Archives de avril, 2010

Zapping

Publié: avril 17, 2010 dans 1

Une fois n’est pas coutume, une revue de presse originale piochée parmi les revues laissées à la disposition des clients d’un hôtel… l’hebdopalmipède étant une exception : il mérite chaque semaine – le mercredi – le déplacement jusqu’au coin presse… Autre exception : on parle des missions locales dans les ASH. On en dira donc un mot.

Chasseurs de primes judéo-chrétiens…

Le Canard, donc, avec en page 4 un article « Des chasseurs de primes pillent les aides aux entreprises ». Résumons. Dans le maquis des aides, contrats aidés et subtils dispositifs d’exonérations, défiscalisations, crédit impôt recherche et autres opérations allégeant le coût du travail en délestant le portefeuille du contribuable, le chef d’entreprise, qui a d’autres choses à faire, ne s’y retrouve pas. S’en délectent par contre « sans colt et sans cheval, de nombreux aventuriers en costume-cravate {qui} partent chaque jour à la conquête d’un fabuleux magot de 65 milliards d’euros. C’est cette somme que versent ensemble, tous les ans, l’Europe, l’Etat et les collectivités locales pour venir en aide aux entreprises françaises. » Globalement, ces chasseurs de primes font, pour qu’on se comprenne et ça parlera aux piou-piou plus que maker monney, de l’intermédiation mais, sans doute tout inspiré de judéo-christianisme, n’oublient pas l’adage « Charité bien ordonnée… ». Soit un pourcentage variant de 20 à 30% sur les aides récupérées. Jackpot, cela représente des sous, beaucoup de sous, bien plus de sous que l’on en accorde, la main sur le cœur, pour « l’impératif national ». Lequel ? Ben oui, les jeunes.

Les yeux embués de Chimène…

« Bousculons nos chefs ! » C’est le titre d’un éditorial de… Olivier Besancenot ? Non : François Genthial, rédacteur en chef de Capital, le n° 222 de mars 2010. La revue Capital (dont le nom répond plus au tropisme du coffre-fort qu’à celui de l’essentiel, faut-il le préciser ?) rejoindrait-elle les thèses de l’ouvrage du même nom, Das Kapital, écrit par un barbu vers la fin du XIXè siècle ? Que nenni ! François Genthial a les yeux de Chimène pour Samsung « devenu en quelques années le champion mondial de l’innovation ». Le problème est que Chimène n’est guère éloignée phonétiquement de chimère et qu’un peu d’historicité vient pondérer l’enthousiasme des éditoriaux. En quelques décennies, le vent des modes managériales a soufflé sur la girouette des crédules : il a fallu admirer les dragons du sud est asiatique, importer le toyotisme nippon, envier le dialogue social outre-Rhin, s’amouracher de la flexi-sécuirité danoise… Il faut désormais considérer que « la reprise qui dessine un monde sortant enfin de la récession » s’illustre par « l’Asie {qui} danse déjà sur un rythme endiablé (+ 6,7% de croissance attendue en 2010). » Même si – reconnaissons à l’éditorialiste de le glisser – cette reprise se fait au prix fort : « plus de 4 000 milliards de dollars de plans de relance, des finances publiques exsangues, des ménages appauvris… » Le problème de ces augures est leur mode de pensée disjonctive : ils imaginent que la croissance des uns constitue une garantie, tout au moins un indice, du rétablissement des autres. Mais la croissance à un bout de la planète est anthropophage pour l’autre bout : on peut s’extasier devant « Samsung, le triomphe des Géo Trouvetou coréens » et, tant qu’à faire, s’acheter au supermarché du coin un lecteur de dvd à 15 euros… Ce faisant, on appose sa signature au bas de la lettre de licenciement des damnés de l’industrie occidentale qui n’ont plus qu’à se battre pour garder… quoi ? Leur emploi ? Non : pour gagner une prime qui leur tiendra un temps, court, la tête hors de l’eau.

Sensuelle, audacieuse et volcanique…


Neuf mois, j’avoue que je ne connaissais pas. La couverture, un mannequin retouché par la grâce de photoshop pour se retrouver présentable en femme enceinte. C’est le n° de mars 2010 et, en prime, c’est marqué en couverture « Nouvelle formule ». Un mensuel sérieux, plein de recommandations pour résoudre le « baby blues » grâce aux témoignages de « 5 mamans qui l’ont vécu », pour « rester zen » le jour de l’accouchement (avec un test, « Quelle maman serez-vous le jour J ? »), pour bien s’alimenter afin d’ « avoir assez de lait », etc. Côté sérieux, l’horoscope, par exemple celui du taureau : « La danse des hormones vous rend sensuelle et audacieuse. Côté boulot, grâce à la présence du Soleil et de Jupiter dans votre signe, vous êtes sûre de vous. » Ah zut, le pigiste astrologue n’avait pas prévu qu’entre le soleil et les taureaux, un nuage volcanique s’interposerait. Tout est donc à revoir, au prédictif se substitue l’imprévisible, au crétinisme déterministe la stratégie qui inclut l’aléatoire. Si on ne peut même plus faire confiance à Neuf mois !

