Archives de juillet, 2011

Non, ce ne sont pas les perles du bac. J’avais indiqué que, levant le pied pour cause d’émolliente température estivale, les contributions des uns et des autres paraitraient en front-line, ce qui occuperait l’espace tout aussi bien que s’y échine votre serviteur. C’est donc le cas avec ce corrigé par Pioupiou44 de la copie « Philo in vivo » qui s’est conclue par « Philo in vino »… susceptible de devenir « Philo in chouchenn » (1).

Chouchenn

Pioupiou44 : « Comme nous sommes dans la période des résultats d’examens, je vais me permettre d’évaluer l’élève Labbé sur son devoir de philo. Une évaluation formative pas normative, je ne mettrai pas de note, quoique…

Bon, l’intro : ok, bonne entrée en matière. Un peu d’humour, pas mal ! La phrase de fin d’intro « On assume. » Alors là, élève Labbé, je dis non ! Je vous l’ai déjà répété et réexpliqué : « On est un con ! ». Dites : « J’assume ! » et assumez, voyons !

Passons au contenu.

« Faire face au surcoût des maillots », bien ! Les sénateurs, leur train de vie, le SMIC et une citation de Montesquieu, très bien.

La suite, bien aussi mais on sent monter une pointe d’ironie ou de cynisme. Attention, élève Labbé, gare à l’ulcère !

Et pour finir, « légion d’honneur », vous tirez un peu vite des conclusions hâtives, mon cher.

Quant à la conclusion : « Philo in vino », là ce n’est plus l’ulcère mais la scie-rose qui vous guette.

Par contre, permettez-moi de vous emprunter la phrase finale dans de prochains textes : « histoire d’oublier de se souvenir ».

Serait-ce une forme de résignation que je sens dans cette fin, élève Labbé ?

Je vous conseillerai pour un prochain devoir de glisser une petite phrase de notre grand philosophe du XXe, Michel Colucci : « Quand je vois un pauvre qui va voter, c’est comme si je voyais un crocodile entrer chez un maroquinier. »

En résumé, bonne maîtrise de l’actualité, bons liens avec les grands penseurs de la philosophie. Attention tout de même à l’utilisation trop prononcée de l’ironie et du cynisme.

Et soignez votre future scie-rose à coup de chou-chêne ! »

P.L. C’est dit. Manque la note, le correcteur usant d’une conjonction de subordination – « quoique » – laissant supposer qu’il va ou pourrait noter alors qu’il vient d’annoncer l’inverse en s’appuyant sur le système de relations par opposition « formatif – normatif » qu’il eût été plus judicieux de dialectiser en « formatif – sommatif ». En effet, la normativité est un critère PPO : que l’on adopte une posture sommative ou formative, voire même endoformative, l’appréciation renvoie toujours à un système de normes imposées, choisies ou, comme c’est le cas pour les recherches-action (Freire, Lewin…) imaginées en cours d’action.

Domestication des coquilles Saint-Jacques et des jeunes.

Rappelons à ce sujet que l’acronyme « PPO » signifiant « point de passage obligé » est extrait du célèbre article de Michel Callon « « Éléments pour une sociologie de la traduction. La domestication des coquilles Saint-Jacques dans la Baie de Saint-Brieuc » (L’Année sociologique, n°36, 1986, pp. 169-207). C’est d’ailleurs sur la base de cet article – qui est un classique de l’analyse de réseau et de la théorie de l’acteur-réseau (ANT : Actor-Network-Theory) – que Lionel Chaty d’Algoé Consultants avait tenté une analogie avec le réseau des missions locales dans un texte exposé lors du colloque annuel de 2001 de la Société Française de l’Evaluation, « La structuration de réseaux d’action publics pour l’insertion des jeunes, ou la domestication du jeune dans les quartiers ». L’hypothèse centrale de Chaty était que « la catégorie des Missions Locales pour l’insertion des jeunes en difficulté tente d’imposer sa propre problématisation de l’insertion des jeunes, et de s’ériger en porte-parole de l’ensemble des acteurs impliqués de fait ou potentiellement à un titre ou à un autre dans l’oeuvre d’insertion. » Ventre Saint-Gris ! Au fil des dix-sept pages de cette communication, on apprît ainsi…

– que le « coup de force » des ML permet à des acteurs de « se rendre indispensables, sceller des alliances à leur profit, définir et coordonner des rôles, mobiliser des alliés » ;

– que les acteurs des ML « se présentent également en tant que militants inspirés, concédant de nombreux sacrifices personnels {…} parce que souhaitant le bien des jeunes en difficulté… » ;

– que, un peu benêts, les professionnels des ML « s’appuient sans toujours en maîtriser les fondements théoriques, sur un courant de pensée fondé sur les effets de la décentralisation… » ; (2)

– que ces mêmes professionnels sont cependant assez retors dans leur stratégie d’isolement du jeune : « Dès lors qu’il franchit la porte d’entrée de la ML, le jeune est isolé du monde et pris en charge par un « référent » qui, dans le cadre d’un entretien en tête-à-tête… » ;

– que « l’enjeu théorique » de l’approche globale « n’intéresse pas directement les représentants des ML {…} il ne représente à leurs yeux qu’une forme de soutien à leur domination partenariale sur les territoires. »

Spartacus.

Rassurons-nous, la conclusion ouvre des perspectives de liberté, certes un peu rugueuse, aux jeunes que l’on sent comme pris dans une nasse malignement tissée, un peu sur le modèle de ces voisins aussi séniors que diaboliques de Rosemary’s Baby : « Rien n’est jamais totalement et définitivement acquis. Existent ainsi, dans de nombreux cas, des conflits physiques et verbaux entre les jeunes et les référents en ML. Ce faisant, les jeunes se déchaînent, retrouvent leur état antérieur, brisant les locaux et l’accord qui les unit aux ML. » Bref, une révolte à la Spartacus contre les missions locales – Crassus.

En 2001, d’autant que je m’en souvienne, la communication de Chaty n’avait guère suscité d’émoi dans le réseau des missions locales. Comme quoi, « La bave du crapaud n’empêche pas la caravane de passer. » (3)

Apnée socioprofessionnelle de compensation 

C’est les vacances. On peut donc s’accorder un peu de répit. Alors, une nouvelle fois, un coup de chapeau et de pub pour les comédiens de La Borne qui imaginent, façon 1984 d’Orwell, Pôle emploi en 2017. A visionner sur Daily motion un extrait de LCI qui présente ce site à ne pas rater. Je leur ai transmis à toutes fins utiles une nouvelle MARCEL BRICOLEURS en annexe du tome 2 des Bricoleurs, l’histoire de Marcel, mécanicien au chômage, inscrit dans un nouveau dispositif, l’ASPC ou « Apnée socioprofessionnelle de compensation » On va voir si cela les inspire.

