Archives de la catégorie ‘Agit’Prop’

Rustica

Rappelons qu’un texte est soumis à votre fulgurante sagacité, à votre esprit – nécessairement – critique et imaginatif, à votre style épistolaire qui aurait certes du être remarqué en cette période de prix littéraires – le monde est injuste, les gens sont ingrats -, à votre capacité, assurément grande, d’engagement jusqu’à sacrifier un épisode des Experts… ou reporter d’une demie journée la lecture de Votre jardin alors que, oui bien sûr, l’automne est une excellente saison pour planter.

Ce texte, « Efficacité et performance », vise à contribuer avec d’autres (1) à la construction pour les missions locales d’un vrai corpus théorique, une nécessité pour un métier : sans concepts stabilisés, univoques et transmissibles, ce ne sont que des emplois.

Ce texte vise également à doter les professionnels d’arguments de réfutation du critère d’évaluation qu’est la performance… tout simplement parce qu’accepter cette notion, voire même la reprendre à son compte et la propager, revient à nier l’identité même des missions locales : la performance implique des gagnants, donc des perdants ; elle sape toute dynamique partenariale puisque celle-ci, a minima, implique une confiance : fait-on confiance à un rival ? Non : on le combat. Accepter la performance au sein d’une équipe de mission locale, c’est mettre les professionnels en concurrence et, là également, trier les bons et les mauvais… c’est-à-dire ne plus garantir l’égalité de traitement qui, nécessairement, recouvre une progression collective des compétences. Accepter la performance au sein d’un réseau tel que celui des 500 missions locales, réseau qui peine déjà suffisamment à correctement échanger, c’est de la même façon hiérarchiser les missions locales : les bonnes, les mauvaises ; aux premières, les récompenses… tant qu’elles tiendront en tension leurs objectifs ; aux secondes, les blâmes et, d’abord, puisque l’argent est le nerf de la guerre et que l’idéologie dominante raffole du comportementalisme, par une diminution de leur subvention… ce qui ne pourra mécaniquement qu’accentuer leurs difficultés. Supposez un instant qu’un de vos enfants ait de moins bons résultats scolaires que les autres. Mettrez-vous en place les conditions pour qu’il échoue encore plus ou, par exemple, ouvrerez-vous votre porte-monnaie pour lui offrir un soutien scolaire ?

Le texte : ici.

Les premières réactions au texte : ici

Demandeurs d’emploi faim de mois.

On assiste aujourd’hui sur le thème de sus aux fainéants (2), mais à vrai dire on commence à s’y habituer, à un numéro d’illusionnisme social et politique dépassant l’imagination. Probablement, avec l’adrénaline des élections, cela ne va que s’amplifier. Ainsi, certain se présente comme le chevalier blanc de l’Etat social et des protections, également sociales, issues du Conseil de la Résistance… pour mieux cliver la population en stigmatisant les « fraudeurs », « voleurs », « profiteurs ». Ces derniers étaient préparés par le haro sur l’assistanat des seconds couteaux.

La jeunesse est coupable d’être jeune comme les pauvres le sont d’être pauvre. Peu importe les désignés, l’essentiel est de cliver : diviser pour mieux régner ; désigner à la vindicte des « profiteurs », si possible isolés et insuffisamment protégés pour oser protester, de telle façon à ce que ceux qui ne sont pas demandeurs d’emploi faim de mois, ceux qui ne perçoivent pas d’allocation, ceux qui ne sont jamais malade et attendent leur dernier souffle pour se poser la question de « perdre sa vie à la gagner », tous ceux-là attendent de leurs voisins licenciés ou élevant seuls-les leurs enfants ou souffrant de TMS les raisons de courber l’échine quand on les croise. Cette offensive n’est pas tactique mais stratégique. Elle s’appuie sur une idéologie qui, par les temps qui courent, n’ose plus trop dire son nom, néo-libéralisme, mais n’hésite pas, entre yacht, bouclier fiscal et Fouquet’s, au qualificatif de « populaire ». La force de cette idéologie n’est pas dans son raisonnement, encore moins dans sa scientificité comme on a pu le constater avec l’imprévisibilité totale de la crise financière par les hérauts de la main invisible. Elle réside dans les moyens financiers considérables dont elle dispose et la pression que ceux-ci permettent sur les médias de grande diffusion. Elle réside également dans un discours répandu à forte dose – « Avec le temps, n’importe quelle imposture prend force de vérité. » (3) – que les pioupious absorbent, bien trop occupés sur le terrain à « tenir leurs objectifs » pour ne pas basculer du côté de leurs usagers. Elle réside aussi dans ces mots « immenses chapiteaux dressés dans le champ sémantique et sous lesquels on n’y voit rien » (4)… sinon la méfiance, le refus de l’altérité, la disjonction, la séparation. Elle réside enfin dans la banalité du mal (5), c’est-à-dire dans la capacité d’obéir de ceux qui ne se conçoivent que comme ordinaires exécutants, ni bons, ni mauvais : neutres, imperméables à l’injustice.

Une pensée aux aguets.

Ce discours, ces mots, n’appartiennent pas à la « culture » des missions locales. Celles-ci, pour encore un temps qu’il faut construire long, ont largement de quoi puiser dans leur histoire – pour s’arrimer – et dans leur projet – pour ne pas sombrer – afin de prendre le contrepied de ce qui, marginal il y a encore peu de temps, ose sans pudeur s’afficher : « Bertrand Schwartz, c’est une pensée aux aguets qui ne cesse de se soumettre à sa propre critique, animée par une révolte permanente contre le sort fait, dans nos sociétés dites démocratiques, aux plus démunis. Et c’est aussi une pensée créative, que cette révolte amène à inventer toutes sortes de stratégies nouvelles fondées sur la confiance et le respect de la parole de tout un chacun. Certains l’ont traité d’utopiste. Est-ce donc être utopiste que de lutter contre l’exclusion sociale, par les moyens que nous offre la démocratie ? Non, Bertrand Schwartz n’est pas un utopiste. C’est un pragmatique exigeant, qui nous a apporté le preuve précieuse que l’exclusion sociale n’est pas une fatalité. En revanche, sa démarche ambitieuse et son éthique à toute épreuve mettent en évidence les résistances profondes que son invention sociale rencontre dans une société aux pesanteurs innombrables et aux réflexes souvent archaïques. N’est-il pas temps, toutefois, de s’inspirer de ses démarches ? La société française va mal, les exclus sont de plus en plus nombreux, les inégalités sociales et économiques depuis vingt ans ne font que croître. Ce n’est plus de promesses électorales, de débats politiciens stériles ou de recettes à court terme dont la France a besoin, c’est d’une ambition mobilisatrice sur le terrain même où sévit l’exclusion et d’une vision d’envergure qui nous mènera, par les voies démocratiques, à réformer en profondeur nos structures hexagonales pour donner de l’espoir à la jeunesse de notre pays et lui ouvrir un avenir européen. » (6) Que dire de plus sinon que, depuis cinq ans que ce texte est écrit, la France va encore plus mal, les inégalités ont cru, les promesses électorales, débats politiciens stériles et recettes à court terme ne se sont certes pas épuisés, l’ouverture d’un avenir européen, après la Grèce, l’Irlande, l’Italie, le Portugal, l’Espagne, est encore plus compromis ? Restent donc la nécessité éthique et l’optimisme de la volonté.

C’est à la fois fragile et essentiel.

(1) « Esquisse de définition de l’accompagnement social ou, plutôt, socioprofessionnel »

(2) Laurent Cordonnier, Pas de pitié pour les gueux, Raisons d’agir éditions, 2000.

(3) Jean Baudrillard, Fragments. Cool Memories III, 1991-1995, Galilée, 1995, p. 18.

(4) Eric Hazan, LQR. La propagande au quotidien, Raisons d’agir éditions, 2006.

(5) Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, Gallimard, 1963.

(6) Louise L. Lambrichs, « L’esprit d’une démarche », in revue Pour, Construire une pensée collective pour l’action, GREP, n° 189, mars 2006, p. 58.

Perso.

Publié: novembre 2, 2011 dans Actualité: pertinence & impertinence, Agit'Prop

Ca s’appelle « perso » pour indiquer au premier mot que c’est bien une opinion strictement personnelle mais cependant communiquée aux lecteurs – l’écriture est une nécessaire et aléatoire rencontre entre un auteur et un lecteur – sur l’emballement de l’information. A ces mêmes lecteurs d’interrompre immédiatement, plutôt que de reprocher ultérieurement le prosélytisme rampant, ou de poursuivre.

Haro sur l’expression populaire.

