Archives de août, 2009

Une vision du monde…

Sur le blog de Michel-François Delannoy, Maire de Tourcoing, Vice-Président de Lille Métropole Communauté Urbaine et Conseiller général du Nord, on peut lire un article « A quand le débat d’idées ? » où l’édile s’interroge : « En route pour l’université d’été du PS, comme beaucoup, je m’interroge. Le vent du renouveau soufflera t-il sur le port de La Rochelle où bien faut-il s’attendre à une énième tempête dans un verre d’eau dont notre parti s’est fait une spécialité au désespoir des militants et pour la gourmandise des commentateurs ? » Plutôt que l’adaptation au capitalisme financier, aux délocalisations, au culte de l’immédiateté, etc. proposés par la Droite, Michel-François Delannoy appelle au socialisme, « c’est-à-dire une vision du monde qui fait de la justice sociale la fin et la justification de tout projet politique. » Au détour de cet article, sous forme d’interview, on note : « A l’instar de nombre d’élus et notamment de maires, j’avoue ronger mon frein dans l’attente que le débat au PS se déplace enfin sur le terrain des idées. Car notre ancrage local est un atout considérable, largement sous-exploité. Face à l’épuisement de dispositifs comme les PLIE, les Missions Locales ou les politiques de la Ville écrasées par les techno-procédures, les défis lancés à la laïcité, l’insécurité, la prévention… les élus locaux ne se contentent pas de réchauffer des solutions d’hier. Au contraire, ils élaborent en permanence des réponses innovantes, concrètes qui se construisent dans une tension créative entre idéal et réalité. Un travail de fond mené, il est vrai, à bas bruit, loin de l’arène médiatique mais qui n’en donne pas moins tout son sens et toute sa force au socialisme. »

Grâce…

Plus que d’accord, on est totalement d’accord sur ce travail de terrain d’élus, totalement aux antipodes d’une politique-spectacle qui – malheureusement et singulièrement cet été – n’est pas que l’apanage de la majorité ou de sa fraction « bling-bling ». Au fil des rencontres sur les territoires, ce constat est patent : des élus travaillent courageusement, avec force, vigueur et conviction… y compris parfois contre les structures et institutions en place qui, animées des meilleures intentions, n’en poursuivent pas moins un objectif essentiel et, sans doute plus, existentiel : survivre dans la tourmente. De ce courage des élus, ceux qu’on ne voit pas sous les sunlights et ceux qui ne confondent pas projet politique et électoralisme, ainsi que de celui de fonctionnaires territoriaux et des services déconcentrés de l’Etat (eux-mêmes mentalement rabotés de RGPP), je pourrais citer de nombreux exemples… à Tourcoing précisément, où j’apportais en juin dernier une contribution lors d’une manifestation des acteurs de l’insertion ou dans l’Océan Indien (que je rejoins demain). Il est vrai que l’exercice de l’information, via un blog ou d’autres médias, est sans doute responsable ici d’une tonalité plus souvent critique que laudative : on connaît l’adage journalistique selon lequel « un train qui arrive à l’heure n’est pas une information ». Grâce (laïque) soit rendue, à cette occasion, à ces acteurs. Une fois n’est pas coutume.

Shadoks…

De là à dire que PLIE, missions locales et politique de la Ville sont « épuisés », il y a un pas … que l’on peut franchir dès lors qu’on lit la suite « {les structures} écrasées par les techno-procédures ». Car là est bien le problème qui « épuise » ce qui fait sens dans le social, dans l’accompagnement des chômeurs, des exclus et surnuméraires de la grande lessiveuse en position d’essorage rapide. On ne reviendra pas sur ceci, maintes fois abordé… et qui devrait à nouveau apparaître dans la troisième partie de la série (de l’été) sur les missions locales du 3ème type : l’épuisement n’est pas tant physique que psychologique et, surtout, moral. Psychologique, il renvoie au sentiment érodant de vider l’océan avec une petite cuillère : en amont, se déversent des jeunes sans formation ni qualification, promis à la relégation, et d’autres qui, formées et qualifiés, ont en perspective le déclassement ; en aval, l’économie n’absorbe pas ou mal ; entre les deux les piou-piou pompent… rappelant les volatiles absurdes d’une série télévisée. Moral, il recouvre l’aspiration – entropique alors que, paradoxalement, ces « techno-procédures » prétendent à l’organisation du travail – de et non à l’engagement. Une sorte de ponction constante qui vide.

Rêve éveillé…

Cependant rêvons un peu avec ces élus « qui élaborent en permanence des réponses innovantes » et proposons que la politique de l’emploi et de l’insertion soit territoriale (ascendante, projectale et dialectique), pas seulement territorialisée (descendante, programmatique et unidimensionnelle), que les institutions démontrent par les faits la même coopération qu’elles exigent des structures (de l’interinstitutionnel et non du plurisectoriel institutionnel), que dans l’évaluation la confiance se substitue à la défiance, que les lieux de l’insertion deviennent des espaces, lieux habités par les hommes, qu’on y favorise l’innovation, la conception du nouvelles réponses sociales… Si PLIE, missions locales et autres structures sont épuisés et face à la aussi énième que récurrente « urgence sociale », la voie ne peut être d’aspirer au repos. Elle est par contre dans la cohérence d’une philosophie de l’action combinant le projet politique face à la question sociale et la mobilisation de celles et ceux qui, en front line, disposent des ressources mais que « techno-procédures » et aussi technostructure s’emploient sous couvert d’efficacité et d’efficience à… épuiser. Ce ne sont pas tant les piou-piou qui sont épuisés que les conditions qui leur sont réservées qui sont épuisantes. Si l’on parvient, à l’échelle des terrains et sous l’impulsion d’élus éclairés – au sens des Lumières – , à changer les règles du jeu, alors on pourra faire que le rêve soit plus long que la vie. Un rêve éveillé, somme toute. Ce qui est mieux que la tracasserie insomniaque.

Kempf…

C’est donc toujours dans Le Monde du même jour, 23-24 août, dans la chronique estivale « Séries d’été », ça s’appelle « Et si on essayait ? Tous salariés, tous patrons ! » et ça parle des SCOP, sociétés coopératives de production. Disons que je suis un peu bien placé, le cabinet dans lequel je travaille étant précisément une SCOP. L’article signé d’Hervé Kempf, illustré par les coopératives Chèques Déjeuner et Cepam (dans les Deux-Sèvres), met en avant le principe démocratique des SCOP et est à vrai dire ici moins saisi sur le fond que comme une opportunité d’avancer sur deux ou trois idées… Cependant, avant celles-ci, arrêt sur image pour Hervé Kempf, journaliste au Monde et auteur – entre autres – de Comment les riches détruisent la planète (2007, Seuil) et du récent Pour sauver la planète, sortez du capitalisme (2009, Seuil). Extrait de ce dernier ouvrage : « L’avenir n’est pas dans une relance fondée sur la technologie, mais dans un nouvel agencement des relations sociales. Les défis de l’heure exigent de sortir de la logique du profit maximal et individuel pour créer des économies coopératives visant au respect des êtres et de l’environnement naturel. Le capitalisme s’apprête à clore sa courte existence. Après deux siècles d’un essor extraordinaire, appuyé sur une mutation technique d’importance comparable à celle qui a vu les sociétés de chasseurs découvrir l’agriculture lors de la révolution néolithique, il y a dix millénaires, l’humanité va se débarrasser de cette forme transitoire, efficace mais violente, exubérante mais névrotique. Nous pouvons sortir du capitalisme en maîtrisant les cahots inévitables qui se produiront. Ou plonger dans le désordre qu’une oligarchie crispée sur ses privilèges susciterait par son aveuglement et son égoïsme. Ce qui fera pencher la balance, c’est la force et la vitesse avec lesquelles nous saurons retrouver et imposer l’exigence de la solidarité. » (p. 12). Cette exigence de solidarité commence, c’est une hypothèse, par notre capacité à en démonter l’effectivité là où nous sommes, là où nous travaillons.

