Archives de novembre, 2010

En attendant quelques productions à la fois copieuses et dégagées de l’actualité des journées UNML, des rapports IGAS et IGF, etc., voici un lien pour s’amuser : il s’appelle Julien Prévieux et s’est fait une spécialité de répondre aux annonces d’offres d’emploi… par des courriers de non motivation. Du bon second degré. Exemple : l’annonce puis le courrier.



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A la vôtre!

Ci-dessous, une bouteille à la mer du Monde qui, à cette date, n’a pas été débouchée. Elle est donc livrée à la sagacité des lecteurs et contributeurs de ce blog…

Auparavant, une précision : l’article sur l’accompagnement socioprofessionnel continue à être plébiscité (5 500 lectures… ouf!). Ceci m’a incité à le retravailler et, d’ici quelques jours, une nouvelle version, beaucoup plus développée, sera proposée au débat. Un peu de patience, donc…

 

Il en est des idées comme de la loi dite des séries : sur une période donnée, on ne parle plus que de cela, tel auteur, telle publication ou, en l’occurrence, d’un même rapport puisque c’est du think tank Terra Nova dont il s’agit qui, outre L’autonomie des jeunes au service de l’égalité (novembre 2010), s’est exprimé le 9 novembre par la voix de son président Olivier Ferrand sur une page entière du Monde, « Investir dans notre jeunesse ».

Terra Nova, dont la proximité organique avec le Parti Socialiste n’est certes pas un secret, mobilise donc ses cerveaux – remarquable conseil scientifique – pour une entreprise de réconciliation avec la jeunesse française qu’il est grand temps d’entamer au regard du calendrier électoral. Gageons que, de son côté, la droite saura trouver et les mots et les esprits pour également tenter une réconciliation. Se rabibocher ne va pas être simple, soyons-en assurés, tant la situation faite à la jeunesse est depuis fort longtemps discriminatoire : tous les « diagnostics », celui de Terra Nova ne faisant pas exception, pointent l’hyper sélectivité du système scolaire avec corollairement l’effondrement du mythe méritocratique, l’épreuve de l’entrée dans une vie que l’on hésite à qualifier pour les jeunes d’ « active » tant le chômage en est le quasi seul invariant, la prime aux inclus et l’épreuve aux jeunes, la paupérisation de la jeunesse, les perspectives de mobilité en dynamique de descenseur social, l’accès plus étroit que le chas d’une aiguille au logement, etc. L’intérêt pour la jeunesse s’observe d’impératif national en indignations critiques sur un EEG très perturbé sinon épileptique. En 2007 par exemple, la très noble assemblée qu’est l’Académie des sciences morales et politiques publiait un rapport au titre univoque, La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse, préfacé par deux personnalités qu’on ne soupçonnera pas d’être des krypto-gauchistes du NPA, Raymond Barre et Pierre Messmer.

A vrai dire, voilà trente ans que, de rapport en Livre vert, de débats parlementaires en commissions ad hoc, les diagnostics s’apparentent par la force des observations à des cris d’alarme… Cela a commencé en 1981 lorsque Bertrand Schwartz écrivait dans son introduction au rapport L’insertion professionnelle et sociale des jeunes : « Ce qui les unit {les jeunes}, c’est leur désespérance devant l’absence de perspectives. » Voici donc trente ans que se succèdent à la tribune des édiles, éditeurs, thèses et médias des personnalités plus ou moins autorisées – je m’y inclus, modestement – qui, globalement, disent les mêmes choses, ces trois décennies posant cependant avec acuité la question du seuil de basculement : à partir de quand le supporté deviendra insupportable ? à quel moment et pour quelle raison la bifurcation se produira considérant que la jeunesse n’est, ne peut et ne doit pas être l’âge du « deuil des aspirations » ?

Bis repetitas donc, la proposition – phare de Terra Nova, le « capital formation », n’étant guère éloignée de « l’allocation de formation » préconisée en 2002 dans Le rapport de la commission nationale pour l’autonomie des jeunes, pas plus que du « revenu d’accès à l’autonomie » imaginé en 2009 par la branche professionnelle des missions locales dans son Manifeste pour une politique ambitieuse pour la jeunesse. Une telle convergence plaide donc pour, a minima, son expérimentation.