Sous-marin…

« Les missions locales sous pression ». C’est le titre du dossier – quatre pages – consacré par les ASH du 15 avril 2010, n° 2655, qui part du constat d’une « satisfaction initiale » laissant « la place à un sentiment plus mitigé » à la suite du plan « Agir pour la jeunesse ». Pour Annie (Jeanne : ANDML et mission locale de Rouen) et David (Bevière : mission locale de Poitiers), « que le gouvernement se préoccupe de la jeunesse est une bonne chose » – c’est quand même un minimum exigible – et ce plan « est une bouffée d’air aussi nécessaire que bienvenue »… expression métaphorique assez juste, beaucoup de piou-piou de missions locales étant en fin d’apnée, c’est-à-dire – pour les Savoyards et autres Bourguignons peu exercés à la plongée sous-marine – au bord de la suffocation. Serge (Papp), qu’on ne présente plus, serait pour les ASH « caustique », en fait réaliste lorsqu’il déclare « On oublie en général le réseau des missions locales sauf quand ça devient vraiment difficile. » Loin des yeux, loin du cœur, dit-on… Par ces temps de crise, les missions locales se rapprochent du cœur des institutions, précisément juste à côté du portefeuille et, là, force est de constater que « l’effort de l’Etat est perceptible sur ce terrain : aux 40 millions d’euros supplémentaires dégagés en 2010 pour renforcer les moyens humains du réseau – rendant possible l’embauche de deux conseillers additionnels par mission locale en moyenne – s’ajoutent la consolidation des associations régionales qui voient leur budget augmenter de 50%. » Certes, certes, l’effort est « perceptible » mais, là comme ailleurs, une échelle de comparaisons n’est pas superfétatoire, cf. supra « le fabuleux magot de 65 milliards d’euros » des aides aux entreprises. Autre comparaison, cette fois dans cet article des ASH : « … la comparaison avec les 85 millions d’euros par an alloués au contrat d’autonomie (sur trois ans) peut expliquer l’incrédulité des acteurs du réseau. » Non, non, ce n’est pas de la rancœur, ni de la jalousie, juste de l’objectivation.

Lévi Strauss et Aznavour…

La bouffée d’air immédiate est-elle suffisante ? Rien n’est moins certain car, au regard de la suppression des crédits FSE, ces « 40 millions d’euros annoncés en grande pompe dans le plan « Agir pour la jeunesse » serviront au mieux à combler les trous, au pire à jouer le rôle de pare-feu. Car, après cinq ans de stagnation des financements de l’Etat, les missions locales sont dans le rouge. » Ainsi, pour la seule région Haute-Normandie, « ce sont 500 000 euros qui manquent à l’appel. » Amère consolation pour le territoire où s’épanouit la présidente de l’ANDML, les Vikings ne sont pas une exception : à la Martinique, d’où je rédige cet article, ça ne roule pas sur l’or du côté des missions locales (qui sont quatre alors qu’elles ne devraient être qu’une : l’union fait la force, la désunion la faiblesse) et l’on pourrait paraphraser Levi Strauss : Tristes tropiques. Il n’est pas certain que la misère soit plus facile au soleil. A fortiori quand il pleut, comme c’est le cas ces jours-ci.

Barbouilleurs…

En substance, les moyens ne sont pas à la hauteur et – je me cite mais cela restera exceptionnel (1) – « Les charges de travail augmentent considérablement et les conseillers sont de plus en plus surchargés par tout un fatras administratif aux dépens de la relation directe avec les jeunes… » Selon les ASH, je dresserais « un tableau noir de la situation » : la logique du nombre contraint à dévaluer l’accompagnement – seul un tiers des jeunes bénéficie de quatre entretiens ou plus dans l’année, ce qui déductivement signifie que les deux tiers n’ont même pas un entretien trimestriel : peut-on, sans illusion, parler d’accompagnement ? – et, avec un marché du travail atone, une paupérisation de la jeunesse, des logements inaccessibles, on obtient un « paysage décourageant ». Est-ce le sociologue qui peint en noir ou serait-ce le fond du tableau qui est noir ? Serge Papp, pourtant sympathique représentant d’un syndicat de la pure veine réformiste, pronostique « une révolte des missions locales ». Même question : quitte à se mettre en délicatesse avec son syndicat en rejoignant le radicalisme du syndicalisme révolutionnaire de la Charte d’Amiens (1906 – 2), peindrait-il en noir ou est-ce déjà noir ? Les premières phrases du rapport de Bertrand Schwartz – 1981 – sont peut-être à se remémorer : « … Ce qui les {les jeunes} unit, c’est leur exclusion de la société. Ce qui les unit, c’est leur désespérance devant l’absence de perspective. » Trente ans que cela dure… Et que des barbouilleurs s’escriment à noircir ?

A sur B = C… ou C’ ?

Sous le titre « Une logique de résultats », la journaliste des ASH rappelle la « pression » exercée sur les missions locales, en particulier avec la circulaire DGEFP du 21 janvier 2010 qui précise que les moyens seraient ni automatiques, ni uniformes, « autre façon de dire que les moyens seraient attribués en fonction des résultats des missions locales. » Une nouvelle fois, la énième, le problème n’est pas celui d’une logique de résultat – les piou-piou travaillent pour obtenir des résultats – mais d’une obligation de résultat… comme si les deux variables exogènes que sont la décision d’embaucher ou pas, qui appartient aux employeurs, et celle de travailler ou pas, qui appartient aux jeunes, comptaient pour du beurre (salé). Comment faire pour acculturer nos élites administratives, financières et décisionnaires pour qu’elles cessent de raisonner en causalité, A sur B donnant C alors que cela donne, dès lors qu’il y a l’humain donc de la subjectivité, C’ ? (3)  Il n’y a pire sourd…

