Archives de janvier, 2010

Ce jour dans Le Monde

Publié: janvier 30, 2010 dans 1

Voici quelque temps que nous n’avions décortiqué le « quotidien du soir ». Prenons celui daté du 28 janvier 2010 et, à la façon du Chat botté, enjambons monts et vallées des rubriques « Planète », « International », « Europe », « Économie »… sans même omettre les petites annonces « Immobilier » grâce auxquelles, en se précipitant chez John Arthur & Tiffen, une agence, on aura peut-être la chance d’acquérir un trois pièces de 80 m2 pour trois fois rien, 800 000 euros. Dans le 8ème. Feuilletons…

A la Une, mauvaise nouvelle pour les femmes afghanes : « Dialoguer avec les Talibans : nouvelle stratégie en Afghanistan ». Ca déçoit et ça promet. Déception parce que, à force de voir des Bruce Willy emmaillotés dans la bannière étoilée parvenir seuls à éradiquer des multitudes aussi pléthoriques qu’eurasiennes ou arabes, donc fourbes, on y croyait à la suprématie technologique accoudée sur la certitude du bon droit et de la morale occidentalo-anthropocentrée. Promesse car on sait ce qui attend les femmes : exactement l’inverse de la loi poussée ici par Coppée. Consolation : ça ne restera probablement pas contingenté aux frontières afghanes, certains s’y emploient tels Anjem Choudary, sujet britannique de sa gracieuse majesté d’origine pakistanaise, prosélyte Outre Manche de la charia : « Si le terrorisme, c’est vouloir faire régner la charia, alors je suis le plus grand terroriste du coin. » Charmant personnage. C’est en page trois.

Juste en face, page deux, « L’obésité est devenue un véritable enjeu de santé publique ». Nouvelle consolation, cette fois pour les Afghans : ça concerne assez peu les pays en voie de développement. Du moins, pas encore.

Page 4, « Le Conseil de l’Europe s’interroge sur l’influence de l’industrie pharmaceutique dans la gestion de la pandémie ». Le Conseil de l’Europe « s’interroge » aujourd’hui sur ce qui interrogeait nombre de citoyens sceptiques il y a plusieurs mois. Illustration : en sautant quelques pages pour arriver à la 14, sous le titre « Daniel Vasella quitte la direction de Novartis sur un bila impressionnant », on peut lire « La pandémie de grippe A a également contribué à doper les performances de Novartis. Les ventes de vaccins ont généré un chiffre d’affaires additionnel d’un milliard d’euros. Le groupe a livré plus de 100 millions de doses. » Si, sur le même principe que de mettre les villes à la campagne, on avait mis les citoyens au Conseil de l’Europe, le principe de précaution n’aurait pas été celui de la démesure et de l’absurde. A ce propos, il n’y a pas que l’Europe et l’on peut lire l’article de l’ami Michel Abhervé, « Du bon usage des contrats aidés : payer les gens à rester chez eux », dans lequel on apprend que, sur Paris, plus de cent personnes ont été embauchées « pour assurer, dans le cadre d’un contrat C.A.E. de 6 mois, le travail administratif des centres de vaccination contre la grippe. Les centres ayant fermé en raison de la fin de l’épidémie (le seul centre parisien encore ouvert fermera ses portes le 30 Janvier),  proclamée officiellement le 13 Janvier 2010, ces personnes sont chez elle, payées à ne rien faire, et pourront rester dans cette situation jusqu’au 4 ou au 21 Juin 2010, date du terme de leur contrat. »… Gouverner, c’est prévoir.

Une page entière, la 10, avec schémas à l’appui, « Lutte contre les déficits : l’État veut enrôler les élus ». L’enrôlement n’est pas gagné, ni aujourd’hui, ni probablement demain au regard des pronostics pour les régionales (« Poussée du PS au premier tour des régionales, selon l’IFOP », page 11 : pour qu’après le spectacle d’une année 2009 aussi déchirée que déprimante et chaotique, qui se poursuit ces jours avec Georges Frêche, le PS constitue une alternative crédible fournit la mesure du délabrement politique). D’autant plus qu’un graphique est sans appel : sur l’histogramme de la dette publique culminant à presque 1 500 milliards d’euros, la part incombant à l’État de ce gouffre paradoxalement anapurnesque atteint 79,5% contre 9,7% pour les collectivités locales et 3,3% pour la sécurité sociale. Nul doute que ce prochain grand chantier auquel veut s’attaquer N.S. sera l’occasion de renforcer la pression sur les boucs émifonctionnaires. Pendant ce temps, l’autre économie, moins marchande que financière, se frotte les mains au Forum de Davos : sous le titre « Les riches vont mieux, l’industrie du luxe aussi », page 15, on lit « Les grandes fortunes de ce monde ont retrouvé le goût des produits de luxe dans les derniers mois de 2009. » Alléluia ! Parcourant cet article, on enrichit son vocabulaire avec le vocable de « ploutonerie », « terme avancé en 2006 par le stratège de Citigroup Ajay Kapur pour qualifier les situations où l’économie est contrôlée par une minorité très riche. » Autre temps, autre vocabulaire : le 28 octobre 1934, à la tribune du congrès radical de Nantes, Edouard Daladier lançait le slogan des « deux cents familles », maîtresses occultes des destinées françaises. Cette formule a fait recette, contribuant à la victoire du Front populaire.

Précisément, page 13 et avec l’article « Ces sociétés qui s’évadent vers les paradis fiscaux », on apprend, si ce n’était déjà connu, que l’ami Google qui s’affiche sur nos ordinateurs lorsque l’addiction connectionniste nous tenaille est « une multinationale richissime qui peut en toute légalité alléger la charge de son impôt en s’installant dans un pays à la fiscalité douce, voire inexistante. Un paradis fiscal. » En l’occurrence, l’Irlande. C’est à n’y rien comprendre ! Il semblait qu’il en était fini de ces paradis… de toute façon insuffisamment visités par les 212 millions de personnes au chômage dans le monde, « ce qui représente un taux de chômage de 6,6% et une hausse de 34 millions par rapport à 2007, avant la crise, selon le Bureau international du Travail. {…} Le chômage des jeunes s’est aggravé en 2009 avec 83 millions de sans emploi contre 74 millions en 2008 et 72,5 millions en 2007. » (page 14). Les pauvres, qui refusent obstinément de skier au Lichtenstein ou de bronzer aux Caraïbes, n’ont toujours pas compris qu’il fallait être mobile. Quant à la comptabilité du chômage mondial par le BIT, elle laisse dubitatif lorsque l’on connaît par exemple la situation d’économie de survie de nombre de pays africains où l’inscription au chômage est au mieux irréelle.

Mais à qui se fier ? C’est la conclusion à laquelle on aboutit au terme de l’article, sur une pleine page, la 16, « Les oracles des marchés ». Il s’agit des agences de notation dont on se souviendra qu’une d’entre elles, Enron, était notée AAA, le must, quelques jours avant sa spectaculaire faillite. Il y a quarante-deux ans, des trublions interrogeaient : « La police nous protège mais qui nous protège de la police ? » C’est au finalement même raisonnement que l’on arrive. A propos d’être protégé de la police, non par elle, « Les statistiques officielles sous-estiment le nombre réel de gardes à vue ». C’est en page 12. On appréciera le témoignage, dans un encart, d’Isabelle D., responsable juridique de soixante ans dans une banque, gardée à vue et menottée : « J’ai été traitée comme une criminelle avec photos de face et de profil, prise d’empreintes. Je ne peux plus regarder un policier dans la rue. J’ai peur. »

Allez, un peu de bonheur pour finir : c’est en page 4 avec une photo de jeunes serrés en chaîne d’union. Ce n’est pas à Davos mais à Porto Alegre où Lula da Silva, président brésilien, s’est rendu… avant d’aller recevoir le prix de « L’homme d’État mondial ». Où ça ? A Davos. La boucle est bouclée.

Fermons le ban. Provisoirement.

Si vis pacem, para tripalium (1). La circulaire.

Publié: janvier 26, 2010 dans 1

Pratico-pratique…

Enfin, du pratico-pratique ! Oui, elle est dans les bannettes… Oui, on se jette dessus telle la vérole sur le bas-clergé léonard… Qui, quoi ? La circulaire DGEFP pour le CIVIS, bien sûr, celle du 21 janvier 2010, n° 2010-04 « relative à la mise en œuvre du droit à l’accompagnement vers l’emploi des jeunes de 16 à 25 ans dans le cadre du CIVIS ». Je suppute que la fréquentation de ce blog va soudainement grimper, Morin, Baudrillard et consorts ne séduisant qu’un noyau dur d’aussi inconditionnels qu’épars lecteurs… Comme, par définition, une circulaire est conçue pour circuler et qu’il y a à voir, on s’y met.

Contexte et recrutements exceptionnels…

C’est sur la base de cette circulaire, côté DRTEFP, et du projet associatif de structure ainsi que des réalisations et résultats 2009 que les dialogues de gestion vont être conduits : « Le renforcement des moyens des missions locales en particulier au titre du plan de relance, ne saurait être ni automatique, ni uniforme ; il est systématiquement corrélé aux nouveaux objectifs que vous fixez – et qui correspondent aux besoins des publics et des territoires – ainsi qu’à votre {le DGEFP s’adresse aux services déconcentrés, les DIRECCTE} vision de la capacité de la mission locale à les atteindre au vu du bilan des années précédentes. » (souligné dans la circulaire). Pour celles et ceux qui n’auraient pas compris la première fois que les crédits du Plan de relance sont ponctuels, il est répété « Par nature, leur existence est liée au contexte exceptionnel que nos connaissons » et cela justifie des « recrutements exceptionnels en CDD ». C’est en caractères gras, page 4. Perspective, donc, de congruence entre les CDD des conseillers recrutés et ceux des jeunes accompagnés.

Sous…

Donc, une circulaire de huit pages, dont les deux dernières de répartition régionale des crédits des missions locales, du FIPJ et parrainage (annexe 1, p. 7) et de l’allocation CIVIS (annexe 2, p. 8). Quitte à générer de la frustration (moteur de l’intelligence) mais au titre de la discrimination positive et évitant par là de laborieux tableaux, je ne rapporte que la Bretagne, pour des raisons d’ADN celte, pour la Réunion, les piou-piou marchant la tête en bas ayant toute mon affection, et pour la Martinique et ses nouveaux piou-piou que j’ai découverts. Soit…

« Programme 102 »

Plan relance

Total dotation*

Région

ML

FIPJ

Parrainage

Bretagne

7 938 415

625 000 185 640

2 080 800

10 375 777

Réunion

4 833 003

550 000 100 000 1 428 000

6 634 555

Martinique

1 591 000

200 000 30 500

561 000

2 291 495

France

188 765 216

18 372 050 4 558 342

51 000 000

249 069 838

* Le total ne correspond pas à la simple addition compte tenu d’une « réserve de précaution ». Il y avait la réserve hôtel et le principe de précaution (2). Il y a désormais la réserve de précaution. Reste à inventer l’hôtel de principe.

Motivés-ées, motivés-ées…

Côté allocation CIVIS, sachant que cette ventilation des crédits a été faite sur la base de la moyenne des jeunes présents dans le CIVIS en 2009, soit pour la France 272 678 euros, le montant moyen théorique de l’allocation par jeune est de 323,10 euros. Mais ça devrait s’améliorer puisque « Les plafonds actuels de l’allocation seront donc revalorisés dans des conditions définies par décret. ». « Théorique » car tous les jeunes en CIVIS ne perçoivent pas cette allocation conditionnelle. Sur cette base et pour correspondre au 900 euros maximum par contrat CIVIS prévu dans le point 3-1 « Enveloppe annuelle » de la circulaire DGEFP pour le CIVIS n° 2005-09 du 19 mars 2005 « relative à l’insertion professionnelle et sociale des jeunes », il ne faut donc pas plus d’un jeune sur trois en CIVIS bénéficie de l’allocation. Saupoudrer ou sélectionner, il faut choisir. Rappelons que cette dernière circulaire, dans sa fiche n°1 « La sécurisation financière des parcours », fixait comme objectif à l’allocation de « garantir une stabilité financière aux jeunes inscrits dans un parcours d’accompagnement vers l’emploi, tout en préservant leur motivation et leur autonomie. » Pas certain que la carotte de l’allocation « préserve la motivation » et encore moins « l’autonomie ». Quant à Proglio, il est autonome, motivé et légitimité par N.S. (24ème salaire de France mais 2ème entreprise, etc.). Même avec « seulement » 1,6 million d’euros par an. Une misère.

