Archives de novembre, 2009

Le tour du monde en trois pages

Publié: novembre 30, 2009 dans 1

Corbeil Essonne…

Le numéro 74 du 26 novembre 2009 de la publication électronique du Synami, Synami-flash, appelle à soutenir un amendement de la commission des finances du Sénat proposant d’allouer 150M€ supplémentaires à l’insertion des jeunes au travers des missions locales, pour 100M€, et du fond d’insertion professionnelle des jeunes (FIPJ), pour 50M€. Les arguments ne manquent pas… y compris au titre de l’égalité de traitement entre « partenaires » puisque « Pôle Emploi c’est un financement de 3 550 M€ pour 46 000 salariés et pour 4 millions de demandeurs d’emploi, alors que la ML/PAIO c’est 474M€ pour 11 000 salariés pour 1,2 millions de jeunes ». Soit, si l’on fait des ratios…

Côté jardin (Pôle emploi… tout est relatif, certes, quant aux délices bucoliques présumés du dit-jardin, voir La fusion pour les nuls ), 887 € par demandeur d’emploi, chaque agent ayant en charge 87 demandeurs d’emploi. Côté cour (missions locales), 395 € par jeune, chaque professionnel ayant en charge 109 jeunes. Effectivement, un hiatus visible à l’œil nu.

L’amendement du Sénat, s’il était adopté, correspondrait à une augmentation de 30% des subventions actuelles de l’Etat et le Synami, qui ne recule pas devant la métaphore cycliste, souligne à juste titre que ce « changement de braquet donnerait réellement les moyens aux missions locales d’être le pivot de l’accompagnement ». Notons que le rapporteur de la commission n’est autre que Serge Dassault qui déclare « A côté des dispositifs de contrats aidés, le financement des actions dirigées vers les publics les plus en difficultés demeure relativement modeste pour ce qui concerne l’accompagnement renforcé des jeunes vers l’emploi » Le même Serge, fils de Marcel dont le coffre-fort s’est en grande partie rempli sur la vente d’armes et qui est la 7ème fortune de France, toujours rapporteur spécial du budget de l’Emploi, déclarait le 19 juin dernier, qu’il était « anormal » que l’Etat aide les chômeurs, « des gens qui ne veulent pas travailler » et suggérait de « réduire carrément les aides… » Pas gêné pour un sou ou un euro – édile prodigue en l’espèce et en espèces pour les électeurs, ce qui lui a valu son fauteuil de maire de Corbeil Essonne – il ajoutait :  « Le problème n’est pas seulement de trouver de l’emploi mais aussi que l’assistance et les aides diverses aux chômeurs sont trop élevées, à mon avis, pour qu’ils aient une certaine envie de travailler ». Si certains d’entre vous décèlent une cohérence entre juin et novembre, leur éclairage serait un réel soulagement.

Cogestion…

Par ailleurs, dans cet article le Synami anticipe sur la tentation de certains autres financeurs : « Il serait en particulier catastrophique que si l’une des parties, en l’occurrence l’Etat, augmente ses financements, d’autres les baissent dans le même temps ! » Pas faux ce syndrome des vases communicants. Rappelons que « Le financement de l’Etat prend en compte l’ensemble de l’offre de service de la mission locale, aux côtés des autres financeurs publics, notamment des collectivités territoriales, dans une logique de cohérence et de complémentarité de l’action publique en faveur des jeunes en difficulté d’insertion professionnelle et sociale. » (circulaire DGEFP n 2007-26 du 12 octobre 2007). En principe, l’Etat ne doit pas subventionner au delà de 50% pour la part du financement structurel dit « FAP » (financement de l’activité principale). Or, pour certaines missions locales, le financement étatique frôle les 50% : une augmentation conséquente appellerait en théorie que les collectivités territoriales ajustent à la hausse leurs subventions… ce qui, compte tenu de leurs finances, ne semble pas aller de soi… A suivre.

Mais le Synami écrit également « Si ces moyens étaient enfin dégagés, le Synami-CFDT appellerait à la construction d’un plan de « montée en charge » pour les ML, démarche nécessaire pour réussir un tel changement d’échelle »… qui, à défaut d’être précisé, laisse par contre plus circonspect. Qu’un syndicat soutienne et promeuve un projet parlementaire qui, s’il aboutissait, donnerait plus de moyens aux structures où travaillent ses adhérents est logique ; qu’il s’engage à « construire un plan de montée en charge » paraît plus étonnant car, sauf erreur d’interprétation, cela revient à ce que le syndicat cogestionnaire garantisse sa participation au management des structures, au regard de l’augmentation corrélative de la charge de travail. Bizarre, quand même. Avec le risque d’immiscer un « n » entre le « co » et la « gestion ».

Experts de l’emploi…

Coïncidence avec l’article « Entreprendre la relation entreprise », Benoît Willot, sur son site Emploi et Création, nous informe que « La région Île de France propose aux acteurs de l’emploi de suivre gratuitement un cycle de formations et d’échanges de pratiques sur la « relation entreprises ». Le programme s’inscrit dans le cadre du plan régional Emploi et territoire… » En substance, il s’agit de former des « experts de l’emploi » disposant de la connaissance des pratiques de recrutement et des métiers proposés sur le territoire. On en saura plus en allant sur le site de Benoît. Ces, oui, experts – je plaide pour que la notion de « référent » demeure attachée au jeune et celle d’« expert » à un domaine –  « doivent devenir capables de convaincre les entreprises de recruter les publics qu’ils servent. » Bonne initiative. Si je ne m’abuse, il y a quelques années beaucoup de programmes régionaux avaient proposé cette même formation.

Monaco, DoubaÎ…

J’ai évité les nombreux commentaires – chaleureux, imaginatifs – à la suite de l’intention de clore cette tribune. Je rapporte celui-ci qui arrive après la « reprise » (the show must go on…) et, donc, trouve sa réponse. C’est Stéphanie. Qui n’est probablement pas de Monaco tout en étant sympa. D’autant plus que j’étais assez loin d’imaginer que ce blog permettait de « se sentir inclus dans la mondialisation ». De là à s’écrouler aussi rapidement que l’émirat de Doubaï…

Stéphanie : « Alors là si je m’attendais. Pfff ! Un combattant comme vous! Abandonner maintenant? Et voilà ce qui arrive quand on profite et qu’on n’apporte pas sa contribution! Et je parle pour moi seule. Profiter de ce site, ah oui ! J’en ai profité dès que j’avais besoin ou envie de réveiller mes neurones engourdis d’incohérences avec chiffres à l’appui ou de me libérer des contraintes administratives quotidiennes des suivis en avalanche. Pour respirer comme je l’ai déjà lu ici, pour apprendre des trucs pour avoir une vision globale, un peu de recul, pour m’élever intellectuellement du « nezduguidon » {1} pour comprendre, pour savoir et avoir l’impression que je ne fais pas n’importe quoi.

Quand on travaille en milieu rural très isolé au milieu des champs et qu’on arrive sur le site plabbe.wordpress (c’est ce qui apparaît !) quel bonheur de se sentir inclus dans la mondialisation… Tout le monde a sa part d’exclusion et le problème de l’exclusion n’en est plus un vu que tout le monde est presque exclu aujourd’hui donc nous devrions enfin pouvoir parler des problèmes de l’insertion (et pas des jeunes a problèmes, bien sûr) mais c’est pas gagné. Comme je compatis à ce sentiment de manque de partage et de contributeurs qui vous décourage mais comme je vais regretter ces moments que je volais à mon planning surchargé pour me rassurer sur un travail de qualité que je m’obligeais à tenir. Quel prétexte vais-je trouver à présent ? «On peut pas le faire un peu plus long, le blog, Mr Philippe Labbe ?»

Burkina Faso…

C’est beau, c’est juste, ça s’appelle « Le jour et la nuit » et c’est un extrait du livre de Françoise Héritier, une femme savante, engagée, Une pensée en mouvement (2009, Odile Jacob). Françoise Héritier est professeure honoraire au Collège de France, titulaire à la suite de Claude Levi-Strauss de la chaire d’anthropologie.  « … dans toutes les sociétés humaines, une corrélation est établie entre les divers mondes et il n’y a pas de frontières stables séparant le biologique du cosmologique et du social. Les actes effectués dans un registre peuvent avoir des conséquences dans un autre. Ainsi, en pays samo {2}, on ne peut pas faire pendant la saison des pluies (l’hivernage) le sacrifice de la puberté d’une jeune fille : cela impliquerait une coïncidence de flux d’humidité, ce qui le mettrait en danger d’hémorragie permanente, donc de stérilité. Ce qui revient à dire qu’une action sociale, dans un temps cosmologique particulier, peut avoir des conséquences dans le domaine biologique. De même que les actes sociaux, mais aussi biologiques, peuvent avoir des conséquences météorologiques. Par exemple, l’inceste, dans de nombreuses populations, est censé conduire à l’assèchement, c’est-à-dire à la stérilité des personnes elles-mêmes mais aussi à la stérilité de la terre, des troupeaux, ou, à l’inverse, à de grandes perturbations atmosphériques, climatologiques : des raz-de-marée, des inondations. Il n’existe donc pas dans l’esprit de frontières infranchissables entre les trois mondes, biologique, social et cosmologique. Prenons d’autres exemples, plus proches de nous, à partir d’usages ou de locutions tout à fait ordinaires. Quand on dit que faire du tintamarre ou chanter faux fait pleuvoir, cela implique une corrélation de ce type : la « fausseté » déclenche un déséquilibre atmosphérique. Si une femme qui a ses règles ne peut réussir la mayonnaise, c’est qu’il y a aussi, sous-entendue, une corrélation du même type. L’explication, par l’homme, des données sensibles qu’il observe renvoie à l’idée que tous ces registres sont joints. Cela implique évidemment des règles de transfert d’un monde à l’autre. » (p. 374). Ce que Françoise Héritier nous dit, à partir d’une perspective anthropologique, est aussi ce que dit Edgar Morin à partir d’une autre perspective philosophico-sociologique lorsqu’il pose le « principe hologrammique » : « Un hologramme est une image où chaque point contient la presque totalité de l’information sur l’objet représenté. Le principe hologrammique signifie que non seulement la partie est dans un tout, mais que le tout est inscrit d’une certaine façon dans la partie. Ainsi, la cellule contient en elle la totalité de l’information génétique, ce qui permet en principe le clonage ; la société en tant que tout, via sa culture, est présente en l’esprit de chaque individu. » (La méthode 6. Éthique, 2004, Seuil, p. 235). Si cela ne vous rappelle pas quelque chose comme l’approche globale, holistique, dans le petit monde de l’insertion…

Paris…

Autre contribution, cette fois de mon petit et parisien frère (le plus malin de la famille) qui typologise les blogs : « Je vais décevoir. Il m’est absolument impossible d’apporter ma contribution à ce blog. J’ai envie de dire : ce n’est pas très grave. Ni pour moi, ni pour lui. En même temps, j’ai envie de dire : dommage ! A vrai dire, il y a sans doute deux types de blog : les érudits-didactiques et les simples curieux-questionneurs. La forme du blog, avec ce qu’elle sous-tend (ou ce qu’elle attend), c’est à dire la multiplicité (quantitative et qualitative) des correspondances, une contraction du temps, est-elle compatible avec la première forme ? Je n’en suis pas certain. La première forme me parait « condamnée » à rester dans une confidentialité d’averti, et s’exclure d’une curiosité d’amateur. Le blog est une forme de correspondance de notre temps ; et donc il ne faut pas en négliger l’aspect – forcément – superficiel ! Hélas ? » On peut toujours aller fureter sur son blog à lui, « érudico-curieux » et « didacto-questionneur ». Quant à la déception annoncée, elle n’est qu’une forme de la frustration qui, on le sait, est le moteur de l’intelligence.