A vrai dire, il n’est pas certain qu’il ne s’agisse que d’une acculturation et sans doute faudrait-il changer (formater) radicalement leur logiciel car ce biais dans le raisonnement parasite la cohérence de tout le système de la commande publique. Comme le dit justement Christelle Tavarès, déléguée générale de l’UNML, « L’Etat distribue les bons et mauvais points, ce qui attise les rivalités entre les structures. » Et, comme le dit cette fois David Bevière, « Nous donner plus en nous demandant davantage ne va pas forcément nous placer dans un confort plus grand. » Le choix est celui de la concurrence plutôt que de la coopération, celui de la tension plutôt que de la confiance. Dans « Les sept fantasmes de la politique de l’emploi », j’écrivais : « Sixième fantasme, le résultat. D’une culture du résultat, légitime et moralement exigible face à la souffrance sociale, on dérape vers une obligation de résultat qui se concrétise dans la modulation des financements. En oubliant que les opérateurs, à qui s’impose cette obligation, ne sont pas ceux qui embauchent et ne sont pas ceux qui décident (ou non) d’aller travailler. Cette obligation de résultat correspond, en réalité, à une posture de défiance qui ne peut que générer stratégies d’opposition, de contournement, esquives et tricheries : on peut toujours mettre « du partenariat, en veux-tu, en voilà », la réalité est celle de la mise en concurrence et de la tension. Pas sûr que cela soit efficace. » C’était il y a quatre ans, dans Le Monde. Et c’est toujours vrai, probablement accentué. (4) Il est vrai que tant que les professionnels organisés, c’est-à-dire la branche, n’auront pas travaillé et proposé  une évaluation intelligente, on pourra toujours attendre.

Allez, plein d’autres choses sont à découvrir dans cet article avec – saluons le sérieux de la journaliste – une large consultation : l’ami Michel Abhervé (qui ne mâche pas ses mots particulièrement en ce qui concerne le RSA jeunes, « une escroquerie »), Dominique Delcroix (mission locale de Maubeuge), le CNML (mais on ne sait pas qui… devoir de réserve) et ceux déjà cités. Manquent Jean-Philippe (Revel : CGT), Jean-Patrick Gille (nouveau président de l’UNML)… Ca sera pour la prochaine fois.

Relève…

Ah oui, je l’ai promis ! A la Martinique, contrairement à l’idée reçue, on travaille. Les piou-piou bien sûr mais moi aussi. Et on se rencontre, par exemple dans le cadre d’une formation « Culture Commune ». La dernière fût l’occasion d’une situation originale avec la participation d’Ella, future conseillère si elle suit le parcours professionnel de sa mère présente lors de cette session. Ella, quelques mois, a donc suivi la formation, du moins une version allégée, simplement le second après-midi. La preuve ? Elle est là.

(1) La journaliste, Caroline Sédrati-Dinet, s’est appuyée en ce qui me concerne sur un texte que je lui avais transmis et qui est paru in extenso sur ce blog : « A paraître » (17 mars 2010).

(2) Notons que la Charte d’Amiens a été adoptée par la CGT, pas la CFDT et encore moins le SYNAMI qui n’existaient pas, et que son article 2 stipule : « « La CGT groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat. » Voilà ce que l’on appelle une certaine radicalité ou, plus exactement, une radicalité certaine…

(3) Soyons juste, des écarts entre le sommet décisionnaire et ses relais déconcentrés permettent, par le pragmatisme et aussi la confiance issue de l’interconnaissance, que les « dialogues de gestion » (au fait, pourquoi exclusivement « de gestion » ?) ne soient pas tous surdéterminés par cette obligation de résultats. Bien des directions du travail, régionales et départementales, arrondissent les angles et évitent l’effet pervers de moins donner (le bâton) à ceux qui réussissent moins bien, ce qui est la meilleure garantie pour qu’ils échouent. Une politique équitable, à l’inverse, encourage ceux qui sont à la peine.

(4) Je ne changerais qu’un mot, « opérateur », car il s’insinue dans la nov-langue des politiques de l’emploi, de l’insertion et de la formation, avec des « offres de services », des « prestations » et autres « dialogues de gestion », qui renvoient à une conception industrielle de l’intervention sociale. Logique : les ingénieurs ont appris à penser la complication mais éprouvent les pires difficultés à penser la complexité.

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Cerise et pudding…

Parler de la prise en compte du jeune dans sa globalité pourrait paraître décalé, tant l’orientation des politiques publiques semble privilégier, surexposer, le volet professionnel, le « social » étant en quelque sorte accessoire, une jolie cerise sur le pudding économique… J’ai même entendu dire dans des missions locales que sa prise en compte visait à résoudre les problèmes « périphériques » de l’emploi : être en bonne santé pour bien travailler, pouvoir se déplacer pour se rendre à l’atelier, disposer d’un logement pour récupérer sa force de travail, etc. Ce serait ainsi bien mal comprendre ce qu’est le social qui, d’une part, ne se définit pas par défaut, ce qu’il resterait dans la marmite une fois l’économique bouilli et qui, d’autre part, n’est pas un marchepied pour l’économique, ce qui serait un contresens : on n’est pas heureux pour travailler mais, nuance, on travaille pour être heureux. Le bonheur n’est pas périphérique. Ou, s’il l’était, nous serions condamnés à tourner en rond. Et ça ne tournerait pas rond.

La finalité du social est triple : s’accomplir, vivre avec les autres et être un citoyen. C’est aussi simple qu’énorme.

Le social, à la peine.

Or, si l’on accepte cette triple finalité, force est de constater que le social se porte plutôt mal…

– S’accomplir… Jamais on n’a autant parlé de souffrance au travail et toutes les enquêtes démontrent que, parmi les pays européens, la France est celui qui obtient les plus mauvais scores sur le sentiment d’être heureux (1).

– Vivre avec les autres… se résume souvent au zapping affinitaire (je t’aime tant que tu me sers) sous le double effet de l’individualisme narcissique et de la concurrence dans une société de défiance. Savez-vous que, sur quinze pays, la France arrive en treizième place à la question « Pensez-vous qu’il est possible de faire confiance aux autres ? » (2)

– Être un citoyen… mérite à peine que l’on se remémore le premier parti de France aux dernières élections régionales, celui des abstentionnistes.