(1) Selon Sonia Le Goff qui, avec un nom pareil, ne peut être qu’une référence pour tout ce qui a trait à la bretonnitude, le chouchenn – que l’on peut écrire avec un ou deux « n » « est l’appellation bretonne donnée à l’hydromel, boissons ayant fondamentalement la même origine. Toutefois, quelques différences existent quant à la fabrication de ces deux breuvages… Ainsi, l’hydromel est une boisson issue de la fermentation alcoolique d’un mélange d’eau et de miel. Le miel, grâce à l’action des levures, se transforme en alcool. Selon la proportion miel/eau de départ, on obtiendra un hydromel sec, demi-sec ou encore moelleux. La différence avec le chouchen est que celui-ci est obtenu par la fermentation de miel et de fruits. Les bretons utilisaient en effet le moût de pomme (jus de pomme mis à fermenter) comme agent de fermentation, celui-ci se trouvant à portée de main du fait de l’abondance de pommiers dans la région. »

(2) Le discrédit par l’ignorance supposée des cibles, pour parler simplement : les conseillers sont des ignares (pour ne pas dire plus), n’est pas exceptionnel. On se souvient de Denis Castra qui, dans L’insertion professionnelle des publics précaires (2003, PUF), considérait les acteurs sociaux et en particulier ceux de l’insertion « en quête de nouveaux modèles, concepts (si ce n’est de nouvelles recettes)… » et  caractérisés par l’« ignorance de certains processus élémentaires de la vie psychique comme, par exemple, la construction de la temporalité. » Sympa.

(3) Georges Lautner, Les tontons flingueurs, 1963, dialogue de Michel Audiard. Nous aurions pu proposer une autre citation du même film : « Les cons ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît. »

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AAAhhh…

Pour ce qui suit, avertissement emprunté à Hervé Le Tellier, paru dans Le Monde.fr du 7 juillet : « Ce billet d’humeur a été dégradé par Moody’s de sa note AAA pour tomber à AAB. Mon banquier a aussitôt réévalué les taux de mes emprunts. Qu’il aille se faire voir chez les Grecs. » Bref, pour cet article, ni jeunes, ni insertion et encore moins de missions locales : rien que de l’actualité et de la philosophie. On assume.

Faire face au surcoût des maillots…

3 531,61 €. C’est la prime exceptionnelle que le Sénat a décidé de verser à ses élus avant les congés d’été au titre d’un (sic) « rattrapage exceptionnel sur un complément d’Indemnité représentative de frais de mandat (IRFM) versé en une seule fois fin juin ». L’IRFM est destinée à « faire face aux diverses dépenses liées à l’exercice du mandat ». Elle est déjà de 6 240,18 € par mois. « Cette prime, qui n’a semble-t-il aucune justification sérieuse, s’apparente plutôt à un cadeau de départ pour de nombreux sénateurs qui ne se représentent pas ou ne seront pas réélus à l’issue du scrutin de fin septembre », a déclaré le député du Finistère Jacques Le Guen (UMP), qui rappelle que cette prime coûte plus d’un million d’euros à l’État. 3 531,61 €, c’est guère plus que trois SMIC. Le SMIC, lui, augmente mécaniquement (hausse du coût de la vie, pas de « coup de pouce » du gouvernement) de… 2% en juillet. Soit 27 €. Pour « faire face »…

« Une autorité exorbitante, donnée tout à coup à un citoyen dans une république, forme une monarchie, ou plus qu’une monarchie. Dans celle-ci les lois ont pourvu à la constitution, ou s’y sont accommodées ; le principe du gouvernement arrête le monarque ; mais, dans une république où un citoyen se fait donner un pouvoir exorbitant, l’abus de ce pouvoir est plus grand, parce que les lois, qui ne l’ont point prévu, n’ont rien fait pour l’arrêter. » Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748, Livre premier, chapitre III, « Des lois relatives à la nature de l’aristocratie ».

Pot de confiture et admonestation…

Comme indiqué dans un précédent article, le Questeur Pastor, s’est coincé les doigts dans le pot de confiture des notes de frais d’un restaurant tenu par sa fille et où il a des parts, soit 2 492 €, pour des repas qu’il n’a pas pris. Ce même Pastor, pour répondre aux accusations portées par Mediapart, avait transmis un communiqué de soutien du président du Sénat, Gérard Larcher. Ce dernier a fait savoir par un communiqué de dix lignes, lui authentique, que le premier communiqué était un faux et « a rappelé les principes de déontologie en vigueur au Sénat ». Il est également précisé que le Questeur Jean-Marc Pastor remboursera au Sénat les deux factures « pouvant relever d’une erreur d’appréciation ». Il semble désormais évident à chacun qu’il suffira à n’importe quel fonctionnaire ou salarié du privé détournant de l’argent public et usant de faux de rembourser et d’être sermonné.

« Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Jean de la Fontaine, Les Fables, Livre VII, « Les animaux malades de la peste ».

 « Il en est de même pour la frugalité. Pour l’aimer, il faut en jouir. Ce ne seront point ceux qui sont corrompus par les délices qui aimeront la vie frugale. » Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748, Livre quatrième, chapitre IV, « Comment on inspire l’amour de l’égalité et de la frugalité ».

Ad aeternam…

Suivant les recommandations du Conseil d’Orientation des Retraites (COR), le gouvernement vient d’annoncer l’allongement à 41 ans et demi de la durée de cotisation pour la génération née à partir de 1955 et l’entrée en vigueur du passage de 60 à 62 ans de l’âge légal de départ à la retraite. Jean-Francis Pécresse, éditorialiste aux Echos, applaudit : « Le recul de l’âge légal de la retraite est un acquis social sur lequel il sera bien difficile de revenir. » Qualifier le recul de l’âge de la retraite d’acquis social lui vaut « le mur du çon » du Canard enchaîné du 6 juillet. Largement mérité.