A suivre…

{1} J’orthographie « lenédanleguidon » mais, sous réserve de validation par la Coupole, le « nezduguidon » est acceptable.

{2} Le pays Samo est au Burkina-Faso. A ce propos, j’ai le plaisir d’accueillir dans la collection « Les Panseurs Sociaux », chez Apogée, un ouvrage de Michel Gauchard Semences d’aujourd’hui, Compétences de demain, qui, contant une expérience de co-développement précisément au Burkina-Faso, sera édité d’ici quelques semaines. J’en dirai plus bientôt. La maquette pour mettre en appétit.

Entreprendre la relation entreprise…

Publié: novembre 26, 2009 dans 1

Ci-dessous, le texte de la première conférence du matin lors de la journée professionnelle du réseau des missions locales et PAIO de la Région Centre, le 23 novembre à Tours. Plus de deux cents professionnels étaient présents dans un très bel amphithéâtre. Le relisant, je me suis dit que bien des lecteurs, a fortiori habitués, de ce blog n’y apprendraient pas grand chose sinon rien… avec la frustration ou l’ennui de se dire que l’originalité n’y résidait guère. Pour autant, la répétition n’est peut-être pas inutile pour ceux-ci et, pour ceux-là qui ne viennent pas fureter sur cette lucarne, posons l’hypothèse qu’ils y trouveront-ils un intérêt… a minima l’économie d’éviter les réflexions qui en amont ont progressivement permis cette synthèse.

On essaye ?

Quelques participants audacieux – ce n’est ni naturel, ni simple, d’intervenir après une contribution longue – posèrent des questions après cette conférence. Une façon de poursuivre le débat est cet affichage sur l’écran… et cela rejoint la proposition (condition) de poursuite de cet espace voulu d’ « intelligence partagée »… qui recense déjà cinq volontaires :

– Jean-Philippe : « Suis partant pour écritures croisées, reste à en constituer les modalités pratiques …
qui modère ? …
qui anime ? …
qui héberge ? »

– Joachim (on peut aller sur le site http://embauche.canalblog.com/) : « Je suis partant pour apporter mon modeste caillou à l’édifice que Philippe se propose de continuer d’édifier. Je parlerai avec mes mots, tout simplement. »

– Régis dont l’annonce météo – «La Bourgogne, sous un magnifique ciel bleu, salue cette perspective.» – peut être traduite en engagement de Bouguignon.

– Rachid qui ne veut pas « rouiller sous le fardeau du quotidien et le « simplicisme » auquel il conduit! Un rien de réflexion rend plus humain plus conscient.»

– Et Sarah, comme indiqué dans l’article d’avant-hier.

C’est donc reparti même si, avec quelques autres, ce serait encore mieux qu’envisagé  ! Modération ? Je veux bien apporter ce type de garanties. Animation ? Idem… cela ne devant pas être trop difficile dès lors que chacun parvient à tenir l’objectif d’un article par mois, plus serait évidemment possible, et, tout aussi important, de réagir sur les contributions des uns et des autres afin que l’on ne soit pas dans une configuration de discours parallèles… par définition qui ne se rejoignent pas. Hébergement ? Poursuivons un temps – deux ou trois mois – sur cette base, expérimentalement, et, si nous parvenons à ce que ce blog soit effectivement partagé, « anonymisons-le », trouvons-lui un affichage plus large, plus réticulaire. On essaye ? On y va…

La conférence, comme si vous y étiez…

« Il y a vingt-cinq ans un sociologue américain, Marshall Mac Luhan, publiait un ouvrage sur les médias, La Galaxie Gutenberg. Avec cette formule choc, « le message, c’est le médium », il annonçait une nouvelle ère de l’information, le passage d’une civilisation de l’écrit – « Gutenberg » – à une civilisation des signaux électroniques – « Marconi », on dirait aujourd’hui « Google ». Avec ce que cela représentait d’espérances – la connaissance ne serait plus l’affaire d’une minorité cultivée, savante, de clercs – et de dangers – la fin de la réflexivité et de la distance qu’impose la médiation de l’écrit entre le lecteur et l’auteur, l’exposition aux impacts multiples d’une sur-information fragmentée, à ce que l’on appelle sur le net le « buzz »… Avantages et inconvénients. Regarder le quart de siècle d’histoire des missions locales est ainsi un système de relations par opposition, de contrastes, de divergences qui semblent irréductibles mais qui constituent pourtant ensemble la matière riche et complexe de ces années.

J’ai connu les premières missions locales lorsque, par exemple, une mission locale de grande agglomération c’était quatre personnes autour d’une table, dans un appartement mis à disposition par la mairie, avec posé sur la table le Rapport Schwartz pour tout guide. Une sorte de groupuscule d’agitation sociale, issu d’un constat déjà douloureux et animé d’une utopie créatrice, imaginative.

Le constat douloureux, c’était l’exclusion des jeunes de la société. Bertrand Schwartz, dans son introduction au Rapport, posait sans doute excessivement en 1981 un sombre diagnostic sur la situation des jeunes :   « … Ce qui les unit, c’est leur exclusion de la société. Ce qui les unit, c’est leur désespérance devant l’absence de perspective. » Les Trente Glorieuses étaient à peine achevées depuis une demi-douzaine d’années et, cela allait devenir banal, le chômage fauchait dans le champ de la jeunesse. Cela avait commencé dès le premier choc pétrolier, date d’entrée dans les Trente ou, l’avenir nous le dira, peut-être Quarante Piteuses, évidemment dans les quartiers populaires. Les éducateurs de prévention, en première ligne, avaient inventé, faute de mieux mais aussi avec l’idée de l’utilité sociale du travail, ce qui allait devenir plus tard l’insertion par l’activité économique.

Quant à l’utopie créatrice, elle surfait sur le « Changer la vie », slogan de la campagne électorale qui conduisit François Mitterrand au pouvoir avec Pierre Mauroy, figure tutélaire de l’éducation populaire, inspiré par Léo Lagrange. On rêvait d’un retour à l’âge d’or, au cercle vertueux du plein emploi, du compromis fordiste et de l’État « social » ou « providence ».

Ces années-là, les missions locales ne disposaient pas d’un corpus théorique stable, c’est peu de le dire, mais plutôt d’un bricolage de notions et d’analyses venues du travail social, de l’éducation nationale, de l’éducation populaire, etc., De préjugés aussi, où la « valeur travail » était elle-même un puits de contradictions. D’un côté, personne ne niait que cette valeur dépassa la seule nécessité de gagner sa vie et, d’un autre côté, beaucoup songeaient selon la formule de Marx qu’il ne fallait pas « perdre sa vie à la gagner ». Sans doute avec le recul du temps peut-on penser que ce rapport ambigu au travail était permis parce qu’il y en avait encore. En fait, le rapport au travail répond à un adage et se conçoit selon trois perspectives.

– L’adage est « Fuis-moi je te suis, suis-moi je te fuis ». Ou, autrement formulé, le travail est d’autant plus important qu’on n’en a pas et d’autant plus secondarisé qu’on en dispose. Bien sûr, avec des nuances puisque l’on rencontre, dans le cas de ceux qui n’ont pas de travail, une stratégie visant à faire de nécessité vertu, c’est-à-dire à relativiser l’importance du travail et, dans le cas de ceux qui ont un travail, un investissement, une motivation et un engagement qui ne s’érodent pas avec le temps, voire s’amplifient : arrivé à un certain âge, on peut sans risques s’autoriser la radicalité, qui n’est donc pas une caractéristique exclusive de la jeunesse, et souvent la radicalité – étymologiquement « aller à la racine » – produit des acteurs engagés.

– Les trois perspectives sont complémentaires et même indissociables : on travaille pour gagner sa vie et c’est la dimension instrumentale ; on travaille pour appartenir à la communauté humaine, pour « être producteur et reproducteur de la société » aurait dit Pierre Bourdieu, et c’est la dimension sociale ; enfin on travaille pour s’accomplir, du moins dans l’idéal, c’est-à-dire en recherchant une cohérence entre « projet de vie » et « projet professionnel » pour reprendre un vocabulaire bien connu des missions locales, et c’est la dimension symbolique.

L’origine sociale des premiers acteurs de ces missions locales ainsi que leurs cursus universitaires et professionnels, les sciences sociales, le travail social, n’ont pas été sans effet sur ce qui était proposé aux jeunes : sans rejoindre la thèse des « inséreurs insérés », repris par Gérard Mauger pour qui l’insertion est une sorte d’ « orthopédie morale » (sympa…), force est de constater que le rapport à l’entreprise n’a pas été, au départ et pour assez longtemps, le point fort des missions locales. L’entreprise était une sorte de convive non identifié avec lequel on pouvait souper à la condition de disposer d’une longue cuillère. Pourtant il faut reconnaître à Bertrand Schwartz de ne pas avoir négligé les entreprises dans son Rapport de 1981 : il les considère même comme un facteur déterminant de la réussite de son projet. En amont, il y a l’école qui, pour Schwartz, doit arrêter de sortir annuellement 220 000 jeunes sans diplôme ni qualification ; en aval, il y a les entreprises qui doivent jouer le jeu, embaucher, favoriser l’intégration des jeunes par l’alternance et le tutorat. Si cet amont n’interrompt pas de déverser des jeunes sans qualification et si l’aval n’embauche pas, c’est évidemment l’embolie entre les deux et il ne reste aux piou-piou des missions locales qu’à faire comme un feuilleton de l’époque dans l’étrange lucarne, les Shadoks qui pompaient et pompaient. Une version plus cultivée et antique renverrait au Tonneau des Danaïdes.