Revenons à une neutralité bienveillante : les six premières pages de Bertrand Martinot, le DGEFP, en substance.

1. Les éléments de cadrage

– « Les objectifs propres au réseau des missions locales doivent être cohérents avec ceux fixés pour le suivi et l’appui aux jeunes sortant sans diplôme de formation initiale… »

– « … un certain nombre d’avancées dont cette circulaire est porteuse font suite à un important cycle de travail piloté par la DGEFP et le Conseil national des missions locales… »

– « la co-traitance avec Pôle emploi fait l’objet d’un nouvel accord, conclu dès ce mois de janvier, qui garantit un meilleur partenariat entre les deux réseaux… » Effectivement, le protocole – « Accord cadre » – est tout frais, vingt pages qu’un de ces jours il me faudra décrypter.

2. Les objectifs

– « 890 000 jeunes ont jusque-là signé un contrat, dont 91% de niveau inférieur au baccalauréat et 51% de niveau infra V. Vous viserez l’accueil et l’accompagnement de 200 000 jeunes en CIVIS en 2010, soit 40 000 de plus que les objectifs annuels du Plan de cohésion sociale. »

– « Vous vous appuierez sur l’indicateur de propositions faites aux jeunes. »

– Renforcer l’accompagnement des jeunes déjà en CIVIS : « Un jeune n’ayant bénéficié d’aucune proposition concrète depuis trois mois doit être reconvoqué dans les meilleurs délais. »

– « Les objectifs d’accès à l’emploi durable sont confirmés : 40% emploi durable sur les sorties, dont 20% sous un an ; malgré la crise économique, ces objectifs sont réalistes, et cette lecture de la performance est partagée par l’ensemble des acteurs. – Vous veillerez à développer dans ce cadre le recours à l’alternance. »

– « Vous négocierez un objectif d’accès aux formations qualifiantes et, le cas échéant, de retour en formation initiale. »

– « L’occasion {…} doit être saisie pour rééquilibrer les axes de la CPO en donnant toute sa dimension à l’axe 3 « accès à l’entreprise. »

– Enfin, pour la énième année, c’est la fin programmée des PAIO : « Je vous demande de poursuivre votre action tendant à favoriser la transformation des PAIO à cette occasion et de n’envisager un abondement au titre du plan de relance que dans le cas d’un engagement expresse des structures à devenir missions locales dans l’année. »

3. Les moyens

Sans entrer dans les détails, les moyens financiers en provenance de l’État recouvrent :

– 186,7 millions d’euros (intégrant les ex-crédits FSE) : c’est ce qu’on appelle « le socle » (3) qui a été reconduit à l’identique de 2009.

– 51 millions d’euros du plan de relance répartis sur la base de quatre variables : la population jeunes, la demande d’emploi jeunes, les jeunes inscrits dans les missions locales dont ceux présents en CIVIS.

– 18,4 millions d’euros pour le FIPJ.

– 4,5 millions pour le parrainage.

– 88 millions pour l’allocation CIVIS (4).

Un dialogue de gestion intermédiaire permettra avant l’été une levée des crédits de la loi de finances mise en réserve « en fonction des besoins exprimés ».

Force est de constater que, même si l’augmentation des subventions « n’est pas {selon les termes du Synami – 5} négligeable », elle est conséquente puisque représentant globalement, sur la base des presque cinq cents structures une moyenne de 100 000 euros par mission locale, jusqu’à 250 000 euros pour les grosses missions locales (70 salariés et plus). Évidemment, le fait que les crédits du plan de relance ne soient pas pérennes pose question, d’autant plus que, si l’on suit les recommandations (renforcement de l’axe 3), l’opérationnalité d’une équipe emploi créée demande un peu de temps.

Reprise en mains…

Sans trop de risque, on peut donc dire que l’État reprend énergiquement la main, sur le mode des 2000 et quelques postes CIVIS faisant suite au virage à 180° en 2004, l’abrogation de l’article 11 du projet de loi de décentralisation. A deux mois des nouvelles élections régionales, on peut se demander ce que vont faire ces collectivités. Il circulait dans les tuyaux du « il paraît que… » une incitation de l’Association des Régions de France (ARF) à ce que les Régions se montrent généreuses avec les missions locales. La période s’y prête avant de resserrer de quelques crans la ceinture. On ne se plaindra ni de l’effort de l’État, ni de celui – possible – des Régions, exception faite de la Martinique où la Région, refusant (obstinément) de subventionner les quatre missions locales au titre du financement de l’activité principale (FAP), persiste à procéder par appel d’offres, confondant formation et accompagnement. Il n’est pire sourd… Toutefois le risque serait qu’encore plus qu’aujourd’hui les missions locales soient instrumentalisées. Deux pistes me semblent devoir urgemment être empruntées pour que les professionnels de mission locale ne basculent pas dans la catégorie des « agents », notion qui subrepticement s’insinue dans le discours, mais demeurent des « acteurs » :

– Que chaque mission locale se dote de son projet associatif de structure (6), ce qui n’offrira sans doute pas une garantie totale d’indépendance mais constituera le minimum requis d’une identité propre, non-réductible à celle d’un « opérateur » ; ce qui semble par contre une garantie, c’est que, sans identité, les conditions du dialogue s’apparenteront aux fourches caudines. Il vaut mieux négocier debout qu’à quatre pattes.

– Que l’évaluation dépasse le niveau de la simple comptabilité et, pour y parvenir, si Monsieur Martinot lorgne vers l’axe 3, les missions locales devront certes le satisfaire mais devraient également (sur)investir dans l’axe 4, celui de « l’observation du territoire » et des « expertises », car c’est à partir de celui-ci que l’argumentaire évaluatif pourra être suffisamment solide pour défendre pied à pied le principe historique et constitutif des missions locales, l’approche globale (7).

Enfin, si l’on y tient encore.

(1) Librement inspiré de Si vis pacem, para bellum, « si tu veux la paix, prépare la guerre », ou, en l’occurrence (tripalium), « le travail ». Comprenne qui pourra.

(2) Hans Jonas, philosophe allemand et auteur de Le Principe responsabilité (1990, Cerf) est l’inspirateur du « principe de précaution » dont on fait grand cas (cf. la campagne de vaccination) et qui, d’ailleurs, est depuis 2005 inscrit dans la Constitution.

(3) total de l’annexe 1. Dans la circulaire, il est indiqué 185,6 millions.

(4) total de l’annexe 2. Dans la circulaire, il est indiqué 90 millions.

(5) Synami flash n° 71, 9 novembre 2009.

(6) Rappelons les termes de la circulaire DGEFP n° 2007-26 du 12 octobre 2007 relative au financement du réseau des missions locales et PAIO qui indique « Le financement des missions locales s’inscrit dans le régime des subventions : il est accordé sur la base d’un projet associatif présenté par le Président de la mission locale. Il doit s’assurer d’une cohérence entre les objectifs fixés en fonction des besoins du territoire et l’allocation des moyens par l’État. »

(7) Soit dit en passant, je n’ai toujours pas compris pourquoi la CPNEF n’a pas lancé des actions de formation nationales et prioritaires pour le projet associatif de structure et pour l’observation du territoire puisque ces deux thématiques concernent toutes les missions locales et qu’il ne serait pas superfétatoire de garantir une méthodologie commune, donc une lisibilité de réseau.

Jeunesse(s) : sur-place ou déplacement ?

Publié: janvier 25, 2010 dans 1

Spécial copinage…

J’ai été contacté par Raphaël Wintrebert, un sociologue qui a créé un blog consacré à une thématique nous intéressant puisque s’appelant « Observatoire Jeunes et Travail », soit en termes de lien internet http://www.ob-jet.fr , « ob » pour « observatoire » et « jet » pour « Jeunes Et Travail » (j’ai trouvé tout seul !). Invitation à y aller fureter.

Son dernier article « Confiance dans l’avenir et progrès : la rupture du contrat moral » correspond d’ailleurs pour partie à ma contribution « Jeunes et entreprises : entre(et)prendre ensemble » du 21 janvier.

Une réaction sur un commentaire de « Sara » (sans « h » ?) à cet article et la réponse de Raphaël…

Sara(h)…

« C’était justement ça le message que j’avais retenu le plus de votre étude sur les jeunes : l’absence d’un « projet », individuel mais surtout collectif… L’engagement politique ne le donne plus, l’appartenance à une nation non plus, la religion n’en parlons même pas, l’Europe ne passionne plus…
Même l’hédonisme individualiste des années 80 supposait un but vers lequel tendre, un objectif à atteindre, un demain qui serait meilleur que le présent.
La génération actuelle est donc la première à faire du sur place ? »

Réponse de Raphaël…

« Je ne sais pas si c’est du sur place mais il est certain qu’il y a un très fort sentiment de résignation. Ceux qui ont la chance d’être « bien nés » ont tendance à poursuivre leur chemin personnel, recherchant effectivement l’hédonisme, mobilisant leurs ressources et leurs réseaux propres, sans guère se soucier de participer à un projet collectif (national, communautaire, religieux…). Et ceux qui sont moins bien nés font comme ils peuvent sans attendre grand chose de la collectivité. Ce n’est pas complètement nouveau (disons depuis la fin des années 1980) mais cela s’aggrave et sonne le glas des mobilisations politiques du passé (d’autres formes de protestations plus ponctuelles, plus radicales ou violentes parfois, apparaissent mais ne sont pas intégrées à un projet)… »

Résignés, les jeunes ? Pas si sûr.

Un mot sur le projet collectif « des jeunes »… C’est un peu à chaud et, sans aucun doute, cela exigerait bien plus. Mais on y reviendra.

Un paradoxe du projet est que, d’un côté, il est adapté à l’incertitude (lorsque l’avenir est tracé, le programme suffit) alors que, d’un autre côté, lorsque le présent est trop menaçant, la notion de projet s’écroule, se dissout ou s’évapore, au choix : pour se projeter, il faut en effet être assuré du présent –déjà pouvoir répondre aux besoins primaires – afin de, un peu comme un sprinter sur ses starting blocks, s’appuyer sur un actif constitué pour s’élancer. Les racines et les rameaux, etc. Or l’actif ne se constitue pas puisque, comme indiqué dans ma contribution du 21, les expérimentations ne se sédimentent pas en expérience. Quant à être assuré du présent, le moins que l’on puisse dire est que le compte n’y est pas et que, subséquemment, « les jeunes » (toujours avec cette réserve sur le risque de l’agrégation abusive) vivent (dans) le présent, pour ne pas dire sont soumis à l’urgentéisme. Avec, en plus, cette accélération du temps (« culte de la nanoseconde ») qui ne peut que secréter de l’anomie (maladie sociale) puisque les apprentissages, c’est-à-dire l’acculturation, ne sont raisonnablement pas possibles. De ce fait, l’engagement – qui correspond à une posture, qui est un comportement ancré, et qui se réalise sur du, au moins, moyen terme – est souvent difficile, sinon impossible. La sociabilité s’approche d’un zapping affinitaire. Cela fait d’ailleurs longtemps que les responsables de clubs sportifs ont constaté l’abandon d’une « carrière » de plusieurs années de leurs adhérents… devenus pour la plupart simples usagers et consommateurs. Quant au sociétal (et politique), il s’exprime par à-coups, répondant sans doute plus au registre de l’émotion qu’à celui de convictions basées sur l’analyse.