Dont, tout d’abord, la Grèce. Voilà qu’un Premier ministre moustachu décide contre toute attente de ses pairs d’organiser un référendum pour valider ou non des décisions prises dans le secret des dieux, c’est-à-dire des experts, lors d’une nuit marathon qui s’est achevée par la mise en spectacle d’un président, épuisé juste comme il le fallait compassionnellement pour les caméras, annonçant qu’enfin tout était réglé (essentiellement grâce à lui). Or, quoi de plus démocratique, singulièrement dans le pays qui fût le berceau de la démocratie, que de consulter le peuple ? Et bien, manifestement, ce n’est pas l’opinion partagée par la quasi-totalité des élites interviewées ici et là. Ainsi, un député de l’UMP dont j’ai oublié le nom, s’offusquait ce jour au micro de France Culture que, par ce référendum, la démocratie représentative ne soit pas respectée ! Rappelons que le « P » d’UMP signifie « populaire ». De Gaulle, qui usa du référendum comme plébiscite, doit se retourner dans sa tombe… Voir au jour le jour les édiles de la démocratie représentative soumettre les peuples au diktat des marchés, dont on annonce la logique (sic) de « détricottage » – après la Grèce, l’Italie, après celle-ci, la France… -, est la démonstration in situ et in vivo de la subordination du politique au financier. Il est vrai que, nous concernant et depuis le Fouquet’s,  il n’y a que les naïfs et les imbéciles pour croire l’inverse. Ainsi, si par hasard ou raison, les Grecs refusaient vingt années de récession sociale, l’Europe courrait à sa perte ! La belle affaire ! Car, si tel était le cas, ce serait la meilleure démonstration que cette Europe n’est que celle des financiers et du marché. Pas celle des peuples. La démocratie représentative est sans aucun doute mal en point, les sondages sur la confiance de nos compatriotes démontrant sans équivoque cette dégringolade. Pour s’en sortir, car on imagine mal quelle pourrait être un autre système, elle doit se régénérer et s’appuyer sur la démocratie participative… au même titre – il faut excuser le tropisme « missions locales » – que l’expression des jeunes en tant qu’acteur collectif au sein des structures est un point de passage obligé et urgent. Constater à l’inverse cette peur de l’expression populaire ne fait que confirmer la faillite d’un système. Il faut donc s’attendre au pire. Mais, en attendant, le mieux est de désaccorder notre façon de penser du chaos des informations financières: le dimanche 30 octobre, Le Monde annonce « Les Bourses reprennent espoir »; le lundi 31 octobre, elles chutent vertigineusement.

Best-seller.

Ensuite, Jean-Claude Trichet, président de la banque centrale européenne. Voilà huit ans que cet homme en est le président et que peut-on lire dans Le Monde daté des 30 et 31 octobre, sur une page entière ? « Le secteur financier doit changer ses valeurs ». « Ah, la belle affaire, ah les belles manières », comme le chantait aux belles années François Béranger ! Les « valeurs » du système financier ? Il nous faudrait a minima un Rabelais pour parvenir à nous en faire rire. Le système financier n’a de toute évidence pas de valeurs. Il n’a qu’un objectif, spéculer, et un ressort, la cupidité. Remarquons en passant que Jean-Claude Tricher cède sa place, ce 1er novembre à Mario Draghi, actuel président de la Banque d’Italie… Que Trichet, la veille de son départ, déclare que les « messages {des Indignés} sont importants » et qu’« il y a une protestation contre les bonus du secteur financier qui ne sont pas acceptés par nos démocraties » est l’indication qu’un de ces jours, sans trop tarder, le même bonhomme va s’atteler à un ouvrage, futur best-seller, où il reniera tout ce qui a été une dizaine d’années la doxa acceptée et même vénérée de nos élites politiques. Ainsi va leur vie, faite de promesses, de postulats et de reniements. L’essentiel étant d’être cru pour chacun d’entre eux.

Il y a des jours où l’on ferait mieux de rester au lit.

(Dessin de Plantu en première page du Monde daté du 2 novembre 2011)

P.S. Ouf, moins seul ! Au moment même où ces lignes allaient être publiées, une alerte de Médiapart concernant une interview d’André Orléan, « L’appel au peuple grec ne saurait être rejeté ». André Orléan, directeur d’études à l’EHESS, est l’auteur de L’Empire de la valeur (La couleur des idées, 2011). Extrait :

Médiapart. « Que vous inspire le «coup de poker» de Georges Papandréou, qui promet aux Grecs un référendum sur l’aide européenne? »

A. Orléan. « Face aux transformations de très grande ampleur qui sont demandées à la société grecque, l’appel au peuple et à la délibération publique ne saurait être rejeté. On a suffisamment souligné la nature structurelle des problèmes qu’affronte la Grèce, par exemple concernant la place de la religion orthodoxe ou le rapport à l’impôt des classes les plus aisées, pour comprendre que ce qui est demandé à la Grèce touche à la définition même de son être ensemble. Dans ces conditions, si le terme de démocratie veut dire quelque chose, on ne voit pas comment de telles mutations pourraient se faire sans un vaste débat national. »

60% des jeunes actifs au chômage…

Selon les chiffres que vient de publier l’Insee dans Informations Rapides Réunion n° 202 d’octobre 2011 pour l’enquête Emploi, au « deuxième trimestre 2011, le taux de chômage à La Réunion atteint 29,5% de la population active. Il touche désormais 102 000 personnes, soit 3 000 de plus qu’en 2010». Mais surtout, observe l’Institut, « les jeunes sont les plus touchés par le chômage ». En 2011, « 60% des actifs de 15 à 24 ans sont au chômage » et ils supportent la hausse la plus forte: « + 4,1 points depuis 2010 et + 8,8 points depuis 2007».

Les jeunes sont aussi de plus en plus touchés « par un chômage de longue durée : 64% des chômeurs de 15 à 24 ans le sont depuis plus d’un an contre 50% en 2010 ».
En outre, les femmes sont « plus au chômage que les hommes (31,8% contre 27,5%) ». Si « cette situation perdure depuis de nombreuses années {…} l’écart s’accentue entre 2010 et 2011 ». En effet, le taux de chômage des femmes « augmente de 1,8 point tandis qu’il baisse pour les hommes de 0,7 point ».

L’INSEE, pas en reste d’adage, poursuit : « En période de crise, les jeunes, moins expérimentés que leurs aînés, éprouvent davantage de difficultés à trouver un emploi. Ceux qui travaillent ont des statuts plus précaires. Dans le secteur marchand, seulement 39 % ont un CDI contre 79 % pour les 15-64 ans. Ils sont ainsi les plus touchés par la crise en vertu de l’adage « dernier arrivé, premier sorti ».

Le site officiel du tourisme réunionnais annonce sur sa page d’accueil, « La Réunion, un monde unique », « La Réunion, un monde de sensations » et, sans doute, ne se trompe-t-il pas : côté chômage, on croyait avoir décroché le pompon mais l’Ile intense n’est pas en reste de surprises. Il fût un temps où était envisagé un « pacte territorial pour l’emploi des jeunes », une mobilisation des acteurs économiques et des entreprises avec un label d’entreprise citoyenne. Gageons que si ce pacte n’est pas rapidement mis en œuvre, ce monde unique implosera de fortes sensations… pas nécessairement sur un air de maloya. Mais, sans doute, ces jours-ci avec l’incendie qui ravage les Hauts, La Réunion pense-t-elle à autre chose qu’au maloya… Elle va vérifier in vivo et in situ la thèse de la « destruction créatrice » de l’économiste Joseph Schumpeter : la disparition d’un secteur d’activité permettra la création de nouvelles activités économiques telles que le reboisement, l’aménagement, etc. Courage quand même ! Ca chauffe !

Logique.

Consolation ? Si les chiffres du chômage atteignent des sommets à La Réunion, la situation ne s’annonce guère reluisante pour l’ensemble de l’Hexagone. Les prévisions de l’Unedic tablent sur 4,2 millions de chômeurs inscrits à Pôle emploi fin 2011 et 4,3 millions en 2012. En août 2011, pour les catégories A, B et C, le chômage est de la sorte passé de 3,97 millions un an auparavant à 4,15 millions. Si l’on ajoute les catégories D et E (chômeurs non disponibles pour occuper un emploi car en formation, en contrat aidé ou en maladie), on atteint 4,72 millions de personnes ! D’autre part, la durée maximale d’indemnisation étant de 24 mois (36 mois pour les 50 ans et plus), la grande majorité des chômeurs de longue durée n’a plus le droit à l’assurance chômage. Alternatives économiques de novembre écrit ainsi : « Début 2010, on estimait qu’un million de personnes arriveraient en fin de droits dans l’année, dont 400 000 n’auraient plus aucune source de revenu personnel, ni allocation de solidarité spécifique (ASS), ni revenu de solidarité active (RSA) ». Malgré cela, poursuit le mensuel, « affichant son souci de réduire les déficits publics, le gouvernement a fait le choix de la rigueur budgétaire au risque d’accentuer encore le ralentissement de l’activité. Le projet de loi de finances (PLF) pour 2012 prévoit ainsi en particulier une baisse sensible des dépenses de l’Etat en matière de marché du travail : les crédits de la mission Travail-Emploi doivent diminuer de 1,39 milliard d’euros en 2012 par rapport à 2011, soit un recul de 12% ! » Plus de chômeurs, moins de crédits : quoi de plus logique ?

