’élancent soient alimentées d’une sève au goût des valeurs d’engagement. Le social ne peut se satisfaire du minimum conventionnel et, si l’insertion ne parvient pas rapidement à mettre en œuvre une gestion humaine des ressources, il y a fort à parier que, faute de trouver leur compte avec une ordinaire gestion des ressources humaines, les plus engagés deviennent les plus désenchantés et, tant qu’à faire, rejoignent dans une seule perspective instrumentale les « OPP » (opérateurs privés de placement) qui ne manqueront pas de rechercher des savoir-faire sous l’effet des appels d’offres et des mises en concurrence.

– Produire, défendre et promouvoir son propre référentiel d’évaluation, lui-même cohérent avec le principe d’indissociabilité « sujet – acteur – citoyen » et non réduit à la seule dimension étroite et biaisée de l’homo oeconomicus. Ce référentiel d’évaluation doit s’étendre jusqu’à parvenir à être un référentiel – oui (7) – « qualité »… mais propre à l’insertion, co-construit par ses acteurs, hiérarchisant dans ce sens principes, processus puis procédures.

– Former en pénétrant les minces espaces entrouverts d’une convention pluriannuelle d’objectifs (CPO) dont  les axes d’ingénierie (observation, partenariat, développement local), s’ils ne sont rapidement investis, risquent d’être progressivement secondarisés, marginalisés, alors qu’ils constituent le différentiel qui correspond au concept d’approche globale. Combien de « plans régionaux de formation » incluent-ils aujourd’hui la déontologie, les enjeux et la construction d’un observatoire social et socio-économique territorial des jeunesses, d’une organisation apprenante garantissant à l’échelle de chaque professionnel polyvalence et expertise spécifiée, de la réalisation d’un diagnostic, également social et socio-économique, des jeunesses et des ressources du territoire ?

– Enfin et toujours au regard de ce principe d’indissociabilité, établir des ponts avec le monde économique qui inclut les entreprises sans toutefois se limiter au secteur marchand puisqu’il existe non pas une mais des économies : marchande, publique, associative. La porosité avec le monde économique marchand doit s’accompagner d’une pédagogie des entreprises conçue dans la logique de ces dernières – on peut même dire « dans leur intérêt » – : s’il faut former les usagers, la déqualification étant très souvent la première marche conduisant à l’exclusion, il faut aussi civiliser les entreprises.

 

PS. Une bonne nouvelle… un Juste.

Rien à voir avec ce qui précède… encore que. Le Monde du 24 juin a consacré une page entière à Jean-Marie Delarue, « Le juste des prisons ». Jean-Marie Delarue, ex délégué interministériel à la ville, auteur du rapport sur la crise des banlieues La Relégation (1991), vient d’être nommé contrôleur des lieux privatifs de liberté (entendez les prisons, les locaux de garde à vue, les dépôts). C’est un homme indépendant, capable de révolte parce que humain. « Il est devenu serviteur de l’État mais cela ne veut pas dire rentrer dans le rang. « Les débats des années soixante nous ont aidé à sortir de nous-mêmes. Cela s’applique aux fonctionnaires. Qu’est-ce qui vous fait sortir de vous-même, de votre carrière, de la discipline de parti? » Sans doute adopterait-il cette maxime que j’ai fait mienne, « Vivre en intelligence avec le système mais en révolte contre ses conséquences. » L’article du Monde rapporte que Bertrand Schwartz « lui a conseillé, quand il est devenu délégué à la ville, d’aller sur le terrain une fois par semaine. « J’ai entendu des gens me raconter leur existence. c’était des vies silencieuses, de repli sur soi, loin des images de violence. » L’humanité ne s’oppose ni à la responsabilité, ni à la radicalité. Elle rend l’une et l’autre plus… humaines.

 

 (1) Renaud Epstein, « Gouverner à distance. Quand l’État se retire des territoires », 2005, Esprit n° 11.

(2) Anne-Marie Beyssaguet, Michel Chauvière, Annick Ohayon, Les socio-clercs, bienfaisance ou travail social, 1976, Maspero.

(3) Edgar Morin, La tête bien faite, 1999, Seuil, p. 20

(4) Philippe Labbé, Qu’est-ce que le projet associatif de structure ? note technique pour l’ANDML, décembre 2007

(5) Éric Hazan, LQR. La propagande du quotidien, 2006, Raisons d’agir.

(6) http://www.cerc.gouv.fr/rapports/rapport9/rapport9cerc.pdf

(7) « … la qualité est et n’est qu’une méthode. A ce titre, le plus important est ailleurs, dans les finalités, les pouvoirs et les stratégies d’acteurs… {…} Le problème est donc moins dans la qualité que dans la politique de la qualité. Il s’agit, en conséquence, de la penser intelligemment. » Philippe Labbé, Les bricoleurs de l’indicible. Structurer, densifier l’intervention sociale, 2004, Apogée, tome 2.

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Deuxième paysage. Quelle est l’offensive idéologique contre le social ?

L’efficacité de l’offensive idéologique est incontestable. Elle repose sur trois procédés : l’inversion de la preuve, la double contrainte et la culpabilisation.

L’inversion de la preuve.

Sur le net, on peut lire une contribution de Michel Chauvières à partir de son dernier livre, Trop de gestion tue le social : essai sur une discrète chalandisation (2007, La Découverte), à laquelle succèdent deux commentaires dont celui-ci : « Point de vue intellectuellement intéressant mais hélas pas réaliste. Il convient de « chercher » encore… la vérité. Elle n’est probablement pas dans l’utopie qui caractérise ce discours qui ne propose au demeurant pas grand chose de concret mis à part la critique d’une certaine idéologie au nom d’une autre idéologie qui, elle, a bien déjà bien fait ses preuves. » L’efficacité de l’offensive est remarquable parce qu’elle est parvenue à ne plus présenter les termes d’un débat où chaque partie avancerait ses arguments à partir de ses convictions et de son système de pensée acceptées par l’autre partie (principe d’altérité) : le social répond désormais à partir du discours de l’offensive idéologique et, d’une part, devient victime d’un processus d’hétéronomie (une logique imposée de l’extérieur, à l’inverse de l’autonomie), d’autre part dispose d’un vocabulaire de toute évidence moins maîtrisé que son interlocuteur. Le social ne joue donc pas sur son terrain. Non qu’il s’agisse dans un débat de ne pas comprendre la logique interne de l’interlocuteur mais, de là à en faire sa base argumentaire, cela me fait songer au crocodile qui s’extasie devant la vitrine d’un maroquinier et qui pénètre dans la boutique pour demander un sac à main. Exemple vécu il y a quelques mois dans une Chambre régionale d’économie sociale, déjà rapporté mais diablement illustratif. J’y interviens sur le thème de l’évaluation de l’utilité sociale. Une femme, directrice d’un service de soins palliatifs, me demande des arguments pour convaincre ses financeurs de lui accorder un peu plus de subventions : comment démonter l’utilité sociale de son service ? Tout en lui répondant, avec beaucoup de rationalité (quelles sont les « valeurs ajoutées directes » ? quel « halo sociétal » pour reprendre les termes de Lipietz ?), une petite voix dans ma tête me dit « Mais dans quel monde vivons-nous pour que l’on soit contraint de démonter qu’aider des gens à mourir sans trop souffrir est socialement utile ? »

 La double contrainte.