Cette expression se retrouve dans des grandes manifestations collectives festives (ceci étant, la vision du bonheur partagé par des jeunes lors d’un concert est bien plus jouissive que le spectacle désolant des supporters lors d’un match de foot… rappelant la « psychologie de masse du fascisme » – 1). Cette communion tribale répond aux besoins d’appartenance et d’identification collectives (à l’inverse de l’anonymisation signifiée par l’appellation « génération Y »). Elle exprime un engagement à la fois fort (physique, sensoriel, psychique) tout en étant contingenté (et, donc, maîtrisé) dans le temps, comme celui de la situation identique ou en tout cas proche d’une manifestation (entendue classiquement, « Bastille – Nation »). Sauf que, dans ce second cas, ce qui unit c’est la revendication et le projet de changement, et que la manifestation est l’expression ponctuelle et massive d’un engagement que l’on retrouve, en pointillé ou soutenu, plus permanent et sérié à l’échelle du groupe professionnel (syndicalisme) ou militant. On a vu que ces modalités sont, sauf exceptions, en perte sérieuse pour ne pas dire vertigineuse de vitesse, singulièrement parmi les jeunes… pour des raisons d’ailleurs qui ne tiennent pas qu’à eux (gérontocratie, embolie dans circulation des élites avec une pyramide de Pareto dont le sommet est occupé par les baby-boomers vieillissants : il est vrai que la soupe est aussi bonne en haut du cocotier que le brouet est insipide à sa base…).

A cette aussi brève que vigoureuse communion jeune, sorte d’orgasme collectif et générationnel « psychoaffectivophysique », correspond également une fonction cathartique : on expulse ensemble la culpabilité de ne pas être « l’animal social », donc solidaire, dont parlait Aristote. C’est aujourd’hui Haïti. Ce sera demain le Téléthon. Au rythme où la planète avance, nul doute que les chaos fourniront suffisamment d’occasions. C’est une respiration humaine saccadée : on expulse la culpabilité et l’on aspire goulûment l’air du collectif solidaire, comme un plongeur en fin d’apnée qui jaillit de l’eau, pour replonger dans le tourbillon affinitaire et la préoccupation individualiste.

Il est donc plus que probable que les jeunes étant naturellement et mécaniquement appelés à remplacer leurs aînés, on va observer une modification importante du rapport au sociétal et au politique, même si, devenant adultes, les jeunes les mieux dotés tenteront de maintenir à leur profit un système où ils trouveront une place de choix.

« … d’autres formes de protestations plus ponctuelles, plus radicales ou violentes parfois, apparaissent… », écrit Raphaël. Eh oui, pour la ponctualité et la violence ! Plus de réserve sur la radicalité si celle-ci est entendue comme « allant à la racine » car, pour cela, le sensoriel ne suffit pas : il faut la réflexion et la réflexivité… qui exigent du temps.

Peut-on dès lors parler de « très fort sentiment de résignation » ? Il y a, incontestablement, un pragmatisme dans lequel s’inscrit cette nécessité dont on fait vertu et qui, par exemple, permet de secondariser le travail pour moins souffrir de sa rareté. C’est, on doit le reconnaître, au minimum intelligent. Il y a également, vis-à-vis de « la chose politique », une mise à distance, sans doute une défiance quant aux possibilités de la faire évoluer… et pour cause puisque l’édifice, pourtant branlant, paraît sinon bien arrimé du moins solidement barricadé – réminiscence de 68 ? – par la génération non pas « Y » mais « X », c’est-à-dire les baby-boomers grisonnants. Plutôt que résignation et aussi plutôt que confrontation, la jeunesse opte peut-être pour une autre stratégie, celle du déplacement. La théorie des jeux nous apprend que, pour changer, on peut redistribuer les cartes, changer les règles du jeu, changer les joueurs ou arrêter la partie. A défaut de redistribuer les cartes qui sont dans les mains de joueurs insiders difficiles à changer, la jeunesse n’est-elle pas en train de changer les règles du jeu, ceci progressivement et de son côté, attendant finalement assez patiemment que la « génération X » soit marquée par l’obsolescence ? Ce qui, inévitablement, se produira… d’autant plus que cette dernière, affectée du jeunisme (2), est contrainte non seulement de suivre mais, désappointée, d’abonder.

Passé le constat, somme toute assez partagé, reste la question de la transmission intergénérationnelle car, si le zapping affinitaire et la mobilisation cathartique ne suffiront assurément pas pour changer de logiciel de la société, pas plus que l’agrégation des multiples communions ponctuelles ne constituera un projet politique, comment procéder ? Il me semble qu’une réhabilitation de l’éducation populaire est à l’ordre du jour. Avec les notions d’engagement et d’éducation populaire, il y a un nœud à défaire puis quelque chose à tresser. On en reparlera.

P.S. Le CJD (Centre des Jeunes Dirigeants) : des chefs d’entreprise convaincus, de l’humanisme, une conscience… Rien que du bon. Des employeurs avec lesquels – enfin ! – on peut travailler. Reste que, l’autre soir, j’ai appris qu’on recensait trois milles et quelques jeunes dirigeants. Trois milles, pour toute la France ! On n’en est pas sorti…

(1) Wilhelm Reich, 1972, Payot.

(2) Jean-Pierre Boutinet, L’immaturité de la vie adulte, 1998, PUF, « Le sociologue ».

Didier (1) apporte son analyse sur l’article « Jeunes et entreprises… », principalement sur la conclusion concernant la RSE (responsabilité sociale de l’entreprise).

Didier. « Merci pour ce document, je l’ai survolé  mais je me suis plus attardé sur les intérêts à agir des entreprises et la RSE …. Évidemment je suis d’accord avec toi mais l’une des plus fortes complexités est de prouver le business case (1), c’est-à-dire le gain qu’une action « sociale » ou RSE ou Développement Durable ou que sais-je,  apporte réellement. Ce calcul est d’autant plus difficile que l’on veut traduire des impacts en mesure équivalente à des mesures financières, de productivité… A ma connaissance, aucune étude n’a réussi à convaincre alors qu’il s’agit d’une évidence et de bon sens : voir l’entreprise plus qu’un moyen, la non qualité, l’investissement…. mais qui demande réciprocité, équité, reconnaissance, etc. de la part des entreprises.  Bref autant d’actions pour le moins éloignées des pratiques managériales.

Sur cette thématique, le CJD est fort à propos intéressant avec le travail qu’ils ont réalisé sur la « performance globale », où ils ont cherché justement à préciser les gains et les moteurs de l’action RSE dans leurs entreprises. C’est également l’esprit de SD 21000 {norme française sur le management des entreprises et le développement durable} mais on ne peut pas dire que cette pro-activité de la part des « cadres » du CJD se soit réellement traduite dans les  pratiques de leur entreprise. Ce travail de conviction n’est pas encore abouti.

De plus, une méfiance naturelle et justifiée se porte sur ces actions dans le sens où elles sont accusées (et malheureusement, souvent à juste titre) d’être un support marketing, de communication. Méfiance dont, je crois me souvenir, tu as fait preuve lors de ma diffusion à Geste de l’Accord Cadre Internationale RSE d’EDF…

La difficulté est, comme tu l’as souligné, de faire comprendre l’essence économique de  la RSE et du Développement Durable. Et oui, à mon sens, l’intérêt de l’entreprise n’est pas d’être responsable pour se déclarer citoyenne mais en quoi l’expression de leur engagement social et environnemental est un facteur de développement (ou de maintien) économique, ce qui induit de faire face à une réelle expression d’une demande sociale et environnementale des différentes parties prenantes. »

P.L. A suivre dans le débat des autres contributions… qui ne tarderont pas, c’est certain. Ou presque.

P.S. Le CJD (Centre des Jeunes Dirigeants) : des chefs d’entreprise convaincus, de l’humanisme, une conscience… Rien que du bon. Des employeurs avec lesquels – enfin ! – on peut travailler. Reste que, hier soir, j’ai appris qu’on recensait trois milles et quelques jeunes dirigeants. Trois milles, pour toute la France ! On n’en est pas sorti…

(1) « En management, un business case est une proposition structurée, qui marque un changement dans la conduite des affaires. Ce changement se trouve justifié en termes de coûts et bénéfices. C’est un pré-requis nécessaire pour toute initiation de projets à grande envergure… » (http://fr.wikipedia.org/wiki/Business_case)

(2) Didier est consultant de Geste.

Jeunes et entreprises : entre(et)prendre ensemble

Publié: janvier 22, 2010 dans 1

Ci-dessous une contribution pour le Centre des Jeunes Dirigeants à Lorient, le 21 janvier…

Jeunes et entreprises : cadre général introductif.

La question des jeunes et des entreprises fait problème, je dirais « par porosité et effets émergents », et de deux façons.

Première façon imputable à l’entreprise seule ou, du moins, à ce qu’on en montre. Si durant les années 80, elle fût portée au pinacle par Tapie et consorts, l’entreprise ne bénéficie plus d’un très grand crédit, la faute en incombant à certaines entreprises fortement médiatisées tant pour les gains qu’elles sont capables d’accumuler sur un principe de spéculation et non de production que sur le traitement qu’elles réservent à leurs salariés, inversement proportionnel à celui qu’elles accordent à leurs actionnaires. A TF1, les « patrons-voyous » gonflent plus l’audimat que le CJD.

Dans une récente tribune du Nouvel Observateur (1), Michel Rocard disait « En 1970, quand circule un dollar dans le monde pour les besoins de l’économie réelle, circule aussi un dollar pour les besoins de l’économie financière. Trente ans plus tard, c’est 1 pour 120 ! Une folie intégrale, des marchés virtuels sur lesquels on se met à faire fortune en toute déconnexion de l’économie réelle, quitte à la brutaliser. Les émeutes de la faim en Afrique en 2008 résultent de l’irruption des produits dérivés sur les marchés du blé ou du lait. Dans le même temps, ces produits permettent au système bancaire de ne plus se soucier de la solvabilité des emprunteurs, ce qui gonfle encore les liquidités virtuelles et la bulle spéculative. On prête absolument à tout-va au cri de : tout le monde propriétaire, tout le monde capitaliste, tout le monde boursicoteur et il n’y aura plus de lutte des classes. » Bien sûr, le chef d’entreprise d’une PME d’une zone industrielle lorientaise considèrera à juste titre que ce n’est pas justice que de l’assimiler aux patrons du CAC 40 mais, peut-on dire, « le mal est fait » dans les représentations et, pour peu que son entreprise soit de taille suffisamment grande pour adhérer au Medef, il doit d’une façon ou d’une autre assumer des déclarations selon lesquelles « La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail ne le serait- il pas ? » (2)

Seconde façon imputable à la jeunesse ou, du moins, à ce qu’elle doit supporter. Celle-ci, depuis les années soixante-dix, a vu les représentations la concernant évoluer : de jeunesse – atout et dynamisme, elle est devenue jeunesse – problème. Trois adultes autour d’une voiture dans la rue, c’est une panne ; trois jeunes autour d’un cyclo, c’est un coup fourré. Bien involontairement, la jeunesse fait et est problème, d’ailleurs sans que généralement on se donne la peine de préciser s’il s’agit de problèmes posés à ou par la jeunesse.

Dans les deux perspectives, entreprise et jeunesse, la confusion des stéréotypes constitue le terreau de l’incommunicabilité, celle au mieux de l’ennui dont se meurent les parallèles, celle au pire du conflit qui, en s’atomisant de la lutte des classes en « lutte des places » (3), n’obéit plus à aucune règle et est marquée par l’imprévisibilité la plus totale.

Tentons de décrypter cette question en quatre temps. Tout d’abord, quelques données objectives sur ce que recouvre cette jeunesse. Puis prendre connaissance de ce que les enquêtes nous disent des représentations et attentes des jeunes vis-à-vis du travail dans les entreprises. Au troisième temps des difficultés des interactions entre jeunes et entreprises succèdera une tentative de synthèse posée en termes d’enjeux.