Si le social va mal, direz-vous, raison de plus pour ne s’occuper que du professionnel, ça sera toujours cela de pris, voilà du solide ! Mais quel est le chef d’entreprise qui, sans même en appeler à une humanité, nierait que le fait que ses salariés soient heureux au travail est un gage de qualité et de productivité ? Que l’esprit d’équipe et la culture d’entreprise sont une garantie pour que le tout soit supérieur à la somme des parties ? Que la responsabilité du citoyen vaut mieux que l’irresponsabilité de l’opportuniste et qu’il a beaucoup à gagner dans ces temps de trouble sinon de chaos anthropo-écologique, ou de « panique morale » (3), dans ce que l’on appelle la responsabilité sociale ou sociétale de l’entreprise ? En somme, que les différentes dimensions du rapport au social soient au maximum atteintes et comblées ? On change parce qu’on est convaincu et cela peut être bien; on change aussi parce qu’on y a intérêt, et c’est toujours mieux que de ne pas changer.

Charlot.

Les critères privilégiés dans le recrutement, qui mettent l’accent sur le savoir-être, l’autonomie et la capacité d’initiative et qui considèrent que, les compétences n’étant par définition jamais abouties et s’acquérant sur le terrain, ces critères démontrent, s’il en était besoin, que l’approche globale n’est pas une utopie de travailleur social : dans la société cognitive, celle de l’intelligence, le producteur ne peut pas se résumer au Charlie Chaplin des Temps modernes, à un exécutant réduit à sa seule force de travail. Il est un Sujet qui trouve son compte dans le travail ; il est un Acteur qui coopère ; il est un Citoyen qui agit avec une éthique de responsabilité. L’alchimie dans chacun de tous ces personnages permet le Producteur et même plus : le Sujet, l’Acteur, le Citoyen et le Producteur se combinent et s’émulsionnent en chacun pour composer un Individu unique.

D’oeconomicus à ludens, de faber à cogitens…

Le bon sens managérial (à ne pas confondre avec le sens commun), quelles que soient ses motivations y compris les plus trivialement économiques, a compris de longue date – au moins depuis l’Ecole des relations humaines qui a succédé à l’OST (Organisation scientifique du travail), c’est-à-dire il y a plus d’un demi-siècle – que l’homme était insécable, qu’il ne se résumait pas à l’homo oeconomicus mais lui associait l’homo faber, qui construit, l’homo cogitens, qui réfléchit, l’homo ludens, qui se réjouit.

Condorcet et Habermas…

Ce que l’entreprise a compris, le social l’a également et depuis longtemps pensé et entrepris. Depuis longtemps car on peut remonter à la Révolution française et, plus particulièrement, à Condorcet et son rapport en 1992 sur « l’organisation générale de l’instruction publique » : pour que la France soit en mesure de passer d’une monarchie absolue et de droit divin dans un pays d’analphabètes à une démocratie appelant le débat, « l’agir communicationnel » dira plus tard Habermas, il fallait éduquer les populations. L’éducation populaire, deux siècles durant, a organisé la promotion sociale et a aussi permis d’éviter que les rapports sociaux ne se conçoivent que conflictuellement, en particulier à la période critique des débuts de l’industrialisation où les conditions de vie du prolétariat étaient abominables et justifiaient une radicalité de la table rase. Ce fût d’ailleurs à cette période que le social prît son ampleur : à partir de la question sociale, c’est-à-dire ouvrière.

Sujet – Acteur – Citoyen – Producteur… tous ensemble!

Les missions locales sont nées de l’éducation populaire, entre autres avec leur concepteur Bertrand Schwartz qui en fût un des promoteurs – il préférait parler d’ « éducation permanente » mais les deux expressions sont synonymes (4) – dans les années soixante – soixante-dix. Leur principe de base est celui de l’indissociabilité de l’individu : en chacun, toutes les dimensions du rapport à soi et aux autres sont présentes, interdépendantes et interagissantes ; en chacun, cohabitent et dialoguent le Sujet par définition singulier, l’Acteur par définition collectif, le Citoyen par définition responsable et le Producteur par définition utile. L’individu est multidimensionnel, s’opposant à L’homme unidimensionnel dénoncé par Marcuse (5).

De cet héritage et de cette généalogie, on en conclurait volontiers une bonne adaptation des missions locales à ce que l’on appelle la complexité : ne pas dissocier l’économique et le social, suivre en cela les termes mêmes – et le contenu – du rapport de Bertrand Schwartz qui répète jusqu’à plus soif « insertion professionnelle et sociale ». Mais on doit constater qu’il n’en a pas été exactement comme cela, c’est-à-dire qu’elles ont été longtemps plus attachées au volet social qu’à celui de l’économique. Sans doute pour deux raisons.

Tropisme…

– La première, interne, tient à leur recrutement, très majoritairement des travailleurs sociaux qui ont eu à réussir une première acculturation, celle du travail social traditionnel, marqué par l’assistance et le prendre en charge, vers l’intervention sociale, elle identifiée par le travail en réseau et le prendre en compte.