« Comme l’ont montré les débats de la campagne présidentielle de 2007, ce « modèle social » français a besoin de se renouveler. La rupture, à laquelle les Français ont adhéré, répond à des préoccupations multiples : un chômage qui, bien qu’en baisse, reste encore trop élevé ; un ascenseur social bloqué ; une pauvreté et des inégalités qui ne diminuent plus ; la ghettoïsation des quartiers difficiles ; une école qui ne parvient pas à lutter contre l’échec scolaire ; la crise du logement ; la stagnation salariale et la baisse du pouvoir d’achat, etc. {…} Il y a aujourd’hui urgence à agir, à réformer pour plus de justice sociale, à imaginer des solutions innovantes pour faire mentir celles et ceux qui prétendent que l’on a tout essayé, à refuser l’idéologie pour lui préférer l’efficacité, à penser à l’avenir pour savoir quelles décisions prendre à présent. En somme, à réinventer notre manière de faire du social. » (1) Qui dit cela ? L’UMP en convention. Que peut-on en déduire ? Que, s’il est difficile de cacher que le social va mal, la stratégie à l’œuvre prend appui sur ce constat pour engager des réformes qui vont s’exprimer dans un système d’injonctions paradoxales – le double mind – (2). J’en ai énoncé quelques unes il y a un an dans Le Monde(3). Sans les reprendre in extenso, en voici quelques-unes dont le discours dominant n’est pas avare : « Oui à l’approche globale mais limitez-vous au placement dans l’emploi », « Travaillez en partenariat mais soyez concurrents », « Ayez des projets mais appliquez des programmes »… Tout cela dans une logorrhée peu soucieuse de cohérence interne comme l’illustre, depuis que le précariat s’est généralisé, l’usage immodéré du qualificatif de « durable ». Répétez, il en restera toujours quelque chose… Tout cela également le pied sur un accélérateur, l’urgence sociale… depuis vingt-cinq ans, de « L’insertion, un impératif national » à « Réduire la fracture sociale » et à « La maison brûle ! ». Sur le thème des doux rêveurs qui tergiversent alors qu’il faudrait agir, cette urgence permanente est une rhétorique de la tension dont l’effet recherché – et atteint – est de marginaliser un autre mode de pensée qui appellerait une réflexion. 

 La culpabilisation.

Toujours à partir de cette communication de Michel Chauvières, le commentaire d’un second lecteur : « Les dépenses sociales sont avant tout des investissements et non du simple fonctionnement » : On peut le voir comme ça, OK, mais il faut nuancer et ne pas généraliser : un investissement ne peut se concevoir que dans le cadre d’un progrès à venir, s’il est stérile pour l’Humain (existant ou à venir), ce n’est pas un investissement, c’est une perte sèche pour l’individu et pour le collectif ! Et pour qu’il y ait investissement, il faut des investisseurs : on ne peut pas éternellement faire « investir » les générations futures (c’est à dire en créant des dettes aujourd’hui) pour une protection stérile des générations actuelles : J’appelle ça de l’irresponsabilité, et de l’inconséquence … » Le processus de culpabilisation, dont l’expression la plus commune est celle qui concerne le chômeur dans un premier temps à responsabiliser, puis devenant responsable pour parvenir à être coupable, n’épargne pas les travailleurs sociaux. Il trouve ses arguments principaux dans ce qui est présenté comme l’évaluation du social mais qui, on l’a vu, n’est que l’évaluation de l’économique dans un social d’enrobage. Comme cette évaluation – et pour cause – est incomplète, les résultats sont insatisfaisants : 50% de mises à l’emploi, ce sont mécaniquement 50% de non-mises à l’emploi. Un train qui arrive à l’heure n’étant pas une information, on regarde donc celui qui arrive en retard, avec ses wagons de non-mises à l’emploi. D’autre part, l’évaluation met en avant sous couvert d’efficacité (qui serait contre être efficace ?) le principe d’une « obligation de résultat » qui, avec un peu de jugeotte, est absurde puisqu’on exige des intervenants sociaux des résultats surdéterminés par des facteurs exogènes, sur lesquels ils n’ont pas de prise sinon à la marge : l’exclusion de l’emploi est d’abord, en amont, la résultante d’un (dys)fonctionnement du marché du travail (déséquilibre entre l’offre et la demande, hyper-sélectivité, discriminations…) sur lequel les intervenants sociaux ne peuvent intervenir qu’à la marge, voire en modifiant la place dans la file d’attente… ce qui, en passant, leur vaut une autre volée de critiques : ils déstabilisent le marché du travail, ils encouragent les effets d’aubaine, etc. Ajoutons à ce chapitre de culpabilisation le renfort d’autres critiques « savantes » selon lesquelles, faute de résultats probants en termes d’insertion professionnelle, les intervenants sociaux, tels la vérole sur le bas-clergé, se rabattent sur le social et génèrent une « handicapologie », c’est-à-dire inventent des problèmes sociaux à leurs usagers histoire d’excuser leurs piètres performances, de justifier leur  gagne-pain et d’avoir une clientèle captive puisqu’on n’en a jamais fini avec le social. Autant la culture du résultat est-elle nécessaire, déontologiquement exigible, autant l’obligation de résultat est-elle absurde. Et si notre Président déclarant « Les caisses sont vides, que voulez-vous que je fasse?  » était aussi soumis à l’obligation de résultat, que se passerait-il pour lui ? 

A suivre…

 

 

 

(1) Convention sociale de l’UMP, 12 juin 2008, « Innover pour la justice sociale ».

(2) Le double mind, théorie de la double contrainte, est à l’actif de Grégory Bateson, un des piliers de l’école de Palo Alto, surtout connu pour ses travaux sur la communication paradoxale.

(3) Philippe Labbé, « Les sept fantasmes des politiques de l’emploi », Le Monde, 10 mai 2006.