Fuis-moi, je te suis…

Enfin, un peu de bon sens ! En encadré dans l’article « La politique de l’emploi n’est pas à la hauteur » – toujours Alternatives économiques – : « Quand l’emploi fait défaut, inciter chacun à « travailler » plus revient à accentuer le chômage des moins bien placés ». Depuis quelque temps, le partage du travail était considéré comme une idée saugrenue et la réduction du temps de travail n’avait pas bonne presse. Il n’y en avait que pour le « travailler plus ». Assisterions-nous à un retournement ? Bien sûr, ce partage qui répond à une éthique de responsabilité ne peut aboutir sans qu’un réel travail d’éducation populaire soit entrepris car les représentations du travail accordent toujours à celui-ci une place majeure, singulièrement en France. L’enquête 2007 du World Value Survey (WVS) révélait ainsi que 64,6% des Français considéraient que le travail était très important dans leur vie, soit presque deux fois plus qu’aux Etats-Unis (32,6%), aux Pays-Bas (32,7%) et en Australie (36,3%). Notons d’ailleurs que ces mêmes Etats-Unis sont le pays où le revenu est le premier critère d’appréciation d’un emploi, 37,5%, alors qu’en France ce pourcentage n’est que de 19,7% : les dimensions sociale et symbolique du rapport au travail sont ici dominantes alors que la perspective instrumentale est déterminante Outre-Atlantique. Cet attachement au travail n’est pourtant pas synonyme de bien-être car les Français sont, en Europe et avec les Polonais, les Roumains et les Bulgares, parmi les moins satisfaits de leur travail. Autrement formulé, le travail occupe toujours une place centrale tout en étant un facteur de déception… pour ceux qui travaillent. Quant aux autres, chômeurs, désaffiliés ou surnuméraires, ils obéissent à la règle selon laquelle ce qui est rare est cher : le travail leur est d’autant plus important qu’il leur est soustrait. L’adage amoureux « Fuis-moi je te suis, suis-moi je te fuis » s’applique finalement assez bien dans notre rapport au travail : occupés nous sommes déçus, privés nous sommes désireux.

Pas de miracle.

A la question « Chômage des jeunes : le mal français », Philippe Askenazy répond dans un ouvrage récent, Les décennies aveugles. Emploi et croissance 1970-2010 (Seuil, 2011) par un plaidoyer pour l’apprentissage et, plus largement, l’alternance, ceci en comparant les médiocres résultats français à ceux du Royaume-Uni et, plus encore, de l’Allemagne. Toutefois il écrit : « Le succès de l’apprentissage en Allemagne passe aussi par des salaires élevés pour les cols bleus. Pour enclencher une telle mécanique – les hauts salaires favorisant l’apprentissage qui forge une main d’œuvre performante – en France, il faudrait donc aussi se lancer dans une amélioration substantielle des grilles de rémunération dans l’industrie et la construction ; soit le contraire de la politique de modération salariale menée depuis des décennies. » (pp. 271-272). Philippe Askenazy ne croit pas si bien dire : évoquant le poids de la masse salariale dans les coûts fixes, Frédéric Saint-Geours, le directeur financier du groupe PSA, premier constructeur automobile français, annonce des « compressions de personnels » alors que le chiffre d’affaires total du groupe a progressé de 3,5% à 13,45 milliards d’euros au troisième trimestre. 3 500 emplois vont donc disparaître en Europe en 2012, auxquels s’ajouteront 2 500 emplois parmi les prestataires externes et 800 postes de travailleurs temporaires en France. Philippe Askenazy conclut d’ailleurs son plaidoyer… en le quasi-invalidant : « Au total, il n’y a pas de miracle. Dans l’ensemble des grands pays européens, une part significative de la jeunesse souffre du chômage et de difficultés majeures d’insertion dans le monde du travail. C’est un mal du capitalisme européen. L’absence de miracle se retrouve également à l’autre bout de la carrière professionnelle. » Ah oui, une précision quant au poids de la masse salariale de Frédéric Saint-Geours : en 2009 et pour le second semestre, celui-ci a perçu 332 409 € de rémunération fixe auxquels s’ajoutaient 16 500 € de jetons de présence en tant qu’administrateur de la société Faurecia et 1 178 € pour une voiture de fonction (montant probablement sous-estimé). Soit 350 000 € pour six mois et déductivement 700 000 € pour un an. (1) Rien n’est dit sur des avantages connexes habituels (primes, stock-options, etc.). On ne sait pas plus si Frédéric Saint-Geours envisage de se licencier pour alléger la masse salariale.

Un appel citoyen…

Puisque l’on parle d’argent, un appel du Collectif national pour un audit de la dette publique est lancé, soutenu par des personnalités comme Stéphane Hessel, Dominique Méda, Susan George,  le même Philippe Askenazy, Ariane Mnouchkine… L’objectif de ce collectif, qui regroupe une vingtaine de syndicats et d’associations: organiser un « débat démocratique au plan local, national et européen » sur la question de la dette des Etats.

L’appel…

« Écoles, hôpitaux, hébergement d’urgence… Retraites, chômage, culture, environnement… nous vivons tous au quotidien l’austérité budgétaire et le pire est à venir. « Nous vivons au-dessus de nos moyens », telle est la rengaine que l’on nous ressasse dans les grands médias. Maintenant « il faut rembourser la dette », nous répète-t-on matin et soir. « On n’a pas le choix, il faut rassurer les marchés financiers, sauver la bonne réputation, le triple A de la France ».

Nous refusons ces discours culpabilisateurs. Nous ne voulons pas assister en spectateurs à la remise en cause de tout ce qui rendait encore vivables nos sociétés, en France et en Europe. Avons-nous trop dépensé pour l’école et la santé, ou bien les cadeaux fiscaux et sociaux depuis vingt ans ont-ils asséché les budgets? Cette dette a-t-elle été tout entière contractée dans l’intérêt général, ou bien peut-elle être considérée en partie comme illégitime? Qui détient ses titres et profite de l’austérité? Pourquoi les États sont-ils obligés de s’endetter auprès des marchés financiers et des banques, alors que celles-ci peuvent emprunter directement et pour moins cher à la Banque centrale européenne?

Nous refusons que ces questions soient évacuées ou traitées dans notre dos par les experts officiels sous influence des lobbies économiques et financiers. Nous voulons y répondre nous-mêmes dans le cadre d’un vaste débat démocratique qui décidera de notre avenir commun.
En fin de compte, ne sommes-nous plus que des jouets entre les mains des actionnaires, des spéculateurs et des créanciers, ou bien encore des citoyens, capables de délibérer ensemble de notre avenir?

Nous nous mobilisons dans nos villes, nos quartiers, nos villages, nos lieux de travail, en lançant un vaste audit citoyen de la dette publique. Nous créons au plan national et local des collectifs pour un audit citoyen, avec nos syndicats et associations, avec des experts indépendants, avec nos collègues, nos voisins et concitoyens. Nous allons prendre en main nos affaires, pour que revive la démocratie. »

Un clic, c’est simple…

Coup de sang

« Le travail n’est pas un gros mot. Pour sauver notre modèle social, pour nous protéger de la crise, la ligne stratégique est claire : le travail, l’innovation, la formation et l’investissement », a déclaré Nicolas Sarkozy le jeudi 27 octobre 2011 sur TF1 et France 2, dans le cadre d’une émission essentiellement consacrée à la situation économique de la France. Pour le président de la République, il faut « sortir d’un modèle d’assistanat qui consiste à mettre les gens en préretraite, à les condamner à rester chez eux en attendant l’allocation pour survivre, alors qu’il faut investir dans la formation, dans la recherche, dans l’innovation et dans le travail ». « Moins d’assistanat et plus d’investissement : c’est la martingale gagnante dans tous les pays du monde. »

Revoici donc le thème de l’assistanat ou, plus exactement, sa litanie synonyme de chasse aux gueux : nous en avons suffisamment parlé ces jours pour éviter d’y revenir encore cette fois… quoiqu’on puisse s’interroger sur la nécessaire résistance, pied-à-pied, incessante ou du moins aussi récurrente que le sont les offensives contre un chômage considéré contre toute réalité comme « volontaire », car il semblerait bien que cette répétition sentencieuse, largement plus véhiculée par les médias que ne le sont les ouvrages bien trop confidentiels qui la contestent avec arguments, soit efficace : la répétition, dit-on, est sinon la base de la pédagogie du moins celle de l’abrutissement. Haro sur les chômeurs, divisons les Français entre courageux, « La France qui se lève tôt », et fainéants, « les fraudeurs qui profitent », et, selon l’adage « Diviser pour mieux régner », la moitié du chemin sera fait.

Quant à valoriser le travail, son avocat de circonstance ne manque pas d’audace alors que, depuis sa présidence, la part de la richesse imputable à la spéculation n’a fait que croître aux dépens de celle imputable au travail. Si, à cela, on ajoute le contrat unique d’insertion à sept heures hebdomadaire, on comprendra sans peine que cette déclaration d’amour au travail n’est qu’illusionnisme politique.