Par contre Terra Nova étonne lorsqu’il recommande – je cite – de « Mobiliser Pôle emploi dans l’accompagnement des jeunes. Pôle emploi pourrait se voir assigner des objectifs spécifiques pour les jeunes actifs : un objectif quantifié dans ses mises en relations avec les entreprises ; un objectif d’attribution de 40% des contrats aidés. Un référent « jeunes actifs » serait désigné sur chaque site, afin d’adapter l’accompagnement aux spécificités des débuts de la vie active. » Là, on se dit qu’un train est passé sans s’arrêter au siège de Terra Nova… car, depuis la loi de cohésion sociale de 2005 qui créa avec son article 13 un nouveau droit-créance à l’accompagnement pour tout jeune rencontrant des difficultés d’insertion professionnelle, la mise en œuvre de ce droit est confiée explicitement aux missions locales. Préconiser que Pôle emploi accompagne les jeunes est une triple erreur. Premièrement, comme indiqué, cet accompagnement est de la responsabilité des missions locales, réseau national de 500 structures qui, rappelons-le, accueillent annuellement 1,2 million de jeunes. Deuxièmement, à l’heure où Pôle emploi est « en charpy » avec des conseillers surchargés et 1800 d’entre eux remerciés, on peut s’interroger sur la capacité de cet opérateur qualifié étonnamment d’« unique » à assumer cette charge de travail supplémentaire. Troisièmement, l’accompagnement des jeunes dont une grande partie sont des primo-arrivants sur le marché du travail ne renvoie pas aux mêmes compétences que la mise en relation « offres – demandes » de Pôle emploi : l’accompagnement est nécessairement holistique, systémique, c’est à dire professionnel et social… ce que les missions locales savent faire, pas les agents de Pôle emploi. Quant aux « objectifs quantifiés de mises en relation avec les entreprises » ou à celui « d’attribution de 40% des contrats aidés », voilà des items guère nouveaux puisqu’ils sont négociés entre les missions locales et l’Etat dans le cadre de « conventions pluriannuelles d’objectifs ».

Qui a dit que les missions locales avaient un problème d’image ? A Terra Nova de publier un erratum… et aux missions locales de porter haut et fort leur identité.

Propos sur le bonheur et la solidarité.

Publié: novembre 19, 2010 dans Corpus

Ci-dessous, le texte d’une contribution le 18 novembre 2010, à l’occasion de « Une idée pour plus de solidarité », un appel à projets lancé pour la deuxième année consécutive par le Conseil Général de Loire-Atlantique. Cette dynamique originale de la collectivité vise l’émergence de projets nouveaux et collectifs améliorant le vivre ensemble, l’engagement bénévole, la solidarité. Presque synchroniquement, une exposition est organisée par cette même collectivité, « Une histoire des solidarités » : du triptyque républicain on retient bien plus souvent les deux premiers termes, d’ailleurs en les opposant parfois (la liberté étant captée par la droite et l’égalité par la gauche)… Ici c’est la fraternité qui est sous les sunlights. Et c’est bien.

Trois « projets témoins » furent présentés qui ont inspiré cette contribution.

« Les toutous câlins »

Les personnes âgées en milieu médicalisé ne peuvent plus s’occuper d’animaux de compagnie. Pour leur permettre de retrouver un contact avec ces animaux, un réseau de visiteurs, accompagnés de chiens se met en place à l’EHPAD des Trois Rivières de Fégréac, à Hôpital la Roche Foucaud  de Plessé ou à la Perrière à Héric. Ces visites permettent de nouer des contacts et d’échanger plus facilement, pour lutter contre la solitude des personnes âgées.