1. Jeunesse et jeunesses.

Sans doute la phrase la plus ressassée dès lors qu’il s’agit de jeunesse est celle de Pierre Bourdieu pour qui la jeunesse n’était « qu’un mot » (4). Autrement dit, derrière cette notion commune au singulier et (plus ou moins) pertinente compte-tenu de l’élasticité des frontières pour évoquer une période de vie, il faudrait, sauf à procéder par agrégation abusive  et dès lors que l’on parle de personnes, distinguer « des jeunesses » : il y a plus de points communs entre un jeune Sciences Po Paris et un administrateur civil quinquagénaire qu’entre le premier et un jeune qui « tient le mur », la casquette vissée en arrière dans une zone périurbaine sensible. Entre les deux « jeunes », la différence est celle des capitaux nécessaires pour réussir dans la vie : l’un en est doté et peut rejoindre les « manipulateurs de symboles » selon la terminologie de Reich (5) ; l’autre en est privé et trouvera sa place dans une mission locale. Ces capitaux, très mal répartis, sont symbolique (une bonne image de soi), économique (des moyens financiers), social (des relations) et culturel (une formation robuste). Quand on en dispose, on peut rejoindre au centre le cercle des insiders ; lorsqu’on en est dépourvu, on peut demeurer chez les outsiders dans les quartiers d’excentricité spatiale et sociale.

Il en est d’ailleurs de même pour « le monde de l’entreprise » qui recouvre des réalités allant de la micro-entreprise au coin de la rue « pizzas à domicile » à la multinationale sur tous les écrans « parcequejelevauxbien ». On peut toutefois, tant pour la jeunesse, comprise comme période de vie, que pour le monde de l’entreprise, trouver quelques grandes caractéristiques communes. Ainsi toute entreprise, petite ou grande, vit pour produire, vendre et dégager des bénéfices et, pour cela, elle doit trouver sa clientèle, elle doit garantir un produit ou un service répondant à un besoin ou créant une appétence, elle doit disposer d’une main d’œuvre fiable et compétente, elle doit investir dans l’innovation, même modeste, etc.

Qu’en est-il de la jeunesse… sachant que l’erreur anachronique et anthropocentrée serait de croire que celle-ci n’est que nous en plus jeune ? Déjà, en son temps, Rudyard Kipling précisait « petit d’homme » et non « petit homme »… Une descendance, pas une soustraction.

Quelques données… (6)

– Si l’on retient les classes d’âge de 15 à 24 ans, la France recense un peu plus de huit millions de jeunes, soit 12,5% de la population totale. En valeurs absolues, le nombre de jeunes progresse doucement mais l’augmentation de l’espérance de vie ainsi que le vieillissement des baby-boomers devenus des papy-crashers font que leur part dans l’ensemble de la population décroît. Cela saute aux yeux : si vous allez demain à Essaouira au Maroc, à Étang-Salé à la Réunion ou à Sainte-Luce en Martinique, vous n’y croiserez que des retraités alors qu’il y a trente ans vous y auriez rencontré des jeunes émules de Kerouac, sur la route entre Goa, Katmandou et Ibiza.

– Les jeunes ont un niveau de formation de plus en plus élevé : 32% des jeunes de 17 ans sont désormais en terminale générale ou technologique, soit 2,5 points de plus qu’en 2001-2002. Le taux de réussite au baccalauréat n’évolue par contre plus, 88%, et le taux de bacheliers dans une génération, après une progression très forte entre 1985 et 1995, demeure stable. Les consignes et l’autorité ne sont pas perçues de la même façon selon que l’on ait eu ou non le temps d’exercer son esprit critique à l’école. L’autorité non fondée sur la compétence est perçue, pour reprendre une expression de Gérard Mendel, comme « le masque de la violence » (7) et, comme telle, attise le conflit.

– Chaque année, 730 000 jeunes sortent du système de formation initiale, dont 10% sans diplôme : en 1981, c’était 220 000 jeunes, aujourd’hui 76 000 auxquels on peut ajouter ceux qui n’atteignent pas le niveau V (CAP-BEP), soit 58 000 jeunes. Au total, 18% des jeunes quittant chaque année le système de formation initiale peuvent être considérés comme non formés, ni qualifiés. Or, parmi les facteurs de risque d’entrée dans l’exclusion, le premier est la déqualification, c’est-à-dire l’écart entre les compétences disponibles chez la personne et les compétences exigibles par l’appareil productif (8). Le lieu de travail n’est pas qu’un lieu de production mais est aussi un espace de socialisation : ne pas y accéder, c’est ne pas se socialiser ou, du moins, se socialiser différemment. Ainsi, probablement, un problème majeur est-il le déficit de structure socialisante. Lors du plein emploi, le passage de l’école à l’usine était rapide, voire brutal : le vendredi en classe, le lundi à l’atelier. En début de semaine, le jeune était confronté au monde des adultes face auquel il disposait grosso modo de deux choix et stratégies : soit la reproduction en acceptant ses normes (dont l’appartenance de classe), soit la distinction en s’y opposant mais, dans ce cas, il fallait proposer d’autres normes ; dans les deux cas, se construisait un système adopté ou inventé-emprunté ailleurs de normes. Dès lors que les jeunes n’accèdent au travail qu’au compte-gouttes et que, précisément, la période de jeunesse, « socialisation secondaire », correspond à l’éloignement sinon matériel du moins psychologique de la famille, il ne reste plus pour se socialiser que les pairs… sans pères. Or, par définition, les pairs sont comme soi et ainsi on se socialise de façon endogène, on est dans l’entre-soi, dans la non-altérité. Rappelons le deuxième principe de thermodynamique selon lequel tout système refermé sur lui-même, qui ne communique pas avec son environnement, développe une tendance à l’entropie, c’est-à-dire à l’accroissement du désordre sur l’ordre, du désorganisé sur l’organisé (9). En astrophysique, cela s’appelle un trou noir ; en psychiatrie, l’autisme ; en ethnologie, l’endogamie et la consanguinité ; en sociologie, l’anomie (maladie sociale), depuis les émeutes suburbaines jusqu’à la consommation généralisée de psychotropes ou l’abrutissement par grattage de billets aux noms aussi infantilisants qu’imbéciles : grolo, tac-au-tac, morpion…. Panem et circences.

– L’évolution du revenu salarial net annuel moyen entre 2001 et 2006 a été pour l’ensemble de salariés de + 1,9% et pour les salariés de moins de 30 ans de – 3,5%. Durant cette période, les écarts entre riches et pauvres n’ont cessé d’augmenter (10).

– Le logement et ses charges représentent 27% des dépenses des ménages dont la personne de référence a moins de 25 ans contre 16,2% pour l’ensemble des ménages. 29% des 18-29 ans ne vivant pas chez leurs parents ont un logement trop petit, un jeune sur cinq a des découverts bancaires fréquents. Le logement est un problème majeur pour les jeunes, singulièrement dans les agglomérations attractives où le coût peut atteindre et même dépasser 50% des revenus.

– 29% des jeunes adhèrent à une association, taux le plus faible parmi toutes les classes d’âge et la même proportion vote systématiquement : c’est là également que la participation au scrutin est la plus faible. Si la majorité civile est à dix-huit ans, la majorité pénale peut être descendue à quatorze ans et la majorité politique comme la majorité professionnelle sont bien plus tardives. A 23 ans, le taux de syndicalisation est de 50% en Suède et proche de zéro en France.

– Le Centre d’Analyse Stratégique a publié en avril 2007 une note, « L’Assemblée nationale est-elle trop âgée ? », comparant l’âge moyen des représentants élus dans cinq pays européens (France, Allemagne, Espagne, Slovénie, Suède) : la France occupe la lanterne rouge avec 57,5 ans, soit dix ans de plus que la Suède. Ainsi, pour Louis Chauvel, « Les jeunes sont d’autant moins légitimes dans la sphère politique qu’étant hors de la sphère du travail, il leur manque une légitimité de fond. Comme ils chôment ou font des stages, on considère qu’ils n’ont pas à s’exprimer sur l’avenir de la société. Comme ils ont raté leur entrée dans le système, ils peuvent travailler dans des ONG, lancer des actions et des mouvements comme Jeudi noir ou Génération précaire, mais ils demeurent des outsiders de la politique réelle. Il ne leur reste que les domaines où la politique se fait sans moyens : au niveau local, dans les associations, sans véritables poids sur les décisions nationales. » (11)

– Quant au chômage, est-il utile de rappeler ce qui est connu de tous ? Depuis vingt-cinq ans, le taux de chômage des jeunes oscille aux alentours de 20% et aujourd’hui 16,6% des jeunes sont au chômage après trois ans passés sur le marché du travail. 50% des jeunes sans diplôme sont au chômage cinq ans après leur entrée sur le marché du travail.

Comme l’écrit la très respectable Académie des sciences morales et politiques dans un rapport de 2007 (12), La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse : « Une fracture entre les âges s’est ouverte au sein du monde du travail, comme si les jeunes – contraints pour la plupart d’évoluer d’emplois instables en emplois précaires – étaient voués à une longue « file d’attente » avant de pouvoir accéder à l’emploi protégé réservé aux 30-55 ans. » Il reste à savoir si, sous la double injonction de la flexibilité (pour le secteur marchand) et du « moins d’Etat, mieux d’Etat » (pour le secteur public), cette stabilité réservée aux 30-55 ans perdurera. Rien n’est moins sûr.

Hervé Sérieyx, friand de typologies, propose de ventiler les jeunes en quatre catégories (13) :

– Les « inclus » : bonnes études et des chances de s’intégrer normalement.

– Les « reclus » qui, avec un bagage mince, ont su cependant s’orienter vers des secteurs riches en emploi mais aux perspectives d’évolution faibles. De ce fait, ils risquent de se sentit vite enfermés dans des postes sans avenir.

– Les « perclus » qui ont des formations déphasées les conduisant à des impasses professionnelles et au déclassement : technicien de surface bac + 5 et polyglotte…

– Enfin les « exclus », éliminés du marché du travail et donc du jeu social. Ils ont le choix entre la dépression ou l’explosion.

Si, donc, il s’agissait de trouver quelque invariant permettant de parler de « jeunesse » au singulier, les difficultés pour s’insérer professionnellement constitueraient un bon indicateur. La grande différence entre la fin des Trente Glorieuses, début des Trente, Quarante ou plus Piteuses, est qu’en 1975 l’insertion concernait les 220 000 jeunes non-diplômés, non-qualifiés, et que désormais c’est toute une génération qui est en insertion, hormis les rentiers et les apprentis juristes impétrants à l’EPAD de la Défense.

A ceci, on peut ajouter sociologiquement que la jeunesse est une période de transition très plastique, aux contours mal définis : si auparavant, le passage de la jeunesse à l’adultéité s’opérait quasi-synchroniquement, en particulier pour les jeunes des classes populaires, avec le départ de la famille d’origine (la décohabitation), l’accès à l’emploi (l’indépendance économique) et l’installation du nouveau couple formé (la famille de procréation), aujourd’hui ces critères sont autant diachroniques que dans le désordre et le jeune peut quitter le domicile parental pour y revenir – la machine à laver étant un fort attracteur – avant de repartir. A vrai dire, la différence entre jeunesse et adultéité est la même qu’entre expérimentation et expérience : la jeunesse est l’âge des expérimentations multiples (cognitives, formatives, professionnelles, culturelles, affectives, sexuelles…) et l’adultéité est l’âge de la sédimentation de ces expérimentations en expérience ; comme on dit, « on tire les leçons de l’histoire », réussites et échecs, et l’on adapte ses rôles sociaux. Notons toutefois que, pour que des alluvions sédimentent, il faut une eau calme. Par analogie, rien n’est moins sûr que l’on puisse constituer en expérience des expérimentations tout en sautillant de missions d’intérim en périodes inactives puis en CDD. Ça tourbillonne, donc ça ne décante pas. Les chefs d’entreprise et managers avertis des démarches qualité se souviendront que « la roue de Deming » de l’innovation avance sur un axe pentu (signifiant l’effort) et que, pour que cette roue ne reparte pas en arrière, une cale symbolise la traçabilité et la mémoire. La discontinuité et le précariat ne permettent que très difficilement de constituer un actif. Ils mobilisent sur le temps présent et contraignent à l’urgence.