S’agissant de formation, rappelons que les demandeurs d’emploi ont deux à trois fois moins de chance de bénéficier d’une formation, même si, en particulier grâce aux Régions, les jeunes chômeurs bénéficient plus souvent des dispositifs de formation que les chômeurs plus âgés. « En revanche, les chômeurs les moins qualifiés ont quatre fois moins de chance d’accéder à une formation que les autres. » (2)

Enfin, quant à l’innovation, il conviendrait de s’entendre sur elle et ce qu’elle poursuit. Quelle innovation et pourquoi ? On pense à Galbraith qui écrivait : « L’innovation, au sens moderne du terme, a le plus souvent pour but de créer de toutes pièces un besoin dont personne, jusqu’ici, n’avait perçu l’existence. » (3) On songe également à Méda qui justement avertit : « Or l’économie vit de cette confusion : elle vit sur le désir et non pas sur le besoin, ou sur le grimage du désir en besoin. » et « La question essentielle est bien celle de la véritable utilité de ces nouveaux produits – non pas de leur utilité économique, car on est bien d’accord sur le fait qu’ils augmentent tout à la fois les profits des entreprises productrices, le taux de croissance du PIB et la satisfaction de ceux qui les ont acquis -, mais de leur utilité au sens social du terme. En quoi la production de ce produit a-t-elle augmenté le bien-être total de la société ? » (4)

Bref, s’il faut accompagner les chômeurs vers un emploi – mais quel emploi ? – il vaudrait mieux, plutôt que de soupçonner et traquer l’assistanat derrière le chômage, « renforcer les services publics de l’emploi, en particulier ceux qui ciblent des groupes en situation d’exclusion sociale. Il faut tout mettre en œuvre pour aider les jeunes à entrer sur le marché du travail et proposer un soutien personnalisé à ceux qui s’exposent au risque de chômage de longue durée. » Qui le dit ? Laszlo Andor, commissaire européen chargé de l’emploi, des affaires sociales et de l’inclusion. (5) Renforcer les services publics de l’emploi : on vient de voir, d’une part, ce qu’il en est avec le projet de loi de finances pour 2012 et, d’autre part s’agissant de services publics, force est de constater que ce n’est ni ce critère, ni l’efficacité et encore moins l’efficience qui guident les choix gouvernementaux… On lira ainsi avec intérêt le débat en commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale où Bernard Perrut, président du CNML, déclare au sujet du contrat d’autonomie : « Par ailleurs, à l’instar de notre collègue Jean-Patrick Gille, je déplore que l’on mette autant de moyens sur le contrat d’autonomie. À la différence du CIVIS qui fait intervenir les missions locales, le contrat d’autonomie fait intervenir des structures privées qui se voient confier l’accompagnement et l’insertion des jeunes dans l’emploi. Or je remarque qu’un emploi CIVIS revient globalement – d’après le tableau présenté par notre rapporteur – à quelques centaines d’euros, alors qu’un jeune accompagné dans le cadre du contrat d’autonomie peut coûter jusqu’à 8 500 euros, si la structure lui trouve un emploi. » (6)

Pôle emploi : comment faire plus avec moins.

L’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et l’Inspection générale des finances (IGS) réalisent une mission pour la prochaine convention tripartite État-Unédic-Pôle emploi. Ces deux nobles inspections viennent de présenter leurs premières orientations dont, en premier lieu, ce qui concerne l’accompagnement des demandeurs d’emploi.

« L’organisation actuelle de l’accompagnement des demandeurs d’emploi prévoit une rencontre par mois (le suivi mensuel personnalisé) entre le demandeur d’emploi et son conseiller référent à partir du 4ème mois. Compte tenu du nombre de demandeurs d’emploi suivis en « portefeuille », les conseillers ne sont cependant pas en mesure de voir chaque demandeur d’emploi une fois par mois, mais plutôt tous les trois mois. », notent les inspecteurs. Cela semblera évident mais décider d’un rythme de rencontres mensuelles et ne pas donner les moyens de le tenir revient à jouer un air de pipeau. Faut-il le préciser, ce qui est valable à Pôle emploi l’est dans les missions locales dans l’incapacité de respecter les fréquences de l’accompagnement, renforcé ou non. Mais on fait comme si…

Toutefois la mission, courageuse, n’en reste pas là et envisage quatre leviers d’action : « les modalités de suivi, les critères de « segmentation » des publics, le moment où débute le suivi et le degré plus ou moins grand d’initiative laissé au conseiller ». Contentons-nous ici du premier levier, les conditions de suivi et d’accompagnement des demandeurs d’emploi…

Ainsi, la mission s’interroge : « Faut-il moduler les méthodes de contact des conseillers avec les demandeurs d’emploi en portefeuille ? » « Si les études montrent qu’une intensification des contacts avec les demandeurs d’emploi a un impact positif sur le retour à l’emploi, chacun d’eux n’a pas forcément besoin d’être reçu physiquement », notamment ceux qui recherchent dans des secteurs d’activité qui recrutent et qui, de ce fait, auraient « surtout besoin de recevoir des offres et d’être mis en relation avec des employeurs ». Il faut donc « moduler » les contacts, c’est-à-dire user de tous les moyens disponibles, tels que le téléphone, le courriel, les sessions collectives… afin « de garantir leur périodicité mensuelle ». Bref : vous manquez de moyens pour rencontrer les demandeurs d’emploi ? Contactez-les à distance ! D’une part, le procédé n’est guère original, correspondant à la notion élastique bien connue d’« actualité », d’autre part, pirouette, elle permet d’éviter de traiter le problème de fond. Si, de toute évidence, tous les demandeurs d’emploi n’ont pas besoin d’une rencontre physique en tête-à-tête, il n’en reste pas moins qu’une seule mensuelle n’est pas dans l’absolu une ambition déraisonnable mais le devient si le ratio « D.E./conseiller », lui, est déraisonnable. Chacun conviendra que le chômage est toujours une situation difficile à vivre… et chacun constatera que la société ne semble pas décidée à accorder vingt minutes d’attention mensuelle aux chômeurs : ce minimum devient un obstacle que l’on peut contourner grâce aux technologies de l’information et de la communication. On se rapproche de La Borne (toujours excellent : voir les cinq jeunes à la rubrique « Le chômeur du mois »). Ah oui ! Pour éviter qu’à terme l’ensemble des D.E. soit traité façon TIC, il est préconisé une « supervision de proximité a posteriori » pour vérifier que les modalités de contact avec les demandeurs d’emploi sont bien adaptés à leurs situations.

Concernant l’accompagnement renforcé, trois critères servent actuellement à évaluer la distance à l’emploi des demandeurs d’emploi suivis par Pôle emploi : « l’analyse des besoins individuels du demandeur par son conseiller personnel », « l’appartenance du demandeur d’emploi à telle ou telle catégorie administrative (licencié économique, jeune, senior…) » et « l’ancienneté du demandeur dans le chômage, en application du principe selon lequel l’accompagnement s’intensifie à mesure que cette ancienneté augmente ». Pour la mission, ces trois critères sont pertinents. Elle préconise toutefois, pour tous les chômeurs, la mise en œuvre d’« un bilan approfondi obligatoire au bout de neuf mois ou douze mois de chômage, pour adapter les modalités de suivi aux difficultés avérées du demandeur ». Pour tous les chômeurs… C’est étonnant : constatant que Pôle emploi ne peut respecter la fréquence des entretiens, on vient de lui reconnaître la possibilité de s’en exonérer… pour réintroduire un bilan approfondi systématique… qu’une prochaine mission, dans deux ou trois ans, constatant son infaisabilité, imaginera à distance avec, n’en doutons pas, une seconde « supervision de proximité a posteriori ».

La commission se pose également la question de la pertinence des « portefeuilles de taille réduite » gérés par des agents de Pôle emploi. En d’autres termes, est-il judicieux d’avoir moins de D.E. par conseiller pour consacrer à chacun plus de temps ? La réponse, comme le nez au milieu de la figure, est que ces portefeuilles tendent « à accélérer le retour à l’emploi ». Mais, mais… la commission objecte immédiatement qu’un développement de ce principe risque de se traduire « par un accroissement de la taille moyenne du reste des portefeuilles et une baisse de la périodicité des rencontres que les conseillers pourront offrir aux autres demandeurs d’emploi ». Imparable théorème des vases communicants : si des conseillers ont moins de D.E. en suivi, ce sont leurs collègues qui en auront plus. Sauf qu’en toute logique une autre hypothèse aurait du être évoquée : que chaque agent de Pôle emploi n’ait qu’un portefeuille de taille réduite. Ca n’est pas dit. Pourtant c’est la même IGS qui constatait dans son étude comparative des SPE français, allemand et anglais la sous-dotation hexagonale…(7)

On n’est pas sorti de l’auberge.

A suivre…

(1) Sur le site Edubourse.

(2) Pierre Cahuc, Stéphane Carcillo, Olivier Galland, André Zylbergberg, Comment la France divise sa jeunesse. La Machine à trier, 2011, Eyrolles et Fondation ManpowerGroup pour l’emploi, pp. 106-107.

(3) John Kenneth Galbraith, La Science économique et l’intérêt général, 1974, Gallimard, p. 170.

(4) Dominique Méda, Qu’est-ce que la richesse ? 1999, Alto Aubier, p. 89 et p. 93.

(5) « Sortir vingt millions de personnes de l’exclusion d’ici à 2010 demeure une priorité pour l’union européenne », Le Monde, 28 octobre 2011.

(6) Mercredi 26 octobre 2011. Séance de 10 heures. Compte rendu n° 09. Dans ce même compte-rendu, on peut lire ce qui fût longtemps dénié : « Un tel dispositif, certes coûteux, porte ses fruits, puisque le taux de sortie positive, que ce soit en emploi ou en formation qualifiante, est de 42 % pour des publics très éloignés à la fois de l’emploi et des structures traditionnelles d’insertion dans l’emploi – Pôle emploi ou missions locales – et très peu qualifiés. Si je reconnais qu’il peut y avoir débat sur la méthode utilisée et sur le coût, force est de constater que ces résultats sont aujourd’hui beaucoup plus probants qu’au début de l’expérimentation, qui a eu beaucoup de mal à démarrer et qui, dans certains départements, n’aurait pas démarré sans l’aide des missions locales. Quant à savoir s’il faudrait transférer les moyens du contrat d’autonomie sur un CIVIS renforcé, comme l’a proposé l’IGAS, il me semble préférable d’attendre l’évaluation complète du dispositif. » Evaluation qui, sauf erreur, fût conduite l’année dernière.