On connaît la suite de l’histoire. Militantes, marquées à gauche et avec une appétence toute relative pour le secteur économique marchand, les missions locales se sont progressivement « professionnalisées » et aussi aseptisées politiquement, le discours de Jacques Chirac à Troyes en 1986 – c’était la cohabitation – représentant, au-delà de l’onction présidentielle, un signal de gommage politique. Elles se sont également institutionnalisées, particulièrement avec la création du CNML en 1989 et la Charte des missions locales de 1990, puis la loi quinquennale de 1993 qui a fait entrer dans leur gouvernance les régions, celles-ci poursuivant leurs objectifs propres fondés sur les nouvelles compétences de la décentralisation.

Ce temps, somme toute assez court, d’une acculturation vers la professionnalisation et l’institutionnalisation a évidemment été celui des questions sur la capacité des missions locales à être des « marginaux sécants » entre les deux mondes du social et de l’économique. Ce même temps – mais cela est une autre histoire que je n’évoquerai pas aujourd’hui – a été celui du passage d’une logique projectale – le projet associatif, avec l’autonomie que permet le statut associatif – à une logique programmatique – où, de réseau de partenaires, les missions locales sont devenues des prestataires. S’acculturer, on le sait, réclame du temps faute de quoi l’on secrète de l’anomie, de la maladie sociale : il suffit pour s’en convaincre de constater les effets de l’évolution trop rapide de notre société cadencée au culte de la nanoseconde et, au choix, de comptabiliser la consommation de psychotropes, la progression des TMS ou la souffrance au travail qui va bien au-delà des suicides à France Télécom ou ailleurs. Prenez un Aborigène, mettez-le devant internet, vous avez plus de chance d’en faire un alcoolique qu’un internaute. En mission locale, cette anomie s’est exprimée par l’antienne de « l’instrumentalisation », qui signifie être réduit à une fonction d’outil… ce qui n’est pas exactement la même chose que d’être acteur. La place accordée au quantitatif aux dépens du qualitatif est également un discours commun qui exprime un hiatus entre les représentations idéalisées du métier et la réalité de celui-ci doublement contingentée : par les commandes publiques, pas nécessairement coordonnées, et par le flux des jeunes… la semaine dernière, dans une mission locale de la Sarthe, c’était en un an 60% de chômage de plus pour les jeunes…

Si l’on voulait représenter sur un axe les représentations dominantes de l’entreprise par les missions locales, on partirait d’une posture de distance (préserver la pureté ontologique du social) pour transiter par un pragmatisme (faire avec) et parvenir à un dialogue (coopérer). Et, s’il y eût des résistances culturelles, celles-ci s’estompèrent progressivement sous le triple effet de la commande publique, de démarches volontaristes de partenaires (les PLIE, par exemple) et de la demande des jeunes, probablement aussi par le dialogue non pas avec « les entreprises », entités un peu éthérées, mais des gens des entreprises, c’est-à-dire des personnes « en vrai » rencontrées. Il en est des entreprises comme des étrangers : dès lors qu’on les connaît, qu’on peut y mettre un visage dessus, le processus d’altérité est en route, la connaissance est le prélude de la reconnaissance.

Toujours est-il que les missions locales ont été assez régulièrement critiquées pour ce qui était considéré comme une difficulté à établir des passerelles en direction du secteur marchand. Certaines critiques furent d’ailleurs constructives, telles celles de Martine Aubry qui leur confia TRACE avec des moyens supplémentaires et un essai de combinaison avec des opérateurs externes. Les années suivantes, l’État n’a pas été en reste d’incitations, on le comprend au regard de sa compétence. La circulaire DGEFP n°2004/024 du 18 août 2004 relative au financement du réseau des missions locales explicite en deuxième « action pérenne » les objectifs de « Rapprocher les jeunes des besoins des entreprises », « Favoriser l’accès à l’emploi en multipliant les séquences en entreprises dans les parcours d’insertion des jeunes » et « Établir des liaisons avec les entreprises et les réseaux économiques ». Peu de temps après, la convention pluriannuelle d’objectifs identifiera une des cinq « offres de service » comme « l’accompagnement vers l’emploi ».

Durant toutes ces années, le souffle du pragmatisme a érodé progressivement les arêtes des positions hostiles au rapprochement avec les entreprises mais il faut aussi reconnaître que le monopole du grand frère, l’ANPE, n’a pas toujours favorisé un travail dynamique de prospection. Et que, si l’idéologie est soluble dans le professionnalisme, elle n’est évidemment pas absente – et pour cause ! – de la politique de l’emploi… qui, si elle est « de l’emploi », est également « politique ». On en a eu récemment la démonstration avec le contrat d’autonomie qui, contrairement à TRACE, n’était pas confié aux missions locales mais aux « OPP »… opérateurs privés de placement dont les jeunes ont été effectivement privés de placement. L’accompagnement, que le législateur venait de créer dans l’article 13 de la loi de cohésion sociale comme un nouveau droit-créance dont la mise en œuvre était confiée formellement aux missions locales, devenait un marché, le postulat de la concurrence évacuant et la mission de service public, le droit et la décision démocratique des élus. Difficile après cet exemple de l’Etat, il est vrai, de critiquer des collectivités territoriales qui considèrent l’accompagnement comme une prestation de formation et procèdent par appel d’offres et mise en concurrence !

Durant plusieurs années, les missions locales ont été au nœud d’un système d’injonctions paradoxales dont on sait qu’elles constituent le terreau de la schizophrénie : « travailler en partenariat mais soyez concurrentes », « oui à l’approche globale mais limitez-vous au placement en emploi », « ayez des projets mais appliquez des programmes », etc. Sur un fond mouvant au plus haut niveau d’appréciations, petits mots glissés, vives critiques et déclarations empathiques, oscillant du meilleur au pire, maniant le bâton et la carotte, ces injonctions n’ont pas favorisé l’initiative : les missions locales ont longtemps vécu entre imprimatur et épée de Damoclès, aujourd’hui cajolées, demain étrillées… Seule consolation : le pire dans l’erratique a été atteint par les maisons de l’emploi, plus exactement par la politique pour les maisons de l’emploi passées en trois ans d’alpha et oméga au superfétatoire. Le malheur des uns, s’il ne fait le bonheur des autres, console.

Bien sûr, il n’y a pas « une » mission locale mais presque autant de configurations qu’il en existe, c’est-à-dire 500 : lorsque j’arrive dans une mission locale, je fais un pari intérieur et je le gagne à tous les coups puisque, au bout de cinq minutes, on m’a toujours dit « Vous savez, ici c’est particulier. » Si l’on plaçait les missions locales sur un axe dont les deux pôles seraient, pour l’un, l’ignorance, voire une hostilité culturelle, parfois idéologique, vis-à-vis du monde économique marchand et, pour l’autre, les yeux de Chimène pour l’entreprise, on trouverait la majorité des missions locales  concentrées sur un point médian, c’est-à-dire en relations mais discontinues avec les entreprises. On s’en doute, l’une et l’autre postures des pôles opposés ne sont pas acceptables : le social sans l’économique est exsangue et l’économique sans le social est inhumain. Il faut à la fois revenir aux fondamentaux et prendre en compte les nouvelles donnes de l’environnement.

Revenir aux fondamentaux, c’est considérer que l’intégration, objectif finalisé de l’insertion, repose sur les deux piliers que sont l’indépendance économique et l’autonomie sociale. On ne poursuit pas l’une sans l’autre sauf hémiplégie. Même avec la cotraitance, une mission locale n’est pas une agence Pôle emploi pour les jeunes, pas plus qu’elle n’est un centre social même si elle organise des ateliers d’« image de soi ».

Il faut à ce moment bien s’entendre sur ce qu’est l’objectif finalisé de toute mission locale car les mots ne sont pas sans importance et l’enjeu mérite bien que, de notions – valise, fourre-tout, l’on parvienne à des concepts robustes, transmissibles, opérationnels. S’agissant des mots, j’observais il y a peu de temps – cela m’avait échappé jusqu’alors – que les CRA (comptes-rendus d’activité) des missions locales désignent les professionnels sous le nom d’ « agents ». Étonnant comme dénomination puisque l’agent est soit un salarié de la fonction publique, soit en sociologie le terme utilisé par le courant structuro-marxiste pour désigner des personnes sur lesquelles pèsent de tout leur poids les déterminants sociaux : l’agent n’est pas l’acteur, et même s’y oppose. Les mots, je le disais, sont lourds de sens et bien souvent, en mission locale, on remarque des glissements sémantiques. Ainsi l’objectif d’une mission locale serait pour certains l’insertion des jeunes. Mais l’insertion est et n’est qu’un processus, donc avec un début et une fin… Faute de fin, on viserait l’insertion à perpétuité pour ne pas dire ad libitum ! Il en est de même pour l’accompagnement, « cœur du métier » dit-on… et à tel point central qu’on se demande si l’objectif n’est pas d’accompagner, ce qui serait une façon de confondre modalité et fin. Lorsqu’on s’arc-boute sur les statistiques d’entrées dans les dispositifs – on a le choix des acronymes : CIVIS, PPAE… – on peut certes postuler que les jeunes y seront mieux que non-enregistrés… mais il faut entre nous reconnaître qu’en sortir est quand même l’objectif. C’est donc bien la lune qu’il faut regarder (et parfois décrocher) et non le doigt du sage qui la montre.

La finalité du travail en mission locale est l’intégration et cela recouvre quatre dimensions qui, pour trois d’entre elles, peuvent se comprendre dans la distance de l’interaction entre le jeune et son environnement.