Purgatoire…

La première idée est banale : comme les SCOP, les missions locales, très majoritairement associatives, appartiennent au champ de l’économie sociale. Ce n’est certes pas un scoop pour les missions locales (comme homophoniquement pour les SCOP) mais, pour autant, il n’est peut-être pas totalement superfétatoire de le rappeler tant elles se sont progressivement laissées enfermer dans une représentation et un rôle de simples « outils » de politiques publiques décidées en-dehors d’elles ou, plus exactement, au-dessus d’elles. Autrement formulé, plutôt qu’autonomes, les missions locales sont déterminées hétéronomiquement et leur discours peut bien souvent apparaître comme l’expression-regret d’une indépendance plus revendiquée qu’effective. Porteuses en théorie, parce que membres de l’économie sociale, de valeurs de solidarité – à la base du Rapport Schwartz – elles devraient promouvoir cette nouvelle économie où l’humain est essentiel et le matériel à son service ; or elles promeuvent l’économie de marché, l’insertion professionnelle – reine s’exprimant dans l’entreprise et non dans le monde associatif ou dans l’économie publique, l’une et l’autre étant considérées et même vécues comme des pis-aller, les « contrats aidés du secteur non marchand ». Il y a quelque chose du purgatoire dans le « CAE passerelle » : après un passage en collectivité, on accède au paradis, le must, l’entreprise marchande pure et dure.

Hégel…

La deuxième idée est qu’associations, donc parties prenantes de l’économie sociale, les missions locales ont ou devraient avoir chacune spécifiquement et ensemble un projet sur la base duquel pourrait se négocier un véritable contrat avec les institutions. On serait à ce moment dans un processus démocratique et contractuel, dialectique, bien éloigné d’une logique de « commande publique » de « prestations » à un « opérateur », logique très largement abondée par un vocabulaire… malheureusement approprié sinon incorporé, reproduit, amplifié. Problématique hégélienne bien connue : l’esclave contribue à son statut, la soumission dans la reproduction est plus aisée que l’indépendance dans la distinction.

Organisation…

A ce stade, il n’est pas inutile en tirant sur le fil des SCOP de resituer ce qu’est l’économie sociale… Issues du mouvement socialiste et solidariste du XIXè siècle (1), les SCOP s’inscrivent dans le champ de l’économie sociale (ES), parfois en sus explicitement « solidaire » (ESS), vaste ensemble aux contours un peu (trop) plastiques puisque l’on y trouve par exemple des assurances ou banques dites « mutualistes »… dont, ces derniers temps, plusieurs ne se sont pas faites particulièrement remarquer comme blanc-bleu par leur éthique des affaires…

Les différentes branches de l’économie sociale sont représentées au niveau national par des instances, chacune dans son domaine : Conseil Supérieur de la Coopération et Groupement National de la Coopération (GNC), Conseil Supérieur de la Mutualité et Groupement des Entreprises Mutuelles d’Assurance (GEMA), Conférence Permanente des Coordinations Associatives (CPCA), et enfin le Conseil des Entreprises et Groupements de l’Economie sociale (CEGES) qui les regroupe. L’État a en outre installé des conseils consultatifs comme le Conseil Nationale de la Vie Associative (CNVA) et le Comité Consultatif de l’Economie Sociale (CCES). Observons en passant que la très simple recension de la composition de ces instances révèle un jeu de chaises musicales ou évoque la chansonnette « je te tiens par la barbichette » – je siège ici, tu sièges là – et que l’économie sociale, comme d’ailleurs l’éducation populaire, est non seulement un projet philosophique et politique mais un enjeu de classement, de distinction, de captation de capital symbolique, donc à un moment donné économique. Mais ceci est une autre histoire…

Font en théorie partie de l’ES (2)…

– Les associations. Cependant, pour clarifier les ambiguïtés entretenues par certaines associations qui entraient trop en concurrence avec le privé, une circulaire de 1999 est venue rappeler les critères qui permettent aux associations de ne pas être assujetties à l’impôt. Afin de les différencier des entreprises qui exerceraient la même activité dans le même secteur, il y a quatre questions à se poser. C’est la règle dite des « quatre P » : le produit répond-il à un besoin non satisfait ? S’adresse-t-il à un public spécifique et justifiant l’octroi d’avantages particuliers ? Y a-t-il un effort pour maintenir les prix particulièrement bas ou s’adapter au public ? A-t-elle recours à la publicité, considérée comme uniquement commerciale ?

– Les sociétés coopératives d’intérêt collectif (Scic). Le récent statut de Scic (circulaire 116-03 du 25 juillet 2003) a été créé pour répondre aux besoins de projets associant plusieurs partenaires publics et privés ainsi que les usagers (3).

– Les coopératives avec quatre grandes familles : 
  d’usagers (consommateurs, HLM, copropriétaires) ; 
  d’entrepreneurs et d’entreprises (agricoles, artisanales, maritimes, de commerçants, de transporteurs) ; 
  de salariés (précisément, les Scop) ; enfin  les banques coopératives.

– Les coopératives d’activité et d’emploi (CAE) qui s’adressent à des porteurs de projet (souvent au chômage ou RMI) voulant tester la viabilité de leur idée dans la durée et limiter les risques.

– Enfin les mutuelles qui présentent quatre caractéristiques principales : une gestion démocratique (sociétés de personnes et non de capitaux, représentants élus par les adhérents selon le principe une personne/une voix) ; un but non lucratif ;
  des objectifs de prévoyance, de solidarité et d’entraide ; un principe de solidarité (égalité de traitement des adhérents et absence de sélection).

Hybridation…

Les structures de l’ES vivent dans l’économie de marché, peuvent être subventionnées par l’économie publique… et, « économiques » et « sociales », ne sont pas exemptées de préoccupations financières. L’ES peut se concevoir, selon la proposition du Conseil économique et social de Bretagne « de manière très simplifiée, comme un système dynamique animé par quatre acteurs principaux ayant entre eux autant de spécificités que d’interactions et de zones d’hybridation : l’économie capitalistique (primauté des capitaux), l’économie publique (primauté de l’intérêt général), l’économie sociale (primauté des personnes) et l’économie domestique (primauté des solidarités individuelles ou familiales). » (4). Selon la structure, bien évidemment, chacune de ces économies est plus ou moins dominante : l’économie capitalistique pour une banque mutualiste, l’économie publique pour une mission locale. Quoique, si les fonds pour cette dernière sont publics, sauf exceptions marginales (fondations : Dexia, de France…), une part de plus en plus importante de ce financement public se joue dans une logique, elle totalement privée, d’appels d’offres où missions locales et entreprises sont de facto en concurrence. Le contrat d’autonomie en est une illustration : une économie publique dans une logique de marché.

Mot à dire…

La troisième idée est celle du débat démocratique au sein des structures, dès lors que l’inscription dans l’ES et la filiation avec l’éducation populaire ne sont pas abandonnées. Les missions locales se sont, comme on le dit, « professionnalisées » et « institutionnalisées »… et bien loin semble le temps des « missions locales d’animation » (in Rapport Schwartz), nœuds de réseaux, synergies partenariales sans ressources propres ou presque mais peuplées de mises à disposition. Prenons-en acte, cette évolution répondant à un besoin structurel et non, comme on le croyait à la suite du « Changer la vie » de Mitterrand, conjoncturel en attendant le retour imminent à l’âge d’or de l’Etat social et des Trente Glorieuses auxquelles on aurait bien ajouté quelques décennies. Les missions locales se sont donc, toujours ou presque sous statut associatif, structurées avec des directions, des cadres, des non-cadres, des bureaux et des conseils d’administration, des « décideurs »… expression signifiant déductivement que d’autres seraient des « non-décideurs ». Contrairement aux SCOP, « Tous salariés, tous patrons » n’est pas en conséquence un slogan applicable en mission locale. On peut le regretter. Bien sûr, il existe des palliatifs : management participatif, projet associatif de structure, dialogue social, sociabilité ordinaire et quotidienne, parfois même complicité, qui font que, sauf exceptions, les rapports de travail dans une mission locale ne sont pas à un niveau comparable à ceux que l’on peut trouver dans des entreprises du secteur marchand… Toutefois ne serait-il pas possible d’avancer vers un modèle de mission locale où chacun pourrait dire, comme ce salarié – associé de Chèque Déjeuner : « On a notre mot à dire dans la conduite des affaires {…} On est responsables, on fait ce qu’il faut pour que ça marche. C’est hiérarchisé mais cela reste, comment dire, pas bon enfant mais à échelle humaine. » Les valeurs sont différentes ; « Nous sommes une société anonyme, mais elle n’est pas capitaliste. On partage notre outil de travail, il s’agit de créer de la richesse pour la partager et développer des emplois. » ?