Disjonction…

– La seconde raison, externe, tient à l’organisation des politiques publiques françaises, traditionnellement structurées en tuyaux d’orgue – un ministère, un champ d’exercice, un public – la seule transversalité étant celle du sourcilleux sinon ombrageux Bercy en charge de contrôler les budgets votés. Au début des années 80, avec Schwartz mais également Bonnemaison pour la prévention de la délinquance et Dubedout pour les banlieues, de nouvelles politiques publiques dites « transversales » furent mises en place, transversalité illustrée par l’installation de « délégations interministérielles ». Mais ces mêmes années furent aussi celles de la décentralisation (Deferre, pour commencer) et l’on a assisté à un renforcement des logiques sectorielles : à chaque niveau de collectivités, des compétences sériées et assez souvent peu articulées. A la Région, le développement économique et la formation (loi quinquennale de 1993), au Département le social, aux communes et EPCI un peu tout, à l’État l’emploi. Autrement dit, les professionnels des missions locales, précisément parce qu’ils se réclamaient de l’approche systémique et globale, se retrouvaient à l’épicentre d’un système de commandes non coordonnées, parfois même contradictoires, qui n’était guère éloigné d’une logique d’injonctions paradoxales (6). Tous les rapports nationaux, ceux de l’IGAS par exemple, louaient l’approche globale, systémique, holistique… mais, dans les faits, les professionnels étaient soumis à une pensée disjonctive, répondant au précepte de séparabilité dont les enfants de Descartes ne parvenaient pas à se débarrasser. On savait que l’on était dans la complexité mais on continuait dans la complication. Cloisonner alors qu’il faudrait ouvrir, barricader alors qu’il faudrait enjamber. Les politiques publiques font songer à ces vieilles maisons aux pièces cloisonnées. Lorsqu’on en achète une, on s’empresse d’abattre les cloisons pour faire entrer la lumière et pour se mouvoir… mais les cloisons mentales et administratives sont bien plus solides.

Il semble – enfin – que les choses aient évolué… du moins du côté des missions locales où un effort important a été réalisé, depuis le recrutement de nouveaux conseillers disposant d’une expérience dans le monde de l’entreprise jusqu’à des formations pour mieux appréhender ce dernier. Du côté de la commande institutionnelle, il reste encore beaucoup à faire car, si le monde des pouvoirs publics a les yeux embués de Chimène pour l’entreprise, l’approche globale impliquerait que, des inputs aux outputs, tant l’économique que le social soient présents. Or seul l’économique est pris en compte aux dépens du social : il suffit de savoir combien de jeunes ont accédé à l’emploi, ce qui est une erreur et un déséquilibre car à l’ancien tropisme des missions locales pour le social ne peut répondre une exclusivité pour l’économique ou le professionnel. C’est d’ailleurs une double erreur car, non seulement les missions locales ne sont évaluées que de façon hémiplégique, ce qui est une façon de déconsidérer le social, de produire de la non-reconnaissance (donc du dépit, moins d’engagement et moins de résultats) et d’invalider l’approche globale, mais cette évaluation restreinte, claudiquant sur une seule jambe, est toujours conçue selon un modèle dépassé, celui des trente glorieuses : accès à l’emploi dit « durable » dans un système que chacun s’accorde à reconnaître comme obsolète, le ternaire-linéaire « formation – emploi – retraite ». L’évaluation de l’insertion persiste sur la base d’un modèle ancien, un peu comme celui de l’enseignement s’arc-boute sur l’évaluation des connaissances plus que des aptitudes alors que, de façon patente, l’incertitude qui marque la néo ou post-modernité appelle a minima autant ces dernières, c’est-à-dire une appréciation de l’adaptabilité, que la sanction de savoirs stabilisés.

Défis anthropologiques…

Ainsi l’approche globale des missions locales ne s’oppose pas aux attentes des entreprises et, même plus, elle y répond. Elle n’est pas une coquetterie concédée à des intervenants sociaux congénitalement réfractaires à l’économie mais elle vise – pourquoi faudrait-il manquer d’ambition ? – à socialiser une jeunesse pour qu’elle puisse nous succéder et remporter les défis considérables – économiques, sociaux, sociétaux, culturels, philosophiques et écologiques –  du XXIè siècle. Elle répond à cet impératif de « relier les connaissances », leitmotiv d’Edgar Morin. On peut, étant chef d’entreprise, la concevoir a minima ou complètement, a minima signifiant à partir d’une seule préoccupation économique et de productivité, complètement dès lors que l’on a intégré qu’une entreprise n’est pas qu’un lieu de production mais est un espace de socialisation permanente (7).

Convergence.

Ceci renvoie à la valeur du travail traditionnellement articulée à partir de trois dimensions : instrumentale, car on travaille pour gagner sa vie ; sociale, car on travaille pour appartenir à une communauté humaine, la reconnaître et en être reconnu ; symbolique, car on travaille pour s’accomplir et, à l’échelle de chacun, professionnel et personnel ne sont pas disjoints et imperméables. Ne retenir, pour un chef d’entreprise, que la dimension instrumentale est la meilleure « garantie » pour obtenir en cours de production absentéisme et conflits, en bout de production non-qualités dont le coût, rappelons-le, avait été estimé, selon Edouard Balladur et en 1987, à plus d’un quart du budget national, soit 50 milliards d’euros. Plus récemment, le coût de la non‐qualité a été estimé à 2 166 d’euros par salarié et par an. (8)

Ainsi, qu’un chef d’entreprise ait ou non intégré les règles de la complexité succédant à la complication ou encore qu’il agisse par conviction humaine – et même humaniste – ou que seul l’impératif de productivité le guide n’est pas à vrai dire le sujet : ceci est une problématique de conscience et de responsabilité individuelles. Mais force est de constater que l’intérêt des uns, intervenants sociaux, et des autres, chefs d’entreprise, est commun, s’accordant sur cette multidimensionnalité.