  • Le plus petite distance, micro, est celle des relations que la personne entretient avec elle-même et avec ses proches, sa famille. On parle d’individuation. C’est le Sujet, par définition unique, qui est en cause et l’on vise son accomplissement. S’il faut y accoler une valeur, ce serait la liberté.
  • La distance intermédiaire, méso, est celle des relations que la personne entretient avec les groupes et individus de proximité. On parle de sociabilité. C’est ici l’Acteur, par définition collectif, qui est en jeu et l’on vise l’appartenance, l’interconnaissance, le lien, l’altérité. La valeur accolée est ici la fraternité.
  • La plus grande distance, macro, est celle des relations que la personne entretient avec la société, les institutions. On parle de sociétal. C’est à présent le citoyen qui occupe la place et l’on vise l’émancipation. On clôt le triptyque républicain puisque, ici, c’est d’égalité dont il est question.

« Sujet – Acteur – Citoyen », « Accomplissement – Lien – Émancipation », « Liberté – Fraternité – Égalité »… Tout cela paraît, je l’espère, cohérent et lisible… et pourtant il y manque une quatrième dimension : l’économique. Car peut-on être épanoui, enchâssé dans un réseau relationnel et citoyen actif… sans subvenir à ses besoins ? L’exemple du processus opposé à celui de l’insertion, le processus de désinsertion et d’exclusion, démontre précisément que non.

Le chemin vers l’exclusion obéit au syndrome de la Tour Eiffel – on la descend plus vite qu’on ne la monte – et commence généralement par la déqualification (un écart trop important entre les compétences exigibles et disponibles), se poursuit par la déliaison (la personne s’isole), parvient à la disqualification (la personne intériorise une mauvaise image d’elle-même)  avant d’aboutir à l’exclusion, c’est-à-dire à une position que Robert Castel appelle de « surnuméraire », quelqu’un en trop, dont la place n’est pas dans la société. Autrement dit, même si l’accomplissement, le lien et l’émancipation sont d’aussi nobles qu’indispensables finalités, tout ceci qui constitue le social « moderne » (c’est-à-dire n’est plus que la seule « question sociale » du XIXè siècle) est traversé par l’économique. « Traversé », cela signifie que l’économique n’est pas qu’une quatrième dimension, accolée aux trois autres : elle est une dimension présente partout ; elle n’est pas en-dessous ou en-dessus, ni subordonne le social ou est subordonnée par lui. Les débats byzantins sur « l’économique précède-t-il le social ou l’inverse ? » ne sont pas sans m’étonner et la simple écoute des professionnels de mission locale fournit la réponse : « Ca dépend ». Ca dépend parce que, pour tel jeune, il faudra régler des problèmes sociaux avant d’envisager une insertion professionnelle alors que, pour tel autre, l’insertion professionnelle sera déterminante pour régler les problèmes sociaux. Et qu’au final il faudra avoir réglé les problèmes économiques et sociaux.

Si, pour chacune des trois dimensions, nous accolions des idéauxtypes (Sujet, Acteur, etc.) et des finalités (accomplissement, lien, etc.), à celle de l’économique il faudrait adjoindre un idéaltype, le Producteur, et une finalité, l’indépendance économique. De la sorte, l’intégration est bipolaire : autonomie sociale et indépendance économique.

Cette imbrication – Edgar Morin parlerait de « dialogique » – entre social et économique est d’autant plus forte que, sous la poussée historique et tendancielle de l’individualisme, le lien social ne va plus de soi et qu’il s’exprime désormais selon deux modalités principales : le zapping affinitaire, tribal, et la communion de masse, ponctuellement avec les grandes messes cathartiques (Téléthon et autres), quotidiennement avec la déambulation  dans les nouvelles églises sécularisées que sont les espaces commerciaux. Autrement dit, ne pas gagner sa vie c’est ne pas pouvoir la dépenser et se trouver exclu de la société.

Prendre en compte les nouvelles donnes, c’est, constatant la fin du modèle ternaire (formation – emploi – retraite) et la montée de la précarité, faire le saut qualitatif de l’accompagnement vers l’emploi (en un mot, l’orientation) à l’accompagnement dans l’emploi (pour sécuriser, autant que possible, les parcours). Ce que je viens d’exprimer – constater la fin du modèle ternaire et l’installation d’un nouveau modèle de la discontinuité – peut sembler simple, ordinaire. Cela ne l’est pas pour autant. D’une part, parce que nous-mêmes sommes en quelque sorte « calés » sur ce premier modèle, question de génération,  et qu’il pourrait apparaître bien facile de tirer un trait pour les autres du bénéfice dont nous avons joui et jouissons encore. D’autre part parce que cela pourrait signifier que, faute de perspective en CDI, il faudrait se résigner et ne plus rechercher pour les jeunes une stabilité dans l’emploi… bref, se soumettre à des impératifs de « flexibilité », voire même les toiletter et les présenter comme tout-à-fait intéressants parce que conformes aux postulats de dynamisme, de prise de risque, etc. Rappelons que, par définition, un postulat est indémontrable.

Ceci me fait songer à une notion très courante dans les discours des et sur les missions locales, la « professionnalisation ». Voici encore une notion usée sans plus d’économie que de souci de ce qu’elle peut recouvrir. J’ai tenté de la construire en concept et l’ai proposé comme l’articulation, là aussi, de trois dimensions en interaction : la profession, le professionnalisme et la professionnalité.

– La professionnalité est le sens que l’on met dans son travail.

– Le professionnalisme est la boîte à outils, les méthodes, classiquement les savoirs cognitifs (savoirs), instrumentaux (savoir-faire) et comportementaux (savoir-être). Sans professionnalité pas de professionnalisme car, si l’on dit qu’ « un bon ouvrier a de bons outils », les bons outils ne font pas le bon ouvrier… encore faut-il avoir envie de s’en servir !

– La profession est ce qui structure les emplois, ce qui garantit leur exercice dans une temporalité suffisante pour qu’on ait envie de s’y investir. Cette temporalité assurée n’est pas une évidence tant le discours dominant fait l’apologie de la mobilité. Il faudrait toujours bouger, être mobile… Courir sur la piste, un peu à la façon de On achève bien les chevaux. Or la mobilité n’est ni une vertu, ni un repoussoir : elle est un mouvement qui a besoin de ce qui ne s’y oppose pas mais la complète, la stabilité ; on est mobile pour gagner en stabilité, ou « je veux bien bouger pour quitter mon CDD si c’est pour un CDI ». On ne travaille bien et l’on peut bouger que si l’on est assuré du présent et si l’on a des garanties d’être stable… Là encore, il suffit pour s’en convaincre et mettre à bas le mythe de la création géniale sur une base de misère – « le poète maudit » – de regarder nombre de jeunes qui viennent en mission locale : ils sont en possibilité de se projeter, de construire leur avenir, si le présent n’est pas menaçant. Il n’y a donc pas de « dictature du projet » mais, à l’inverse, la vraie dictature est celle de la vacuité du projet : ne pas pouvoir construire un projet, de vie, professionnel, c’est être soumis aux aléas du présent, être comme un fétu de paille emporté par les nécessités immédiates, c’est subir une mobilité contrainte, déstabilisatrice, qui flirte avec l’errance ou qui paradoxalement peut réactivement provoquer l’enkystement, l’immobilité. La « protection sociale », au sens large, est donc indispensable, particulièrement à l’âge des transitions et des choix. L’accompagnement dans l’emploi participe de cette protection et s’illustre dans ce qui me semble être une mutation majeure des pratiques, effective dans certaines missions locales, expérimentale dans d’autres, à venir dans les dernières.

On passe donc de la dyade « conseiller – jeune » à la triade « conseiller – jeune – employeur », d’ailleurs extensible (tuteur, parrain, formateur…). Ce passage se concrétise par la « sortie des murs » (comme en parlait Basaglia pour les hôpitaux psychiatriques dans les années soixante-dix) ou, plus exactement, de l’alcôve et de ce que cela représente avec le sacro-saint entretien individuel en face-à-face.  Mutation difficile pour certains compte-tenu d’un tropisme « psy » où la relation interindividuelle prédomine. Difficile également car chacun n’a pas les mêmes dispositions pour « aller en entreprise », certains s’y oxygénant, d’autres s’emmêlant immanquablement les pieds dans les câbles qui traînent… Ce qui non seulement peut conduire à la constitution d’équipes emploi dite « dédiées » mais, à mon sens, devrait nécessairement y amener. Car, autant il me semble nécessaire de concevoir et de mettre en œuvre une stratégie offensive vis-à-vis du monde économique, autant il me semble inutile et contre-productif de contraindre des professionnels non motivés. Une caractéristique de la modernité est la division du social et il en est de même pour le travail : tous ne peuvent pas faire tout, sauf à concevoir en amont, dans la formation des CIP, un tronc commun mixant les enseignements d’un IRTS et d’un Sup de Co. Et encore…

Se pose à ce moment un autre problème, celui de la mutualisation des ressources humaines dédiées avec d’autres structures… scénario qui, de toute évidence, devrait être poursuivi à l’échelle des territoires (comme d’ailleurs l’AIO). Car le constat fait sur beaucoup de territoires est que le manque de coordination des intermédiaires des politiques de l’emploi et de la formation conduit immanquablement à une efficacité toute relative. En d’autres termes, une équipe emploi dédiée devrait être territorialisée, c’est-à-dire construite sur la base des besoins du territoire et mutualisée entre toutes les structures concernées : mission locale, Pôle emploi, maison de l’emploi, boutique de gestion, IAE, organismes de formation… Cela éviterait le principe de Pareto, 80% des entreprises prospectées correspondent à 20% du tissu économique, et cela éviterait également que le chef d’entreprise entende sonner l’agent de Pôle emploi à 9h, le conseiller de la mission locale à 10h, le formateur à 11h, etc.