Le possible en projet…

« Un homme, une voix », principe des SCOP, permet à chacun de peser à un niveau équivalent dans la stratégie d’une entreprise qui ne vit pas aux dépens des autres entreprises dans un struggle for life aussi éreintant pour ses membres qu’il est épuisant pour les ressources – épuisables – de l’environnement. Ce principe est aussi celui de la démocratie, du débat collectif et de l’agir communicationnel (Habermas) auxquels le statut associatif est historiquement attaché et même plus : l’association est l’expression de l’organisation démocratique et Alexis de Tocqueville écrivait justement en 1840 dans De la démocratie en Amérique : « Dans les pays démocratiques, la science de l’association est la science mère ; le progrès de toutes les autres dépend de celle-là. » Partout on entend, mi-incantation, mi-injonction, la notion d’« acteur » : il faut être acteur de sa production et de sa vie, l’acteur, autodéterminé, s’opposant à l’agent surdéterminé. Mais peut-on être acteur de son entreprise, économique, sociale et sociétale, dans un système structuré sur une partition entre « décideurs » et « non-décideurs » ? Dernière phrase de l’ouvrage de Kempf-auteur, dans l’ouvrage cité : « Face aux sombres perspectives, l’heure des hommes et des femmes de cœur, capables de faire luire les lumières de l’avenir, a sonné. » (5). On peut s’interroger et, pour les missions locales, avancer sur cette piste, muer le possible en projet . Après tout, leur « devoir d’innovation » inscrit dans la Charte de 1990, ne permet-il pas et, même, n’invite-t-il pas à régénérer ce qu’elles sont devenues pour en faire des modèles vivants d’une sortie d’un autre modèle qui n’a que trop largement fait son temps ?

A suivre…

(1) Né en 1851, Léon Bourgeois fût d’abord avocat à Paris, puis préfet, député radical de la Marne en 1888, ministre de l’Intérieur en 1890, ministre de l’Instruction publique de mars 1890 à février 1892, ministre de la Justice en 1893, et devînt Président du Conseil de novembre 1895 à avril 1896. Franc-maçon et radical, Léon Bourgeois s’oppose aux socialistes qui, à l’époque, ne sont pas réformistes mais au contraire marxistes et révolutionnaires (la SFIO, Section française de l’Internationale ouvrière, est adhérente de la IIè Internationale socialiste fondée en 1889). Premier Président de la Société des Nations (SDN,ancêtre de l’ONU) fondée à Genève, en 1920 pour assurer le maintien de la paix mondiale et la coopération internationale, il obtînt le Prix Nobel de la Paix avant de mourir en 1925. Fortement influencé par la sociologie – Durkheim est son contemporain – Léon Bourgeois développera dans un ouvrage, Solidarité, que plus l’homme se sentira solidaire de la société, c’est-à-dire « socialisé », plus il sera intégré. Il importe pour lui, contrairement aux socialistes, de réaliser « non pas la socialisation des biens, mais la socialisation de la personne », amenant la fin de la lutte des classes en montrant « l’échange des services sous l’opposition apparente des intérêts » et des classes, de même que dans une entreprise industrielle ou commerciale, par suite des obligations réciproques liant les membres de cette société, chacun prend « équitablement sa part des charges et des bénéfices, des profits et des pertes ». Léon Bourgeois avance l’idée d’une « double dette sociale » que l’homme doit acquitter. D’une part, l’homme doit rembourser, par son travail au sein de la société humaine la dette sociale contractée pendant ses années de formation. D’autre part, l’homme doit, de plus, apporter sa contribution au progrès humain si cher à Condorcet, un des hommes de la Révolution revendiqué par les radicaux. Bourgeois juge que l’homme a même une dette envers les générations futures et qu’il doit faire plus que rembourser sa dette sociale. (Jacques Mièvre, « Le solidarisme de Léon Bourgeois », Cahiers de la Méditerranée, vol. 63, 2001).

(2) Les fondations sont incluses ou non dans l’ES. Elles sont en tout cas à la marge puisque, si leur objet doit être d’intérêt général et à but non lucratif, le principe démocratique n’est pas à la base de leurs statuts.

(3) Les SCIC s’inscrivent dans le prolongement des trois initiatives : le programme Nouveaux emplois-Nouveaux services (« emplois jeunes »), le rapport d’Alain Lipietz sur une nouvelle forme d’entreprise à but social, les Rencontres Régionales de l’Économie Sociale et Solidaire et la synthèse nationale du 5 juin 2000.

(4) Conseil économique et social de Bretagne, L’économie sociale en Bretagne. Pour une région compétitive, sociale et solidaire, décembre 2006, (rapporteurs), Daniel Hardy, Évelyne Huaumé.

(5) Hervé Kempf, Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, 2009, Seuil, p. 134.

Deux articles le même jour dans Le Monde (23-24 août) et une réflexion personnelle récurrente sur les conditions de professionnalisation dans le champ de l’insertion se combinent pour imaginer une nouvelle forme d’organisation à la fois à l’initiative des missions locales et pour celles-ci. Je m’y essaye, espérant que des contributeurs apporteront leur pierre à l’édifice… ou des objections invalidant ce qui n’a pas la robustesse d’un projet et qui n’est juste qu’une intuition.

– Les deux articles ? L’un rappelle les conditions de la mise en place des 35 heures, « La bataille des 35 heures », l’autre, « Et si on essayait ? Tous salariés, tous patrons ! », présente et promeut la formule de société coopérative de production (SCOP).

– La réflexion récurrente ? L’engagement, nécessité éthique dans le travail d’insertion.

– L’intuition ? On verra plus loin. Suspense…

Aujourd’hui, les 35 heures. A chaque jour suffit sa peine.

Lutte des classes…

Les 35 heures, une bataille effectivement… à considérer sur le long terme (les 40 heures avec le Front Populaire en 1936, les 39 heures avec Mitterrand en 1982…) comme un épisode d’une guerre historique opposant dans une configuration quasi-marxiste de lutte des classes le patronat et la Gauche. Sans exagérer : face au projet de loi du gouvernement de cohabitation de Lionel Jospin, Jean Gandois, patron des patrons, président du CNPF (Conseil national du patronat français), cède sa place à un « tueur » – ce sont ses termes –, Ernest-Antoine Seillère (EAS) qui, le 4 octobre 1999 à Paris, apostrophe Martine Aubry devant 25 000 patrons réunis et surchauffés : « Votre loi est ringarde, elle est partisane, elle est archaïque, elle est antiéconomique et elle sera véritablement antisociale. » EAS, faut-il le rappeler, est l’archétypal (à défaut d’être digne) représentant de la lignée du patronat des maîtres des forges. De son vrai nom Ernest-Antoine Seillère de la Borde, bien-né (comme d’autres) à Neuilly-sur-Seine, baron membre de la noblesse pontificale, diplômé de Sciences Po Paris, de l’ENA et d’Harvard, EAS appartient à la famille Wendel bien connue des ex-sidérurgistes lorrains. Secondé un temps par l’économiste et philosophe Denis Kessler, ex-maoïste passé du col mao au Rotary (1), il sera président d’un CNPF très offensif rebaptisé MEDEF jusqu’en 2005, Laurence Parisot-les-yeux-bleus lui succédant. Qu’on ne s’inquiète pas pour lui : présidant ensuite un holding, tout simplement « Wendel », l’homme  n’a pas de difficultés financières particulières, ayant touché en mai 2008 un pactole de 79 millions d’euros. Ce printemps 2008 verra également la belle unité familiale du clan Wendel se fissurer avec des plaintes pour abus de biens sociaux contre x (EAS) déposées par une héritière, pas dans le besoin non plus, Sophie Boegner.