« Lien ElémenTerre »

La ville de Saint-Nazaire est un territoire à cultiver. Ou, en tout cas, un espace où les jardins citadins sont sous-exploités. Mal entretenus, pas assez mis en valeur, ou complètement cachés, ils ne s’intègrent pas assez dans la vie urbaine. Pour y remédier, l’association Lien ElémenTerre s’est fixé un objectif simple : mettre en relation des gens qui possèdent un jardin dont elles ne s’occupent pas avec d’autres personnes, souhaitant elles pratiquer le jardinage. En constituant ces binômes, l’association nazairienne redonne vie à des lieux abandonnés, au goût du jardinage et à la notion de produits du jardin.

« L’outil en main »

Menuisier, ébéniste, électricien, pâtissier, paysagiste… Tous ces gens de métier ont décidé de transmettre leur savoir-faire et leur expérience à des enfants de 9 à 14 ans, pour leur montrer les gestes et la richesse des métiers manuels. Dans un local de la commune de Riaillé qui permet d’accueillir toutes ces activités, les adolescents viendront chaque mercredi pour pratiquer un vaste éventail d’exercices et éventuellement choisir une filière et une profession à leur convenance.

Propos sur le bonheur et la solidarité.

Le risque de l’évidence.

La question de départ peut sembler incongrue : en quoi les associations contribuent-elles à plus de lien social, plus de solidarité, plus de citoyenneté ? Incongrue parce que les réponses flirtent avec le risque de l’évidence. Mais, comme toujours, l’évidence est un paravent et il faut aller derrière pour voir ce qui s’y passe. La curiosité est un bon défaut car elle déconstruit et même flagelle le sens commun. Elle permet d’entreprendre de penser autre chose que ce que l’on pensait auparavant.

Voici exposées trois actions, « Toutous câlins », « Lien ElemenTerre » et « L’outil en main », décrivant ce qui se fait et pour qui : des personnes âgées, des résidents et des jeunes. Des premières, les personnes âgées, on retient une problématique d’isolement : rupture avec les conditions ordinaires de la vie, perte des repères familiers… Pour les résidents, à partir du partage d’un jardin, c’est l’interconnaissance, le lien et le partage qui sont au centre : moins que la lutte contre l’isolement c’est de combat contre le repli individualiste – un binôme ce n’est pas 1 et 1 mais 2 ensembles – mais il y est aussi question d’ancrage à partir de cette matière hautement symbolique qu’est la terre-mère (cultivée, ensemencée, féconde, nourricière…). Pour les jeunes, c’est à la fois l’intergénérationnalité et l’ébauche – parce qu’ils sont encore très jeunes – d’un projet professionnel… et c’est bien que l’on parle de « profession » tant aujourd’hui celle-ci tend à disparaître au profit du simple emploi, voire du job. Avoir l’ambition de ce mot de profession pour des jeunes, c’est résister à ce grand mouvement tendanciel qui affecte ce que l’on hésite de plus en plus à appeler « la vie active »… le chômage étant l’état normal d’un jeune en train d’entrer dans cette dernière.

Cette incongruité apparente me rappelle une drôle de situation vécue il y a quelque temps. C’était dans une Chambre régionale d’économie sociale où je formais quelques participants à l’évaluation du social. Parmi ceux-ci, une femme directrice d’un service de soins palliatifs. Elle me demandait comment évaluer la valeur ajoutée du travail de son service. Lui répondant très sérieusement (peut-être même doctement), je me suis surpris à me dire intérieurement : « Mais dans quelle société vivons-nous pour que des personnes aidant d’autres personnes à mourir sans trop souffrir soient contraintes de démontrer que leur travail est utile ? » Ainsi, qu’il s’agisse des « Toutous câlins », de « Lien ElemenTerre » ou de « L’outil en main », avec lutter contre l’isolement, favoriser la rencontre ou socialiser les jeunes, c’est incontestable, on est face à des initiatives humaines productrices de valeurs ajoutées. Mais où cela intervient-il ? A quelle(s) finalité(s) cela répond-t-il ?

Le bonheur dans le pré et à sa porte.