2. Représentations et attentes des jeunes vis-à-vis du travail dans l’entreprise.

Parlons de la valeur travail…

« C’est parce qu’on affronte trop souvent les réalités de demain avec les représentations mentales et les façons d’agir d’hier, qu’on voit surgir les problèmes insolubles d’aujourd’hui. » C’est avec cette phrase que le même Hervé Sérieyx commence un rapport du CJD intitulé Comment redonner de la valeur au travail ? Pour un management différencié (2006). « Redonner de la valeur au travail » signifie déductivement qu’il en a perdu… ce que le CJD reconnaît d’ailleurs immédiatement : « Le travail a donc pu être une valeur en soi à un moment de notre histoire de notre culture et de notre économie. Mais nos perceptions changent. Il est temps d’en prendre acte. {…} Le travail n’est plus une valeur, mais peut-il encore avoir de la valeur ? C’est plutôt en ces termes, nous semble-t-il, qu’il faut aborder le problème. » Affirmation radicale, courageuse, n’hésitant d’ailleurs pas à citer Dominique Méda qui récolta nombre de critiques – et des plus grands sociologues comme Robert Castel – lors de la publication de son ouvrage Le travail, une valeur en voie de disparition ? (14), pourtant avec un point d’interrogation. Je ne suis pas sûr que l’on puisse aussi rapidement décréter que le travail n’est plus une valeur. Je pense plutôt qu’il est devenu une valeur parmi d’autres et, si on l’apprécie en termes de temporalité, qu’il est désormais secondarisé vis-à-vis de ce qu’il était il y a à peine trente ans. Il est cependant vrai que le travail est plus porteur d’inquiétude que d’optimisme, le simple survol des titres de nombreux ouvrages le confirmant, depuis Le travail nous est compté (15), L’usine à chômeurs (16), Perte d’emploi perte de soi (17) et les points d’interrogation de Travailler pour être heureux ? (18) ou Travailler est-il (bien) naturel ? (19)

Lorsqu’en 2006, pour la revue Capital, le CSA interroge 642 jeunes échantillonnés en leur demandant d’accoler à chaque terme une connotation plutôt positive ou plutôt négative, c’est sur neuf items le travail qui recueille le plus d’opinions favorables, 83%, alors que « capitalisme » est la lanterne rouge avec 39%. Et lorsque, dans la même enquête, il leur demande « Quand tu penses à ton avenir, qu’est-ce qui te paraît le plus important ? », le tiercé de tête et dans l’ordre décroissant est « avoir un métier intéressant » (61%), « fonder une famille » (60%) et « Avoir un bon salaire » (47%), auquel succède « avoir des amis sur qui compter » (42%) et « habiter une région qui me plaît » (25%).

En fait, le rapport au travail répond à un adage et se conçoit selon trois perspectives.

– L’adage est « Fuis-moi je te suis, suis-moi je te fuis ». Ou, autrement formulé, le travail est d’autant plus important qu’on n’en est privé et d’autant plus secondarisé qu’on en dispose. Bien sûr, avec des nuances puisque l’on rencontre, dans le cas de ceux qui n’ont pas de travail, une stratégie visant à faire de nécessité vertu, c’est-à-dire à relativiser l’importance du travail et, dans le cas de ceux qui ont un travail, un investissement, une motivation et un engagement qui ne s’érodent pas avec le temps, voire s’amplifient : arrivé à un certain âge, on peut sans risques s’autoriser la radicalité, qui n’est donc pas une caractéristique exclusive de la jeunesse, et souvent la radicalité – étymologiquement « aller à la racine » – produit des acteurs engagés (20).

– Les trois perspectives sont complémentaires et même indissociables : on travaille pour gagner sa vie et c’est la dimension instrumentale ; on travaille pour appartenir à la communauté humaine, pour « être producteur et reproducteur de la société » aurait dit Pierre Bourdieu, et c’est la dimension sociale ; enfin on travaille pour s’accomplir, du moins dans l’idéal, c’est-à-dire en recherchant une cohérence entre « projet de vie » et « projet professionnel » pour reprendre un vocabulaire bien connu des missions locales, et c’est la dimension symbolique. Dès lors que les critères de recrutement des employeurs privilégient, comme c’est le cas, les savoirs comportementaux qui renvoient aux dimensions sociale et symbolique, n’y a-t-il pas une contradiction intrinsèque à n’offrir des contrats de travail minimalistes qui contraignent à se limiter, sauf déception garantie, à la dimension instrumentale ? Le métier est métastasé par le job.

4. Les difficultés entre jeunes et entreprises

Tentons à présent d’aborder un thème récurrent, les difficultés entre jeunes et entreprises…

On connaît l’adage, « un train qui arrive à l’heure n’est pas une information ». Il semble que le constat, assez largement sinon partagé du moins véhiculé, est qu’il y aurait un divorce entre jeunes et entreprises. Divorce ou séparation de corps… Dans les faits, les choses ne se passent pas exactement comme cela, la majorité de chaque cohorte de sortants du système de formation initiale trouvant à s’employer. Ça met du temps mais ça s’intègre progressivement… avec ce que l’on a vu de conditions difficiles, particulièrement économiques, qui sont des facteurs de démotivation (donc avec un risque de licenciement), de découragement (donc avec un risque de décrochage). On regarde donc – et c’est bien normal au titre de l’équité – du côté de celles et ceux qui piétinent dans ce qui fût appelé il y a bien longtemps « le labyrinthe de l’insertion » (21).

Deux grands problèmes sont cependant posés qui affectent la quasi-totalité des jeunes, à des degrés variables en particulier selon le niveau de formation puisque, c’est un invariant, plus le niveau est élevé, plus l’insertion professionnelle est, sinon aisée, du moins un peu moins lente.

Premier problème, le déclassement, c’est-à-dire des embauches de jeunes surqualifiés au regard des exigences « ordinaires » des emplois. Éric Maurin explique dans son ouvrage sur le déclassement (22) qu’« en 2008, parmi les jeunes sortis de l’école depuis moins de cinq ans, 47% des non-diplômés étaient au chômage contre à peine 7% des diplômés du supérieur (bac+2), soit un écart de 40 points jamais atteint encore par le passé. » Evidemment, ceux qui en pâtissent le plus sont les moins bien dotés puisqu’ils voient passer devant eux les mieux dotés. C’est ce qu’on appelle « la file d’attente » et l’on sait que, stationnant, c’est très désagréable de se voir doubler. Pour autant, ceux qui accèdent à l’emploi ne s’en tirent pas si bien puisqu’ils occupent des postes avec le sentiment, rapidement une amertume, de ne pas être reconnus à la hauteur de leurs efforts. Cela remet en cause le mythe méritocratique formulé simplement « travaille bien à l’école et tu auras un bon métier ». On met donc en place les conditions difficiles d’un rapport au travail : la valeur de ce dernier est relativisée, secondarisée… et je dirais fort heureusement ! Pourquoi ? Parce que, si la valeur travail était aussi centrale qu’elle le fût pour les générations précédentes, les jeunes ne pourraient être que malheureux : faisant de nécessité vertu, ils secondarisent le travail car, s’ils ne le faisaient pas, s’ils le considéraient toujours comme essentiel… ils seraient malheureux. Lorsqu’on est brestois – c’est mon cas – on aime la pluie car, si on ne l’aimait pas, on serait souvent malheureux. Il en est de même pour le travail : il vaut mieux ne pas trop aimer le travail si on n’y accède qu’épisodiquement et dans des conditions (qualité de l’emploi, rémunération, responsabilité…) médiocres.

Second problème, la précarisation. Grosso modo, huit embauches sur dix correspondent à des emplois à durée déterminée et tous ceux-ci, loin de là, ne se transforment pas en CDI ! Rappelons que les contrats à durée déterminée ont été crées à la fin des années 1970 comme un aménagement à la marge, notamment en faveur de l’emploi des jeunes, du modèle de protection de l’emploi hérité des Trente Glorieuses. Au début des années 1980, « un nouveau compromis social finit de se nouer, compartimentant la société en une petite hiérarchie de statuts très inégaux (CDI, CDD, intérim et chômage) face à l’avenir et ne laissant circuler entre eux que de très faibles courants de mobilité réelle, ascendante ou descendante. »(23)

En l’espace d’une génération, on a enterré le « compromis fordiste », productivité du salarié contre stabilité de l’emploi, pour un système dit « flexible » en fait chaotique dans lequel il est bien difficile de s’y retrouver… tant du côté des jeunes qui ne peuvent guère compter sur des revenus réguliers alors qu’ils ont évidemment comme tout à chacun des besoins (et même plus puisqu’ils doivent, comme on dit, « s’installer »), que du côté des employeurs qui ne peuvent guère plus compter sur des personnels stables donc fiables.

Peut-on se consoler en regardant nos voisins ? Dans une récente étude (24), la Commission européenne constate, sous le titre « La précarité pour lot quotidien », que « avant de s’installer et encore plus de faire des enfants, les jeunes européens doivent faire face à plus de difficultés que leurs aînés. {…} L’envie d’indépendance se heurte de plein fouet à une réalité économique difficile. Le taux de chômage des 15-24 ans en Europe atteint 18,9% début 2009 contre 14,9% un an auparavant. Près de 8% des moins de 30 ans sont incapables de s’offrir un repas avec viande, poisson ou poulet. {…} Au début de leur vie indépendante, les jeunes n’ont pas beaucoup d’économie. Ils en sont au début de leur carrière professionnelle et sont en bas de l’échelle des salaires. {…} Trouver un travail relève souvent du parcours du combattant. Les employeurs cherchent des salariés ayant une expérience, offrant aux jeunes des contrats souvent précaires. Près de 4 jeunes de 15-24 ans sur 10 en Europe occupent un emploi temporaire contre 2 sur 10 pour les 25-29 ans. {…} La plupart des jeunes déclarent ne pas trouver d’emploi permanent, quel que soit leur niveau d’étude. {…} Et, dans ce constat, la France figure parmi les plus mauvais élèves. Début 2009, le taux de chômage des 15-24 ans atteignait 22,5%. Très loin derrière l’Allemagne (11%) et encore plus loin derrière le Danemark (9,5%). Les employeurs français semblent faire moins confiance aux jeunes que leurs homologues britanniques : en France, les contrats temporaires pour les 15-24 ans concernent plus de 50% d’entre eux contre 10% pour les Anglais. » « Les jeunes payent-ils le prix de la crise économique ? », se demande l’étude. A en croire les chiffres, il semblerait que oui.

Cela pose côté entreprises, en particulier aux PME, des problèmes, depuis la qualité de la production puisque l’expérience n’est quand même pas rien dans la compétence, jusqu’à la rencontre avec ceux que l’on appelle outre Atlantique les « serial workers », des professionnels recherchés qui font monter les enchères, des chasseurs de primes en quelque sorte. On est à ce moment très-très loin de la culture d’entreprise, de l’esprit d’équipe, du postulat « le tout supérieur à la somme des parties » que poursuit en théorie tout responsable des RH.

A ces deux grands problèmes, très largement abondés dans la littérature scientifique et dont les effets sont parfois dramatiques, il faudrait sans doute ajouter les représentations communes (compris comme sens commun) des acteurs économiques sur les jeunes : alors qu’ils privilégient pour les recrutements le niveau de diplôme (avec, comme on vient de le dire, la tentation du Bac + 5 polyglotte avec expérience à l’international pour un poste de caissière) et le « savoir-être », ils considèrent bien souvent que ce dernier n’est pas conforme aux exigences de l’entreprise : « les jeunes ceci, les jeunes cela… ils ne s’investissent pas… on ne peut pas compter sur eux… etc. » Regarder les jeunes comme ressources et atouts, non comme problèmes, c’est déjà faire la moitié du chemin… et il en est de même pour tout le monde : si vous pensez et dites que les fonctionnaires sont des fainéants, vous mettez en place les conditions d’une prophétie auto-réalisatrice ; si vous pensez et dites qu’ils sont animés par le sens du service public, vous obtiendrez une qualité de ce service… Bachelard dit « Le regard fait l’objet », que l’on peut traduire en « les individus se conforment à l’image que l’on se fait d’eux et qu’on leur renvoie. », ce qui a été très largement développé par la sociologie de la déviance (25). Si le regard fait l’objet, il fait aussi le Sujet car, si l’on veut que celui-ci soit impliqué, mobilisé, il est préférable de le considérer comme capable de l’être plutôt que l’inverse. Le considérer – en fait le juger – comme incapable, c’est mettre en place les conditions de cette prophétie auto-réalisatrice dont la conclusion est écrite à son prononcé : « J’en étais sûr. » Le problème est que, si l’on était sûr de l’échec, c’est cette certitude qui a encouragé l’échec.