Tongs…

Toujours est-il qu’en juin 1998 puis en décembre 1999, Martine Aubry, ministre du Travail, fera voter deux lois, la première incitant les entreprises à négocier et à anticiper le passage aux 35 heures (« Aubry 1 »), la seconde (« Aubry 2 »), fixant pour toutes les entreprises de vingt salariés et plus la durée annuelle maximale du travail à 1 600 heures, l’obligation légale des 35 heures s’accompagnant en conséquence d’une bonne dose de flexibilité et introduisant dans le vocabulaire professionnel un nouvel acronyme « RTT », qui ne signifie pas « remets tes tongs » mais « réduction du temps de travail ». Le bilan des 35 heures ne fera jamais consensus, c’est peu de le dire : si, incontestablement, la diminution du temps de travail fût et demeure apprécié des salariés, force est de constater que la charge de travail s’est densifiée avec, dans bien des cas, une sorte de néo-taylorisme réintroduit par la fenêtre alors que son ancêtre avait été sorti par la porte depuis l’école des relations humaines (2) ; de ce fait, cette densification se serait (conditionnel) exprimée en termes de stress, de TMS (troubles musculo-squelettiques), d’appauvrissement de la sociabilité au travail (moins de temps devant la machine à café), etc. Reste qu’il n’est pas certain que ce soit la RTT qui tende nerfs et muscles mais plutôt les modalités d’organisation du travail qui, malgré tout un discours peu économe sur la « gouvernance », le « projet » et l’ « autonomie », rapproche plus les entreprises de l’OST (organisation scientifique du travail – 3) que du phalanstère de Jean-Baptiste André Godin (4). D’un point de vue macroéconomique, divergence également : les évaluations tournent autour de 300 000 à 350 000 emplois créés, le patronat contestant toute création. Incontestablement, les 35 heures constituent un excellent marqueur entre Droite et Gauche : pour la première, « travailler plus pour gagner plus » renvoie à la responsabilité individuelle, la valeur de liberté justifiée par le gain (liberté d’entreprendre) étant prédominante ; pour la seconde, c’est le partage du travail avec, donc, la valeur de solidarité (« « égalité » et « fraternité » dans le triptyque républicain). Comme, cela n’aura échappé à personne, le gouvernement et le président sont de droite, Nicolas Sarkozy a annoncé en janvier 2008 « la mort des 35 heures » et s’emploie à son détricotage.

A suivre…

(1) Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col mao au Rotary, {1986}, 2003, Agone. Cet ouvrage est un pamphlet que Guy Hocquenghem consacra en 1986, deux ans avant sa mort, à la génération dont il avait lui-même fait partie, celle des contestataires maoïstes ou trotskistes de 1968 qui, ensuite, renoncèrent rapidement à la révolution prolétarienne pour faire bourgeoisement carrière à l’ombre du pouvoir. Les exemples sont légion. Et l’on pourrait poursuivre ces trajectoires de glissement vers une dynamique de rotation autrement nommée « ouverture à gauche ».

(2) L’Ecole des relations humaines, dont les figures les plus connues sont Elton Mayo (la longue étude de la Western Electric Company), Abraham Maslow (la pyramide des besoins et motivations, tarte à la crème du management) et Kurt Lewin (père de la recherche-action avec une première enquête sur… le refus des ménagères américaines d’acheter des abats), succède chronologiquement au taylorisme sur la base d’un constat simple : lorsque les ouvriers et employés sont motivés, leur productivité augmente. Incroyable ! L’introduction du facteur humain conduira à s’extraire de la conception étriquée d’un homo faber chronométré (cf. note 2 infra).

(3) L’OST, prolongée avec le fordisme (du nom d’Henry, les bagnoles, l’équivalent outre-Atlantique de l’hexagonal « P’tit Louis » à Renault Billancourt), est bien connue par son promoteur Frederik Taylor qui, inspiré par Adam Smith (économiste coqueluche des libéraux), l’a développée dans le monde industriel. Elle correspond à une rationalisation du travail par une parcellisation des tâches. Les temps modernes, avec Charlie Chaplin, dit « Charlot », en proposent une  lecture aussi distrayante, saisissante qu’inquiétante.

(4) Ancien ouvrier, Jean-Baptiste André Godin (le même que pour les poêles du même nom) était un industriel humaniste du XIXè siècle. Inspiré par Charles Fourier, « socialiste critico-utopique » pour Marx, il créa un phalanstère célèbre, le « familistère de Guise », dans l’Aisne. Le phalanstère était un ensemble architectural logeant les familles ouvrières selon une organisation coopérative : les bénéfices étaient utilisés pour les œuvres sociales et redistribués aux associés selon des critères de mérite et de participation à la vie démocratique, des assemblées générales décidaient de la vie de cette communauté, etc.

Dans le cadre de l’appel à projets pour les expérimentations Hirsch, un nouveau cahier des charges vient d’être rendu public sur le thème de « l’évaluation d’un programme d’expérimentation dont l’objet est de soutenir les initiatives visant à développer l’accès au permis de conduire pour les jeunes issus de famille modestes. » Son paragraphe 4.3. « Objectifs de l’évaluation » précise que  « L’évaluation de l’expérimentation « 10 000 permis pour réussir » a pour objectif de mesurer l’impact d’un soutien financier à l’obtention du permis de conduire. Le Livre Vert de la Commission de concertation sur la politique de la jeunesse envisage la mise en place d’aides à destination des jeunes, visant à favoriser leur formation et leur insertion professionnelle. A ce titre, une subvention du permis de conduire au bénéfice de certains publics est envisagée. Pour autant, on ne connaît pas le rôle exact joué par le permis de conduire dans un parcours d’insertion. L’évaluation doit permettre de décrire précisément ce rôle, de manière à éclairer les pouvoirs publics sur l’opportunité d’une généralisation d’un tel dispositif, par rapport à d’autres actions d’insertion d’un coût équivalent. Plus en amont, l’évaluation doit également permettre de juger de l’efficacité avec laquelle l’offre d’une aide au financement du permis de conduire conduit à l’obtention effective du permis, éventuellement en fonction du niveau de l’aide (les jeunes profitent-ils de l’aide, obtiennent-ils le permis ?). L’évaluation sera attentive à l’hétérogénéité des effets en fonction des différents publics. »

Loin de moi l’idée de contester l’intérêt, d’une part, des expérimentations qui sont à la base d’un renouveau des pratiques, d’autre part du permis de conduire… Toutefois ce qui est formulé en termes de constat – « On ne connaît pas le rôle exact joué par le permis de conduire dans un parcours d’insertion » – est intriguant… car, même s’il faut se défier des évidences, quelques réponses vont de soi. Y compris d’ailleurs factuellement, pour les missions locales, en ce qui concerne l’obtention ou non du permis de conduire à partir de l’agrégation des bilans : 34% des jeunes en premier accueil disposaient du permis B en 2007 (14% pour les niveaux infra V) et 325 missions locales avaient proposé cette même année des actions de préparation au permis de conduire « et 75 d’entre elles sont à l’origine ou partenaires d’une auto-école sociale » (1). Faisons le pari – que, pour s’extraire de la vulgate, on nommera « hypothèse » – que l’observation à partir d’un groupe test (bénéficiaires d’une aide) et d’un groupe témoin (moins chanceux), des résultats plus probants sont obtenus par les premiers (toutes choses étant égales par ailleurs, on réussit mieux aidé que non aidé). Emettons une deuxième hypothèse : dès lors que l’apprentissage du permis repose sur un partenariat éprouvé entre un conseiller et moniteur d’auto-école, a fortiori « sociale », les résultats sont meilleurs. Enfin n’hésitons pas à formuler une troisième hypothèse : les conditions de réussite sont corrélées au niveau de formation, en particulier à la maîtrise des savoirs de base, ce qui justifie d’inclure l’apprentissage et l’obtention du permis de conduire dans un accompagnement plus global. A priori, on devrait s’en sortir. « C’est sur la base de ce constat que {se sont} développés des réseaux associatifs d’auto-écoles sociales, notamment en région Nord Pas-de-Calais, {visant) à rendre l’obtention du permis plus accessibles pour des jeunes en grande difficulté. Les actions développées par ces écoles prévoient  un accompagnement adapté et des modalités pédagogiques volontairement larges pour préparer ce public aux examens du Code de la Route et de conduite permettant l’obtention du permis B. Des modules complémentaires d’apprentissage de la mobilité et d’aide à la recherche d’emploi sont également dispensés, en fonction des besoins identifiés » (2).