TEST

Pour vous, la retraite c’est…

a) Un horizon qui, par définition, est inatteignable

b) Une méthode de contraception un peu désuète (1)

c) Pouvoir s’arrêter de travailler à 85 ans (1)

d) Un projet présidentiel initialement mystique finissant sur le yacht de Bolloré

e) En Russie, le début de la fin pour Napoléon

« L’inégalité entrera par le côté que les lois n’auront pas défendu, et la république sera perdue. » Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748, Livre quatrième, chapitre V, « Comment les lois établissent l’égalité dans la démocratie ».

Paradis fiscal…

C’est un article de Martine Orange, paru le 6 juillet sur Médiapart. Extrait : « Le nouveau rapport d’information sur l’application des mesures fiscales publié aujourd’hui par le rapporteur de la commission des finances de l’Assemblée nationale, Gilles Carrez, n’en est que plus accablant. » Le taux moyen d’imposition est de 27,5% pour l’ensemble des entreprises. « Mais en prenant en compte la taille, tout change: le taux d’imposition sur les sociétés pour les petites entreprises s’élève à 39,5%, tandis que pour les grandes entreprises, il tombe à 18,6%. Mais cela n’est encore qu’une  moyenne. Car les différences s’agrandissent dès que l’on attaque le dernier décile, celui du CAC 40. {…} Selon le rapport de la Commission des finances, les entreprises du CAC 40 ont acquitté 13,5 milliards d’euros d’impôts sur les sociétés en cumulé entre 2007 et 2009.

Une fois déduits les avantages des crédits d’impôt divers (report des déficits antérieurs, soutien à l’emploi, etc.), le solde tombe à 10 milliards d’euros en trois ans. Ce chiffre est à rapprocher de celui des bénéfices annoncés. Sur la même période, les entreprises du CAC 40 ont réalisé plus de 230 milliards d’euros de bénéfices cumulés. Ce qui représente un taux d’imposition de 4,3%. À ce niveau-là, la France n’est pas très éloignée des paradis fiscaux. Ce qui n’empêche pas certains, MEDEF en tête, de dénoncer « la pression fiscale insupportable » en France pour les entreprises. Dans le même temps, le prélèvement exigé pour les actionnaires relève d’une situation normale : pour la seule année 2010, les entreprises du CAC 40 ont distribué 39 milliards d’euros, soit 42% de leurs bénéfices, à leurs actionnaires. » C’est en quelque sorte un patriotisme économique bien tempéré de charité bien ordonnée qui, comme chacun le sait, commence par soi-même.

« L’amour de la république, dans une démocratie, est celui de la démocratie ; l’amour de la démocratie est celui de l’égalité. » Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748, Livre cinquième, chapitre III, « Ce que c’est que l’amour de la république dans une démocratie »

Légion d’honneur.

Tout compte fait, heureusement que la philo n’est souvent qu’un mauvais moment à passer pour quelques terminales littéraires. Réfléchir – ne serait-ce qu’un tout petit peu – conduirait inéluctablement au chaos. Il faut remettre la Légion d’honneur à Patrick Le Lay pour TF1 qui vend du temps de cerveau disponible. Ah, zut ! Il l’a déjà eue en 2008… Pastor aussi. Les patrons du CAC 40 aussi.

« Magistrats, Princes et Ministres,

Vous que doivent troubler mille accidents sinistres,

Que le malheur abat, que le bonheur corrompt,

Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne. »

Jean de la Fontaine, Les Fables, 1693,  Livre XII, « Le Juge arbitre, l’Hospitalier, et le Solitaire ».

Le surmoi étant soluble dans l’alcool et les lois pouvant être considérées comme le surmoi d’une société, finalement, plutôt que « Philo in vivo », « Philo in vino » eût été un titre plus judicieux. Histoire d’oublier de se souvenir.

(1) Items empruntés au test QCM de La Borne

Pauvre type

La récente note « L’accompagnement des demandeurs d’emploi : bilan d’une politique active du marché du travail en Europe et enseignements pour la France », datée de juin 2011, du Centre d’analyse stratégique (CAS), là même où notre sémillant mais trop bavard philosophe de plateau Ferry est « détaché », mérite un point d’arrêt. Globalement, chacun aura compris son thème, l’accompagnement des demandeurs d’emploi, mais dans une perspective très-très libérale de « politique active », c’est-à-dire non assistancielle : indemniser les gens, c’est-à-dire finalement la solidarité, c’est « passif » ; l’« actif » c’est considérer les demandeurs d’emploi comme « coproducteurs et coresponsables de leur employabilité » (sic). Expression surréaliste de la technostructure sachante : on s’imagine devant un chômeur de longue durée, licencié de la sidérurgie à 50 ans, lui énoncer doctement : « Vous êtes coproducteur et coresponsable de votre employabilité. » Autant lui dire « Pauvre type », c’est plus court.

Sans attendre les conclusions, mettons fin à un suspens insupportable en révélant les cinq propositions qu’émet le CAS :

1. « Différencier davantage la nature et l’intensité de l’offre de services (suivi mensuel personnalisé plus souple, e-services et « budget de placement » à la disposition des conseillers) pour renforcer la personnalisation de l’accompagnement. »

2. « Pour aller au bout de la logique de personnalisation, expérimenter l’abandon des « parcours types » d’accompagnement des demandeurs d’emploi au profit d’un principe d’autonomie des conseillers. »

3. « Créer une véritable qualification professionnelle consacrée à l’accompagnement. »

4. « Renforcer le management par la performance au sein de Pôle emploi, sur la base d’indicateurs d’impact et non d’activité. »

5. « Optimiser le recours aux opérateurs externes en articulant mieux la sous-traitance de capacité et sous-traitance de spécialité et en distinguant les modalités (notamment, s’agissant de la sous-traitance de spécialité, en insistant sur la rémunération aux résultats plutôt que sur les moyens à mettre en œuvre. »

A ce stade, on laissera de côté la cinquième  recommandation, non pas par manque d’argument mais par la fatigue intellectuelle qu’inéluctablement génèrerait le énième rappel selon lequel le recours aux opérateurs externes participe d’un postulat idéologique, celui de la concurrence, et s’oppose en tous points aux conditions requises d’un travail local de qualité, c’est-à-dire à des partenariats éprouvés, de la confiance, etc. Quelqu’un pourra-t-il nous expliquer pourquoi, pour accompagner des personnes, il vaudrait mieux mettre en concurrence des chasseurs de primes, alors que, pour optimiser ou du moins garantir les profits boursiers, il faudrait que « le marché ait confiance » ? Au plus près des gens, des règles économiques – la concurrence – et au plus loin d’eux des modalités morales – la confiance – ? Il y a quelque chose de désespérant qui ne fonctionne pas dans ce raisonnement. Quoi ? Ah, oui : le parti-pris idéologique !