Le dernier bilan du contrat d’autonomie faisait donc état de 42 % de « sorties positives » (accès à un CDI, un CDD de six mois et plus ou une formation. Malgré les critiques concernant les résultats insuffisants du dispositif, le gouvernement décidait de reconduire le contrat d’autonomie en 2012 au bénéfice de 8 000 jeunes. Cependant, sur la base d’un amendement déposé par Chantal Brunel (UMP) et adopté le 27 octobre, la commission des Finances de l’Assemblée a transféré neuf millions d’euros du contrat d’autonomie vers les contrats de professionnalisation. L’exposé des motifs accompagnant l’amendement fait état des « résultats décevants en termes de taux de sorties positifs » des contrats d’autonomie pour justifier de ce transfert de crédits. Hélas pour les « OPP » (opérateurs privés de placement).

(7) Pierre-Emmanuel Lecerf, Emmanuel Monnet, Véronique Hespel (supervision), Etude comparative des effectifs des services publics de l’emploi en France, en Allemagne et au Royaume-Uni, I.G.F., rapport n° 2010-M-064-02, janvier 2011.

Décryptage

Dans Les Echos de ce jour (27 octobre) on peut lire une interview de Xavier Bertrand. A la question « Le projet de budget 2012 de l’emploi que vont examiner les députés n’est-il pas, au vu des incertitudes conjoncturelles, déjà obsolète ? », le ministre du Travail répond doctement : « La baisse des crédits qui y est inscrite n’est que faciale. En réalité, à périmètre constant, nous conservons les mêmes moyens d’intervention. Maintenant, je sais qu’il y a des demandes pour aller plus loin pour les maisons de l’emploi et les missions locales. La politique de l’emploi ne repose pas uniquement sur les crédits ministériels. » Deux observations.

Démocratie.

Tout d’abord, ce qualificatif surprenant : « faciale »… Que peut bien vouloir signifier « une baisse des crédits faciale » ? A défaut du Dictionnaire de l’Académie française, laissé à la vigilance de pioupiou 44, Le Robert propose à « facial », entre « facho » (ça ne s’invente pas) et « facies ou faciès » (délit de… voir. « politique d’immigration », puis « Guéant C. »), « qui appartient à la face, de la face ». Bref, cela n’est guère aidant. Cependant, par extrapolation, on peut déduire de cette « face » que son qualificatif renvoie, plutôt qu’à « farce » (encore que…) qu’une consonne distingue, à la notion de « façade » au sujet de laquelle le même dictionnaire propose en seconde synonymie « apparence » avec l’exemple de « N’avoir qu’une façade d’honnêteté ». On comprend mieux : le budget que votent les députés n’a qu’une apparence d’honnêteté.

La démocratie se porte bien.

Patate chaude.

Seconde réflexion : « La politique de l’emploi ne repose pas uniquement sur les crédits ministériels. » On vérifie ici la justesse de l’exemple contextualisé de pioupiou 44 (article précédent) : on ne dit pas « Les Missions Locales vont gérer l’ANI Jeunes » mais on dit « Les Missions Locales vont essayer de boucler leur budget grâce à l’argent des partenaires qui tendent à remplacer l’État sur ses compétences ».

On vit une époque formidable.

Ruée vers l’or… ou vers le crédit.

Il y a peu de temps, nombreux étaient encore ceux qui persistaient à présenter la dynamique économique des USA comme somme toute acceptable, le montant faramineux de la dette devant être relativisé compte tenu de la richesse globale du pays. Grosso modo, un pays de cette taille pouvait s’endetter pour des sommes considérées comme gigantesques par de petits pays : ils ne jouaient pas dans la même cour… Certes, les protections sociales étaient faibles mais le marché était fluide, les licenciés d’un jour retrouvant sans difficulté du travail le lendemain… et puis, s’il fallait attendre (le chômage « frictionnel », simple ajustement entre l’offre et la demande), il y avait toujours les petits jobs. Notons que ce discours était tenu par ceux pour qui les jobs n’étaient qu’un souvenir de jeunesse, s’inscrivant dans une logique de « j’en ai bavé, je m’en suis sorti, je ne vois pas pourquoi les autres ne feraient pas de même sauf à être moins malins ou courageux que je l’ai été. » Un jour, très jeune, je fus pris en stop par un automobiliste qui m’avoua benoîtement : « Vous avez de la chance, d’habitude je ne prends jamais de stoppeurs. » Flatté d’être une exception, je lui demandai la raison de ce refus pour les autres : « Moi-même, j’ai fait beaucoup de stop et on ne me prenait pas… », me répondit-il. Il y a des moments où ne pas désespérer du raisonnement humain relève de l’exploit ou de la foi.

Et puis, à l’occasion de catastrophes naturelles (cyclones…) ou moins écologiques (Enron…), on a commencé à parler de ces working poors vraiment impolis puisque désagréablement visibles, de ces retraités qui devaient continuer à travailler pour survivre, des gens de peu qui multipliaient les emplois précaires et à temps partiels : livreur de pizzas la journée, veilleur la nuit. Cela a pris du temps : les apôtres du libéralisme, piqués à Bruce Willis incarnant le sauvetage de l’humanité par la bannière étoilée, ignorent Bread and Roses, la grève des petites mains mexicaines à Los Angeles contée par Ken Loach.

En avril 2011, 15% de la population américaine, soit 46 millions de personnes, survivaient grâce à des bons alimentaires : une allocation moyenne de 300 dollars sous forme de bons échangés en supermarché contre des produits alimentaires. Mais ces aides ne suffisent pas : selon la Banque centrale des Etats-Unis (FED), le recours des Américains au crédit à la consommation « a augmenté en juin à un rythme jamais vu depuis le début de la récession. {…} L’encours de ces crédits a bondi ce mois de 7,7% en rythme annuel pour atteindre 2 446,1 milliards de dollars. » Selon les données mensuelles de FirstData, une société de services de paiement électronique, « les consommateurs américains ont financé depuis le début de l’année une part croissante de leurs achats de biens de première nécessité et d’essence par l’emprunt à cause de la montée des prix. » Voilà ce que l’on appelle une course en avant à la façon de ce personnage de dessin animé poursuivant sur sa lancée en pédalant un instant dans le vide d’un précipice. Go west… vraiment ? One best way… vraiment ?

Bonnes raisons de se révolter.

« … des jeunes de 14 à 30 ans, sans emploi et sans beaucoup d’espoir d’en trouver un aux pires heures de la récession. » De qui parlait Le Monde du 10 août ? Des émeutiers anglais qui ont mené une véritable guérilla urbaine à Londres, Birmingham, Bristol, Liverpool… L’histoire repasse les plats – avril 1980, émeutes à Bristol ; 1981, quartier de Toxteh à Liverpool ; 1985, faubourg de Handsworth à Birmingham… – mais, cette fois-ci, les émeutes n’étaient plus localisées à un seul quartier : elles ont éclaté en trainée de poudre. De l’expression du crime de droit commun à la révolte sociétale. On peut s’interroger sur le seuil au-delà duquel les gens de peu ne pourront, donc ne voudront plus aller dans des restrictions supplémentaires. Jean-Louis Borloo propose que les émoluments des parlementaires et des ministres soient diminués de 5% « pour l’exemple ». 5% de 10 000 euros, cela représente 500 euros et il en reste 9 500. Un étudiant boursier, dont par définition la famille est peu fortunée, voit les frais de rentrée augmenter dans à peu près les mêmes proportions. S’il dispose mensuellement de 600 euros, cette augmentation revient à ne lui en laisser plus que 570. Deux conclusions : a) il vaut mieux être député qu’étudiant ; b) si l’exemplarité des élites est une condition sine qua non de la démocratie représentative, sauf à ce que les élus ne représentent plus le peuple, la valeur de la symbolique exige a minima de s’appuyer sur une crédibilité de justice sociale…

Dans le même journal, à la Une, « En deux semaines, près de 7 000 milliards de dollars sont partis en fumée sur les places ». La société joue de plus belle au Monopoly, les spéculateurs s’amusent, les petits épargnants s’agrippent à leur cassette – « Ma cassette ! Ma cassette ! » – et jouent les alchimistes – l’euro en or qui atteint des sommets -, la jeunesse est en déshérence. Devant elle, 7 000 milliards de dollars ont flambé et il faudrait qu’elle soit docile ? Elle ne peut être que révoltée. Comme l’écrit Michel Fize, « La jeunesse est moins dangereuse qu’en danger » (1) mais l’on sait aussi que la violence est une réaction spontanée et fréquente face à une situation perçue de danger. Alors qu’à Madrid se tiennent les Journées Mondiales de la Jeunesse, enfin d’une certaine jeunesse, il faut donc s’attendre à des répliques moins œcuméniques… version journées mondiales de révolte de la jeunesse. Et, compte-tenu d’une fraction non négligeable de jeunes outsiders, hors processus minimal de socialisation parce que, au chômage, ils sont privés d’altérité et de rencontres avec le monde adulte, il ne faudra pas s’étonner d’une hyper-violence face à laquelle Orange mécanique apparaîtra comme une bluette de Walt Disney. Concluant par « La jeunesse a moins besoin d’être punie ou « rééduquée », que d’être acceptée et insérée au coeur de nos sociétés », Michel Fize, évidemment, n’a pas tort et cette insertion passe entre autres par une place pleine et entière dans le système de production… certainement pas en diminuant le coût du travail dès lors qu’il s’agit de jeunes, ce qui est l’indication qu’un jeune « vaut moins » qu’un adulte ! Mais, si l’on peut et même doit dénoncer cette logique du « surveiller et punir », il reste que pour une partie de la jeunesse, déjà sacrifiée et incapable de verbaliser politiquement sa révolte comme les Indignados, une « rééducation » s’imposera… plutôt d’ailleurs une éducation puisque ces « sauvageons », comme l’exprimait Jean-Pierre Chevènement, n’ont pas bénéficié du minimum requis de socialisation et d’éducation.