Le social est à la peine, c’est un fait. Entre deux représentations, l’une dépensière, l’autre irréaliste, le social est ébranlé par une offensive idéologique dont l’efficacité est incontestable puisque, non seulement elle s’appuie sur un système de pensée cohérent (quoique partial) et construit (quoique déconstructible aisément), mais elle parvient à ce que les « acteurs du social » intériorisent un schéma de pensée qui, tout en leur étant externe, devient celui à partir duquel ils apprécient – « évaluent » dit-on – leur action. Cette intériorisation s’exprime dans le peu de résistance démontré par le secteur via son acceptation – pour ne pas dire une reddition – à passer sans regimber d’une logique de métier à une logique de services : opérateur, prestations de services… Leur action, historiquement fondée sur la notion d’engagement, devrait à présent trouver sa légitimité dans les « nouvelles valeurs émergentes » (sic – 1-) de la mission de service public que seraient l’efficacité et la performance.

J’emprunterai un chemin qui fera découvrir successivement trois paysages.

– Premier paysage, qu’est-ce que le social au juste et que poursuit le travail social ?

– Deuxième halte, quelle est l’offensive idéologique contre le social et sur quoi repose son intelligence ?

– Troisième paysage, quelles sont les conditions de survie pour celles et ceux qui veulent encore croire au social ?

L’ensemble étant trop long, ces trois contributions seront à suivre quotidiennement. Elles s’inscrivent dans la catégorie « corpus » visant à stabiliser – autant que faire se peut – le champ théorique de l’insertion.

Premier paysage. Qu’est-ce que le social ?

 Il n’est pas inutile de s’intéresser à cette question tant le sens commun y répondrait spontanément par « est social ce qui n’est pas économique ». Autrement dit, le social serait défini par défaut. Les choses sont un peu plus complexes… et pourtant nécessairement à stabiliser car, si on ne définit pas précisément ce qu’est le social, on ne parviendra pas à en identifier les valeurs ajoutées et, de la sorte, tout le travail social serait évalué à l’aune de critères autres, c’est-à-dire strictement économiques. Problème de fond puisque le social en tant que tel serait donc nié, ou du moins considéré comme accessoire, et problème de méthode puisque le référentiel d’un champ spécifique serait mobilisé pour un autre champ tout aussi spécifique mais différent.

Deux temps pour ce voyage : sérier le social puis comprendre ce qu’il poursuit.

Les trois dimensions du social.

Pour sérier ce social hétérogène, mobilisons comme variable discriminante la distance de l’interaction entre la personne et son environnement. On part de la personne, chacune existant physiquement et mentalement, et l’on s’intéresse aux relations qu’elle entretient avec elle-même et avec son environnement. Nous inspirant des travaux d’Edward T. Hall qui ont donné naissance à la proxémie (2), agrégeons les deux premières dimensions, « intime » et « personnelle », et conservons les dimensions « sociale » et « publique ». A côté de ces trois sphères constituant le « social », une quatrième sphère est celle de l’économique. L’ensemble de ces quatre sphères, poreuses entre elles (3), représente le socioéconomique qui peut correspondre à l’approche globale dans la conception du père de l’insertion, Bertrand Schwartz. L’idée sous-tendant cette représentation, moins que l’indivisibilité, est celle d’une indissociabilité fondée sur un principe « dialogique » au sens d’Edgar Morin, c’est-à-dire ce qui « permet de maintenir la dualité au sein de l’unité. Il {Le principe dialogique} associe deux termes à la fois complémentaires et antagonistes. » (4)

Ce schéma représente les trois composantes du « social ».  

Items

Social

Proxémie

Intime & Personnelle

Sociale

Publique

Sphères des relations

Individuation

Sociabilité

Sociétal

Distance interactions

Micro

Méso

Macro

Domaines concernés

Santé, équilibre psychique, relations familiales

Voisinage, quartier, associations,amis, périprofessionnel…

Institutions, normes et règles

Personne

Sujet

Acteur

Citoyen

Paradigme

Autonomie (accomplissement, épanouissement, libre-arbitre…).

Altérité (lien, reconnaissance cohésion, participation, « vivre ensemble »…)

Citoyenneté (droits et devoirs, normes, règlements), « faire société », implication collective.

Méta-valeur

Liberté

Fraternité

Égalité

Catégorie dominante du social

Travail social

Socioculturel

Éducation populaire

Intervention du social (contre…)

Disqualification, conduites addictives, violences intra-familiales

Déliaison, isolement

Repli, sectarisme, marginalisation

Valeurs ajoutées attendues de l’intervention sociale

Capital symbolique : estime de soi et confiance, mobilité psychologique…

Capital social : multiplication des « liens faibles », appartenance / reconnaissance

Capital culturel : émancipation, promotion sociale, participation au débat démocratique, civisme…

 Que poursuit le travail social ?

 Si l’on ajoute au tableau ci-dessus l’économique, le travail social vise à doter les personnes des capitaux nécessaires pour évoluer dans la société, en être « producteur et reproducteur ». Simplifiant – nous en avons conscience – on peut dire que cinq capitaux sont nécessaires.

– Capital culturel : savoir, comprendre…

– Capital social : disposer de relations, ne pas être isolé…

– Capital symbolique : avoir une estime de soi…

– Capital économique : être indépendant financièrement…

– Capital de mobilité : pouvoir bouger…

Enrayer le processus qui peut conduire à l’exclusion, voilà ce que poursuit le travail social dans sa perspective préventive et curative ; dans une autre perspective qui appartient plus au champ de l’éducation populaire et du socioculturel, le social vise l’accomplissement de la personne, sa socialisation et l’émancipation de l’acteur. Quoique les frontières soient poreuses, on peut représenter ainsi les objets dominants des grandes catégories polarisées du social.

Travail social

Intervention sociale

Animation socioculturelle

Éducation populaire

Soigner

Insérer

Relier

Émanciper

Sujet

Acteur

Citoyen

L’individu

Le groupe

La société

Logique de la relation

Logique de la relation et du projet

Logique de projet

Ainsi le travail social traditionnel se mobilise-t-il plus sur les personnes disqualifiées (« fragiles » ou « en rupture », pour reprendre les termes de Serge Paugam) ; l’intervention sociale est centrée sur l’insertion et la prévention de l’exclusion, par exemple avec les conseillers en insertion ; l’animation socioculturelle privilégie le lien social, « l’inter » (-générationnalité…), le quartier et ses habitants ; enfin l’éducation populaire se fonde sur un projet de transformation sociale même si elle imbrique  – principe d’indissociabilité – l’émancipation collective et l’accomplissement du sujet.

Cinq problématiques couvrant le social peuvent être dégagées, cette typologie correspondant à des catégories empiriques, non à des strates statistiquement catégorisées, figées. Leur ordonnancement, d’une problématique de socialisation à une problématique de marginalisation, recouvre une progression dans l’importance et le traitement des difficultés sociales.