La réponse est à la fois simple et complexe. La simplicité, c’est de constater que tout cela rend plus heureux, que cela apporte du bonheur : le bonheur est à portée de main, un coquelicot dans le pré. La complexité, c’est de se dire que chacun trouve le bonheur à sa porte et qu’être heureux répond à des histoires toujours singulières et renvoie donc à des registres, des échelles de valeurs, différents.

Toutefois il me semble que, si le bonheur est une notion plurivoque, il recouvre toujours une ou plusieurs des quatre dimensions qui cohabitent et interagissent en chacun d’entre nous, que l’on soit une personne âgée dans un EHPAD, un citadin partageant un jardin ou un adolescent découvrant gouges et ciseaux. Chacun d’entre nous est un individu multiple, contrasté et même contradictoire (1) : homo sapiens, demens et ludens, personne bio-culturo-socio-économique, fils ou fille de… et père ou mère de…, agent hétéronome et acteur autonome, yogi introverti et commissaire extraverti, etc. (2) Toutes ces personnages et leurs multiples rôles sociaux respectifs sont présents dans chaque personne et, selon les évènements, occupent le devant de la scène ou attendent leur tour en back-office. Quatre personnages (« idéaux-types ») ressortent du lot et, en tout cas, permettent de comprendre là où les innovations sociales apportent des valeurs ajoutées. Ce sont le Sujet, l’Acteur, le Citoyen et le Producteur. Chacun d’entre eux s’épanouit dans une sphère et chacun d’entre eux y poursuit une finalité.

Le Sujet évolue dans le monde de l’intime, dimension micro, qu’on appelle l’individuation. Il y est question de sa santé, de son équilibre psychologique, de ses relations avec ses proches, de son logement. Le Sujet aspire à l’accomplissement. (3)

L’Acteur navigue dans l’archipel des relations, dimension méso, qu’on appelle la sociabilité. L’acteur est un être social et communiquant ; il rencontre les autres, se lie d’amitiés mais aussi de sympathies brèves ; il participe, fait avec les autres et s’associe ; il investit son quartier, constitue le voisinage ; il reconnaît, est reconnu. L’Acteur aspire à l’altérité.

Le Citoyen regarde haut et loin jusqu’à la société ; il retrousse ses manches et plonge ses mains dans les enchevêtrements institutionnels et politiques, dimension macro, qu’on appelle le sociétal. N’opposant pas les éthiques de conviction et de responsabilité, le Citoyen est convaincu et se veut responsable ; il veut jouir de ses droits ; il respecte aussi ses devoirs… du moins en théorie ; il constate que la société ne fonctionne pas comme elle le devrait et il agit pour la changer. Le Citoyen aspire à l’émancipation.

Le Producteur gagne son pain en travaillant mais, comme l’exercice du travail ne se résume pas à un lieu de production, il s’affirme dans un espace de socialisation fait de codes, de signes de reconnaissance, d’appartenance et de distinction, dimensions micro – méso – macro, qu’on appelle l’économique. Le Producteur aspire à l’autosubsistance.

Reprenons les trois exemples.

– Les « Toutous câlins » s’inscrivent dans la dimension de l’individuation : on apporte de l’affection – « calinothérapie » et même, ici, « caninothérapie », entre autres avec ce que Françoise Dolto aurait appelé un « objet transitionnel » ou, en l’occurrence, un « animal transitionnel ». Ainsi « lutter contre la solitude des personnes âgées » c’est faire de telle sorte que celles-ci, malgré la perte des repères spatiaux (le logement) et historiques (les souvenirs), parviennent à un équilibre psychoaffectif, qu’elles puissent, autant que possible, s’accomplir dans un milieu médicalisé qui, par la force des choses, hygiénise et lisse les faits saillants d’une vie. C’est au Sujet que l’on s’adresse.