Bonnes raisons de se soumettre.

Dans le même journal, toujours, à la Une, « Claude Guéant accélère les reconduites à la frontière. » Voilà un garçon qui, lorsqu’il était préfet de région de Bretagne, semblait réservé, très calme, poli et même, osons le qualificatif, humain : inhabituellement, le maire socialiste de Rennes et ancien ministre Edmond Hervé lui avait même organisé un pot de départ dans sa mairie… ce qui ne fût pas exactement le cas avec la préfète qui succéda à M. Guéant, Bernadette Malgorn. Et puis, patatras, de mauvaises – mais guère nouvelles – fréquentations à la capitale et le voilà qui excelle dans le racolage de l’extrême-droite. Claude Guéant n’était en fait à Rennes que fonctionnaire ; il devient à Paris exécuteur des basses-œuvres : reconduites à la frontière, durcissement des conditions d’immigration… Il rappelle Etienne Pascal, le père de Blaise, brave homme et même érudit fréquentant les cercles philosophiques et les académies scientifiques mais qui, après quelques déboires professionnels, fût mandaté par le cardinal de Richelieu pour accompagner le chancelier Séguier et mater la révolte des bourgeois rouennais en 1640 contre la levée de l’impôt royal. « Même s’il ne s’occupe que des impôts, commissaire royal, il participe à la répression que Séguier dirige pendant des mois encore : emprisonnement, galères, tortures. La population le hait… » (2) Par soumission à l’autorité et par séduction de celle-ci,  il y a eu de tout temps des gens prêts à endosser sans complexe les oripeaux de la banalité du mal. Les bonnes raisons ne leur manquent pas. Mais M. Guéant n’a que faire de philosopher. Il est simplement « concentré sur la maîtrise de ses statistiques. Des données rendues publiques chaque année entre janvier et mars. L’année prochaine correspondra pile avec la dernière ligne droite de la campagne présidentielle. » (3)

Tiens, si on veut revenir à l’insertion et à la jeunesse, on peut lire ci-dessous « Construire avec les jeunes », une interview de votre serviteur pour le Conseil Général de Loire-Atlantique. Rien de très nouveau, à vrai dire, mais force est de constater que pour eux, les jeunes, ça ne s’améliore pas. On est donc contraint de répéter.

Le sociologue Philippe Labbé détaille les problèmes rencontrés par les jeunes et les solutions qu’il faudrait mettre en place pour améliorer leur situation.

CG 44 : Doit-on considérer qu’il y a une jeunesse ou des jeunes ?

Philippe Labbé : La jeunesse est un tapis dans lequel on se prend souvent les pieds. Selon le point de vue, la jeunesse sera ceci ou, exactement à l’opposé, pourra être cela… d’autant plus que, chacun ayant été jeune, tous sont habilités à donner leur avis. Si, parlant de « génération X » ou « Y », vous suggérez qu’il existerait « une jeunesse »… à coup sûr quelqu’un vous renverra « aux jeunesses », avec l’inévitable « la jeunesse n’est qu’un mot », titre d’un article de Pierre Bourdieu dans Questions de sociologie… d’ailleurs pas toujours lu ! Incontestablement, se remarquent des effets générationnels : comme il y a eu la « génération 68 » et avant celle de la guerre d’Algérie, aujourd’hui des traits sont partagés entre les jeunes… même si, bien entendu, les horizons varient selon que l’on tient le mur dans une banlieue ou que l’on est une taupe en classe prépa dans le lycée chic du centre ville. Des traits sont partagés selon deux perspectives. La première, propre à la période de vie qu’est la jeunesse, est que cet âge est celui des expérimentations : pour aller vite, être jeune c’est expérimenter tout azimut alors qu’être adulte c’est sédimenter ces expérimentations en expérience, « tirer les leçons de l’histoire » dit-on et adapter ses rôles sociaux. La seconde perspective est celle qui s’impose aux jeunes, correspondant aux conditions objectives, en particulier économiques et d’accès à l’emploi en tant que levier central de l’indépendance : le coût du logement qui ne permet pas la décohabitation avec la famille d’origine, l’instabilité et la précarité des contrats de travail qui obèrent les projets d’installation, le descenseur social qui contredit tout ce qui a été dit sur l’air de « travaille bien à l’école, mon fils, tu auras un bon travail »…

CG 44 : Peut on véritablement « miser sur la jeunesse » ou avoir « une politique jeunesse » ?

P.L. : La jeunesse est pour tous une période de transition, à temporalité certes variable mais, avec ou sans crème revitalisante, à 40 ou 50 ans, on n’est plus jeune et, si on le croit, c’est qu’on est atteint de « jeunisme », une maladie contemporaine d’immaturité chronique. Cette caractéristique transitoire pourrait être traduite comme relativisant l’intérêt d’une politique spécifique, elle nécessairement un peu stable : trouver de la stabilité dans l’instabilité serait comme vouloir planter un clou dans un jet d’eau… contentons-nous de gérer le flux des jeunes devenant adultes auxquels succèderont d’autres jeunes, etc. Outre toute la fructueuse histoire des mouvements d’éducation populaire – qu’il ne m’est pas possible de résumer ici -, il est évident que de ne pas avoir une politique jeunesse(s) serait en quelque sorte le décalque social du « raisonnement » économique selon lequel moins on intervient, mieux ça se passe. On a vu ce que cela donnait : la main invisible, chère aux économistes néo-libéraux, étrangle plus qu’elle ne caresse. Ne pas avoir de politique jeunesse(s) reviendrait à accentuer les inégalités de départ et, donc, à promouvoir le chacun-pour-soi, à abandonner l’intérêt général.

CG 44 : Quelles réponses concrètes un Conseil général peut (et doit) apporter aux problèmes que peuvent rencontrer certains jeunes (l’argent, le travail, le logement, la vie sociale, la santé, la place dans la société) ?

P.L. : Le travail est immense car, bien sûr, chacun de ces thèmes mériterait bien des développements… et qu’il s’agit de combler un gouffre d’irresponsabilité : notre génération adulte s’emploie depuis quelques décennies à faire de l’indépendance des jeunes une vraie course d’obstacles alors que, même chez les grands singes Bonobos, la règle immuable des adultes est de faciliter l’émancipation de leur progéniture ! Ce qui me semble essentiel est de considérer que l’individu est insécable. En chacun d’entre nous, cohabitent quatre personnages : un Sujet en quête d’épanouissement, un Acteur qui cherche à se lier, un Citoyen qui souhaite s’émanciper et un Producteur qui veut subvenir à ses besoins. Le drame des pouvoirs publics est leur cloisonnement, chaque institution ne « traitant » que la partie qui la concerne. Or, il y a une contradiction intrinsèque à parler de cohésion sociale en séparant, en dissociant. Si un Conseil Général doit bien sûr intervenir sur les champs où sa compétence s’exerce de jure, sa valeur ajoutée est la capacité d’harmoniser les politiques publiques. C’est donc beaucoup plus un travail d’ingénierie, de laboratoire d’innovations sociales et, contre une pensée disjonctive, de « reliance » avec, singulièrement, les jeunes : une politique jeunesse(s) n’est pas à concevoir pour les jeunes mais à construire avec eux ; elle appartient au registre du projet – ascendant, plastique – et non à celui du programme – descendant, arrêté -.

CG 44 : Pourquoi est-on toujours inquiet pour la jeunesse, considérée comme une catégorie sociale d’individus fragiles, sans mettre en perspective les engagements citoyens, sportifs, associatifs, les réussites scolaires, les parcours qui forment les individus… ?

P.L. : Est-on certain que les adultes sont très inquiets pour la jeunesse, sinon épisodiquement ? S’ils l’étaient, ils ne s’en tiendraient pas aux grandes déclarations la main sur le cœur, l’œil embué… et continuons comme si de rien n’était ! Toutes les raisons d’une inquiétude sont cependant bien présentes… pas seulement pour les jeunes qui galèrent mais également pour les adultes : regardons les révoltes générationnelles au Maghreb… un battement d’aile de papillon – immolation d’un petit vendeur et un ouragan sur l’autre rive méditerranéenne…

Une autre caractéristique de la jeunesse est sans doute son adaptabilité, sa souplesse… certains parlent de « résilience ». Les jeunes feraient en quelque sorte de nécessité vertu : les emplois proposés sont précaires ? On s’investit ailleurs… Mais la société adulte joue à l’apprenti sorcier. Par exemple, on ne sait absolument pas ce que vont produire ces conditions généralisées d’emplois précaires sur la valeur travail qui a pourtant été des siècles durant le socle de la socialisation !

Là où je vous rejoins à 200%, c’est concernant le regard porté sur la jeunesse considérée comme problème alors qu’elle devrait être ressource : trois adultes autour d’une voiture c’est une panne, trois jeunes autour d’un cyclo c’est un coup fourré. Qu’il s’agisse d’éducation avec « l’effet Pygmalion » ou des travaux de Becker sur la déviance, on sait depuis longtemps qu’on se conforme au jugement porté sur soi. Regarder la jeunesse comme innovante, créative, etc. c’est mettre en place les conditions pour qu’elle le soit. Il ne s’agit pas de démagogie mais d’un principe d’espérance.