Banane et Orange.

Avec son « axe 2 », la note préconise de « Mettre l’accent sur l’impact de l’accompagnement plutôt que sur les moyens ». Voici un objectif qui interpelle car, pour que cela soit clair, nous pourrions le reformuler en disant que ce qui compte est le résultat, pas les réalisations… ou la fin justifiant les moyens. Ce que font les conseillers – on parle ici de Pôle emploi – ne serait somme toute que médiocrement intéressant, l’essentiel est ce qui est obtenu.

Dans un sens, ce précepte n’est pas faux car il prend le contre-pied d’un glissement déjà noté ici pour les missions locales : on parle à plus soif d’accompagnement, avançant même que celui-ci serait « le cœur du métier », comme si la priorité n’était pas plutôt ce que produit l’accompagnement. C’est le même biais de raisonnement que l’on observe avec l’insertion présentée comme une finalité alors que c’est l’intégration, entendue comme état stabilisé, qui l’est au terme du processus qu’est l’insertion… sauf à plaider pour une insertion ad vitam ad nauseam

Dialogue fruité.

« Bonjour Madame Banane ! »

« Bonjour Monsieur Orange ! »

« Que faites-vous, Madame Banane, depuis la dernière fois ? »

« Vous le savez bien, Monsieur Orange : je suis en insertion. »

« Mais ça va durer longtemps votre insertion, Madame Banane ? »

« Jusqu’à la retraite, Monsieur Orange. »

« Mais ça sert à quoi, Madame Banane, d’être en insertion jusqu’à la retraite ? »

« Ben, à attendre la retraite, Monsieur Orange. »

« J’aurais du y penser… Excusez-moi, Madame Banane. »

« Y a pas de mal, Monsieur Orange. Même moi, des fois, je m’pose la question ! »

L’efficience, alpha et oméga.

Cependant il faut être conscient que la proposition du CAS alimente une conception sur-déterminée de l’accompagnement – « le contrôle des pratiques d’accompagnement s’établit essentiellement sur la base non d’une obligation de moyens, mais d’une obligation de résultats. » – où le critère évaluatif quasi-exclusif est l’efficience : « … les services publics de l’emploi se sont engagés dans de nouvelles réformes de l’accompagnement, à la recherche de gains d’efficience. » De l’efficience, juste un peu mâtinée d’efficacité, on en a tant et plus dans cette note… alors que les indicateurs de réalisation, qui disent ce qui est fait, n’intéressent personne : « Les SPE admettent donc que les exigences portées sur le retour à l’emploi plutôt que sur les procédés employés à cette fin peuvent représenter une contrepartie suffisante à la liberté d’action laissée aux opérateurs. » Pour celles et ceux qui éprouveraient quelque difficulté à comprendre la signification de cette phrase drôlement ficelée, on peut la reformuler : les opérateurs n’ont qu’à faire comme bon leur semble pourvu que les résultats soient au rendez-vous. Enfin… faire comme bon leur semble, pas tout-à-fait car la proposition n° 4 préconise de « renforcer le management par la performance au sein de Pôle emploi, sur la base d’indicateurs d’impact et non d’activité ». Et, dès lors que l’antienne de la performance est entonnée, on n’est guère éloigné de ses effets mécaniques : mal-être, difficulté d’être soi, troubles psychosociaux, etc. « Enjoint de décider et d’agir en permanence dans sa vie privée comme professionnelle, l’individu conquérant est en même temps un fardeau pour lui-même. » (1)

Les indicateurs de ressources et de contexte, dont on attend qu’ils jouent un rôle de pondération dès lors que l’on convient que chaque territoire est singulier et que les uns d’ici ne disposent ni des mêmes moyens, ni des mêmes opportunités que les autres là-bas, sont à vrai dire peu cités, sinon une fois : « … il faut s’assurer que l’évaluation des performances tient compte des caractéristiques propres à chaque type de public ainsi qu’au contexte territorial et conjoncturel. »

Ceci étant pour alimenter le débat et en ce qui concerne les missions locales, il faut reconnaître que bien des fois les indicateurs de réalisation semblent plus remplir une fonction d’écran que de démonstration. On affiche une montagne d’« actualités » et de « MER », dont le caractère purement déclaratif pourrait d’ailleurs être interrogé en termes de fiabilité, qui accouche de souris-résultats, ce qui suscite une question : « tout ça pour ça ? » L’analyse de quelques parcours particulièrement signifiants expliquerait probablement mieux l’itérativité de ceux-ci, les temps passés parfois aussi longs que nécessaires, le règlement de problèmes dits « périphériques », non comptabilisés dans la case « résultats », et pourtant sans lesquels il ne pourrait y avoir de… résultats.

Un accompagnement moins normé.

Le CAS propose d’ailleurs d’expérimenter un « abandon des parcours types au profit d’un principe d’autonomie des conseillers », l’expression « au profit d’un principe d’autonomie des conseillers » ne pouvant que résonner agréablement aux oreilles des dits-conseillers, ici de Pôle emploi. « Ceux-ci seraient alors libres de définir la fréquence, la durée, ainsi que les modalités d’entretien, en fonction de leur appréciation des besoins du demandeur d’emploi. » Parfait. C’est d’ailleurs ce qui se fait dans les missions locales, le « standard » assez communément répandu « une demi-heure de face-à-face et un quart d’heure de saisie administrative » étant sauf exceptions plastique, aménagé selon les besoins du jeune reçu. Le « grand frère Pôle emploi » pourrait s’inspirer du « petit frère missions locales »…

Le CAS ajoute « Une segmentation des publics pourrait substituer dans ce cadre, mais à des fins d’aménagement de la taille des portefeuilles des conseillers plutôt que pour la définition de parcours pour l’emploi. » C’est la seule fois dans cette note de dix pages que l’importance du portefeuille est notée alors que, manifestement et si l’on souhaite obtenir de meilleurs résultats, c’est la variable déterminante. Mais ne rêvons pas : la crise est là et « les marges de manœuvre pour améliorer l’accompagnement devront très probablement, à moyen terme, être dégagées sur la base de gains d’efficience plutôt que de moyens budgétaires supplémentaires. » A défaut de réduire le portefeuille, adaptons l’offre, dit le CAS, « vers encore plus de souplesse selon le type de demandeur d’emploi concerné », singulièrement en développant les « e-services ». Illustration, on peut (toujours) aller sur le (délirant) site La Borne à la rubrique « Le chômeur du mois » . Cette fois-ci ce sont cinq jeunes qui vont trouver un emploi… de troubadours.