Doux commerce à couteaux tirés…

Si l’entreprise s’inscrit dans une rationalité économique, l’économie ne s’oppose pas pour autant au social : l’économie sans le social est inhumaine – la main invisible qui étrangle plus qu’elle ne caresse et le « doux commerce », dont parlait Montesquieu, qui devait porter la paix devenant une concurrence à couteaux tirés –  et le social sans l’économie est exsangue. La résolution de cette dualité ne peut donc se trouver ni dans une hiérarchisation, ni dans une classification, le « tout-économie » ou la « pureté ontologique du social ». Elle s’opère dans une dialectique, « dialogique » préfèrerait Edgar Morin, et une synthèse entre les deux domaines. Ceci ne peut s’obtenir sans que ces deux mondes, à la façon du Petit Prince, s’apprivoisent. Donc se rencontrent. Là encore, il est question d’altérité… « concept le plus antipathique au sens commun », selon Barthes.

Il s’agit donc de sympathie.

(1) Claudia Senik « Peut-on dire que les français sont malheureux », (sous la dir.) Philippe Askenazy, Daniel Cohen, 16 nouvelles questions d’économie contemporaine, 2010, Albin Michel.

(2) Yann Algan, Pierre Cahuc, « La société de défiance », 2010, id.

(3) Ruwen Ogien, La panique morale, 2004, Grasset.

(4) Bertrand Schwartz, Éducation permanente, 1978, Conseil de la coopération culturelle, Strasbourg, Conseil de l’Europe.

(5) Herbert Marcuse, L‘homme unidimensionnel, 1968, Minuit.

(6) Philippe Labbé, « Les sept fantasmes de la politique de l’emploi », Le Monde, 10 mai 2006.

(7) Cette conception minimaliste ou complète n’est pas sans rappeler la complexité « restreinte » ou « élargie » dont parle Edgar Morin dans « Complexité restreinte, complexité générale » (colloque Intelligence de la complexité : épistémologie et pragmatique, Cerisy-la-Salle, 26 juin 2005). Minimaliste ou restreinte, elle n’est qu’à la marge et instrumentale ; complète ou élargie, elle est fondamentale et paradigmatique.

(8) http://manage2quality.files.wordpress.com/2009/05/art21.pdf

Le social se porte mal

Publié: avril 4, 2010 dans 1

Cellule de dégrisement

C’était prévisible et prévu : grisés, on chante le soir des élections, dégrisés, on déchante le lendemain. « La crise » a ses solutions avant les élections, que l’on appelle des promesses, et, après, ces dernières mutent en instruments métalliques, froids, secs et durs : des couperets. A l’onctuosité des mots succèdent la sécheresse des décisions, au doux plaisir la dure réalité, à l’empathie sociale la rationalité économique. On savait que le social souffrirait car le social est consubstantiellement secondaire dans une économie dominante où la valeur d’échange a marginalisé la valeur d’usage et où la spéculation des traders, plus ordinairement nommée cupidité, oblitère le travail des humains. Comme l’écrit Alain Supiot dans un récent ouvrage (L’esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total, 2010, Seuil), « Au lieu d’indexer l’économie sur les besoins des hommes, et la finance sur les besoins de l’économie, on indexe l’économie sur les exigences de la finance et on traite les hommes comme du « capital humain » au service de l’économie. » (p. 25). Ainsi les nouvelles tombent… comme des couperets. Au hasard des informations… dont une large partie est extraite du site Emploi et Création de l’ami Benoît Willot.

Solde de tous comptes. 1.

Le directeur de la Maison de l’emploi, de la formation professionnelle et de l’insertion de l’Est (MEPFIE), basée à Saint André (La Réunion), a quitté ses fonctions le 31 mars. Cette MdE accuse 680 000 € de déficit, 26 des 33 salariés se sont mis en grève administrative illimitée. Le maire de Saint-André, Eric Fruteau, qui avait déboulonné aux dernières municipales Jean-Paul Virapoullé (UMP), se retrouve avec un sacré dossier dont il se serait bien passé. Eric Fruteau est un homme de qualité, de la nouvelle génération politique réunionnaise, membre du PCR (Parti Communiste Réunionnais) qui vient de perdre son grand timonier, Vergès… lequel, malgré cette a priori proximité idéologique, n’avait pas été son plus fervent soutien (1). Eric Fruteau, également président de la mission locale de l’Est, je peux en témoigner in vivo, est un défenseur et un promoteur de la philosophie et de l’action des missions locales. Quant à cette MdE, création de Virapoullé, quoiqu’elle ait pu faire de positif, elle fait partie de ces structures – joujoux de politiques qui les ont créées avec l’effet d’aubaine des aides de l’État pour héberger des professionnels dont la moindre des qualités n’était pas leur accointance avec le pouvoir politique. Pas de chance, la roue du scrutin a tourné. Tout ceci est parfaitement connu de tous à la Réunion. Tout ceci concerne la MdE de Saint-André mais pas elle seule.

Solde de tous comptes. 2.