Aux traditionnels capitaux nécessaires pour réussir sa vie – du capital économique pour être indépendant, du capital culturel pour comprendre le monde et y évoluer, du capital social pour s’appuyer sur des solidarités et multiplier par de nombreux « liens faibles » les opportunités, enfin du capital symbolique permettant d’avoir une image positive de soi – s’est ajouté le capital de mobilité dans une société qui a fait de cette dernière une condition sine qua non d’adaptation à ses mutations et aux « besoins de l’appareil productif »… qui ne s’expriment pas nécessairement sur le palier de sa porte. Comme l’écrivent Luc Boltanski et Ève Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme, un ouvrage aussi copieux (843 pages) que passionnant, « En effet, dans un monde connexionniste, la mobilité, la capacité à se déplacer de façon autonome, non seulement dans l’espace géographique mais aussi entre les personnes ou encore dans des espaces mentaux, entre des idées, est une qualité essentielle des grands, en sorte que les petits s’y trouvent caractérisés d’abord par leur fixité (leur rigidité). » (3). On est donc bien en phase avec cette conception extensive, spatiale et mentale, de la mobilité ainsi qu’avec le fait que celle-ci est un facteur discriminant entre « grands » (les mêmes que ceux appelés par Reich « manipulateurs de symboles ») et « petits » (celles et ceux qui toquent à la porte des missions locales).

Toutefois, une fois dit que disposer du permis de conduire ne peut nuire – « aller au travail {est} une évidence problématique » selon les termes d’Éric Le Breton (4) – mais que, sauf à jouir d’un capital social d’automobilistes prêteurs suffisamment étoffé pour pouvoir en emprunter quotidiennement sans lasser, faut-il encore précisément disposer d’un véhicule, l’entretenir, l’assurer… et ne pas se faire grignoter ses points par les paparazzi en bleu (pas des Schtoumpfs) qui jouent à cache-cache derrière les buissons, que pourra-t-on avancer ?

Tout d’abord, qu’une période délicate est à négocier, celle de la disposition et de l’usage d’une voiture pour rechercher du travail alors qu’on est au chômage et que, subséquemment, le capital économique ne permet guère d’envisager un achat : « Le taux de détention du permis de conduire passe presque du simple au double entre les extrémités les plus pauvres et les plus riches du spectre social, de 53% à 90%. Quant aux ménages non motorisés, ils dépassent les 50% dans la catégorie sociale la plus modeste, pour seulement 4% chez les plus fortunés. Le différentiel est saisissant. » (5). D’où l’intérêt de connecter l’aide au permis de conduire avec d’autres aides, micro-crédit par exemple mais également dispositifs des collectivités, de l’État, de Pôle emploi, etc. qu’il ne serait pas inutile de faire converger plutôt que de les concevoir parallèlement, chaque source institutionnelle prenant l’aussi prudente qu’économe prévention, sous l’argument d’épuisement du droit commun, de préciser qu’elle ne peut être sollicitée qu’à la condition expresse que les autres sources aient été épuisées. La solution, une fois encore, saute aux yeux : fongibilité des aides et gouvernance interinstitutionnelle. Peu s’y exercent (6).

D’autre part que, résolues les contingences matérielles, mobilité spatiale et mentale sont effectivement indissociables : disposer du permis de conduire et d’un véhicule sont des facteurs favorables, sinon indispensables, de mobilité mais on peut être doté de l’un et de l’autre tout en tournant en rond dans sa tête et son studio de 20m2. Notons en passant que la présentation généralement faite de la mobilité, alpha et oméga des conditions de l’insertion, n’est pas épargnée par une vision tronquée, idéologiquement déterminée par les non-négociables besoins de flexibilité du même « appareil de production » : il y aurait la mobilité vertueuse à laquelle s’opposerait la fixité pathologique. Or les choses ne se présentent pas exactement de cette façon (7)… Tout d’abord, on est mobile pour être stable, ou prêt à bouger pour gagner en stabilité. Ensuite, les « pathologies » sont aux deux pôles : enkystement ou enclavement côté fixité, errance côté mobilité. Trop stagner nuit à la santé, comme trop bouger.

« … une subvention du permis de conduire au bénéfice de certains publics est envisagée », est-il précisé. Pourquoi pas au titre de l’équité… mais ne pourrait-on, dès lors que le permis de conduire tout comme l’usage des TIC sont devenus des points de passage obligé de l’autonomie dans un monde « connexionniste », les considérer comme éléments constitutifs du « socle commun » des savoirs et, à ce titre, les inclure dans l’enseignement du système de formation initial ? Il n’y a pas incompatibilité entre La Princesse de Clèves, la galaxie Google et le permis de conduire.

Enfin – n’oublions pas le développement durable ! -, si le permis de conduire est à consommer sans modération, les transports collectifs sont, une nouvelle fois de toute évidence, à traiter dans la problématique de mobilité qui ne trouvera pas de réponse totalement satisfaisante dans la réponse exclusive « permis – voiture ». On en arrive ainsi à une conception (problématique) beaucoup plus large et parfaitement exprimée par Éric Le Breton : « En sus du transport collectif classique, les collectivités locales pourraient étendre leurs compétences à la mise en œuvre de dispositifs variés en complément des réseaux de cars, de bus et de métros ou venant s’y substituer lorsque ceux-ci ne sont pas efficaces. Les stages de formation à la mobilité, les préparations du permis de conduire adaptées aux populations précarisées, le taxi social, le transport à la demande, les prêts et locations de véhicules à bas prix peuvent constituer un champ à part entière du service public de mobilité. L’important est de raisonner les enjeux de l’accessibilité en ne les réduisant pas au transport mais en prenant en compte toutes les dimensions de la mobilité de la maîtrise du corps, de la maîtrise de la langue, de la capacité à opérationnaliser des schémas de territoires, de la capacité à aménager son emploi du temps. Les services de mobilité peuvent intégrer ces dimensions. » (8).

Tout ceci renvoie à une conception large, à vrai dire systémique, qui appelle une politique globale et dédiée : « Le besoin de coordination des initiatives est très fort pour développer la mobilité géographique qui fait l’objet d’innombrables initiatives manquant de visibilité. Il est par ailleurs nécessaire de créer une identité à la politique de mobilité géographique. Compte tenu de la multitude des acteurs, et de leur importance (partenaires sociaux, entreprises, administrations, collectivités locales), seule une structure ad-hoc, non suspecte de servir les intérêts des uns ou des autres pourrait porter cette dynamique. » C’est écrit dans le rapport remis il y a trois mois au Premier ministre François Fillon par Madame Claude Greff, Mobilité géographique et professionnelle. Bouger pour l’emploi. Ajoutons – mais chacun l’a compris – que, pour être réellement systémique donc adapté à la complexité, il faut inclure dans ce rapport parlementaire la mobilité psychologique et culturelle et que, pour être complet, il faut s’extraire d’un sens commun selon lequel mobilité géographique et mobilité professionnelle iraient naturellement de concert : force est de constater que la mobilité, avec ou sans permis, n’est pas suffisante pour contrer les effets conjoncturels de la crise et structurels du déclassement et de la précarité.

(1) CNML, Bilan d’activité 2007.