Problématique

Constat

Objet principal de l’intervention sociale

Travailleurs sociaux idéaux-typiques

Socialisation

La cohésion sociale n’est pas un donné naturel mais un construit mis à mal par l’individualisme.

Rendre les individus « acteurs » impliqués, éduqués et responsables. Promouvoir l’altérité. (capital social)

Animateur socioculturel, agent de développement, militant associatif

Déqualification

Écart entre les compétences effectives de la personne et les exigences du marché. Exclusion du marché du travail.

Formation, (re)mise à niveau, qualification, validation des acquis. (capital culturel)

Formateur, conseiller en insertion

Déliaison

Isolement de la personne non-incluse dans une communauté professionnelle.

Retisser des liens, offrir les opportunités de liens faibles. (capital social)

Travailleur social, conseiller en insertion,

psychologue

Disqualification

Dégradation de l’estime de soi

Redonner confiance. (capital symbolique)

Marginalisation

Installation dans des systèmes parallèles, de survie. Errance ou enkystement.

Parer à l’urgence. Réintroduire dans les circuits ordinaires des fonctionnements sociaux. (capital symbolique, capital de mobilité)

Travailleur social, bénévole ou professionnel caritatif, de SAMU social

Au bout du compte et si dans le travail social on s’intéresse plus particulièrement à cette – relative – nouvelle forme qu’est l’intervention sociale dite « d’insertion », ce qui est poursuivi est que chaque usager parvienne à une situation d’indépendance économique, par l’exercice d’un emploi ou, pour des personnes handicapées qui ne peuvent pas travailler, par le bénéfice de ses droits, et à une situation d’autonomie sociale. Ces deux volets lui permettent d’être, dans les meilleures conditions, un sujet indépendant un sujet qui s’assume et s’accomplit, un acteur inscrit dans les relations et un citoyen participant au débat public.

Constatons sur cette base (et pour la nième fois) que, pas plus que le bonheur d’une nation ne peut se mesurer à son PIB, évaluer le travail social d’insertion ne peut se limiter à l’indicateur de placement en emploi. Sauf à considérer que l’individu se résume, pauvre de lui, à l’homo oeconomicus… Cela, on le sait, ne serait pas pour déplaire à tous. Sauf à vouloir sciemment mettre en difficulté celles et ceux qui savent par la force des faits, têtus, que non seulement le maintien dans l’emploi mais la productivité sont tout autant déterminés par des compétences que par la jouissance d’un logement, la satisfaction d’une vie équilibrée, le réconfort des amis et du lien social…

Cela paraît terriblement ordinaire. Cela s’appelle ordinairement la vie. « Penser tous les désirs de l’homme comme autant d’intentionnalités dirigées vers un bien ou un service, matériel ou immatériel, marchand ou non marchand, qui pourrait les satisfaire constitue une impasse. Quel sera le produit qui satisfera notre besoin de participation démocratique, notre désir de sens, notre soif de relations amicales ou affectives, notre désir des autres, notre soif de les comprendre ? L’ensemble des besoins, désirs, pulsions des hommes ne peut trouver une réponse en termes exclusifs de produit ou d’avoir. Ces réponses sont également de l’ordre des relations, de la parole, de l’interaction – de l’échange autre que marchand. » (5)

A suivre…

 

 


(1) Le Livre blanc sur l’avenir de la fonction publique, avril 2008

(2) Edward T. Hall, La dimension cachée {1966} 1971, Seuil.

(3) « Si l’on distingue ainsi plusieurs sphères, raisonnant par commodité en termes de séparabilité, le plus important demeure toutefois invisible. En filigrane, il est en quelque sorte une deuxième peau qui recouvre ces dimensions, qui les infiltre, les imprègne et les unit (complexus : « ce qui relie »). Ce tissage est présent à l’échelle du sujet qui, à vrai dire, n’a que faire de la disjonction de l’économie, du social, de la sociabilité et de l’individuation. Ce sujet sait bien que tout est dans tout et que, si quelque chose est défaillant ici, ce que l’on appelle les interdépendances fera que cela dysfonctionnera là, puis partout par contamination. » Michel Abhervé, Philippe Labbé (dir), L’insertion professionnelle et sociale des jeunes ou l’intelligence pratique des missions locales, 2005, Apogée, p. 91.

(4) Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, 1990, ESF Éditeur, p. 99.

(5) Dominique Méda, Qu’est-ce que la richesse? 1999, Alto Aubier, pp. 102-103.

Un faible pour Méda…

Je l’avoue, j’ai depuis longtemps un faible pour Dominique Méda. Depuis 1995, lorsque fût publié Le travail, une valeur en voie de disparition (Flammarion), succès de librairie auquel avait succédé de très nombreuses critiques. Jeremy Rifkin, l’année suivante, publiait La fin du travail (La Découverte, préfacé par Michel Rocard) et connaissait le même sort : large lectorat et volée de bois vert de la « cité savante ». Les thèmes du partage du travail, de travailler mieux, voire de la décroissance irritaient déjà nombre d’experts. En 1999, Dominique Méda publiait un autre ouvrage de grande qualité, Qu’est-ce que la richesse ? (Alto Aubier) : « Renoncer à civiliser l’entreprise, à mesurer sa contribution à l’accroissement de l’utilité sociale qu’elle procure, à replacer son action dans le cadre général de la société reviendrait à accepter la société comme un pur appendice du marché. {…} Mais c’est évidemment aux entreprises d’être subordonnées à la société, et non le contraire » (p. 117). Ce qui est présenté ici comme une évidence – que je partage – ne correspond tout aussi évidemment pas à l’idéologie dominante où l’entreprise apparaît comme l’alpha et l’oméga de la conduite et de la finalité humaines… Bref, partage de la posture et des analyses de Méda, qui plus est une personne de qualité humaine avec laquelle j’ai eu le plaisir de travailler, lorsqu’elle était responsable de l’animation de la recherche à la DARES, en réalisant pour et avec elle une étude sur les emplois jeunes et le développement durable. Dominique Méda, qui fût la plume d’un courant du PS, Utopia, est désormais au Centre d’Études de l’Emploi : avec de telles thèses en effet, on l’imagine mal au cœur du ministère du travail… la périphérie est juste acceptable. 

Dominique Méda vient de signer avec Pierre-Alain Muet, député PS, un article dans Le Monde du 18 juin : « Travailler tous, et mieux ». Avant d’en parler prochainement, commentaires sur ce qui n’est pas un dérapage et sur un non-événement.