CG 44 : Y a-t-il des raisons d’espérer ou au contraire de forts motifs d’inquiétude ?

P.L. : Le pessimisme de la raison, l’optimisme de la volonté ! Mais, soyons-en assurés à défaut d’être rassurés : le temps de l’optimisme est érodé, on racle le fond… sans volonté forte, vigoureuse et immédiate, inévitablement les impuretés vont remonter et obstruer le système.

A suivre…

(1) Michel Fize, « Une révolte mondiale de la jeunesse. Un même cri, de Clichy-sous-Bois à Tottenham », Le Monde, 17 août 2011. « La jeunesse, depuis trois ou quatre décennies, était unie pour le meilleur : les festivités musicales ou sportives, les JMJ (Journées mondiales de la jeunesse…). Elle l’est dorénavant aussi et surtout pour le pire : le chômage et la précarité, la rigueur du présent, l’inquiétude du lendemain. »

(2) Jacques Attali, Blaise Pascal ou le génie français, 2000, Arthème Fayard, Le Livre de Poche, p. 69.

(3) Le Monde, 10 août 2011.

Beau.

Pour commencer et pour le chatoiement des mots, une belle phrase d’Hervé Kempf, journaliste au Monde et auteur, entre autres, de L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie : « La planète est semée de lieux magnétiques où les humains ont rencontré les dieux. Les contemplant sur le voile de leurs rêves, les hommes ont su que leur défi serait de s’arracher à la glaise pour reproduire sur terre l’harmonie entrevue. Ils ont deviné aussi que leur aventure toujours échouerait, et qu’ils retomberaient pour se dresser à nouveau. » (1)

Entamons pour cette rentrée une série d’articles classés sous le même chapeau « Tout ce qu’on vous a peut-être déjà dit… etc. ». Certains d’entre eux parleront d’insertion et de missions locales – il y a matière avec, entre autres, la page entière du Monde consacrée en août au « spleen des missions locales », la note de la DGEFP faisant suite à l’ébullition de la circulaire CPO, des contributions de lecteurs (Pierre…)… -, d’autres non, puisant au gré des inspirations contrastées et tiraillées entre la torpeur estivale et l’écho pluriquotidien – la presse, les « alertes » du Monde sur l’IPhone… – d’une crise économique, en fait une « polycrise » comme la qualifie Edgar Morin, face à laquelle on hésite à créditer d’un autre qualificatif que « gesticulatoires » les mobilisations des élites politiques extraites en urgence de leur résidences aoutiennes comme pare-feu des incendies qu’elles allument et entretiennent. L’orchestre, souvenons-nous-en, jouait sur le pont du Titanic.

A lire, à picorer, à laisser de côté, à retenir, à oublier… peu importe.

Décapant.

L’été, les cris des enfants qui s’éclaboussent sur la plage, le soleil rasant la vieille citadelle de Dubrovnik… tout cela pourrait éloigner d’ouvrages considérés à tort comme sérieux alors qu’ils ne sont qu’essentiels. Echo pour commencer l’un de ceux-ci, lu le temps d’une seule journée : la passion est un accélérateur de compréhension, l’avidité tourne les pages sans même qu’on s’en rende compte comme par télékinésie. Précisons-le d’emblée : rien ou pas grand chose à voir, en tout cas directement, avec l’insertion. Ainsi celles et ceux qui s’arrêtent de temps en temps à cette adresse pour y piocher une réflexion ou une interrogation concernant les jeunes, leur insertion, la politique de l’emploi, les missions locales, etc. en seront pour leurs frais : ici, simplement le besoin de recommander une lecture politique et – c’est assumé – orientée. Ca s’appelle Le président des riches et c’est à mettre à l’actif d’un couple de sociologues désormais retraités, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, qui, depuis plusieurs années, s’est choisi « les riches » comme terrain d’exploration. Faut-il le préciser ? On est très-très loin de la logorrhée de Stéphane Bern, du sirupeux  « rocher » monégasque et de Points de vue et Images du monde

Extrait, les dernières lignes de l’ouvrage (pp. 212-213) :

Epilogue : que faire des riches ?

La réponse tient en peu de mots : il faut faire des riches notre exemple. Leur puissance est due à leur solidarité. Elle est leur atout essentiel dans cette guerre des classes qu’ils sont en train de gagner. Une solidarité fondée sur la communauté des intérêts de ceux qui composent la classe, au-delà des concurrences marginales et des rivalités secondaires. Voilà de quoi inciter les vraies forces de gauche, multiples et divisées, à devenir unies et conquérantes. Autant d’inégalités et d’injustices ne peuvent être abattues sans créer une force homogène offensive. {…}

Un mouvement massif de désaffiliation est constaté en milieu populaire, après une période, celle des trente glorieuses, où les protections sociales et les formes collectives d’organisation (syndicats et partis) favorisaient le sens et la pratique des solidarités. Les masses populaires ne forment plus une classe consciente et unie, mais vivent un individualisme négatif où le chacun-pour-soi tend à dominer.

Ces individualismes, qu’ils soient positifs ou négatifs, sont en phase avec un capitalisme débridé, et comblent les attentes des classes dominantes qui ne demandent pas mieux que d’avoir affaire à des salariés désaffiliés, véritables électrons libres, taillables et corvéables à merci. Il est donc nécessaire et urgent de construire un front large, massif et solidaire pour contester l’oligarchie dont Nicolas Sarkozy est le représentant politique au sommet de l’Etat. Un front de propositions au service d’une société plus juste auquel nous avons tenté d’apporter notre contribution. » (2)

Chacun l’aura deviné, c’est un livre à charge contre le système d’un président de la République que l’on doit toutefois créditer – ce sera la seule fois – d’un remarquable talent et d’une toute aussi remarquable opiniâtreté à défendre les intérêts de l’oligarchie politico-médiatico-financière dont il fût l’édile à Neuilly et dont un échantillon tout-à-fait représentatif sabla le champagne de sa victoire au Fouquet’s. Ce qui, incontestablement, constitua une « rupture » dans les représentations de la fonction présidentielle… y compris en confondant retraite spirituelle et croisière à Malte. Pour le reste, on est moins dans la rupture que dans le maintien coûte-que-coûte des privilèges, contre vents et marées pourrait-on dire, car il n’y a guère plus que ce président pour alléger de près de deux milliards d’euros la facture des plus riches lors de la récente réforme de l’impôt sur la fortune : selon Warren Buffet, « Mes amis milliardaires et moi-même avons trop longtemps été gâtés. Nous, les mégariches, continuons de bénéficier d’exemptions fiscales extraordinaires. Notre gouvernement doit s’atteler sérieusement au partage des sacrifices. » ; selon Maurice Lévy, patron de Publicis, « Il me paraît indispensable que l’effort de solidarité passe d’abord par ceux que le sort a préservés. Oui, une contribution des plus riches s’impose. » (3).

Yacht

Emettons une hypothèse. Lorsque les riches, se piquant de justice sociale, sont prêts à mettre la main à la poche plutôt que de poursuivre leur « course au plus gros bateau du monde » (4), c’est bien plus l’indication d’un calcul (charité bien ordonnée…) que d’une grâce éthique qui les frapperait sur leur Chemin de Damas : le risque chaotique avec lequel ils perdraient plus que ce qu’ils sont prêts à donner est à deux pas. « Derrière chaque grande fortune se cache un crime », écrivait Balzac. Y songer modifie le regard sur les yachts amarrés sur les côtes, de Bonifacio à Split ou Saint-Tropez.

Pour celles et ceux qui rechignent à investir – seulement 14 euros – dans un livre, il reste la possibilité de lire l’interview des deux Pinçon (« Regard sociologique sur l’oligarchie ») dans le numéro 64 de la revue Mouvements… dont le thème est précisément « Pour en finir avec les riches ». On y trouve de belles contributions sur la justice sociale de Jean Gadrey (qui, par ailleurs, travaille beaucoup sur l’évaluation de l’utilité sociale), sur le revenu maximum autorisé avec un article d’Hervé Kempf auquel on peut également accéder gratuitement sur le site de cette revue (5), etc.

C’est donc, comme cela fût dit introductivement, une première pierre. A suivre.

(1) 2011, Le Seuil. « Entre autres » car on peut recommander du même auteur Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, également au Seuil mais en 2009. Bonus, la dernière phrase de cet ouvrage : « Face aux sombres perspectives, l’heure des hommes et des femmes de cœur, capables de faire luire les lumières de l’avenir, a sonné. » (p. 134). Une lumière comme celle chantée par Gérard Manset, « qui brille dans la nuit ».