Outre une appétence et des compétences spécifiques, qui peuvent aller de l’intermédiation jusqu’au conseil ergonomique et l’appui à la professionnalisation par une quasi-gestion des ressources humaines (ce que, déjà, beaucoup d’ETT font pour des petites entreprises), « aller en entreprise » implique en amont de savoir dans quelles entreprises… ce qui renvoie à la veille ou, dans la formulation de l’offre de service n° 4 de la CPO, à « l’observation active du territoire ». Je dois avouer que, depuis le départ, j’ai été favorable à la CPO, y contribuant en back-office pour l’ANDML, en particulier sur les « offres de service » n°4 et n°5, c’est-à-dire celles qui recouvrent un travail d’ingénierie. Tout simplement parce que j’ai constaté que, dans beaucoup de missions locales, le travail se réduisait à l’action, les parts de la réflexion et de la réflexivité étant réduites à la portion congrue, souvent des échanges de pratiques dont on peut se demander si elles n’ont pas plus une fonction cathartique, évacuer le poids d’une instrumentalisation, qu’une fonction de dynamisation et d’innovation. Or, à limiter le travail de mission locale à l’AIOA, on se prive des énergies et des engagements qui y sont – car si l’on peut arriver par hasard en mission locale on n’y reste pas sans une dimension vocationnelle, bien sûr laïque – et l’on met en place les conditions pour que les acteurs se résument à des agents, appliquant sans doute scrupuleusement les consignes, alignant les petits bâtons dans Parcours 3 mais, au regard de la densité des difficultés rencontrées par les jeunes, c’est d’acteurs engagés dont on a besoin, bien plus que de petits soldats disciplinés. Voilà, me semble-t-il, une vraie question d’éthique professionnelle : comment insuffler ou réinsuffler dans les pratiques la force de l’engagement, notion centrale de l’ascendance historique des missions locales qu’est l’éducation populaire, tout en s’adressant à des acteurs professionnalisés ? Sans doute la « communauté professionnelle », c’est-à-dire les professionnels et les bénévoles (élus, parrains), n’est-elle pas dans beaucoup de cas suffisamment constituée avec souvent un Conseil d’Administration trop exclusivement composé de politiques et d’institutionnels et son corollaire, l’absence des acteurs économiques…

Il en est de même pour la relation aux entreprises : le premier objectif est moins de concevoir une stratégie d’approche de celles-ci que de mettre en place en amont les conditions d’une coopération à partir desquelles ce ne sera plus l’affaire de deux logiques répondant à des impératifs distincts – profit et intégration – et des temporalités différentes – le temps souvent long de l’apprentissage pour les uns, le rêve de génération spontanée pour les autres – c’est-à-dire une logique partagée. Pour cela, il faut donner des gages, être crédibles, se baser sur le principe de réciprocité, c’est-à-dire que chaque partie tire avantage de la coopération. Outre savoir à qui l’on s’adresse (veille et observation du territoire), que garantissons-nous à nos interlocuteurs du monde économique ? leur parlons-nous de façon compréhensible ? mettons-nous en place les conditions d’un bénéfice pour les jeunes, pour les employeurs et pour la mission locale ? Tout ceci peut se résumer dans une expression que les entreprises connaissent bien : « l’assurance de la qualité ». Le travail avec les entreprises, bien avant la logistique (équipe emploi dédiée, communication ciblée, prospections…), doit en amont et avec les acteurs concernés objectiver les valeurs ajoutées communes et particulières. On change parce qu’on est convaincu, parce qu’on est contraint ou parce qu’on a un intérêt.

– Il me semble que le processus d’acculturation dont j’ai parlé a abouti et que la relation à l’entreprise est désormais débarrassée des scories de l’antinomie entre social et économique. La conviction est donc là.

– La contrainte est exprimée par les jeunes pour lesquels l’entreprise est l’ordinaire voie d’accès à l’indépendance économique.

– Reste l’intérêt : pour la mission locale, on le discerne sans difficulté (parvenir à l’objectif opérationnel d’insertion et à celui finalisé d’intégration) ; pour l’entreprise, quelles sont les valeurs ajoutées non seulement de recruter des jeunes mais de les embaucher dans des conditions qui n’en font pas des variables d’ajustement ? Il y a là un vrai travail pédagogique, « civiliser les entreprises ».

La veille, dont il faut rappeler qu’elle est une compétence exigible dès conseiller de niveau 1, est généralement insuffisante ou, du moins, devrait être bien plus développée puisqu’elle permet, outre une connaissance du monde économique, de placer la mission locale dans une économie des besoins et non dans une économie de l’offre. Par ailleurs, la veille permet de construire à côté de la polyvalence, qui répond au principe-pivot des missions locales d’approche globale et de multidimensionnalité, des expertises et d’éviter ainsi que le bon à tout déverse vers le bon à rien. Enfin la production de la veille est double : devenir l’observatoire territorial des jeunesses et, comme on ne veille pas pour veiller mais pour concevoir, répondre au « devoir d’innovation » tel qu’il est explicité dans la Charte de 1990. Par la veille se conquièrent donc une légitimité et une cohérence d’action avec les « fondamentaux »

Tout ceci préfigure des lignes d’ « emplois-repères » qui bougent avec, en particulier, de réelles expertises effectives ou à constituer. Certaines sont des expertises « points de passage obligé », traditionnelles pourrait-on dire en mission locale : santé, logement, etc. D’autres sont « stratégiques » : une mission locale sans expert ni expertise sur la formation professionnelle tout au long de la vie ou sur l’égalité des chances et la lutte contre les discriminations serait un peu sur le quai d’une gare à regarder le train passer. D’autres enfin sont émergentes, la recherche-action avec une quarantaine de missions locales sur le micro-crédit personnel l’illustrant.

Mon hypothèse – et aussi mon espoir –  est que ces expertises vont se généraliser en mission locale. Elles signifient une division du travail mais, pour que celle-ci n’aboutisse pas à une juxtaposition d’experts aussi pointus qu’incommunicants, les missions locales doivent aller vers une « organisation apprenante », vers une intelligence partagée, vers une pratique fondée sur la Recherche et Développement – dont on ne voit pas pourquoi elle serait ordinaire chez Danone pour déterminer s’il vaut mieux des mirabelles ou des pruneaux dans les yaourts ou chez l’Oréal pour une crème astringente alors qu’elle serait accessoire concernant l’avenir de la jeunesse -, vers une structure matricielle avec de la communication verticale et horizontale, vers une gouvernance plus démocratique, vers une participation systématique des jeunes dans le cadre de « comités consultatifs d’usagers », etc. Tout ceci est en route. Tout ceci, si les missions locales et leurs instances s’en saisissent, préfigure la mission locale du 3ème type… peut-être à exprimer dans un « Protocole 2010 » ou, mieux, dans une « Charte 2010 ».

C’est manifeste et c’est heureux. »

Entreprises : s’entendre sur le sens

Publié: novembre 25, 2009 dans 1

La mission locale de Redon organisait le 16 novembre dernier une rencontre sur le thème  « Accueillir les jeunes en entreprise, accueillir les femmes ». Double problématique donc à partir de la question de l’intégration en milieu professionnel, les jeunes et les femmes, autrement dit deux populations pour lesquelles, au titre de l’équité, l’action publique doit renforcer son effort.

Hervé Sérieyx, qu’on ne présente plus, a tenté une analyse – selon les termes de Ouest-France – du « divorce entre l’entreprise et les jeunes ». Caramba ! Si l’on se réfère à son ouvrage publié en 2002, Les jeunes et l’entreprise : des noces ambiguës (Eyrolles), les choses se seraient donc dégradées… encore qu’un bon divorce vaut peut-être mieux qu’un mauvais mariage. A voir…

Pour Sérieyx, le premier point est celui du « sens », ce que le journaliste a d’ailleurs parfaitement compris en titrant son article « Donner du sens ». Ainsi « Le travail n’est plus considéré comme une fin en soi. Le sens de l’acte professionnel doit sans cesse être réexpliqué. » Autant la question du sens est (évidemment) primordiale – ce qui s’appelle la « professionnalité », autant peut-on dire que le travail est une fin en soi ? Je n’en suis pas du tout, mais alors pas du tout (c’est peu de le dire), convaincu. Le travail permet de trouver du sens ou, plus exactement, des sens à la place que l’on occupe et à celle que l’on veut occuper dans la société : être indépendant économiquement, être reconnu dans et par une communauté humaine, harmoniser projet professionnel et projet de vie et de la sorte s’accomplir. En d’autres termes, le travail – pas que lui cependant – permet d’atteindre ces aspirations. Il (n’)est donc (qu’)un vecteur. Placer le travail comme finalité, c’est lui accorder une valeur suprême synonyme de bonheur : le travail n’est pas le bonheur, même si il peut être heureux – c’est de moins en moins le cas si l’on s’appuie sur les multiples études d’ergonomes, psychosociologues, etc. – et même si l’on peut parler de « bonheur au travail ». De moins en moins factuellement.

Lorsque Christian Baudelot et Michel Gollac écrivent Travailler pour être heureux ? (2003, Fayard), d’une part ils posent une question (ce qui implique que l’on puisse y répondre différemment), d’autre part ils placent le travail comme moyen (entre autres) d’une finalité, le bonheur… Bien sûr, il ne s’agit pas de nier l’importance du travail dans la socialisation de chacun mais force est de constater que la place du travail est désormais relativisée, voire même, à mon sens, secondarisée.  La progression forte de la « souffrance au travail », avec des passages à l’acte dramatiques, des troubles musculo-squelettiques, etc. pourrait même inviter à poser la question « Travailler pour être malheureux ? » Marx, de sa tombe, rigole.

Le constat posé par l’ancien DIIJ s’appuie sur des thèmes assez communs et néanmoins justes : le temps, denrée rare donc chère en et à l’entreprise, et qui « est cependant nécessaire », le mépris de « la valeur personne » au bénéfice du Veau d’Or que sont « les valeurs technologiques et financières »…  On constatera, à l’appui de Sérieyx, que la « ressource humaine » comme le « capital humain » sont d’autant plus réduits que la casserole de l’hyper productivité bout, libre concurrence, marché et mondialisation mettant, à défaut de l’idole des jeunes, le feu. Les mots – « gestion des ressources humaines » comme « plan social » – veulent apaiser mais sont ordinairement relativisés par les faits, « têtus » disait Durkheim. Des onguents sémantiques.

Ses « solutions » ?

– « Relancer les relations entre l’école et le monde professionnel », vœu récurrent (présent dans le Rapport Schwartz) mais qui se heurte très rapidement à un système de relations par opposition entre, d’un côté, la logique de sacralisation de l’école comme espace de construction de « l’honnête homme » (Montaigne) et du citoyen, donc indépendant des contingences strictement économiques et, de l’autre côté, la logique adéquationniste entre système de formation initiale et besoins des entreprises… vite soupçonnée de subordonner le premier aux seconds.