Ecrémer ou non.

Dans cette note, le CAS remarque honnêtement l’effet pervers de l’indicateur de « retour rapide à l’emploi durable » qui « a souvent conduit les opérateurs à « écrémer » les demandeurs d’emploi les plus éloignés de l’emploi, afin de concentrer les moyens sur les demandeurs d’emploi les plus employables. » Quelles solutions ? Spécialiser « les opérateurs sur l’accompagnement de publics cibles, dont l’homogénéité doit prévenir les phénomènes d’écrémage ». Effectivement et tautologiquement, si un opérateur n’a que des demandeurs d’emploi manchots, il ne pourra privilégier ceux dotés de leurs deux bras… encore que, de subtiles classifications pourraient sans doute voir le jour entre ceux à qui il reste ou non l’avant-bras, c’est-à-dire « plus ou moins très éloignés de l’emploi » ! Plus tu pédales moins vite, moins t’avances plus doucement. Et réciproquement.

Bonus – malus.

Seconde solution, « un système de bonus renforçant l’incitation à assurer l’accompagnement des publics les plus en difficulté, par la modulation des rémunérations. » Bref, payer plus pour les plus éloignés… principe d’équité qui n’est d’ailleurs pas nouveau : le public cible du contrat d’autonomie, en théorie être très éloigné de l’emploi, plutôt adossé aux murs des cités qu’à celui des agences de Pôle emploi, justifiait un coût incomparablement moins efficient que celui des missions locales. On a pu observer quelques dérives sur l’employabilité estimée des bénéficiaires et, autre problème, si, comme le répète le CAS l’efficience tient lieu de Torah et si les moyens ne peuvent tendanciellement que diminuer, un bonus pour les uns (moins employables) correspond mécaniquement à un malus pour les autres (plus employables). Or, ce que l’on peut observer des organisations d’équipes dédiées en missions locales, un peu dans la logique du PADE, démontre une meilleure efficacité pour des jeunes « prêts à l’emploi » pour lesquels on va se mobiliser tout azimut (coaching, cercle de recherche active d’emploi, etc.) mais nécessite des moyens a minima constants, probablement plus importants. C’est un peu la quadrature du cercle.

Efficience intelligente.

Arrêtons d’être tout le temps négatif ! Il faut po-si-ti-ver ! Voilà une bonne idée du CAS qui, constatant que « la définition de la qualité de l’emploi essentiellement comme « emploi durable » de trois, six ou douze mois est également contestée », écrit que « des indicateurs de qualité de l’emploi complémentaires à celui de la durée du contrat apparaissent néanmoins nécessaires et sont explorés dans certains pays. » Où ? Au Royaume-Uni avec un calcul monétaire de la performance « en fonction des économies réalisées pour les finances publiques en termes d’indemnités non versées, auxquelles s’ajoute l’augmentation des revenus fiscaux associés à la reprise d’emploi ». Outre-Manche, ce calcul est expérimenté sous le nom de « social impact bonds » (obligations d’impact social). Sacré nom d’une pipe ! Même s’il est difficile (fiabilité des données sur la reprise d’emploi), voilà de l’efficience intelligente… voilà un travail passionnant à réaliser pour les missions locales en partant des bilans d’activité de deux ou trois structures, de leurs résultats en termes d’accès à l’emploi, que l’on extrapolerait à l’échelle nationale : faisons le pari que l’on constaterait que les missions locales rapportent plus à la richesse nationale qu’elles coûtent au pays ! Chiche ?

CIP

Avec la 3ème proposition, « Créer une véritable qualification professionnelle consacrée à l’accompagnement », le CAS tente de trouver une solution au risque d’une plus grande liberté des conseillers dans l’appréciation des modalités de l’accompagnement. Il faut donc former ceux-ci, d’autant plus que « à la suite de la création de Pôle emploi, il n’existe plus de concours pour accéder au métier de conseiller et qu’un marché se développe au-delà de Pôle emploi, avec la sous-traitance, pour de telles qualifications. » Le CAS, proposant donc une formation soit « de type licence professionnelle », soit « une formation continue au sein de Pôle emploi », lorgne du côté du CNAM (spécialité « Conseil, orientation, bilan, insertion » – 2)… sans consacrer un seul mot sur la formation CIP !

Le pioupîou : modèle ?

Tout compte fait, une originalité de cette note est que, en ce qui concerne l’orientation métier, elle recommande une évolution du métier de conseiller emploi de Pôle emploi vers celui de conseiller d’insertion professionnelle de mission locale alors que – faisons-en le pari – plus d’un conseiller de mission locale redoute une évolution vers le métier de conseiller de Pôle emploi.

La vie est paradoxale. C’est ce qui fait son charme.

 (1) Alain Ehrenberg, L’individu incertain (1995, Hachette). Dans Le culte de la performance (1991, Hachette Littérature), le même auteur nous dit que ce culte « prend son essor au cours des années 80 à travers trois déplacements. Les champions sportifs sont des symboles d’excellence sociale alors qu’ils étaient signe de l’arriération populaire. La consommation est un vecteur de réalisation personnelle alors qu’elle connotait auparavant l’aliénation et la passivité. Le chef d’entreprise est devenu un modèle de conduite alors qu’il était l’emblème de la domination du patron sur l’ouvrier. » Et : « Ce culte inaugurait ainsi de nouvelles mythologies permettant à chacun de s’adapter à une transformation majeure : le déclin de la discipline au profit de l’autonomie. Épanouissement personnel et initiative individuelle sont les deux facettes de cette nouvelle règle du jeu social. »

(2) Master professionnel « Travail et Développement », Spécialité « Conseil Orientation Bilan Insertion » (COBI)