Je reprends le début de l’article « Équilibre et concurrence » sans en modifier un mot : « À Roubaix (Nord), le PLIE (Plan local pour l’insertion et l’emploi) fait face à une baisse de subvention du conseil général. Le département du Nord estime que l’emploi est une compétence de l’État et que, dans le contexte de conflit entre les collectivités locales et l’administration nationale à propos des transferts de charges non compensé, il devait se retirer. Les subventions européennes étant indexées sur celles de la collectivité nordiste, la baisse des crédits s’élève à 30 % du budget de fonctionnement entre 2008 et 2010. Malgré une subvention municipale exceptionnelle de 120 000 €, cinq licenciements sont prévus parmi les 33 salariés du PLIE par le maire René Vandierendonck (PS). » De deux choses l’une. Soit ces cinq personnes dont le licenciement est prévu ne sont pas utiles, soit elles le sont. Si elles ne le sont pas, ce n’est pas la baisse des crédits qui justifie leur licenciement mais leur inutilité. Si elles le sont, la baisse des crédits ne justifie pas leur licenciement sauf à pénaliser les demandeurs d’emploi. C’est donc d’un choix politique dont il s’agit, incluant l’usage et la répartition de l’argent public. La baisse des crédits ne peut être invoquée ou, si elle l’est, elle n’est qu’un paravent. La baisse des crédits appelle des arbitrages et ceux-ci appartiennent à un registre de responsabilité politique. Supprimer cinq emplois d’un PLIE n’est pas la conséquence d’une diminution des ressources mais d’un choix politique qui doit l’expliquer de façon systémique, c’est-à-dire en mettant en jeu et en hiérarchisant les multiples subventions et, ainsi, en justifiant ce qui est prioritaire. Il faut probablement s’attendre à beaucoup de désengagements institutionnels et, après tout, ceux-ci seront toujours légitimes dans la perspective de ces institutions… Mais cette légitimité ne peut être « externalisée », défaussée sur un amont, en fait dépolitisée. Lorsque le sage montre la lune, l’imbécile regarde son doigt, dit-on. Si les contraintes (diminution des ressources) sont effectives, elles ne justifient pas qu’à une stratégie globale (la lune), par exemple une politique sociale, se substituent des tactiques sectorielles au coup à coup (le doigt). Il faut apprendre à regarder les astres.

Solde de tous comptes. 3.

Sous le titre « Liquidation annoncée de la Maison de l’emploi de Paris », Emploi et Création se fait l’écho du message publié sous la signature de « l’équipe de la Maison de l’emploi de Paris » qui en appelle à un soutien : « … aujourd’hui, de lourdes menaces pèsent sur l’existence de la Maison de l’Emploi de Paris et sur la continuité de ses actions. Concrètement, l’arrêt et la liquidation du Groupement d’intérêt public Maison de l’Emploi de Paris sera proposé lors de son prochain conseil d’administration, le 13 avril 2010, pour être soumis à l’approbation de l’ensemble de sa gouvernance. Cette situation relève de l’absence de volonté de la collectivité parisienne de s’inscrire dans une nouvelle convention pluriannuelle d’objectif et de moyens pour la période 2010/2014. » De Saint-André à Paris, c’est une belle illustration de ce que l’on nomme la « continuité territoriale ». Ca l’est aussi du degré de cohérence interinstitutionnelle, sans même parler d’une politique de l’emploi, celle des maisons du même nom, qui servira certainement de contre-exemple chaotique dans l’enseignement des futures élites administratives. Contrairement au slogan des MdE, tout le monde ne s’y retrouve pas…

Saison des amours…

C’est Pâques. On termine mieux qu’on a commencé. Meilleure nouvelle de saison (le printemps), le temps est plus clément qu’il ne l’était il y a quelques mois (l’hiver) entre l’UNML et l’ANDML, la première venant d’adresser un courrier aux présidents et aux directeurs des structures concernant le permis à 1 € par jour : « Suite à l’accord signé entre l’Etat et la Caisse des Dépôts et Consignations le 30 novembre 2009 pour le déploiement du dispositif avec l’appui du Fonds de Cohésion Sociale, l’UNML et l’ANDML ont convenu de promouvoir ensemble le déploiement du dispositif en faveur des jeunes du réseau. L’UNML, en tant que représentant du réseau, assurera la promotion du dispositif auprès du réseau et l’ANDML en assurera la mise en œuvre opérationnelle. » Parfait. Dans le même courrier, une expression malheureuse, « une compétence reconnue dans l’accompagnement des jeunes défavorisés »… Ca fleure « bon » la charité, le travail social version socio-clercs, la sémantique de L’enfance inadaptée héritage de Vichy (2) aurait écrit Michel Chauvières … … Faut-il rappeler que les jeunes qui frappent à la porte des missions locales ne sont ni « défavorisés », ni « en difficulté »… mais, plus simplement, mis en difficulté. Ils n’ont, à l’intérieur d’eux-mêmes, ni handicap, ni tare : c’est la société qui est en difficulté avec sa jeunesse ; c’est elle qui, se privant des atouts de sa jeunesse, joue en sa défaveur. Quiz… Qui disait « Se priver des capacités d’ouverture, de disponibilité, de créativité des jeunes limite considérablement le changement social. » ? Gagné : Bertrand Schwartz, en 1981, dans son rapport.

Défiance et incivisme…

Il paraît qu’il ne faut jamais conclure un article par un constat critique mais lui préférer une perspective ouverte, une aspiration possible. Ce sera raté pour cette fois. Je lisais « La société de défiance » de Yann Algan et Pierre Cahuc, dans le volumineux ouvrage 16 nouvelles questions d’économie contemporaine (sous la direction de Philippe Askenazy et Daniel Cohen, 2010, Albin Michel, « Économiques 2 », 599 pages), qui s’appuie sur une vaste enquête de l’International Social Survey Program de 1999. Parmi quinze pays, la France arrive à toutes les questions parmi les plus suspicieux : 5ème pays déclarant n’avoir aucune confiance dans le Parlement, 6ème pour les syndicats, 13ème à la question « En règle générale, pensez-vous qu’il est possible de faire confiance aux autres ? », etc. Le lit est fait d’une société de la défiance et nul doute qu’en dix ans – l’enquête date de 1999 – cela ne s’est pas amélioré… le taux d’abstention aux récentes élections régionales n’en étant qu’une aussi banale qu’incontestable démonstration. « Tout cela ne marie pas nos filles », comme disaient nos aïeux (c’est-à-dire ne fait pas nos affaires), et préfigure bien mal d’une possibilité de « société de confiance {qui} est une société en expansion, gagnant-gagnant, une société de solidarité, de projet commun, d’ouverture, de communication. » (Alain Peyrefitte, La Société de confiance, 2995, Odile Jacob, cité par les auteurs p. 215). Cela annonce également une « logique » du chacun pour soi, du struggle for life, avec d’autres réponses proprement stupéfiantes. Ainsi, à celle de « trouver injustifiable d’accepter un pot-de-vin dans l’exercice de ses fonctions », la France arrive en dernière position et, à celle de « trouver injustifiable d’acheter un bien dont on sait qu’il a été volé », en avant-dernier rang… On n’est pas sorti de l’auberge…