– Avec le « Lien ElemenTerre » à Saint-Nazaire, on est de plain-pied dans la dimension de la sociabilité où ce qui est important est la rencontre avec l’Autre différent que l’on reconnaît et qui vous reconnaît, définition de l’altérité. La différence repose sur ce système de relations par opposition : l’un dispose d’un jardin mais ne l’entretient pas ; l’autre ne dispose pas de jardin mais souhaite jardiner. La force de ce projet c’est de réunir ce qui est différent, relier ce qui est épars, avec ce que l’on imagine être sous-jacent, un pari sur l’émulation par la coopération et une relation qui progressivement débordera du seul cadre du jardin pour s’intéresser à l’humain que chaque partie du binôme voudra bien mettre sur la table. C’est l’Acteur qui est en jeu.

– Enfin, à Riaillé, « L’outil en main » se situe dans la sphère économique avec, comme indiqué, le pré-projet professionnel qui s’inscrit dans la tradition du compagnonnage (introduite désormais au patrimoine immatériel de l’humanité !) : ce sont des gens dits « de métier » qui transmettent leur savoir-faire et leur expérience… Ces notions fortes – métier, profession, savoir-faire, expérience, peut-être même chef d’œuvre et Tour de France – s’opposent point par point au triste marché du travail où l’on parle d’emploi, d’opérateur, de produit, de flexibilité et où l’expérience est désormais synonyme d’obsolescence. Les trois dimensions du rapport au travail sont là : « instrumentale » pour gagner sa vie, « sociale » pour appartenir à une communauté humaine (reconnue par un métier) et « symbolique » pour s’épanouir dans le travail (« à leur convenance »). C’est le Producteur qui est ici présent.

Valeurs ajoutées…

Le temps de cette contribution ne permet pas de plus développer l’intérêt de cette typologie de la cohabitation de ces quatre personnages, dimensions et finalités, mais indiquons cependant que, face à l’enjeu de construire une évaluation complète, holistique, des innovations sociales, ce modèle ouvre des perspectives… et, en tout cas, évite que l’utilité sociale s’exprime de façon trop imprécise et floue ou, plutôt que s’engager dans une évaluation systémique, qu’elle cède aux injonctions d’un contrôle économétrique (4). Ainsi quasi tautologiquement, si l’utilité sociale des associations de « solidarité » réside dans le fait même de produire de la cohésion et donc de prévenir nombre d’ « externalités négatives » plus que probables lorsque le vivre ensemble est en mauvais état, le chemin à faire est de préciser quelles sont les valeurs ajoutées de cette utilité sociale :

– Des valeurs ajoutées individuelles directes : se sentir mieux alors que, isolé et malade, on a reçu la visite d’une personne avec un toutou…

– Des valeurs ajoutées collectives directes : un territoire dynamisé par l’action d’associations qui organisent des manifestations festives, qui agissent pour la paix sociale, qui sont de véritables « panseurs sociaux » (5) …

– Des valeurs ajoutées indirectes : ce sont celles qui permettent de poser une hypothèse plus que probable d’effets positifs dès lors qu’un dispositif a été mis en place. Par exemple, il n’est pas déraisonnable de songer qu’un médiateur évite des conflits qui pourraient dégénérer…(6)

Réciprocité, usage et engagement.

Cet enjeu de l’évaluation n’est pas une intériorisation de normes dominantes selon lesquelles tout, absolument tout, devrait être évalué… car l’abus d’évaluation nuit gravement à la santé morale, en particulier en déshumanisant la gratuité de l’engagement, voire même en tentant de la monétiser (7). Des exemples proposés, toutous, jardins et transmission de gestes professionnels, on retiendra aussi qu’ils sont marqués par trois qualités qu’il serait intellectuellement absurde et moralement pervers de vouloir calibrer dans des cases à critères et indicateurs : la réciprocité, l’usage et l’engagement.

La réciprocité…

Le bonheur est réciprocité : ce n’est pas seulement la personne âgée malade, le citadin ou le jeune qui sont heureux dans les actions présentées ; ce sont les visiteurs avec leurs animaux, les possesseurs de lopins, les artisans. L’anthropologie appellerait ici à la rescousse Mauss et son « don – contre-don » :

« Les hommes généreux et valeureux

Ont la meilleure vie ;

Ils n’ont point de crainte.