 Le rapporteur du budget de l’Emploi : les chômeurs sont des fainéants et des profiteurs…

Le 19 juin, à l’ouverture d’une audition de plusieurs dirigeants du service public de l’emploi devant la commission des Finances du Sénat où il est rapporteur spécial du budget de l’Emploi, le sénateur UMP de l’Essonne, maire de Corbeil-Essonnes, Serge Dassault a estimé « anormal » que l’Etat aide les chômeurs, « des gens qui ne veulent pas travailler » et suggère de « réduire carrément les aides… »« Le problème n’est pas seulement de trouver de l’emploi mais aussi que l’assistance et les aides diverses aux chômeurs sont trop élevées, à mon avis, pour qu’ils aient une certaine envie de travailler », a déclaré le fils de Marcel… dont la fortune s’est en grande partie faite sur la vente d’armes (1) et dont on peut être certain qu’il n’a jamais de sa vie d’héritier connu le moindre souci financier. Patron du Figaro (on peut subséquemment en déconseiller la lecture), Serge Dassault est la 7ème fortune de France. Un dérapage ? Non puisqu’il persiste et signe le 20 juin au micro de RTL : « Comme ils {les chômeurs} ne veulent pas travailler parce qu’ils gagnent beaucoup d’argent et qu’en travaillant ils n’en gagneraient pas beaucoup plus, je trouve plus simple de réduire les allocations de chômage. » (2). On hésite : affligeant ou révoltant ? Tout compte fait, affligeant et révoltant. L’affliction est sans doute au rendez-vous. Pour la révolte, cela semble plus aléatoire. Il nous manque une Beate Klarsfeld qui, en 1968, avait giflé publiquement le chancelier ouest-allemand ex-nazi Kiesinger.

 Une Europe compétitive et solidaire. Un non-événement.

Xavier Bertrand, paraît-il « chouchou » du Président, a réuni jeudi 19 juin 2008 au ministère du Travail l’ensemble des partenaires sociaux français et européens pour la rénovation de l’agenda social européen, « qui devrait permettre à l’Europe de répondre à quatre défis : la mondialisation, le changement climatique, les évolutions démographiques et la diversité croissante des sociétés européennes. » (3). A cette occasion, Bernard Brunhes a remis un rapport, plutôt une note d’ailleurs, « Un agenda social pour une Europe compétitive et solidaire ». En quinze pages, on recense 52 fois le verbe « devoir ». Ainsi, première page, « Les citoyens d’Europe doivent avoir confiance… au lieu de se replier dans un climat de défiance et d’inquiétude. » Etc. En passant, notons le paradoxe et le discours implicite : pour le paradoxe, la confiance s’obtient-elle par l’injonction ? Pour le discours implicite, d’un côté (naturellement bons) ceux qui sont confiants, de l’autre (défaitistes, oiseaux de mauvaise augure et « déclinologues » de tout poil) ceux qui sont méfiants. Exit Descartes et son doute, base de la pensée scientifique, et place à la foi, aux certitudes, aux « vérités-foudre » ou « ciel » pour reprendre la terminologie de Michel Foucault : il suffit de disposer d’un prophète. Bruhnes fera-t-il l’affaire ? C’est à discuter, on a déjà Attali.

La note de Bruhnes est structurée en trois parties : « Pourquoi une ambition sociale ? », « Les axes d’un modèle social rénové », « Les moyens d’action ».

 Pourquoi une ambition sociale ?

L’introduction n’excelle guère par son originalité, combinant lieux communs, postulats tels que « la mondialisation a globalement un impact positif sur le développement et le dynamisme des économies européennes » (il suffit pour s’en convaincre de constater le « dynamisme » de la nôtre) et rabâchage des directives européennes telles que « augmenter le taux d’activité » (jeunes, seniors), concilier vie familiale et vie professionnelle, « définir des politiques d’accueil des travailleurs immigrés » (cf. la conférence de Brice Hortefeux, le 19 juin, ravi d’annoncer une hausse de 80 % des reconduites à la frontière d’étrangers en situation irrégulière pour les cinq premiers mois de 2008 (4), tout ceci se concluant par l’inévitable thématique du développement durable : « Dans les deux années qui viennent et avant que soit définie la stratégie qui, après 2010, prendra le relais de la stratégie de Lisbonne (toujours d’actualité ?), un important travail d’analyse et de concertation est à réaliser pour préciser les liens entre ces nouvelles conditions du développement économique durable et les conditions de vie, d’emploi, de revenu, de consommation, de solidarité. » Bien. Cela ne mange pas de pain et considérons à la décharge de Bernard Bruhnes que, « l’ambition sociale » n’étant pas spontanément associée à l’Europe, l’exercice n’était pas des plus aisés.

 Les axes d’un modèle social rénové…

Corps du texte, quatre « axes » nous sont proposés… enfin, plus exactement et compte-tenu de l’occurrence du « devoir », ne sont pas discutables. S’imposent ainsi le retour à l’emploi, la flexisécurité, la protection sociale et le développement du marché intérieur, la lutte contre les discriminations et la lutte contre la pauvreté.

La compil’…

Mise en bouche, la compil’ de la politique de l’emploi : le retour à l’emploi par tous les moyens, depuis « faire évoluer les systèmes de prestations en direction des personnes sans emploi de telle sorte qu’elles soient plus incitées qu’elles ne le sont aujourd’hui » (on frise Dassault), « rendre plus efficaces les services publics » (fusion ANPE-UNEDIC et mise en concurrence à l’horizon), « améliorer les conditions dans lesquelles les jeunes sortant de l’école et de l’université s’orientent vers les secteurs employeurs » (tiens, cela rappelle «  Le problème scolaire pèse aujourd’hui d’un poids que tout le monde s’accorde à reconnaître comme lourd : si ce poids n’est pas rapidement allégé, il serait même à redouter que nos propositions elles-mêmes en soient affaiblies. »… en 1981, introduction du « Rapport Schwartz »), « inciter les employeurs à continuer à employer les personnes qui ont un âge couramment considéré comme l’âge de la retraite » (qui, si cela fonctionne, deviendraient des « retraités actifs occupés », concept novateur hormis pour les jeunes retraités militaires qui occupent des postes réservés(5)} et, pour les personnes éloignées de l’emploi, « l’Union pourrait poser le principe d’une seconde chance… comme droit reconnu au niveau européen. » Rappelons à toutes fins utiles l’article 5 du Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946, « Chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi… », première « chance » à mettre en œuvre avant d’imaginer une « seconde chance ». Une bonne proposition cependant, concevoir des programmes de type Erasmus pour « les jeunes les moins outillés pour l’emploi ».