A suivre…

(1) Notons en passant – attention, il faut suivre ! – qu’aux dernières élections régionales, Jean-Paul Virapoullé (ex-maire UMP de Saint-André) avait été écarté par Didier Robert (député maire UMP du Tampon, élu depuis président du conseil régional) qui avait préféré une alliance avec un ancien postulant PS, pendant que Vergès (PCR) faisait alliance avec André Tien ah Koon (dit « TAK », ex-maire du même Tampon UMP, accessoirement condamné à 24 mois de prison avec sursis, trois ans d’inéligibilité… et connu pour, entre autres délicatesses, avoir lancé ses nervis contre une manifestation de femmes) :  subtilités politiciennes tropicalo-vernaculaires… On peut lire une interview d’Huguette Bello, maire de Saint-Paul et également PCR sur le site Bellacio. Extrait.

H.B. « Personne ne peut oublier ce qui s’est passé le 23 mars 1994. J’y étais. »

B. « Pour ceux qui l’ignorent. Que s’est-il passé ce jour-là ? »

H.B. « Les faits sont crus, d’une grande cruauté. Des femmes ont été victimes d’une violence inouïe. Et ceux qui ont perpétré cette violence l’ont affichée avec un cynisme extraordinaire. Nous étions une délégation de cent femmes de l’UFR, de l’association femmes actuelles, venues manifester pacifiquement devant la mairie contre des dessins obscènes sur les affiches de campagne de Mme Rose-Marie Degearier. En face, 400 personnes en tenue de combat nous attendaient. La manifestation a dégénéré quand nous avons progressé vers l’Eglise. Il y a eu des blessés, treize dont cinq graves. Des femmes ont été frappées, humiliées dans leur tête, blessées dans leur chair. On était révolté. La Réunion en entier a protesté. Tous les syndicats. Mgr Aubry a parlé de « morale politique ». J’ajoute aujourd’hui qu’il y a une morale dans les choix politiques. (Elle marque une pause, gagnée par l’émotion). Je suis bouleversée par le choix et le souvenir qui en découle. Personne ne peut oublier ce qui s’est passé ce jour-là. Personne. Rien ne peut gommer de tels faits. »

B. « Vous en voulez à Paul Vergès d’avoir fait appel à André Thien-Ah-Koon ? »

H.B. « Je n’ai pas du tout été associée à la composition de cette liste. Chacun sait ce qui s’est passé. A chaque liste d’assumer le passé de ses candidats. Mais nous, on ne peut pas oublier. Je suis présidente de l’UFR. J’ai une éthique. J’ai toujours travaillé pour que les hommes et les femmes de ce pays soient respectés. Je reste armée de la même conviction. Il doit y avoir une morale à la politique. Je fais appel à la mémoire des Réunionnais. Des journalistes ont été frappés. Mon fils a été traumatisé. Ça ne me laisse pas insensible de me souvenir que des camarades ont été battus. (Elle ressort les archives qui relatent l’affrontement) Je suis bouleversée. Et il n’y a pas que moi à l’être devant ces images. On peut pardonner, mais doit-on oublier ? »

(2) Michel Chauvières, L’enfance inadaptée, héritage de Vichy, 1980, édit. Ouvrières. Le qualificatif « défavorisé » fût beaucoup utilisé durant la période 1970-1990. Ainsi le Comité interministériel de l’évaluation des politiques publiques publia en 1993 Les services publics et les populations défavorisées. Évaluation de la politique d’accueil (La documentation Française). Ce qualificatif appartient au vocabulaire du travail social traditionnel, celui de l’assistance. Quoique l’on pense des excès des thèses structuralistes (ou structuro-marxistes), une sociologie du soupçon, qui mirent un temps à « descendre » des amphis sur le terrain du travail social, leur intérêt fût de déplacer la problématique, les pauvres n’étant plus une population « sous » (dotée, formée, etc.) mais des individus à partir desquels et avec qui un projet d’émancipation était possible. La notion de « contrat », que la loi créant le RMI mit au cœur du travail social (« contrat d’insertion », même si l’on en connaît les difficultés de mise en œuvre), s’est opposée à la conception charitable : d’un côté, un public récipiendaire, d’un autre des acteurs ou, pour reprendre les propos de Montaigne, « le vase que l’on remplit » ou « le feu que l’on allume ». L’axiome de l’intervention sociale, en amont celui de l’éducation populaire dont elle est issue, est évidemment celui du feu, pas celui du vase, et ce n’est pas qu’une affaire de mots mais bien une question de posture. « Les populations défavorisées », cela expire de la protection et de la compassion, pour reprendre le titre du très bon ouvrage coordonné par René Ballain, Dominique Glasman et Roland Raymond (Entre protection et compassion. Des politiques publiques travaillées par la question sociale {1980-2005}, 2005, Presses Universitaires de Grenoble), dans lequel plusieurs contributions donnent à réfléchir comme particulièrement celle d’Olivier Chavanon, « Politiques publiques et psychologisation des problèmes sociaux » (pp. 261-279).