5. Enjeux et perspectives.

La même Dominique Méda mais cette fois dans Qu’est-ce que la richesse ? (26) écrit qu’il faut « civiliser l’entreprise ». Devant l’ampleur de la tâche, j’avoue a minima un découragement, plus probablement un pessimisme car, si on trouve bien des chefs d’entreprises « civilisés », avant que le tout parvienne à être la somme de ces derniers, il y a fort à faire et long à parcourir…

Car force est de constater qu’hormis des chefs d’entreprise déjà convaincus et mobilisés, parfois un club d’entreprises, un groupement d’employeurs ou une chambre consulaire dynamique, l’impératif de l’intérêt général peine à être entendu (27), cède devant les contingences toujours perçues comme particulières et, même si nombreux sont ceux en mesure d’apporter à l’édifice du débat la pierre de tel succès de partenariat, de telle convention, etc. La surexposition de ces contre-exemples n’est cependant que l’illustration de leur – encore une fois relative – exceptionnalité. Derrière le bonzaï des bonnes pratiques, on trouve une forêt de réalités moins exemplaires dont on connaît les justifications : productivité, concurrence, nécessité d’un volant de contrats précaires pour absorber les variations de charge, intérimaires – variables d’ajustement, quand ce n’est pas, inavoué mais bien réel, les effets d’aubaine des emplois subventionnés par les pouvoirs publics. Il ne s’agit pas de nier ces contraintes et ces intérêts qui, effectivement, conduisent à délaisser le capital humain mais posons l’hypothèse que, s’il y a une conscience parfois éclairée, parfois diffuse, le plus souvent individuelle et épisodique, des risques sociétaux que fait courir une telle injustice, la somme de ces consciences ne suffit pas à faire le tout d’un changement radical.

La responsabilité sociale de l’entreprise, dont il est fait grand cas dans nombre de revues et d’ouvrages, n’est d’ailleurs pas que sociale et environnementale : elle est aussi économique, constituant avec cette dimension les trois branches du développement durable. Autrement dit, l’intérêt des entreprises est également (et même prioritairement si elles souhaitent le considérer comme tel) économique. Ainsi, dans ce registre économique, l’intérêt des entreprises est de s’inscrire dans une politique de juste rémunération, de démarche de reconnaissance de leur utilité sociale, de participation au développement du territoire… dont les habitants sont, souvent pour une très large part, leurs clients, ce que d’ailleurs pensait Henry Ford qui disait « un ouvrier bien payé est un excellent client. » Je me souviens d’une expérience de label « restaurant responsable socialement » dont l’effet sur le chiffre d’affaires des restaurateurs n’avait pas été virtuel. Nombre d’expériences pourraient ainsi être relatées, correspondant à une réelle (pas « guainoïsée ») « politique de civilisation » (28).

Cette responsabilité sociale des entreprises est d’autant moins un gadget que nombre d’entre elles, aux pyramides inversées, sont confrontées à des problèmes de transmission des savoir-faire, parfois de disparition pure et simple lorsqu’on pense au petit commerce et à l’artisanat en zone rurale. Elle est aussi une responsabilité générationnelle puisque les adultes ne peuvent laisser à vau-l’eau s’amplifier une situation critique pour la quasi-totalité de la jeunesse (mais pas qu’elle) qui, inévitablement, produira des explosions sociales venant des territoires d’excentricité spatiale et sociale qui diffuseront en répliques. La quasi-totalité des sociologues, politologues et observateurs s’accorde a minima pour constater une période de « pré-conflictualité ». Le seul avantage de ces explosions est l’émergence de besoins de main-d’oeuvre pour les emplois de vigiles.

Ceci implique cinq postures et pratiques concomitantes.

– Premièrement, comme indiqué, regarder la jeunesse comme atout et ressource, pas comme difficulté. Ce regard positif s’illustre par exemple par l’accueil des jeunes en entreprise : selon l’enquête 2008 de Jeunesse et Entreprise, l’association créée par Yvon Gattaz, les stages (pour 78%) et les forums (pour 65%) sont essentiels pour accéder à la connaissance des métiers porteurs d’emploi. Mais un sondage d’Opinion Way auprès de 854 jeunes de 18 à 29 ans révèle que, selon ceux-ci, les caractéristiques des entreprises sont en dernier rang de « donner leurs chances aux jeunes qui veulent travailler » (30% des répondants) et de « proposer des salaires motivants » (19%).(29)

– Deuxièmement, autoriser que les premiers pas dans l’entreprise soient ceux de l’apprentissage, de l’expérimentation et que le tutorat soit le plus systématiquement effectif : sauf exceptions à payer très cher, le salarié aux compétences totalement abouties et immédiatement disponible est une chimère, appartenant au mythe de la génération spontanée… Une autre enquête, cette fois d’IPSOS (30), indique que 86% des jeunes reconnaissent qu’ « être formés par un collègue beaucoup plus âgé permet d’acquérir une expérience et un savoir-faire inégalables, tout en étant moins stressé de faire une erreur ». 70% considèrent que « la différence d’âge n’entraîne pas de tensions » et 78% estiment qu’elle « n’empêche pas les jeunes de faire leurs preuves. »

– Troisièmement, manager intelligemment et développer une culture d’entreprise. Une enquête de la CFDT en 2003 auprès de 20 000 salariés révélait que le premier élément d’intérêt au travail était l’ambiance et l’esprit d’équipe. Toujours Sérieyx écrit justement « On découvre que ce sont moins les jeunes qui sont en cause quand nous sommes surpris par leur relatif ou leur faible engagement,  que la permanence dans nos propres entreprises  d’organisations vétustes, de modes de fonctionnement dépassés, de relations hiérarchiques d’un autre temps. » (31)

– Quatrièmement, la responsabilité sociale de l’entreprise appelle, je l’ai dit, que les conditions contractuelles, hormis exceptionnellement pour des travaux le justifiant par saisonnalité ou fluctuations imprévues du carnet de commandes, ne soient pas synonymes de précarité. Comment peut-on espérer que des jeunes à qui l’on propose des contrats précaires, avec le minimum conventionnel, s’investissent socialement et symboliquement ?(32) Inéluctablement, ils regarderont l’entreprise selon une seule perspective instrumentale et, de ce fait, considérant l’emploi comme un simple job et non comme un métier, le bel ouvrage fondra comme neige au soleil et il y a fort à parier que les coûts d’une productivité minimale ainsi que des non-qualités dépasseront – et de loin ! – ceux qu’appellent un tutorat, une formation, etc… Rappelons pour mémoire que, selon Edouard Balladur et en 1987, la non-qualité avait représenté en France plus d’un quart du budget national, soit 50 milliards d’euros. Plus récemment, le coût de la non-qualité a été estimé à 2 166 euros par salarié et par an (33).

– Enfin, cinquièmement, coopérer avec les intermédiaires de l’emploi qui, outre leur connaissance des jeunes et leur capacité à trouver the right man in the right place, disposent d’expertises mobilisables et aussi de ressources associées, via par exemple les réseaux de parrainage.

Conclusion.

L’enjeu de la réussite de cette complémentarité « jeunes – entreprises »  est à la fois banal… et vrai : les entreprises ont besoin d’une force de travail, intellectuelle et physique, elles ont besoin du dynamisme et de l’adaptabilité de la jeunesse ; comme toutes les organisations, elles sont aujourd’hui confrontées à des pyramides des âges inversées et à des risques d’hémorragie de la technicité et du savoir-faire… D’un autre côté, les jeunes ont besoin d’être indépendants économiquement et – sans doute est-ce là un enjeu majeur – de construire leur identité sociale dont on voit mal comment elle pourrait se passer de s’appuyer sur l’exercice d’un travail. L’enjeu est donc multidimensionnel car il s’agit tout à fait concrètement de production (ce que fait toute entreprise : sans production, plus d’entreprise), de cohésion sociale sauf à entrer dans un système chaotique et conflictuel, de solidarité intergénérationnelle. Je crois que tout le monde est d’accord là-dessus mais reste la question du comment faire car on ne peut continuer en se basant sur le postulat de l’agrégation des bonnes volontés ou des prises de conscience individuelles !

On change parce qu’on est convaincu, parce qu’on y a intérêt ou parce qu’on y est contraint. Il existe des employeurs convaincus, par exemple ceux qu’on trouve au CJD. Il existe des employeurs qui ont compris leur intérêt et ont une vraie politique de RH avec des recrutements de jeunes. Mais ces deux catégories ne sont pas suffisantes puisque, depuis plus de vingt-cinq ans, l’insertion est toujours une « galère », c’est-à-dire socialement une injustice. Il y a eu un « Grenelle de l’insertion » et c’est bien. Je crois cependant qu’au stade où l’on en est, de quasi-rupture, il en faut plus. Et cela renvoie à une question centrale pour l’avenir de nos sociétés : de quelle économie voulons-nous ? Je vous laisse le soin de la réponse… mais je dois vous avouer que la rapidité et, plus, l’accélération de la « question sociale » me laissent personnellement peu d’espoir : le 19 janvier 2010, à la Une du Monde, on pouvait lire « 600 000 chômeurs sans indemnités en 2010. Comment faire face à la précarité de l’emploi ? » Le même jour, dans le même quotidien mais en page 2, Gérard Courtois dans sa tribune écrivait « Tout continue pourtant à se passer comme si de rien n’était, ou presque. Au fil de quelques avatars, les grandes institutions financières s’apprêtent à annoncer d’excellents résultats 2009 et des bonus en conséquence pour leurs traders. » Et interroge « Comment ne pas comprendre que les 500 000 euros ou plus de prime sont tout simplement obscènes ? » En d’autres termes et quoique, face au défi du changement, les convaincus soient remarquables et les intéressés respectables, je crains que ce soit la contrainte qui soit déterminante. Une contrainte inattendue quoique prévisible.

Il reste cependant de l’espoir que j’ai puisé pour mon analyse du Rapport Schwartz (34) chez Edgar Morin dans ses « trois principes d’espérance dans la désespérance » qu’il propose pour « une ère écologique » (35).

« Le premier principe est celui de l’improbable. Qui sait si la dictature économique sur les finalités humaines ne franchira pas un seuil et ne bifurquera pas raisonnablement vers plus d’humanité. {…} Le deuxième principe est celui des « potentialités humaines non encore actualisées » qui repose sur la capacité des acteurs à s’organiser, non dans une perspective corporatiste mais dans celle d’une mutualisation et d’une émergence d’innovations sociales et d’argumentaires convaincants, robustes, transmissibles, communicables. {En fait, cette capacité correspond au passage de la conviction à la pédagogie, du convaincu au convanquant) Le troisième principe est celui de la métamorphose selon lequel « un système qui n’arrive pas à traiter ses problèmes vitaux, ou bien se désintègre, ou bien arrive à se métamorphoser en un métasystème plus riche, plus complexe, capable de traiter ses problèmes. »

Autrement dit, la marge est étroite, autant pour les piou-piou intermédiaires de la politique de l’emploi que pour les chefs d’entreprise honnêtes, ce qui n’est ni une antinomie, ni un pléonasme. Mais il y a une marge.

Et on ne peut que parier.

(1) « Comment je vois l’avenir », 24 décembre 2009.

(2) Figaro économie, 30 août 2005. J’ai posé cette question, lors d’un débat, au représentant départemental du Medef qui a esquivé la réponse par « Si vous ne faites pas la différence entre le « Baron » {Ernest-Antoine Sieillère, le précédent président} et Parisot, ce n’est pas la peine de discuter. » Outre que cela n’était pas une réponse à la question, lorsqu’on adhère à un mouvement, on assume et on se doit, me semble-t-il, à un devoir de loyauté.