Le risque cathartique

Il y a deux milles ans, les Grecs étaient censés inventer la démocratie… enfin une démocratie, celle pour des gens bien nés, ni « métèques », ni femmes, fallait-il le préciser ? Des gens bien nés si possibles aristocrates. Pour le tiers-état il faudra attendre un peu, quelques siècles de tyrannies, d’illusionnisme, de terribles sanctions contre et celles et ceux qui  auront levé la tête quand tous la baissaient. Contrairement à l’idée véhiculée, les Grecs ne faisaient pas que suivre des philosophes en petits groupes et toutous fidèles –  certains péripatéticiens – mais savaient de temps à autre s’égayer plus prosaïquement… en clair : faire la foire. Problème : forniquer à tour de bras ou écluser plus que de raison était autorisé pour les dieux, ceux qui campaient au sommet de l’Olympe, mais risquait d’être mal vu lorsque c’était le vulgum pecus qui s’y adonnait. La chose n’est pas nouvelle : le plaisir sans la souffrance ne serait que péché… de solides institutions, applaudies à leur balcon pour des bénédictions « urbi et orbi », ont su créer leur fonds de commerce sur cette culpabilité. Bref, les Grecs, qui n’étaient pas encore indignés, avaient trouvé un subterfuge. Ils repéraient un vieux bouc qui paissait tranquillement à l’écart de la cité, le traînaient dans un temple, le juchaient sur un autel et lui tranchaient le cou. Avec le sang s’échappant, c’était les péchés de la cité qui se faisaient la belle et, hop, youppie Georgette, on était purifié et… on pouvait recommencer de plus belle. Le seul obstacle à cette stratégie du bouc émissaire, « catharsis » en grec, était la taille du cheptel, d’où l’intérêt d’élever des moutons et d’où les bergers d’Arcadie qui, soit dit en passant, avaient d’autres occupations que Luc Ferry, qui n’existait pas à l’époque, aurait sûrement dénoncé à demi-mots sur un plateau de télévision. La catharsis est donc un moment de communion collective qui permet, par l’intermédiation – dirait-on aujourd’hui – d’un sacrifice, de repartir de plus belle, comme si de rien n’était.

Une et indivisible !

On peut tenter l’analogie avec la manifestation du Champ de Mars, lieu déjà hautement symbolique puisque s’y déroula le 14 juillet 1790 la grande fête révolutionnaire de la Fédération. « Elle sera peut-être le seul moment où la foule eut le sentiment de constituer un corps uni, une Nation « une, indivisible ». Devant 300 000 spectateurs, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord officia, entouré d’une myriade de prêtres et d’une cohorte de soldats. Louis XVI de France prêta serment sur la Constitution et La Fayette lut celle-ci. On y bénit, discourut, pleura. Pour la préparation du terrain lui-même pour cette fête… » (1) Les missions locales furent bien « une et indivisible », enfin presque puisque Solidaires Sud Emploi ne partage pas cette douce communion euphorique (2), avec présidents (dont J.P.G mais aussi des anciens : Raymond Lepinay, Michel Abhervé…), directeurs (le Bureau de l’ANDML au complet), syndicats (Serge Papp en doublure néocolonialiste de Philippe Noiret dans un remake de Coup de torchon, Jean-Philippe Revel régalant pour son anniversaire avec un champagne fort peu prolétarien…) et pioupious parmi lesquels, il faut le reconnaître (et sans chauvinisme aucun), les Bretons furent particulièrement actifs depuis le gwenn-ha-du (3) flottant jusqu’à une saynète  de « consultants CPO » interprétée par l’équipe rennaise. Bravo, donc. Ce fût un fort moment et c’est, dans les trente années de l’histoire des missions locales, une Première.

Qui dit Première dit répétitions et annonce d’autres représentations. On peut considérer que le « Manifeste pour une politique ambitieuse pour la jeunesse » (juin 2009) fût une répétition… et c’est heureux de le considérer comme tel car cela signifie que ce texte, comme on pouvait le craindre, n’en reste pas au seul statut de texte. Sont donc à venir d’autres représentations. Quelles seront-elles ? Sans doute les « milieux bien informés » ont-ils quelques idées là-dessus…

IBS : pré-chauffage.

Après une large consultation, l’Institut Bertrand Schwartz (IBS) en gestation devrait sortir de sa chrysalide. Une très récente note de l’UNML, « Un institut pour comprendre et agir en faveur de l’insertion des jeunes »,  énonce ainsi ses principaux objectifs :

«- Créer un lieu de débat interdisciplinaire et transversal ;

– Développer une réflexion sur la prise en compte de la parole des jeunes, leurs propositions et leurs actions ;

– Consolider la définition de l’accompagnement en intégrant l’écoute ;

– Valoriser la démarche des structures d’insertion, et notamment des Missions Locales en s’appuyant sur leur expérience et leur capacité à innover et mettre en perspective la spécificité de l’insertion sociale et professionnelle des jeunes ;

– Diffuser et promouvoir les productions de l’Institut auprès des professionnels, des jeunes, des élus et de toute personne intéressée par les contributions de l’Institut en faveur des politiques en direction de la jeunesse. » 

Pour atteindre ces objectifs, l’Institut Bertrand Schwartz aura cinq fonctions :

« – Une fonction d’observatoire des jeunes en parcours d’Insertion Sociale et Professionnelle et d’accès à l’autonomie,

– Une fonction de centre de ressources, de veille et de mutualisation des pratiques,

– Une fonction de laboratoire d’innovation, de recherche, développement et prospective,

– Une fonction de publication,

– Une fonction de formation-action. »

Beaucoup de choses intéressantes, dont une conception extensive : « notamment les missions locales », « politiques en direction de la jeunesse », ce qui déductivement signifie que ne sont pas concernées que les missions locales. On reviendra sur tout cela un peu plus tard, à tête reposée, mais disons que l’IBS est en bonne voie et que la seule interrogation ou inquiétude se résume à cinq lettres : quand ? Non qu’il faille sacrifier à l’urgence mais certaines échéances approchent…

Place des-aux jeunes…

Voici un mouvement qui semble prendre forme dans les missions locales : la place des jeunes n’est plus un slogan incantatoire mais devient point de passage obligé du changement. Enfin, les jeunes – à qui certains reprocheraient d’être consommateurs sans trop s’interroger sur l’effet qu’ils produisent en usant sans économie d’expressions telles que « offre de service », « prestation », etc. – vont devenir « acteurs » dans les missions locales, c’est-à-dire parties prenantes influant sur la politique des structures… adultes finalement.