(2) Notons bien des similitudes avec le livre cité d’Hervé Kempf comme par exemple cet extrait : « La classe ouvrière a perdu sa conscience unitaire, le peuple ne se voit plus comme tel, la société se croit une collection indistincte d’individus segmentée en communautés ethniques, religieuses, régionales ou sexuelles. L’oligarchie, elle, a une conscience de classe aiguisée, une cohérence idéologique sans faille, un comportement sociologique parfaitement solidaire. » (p. 35) Diviser pour mieux régner ou individualiser pour mieux désaffilier. Soit dit en passant, pour celles et ceux qui persisteraient à établir des passerelles avec le domaine de l’insertion, rien de plus facile : si l’individualisation se justifie par la nécessité de considérer chaque jeune comme singulier et pour répondre à ses besoins tout aussi singuliers, ne considérer l’insertion qu’à partir de cette focale, outre la psychologisation d’un problème d’abord sociétal qui conduit inéluctablement à considérer le jeune chômeur comme responsable de sa situation voire pathologique, revient à dissocier le Sujet individuel de l’Acteur collectif. D’où l’absolue nécessité d’organiser l’expression collective des jeunes au sein des structures. On peut toujours – car cela a été à plusieurs fois recommandé – lire à ce propos Olivier Chavanon, « Politiques publiques et psychologisation des problèmes sociaux », in (dir.) René Ballain, Dominique Glasman, Roland Raymond, Entre protection et compassion. Des politiques publiques travaillées par la question sociale (1980-2005), 2005, Presses Universitaires de Grenoble

(3) Maurice Lévy, « En finir avec le déficit des finances publiques. Une contribution des plus favorisés s’impose. », Le Monde, 17 août 2011.

(4) « Même si la crise est passée par là, donnant un coup de frein aux nouvelles commandes de palaces flottants, les milliardaires aiment rester les « premiers ». Le yacht s’avère un merveilleux terrain de jeu… » La longueur moyenne des cent premiers yachts depuis quatre ans est passée de 84 mètres en 2008 à 92,20 mètres en 2011. C’est dans Le Monde du 16 août.

(5) http://www.mouvements.info/Le-revenu-maximum-un-levier-pour.html

AAAhhh…

Pour ce qui suit, avertissement emprunté à Hervé Le Tellier, paru dans Le Monde.fr du 7 juillet : « Ce billet d’humeur a été dégradé par Moody’s de sa note AAA pour tomber à AAB. Mon banquier a aussitôt réévalué les taux de mes emprunts. Qu’il aille se faire voir chez les Grecs. » Bref, pour cet article, ni jeunes, ni insertion et encore moins de missions locales : rien que de l’actualité et de la philosophie. On assume.

Faire face au surcoût des maillots…

3 531,61 €. C’est la prime exceptionnelle que le Sénat a décidé de verser à ses élus avant les congés d’été au titre d’un (sic) « rattrapage exceptionnel sur un complément d’Indemnité représentative de frais de mandat (IRFM) versé en une seule fois fin juin ». L’IRFM est destinée à « faire face aux diverses dépenses liées à l’exercice du mandat ». Elle est déjà de 6 240,18 € par mois. « Cette prime, qui n’a semble-t-il aucune justification sérieuse, s’apparente plutôt à un cadeau de départ pour de nombreux sénateurs qui ne se représentent pas ou ne seront pas réélus à l’issue du scrutin de fin septembre », a déclaré le député du Finistère Jacques Le Guen (UMP), qui rappelle que cette prime coûte plus d’un million d’euros à l’État. 3 531,61 €, c’est guère plus que trois SMIC. Le SMIC, lui, augmente mécaniquement (hausse du coût de la vie, pas de « coup de pouce » du gouvernement) de… 2% en juillet. Soit 27 €. Pour « faire face »…

« Une autorité exorbitante, donnée tout à coup à un citoyen dans une république, forme une monarchie, ou plus qu’une monarchie. Dans celle-ci les lois ont pourvu à la constitution, ou s’y sont accommodées ; le principe du gouvernement arrête le monarque ; mais, dans une république où un citoyen se fait donner un pouvoir exorbitant, l’abus de ce pouvoir est plus grand, parce que les lois, qui ne l’ont point prévu, n’ont rien fait pour l’arrêter. » Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748, Livre premier, chapitre III, « Des lois relatives à la nature de l’aristocratie ».

Pot de confiture et admonestation…

Comme indiqué dans un précédent article, le Questeur Pastor, s’est coincé les doigts dans le pot de confiture des notes de frais d’un restaurant tenu par sa fille et où il a des parts, soit 2 492 €, pour des repas qu’il n’a pas pris. Ce même Pastor, pour répondre aux accusations portées par Mediapart, avait transmis un communiqué de soutien du président du Sénat, Gérard Larcher. Ce dernier a fait savoir par un communiqué de dix lignes, lui authentique, que le premier communiqué était un faux et « a rappelé les principes de déontologie en vigueur au Sénat ». Il est également précisé que le Questeur Jean-Marc Pastor remboursera au Sénat les deux factures « pouvant relever d’une erreur d’appréciation ». Il semble désormais évident à chacun qu’il suffira à n’importe quel fonctionnaire ou salarié du privé détournant de l’argent public et usant de faux de rembourser et d’être sermonné.

« Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Jean de la Fontaine, Les Fables, Livre VII, « Les animaux malades de la peste ».

 « Il en est de même pour la frugalité. Pour l’aimer, il faut en jouir. Ce ne seront point ceux qui sont corrompus par les délices qui aimeront la vie frugale. » Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748, Livre quatrième, chapitre IV, « Comment on inspire l’amour de l’égalité et de la frugalité ».

Ad aeternam…

Suivant les recommandations du Conseil d’Orientation des Retraites (COR), le gouvernement vient d’annoncer l’allongement à 41 ans et demi de la durée de cotisation pour la génération née à partir de 1955 et l’entrée en vigueur du passage de 60 à 62 ans de l’âge légal de départ à la retraite. Jean-Francis Pécresse, éditorialiste aux Echos, applaudit : « Le recul de l’âge légal de la retraite est un acquis social sur lequel il sera bien difficile de revenir. » Qualifier le recul de l’âge de la retraite d’acquis social lui vaut « le mur du çon » du Canard enchaîné du 6 juillet. Largement mérité.

TEST

Pour vous, la retraite c’est…

a) Un horizon qui, par définition, est inatteignable

b) Une méthode de contraception un peu désuète (1)

c) Pouvoir s’arrêter de travailler à 85 ans (1)

d) Un projet présidentiel initialement mystique finissant sur le yacht de Bolloré

e) En Russie, le début de la fin pour Napoléon

« L’inégalité entrera par le côté que les lois n’auront pas défendu, et la république sera perdue. » Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748, Livre quatrième, chapitre V, « Comment les lois établissent l’égalité dans la démocratie ».

Paradis fiscal…

C’est un article de Martine Orange, paru le 6 juillet sur Médiapart. Extrait : « Le nouveau rapport d’information sur l’application des mesures fiscales publié aujourd’hui par le rapporteur de la commission des finances de l’Assemblée nationale, Gilles Carrez, n’en est que plus accablant. » Le taux moyen d’imposition est de 27,5% pour l’ensemble des entreprises. « Mais en prenant en compte la taille, tout change: le taux d’imposition sur les sociétés pour les petites entreprises s’élève à 39,5%, tandis que pour les grandes entreprises, il tombe à 18,6%. Mais cela n’est encore qu’une  moyenne. Car les différences s’agrandissent dès que l’on attaque le dernier décile, celui du CAC 40. {…} Selon le rapport de la Commission des finances, les entreprises du CAC 40 ont acquitté 13,5 milliards d’euros d’impôts sur les sociétés en cumulé entre 2007 et 2009.

Une fois déduits les avantages des crédits d’impôt divers (report des déficits antérieurs, soutien à l’emploi, etc.), le solde tombe à 10 milliards d’euros en trois ans. Ce chiffre est à rapprocher de celui des bénéfices annoncés. Sur la même période, les entreprises du CAC 40 ont réalisé plus de 230 milliards d’euros de bénéfices cumulés. Ce qui représente un taux d’imposition de 4,3%. À ce niveau-là, la France n’est pas très éloignée des paradis fiscaux. Ce qui n’empêche pas certains, MEDEF en tête, de dénoncer « la pression fiscale insupportable » en France pour les entreprises. Dans le même temps, le prélèvement exigé pour les actionnaires relève d’une situation normale : pour la seule année 2010, les entreprises du CAC 40 ont distribué 39 milliards d’euros, soit 42% de leurs bénéfices, à leurs actionnaires. » C’est en quelque sorte un patriotisme économique bien tempéré de charité bien ordonnée qui, comme chacun le sait, commence par soi-même.

« L’amour de la république, dans une démocratie, est celui de la démocratie ; l’amour de la démocratie est celui de l’égalité. » Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748, Livre cinquième, chapitre III, « Ce que c’est que l’amour de la république dans une démocratie »

Légion d’honneur.

Tout compte fait, heureusement que la philo n’est souvent qu’un mauvais moment à passer pour quelques terminales littéraires. Réfléchir – ne serait-ce qu’un tout petit peu – conduirait inéluctablement au chaos. Il faut remettre la Légion d’honneur à Patrick Le Lay pour TF1 qui vend du temps de cerveau disponible. Ah, zut ! Il l’a déjà eue en 2008… Pastor aussi. Les patrons du CAC 40 aussi.

« Magistrats, Princes et Ministres,

Vous que doivent troubler mille accidents sinistres,

Que le malheur abat, que le bonheur corrompt,

Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne. »

Jean de la Fontaine, Les Fables, 1693,  Livre XII, « Le Juge arbitre, l’Hospitalier, et le Solitaire ».

Le surmoi étant soluble dans l’alcool et les lois pouvant être considérées comme le surmoi d’une société, finalement, plutôt que « Philo in vivo », « Philo in vino » eût été un titre plus judicieux. Histoire d’oublier de se souvenir.

(1) Items empruntés au test QCM de La Borne