– « Multiplier les alternances, les contrats passerelles {tiens, c’est étonnant comme un mot de dispositif parvient rapidement à s’imposer dans le discours…}, l’apprentissage… »

– Bien évidemment, s’appuyer sur les missions locales « structures qui créent des ponts dans un pays de murs … car c’est en travaillant ensemble et en nous écoutant que les ponts se créeront. »

On ne peut être que d’accord. Reste que, ces « ponts » et « passerelles » enjambent des mondes aux logiques distinctes, chacune légitime dans leur perspective. Séraphin Lampion butte sur la porte du château de Moulinsart avec son aspirateur que ni Nestor, ni le reste de la communauté résidante (soupçonnée d’homosexualité latente par certains psychanalystes tintinologues), ne souhaitent acquérir. Mon hypothèse est que, côté intervenants sociaux et conseillers de mission locale, bref le terrain de jeu des piou-piou, la « stratégie » doit s’appuyer sur l’intérêt de l’entreprise et que ce dernier est pragmatique, sonnant et trébuchant pour parler clairement. Ce qui ne signifie pas la promotion à tout-va de dispositifs d’exonération dont les effets pervers sont de créer un salariat à deux vitesses, la plus petite évidemment pour les jeunes et pour les femmes. Par contre, en ces temps de vive concurrence, l’image de l’entreprise n’est pas sans effets sur son chiffre d’affaires.

Débattant l’autre jour à Tours avec un chef d’entreprise de la distribution – « Les trois mousquetaires » – engagé dans un partenariat avec une mission locale, j’observai que, le matin même à la radio, les informations faisaient état d’une plainte contre huit grands distributeurs pour leurs relations pour le moins léonines avec leurs fournisseurs. Et que, sans doute, il valait mieux pour une entreprise et pour son tiroir-caisse d’être associée à une image de solidarité, voire de citoyenneté, qu’à une image de tortionnaire cupide des producteurs, un presse-citron. Il en convenait. Anecdote qui vise à proposer que le changement s’obtient rarement par l’appel à la conviction. Il ne suffit pas d’être convaincu pour être convainquant : il faut convaincre. Et cela nécessite de se décentrer, de comprendre quel est l’intérêt de l’Autre au changement. C’est strictement à partir de l’objectivation de cet intérêt – pour les entreprises : produire, faire des bénéfices –  que les rapports entre deux mondes étrangers quoique indissociables pourront changer.

Enfin, c’est une opinion.

One more again

Publié: novembre 24, 2009 dans 1

En bon français et toute logique, après last but not the least, one more again

Tribune ouverte…

Bon, je reprends un peu la plume, version clavier, pour une raison simple – hormis la démangeaison de l’écriture, « drogue dure » selon les termes de Michel – : le principe d’une « intelligence » distribuée ne me convient toujours pas mais le projet de celle-ci partagée ne doit pas pour autant être laissé sur le bord de la route. Cent fois sur le métier remettre l’ouvrage, faire et défaire, etc. Cette tentative retient parmi les assez nombreuses contributions, encourageantes et amicales (1), celle de Régis « pour maintenir un lieu d’échanges comme celui-ci avec Philippe comme contributeur et non plus comme animateur… » D’où cette proposition : que, parmi les lecteurs et contributeurs de ce blog (2), quelques-uns s’engagent – allez, ne soyons pas trop exigeant – à proposer un article par mois. Vous seriez quatre ou cinq seulement que cela garantirait un rythme de publication que je complèterai au gré des évènements et/ou de l’inspiration, ce qui au total permettrait de proposer hebdomadairement au débat deux ou trois articles. C’est à la fois raisonnable et ambitieux. On essaye ?

Braderie…

Surtout ne pas croire que la proposition qui suit justifie cette réouverture ! Simple coïncidence. Les Bricoleurs de l’indicible ont six (1er tome) et cinq (2ème tome) ans. Fin de vie, obsolescence… Restent les soins palliatifs pour livre – le rachat par des bouquinistes – ou le droit de mourir dans l’indignité -, le pilon. L’éditeur m’a proposé ce matin même de les brader. Ils valaient chacun 23 euros, ils sont désormais disponibles, franco de port, directement livrés par La Poste, pour 9 euros, soit 5 euros l’ouvrage et 4 euros pour La Poste pas encore privatisée (3). Avis… Si certains sont intéressés, ils peuvent directement s’adresser par courriel à Apogée apogee.rennes@wanadoo.fr , précisant leur commande dans le cadre de cette « promotion ». S’il n’est pas garanti qu’un ouvrage dédouanera du cadeau de Noël, à défaut de le lire d’autres scénarios d’utilisation sont possibles depuis la cale sous l’armoire normande au pied vermoulu jusqu’à la fine stratégie du capitaine Haddock.

Haddock ?

Précision tintinophile : page 53 de Objectif lune, le capitaine Haddock se fait interdire l’embarcation dans la fusée de « Deux ou trois bouteilles de whisky », malgré un argumentaire solide, « Vous comprenez, il va faire un froid de canard là haut… Alors je prends mes précautions. » Page 56, le même s’apprête à embarquer dans la fusée avec trois volumineux ouvrage sous le bras. Il faudra lire On a marché sur la lune pour comprendre qu’en fait de nourritures intellectuelles (« … je désire approfondir mes connaissances », p. 57), il ne reste des dits-ouvrages que les couvertures et, entre celles-ci, les ingrédients de la lutte contre la froidure lunaire.

Plan Banlieue…

A propos de livre et de cadeau de Noël, on trouvera chez le même éditeur un tout récent recueil de dessins de (Loïc) Schvartz – pas (Bertrand) Schwartz – qui publie entre autres dans Charlie Hebdo. Petit livre à peine plus cher que, bradé, Les Bricoleurs : 12 euros. Ca s’appelle Alerte au sarkovirus ! C’est d’actualité.

Nouveau président de l’UNML

On reprend doucement ce blog, non qu’il n’y ait rien à dire… par exemple l’élection du nouveau président de l’UNML, Jean-Patrick Gilles, qui remplace Raymond Lepinay. On peut aller sur le blog http://blog.jean-patrick-gille.fr/ de JPG, député PS d’Indre-et-Loire, président de la Mission Locale de Touraine et de l’Union régionale des Missions Locales – AmiCentre. Y étant hier pour deux conférences, une le matin et une l’après-midi, j’ai eu l’occasion d’échanger avec lui et ne crois pas trahir un secret en indiquant qu’il est très attaché à développer la participation des jeunes au sein des missions locales : enfin, les comités consultatifs jeunes vont décoller !

A suivre…

(1) Parmi celles-ci, à consulter en bas à gauche, la contribution de Pierre mérite le détour.

(2) Comme Sarah qui appelle de ses vœux une reprise… « avec l’aide de quelques autres ? J’en suis si besoin… »

(3) Précision : mes droits d’auteur, depuis le premier livre, ont tous été abandonnés à l’éditeur.

Last but not least

Publié: novembre 15, 2009 dans 1

Une contribution de Jean-Philippe qui, j’avoue, me fait du bien. Au terme de celle-ci, une nouvelle. Sous forme de révérence.

JP REVELJean-Philippe

« Plusieurs remarques :

1) Je constate que plus l’article est long, étayé, et abordant des questions que je qualifierais de « structurantes » pour le réseau des ML/PAIO, moins il y a de commentaires (réactions ?).

Cela m’interroge … Je laisserai Philippe Labbé analyser cela.

2) Faut-il encore et toujours amorcer cette structuration du réseau et remettre chaque jour sur le métier cet ouvrage ? Oui sans aucun doute… mais Philippe Labbé ou quelques autres dans leur coin mériteraient une plus large audience.

Le réseau ML/PAIO a besoin de cette structuration. Bien évidemment les textes existent, les références également. Mais il faut aller au delà.

3) Vers une véritable « culture commune » (que je définirai comme ensemble de l’étayage visant à structurer nos pratiques).

De mon point de vue, le contexte est favorable à cette construction d’un étayage structurant « des pratiques » (certains diront praxis). Pas de pratiques sans théorie ! C’est toujours le lien entre les deux qui pose souvent question aux cartésiens que nous sommes.

4) Un Lien aussi politique ?

De mon point de vue, la nécessité d’établir ce lien et de poursuivre la construction de notre culture commune peuvent relever d’une volonté politique de la Branche par exemple. Le manifeste a ouvert la voie à une dynamique qui doit permettre aussi cela.

5) Des formations dites « nationales » élaborées par la Branche concernent notamment la déontologie, la culture commune … le socle (corpus, en tant qu’ensemble d’enseignement) est en cours de constitution.

6) Un institut des ML/PAIO.

S’il en va des « maisons » (de l’emploi, du handicap, des adolescents, etc…) comme des « Grenelle » (insertion, environnement etc.), faisons le choix d’un institut fondé sur trois axes : Etude/Recherche (R&D), ingénierie de formation/consulting, formation/action.

C’est le projet que mérite les ML/PAIO, pivot de l’accompagnement des jeunes mis en difficulté. »

P.L. Bien,… Guère utile de s’appesantir sur ce qui précède : chacun qui aura fréquenté ce blog sait que, en tout point, qu’il s’agisse du « pas de pratique sans théorie » (et l’inverse) ou de la nécessité de cohésion d’un métier à partir d’un corpus commun stable, robuste, issu et contrôlé par les pairs (« un institut ») ou encore de l’incongruité  d’un secteur professionnel où la recherche et développement est au mieux considérée comme « oui, intéressante », plus communément comme une portion congrue accessoire, ce qu’écrit Jean-Philippe résonne en parfaite harmonie avec ce que, sans doute avec trop de redondance, insuffisamment de régularité, j’ai tenté sur cet écran.

Cependant force m’est de constater deux choses.