Flexisécurité…

Puisque, coûte que coûte, il faut « assurer la fluidité du marché du travail », Bruhnes reprend le thème de « lorsqu’il n’est pas possible de sécuriser l’emploi, il faut sécuriser le travailleur ». Rappelons que la flexisécurité, inspiratrice d’une pléthorique littérature, articule trois facteurs : la liberté d’embauche et de licenciement, une bonne protection sociale des chômeurs et une politique d’activation de ceux-ci, c’est-à-dire l’obligation sinon de travailler du moins de rechercher un emploi. Jusqu’à présent, le premier et le troisième facteurs sont incontestablement promus, contrairement à la protection sociale des chômeurs qui, hormis exceptions (expérimentation du contrat de transition professionnelle), n’est guère au rendez-vous… sauf à considérer qu’elle recouvre la dégressivité des allocations chômage, les radiations… Ajoutons enfin que le Danemark, inspirateur de la flexisécurité, a un système fiscal d’impôt sur le revenu qui représente 53,2% des recettes de l’État contre 17,3% en France, que son niveau de prélèvements obligatoires atteint 48,9% contre 44% en France, que 8,5% de son PNB est consacré aux dépenses publiques d’éducation contre 5,8% en France. Tout ceci (et bien d’autres choses) est écrit dans Faut-il brûler le modèle social français ? par Alain Lefebvre et… Dominique Méda (2006, Seuil). Pour résumer, transposer le modèle danois au-delà de son simple slogan impliquerait des mutations structurelles pour lesquelles les yeux bleus de Parisot vireraient à coup sûr au vert… D’autant plus que, les Danois travaillant 34,4 heures hebdomadaires soit deux heures de moins que les Français, il faudrait tant qu’à faire diminuer ici la durée de travail.

Il est urgent de réfléchir pour se mettre d’accord…

Les deux autres axes, « protection sociale et développement du marché intérieur » et « lutte contre les discriminations et contre la pauvreté » ont tous la particularité d’être à l’étude ou à étudier : « Ce thème pourrait faire l’objet d’un groupe de réflexion » (pour la contradiction entre des conventions collectives et la libre concurrence autorisant des travailleurs étrangers employés à exercer un emploi sur la base du droit du travail de leurs pays d’origine) ; « Il est important que, à l’occasion des réflexions et des décisions à prendre au niveau de l’Union sur les SSIG… » (à propos des services sociaux d’intérêt général) ; « Sur ce point de la transférabilité d’un État à un autre, il reste beaucoup à faire… Il est souhaitable que la commission s’emploie à faire avancer rapidement ces dossiers. » (concernant les systèmes de protection sociale) ; « La question spécifique des Roms qui se pose dans plusieurs États membres pourrait faire l’objet d’une analyse confiée par la commission à un groupe d’experts. » (au sujet des Roms) ; « La mise en place d’une politique concertée dans ce domaine appelle le développement de  cette approche. » (à propos des travailleurs immigrés) ; « Il conviendrait de rapprocher les expériences. » (au sujet des personnes dépendantes)… Abrégeons… et constatons que, si le thème du rapport était l’Europe sociale, ce qui constitue ce social n’est exprimé qu’en termes de recommandations, éventualités, souhaits… alors que le volet économique – « Une Europe compétitive » – est lui formulé en termes d’obligations. On commence à comprendre pourquoi les citoyens ne perçoivent de l’Europe que la technocratie et la facilitation d’une logique purement libérale.

 Les moyens d’action. La nov-langue.

Comment faire puisque, si l’Europe n’est pas avare de directives dans le domaine économique, celles-ci « se font rares dans le domaine social, du fait de l’opposition de certains États à toute avancée dans ce domaine. » ? D’abord le discours de la méthode avec une petite anthologie de la nov-langue bruxelloise : « la méthode ouverte de participation (MOC) a montré son efficacité et ses limites »… et « elle pourrait être améliorée par des techniques de benchmark plus systématiques » quoique certains plaident pour « la méthode du naming and shaming ». (sic). Soit, considérant que l’essentiel est dit puisqu’on est à la page 14 (sur 15), la note de Bruhnes vous tombe des mains, soit, buvant le calice jusqu’à la lie, on tape http://europa.eu/scadplus/glossary/index_fr.htm , glossaire européen… Dans les deux cas, on salue l’artiste qui parvient – sans rire – à écrire que « l’effort de communication est évidemment très important dans la mesure où il permettrait d’aider les gouvernements à convaincre les citoyens de conduire des politiques d’harmonisation européenne. » Outre la création d’un « secrétariat autonome des négociations sociales » et l’utilisation du « Fonds européen d’ajustement à la mondialisation … en clarifiant les critères de déclenchement, apparemment trop complexes, trop limitatifs ou trop bureaucratiques », ce « comment faire » se résume à « la mise au point de principes communs », à « de larges communications dans les États membres » et à « une déclaration commune ».

 Contre-exemple. Parler vrai.

La messe est dite. Vous avez évité une heure de lecture (moins le temps consacré à cet article) au terme de laquelle vous aviez la garantie de ne pas avoir progressé. Cependant, si vous pensez que communiquer est nécessaire mais appelle passion et authenticité, plutôt que poncifs et savoirs d’experts réservés aux seuls experts (qui se lamentent de ne pas être compris et souffrent d’être perçus comme des technocrates), vous pouvez consacrer six minutes pour voir et écouter Severrine Suzuki, 13 ans, à la tribune de l’ONU http://fr.youtube.com/watch?v=5JvVf1piHXg . Elle représente l’Organisation des enfants en défense de l’environnement. Elle parle vrai, juste. On est littéralement scotché. Ce qui est mieux que d’être atterré ou ennuyé.

Enfin, ce que j’en dis…

 


(1) Outre le Rafale et le Mirage 2000, on doit au père, Marcel Dassault, une importante contribution à l’éducation populiste (pas de faute de frappe) puisque, fan (réellement) de Chantal Goya, il créa le magazine Jours de France, fût producteur de La Boum 2, etc.

(4) A l’inverse, on peut se reporter à l’article du Monde  – 18 juin 2008 – de Michel Rocard et Jacques Delors, « L’Europe doit respecter la dignité des sans-papiers » : « … une politique européenne qui soit pragmatique… et, dans le même temps, respectueuse de la dignité et des libertés fondamentales de tous ceux qui tentent de vivre une vie meilleure en rejoignant l’Europe. »

(5) Tiens, voilà un sujet qui ne retient l’attention de personne… La Grande Muette.

A quoi servent les professionnels de l’insertion ? est le titre d’un ouvrage qui vient d’être édité dans la collection « Le travail du social » chez L’Harmattan et dont l’auteur, Philippe Brégeon, est sociologue à l’université de Poitiers. Selon ses termes, « Cet ouvrage concerne l’intervention sociale professionnelle en charge de dispositifs d’insertion. » Dont acte et appétence. Sont ciblés trois réseaux : les Centres d’Hébergement et de Réinsertion Sociale (CHRS), les Missions Locales, les Structures d’Insertion par l’Activité Economique (SIAE).