Mais, en face, il n’est pas certain que les positions ne se raidissent pas : depuis des années, on le sent bien, l’approche globale est par la force des choses acceptée mais en même temps considérée comme la cerise sur le gâteau, la coquetterie autorisée… sauf en cas d’impératif catégorique économique. Or, ça se resserre sur l’urgence et ça relègue l’essentiel. La « logique » idéologique, contre toute objectivation, contre même les évaluations que le système produit à partir de sa crispation sur l’efficience, est celle des opérateurs privés, de la mise en concurrence, d’un workfare state dur : coupable d’être au chômage… on l’a vu dernièrement pour le RSA.

Si cette manifestation du Champ de Mars annonce qu’enfin ce réseau en devienne un, tant mieux. L’autre possibilité – là, on serait franchement dans le tant pis – c’est l’histoire hellénique, cette communion d’un instant qui, soufflé, retomberait dans la dispersion, dans un mouvement brownien, désordonné, un peu celui qu’on observe pour les maisons de l’emploi : certaines disparaissent, d’autres survivent, au gré des arrangements et volontés locales. La jeunesse, à ce moment, ne sera plus une question sociale (dans son acceptation historique) et d’intérêt général, sociétal intergénérationnel et politique.

Pas nécessairement innovant mais efficace !

Titillé, l’ami Régis, de la mission locale de Beaune,  réagit à l’article « De l’amnésie comme condition de l’innovation ».

Régis. « Donc si je comprends bien, dès lors qu’un schéma a été dessiné, il est irréversible…

Je suis bien placé pour analyser la logique de Bertrand Schwartz puisqu’il est venu – avec Gérard Sarrasin – à la Mission locale de Beaune nous écouter en 2004 sur ce que nous appelions alors la médiation… et il est sorti de cet échange que le devoir d’ingérence est nécessaire quand une situation est dégradée, quand les acteurs (syndicats professionnels, formateurs) le demandent et que cela bénéficie aux jeunes. On retrouve – dans une moindre mesure bien évidemment – la même problématique au niveau des relations internationales !

Après, il convient de s’interroger sur cette « triade vertueuse » de l’alternance :

– Elle souffre d’un défaut de construction : le jeune peut signer son contrat en juillet et n’intégrer le CFA que fin septembre. La moitié des ruptures se fait pendant cette période sans que cette triade n’ait pu être mise en place. C’est pour combler ce vide qu’on avait mis en place en 2002 un dispositif partenarial (UMIH Côte d’Or, CFA La Noue, CCI de Beaune et Mission locale) où la Chambre de Commerce nous informait des signatures pour que nous proposions notre dispositif de médiation avec trois portes de sortie : rétablir le dialogue si besoin est et favoriser le maintien du jeune dans l’entreprise ou rechercher une nouvelle entreprise ou enfin retravailler immédiatement le projet professionnel avec le jeune en mettant en avant les points positifs de sa première expérience avec le monde du travail et surtout en ne le laissant pas dans une situation d’échec. Ce n’était peut-être pas innovant, mais c’était efficace au point que les professionnels ont demandé que cela perdure toute l’année car cette triade n’est peut-être pas si vertueuse que cela car…

– Il n’y a pas égalité entre eux, mais une relation d’employeur à employé et d’enseignant à élève pour le jeune ;

– La construction est basée uniquement sur le champ professionnel, mais d’autres sphères influencent le jeune, peuvent interférer avec et tant l’employeur que le formateur n’ont peut-être pas les clés pour décrypter cela ;

– Il peut y avoir des relations de pouvoir entre employeur et CFA qui nuisent au dialogue ;

– Pour la rencontre fréquente entre employeur et formateur, il ne faut pas oublier que les CFA accueillent des jeunes qui travaillent à des dizaines, voire des centaines de kilomètres ;

– Pour la rencontre rapide, il ne faut pas oublier que chacun a ses propres contraintes horaires et bien évidemment la distance les séparant ;

– Enfin c’est une construction micro-économique qui ne permet pas de faire une synthèse des difficultés rencontrées.

Le tutorat externe a donc un double objectif :

– Neutralité, réactivité et professionnalisme pour analyser les éventuels problèmes et faire émerger la meilleure solution. Quand on constate des taux de rupture allant jusqu’à 40% et qu’on arrive à réduire fortement ce risque, ce n’est peut-être pas innovant, mais c’est efficace !

– Rendre compte pour dessiner des voies d’amélioration. C’est l’apport macro-économique du dispositif pour réduire les cas d’intervention du tutorat externe et donc retrouver la vertu. C’est tout le sens d’une participation au groupe de travail mis en place par la profession de l’hôtellerie-restauration, sous la houlette de Régis Marcon, pour améliorer la qualité de l’accueil dans les entreprises (formation du maître d’apprentissage). Là, c’est la recherche de l’efficience.

Pour autant, tant les professionnels que les formateurs avec qui nous travaillons souhaitent le maintien de ce dispositif pour toujours couvrir cette période préalable à l’entrée au CFA et apporter une réponse à des cas qui sortent du champ de leurs compétences… ou que le temps ou l’éloignement ne permettent pas de traiter. »

Et, quelques jours plus tard, le même Régis :

« Deux petits ajouts en espérant un échange plus nourri…

A Jean-Philippe : sans commentaire… Pourquoi un jeune qui entre dans le monde du travail ne serait pas accompagné alors que cela est prévu pour tous les autres contrats aidés ?

Un jeune qui n’a pas bénéficié de l’accompagnement du tuteur externe a sept fois plus de chance (si l’on peut dire cela ainsi) de quitter le secteur de l’hôtellerie-restauration pendant son apprentissage qu’un jeune qui n’en a pas bénéficié… toutes choses égales par ailleurs. »

C’est dit.

Deux-trois informations… au sujet ou non des missions locales.

Paroles, paroles, paroles…

En Lozère, Nicolas Sarkozy promettait mercredi dernier « un gel des fermetures de classes de primaires en 2012 ». Soit après les élections présidentielles et sachant qu’il ne sera peut-être plus là. Autrement dit, il promet ce qu’il ne sera pas obligé de tenir, sans même se baser sur l’amnésie des administrés. En attendant, pour la prochaine rentrée, ce sont 16 000 postes qui devront être supprimés et, là, ce n’est pas une promesse mais un engagement. Illusionnisme épais, ficelle si grosse, promesse n’engageant que ceux qui l’écoutent… « Les français sont des veaux », disait le Général. Avec la réintroduction des farines de viande dans l’alimentation des herbivores, nul doute qu’avec l’ESB le peu de connexions synaptiques qu’il leur restait va disjoncter. La citoyenneté, qui implique raison et lucidité, a sombré. Certains considèreront que c’est heureux pour la paix sociale : c’est plaidable, un minimum de lucidité rendant probablement le monde insupportable.