MayonnaiseMayonnaise

« Eduquer ce n’est pas remplir un vase mais allumer un feu », énonçait Montaigne… le même que celui des Essais pour lequel je m’étais amusé cet été à quelques digressions. La philosophie de cet espace était à cette aune… ne serait-ce que parce que avancer sur un projet global de professionnalisation exclut – sauf orgueil métastasé – de le faire seul et nécessite d’avoir en tête que « Comprendre, ce n’est pas tout comprendre, c’est aussi reconnaître qu’il y a de l’incompréhensible. » (1) Pour autant, hormis quelques « habitués » (merci à eux, très sincèrement), la mayonnaise n’a que peu pris, l’intelligence – enfin, une forme d’intelligence – étant demeurée plus distribuée que partagée. La tentative d’« invitation à l’intelligence partagée » a, entre autres, échoué. C’est, sinon totalement explicatif (2), du moins symptomatique. De quoi ? De ce que le « réseau » n’est, du moins en ce qui concerne la production d’un savoir, qu’une esquisse de réseau ou, plus exactement, un pseudo-réseau puisque la règle de base du fonctionnement réticulaire est la réciprocité, contributeur-rétribué. Ce qui n’a été que rarement le cas et, comme dit, souvent assuré par les mêmes : règle de Pareto, 20% des contributeurs produisent 80% des contributions. Mais que font les 95% de lecteurs non-contributeurs sinon potentiels ? Un an et demi de balise Argos à clignoter : les batteries s’usent… et le doute s’installe sur le projet d’un agir communicationnel (3) qui s’enlise dans la logique antinomique d’expertise ou, pire, dans un soliloque. «Le vide de ces espaces infinis m’effraie », écrivait Pascal…

597px-Pierre_Corneille_2Corneille

Lorsque Jean-Philippe observe le peu de contributions – aucune sur le dernier article visant à construire en concept la notion d’accompagnement – il n’a pas tort… sinon que, administrateur de ce blog, j’en connais la fréquentation… qui tendanciellement s’infléchit et, donc, ne se limite pas à un article. A l’inverse du Cid – « Nous partîmes cinq cents mais, par un prompt renfort, nous nous vîmes trois mille en arrivant au port » – et hormis quelques pics, ce ne sont désormais que 200-250 personnes qui quotidiennement lorgnent sur ce blog, dont une partie très probablement au hasard des facéties d’orientation de Google. Il faudrait analyser, bien sûr, le pourquoi d’une si faible appétence sans rien oublier, depuis la perception de la pertinence des articles par les lecteurs dont certains ont pu être irrités par des positions politiques – j’espère jamais politiciennes – jusqu’au manque de souffle pour la réflexion et la réflexivité… qu’il est vrai les conditions professionnelles concrètes ne favorisent qu’exceptionnellement (4). Sans omettre l’épuisement de l’auteur, un peu de la même nature que celui que l’on doit ressentir à tenter et retenter de planter un clou dans un jet d’eau.


DownloadedFileRévérence

J’ai donc décidé de lever le pied et d’interrompre ce blog. L’ami X de DocInsert n’y est pour rien, en tout cas au titre d’une éventuelle contamination. Assurément d’ailleurs, reviendra-t-il rapidement… mais je n’en dis pas plus. D’autres rédacteurs continuent et le font remarquablement : entre autres, Benoît Willot avec Emploi et Création, Christian Bensi avec Informer autrement, l’ami Michel Abhervé et son blog.

Ainsi coule la vie : les cellules mortes permettent les cellules vivantes ; les défunts blogs ouvrent un espace pour de nouveaux blogs ou renforcent ceux qui demeurent. C’est une leçon d’Héraclite : « Vivre de mort, mourir de vie ».

Autre leçon, cette fois tirée d’Edgar Morin, inspirateur inépuisable : la complexité, c’est l’aléatoire. J’interromps donc, revenant à mes habitudes pré-numériques (Gutenberg) de publications dans des journaux et revues (assurément, on ne se défait pas d’un coup de trait de l’addiction à l’écriture)… car qui sait ce que sera… non, quand même pas demain, mais peut-être après-demain ? Ceci, c’est une autre histoire.

Merci à celles et à ceux qui ont cheminé un peu-beaucoup-passionnément sur ces mots. (5)

MargueriteRévérence.

(1) Edgar Morin, L’éthique. La méthode 6, 2004, Seuil, p. 139.

(2) Il est possible qu’une autre explication recouvre tout-à-fait simplement la légitimité de l’émetteur. Sans doute un tel espace d’analyse serait-il mieux porté par une entité labellisé.

(3) Il a été à plusieurs reprises question ici de l’agir communicationnel développé par Jürgen Habermas dans Théorie de l’agir communicationnel (1987, Fayard).

(4) Peu de missions locales ont structuré la R&D et « l’échange de pratiques » qui, de ce que j’en connais, n’y suppléent pas.

(5) Je laisse ce blog ouvert, libre d’accès, pour que les piou-piou qui le souhaitent aillent y piocher au gré de leurs besoins et envies.


S’il appartient à la tradition du travail social, l’accompagnement est une notion qui a été très largement appropriée par les acteurs des politiques de l’emploi, de façon plus générale par les « intervenants sociaux ». « L’accompagnement est ainsi devenu le mot le plus général pour désigner les pratiques d’un ensemble très large d’intervenants sociaux dans les secteurs les plus divers. » (1) Probablement pour deux raisons majeures. La première est que, dans la mesure où il considère la personne dans sa globalité, l’accompagnement humanise la mise à l’emploi. La seconde tient à la mutation du marché de l’emploi, à sa flexibilité, qui appelle une « sécurité sociale professionnelle », l’accompagnement représentant en quelque sorte la garantie de stabilité et de continuité dans l’instabilité et la discontinuité. On n’est guère éloigné de ce « point fixe » que Robert Musil recherchait en plantant un clou dans un jet d’eau (L’homme sans qualité). Point essentiel, l’accompagnement n’appartient pas qu’au champ du social mais est devenu – pour les jeunes et avec l’article 13 de la loi de cohésion sociale – un nouveau droit créance voulu par le législateur.

 

L’expression « accompagnement social » demeure cependant ambiguë car elle signifie pour beaucoup un accompagnement dans tous les champs de l’activité humaine, excepté celui du professionnel : habitat, mobilité, culture, santé, etc. Cependant, dès lors que l’accompagnement social soustrairait  le champ professionnel, force serait de constater qu’il ne serait plus global.

Au regard du principe-pivot des missions locales, l’approche globale (ou « holistique »), c’est-à-dire l’indissociabilité et la non-hiérarchisation des domaines, la conception de l’accompagnement social correspondra ici à ce que l’on pourrait/devrait peut-être, sans doute, nommer plus précisément l’accompagnement socioprofessionnel.

Le champ de l’accompagnement socioprofessionnel porte sur la personne dans sa globalité, s’appuie sur le principe de ses ressources, vise à réduire ou à résoudre les difficultés de tous types qui font obstacle à l’intégration, cette dernière entendue comme finalité du processus d’insertion professionnelle sociale (2), et mobilise les professionnels qui interviennent en « prenant en compte » et non « en charge ».

La posture professionnelle se fonde en conséquence sur l’aide au développement de l’autonomie de la personne et n’est pas ou ne doit pas être une démarche hétéronome.

 

Sur le volet professionnel, l’accompagnement répond à « la nécessité de promouvoir une sécurisation des trajectoires passant par la prévention de la dégradation des compétences, l’amélioration des mobilités et le développement de l’employabilité. » (3) Finalisé par l’accès à l’emploi et le maintien dans celui-ci de la personne, souvent en étayage d’une logique d’alternance, « l’idéal » de l’accompagnement repose sur une synthèse, issue d’une négociation (dialectique) d’éléments dialogiques entre projet de vie et projet professionnel, ressources individuelles et potentialités du marché du travail, normes prescrites et pratiques effectives. Cette synthèse négociée est formalisée dans un contrat qui peut lui-même s’inscrire dans un dispositif énonçant un certain nombre de conditions (modalités) à remplir.

 

L’accompagnement ainsi institutionnalisé renvoie aux difficultés que rencontrent les demandeurs d’emploi pour accéder à l’emploi, pour intégrer un marché de l’emploi dont les codes semblent de plus en plus difficiles à décrypter. Son rôle paraîtrait d’autant plus nécessaire que d’importants changements dans les modes de recrutement et les organisations du travail sont attendus dans les années à venir (4). De fait, il introduit une nouvelle dimension dans le rapport au marché du travail : une sorte d’espace alternatif (pour les jeunes, de socialisation ?) dans lequel les opérateurs en charge de l’accompagnement compilent des procédures, des outils, des prestations et doivent faire preuve d’innovation (5), afin d’aider les demandeurs d’emploi à intégrer le marché du travail. Quant à ceux-ci, ils doivent trouver dans cet espace les moyens de créer des liens avec le marché de l’emploi et, en cela, prendre conscience de leurs capacités et potentialités, acquérir les codes du dialogue employeur – employé, au besoin définir un projet et/ou suivre une formation, etc., pour, à terme, être autonome dans le monde du travail. Ainsi les mesures d’accompagnement, qui sous-entendent un contrat – selon les cas – formel ou informel passé entre le demandeur d’emploi et l’opérateur, sont supposées inscrire les individus concernés dans une dynamique d’échange et de recherche. Un paradoxe se pose alors : ces mesures permettent-elles effectivement aux individus d’atteindre à une réelle autonomie ou induisent-elles au final un besoin plus fort d’accompagnement ?(6) Le risque de cette dernière hypothèse est d’autant plus fort que, dans nombre de cas et ceci étant accentué par la crise, les professionnels en principe mobilisés pour gérer du flux sont, faute de débouchés, contraints  une gestion de stock. Ils sont, selon la métaphore de Robert Castel, comme le passeur qui au milieu de la rivière s’aperçoit qu’il n’y a plus de berge où débarquer ses passagers. La tentation peut être forte,  ce moment, de se focaliser plutôt sur l’accompagnement que sur le résultat de celui-ci : un accompagnement ad vitam, ad libitum…

 

Que l’accompagnement soit global ne signifie pas qu’il est réalisé par un seul professionnel, le référent, qui apporterait toutes les réponses. Le référent est le « fil rouge » de l’accompagnement, son « marginal sécant » qui évolue dans et entre toutes les sphères de la socialisation, garant d’une continuité de l’action, d’une cohérence de celle-ci (le référent est, à l’échelle de la relation avec le demandeur d’emploi, ce que devrait être, à l’échelle d’un territoire, une maison de l’emploi : un guichet unique) et mobilisateur du réseau partenarial (ressources internes et externes des politiques de l’emploi et des politiques sociales) ainsi que du réseau d’entreprises et de structures spécialisées.

 

Selon les professionnels, les structures (moyens et management), les métiers, les institutions d’appartenance (dès lors que l’on raisonne en ne se limitant pas aux missions locales), les contextes ainsi que les exigences de société (financeurs, dispositifs réglementaires et juridico-administratifs), l’exercice de l’accompagnement prend des formes variées, plus ou moins univoques et formalisées. Toutefois l’accompagnement associe de façon quasi-systématique six éléments agencés avec et autour de l’usager :

le référent unique (interaction),

le projet (ambition),

le contrat (conditions),

l’entretien (réalisation),

l’apport instrumental (ateliers) et la relation à l’entreprise (dotation),

les ressources de l’environnement, le partenariat, le tutorat (démultiplication).