« L’ambition est d’identifier les représentations du métier par les intervenants sociaux eux-mêmes, de mettre à jour leurs pratiques et leur organisation par rapport aux activités connexes. Ces réseaux disposent d’institutions représentatives auprès des pouvoirs publics, ils communiquent régulièrement sur leurs activités, ils ont mis en œuvre des processus de formation et de professionnalisation spécifiques. Si les centres d’hébergement et de réinsertion sociale se sont développés avec l’aide sociale, le réseau des missions locales semble un pur produit de l’insertion. Il a joué un rôle particulièrement actif pour imposer la catégorie au sein de l’intervention sociale. Un des objectifs des pouvoirs publics était de renouveler les pratiques et les représentations des professions sociales par rapport au modèle du médico-social, considéré comme insuffisamment ouvert au contexte économique et aux autres mondes sociaux. Le corpus du rapport de Bertrand Schwartz en 1981 correspondait à une perspective particulièrement large et multidimensionnelle de l’action auprès des jeunes. Ainsi, au-delà du professionnel, le plaidoyer pour l’approche globale entendait relier l’ensemble des aspects sociaux et personnels de l’existence des jeunes, jusqu’à l’idéal citoyen. L’ouvrage retrace la construction institutionnelle du réseau, dans une perspective sociologique, depuis plus de vingt cinq ans. L’idée de seconde chance pour les jeunes sortis précocement du système scolaire apparaît centrale durant les années 1980. Depuis, leur intégration  dans le service pour l’emploi, les missions locales apparaissent de plus en plus suspendues aux politiques publiques. Quels regards portent les  intervenants sociaux au sein des missions locales sur la construction de leurs activités au regard de ce cheminement ? Comment se représentent-ils la collaboration auprès des jeunes ? Quelles sont leurs marges de manœuvre dans la mise en pratique des dispositifs d’insertion ? Peut-on considérer l’activité en mission locale comme étant en rupture avec les pratiques précédentes de l’aide sociale ? »

Bref, si tout cela ne vous met pas en appétit, tel n’est pas mon cas. « Mettre à jour les pratiques… Suspendues aux politiques publiques, etc. » m’intriguent et m’évoquent le « Vaste programme ! » du grand Charles… dont la commémoration de 68 est aussi un peu la (dé)fête. En tout cas, je vais le lire séance tenante pour obtenir une réponse à la question du titre. Quant à « la rupture avec les pratiques de l’aide sociale », j’ai d’ores et déjà une réponse : prendre en compte, pas en charge. Mais je sais que d’autres ne partagent pas cette opinion, par exemple Michel Autès pour qui « les idéaux du marché se substituent peu à peu à ceux du service social depuis toujours centré sur la personne, dans des secteurs entiers du social. Il y a a un autre social à l’intérieur du social, un social qui se veut gestionnaire, moderne, éloigné de la culture surannée des référentiels de l’aide et de l’assistance. Le social est désormais scindé. Seule sa partie gestionnaire est valorisée. Son côté préventif et promotionnel est oublié. {…} La notion d’insertion est ainsi une catégorie bonne à tout faire pour des temps incertains et qui se présentent comme une bifurcation du social. C’est pourquoi on peut décrire cette bifurcation comme, d’un côté, un repli du social sur des logiques marchandes, c’est-à-dire, au fond, le retour à des logiques humanitaires: c’est la dissolution du social dans la politique libérale… » (1)

Je vérifie si j’ai bon et je vous le dis.

 

(1) Michel Autès, Les paradoxes du travail social, 1999, Dunod, p. 207 et p. 217. « D’où je parle » est une question parfois exigible et pourtant contradictoire dans son dessein de vérification, entre légitimité du propos et garantie de rupture épistémologique. Ainsi, concernant cette dialectique du travail social et de l’intervention sociale, avant ces vingt-cinq années à écouter, regarder et accompagner sociologiquement les piou-piou des missions locales, de l’IAE, de l’économie sociale, j’avais un autre métier : éducateur spécialisé. C’est-à-dire inscrit dans ce travail social « toujours centré sur la personne ». Douze années avec, successivement, l’internat en foyer départemental de l’enfance, l’AEMO et la prévention spécialisée. Est-ce plus de raison pour autant ? Peut-être pas. Du moins cela permet-il de comparer.

Aujourd’hui 17 juin 2008, sur le site localtis.info de la Caisse des Dépôts, une interview d’Annie Jeanne, Présidente de l’ANDML.

Rappelons en substance que le rapport sur les maisons de l’emploi qui vient d’être présenté le 11 juin par Mme Marie-Christine Dalloz, députée UMP, recommande en conclusion l’ « intégration progressive des plans locaux pour l’insertion et l’emploi (PLIE) et des comités de bassin de l’emploi (CBE) au sein des maisons de l’emploi, sous peine de refus de leur agrément lorsque ces structures se constituent sur le territoire d’une maison de l’emploi. » Il est par contre beaucoup plus prudent en ce qui concerne les missions locales, même si pour Pierre Méhaignerie « Dans certaines maisons de l’emploi, les missions locales pourraient fusionner avec l’ensemble du dispositif, afin d’éviter la superposition de structures qui ne communiqueraient plus entre elles. » Dans son rapport, Mme Marie-Christine Dalloz écrit ainsi : « Quant aux missions locales qui ont la charge de l’insertion des jeunes demandeurs d’emploi, après avoir craint que la création des maisons de l’emploi ne signifie leur propre disparition, elles ont établi, en leur apportant parfois leurs propres financements, une véritable collaboration avec ces dernières, notamment sur leurs missions d’observation du territoire et d’accès à l’emploi. Dans certains cas, une fusion complète des services des uns et des autres s’en est suivie, la mission locale devenant alors le bras armé de la maison de l’emploi sur les jeunes publics. » Rappelons également que l’idée d’une fusion entre les maisons de l’emploi et les missions locales est à exclure selon le CNML. Cette proposition, issue d’un autre rapport sur les maisons de l’emploi du député Jean-Paul Anciaux (UMP), dont la première partie a été publiée le 10 janvier 2008 et dont la version définitive est attendue, déplaît fortement au CNML pour qui « Les missions locales doivent faire partie du premier cercle des maisons de l’emploi, comme membres constitutifs si elles le souhaitent ou comme partenaires associés. Elles doivent conserver leurs activités propres en direction des jeunes, ainsi que leur personnalité juridique. »

Localtis: Que pensez-vous de la proposition de Jean-Paul Anciaux de fusionner les missions locales avec les maisons de l’emploi ?