(2) Amnyos Consultants, Etude relative à la sécurisation des parcours professionnels, Contribution au groupe de travail du Conseil National de la Formation Professionnelle Tout au Long de la Vie (CNFPTLV), 2008.

(3) 1999, Gallimard, pp. 445-446.

(4) Éric Le Breton, Bouger pour s’en sortir, 2005, Armand Colin.

(5) id. p. 51.

(6) Exception notable, le Conseil Général du Finistère avec « Avenir Jeunes ».

(7) Y compris parmi les employeurs dont le discours sur la mobilité est nettement moins laudateur qu’il ne l’est dans l’idéologie dominante : pour aller vite et hormis des fonctions particulières appelant des déplacements, la mobilité est une bonne chose centripète pour les salariés que l’on cherche à capter parce qu’on en a besoin, une bonne chose également mais centrifuge pour les salariés dont on cherche à se débarrasser. Raisonnement applicable pour la stabilité : la mobilité des « bons éléments » qui vous quittent est problématique (les « serial workers », ouvriers hautement qualifiés qui font jouer la rareté de leurs compétences et que les ETT connaissent très bien), comme l’est la stabilité des « mauvais éléments ».

(8) Éric Le Breton, op. cit. p. 233.

Dernier exercice saisonnier de résumé partiel et partial du Monde… avant, peut-être, l’été prochain. Des grésillements dans la ligne téléphonique et des frémissements dans la messagerie électronique sont des signes qui ne trompent pas : l’armée (de réserve) des piou-piou s’extrait de la torpeur estivale, remise ses maillots, se ré-acculture de ses acronymes préférés (CAE, CIE, CIVIS…).

Le nez dans le ruisseau… Acte 1.

L’homme serait naturellement bon et ce serait la société qui le corrompt, a-t-on tous appris sur les bancs de l’école au chapitre « Lumières », paragraphe « Jean-Jacques Rousseau ». L’homme naturel était pour le philosophe animé de deux passions, l’amour de soi et la pitié qui l’incite à avoir une « répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout être sensible et principalement nos semblables ». Pour autant, l’auteur du Contrat social ne s’en tenait pas à un optimiste « état de nature », tout un travail qu’on appellerait « de socialisation » étant nécessaire :  « Ce passage de l’état de nature à l’état civil produit dans l’homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l’instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. C’est alors seulement que la voix du devoir succédant à l’impulsion physique et le droit à l’appétit, l’homme, qui jusque-là n’avait regardé que lui-même, se voit forcé d’agir sur d’autres principes, et de consulter sa raison avant d’écouter ses penchants. Quoiqu’il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu’il tient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s’exercent et se développent, ses idées s’étendent, ses sentiments s’ennoblissent, son âme tout entière s’élève à tel point que si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti, il devrait bénir sans cesse l’instant heureux qui l’en arracha pour jamais, et qui, d’un animal stupide et borné, fit un être intelligent et un homme. »

Répugnance naturelle, sensibilité, pitié ne transpirent guère, c’est le moins, sur la photo publiée par Le Monde des 16 et 17 août présentant une exposition aux Rencontres d’Arles, Without Sanctuary. On y voit deux jeunes noirs pendus, lynchés, devant une foule au spectacle « visiblement ravie du spectacle. Au premier plan, un homme pose en pointant du doigt un des « Nègres ». A côté deux jeunes filles agrippent des « souvenirs » : des bouts de tissu noir arrachés au pantalon d’un pendu. D’autres préfèreront emporter une touffe de cheveux comme trophée de chasse. » Evidemment, les mots écrits et, on l’imagine, lus ne peuvent éviter la banalité : insoutenable, etc. Si l’on ne le savait, on apprend que, « entre 1882 et 1968, au moins 5 000 personnes ont été tuées de la sorte, en majorité dans les États racistes du Sud » et que ces lynchages donnaient lieu à des photographies revendues en cartes postales « librement dans les bureaux de tabac aux touristes et aux habitants, conservées dans les albums de famille. » A partir du procès d’Adolf Eichmann dont la défense reposa sur l’ordinaire exécution des ordres, Hannah Arendt expliquait la banalité du mal (1). Quelques années plus tard, Stanley Milgram démontrait expérimentalement comment un homme ordinaire pouvait se transformer en bourreau, avec un ouvrage célèbre, Soumission à l’autorité (2), dont une partie fût reprise dans le film I comme Icare (3). On est loin de Rousseau. On évitera en conséquence l’analogie selon laquelle… les missions locales sont naturellement bonnes, ce sont les politiques publiques qui les corrompent. Mais c’est encore l’été et l’on peut se faire plaisir.

C’est la faute à Rousseau. Acte 2.

Même page, juste en-dessous, « Michael Jackson : enquête policière pour homicide et gros contrats posthumes déjà signés. » Quitte à risquer le délit d’obsolescence, vulgaro-toiletté en « has been », je dois avouer que le personnage n’a jamais retenu guère plus que quelques secondes hasardeuses de mon attention, y compris ses glissements pédestres dits de « Moonwalk » (marche sur la lune, a priori), entrechats et autres problématiques de blanchiment (pas des dents) ou d’affection juvénile marquée dans une propriété sucrée à la Walt Disney. N’empêche. Après la grand messe médiatique de sa disparition, en mondovision, l’inévitable fait l’actualité : on se déchire autour de la dépouille encore fumante, d’autant plus que « ses finances – maintenant qu’ont cessé ses propres dépenses fastueuses – pourraient devenir plus saines et plus rentables que jamais. » Il faut donc s’attendre à autant de commémorations que la tirelire des ayant-droits pourra se remplir : « concerts hommages », « ranch de Neverland transformé en mausolée », film « This is it » (c’est lui, sauf erreur) le 30 octobre, etc. On n’est guère éloigné de ces foules sudistes. Sauf que, désormais, il n’est pas nécessaire de se déplacer devant les potences, l’étrange lucarne suffit. En plus, on peut aller aux toilettes pendant la coupure publicitaire. On est toujours loin de Rousseau. D’autant plus qu’il n’est pas certain que Mickey Jackson ait été naturellement bon et que le show bizz l’ait corrompu. Les exégètes nous le diront.

Rousseau et Hobbes. Acte 3.

Cela aurait pu être le scoop de l’été, si l’article désormais ensablé ne s’était glissé entre le maillot de bain et la serviette du même nom, « Les employés et les ouvriers non qualifiés sont les plus exposés à la pauvreté » (Le Monde, 25 juillet). Insee première n° 1250 de juillet 2009 révèle ainsi sous la plume d’Yves Jauneau que l’écart salarial entre les employés et les salariés les moins qualifiés avec la moyenne des salariés était, en 2006, de 44%. Pour cette catégorie, 13% vivaient sous le seuil de pauvreté. « Les femmes seules sont les plus exposées. Chez les employées et les salariées non qualifiées, un quart d’entre elles vivant seules, avec ou sans enfant, sont sous ce seuil. » Consolation, certains tirent mieux leur épingle du jeu. Dans Le Monde des 16 et 17 août (« Que les gros salaires lèvent le doigt ! »), BNP Paribas s’excuse (presque) des plus grosses rémunérations versées à ses cadres – 8,6 millions d’euros en moyenne par personne en 2006, 11 millions en 2007 – : « … pour 2009, l’établissement assure que le montant global des dix plus grosses rémunérations ne devrait pas dépasser 15 millions à 16 millions d’euros. Soit tout de même une moyenne d’un peu plus de 1,5 million d’euros pour chaque membre du Top 10. » Ah, c’est vrai ! Promesse avait été faite de ne plus reparler des banques… mais il en va de ces engagements comme ceux des banquiers : cela ne « devrait » pas, c’est un conditionnel, pas un futur. Selon Hobbes qui reprend Plaute (4), homo homini lupus est (« l’homme est un loup pour l’homme ») ; selon Rousseau, c’est la société, c’est-à-dire le désir de posséder, de dominer et de paraître, qui a corrompu l’homme. Bizarre, on ne se sent finalement pas très loin de Hobbes tout en étant assez proche de Rousseau. L’homme n’est pas naturellement bon et la société le corrompt. Cela fait beaucoup pour les piou-piou.