(3) Vincent de Gaulejac, Isabel Taboada Léonetti, La lutte des places, 1994, Desclée de Brouwer, Hommes et Perspectives.

(4) Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, 1984, Minuit.

(5) Robert Reich, L’économie mondialisée, 1993, Dunod.

(6) Données issus de Les chiffres-clés de la jeunesse, Haut-Commissariat à la Jeunesse, juin 2009.

(7) Exactement, «  L’autorité n’est que le masque mystifiant de la violence. », in G. Mendel, Pour décoloniser l’enfant, 1971, Payot. Gérard Mendel distingue sept « figures de l’autorité » : « autorité du contrat », chacune des parties étant liée par son propre consentement ; « autorité de l’expert », sur la base d’une compétence reconnue ; « autorité de l’arbitre », qui tranche un conflit ; « autorité du modèle », qui suscite l’admiration ; « autorité du leader », répondant à un double besoin : admirer et obéir ; enfin « autorité du roi-père », sans explication, sans discussion.

(8) Sachant que ces dernières sont déterminées par trois variables principales : l’évolution de la technologie, l’évolution des besoins des consommateurs ou usagers, l’état du marché du travail qui autorise une sélectivité plus ou moins exigeante selon que « l’armée de réserve » est plus ou moins copieuse.

(9) Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, 1990, ESF Editeur.

(10) « En 2002, la moitié de la population reçoit à peine 30% de l’ensemble du revenu disponible, alors que 10% en touchent plus de 20% », Aude Lapinte, Alexandre Baclet, Pascal Chevalier, « Pauvreté et inégalités monétaires en 2002 », Onpes, Travaux 2005-2006.

(11) Louis Chauvel « Une génération sacrifiée », revue Partage n° 206, septembre-octobre 2009.

(12) Seuil, « L’histoire immédiate », avant-propos de Raymond Barre et de Pierre Messmer.

(13) Les jeunes et l’entreprise : des noces ambiguës, 2002, Eyrolles.

(14) 1995, Aubier

(15) (sous la dir.) Danièle Linhart et Aimée Moutet, Le travail nous est compté, 2005, La Découverte, collection « Recherches ».

(16) Béatrice Majnoni d’Intignano, L’usine à chômeurs, 1998, Plon, collection « Tribune libre ».

(17) Danièle Linhart (avec Barbara Rist et Estelle Durand), Perte d’emploi, perte de soi, 2003, Eres.

(18) Christian Baudelot, Michel Gollac, Travailler pour être heureux ? 2003, Fayard.

(19) Travailler est-il (bien) naturel ? Revue du MAUSS n° 18, deuxième semestre 2001, La Découverte – MAUSS.

(20) « Se réapproprier ce qui, dans le passé, n’a pas été réalisé et qui demeure comme mémoire de l’émancipation inachevée (l’idée de l’homme de XVIIIe siècle reste encore à réaliser dans la figure du citoyen libre et éduqué) ; faire éclater ce qui est réprimé dans le présent ; disjoindre et protéger la part d’humanité qui, malgré la dissolution du sujet, résiste à la marchandisation généralisée revient à restaurer le sens historique. Ainsi la pensée de l’avenir ne réside pas dans l’utopie mais bien dans un réalisme radical, conscient des rapports de force dans le réel, déterminé dans le refus et résolu à aller jusqu’au bout. » Sami Naïr, « Libéralisme, démocratie, avenir », in Edgar Morin et Sami Naïr, Une politique de civilisation, 1997, Arléa.

(21) Chantal Nicole-Drancourt, Le labyrinthe de l’insertion, 1991, La documentation Française.

(22) La peur du déclassement. Une sociologie des récessions, 2009, Seuil, « La République des idées ». « Le déclassement est un drame pour ceux qui en sont les victimes, mais il reste rare. La crainte qu’il inspire est en revanche partagée par toute la société et en constitue, à bien des égards, un problème politique central. Chacun commence sa vie avec la peur de ne jamais trouver sa place, puis la finit avec la crainte de voir les protections chèrement acquises partir en fumée ou ne pouvoir être transmises aux enfants. Une telle société est particulièrement difficile à réformer, parce que toute réforme paraît léser une génération au profit d’une autre. »

(23) Éric Maurin, id.

(24) European Commission, Youth in Europe. A statiscal portrait. Eurostat , 2009, Statistial books.

(25) Howard S. Becker, Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance, 1985, Métailié.

(26) Dominique Méda, Qu’est-ce que la richesse ?, 1999, Alto Aubier.

(27) Entendons-nous : il ne s’agit pas naïvement de croire que des entreprises mues par définition par l’intérêt privé se convertissent, pour reprendre un terme foulcaldien, « en vérité-foudre » à l’intérêt général ; il s’agit de (faire) comprendre que les intérêts privés dépendent de l’intérêt général au même titre que l’intérêt général peut, comme c’est le cas, être conduit à sa perte par les intérêts privés. « Principe hologrammatique », pour Edgar Morin (Introduction à la pensée complexe, 1990, ESF Editeur) qu’exprimait il y a fort longtemps Pascal : « Je ne peux pas concevoir le tout sans concevoir les parties et je ne peux concevoir les parties sans concevoir le tout. »

(28) Une politique de civilisation, op. cit.

(29) Sondage pour Altran et L’usine nouvelle, 2007.

(30) Sondage pour la CGPME et Planète PME, avril 2005 (603 jeunes et 622 seniors).

(31) Hervé Sérieyx, « Un refus des schémas anciens : travailler, oui, mais pas à n’importe quel prix ! », Personnel n° 489, mai 2008.

(32) « La nouvelle génération a grandi dans une vision d’un marché du travail instable ; elle a intégré le fait que l’entreprise ne donne plus de garanties véritables à long terme, et même à courte échéance, et que, par conséquent, il n’y a pas lieu à hésiter à changer d’employeur lorsqu’une opportunité se présente, l’attachement ancien à son entreprise n’étant de fait plus guère possible, sauf cas particuliers. » Gérard Regnault, Les mal-aimés en entreprise : jeunes et seniors, 2009, L’Harmattan, « Logiques sociales ».

(33) http://manage2quality.files.wordpress.com/2009/05/art21.pdf

(34) Philippe Labbé, « Bien sous tout rapport » in Bertrand Schwartz, Philippe Labbé et ANDML, L’insertion professionnelle et sociale des jeunes. 1981 : naissance de l’insertion, 2007, « Les panseurs sociaux », Apogée.

(35) Edgar Morin, L’an I de l’ère écologique et dialogue avec Nicolas Hulot, 2007, éditions Taillandier.

Génération sacrifiée

Publié: janvier 20, 2010 dans 1

Paru sous forme d’interview dans l’excellente revue Partage (n° 206, septembre-octobre 2009), l’article de Louis Chauvel « Une génération sacrifiée », est un constat accablant sur le système français concernant l’intégration de la jeunesse. Ce constat est, entre autres, issu d’une étude internationale, titre en anglais mais aisément décryptable y compris pour  les non-initiés : A Young Generation Under Pressure? The Financial Situation and the « Rush Hour » of the Cohorts 1970-1985 in a Generational Comparison (1).

Louis Chauvel est également l’auteur de Les classes moyennes à la dérive, paru en 2006 dans la collection « La République des idées » chez Seuil, plusieurs fois cité ici.

Chauvel, comme on le dit, met les pieds dans le plat, n’y va pas à demi-mots. Animant hier et avant-hier une formation « Culture commune » auprès de jeunes professionnelles (que des femmes) de missions locales bretonnes, je les sentais à la fois animées par cet esprit d’engagement que l’on trouve (encore ?) dans le réseau et conscientes du risque que tout cela risquait de ne conduire à rien, sinon à une immense déception des jeunes. Moins par une connaissance éprouvée du travail d’insertion que par une sensibilité immédiate et par le constat quotidien que, malgré des efforts, l’accès à l’emploi était mission impossible ou quasi-impossible, elles se retrouveraient sans doute, par leur expertise pratique du quotidien, dans les propos de Chauvel.

Le cas français, s’il est dramatique pour la jeunesse, n’est cependant pas unique : de « la génération à 600 euros » en Grèce aux « milleuristas » en Espagne, ces encore jeunes de 35 ans « titulaires de diplômes universitaires, vivant le déclassement économique avec 1 000 euros mensuels, ce qui est insuffisant pour se loger, d’où une dépendance infinie à l’égard des parents. » Les pays nordiques s’en sortent cependant mieux. Pourquoi ? Essentiellement parce qu’existe un large consensus, « un engagement collectif », pour sauver la jeune génération en l’impliquant tôt dans la vie professionnelle et sociale et sans la dissocier des générations plus âgées : « … le système demeure réformable de façon négociée. Dans cette logique, retourner à l’université à 35 ou 40 ans est normal voire essentiel : l’université s’adresse à la totalité de la population quel que soit son âge. En France, au contraire, l’université est faite pour les jeunes : les gens font le plein d’éducation pour toute leur vie et traversent un long désert jusqu’à l’université du troisième âge. La logique de sauvegarde de l’employabilité dans les pays nordiques, même si elle n’est pas simple, et exige des soutiens publics massifs – 6% du PIB suédois sont consacrés à la formation continue des adultes contre un peu plus de 1% en France – est une des dimensions de l’investissement générationnel. »

Cette implication dans la vie professionnelle et sociale, c’est aussi un taux de syndicalisation à 23 ans de 50% en Suède… et proche de zéro en France. « L’investissement dans les générations futures ne se limite pas à l’économie ; il ne se réduit pas au financement de l’université. C’est aussi dans l’ordre syndical, politique, intellectuel, que les jeunes Suédois sont considérés comme de vrais adultes ayant d’emblée un droit à la parole. »

Pareto…

Outre l’indissociabilité entre le professionnel et le social de cette conception de la socialisation, qui renvoie évidemment au juste principe de l’approche globale, ce que dit Louis Chauvel fait spontanément penser au schéma de « la circulation des élites » de Pareto (2). Pour aller vite, on peut considérer une société comme une pyramide : en bas, les exécutants ; en haut, les élites. Pour que cette société fonctionne bien, il faut qu’elle soit animée d’un double mouvement contraire, ascendant et descendant, un peu selon le modèle organique d’une circulation du sang dans le corps. Le langage populaire, parlant de la jeunesse, ne s’y trompe pas : « un sang nouveau ». Enfin… cela avant qu’à la jeunesse soit plutôt associée la notion de « problème » ! Ascendant, les membres méritants au bas de la pyramide doivent pouvoir accéder aux responsabilités (c’est le thème de l’ascenseur social, de la mobilité sociale, du modèle méritocratique républicain véhiculé il fût un temps par l’école) ; descendant, les membres défaillants en haut de la pyramide doivent être renvoyés à la base.