Missions locales : une lente agonie programmée.

Lu dans La Dépêche, le 24 juin : « Ni pancartes, ni slogans, encore moins de mégaphone : la bonne trentaine de salariés audois (sur 40) des Missions locales et d’insertion (MLI) l’a joué sans tambours ni trompettes, hier matin aux portes de la Direction départementale du travail, pour se mettre à l’unisson du mouvement national concernant l’avenir menacé de leurs structures. Ils tenaient à être le plus nombreux possible, non seulement pour signer l’éloquente lettre-pétition adressée au ministre du Travail Xavier Bertrand, mais encore pour rencontrer Christine Calmels, la directrice de la « Direccte », à qui ils ont remis ladite lettre-pétition, pourvue des signatures de plus de 90 % des salariés audois des MLI, dont la vocation est l’insertion par l’emploi des 16 à 25 ans. « Les financements de l’État baissent quand les objectifs gouvernementaux ne cessent de croître. Il y a une surcharge de travail avec des effectifs en chute constante », stigmatise par exemple Bernard Naudy, actuel directeur de l’antenne lézignanaise de la MLIDR 11 de Castelnaudary-Limoux-Lézignan. Dans une semaine, il partira à la retraite. Évidemment non remplacé. Sale temps pour le social et les jeunes… »

« Les ténèbres mêmes ne sont pas plus obscures que ceci. » (4)

Dans L’esprit des lois, Montesquieu soutient que les lois sont faites pour limiter une nature humaine poussée par l’ambition et la cupidité. Mais que se passe-t-il lorsque ce sont ceux censés faire les lois qui sont cupides ? Telle est la question que l’on peut se poser avec ce énième scandale de nos élites. Cette fois (encore) c’est Mediapart  (qui, décidemment, caracole en tête avec l’hebdomadaire palmé paraissant le mercredi) qui, le 3 juillet et sous le titre « Mis en cause, le questeur Pastor diffuse un faux communiqué du président du Sénat », nous apprend que le sénateur et questeur PS Jean-Marc Pastor vient de se prendre les pieds dans le tapis des notes de frais exorbitantes… et d’un faux qui, on peut l’imaginer, va lui coûter plus cher que ces dernières.

Acte I. Restauration. « Fin 2010,  les services du palais du Luxembourg ont accepté de valider deux factures (à hauteur de 2.492 euros) qu’il a présentées pour des repas pris dans un restaurant géré par sa fille, et dont il possède des parts. Mais ces notes de frais montrent que le questeur utilise cette enveloppe dans son département, sans que cela ait de lien avec sa fonction. Interrogé par Mediapart, Jean-Marc Pastor se voit également obligé de reconnaître qu’il n’a pas mangé dans ce restaurant aux dates indiquées sur les factures (à l’une d’entre elles, il était en séance au Sénat). Après de nombreuses versions, il finit par déclarer qu’il a aggloméré sur ces deux factures tout un tas de repas pris au cours des mois précédents. Sans fournir d’éléments, toutefois, prouvant que tous ces repas ont bien eu lieu. »

Acte II. Menaces. « Gilles Carles, rédacteur en chef d’un hebdomadaire local, Le Tarn libre, prend très vite connaissance de l’article. « J’ai reçu un grand nombre d’appels de lecteurs, ce qui est rare, pour me dire qu’ils étaient indignés par cette façon de faire de la politique. »

Le mercredi 29 juin, il appelle donc Jean-Marc Pastor : « Je lui ai posé les mêmes questions que vous. Je ne le sentais pas très serein, ses réponses étaient très floues. Il les a changées en cours de route. Et il m’a dit : « Je vous en prie, ne mettez pas Le Tarn libre au même niveau que les journaux à scandales, qui, pour vendre, salissent les hommes politiques. »

Au bout de 30 minutes, explique Gilles Carles, qui nous a lu les notes de son entretien, le questeur ajoute: « Sachez que le Sénat a porté plainte ce matin. » Le rédacteur en chef lui demande alors deux fois contre qui cette plainte a été déposée ; le questeur ne le précise pas. Mais il m’a dit : « Prenez-le en compte. » Il ne m’a pas dit clairement que Le Tarn libre finirait au tribunal si je publiais un article sur le sujet mais il m’a répété deux fois: « Réfléchissez bien », et il a ajouté : « J’ai le soutien du président du Sénat. Je vous fais suivre le communiqué qu’il a rédigé. » Gilles Carles demande un mail. Il reçoit « cinq à dix minutes plus tard » un fax, envoyé du Sénat, signé de la main de Jean-Marc Pastor, avec en première page l’en-tête du Sénat et les coordonnées du questeur. »

Acte III. Faux. Seul problème: « Le président {Gérard Larcher} n’est au courant d’aucune plainte. » Surtout, «ce communiqué est un faux. C’est sans doute un montage», s’étrangle Nathalie Bahier, la chargée de communication du président Gérard Larcher (UMP), à qui Mediapart a fait « découvrir » le document.

Acte IV. Cherchez les plus…

Précision. Le Sénat compte trois questeurs qui gèrent les 346 millions de budget de cette assemblée. En plus de leur traitement de base de sénateur (7 100 € bruts + 6 240 € nets de « frais de mandat »), chaque questeur touche une indemnité de 5 170 € mensuels bruts + une « rallonge annuelle de représentation » de 11 600 € + une enveloppe de 7 458 € pour l’embauche d’un assistant + tous les déplacements SNCF et aériens gratuits en 1ère classe + un appartement de fonction dans le quartier latin « avec personnel en livrée mis à disposition » + une voiture avec chauffeur. Pour chercher les fossoyeurs de la démocratie et ceux qui ouvrent un autoroute à la fille du borgne, nul besoin de rechercher très loin.

Il love educ pop

A écouter, la chronique de Clémentine Autain du 30 juin dernier, « I love educ pop ». Ca dure deux-trois minutes et c’est très bien. Cette chronique et, d’ailleurs, toutes les autres de la même.

(1) http://fr.wikipedia.org/wiki/Champ-de-Mars_%28Paris%29

(2) Missions locales : Solidaires Sud emploi interdit d’expression à Paris

(3) Littéralement « blanc et noir », le drapeau breton.

(4) Montesquieu, De l’esprit des lois (1750), Gallimard, 1995.