Quadrityque. Acte 4.

Samedi 22 août. Des ratés dans la communication politique avec le déplacement sous caméras de Luc Chatel dans un supermarché de Villeneuve-le-Roi, les ménagères dialoguant sur le prix des fournitures scolaires étant des « mères de famille sympathisantes UMP »… dont une élue locale. En 1990, Olivier Stirn, alors ministre du tourisme, avait payé de son portefeuille un meeting de figurants alors qu’il oeuvrait tout compte fait pour les intermittents du spectacle. En août 2008, Nadine Morano, pour communiquer sur la nouvelle allocation de rentrée scolaire, « s’était rendue, à grand renfort de publicité, dans un supermarché Carrefour de Marseille, où elle avait, elle aussi, été interrogée par de faux « clients », des militants UMP ». Encore en 2008, « M. Sarkozy à l’usine Porchain de Verberie avait rencontré de faux ouvriers, des agents de maîtrise déguisés. » La nature ayant horreur du vide, si le lien social est délité, c’est la consommation qui occupe la place. Faut-il en conséquence s’étonner que les militants endossent la panoplie du consommateur et que, à défaut de distribuer des tracts, ils poussent des caddies ? Le message c’est le medium, écrivait Mac Luhan dans les années soixante-dix. Désormais, l’essentiel n’est plus ni le message, ni le medium : c’est l’émetteur. « … le critère du savoir-plaire devient plus important que celui du savoir-faire », commente Roger-Gérard Schwartzenberg, auteur de L’Etat spectacle 2. Politique, casting et médias (2009, Plon). Au triptyque « savoir – savoir-faire – savoir-être », il faut désormais ajouter « savoir-plaire ». Ca fait un quadrityque. Le référentiel métier se densifie.

Chimène et Piaf… Acte 5.

On a eu les tigres et le toyotisme à l’Orient. On a eu le plein-emploi version flexibilité thatchérienne maximale Outre-Manche. On a eu le dialogue social et l’alternance Outre-Rhin. On a eu la flexisécurité des Vikings au Nord. On a eu beaucoup de modèles sociaux et économiques qui, par effet miroir, faisaient poser la question hexagonale Faut-il brûler le modèle social français ? (5) Hélas, nos yeux de Chimène vont par la force des choses s’embuer pour d’autres espaces : « Les Suédois vont devoir se retrousser les manches et redécouvrir des emplois délaissés » (Le Monde, 22 août).

Résumons-nous. Suède : capitale Stockholm, à peu de choses près 10 millions d’habitants, pays européen mais pas dans la zone euro, une monarchie pour couper les rubans, un régime parlementaire, un gouvernement actuellement conservateur (E330)… et, comme ailleurs, la crise : un taux de chômage de 9,8%, 100 000 chômeurs supplémentaires en un an (équivalant à 600 000 chez nous), le chômage des jeunes qui a plus que doublé… Contrairement à ce qu’on a pu (beaucoup) lire concernant le modèle scandinave, dans la réalité la couverture sociale des chômeurs est loin de garantir la « sécurité » précédée de « flex » : « Seul un salarié à temps complet sur quatre peut aujourd’hui prétendre à une indemnisation à hauteur de 80% de son salaire antérieur. » Le Premier ministre, en visite dans une agence de l’emploi, a également déclaré : « Différents types d’emplois doivent exister. Certains ont disparu de notre pays. Mais nous en avons besoin pour permettre, notamment aux jeunes, de mettre un pied dans le monde du travail. » L’opposition (de gauche) et les syndicats redoutent « un marché du travail à deux vitesses, une main d’œuvre non qualifiée que l’on peut payer moins cher… » Le même Premier ministre, à une question sur l’apprentissage des langues, a répondu « pour certains types d’emplois, on n’a pas besoin de bien parler suédois. » Effectivement, pour certains services aux entreprises, le nettoyage aux heures pâles de la nuit à vider les corbeilles n’exige pas une agrégation de lettres modernes. Vigiles non plus. Inutile donc de s’atteler à l’équivalent suédois de La princesse de Clèves.

Rappel de la stratification concentrique de la société : au centre, les « manipulateurs de symboles » (6) qui disposent de tous les capitaux ; un deuxième cercle qui rétrécit, les inclus protégés par des statuts, des conventions collectives ; un troisième cercle qui dilate, les précaires aux CDD, temps partiels et « flexi » sans « sécurité » ; un quatrième cercle extérieur qui sédimente, les surnuméraires, en trop. La lessiveuse est en position essorage rapide : la force centrifuge est proportionnelle à la vitesse de rotation. « Tu me fais tourner la tête », chantait Piaf.

(1) Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, 1963, Gallimard.

(2) Stanley Milgram, Soumission à l’autorité, 1974, Calmann-Lévy.

(3) Henri Verneuil, 1979. Avec Yves Montand.

(4) 254-184 avant J.C. (toujours pas Jacques Chirac).

(5) Alain Lefebvre, Dominique Méda, 2006,  Seuil.

(6) Robert Reich, L’Economie mondialisée, 1993, Dunod.

Pub…

Pas grand chose à se mettre sous la dent aujourd’hui. J’en ai profité pour aller fureter sur le blog de mon jeune (> 50 ans quand même) frère, Claude, qui mérite le détour (pas le frère, le blog). Et, précisément s’agissant de se mettre sous la dent ainsi que d’en avoir une contre, il m’en voudra certainement de recommander le restaurant « Itinéraires », 5 rue de Pontoise à Paris 5ème, dont le gâte-sauce s’appelle Hubert, d’autant plus qu’il (mon frère, pas le cuistot) précise « Voici un resto que je mets sur mon blog car, sachant que quasiment personne vient le visiter (le blog), je veux que tous ceux qui ne seront pas venus le visiter (le blog) restent dans un état d’ignorance absolu et passent à côté d’une adresse délicieuse et exceptionnelle (prix, rapport qualité/prix, innovation, service, décors, présentation, goût, …). Ne le dites à personne et à ne recommander sous aucun prétexte afin qu’il reste toujours des places le jour où l’on souhaite y dîner ! » Hormis ces recommandations gastronomiques, pour qui s’intéresse à l’architecture, à la poésie et à la littérature, etc. voilà un blog de qualité, nettement plus « buzz » et « sexy » que celui-ci, avec plein de photos. On lira avec intérêt et curiosité son billet du 17 août, « L’œil aiguisé du vacancier », consacré au village – sic – de Gland.

Pal…

Du « pas grand chose » de l’actualité, on retiendra cependant l’optimiste Une du Monde « Le pouvoir d’achat progresse malgré la crise ». Eviter d’aller lire la suite en page 8, le sous-titre étant nettement moins enthousiasmant, « Les mois à venir s’annoncent plus difficiles en raison de la poussée du chômage et de la remontée des prix ». D’autant plus qu’il est prévu que « Compte tenu des sombres prévisions sur l’emploi, le nombre de ces victimes de la crise risque d’augmenter fortement dans les mois qui viennent, tandis que l’évolution des prix s’annonce moins favorable pour le consommateur en raison de la remontée des prix de l’énergie. » Ca commence bien et ça finit mal. Comme on le dit d’un supplice.