Gérontocratie…

On en est loin ! A titre d’illustration, on peut s’intéresser à l’âge moyen des adhérents d’un parti politique – 44 ans chez les Verts… les plus « jeunes » – (3) ou à celui des représentants élus. Sous la plume de Gabriel Arnoux, le Centre d’Analyse Stratégique a publié en avril 2007 une note, « L’Assemblée nationale est-elle trop âgée ? » (4), comparant l’âge moyen des représentants élus dans cinq pays européens (France, Allemagne, Espagne, Slovénie, Suède) : la France occupe la lanterne rouge avec 57,5 ans, soit dix ans de plus que la Suède. Ainsi « Les jeunes sont d’autant moins légitimes dans la sphère politique qu’étant hors de la sphère du travail, il leur manque une légitimité de fond. Comme ils chôment ou font des stages, on considère qu’ils n’ont pas à s’exprimer sur l’avenir de la société. Comme ils ont raté leur entrée dans le système, ils peuvent travailler dans des ONG, lancer des actions et des mouvements comme Jeudi noir ou Génération précaire, mais ils demeurent des outsiders de la politique réelle. Il ne leur reste que les domaines où la politique se fait sans moyens : au niveau local, dans les associations, sans véritables poids sur les décisions nationales. »

Belle Province…

L’analyse de Louis Chauvel s’est aussi intéressée aux pays anglo-saxons dont, particulièrement, le Québec, « lieu d’observation privilégié car il conserve des aspects français tout en incorporant des éléments de l’organisation sociale anglo-saxonne. » Dans la Belle Province, « à 30 ans, chez les équivalents de nos cadres, experts ou chercheurs, beaucoup exercent des responsabilités qui seraient inimaginables pour un Français de moins de 45 ans. » Cependant, d’une part, les inégalités sont plus fortes entre haut et bas de la pyramide et, d’autre part, celle-ci est moins figée : « … certains montent, d’autres descendent, mais c’est moins anxiogène qu’en France, car il est possible de se refaire. »

Pessimisme de la raison…

La dernière phrase de l’interview de Louis Chauvel, « Vous voyez les causes de mon pessimisme généralisé. », est précédée, quelques lignes plus haut, de ce constat : « Nos générations ont été parfaitement éduquées à l’hyperconcurrence intergénérationnelle, à ne jamais se renvoyer la balle, et à tout faire pour assassiner le concurrent. En termes de dynamique démocratique, face à une génération senior qui continue de se renvoyer l’ascenseur, vous avez une profonde inefficacité politique du côté des jeunes. »

Optimisme de la volonté…

Si tout cela ne convainc pas les missions locales à, urgemment, favoriser, stimuler, organiser l’expression des jeunes au sein des structures, sur celles-ci et sur la société, alors c’est à désespérer. Sauf à reconnaître un enterrement de 1ère classe du thème de la citoyenneté.

(1) Pour la Fondation pour les droits des générations futures (Foundation for the Rights of Future Generations).

(2) Vilfredo Pareto, 1848-1923, était un sociologue et un économiste italien.

(3) « … environ 1 % de la population en âge de voter est membre d’un parti. Cette décroissance depuis vingt ans explique la démographie des adhérents, en grande majorité âgés. Tous les partis ont les plus grandes difficultés à attirer des jeunes. »Pierre Bréchon, « Des partis critiqués mais toujours incontournables », Sciences Humaines, 2005, « France 2005. Portrait d’une société, hors-série n° 50.

(4) Horizons stratégiques n° 4.

Reprendre son souffle

Publié: janvier 19, 2010 dans 1

Reprendre son souffle n’est pas aisé, on sent et parfois entend les taquins reproches… Qui plus est, c’est impardonnable : il y a tant et tant de choses à dire, écrire ! Promis, juré, pour la fin de la semaine le texte d’une conférence jeudi soir pour le Centre des jeunes dirigeants (CJD) à Lorient. Ca parle de jeunes et d’entreprises.

Pour faire patienter, trois solutions. L’une immédiate, l’autre à votre bon cœur, la troisième en prime time. L’immédiate, c’est un dessin d’Éric Appéré que j’aime bien (lui, oui mais là, le dessin). Il manque peut-être la légende : « Insertion et débat sur l’identité nationale » ?

La deuxième solution est suggérée par piou-piou44 : «  Le piou-piou est sûrement naïf, quelques fois ignorants. Et parfois il se sent seul aussi, surtout quand sur un site comme celui-ci, il voit très peu (trop peu) de réactions. Je suis sûr que de nombreux piou-piou ont énormément de choses à dire, à écrire, à débattre. Philippe nous en laisse l’occasion, profitons-en. »

A vot’bon cœur, à vos claviers !

La troisième solution est pour vous mettre en appétit. C’est le liminaire de l’ouvrage d’Ali Aït Abdelmalek, Edgar Morin sociologue de la complexité, que j’ai le plaisir de publier bientôt dans la collection « Les panseurs sociaux » chez Apogée.

« Edgar Morin : un pense-intelligent »

Philippe Labbé, directeur de la collection « Les panseurs sociaux »

Tamiflu…

C’est à la fois avec un très grand bonheur et, je dois l’avouer, avec fierté que j’accueille dans la collection « Les panseurs sociaux » cet ouvrage d’Ali Aït Abdelmalek Edgar Morin sociologue de la complexité dont la préface est signée… d’Edgar Morin. Celles et ceux qui sont coutumiers de mes écrits savent que, de tous les penseurs – cette fois avec un « e » – sur les épaules desquels j’invite à se jucher pour voir plus loin, Edgar Morin est sans conteste celui qui, le plus, nourrit, irrigue, fertilise le terrain de ses mots, glaise dans laquelle les professionnels de l’insertion plongent leurs mains et terreau qu’ils remuent pour la germination de la jeunesse, singulièrement celle qui n’a guère connu les goûters au retour de l’école, les logiciels socio-éducatifs pour mieux comprendre les savoirs dispensés, la douceur d’une famille-cocon pour aider la métamorphose de l’adolescence à l’adultéité. Il est aussi un remarquable antivirus, bien plus éprouvé que le Tamiflu pour le H1N1, contre les tentatives de réductions causales et économétriques du social : « Comprendre, ce n’est pas tout comprendre, c’est aussi reconnaître qu’il y a de l’incompréhensible.» (1)

Paenseurs sociaux…

Sans lui demander l’autorisation de cette homophonie, car je sais qu’il joue des mots avec une malicieuse délectation et se joue des maux par une posture où se combinent humanité et radicalité, reliance et dialogique, Edgar Morin m’apparaît le personnage le plus abouti et/ou le plus exemplaire de cette voyelle « a » ou « e » interchangeable du « panseur » et du « penseur ».

Histoire et hasard…

Directeur de collection, j’ai eu le plaisir et, il me faut là aussi l’avouer, le privilège d’être le premier à lire le manuscrit d’Ali Aït Abdelmalek. A vrai dire, sans guère de tracas (nous nous connaissons depuis une quinzaine d’années), sachant avant même la première ligne que cet ouvrage trouverait sa cohérence aux côtés des autres publications et, surtout, serait – entre autres lecteurs – un outil à la disposition des professionnels de l’insertion.

Comme bien souvent, l’histoire et le hasard sont au point de départ. Nous allions indépendamment, Ali et moi, à Paris et il ne fallut que quelques minutes au départ de Rennes pour que, placés dans la même rame du TGV, nous nous reconnaissions et naturellement rapprochions nos places pour échanger. Une chance, le TGV était clairsemé. Les un peu plus de deux heures du voyage furent denses comme ces moments de rencontre inopinée entre vieux compagnons que les occupations de la vie mobilisent de part et d’autre et qui, se retrouvant, éprouvent la même envie d’une discussion dense, pleine de mots, comme s’il fallait remplir les besaces respectives en vue d’un inévitable parallélisme contraint de leurs trajectoires… jusqu’à ce que, défiant par le hasard les lois de la géométrie, ces parallèles se rencontrent à nouveau… à Montparnasse, Rennes ou ailleurs. Ainsi fût décidée – expression un peu sèche et rationnelle alors que ce fût spontané et enthousiaste – la publication de Edgar Morin sociologue de la complexité.

La balise Morin…

Voilà bien des années en effet qu’Edgar Morin est pour moi une balise Argos : ça clignote avec une régularité métronomique, ça vous contraint avec bonheur à l’essentiel si peu compliqué et si complexe, ça donne ou redonne l’envie du partage, du passage, de la transmission. Bien des fois, je l’ai tiré dans mon champ de préoccupation (2), appliquant en cela son invitation à « la migration des concepts » (dans je ne sais plus quel ouvrage). Edgar Morin l’ignore mais cela ne l’étonnera pas, ni le fâchera : l’homme, il est vrai, est « bon ». Je l’ai tiré, trituré et moi-même l’ai escaladé pour voir plus loin. Je ne sais pas si j’ai réussi à voir plus loin mais je suis certain d’avoir vu différemment, d’avoir fait le pas de côté : déplacement, décentration et équerre. Est-ce une impression… mais j’ai le sentiment que son écriture s’est au fil des ouvrages faite plus simple et plus essentielle. Plus pressante aussi. Et j’ai ressenti, comme lui, m’habiter ce besoin d’éviter les circonvolutions, de fuir les académismes, de repousser les rince-doigts qui, comme le chante Ferré, ne font pas les mains propres avec ce sentiment de « l’irréversibilité et l’irréparabilité du temps qui fait que tout est désormais accompli à jamais. » (3) La vie est comme un saut en parachute (jeune, je l’ai fait) : les premières minutes, expulsé de l’avion, on croit flotter ; puis le sol se précise et l’on s’en rapproche de plus en plus vite jusqu’à ce que, à quelques dizaines de mètres, il vous saute dessus. Si l’on pouvait par une sorte de rétropédalage biographique éliminer tous ces temps perdus, ces vanités, ces bêtises dites pour les re-consacrer à l’essentiel ! Il y a chez Morin cette urgence de l’essentiel qu’il se plaît à opposer, oh combien avec raison, au sacrifice de l’essentiel par l’urgence (4). C’est palpable dans les deux sens : c’est là, sous les doigts du cerveau et ça palpite d’intelligence, d’humanité et d’espoir : « Déjà l’épaisseur des évidences est minée, la tranquillité des ignorances est secouée, déjà les alternatives ordinaires perdent leur caractère absolu, d’autres alternatives se dessinent ; déjà ce que l’autorité a occulté, ignoré, rejeté, sort de l’ombre, tandis que ce qui semblait le socle de la connaissance se fissure. » (5)

Lenédanleguidon…

C’est donc à la lecture d’un maître de mon compagnonnage, Edgar, par un compagnon, Ali, que je vous invite. Il y a à picorer, à dévorer,  à ensemencer.

Sans plus attendre, voici donc la préface d’Edgar Morin pour cet ouvrage, sorte de mise en bouche appétitive pour aller plus loin avec lui et par Ali, « relevant ainsi la tête au-dessus du guidon » comme il est écrit dans ces dernières lignes : il ne pouvait, en l’occurrence, mieux l’exprimer…

(1) Edgar Morin, Ethique. La méthode 6, 2004, Seuil, p. 139.

(2) Comme par exemple avec ses « trois principes d’espérance dans la désespérance » appliqués à l’insertion dans « Bien sous tout Rapport » in Bertrand Schwartz, Philippe Labbé, ANDML, L’insertion professionnelle et sociale des jeunes. 1981 : naissance de l’insertion, 2007, Apogée, pp. 197-199.

(3) Edgar Morin, Edwidge, l’inséparable, 2009, Librairie Arthème Fayard, p. 298.

(4) Citant Haj Garm’Orin : « A force de reporter l’essentiel au nom de l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel. » (Edgar Morin et Sami Naïr, Une politique de civilisation, 1997, Arléa, p. 24).

(5) Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, 1990, ESF Editeur, p. 26.

Au fait, en parlant d’Edgar Morin, l’HD (Huma-Dimanche) du 7 au 13 janvier 2010 lui a consacré une page, « Une politique de civilisation qui réponde à la crise de l’identité française ». Extrait : « Une politique de civilisation viserait à régénérer les cités (c’est-à-dire à les désagglomérer), à régénérer l’éducation, à réanimer les solidarités et à susciter ou resusciter des convivialités. »

La semaine précédente, Marianne (n° 663, 2 au 8 janvier 2010) consacrait, entre une enquête « Comment tenir tête à son banquier » et  un article sans doute passionnant « Jacques Dutronc : je ne suis pas un provocateur », un dossier « Edgar Morin, le « couteau suisse » de la scène politique française ». Edgar Morin y est présenté comme un « gourou », comme « un véritable mistigri de la vie politique française », comme occupant « à lui seul, la place enviée de think tank informel à destination de (pratiquement) toutes les sensibilités politiques. » Moyen. Du latin medius qui a donné « médiocre ». Comme cet hebdomadaire. Si on ne se sent pas nécessairement la fibre sociologique ou philosophique mais si l’on veut en savoir plus sur une vie exceptionnelle d’engagement et d’humanité, on peut lire (avec plaisir) une biographie d’Edgar Morin par Emmanuel Lemieux, Edgar Morin, l’indiscipliné (2009, Seuil, 25 euros… mais un régal de 569 pages !).

A suivre…