Annie Jeanne :  « C’est une fausse bonne idée pour plusieurs raisons. D’abord les missions locales existent depuis 1982 et couvrent la totalité du territoire français. Elles travaillent en étroite collaboration avec les collectivités locales, les communes, les communautés de communes, les conseils généraux et régionaux. Si vous regardez les maisons de l’emploi, on en est loin : elles ne sont pas présentes sur tout le territoire. D’autre part, les missions locales ont une spécificité : elles s’occupent des jeunes avec un travail de proximité. 1,2 million de jeunes sont en contact avec les missions locales, une proportion beaucoup plus modeste dans les maisons de l’emploi. Enfin, pour cette population, il est indispensable d’avoir une approche éducative et pédagogique qui n’est pas nécessaire pour les autres populations. Nous devons apporter à ces jeunes non seulement un emploi, mais l’accès à l’autonomie. »

Localtis: « Comment envisagez-vous le positionnement des missions locales dans le service public de l’emploi réformé ? »

A.J. : « Les missions locales sont déjà intégrées dans le service public de l’emploi. Elles ont une convention de partenariat renforcé avec l’ANPE et se chargent d’une population, les jeunes, que l’ANPE ne sait pas traiter. On est dans une complémentarité harmonieuse. Nous pensons qu’il faut conserver les missions locales en tant qu’entités indépendantes car elles ont une approche globale des problématiques d’insertion des jeunes : le logement, les déplacements, etc. Une approche globale qui risque d’être abandonnée au profit d’objectifs à court terme. Nous considérons qu’il ne faut pas traiter ces questions de manière segmentée. »

Localtis: « Comment allez-vous défendre cette position ? »

A.J. : « Le Conseil national des missions locales (CNML), qui conseille le gouvernement, l’Union nationale des missions locales (UNML), regroupant les présidents des missions, et notre association partageons la même vision. Le CNML est en train de lancer une consultation nationale basée sur cinq questions (le public, l’offre de service, l’accès à l’offre d’emploi, le pilotage et le financement) et des auditions pour étudier les stratégies envisageables de positionnement des missions locales au sein du service public de l’emploi réformé. Je dois prochainement rencontrer le CNML pour en discuter. »

Le trop ennemi du mieux ?

Publié: juin 19, 2008 dans 1

Moins bien que Jack Malone…

Il me semblait qu’il y avait beaucoup à dire, à écrire, concernant les missions locales en particulier, l’insertion en général. D’où l’idée de ce blog. Un instrument – redoutable pour l’ego puisque, si l’on écrit pour être lu, ne pas l’être est aisément traduit psychoaffectivement (on ne m’aime pas ou pas assez…) – existe pour tout administrateur de blog, un compteur statistique qui lui permet de connaître chaque jour la fréquentation de son site ainsi que le nombre de lecteurs, les articles consultés, etc. Force est de constater que la fréquentation de ce blog correspondait en moyenne quotidienne à 200-300 personnes. Honnête. Pas l’audience de FBI portés disparus certes, mais honnête pour des écrits parfois perçus comme un peu ardus… plus en tout cas que les dialogues de Jack Malone. Perspicace, l’ami Michel Abhervé m’avait averti : « trop long et trop fréquent ». Sans doute n’avait-il pas tort puisque, depuis une semaine, un net infléchissement s’observe : grosso modo, 150 visites quotidiennement.

 Montaigne, le feu pas le vase…

Par ailleurs les contributions de lecteurs (les « commentaires », le feed-back) sont marginales, une vingtaine tout au plus. L’intelligence collective, partagée et non distribuée, n’est donc pas au rendez-vous et, bien entendu, si un blog produit de l’information et si celle-ci s’inscrit dans une logique d’éducation (au sens de l’éducation populaire), c’est la seconde proposition de Montaigne qui est motivante, pas la première : « Éduquer, ce n’est pas remplir un vase, c’est allumer un feu. » A ceci s’ajoute que, puisque désormais « on ne peut pas ne pas communiquer », selon l’expression de l’école de Palo Alto, chacun ou presque communique et que les blogs prolifèrent… et, s’il y a de l’ivraie, il y a aussi du bon grain. Et c’est heureux.

Bref, la combinaison d’un infléchissement de la fréquentation, d’un avertissement amical… et aussi de l’effort personnel (très) important qu’exige la production quotidienne d’un article, tout cela m’invite à espacer mes contributions. Peut-être faut-il en effet moins écrire, sans doute produit-on avec un article par jour un effet de saturation. Le trop serait l’ennemi du mieux.

 Intelligence collective…

Ce qui ne signifie pas tarir. Parce que, à vrai dire, il me semble – cette fois au présent – toujours qu’il y a beaucoup à dire. Changeons donc de rythme, une ou deux fois par semaine et apprécions dans quelque temps si cela convient mieux. A cette hypothèse de travail, j’ajoute cette histoire d’intelligence collective : comment faire pour que les lecteurs soient contributeurs, ce que les situationnistes des années 60 définissaient comme une « situation », le passage d’une position de spectateur à celle d’acteur ? Je n’ai pas la réponse. D’autant moins que, directeur de la collection « Les panseurs sociaux » aux éditions Apogée, j’éprouve les pires difficultés pour obtenir des écrits professionnels et de professionnels sur l’insertion en vue d’édition. Paradoxe puisque, alors que tout le monde communique, l’écriture n’est probablement pas, à l’inverse du bon sens pour Descartes, « la chose du monde la mieux partagée ». Consolation, il en est d’ailleurs de même de l’autre côté de l’écriture. Savez-vous quel est le tirage moyen d’un ouvrage aux Presses Universitaires de France ? 800… c’est dire !

 Du temps pour réfléchir et labourer…

Cependant « une lumière dans la nuit », pour reprendre des mots de Gérard Manset (Lumières, 1984) : en l’espace d’un mois, deux manuscrits de qualité m’ont été remis, l’un d’une ex-directrice de mission locale francilienne qui parlera des jeunes en insertion et du travail d’insertion, l’autre d’un jeune universitaire réunionnais dans lequel il sera question du rapport au travail des jeunes réunionnais. Ils paraîtront l’un et l’autre d’ici la fin de l’année. Peut-être faut-il, simplement, du temps. Et, pendant ce temps, labourer. Et réfléchir. Par exemple sur cette citation de Feuerbach, extraite de L’Essence du christianisme (1841) que l’on trouve à la première page d’un ouvrage bien évidemment « à liquider avec l’héritage de 68 », La société du spectacle (Guy Debord, 1971, Champ Libre) : « Et sans doute notre temps… préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être… Ce qui est sacré pour lui, ce n’est que l’illusion, mais ce qui est profane, c’est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l’illusion croît, si bien que le comble de l’illusion est aussi pour lui le comble du sacré. »