Courant…

A propos de remontée des prix de l’énergie, Médiapart publie sous la plume de Martine Orange un article « EDF, le mensonge de l’augmentation ». Extraits : « … derrière les 1,9% de hausse de tarifs de l’électricité – une hausse raisonnable comme l’a soutenu avec aplomb la ministre des finances, Christine Lagarde –, se cache en fait une révolution tarifaire que le gouvernement n’a pas le courage politique d’assumer. En pleine crise, il met à bas une partie du système français. A la lecture de leurs prochaines factures, de nombreux  ménages vont commencer à mesurer l’ampleur de la cachotterie. Pour eux, les augmentations pourraient s’élever à 6% voire 10% par an.  Dans la droite ligne des 20% de hausses sur trois ans demandés par Pierre Gadonneix. »« Cette année, il n’y a pas moins de vingt pages dans le Journal officiel du 14 août détaillant les différents tarifs pour les particuliers, les professionnels, les entreprises, les prix outre-mer , ou les tarifs entre les heures creuses et heures pleines. Une remise à plat totale. Il faudra du temps pour pouvoir mesurer la portée réelle des modifications apportées à un système tarifaire par nature complexe , et aujourd’hui volontairement obscurci. Des tarifications ont été supprimées, les modes de calcul pour d’autres ont été totalement révisés. Mais les changements apportés au système de base pour les particuliers donnent déjà un petit aperçu de ce qui se prépare. Ainsi le prix de l’abonnement (hors taxes) pour les plus petites installations (3 kVA) passe de 21,48  euros à 58, 42 euros, soit 172% d’augmentation. Pour EDF, ces petits compteurs coûtent cher. De plus, rappelle-t-il, ils ne représentent que 8% de l’électricité consommée. Mais il en va de même pour les abonnements pour la puissance juste supérieure (6kVA) qui forme une bonne partie des abonnements des particuliers ne se chauffant pas à l’électricité : ils passent de 54,48 euros à 67, 47 euros, soit 24% de hausse. On est très loin de l’esprit de la charte de service public signé en 2005 entre l’Etat et EDF qui stipulait que les prix ne devaient pas dépasser l’inflation. »

Méduse…

Ce 19 août, alors que de nombreux compatriotes s’apprêtent à remiser leurs maillots de bain, la contribution d’un philosophe, Robert Redeker, dans la page « Débats » du Monde m’a laissé telle une méduse sur le sable. Ca s’appelle « Le nouveau corps de l’homme entre sport, publicité et pornographie. Dans l’« egobody » moderne, la pensée et le moi se dissolvent dans le corps. » Rien que cela. Intriguant. Je n’ai rien compris, mais alors rien du tout. Illustration : « Depuis son apparition sur le cadavre de feu la réclame {jusque là, ça suit}, la publicité accomplit un grand œuvre de portée anthropologique : une transmutation majeure. Le grand œuvre {oui, oui, c’est bien au masculin} de la publicité consiste dans une double sublimation : le rabattement du moi sur le corps et l’élévation du corps au moi {décrochage}. Ouvrons un magazine, regardons la télévision, arrêtons nos regards sur les affiches dans la rue, laissons-nous fasciner par les infatigables hardeuses – une leçon d’anthropologie crève alors nos yeux : dans notre monde, le corps est le moi, le moi est le corps. » Il y en a toute une demi-page. Je remets mes tongs.

Toujours le 18 août, c’était oublié, une contribution en page « Débats » de Stéphane Madaule, maître de conférences à Sciences Po Paris, donc si l’on a suivi les résumés qui précèdent, dans le vivier de PlaNet Finances du Président Attali qui recrute des chefs de cabinet stagiaires à 400 euros mensuels. Ca s’appelle « Halte aux excès de la finance internationale ! C’est l’économie réelle qui paie les pots cassés ».

Rien qu’au titre, on se doute qu’on n’apprendra pas grand-chose : voilà des mois que les articles se succèdent quotidiennement pour dénoncer ce qui, il y a moins d’un an, n’était mis en cause que par une minorité d’agités, incapables de s’adapter à l’évolution du marché, doux rêveurs ou krypto quelque chose d’obsolète. Il en a été de même pour l’énergie solaire promue par des rescapés de Woodstock, pour l’alimentation biologique défendue par des revenants de Katmandou, pour le service militaire obligatoire combattu par des réfractaires (nom du journal de la regrettée May Picqueray) et des illuminés comme Louis Lecoin (qui a obtenu après une grève de la faim à 74 ans le statut de l’objection de conscience), etc.

De cet article cependant, on retiendra deux choses. Sa conclusion, tout d’abord, est univoque : « Le {système} moraliser demeure mission impossible. » Autrement dit, tout ce qui est avancé en termes de moralisation du marché, charte de bonne conduite et autre responsabilité sociale n’est que paillettes. On s’en doutait. Du moins à l’échelle globale et mondiale car, sans doute, est-il possible à l’échelle locale, avec des entrepreneurs de chair et de sang qui vivent là, qui font partie du corps social, de faire progresser la nécessaire perméabilité entre l’économique et le social. On le sait : l’économie sans le social est inhumaine et le social sans l’économique est exsangue. Néanmoins, si le pragmatisme mâtiné d’ordinaire sociabilité humaine doit guider l’action là où l’on est, le projet politique ne peut résulter d’une seule agrégation de ces pratiques, à la façon de l’individualisme méthodologique (cher à  Schumpeter et aussi à Hayek, promoteur du libéralisme et chantre des néolibéraux), mais doit proposer un paradigme, un projet global. « De telles décisions demandent à l’évidence de la volonté politique. La France et plus généralement l’Europe s’honoreraient de montrer l’exemple. Quand un système est mauvais, il convient d’en changer. » On peut rêver.

Pourquoi (ne peut-on que) rêver ? Parce que, précisément, tout ce qui est contrainte, réglementation, régulation, législation s’oppose de façon consubstantielle au système. Ce qu’écrit d’ailleurs Stéphane Madaule : « … les pays anglo-saxons, comme la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ont justement bâti une grande partie de leur prospérité passée sur la financiarisation de leur économie. Comment pourraient-ils renoncer à ce qui constitue le cœur de leur activité ? L’attente d’une solution internationale est un leurre, un écran de fumée destiné à continuer comme avant, tout en essayant de se donner bonne conscience. »

Dès lors, que reste-t-il comme solution ? Le courage des élites politiques et la vigilance active des citoyens. Le devoir de résistance. L’obligation de l’indiscipline. L’engagement. Peut-être – à débattre – en ce qui concerne l’insertion, ce que j’avais esquissé au terme de « Bien sous tout Rapport » (1) avec la notion de « politique écologique de l’insertion » et les trois principes inspirés d’Edgar Morin (2) : principe de l’improbable (« Il s’agit de replacer dans le bon ordre finalités et objectifs, d’équilibrer les pratiques – donc leur évaluation – entre les champs du social et de l’économie et, pour cette dernière, d’y inclure les économies marchande, non marchande et non monétaire. ») ; principe des potentialités humaines non encore actualisées (éviter le processus confessionnel de l’accompagnement contingenté à l’alcôve du conseiller, reconquérir une notion telle que l’émancipation, « … le jeune comme sujet singulier pour son projet de vie et comme acteur collectif capable de peser sur l’offre d’insertion. ») ; principe de la métamorphose (« Il appartient ainsi aux missions locales de (re ?)devenir les laboratoires sociaux qu’elles étaient dans le dessein du Rapport {Schwartz}… »). Enfin, ce que j’en dis…

Revenant pour les besoins de cet article sur la réédition du Rapport Schwartz, j’ai relu la contribution de Michel Bonnet (3) qui nous a quittés cet été. Quelques jours avant cet accident aussi stupide que tragique, j’échangeais avec lui sur les marches du Palais des Congrès de Saint-Malo à l’occasion des journées professionnelles de l’ANDML. Si « philosopher c’est apprendre à mourir », la soudaineté d’une disparition invite à desciller les yeux pour une philosophie de l’action… En conclusion de son écrit, Michel cite Don Helder Camara : « Quand je rêve tout seul, ce n’est qu’un rêve ; quand nous rêvons à plusieurs, alors cela commence à devenir une réalité. » On ne pouvait et l’on ne peut mieux dire. C’était juste et c’est d’actualité. Faire que son rêve soit plus long que la nuit. Ensemble.

(1) in Bertrand Schwartz, Philippe Labbé, ANDML, Rapport sur l’insertion professionnelle et sociale des jeunes. 1981 : naissance de l’insertion, 2007, Apogée, collection « Les panseurs sociaux ».

(2) Edgar Morin, L’an I de l’ère écologique et dialogue avec Nicolas Hulot, 2007, Taillandier.

(3) « Une approche différenciée pour les 16/25 ans. Pourquoi ? » op. cit. pp. 207-210.