Chacun de ces éléments constitutifs de l’accompagnement est lui-même construit à partir de plusieurs variables : l’entretien, par exemple, s’appuie ou non sur un outil (logiciels Parcours…), se déroule à une fréquence déterminée ou indéterminée, rapprochée ou non (7), s’inscrit dans une logique de rendez-vous ou est immédiat en fonction de la demande de la file active…

 

Sur le volet socioprofessionnel, qu’il soit ou non « renforcé », mais subséquemment avec une graduation de l’intensité de l’offre de service, l’accompagnement s’exerce dans quatre sphères interdépendantes :

La sphère strictement professionnelle dont l’objectif est l’indépendance économique via l’accession à l’emploi (8). Mais cet objectif est lui-même insuffisant et il doit s’accompagner d’une capacité de la personne à gérer des discontinuités, sinon systématiques du moins prévisibles particulièrement pour des emplois de bas niveau de qualification. Le saut qualitatif du « vers » à « dans » l’emploi modifie substantiellement les pratiques d’accompagnement et les représentations des opérateurs de leurs métiers (deux « clients » au lieu d’un seul, le demandeur d’emploi et l’entreprise), contraignant théoriquement une partie de ces derniers à une acculturation au regard de leurs postures vis-à-vis des entreprises et de l’économie marchande. Des solutions organisationnelles, variables selon les structures, peuvent exiger cette acculturation ou, au contraire, l’éviter par exemple en opérant une division du travail (« chargés de relations entreprises », équipe emploi « dédiée »). Cependant – et cela constitue un point de vigilance – l’évolution « dans » l’emploi contraint à repositionner les intermédiaires de l’emploi dans une dimension qu’ils n’auraient jamais dû sous-estimer : l’efficacité de la politique de l’emploi est déterminée par son articulation avec les stratégies micro-économiques des entreprises et des territoires. A la sphère économique est rattaché l’homo oeconomicus, producteur et reproducteur.

La sphère de l’individuation, « micro », concernant les rapports de la personne à elle-même (santé physique et psychique) et à son environnement familial, l’équilibration de ces rapports intervenant de toute évidence sur la capacité d’exercer professionnellement (le « savoir-être »). A la sphère de l’individuation est rattaché le Sujet, par définition singulier et unique, et la visée est l’accomplissement (ou épanouissement).

La sphère de la sociabilité, « meso », où sont en jeu les relations de la personne avec son environnement proche : voisinage, quartier, groupes amicaux et associatifs, etc. La thématique est ici celle du lien social et de l’appartenance (à l’inverse de l’isolement) dont une partie est directement déterminée par l’activité professionnelle (l’entreprise étant un espace de construction, d’appartenance et de reconnaissance identitaires) et dont une partie détermine l’activité professionnelle (travailler en équipe). A la sphère de la sociabilité, est rattaché l’Acteur, par définition collectif, et la visée est le lien.

La sphère du sociétal, « macro », qui correspond aux relations de la personne à la société, celles-ci articulant deux axes : l’acquisition de normes (le « vivre ensemble ») et la citoyenneté (droits et devoirs). L’une et l’autre, de toute évidence, ont également à voir avec la capacité de s’insérer professionnellement. A la sphère du sociétal est rattaché le Citoyen et la visée est l’émancipation.

 

Sphères Dimensions Idéauxtypes Visées
Professionnel micro/meso/macro Homo oeconomicus Indépendance économique
Individuation micro Sujet Accomplissement
Sociabilité meso Acteur Lien
Sociétal macro Citoyen Emancipation

 

 

Chacune de ces sphères, encore une fois interdépendantes, fait appel dans le cadre de l’accompagnement socioprofessionnel à un processus que l’on pourrait identifier comme un transfert de capitaux, l’hypothèse posée (diagnostic) étant que la personne en insertion accuse un déficit dans un ou plusieurs types de capitaux.

Capital économique, avec la mobilisation d’allocations, de secours, d’aides « interstitielles », de micro-crédit, etc…

Capital culturel, avec le recours à des formations, des validations de parcours.

Capital social, pour le volet professionnel via l’accès au réseau des opérateurs (entreprises, intervenants spécialisés…), l’utilisation des mesures multiples de la politique de l’emploi (prestations Pôle emploi, dispositifs spécifiques des collectivités territoriales…), voire même par l’innovation et la conception de nouveaux outils (par exemple l’association nationale des jeunes créateurs d’entreprise, la création de groupements d’employeurs, de groupements d’employeurs pour l’insertion et la qualification ou de structures d’insertion par l’activité économique…) ; pour le volet non professionnel, via l’accès aux ressources (acteurs, dispositifs, droits…) des domaines de la culture, de la santé, du logement, etc.

Capital symbolique par la remise en confiance de la personne (ateliers d’ « image de soi », projet individualisé et, de façon plus générale, les règles de l’entretien d’aide…).

L’accompagnement vers et dans l’emploi s’analyse en termes de processus, c’est-à-dire avec un début qui correspond à la prescription, à la demande et au diagnostic (10), avec un déroulement qui, s’inscrivant dans des représentations, mobilise des outils multiples directement (formations, mesures, tutorat…) ou indirectement (volet social, individuation, sociabilité…) en réponse à la problématique d’employabilité, avec enfin une conclusion posant la question de l’évaluation (11).

En conclusion, l’accompagnement dit « social » est en fait l’accompagnement socioprofessionnel pour les missions locales. Fondé sur le principe, à défaut d’être un concept, d’approche globale, il est un processus qui appelle, d’un point de vue évaluatif, au critère de « réalisation », sa finalité, l’intégration, appelant elle le critère de « résultat ».

A ces critères, on doit ajouter pour évaluer la qualité d’un accompagnement, ce de façon non limitée mais a minima exigible, les critères de…

Effectivité : c’est la question de la méthode (comment procède-t-on ?)

Décentration : c’est la question du centrage sur les besoins de l’usager, ses capacités, avant de répondre aux objectifs des programmes.

Conformité : c’est la question de la double cohérence, celle vis-à-vis de l’institution qui finance l’accompagnement, celle de la structure qui met en œuvre l’accompagnement. Entre ces deux perspectives, on le sait, existent des contradictions qui peuvent être des tensions.

 

(1) F. Mégevand, « L’accompagnement, nouveau paradigme de l’intervention publique », in (sous la dir.) R. Ballain, D. Glasman, R. Raymond, Entre protection et compassion. Des politiques publiques travaillées par la question sociale. 1980-2005, 2005, Grenoble, PUG.

(2) L’insertion professionnelle et sociale est un objectif opérationnel, l’intégration un objectif finalisé (P. Labbé, Les bricoleurs de l’indicible, 2003, Apogée).

(3) (sous la dir.)  P. Auer, G. Besse, D. Méda, op. cit., p. 25.

(4) O. Chardon, M-C.Estrade, F. Toutlemonde, « Les métiers en 2015 : l’impact du départ des générations du baby-boom, Premières synthèses, DARES, n°50.1, décembre 2005.

(5) C. Baron, P. Nivolle, « L’inventivité au quotidien des missions locales et PAIO », Premières synthèses, DARES, n°34.1, août 2005. – M.-C. Bureau, C. Leymarie, « Innover dans le social : l’exemple des missions locales », Connaissances de l’emploi, CEE, n°12, février 2005. Rappelons que, pour les missions locales, l’innovation est posée non comme une possibilité ou un souhait mais bien comme une obligation (Charte de 1990).

(6) S. Mas, « Bilan de 5 ans de programme Trace : 320 000 jeunes en difficulté accompagnés vers l’emploi », Premières synthèses, DARES, n°51.1, décembre 2004. Cette question a été explicitement posée par M. Larcher lors de la journée « Dynamisons l’accès à l’emploi des jeunes » le 22 mars 2006 : « faut-il accompagner l’après-CIVIS ? »

(7) Notons, en ce qui concerne la fréquence des entretiens, qu’il faut éviter de raisonner à partir du postulat que plus la fréquence est élevée, mieux cela sera pour l’accompagnement. Comme l’écrit le rapport de la Cour des Comptes pour le PARE-PAP « le nombre d’entretiens à réaliser a pesé sur l’organisation du travail dans les agences locales et la qualité de l’entretien s’en est ressentie. » (L’évolution de l’assurance chômage : de l’indemnisation à l’aide au retour à l’emploi, Synthèse du rapport public thématique, mars 2006, p. 10).

(8) L’emploi est entendu aujourd’hui, de façon quasi-exclusive, comme l’emploi dans le secteur marchand. Cette conception est étriquée et devrait a minima s’élargir à l’emploi public et à l’emploi du tiers secteur (économie sociale).

(9) Par exemple, la méthode d’éducation active ADVP (activation au développement vocationnel et personnel) assez répandue dans les SIAE.

(10) Dès lors que l’on raisonne en termes de processus, on comprend l’importance de la qualité de l’amont, c’est-à-dire du diagnostic (réalisé par l’opérateur seul – avec quel outil ? – ou s’appuyant par exemple sur un bilan de compétences) puisque celui-ci détermine dans une large mesure le déroulement de l’accompagnement. Si le diagnostic est spontanément associé au demandeur d’emploi (ressources, qualification, freins à l’emploi…), il doit également être corrélé à la dimension de l’offre (connaissance des évolutions socio-économiques du territoire) et, comme tel, recouvre une connaissance outillée s’appuyant sur des diagnostics glissants (Plan d’action local du SPEL), sur des bases développées de type Argos, sur des système de veille partagé, sur des instances ad hoc (GIL, « groupe d’initiative locale », en Lorraine, etc.). « Il suffit sans doute {…} que les formations soient bien articulées avec à la fois les compétences de départ des chômeurs, les besoins des entreprises, les prévisions d’emploi… » (A. Lefebvre, D. Méda, Faut-il brûler le modèle social français ? 2006, Paris, Seuil, p. 124).

(11) Encore une fois, la dissociation entre les volets emploi et social est plus qu’incertaine. Ainsi, pour l’APE (Accompagnement personnalisé à l’emploi), le cahier des charges parle de « lien renforcé avec l’usager », expression qui n’est pas « sans évoquer les pratiques traditionnelles du suivi social et notamment celles des assistantes sociales de circonscription. », M.-C. Duru, La fonction accompagnement dans les actions de formation et d’insertion vers l’emploi, 1997, Comité de liaison pour la promotion des migrants et des publics en difficulté d’insertion, p. 52.