Mais un poltron a peur de tout;

L’avare a toujours peur des cadeaux. » (8)

L’usage…

Toutes ces actions – et bien d’autres actuelles et anciennes issues du grand mouvement solidariste – s’inscrivent dans une logique de rapports non marchands… qui pourtant ont de la valeur. Cela interroge sur ce qu’est ou devrait être, précisément, la vraie valeur des choses. Avec les associations de solidarité elle est, selon les termes mêmes des économistes, dans une valeur d’usage (est-ce que ça sert ?) bien plus que dans une valeur d’échange (combien ça vaut ?). Imaginons ce que serait un monde où l’intime et la passion seraient passés au tamis de l’intérêt marchand : une norme ISO du management de la qualité de la conjugalité ? Pire que l’imagination d’Orwell avec 1984 !

L’engagement…

Le bonheur n’est pas un donné mais il se conquiert et, là, il faut souligner que le regard sur ces actions ne doit pas exclusivement se porter sur les résultats ou les bénéficiaires (malades, jeunes, etc.) mais également sur les réalisations et leurs acteurs. Car toutes celles et tous ceux qui innovent socialement se retrouvent derrière cette image de « … l’homme heureux et qui n’attend pas pour l’être, ici et non ailleurs, que l’événement lui donne raison, acteur enfin et non spectateur de soi-même. » (9). Ils sont donc, d’une part, heureux et, d’autre part, exemplaires du comment être heureux soi-même nécessairement avec les autres. Or, par les temps qui courent, si chacun peut faire le constat d’une double crise de l’exemplarité des élites et d’un repli individualiste, peut-on faire l’économie de cette invitation à l’engagement qui ne s’appuie ni sur la compassion, ni sur le sacrifice mais sur  la production de bonheur ? Comme le disait Michel Denis le 7 mai 1996 pour son dernier cours (10) : « Nous avons sur cette terre le devoir de contribuer, tous, activement, au bonheur des hommes. Cela va bien au-delà de la recherche du bonheur individuel, cher au philosophe radicalisant Alain. C’est la recherche du bonheur commun, de ce bonheur présenté par l’article premier de la Déclaration montagnarde de 1793 comme le but de la société. » (11) Tous, nous avons ce devoir… mais bien peu le remplissent. Alors chérissons ce qui le font !

A (pour)suivre…

Et c’est à partir de cette interrogation que l’on peut conclure car, tant en économie que dans le social, il n’y a pas de « main invisible » qui permettrait magiquement que tout s’ordonne par homéostasie pour le meilleur des mondes possibles… sinon celui d’Huxley (12). Ce qui renvoie à une autre interaction, celle des acteurs et des institutions. De toute – là également – évidence, les institutions représentant l’intérêt général doivent encourager, soutenir, développer et essaimer ces innovations sociales. Mais elles aussi ont leurs démons, fort bien exprimés par le titre de l’ouvrage de Michel Chauvière, Trop de gestion tue le social. (13)

Les démons s’épanouissent lorsque…

– La technostructure se substitue au politique : « Plus la politique devient technique, plus la compétence démocratique régresse » (14) ;

– L’économisme galopant est le seul gouvernail, comme si le social était accessoire, comme une coquetterie accordée faute de mieux ;

– L’évaluation est vidée de son sens, qui est celui de l’objectivation de la valeur, au profit du rationalisme étriqué… « à l’euro près » ;

– L’intérêt – pourtant – général est découpé en autant de morceaux qu’il y a d’institutions, chacune d’entre elles raisonnant de façon sectorielle : une pensée disjonctive alors qu’il faudrait une pensée complexe, du latin complexus signifiant « relier ce qui est dispersé ».

Les démons deviennent des anges (ce qu’ils étaient à l’origine, souvenons-nous) lorsque…

– Technostructure, politique et citoyens débattent et gouvernent ensemble (15) et que le pari est celui de l’empowerment ;

– Plutôt que le programme, rigide et descendant, le projet, ascendant et plastique, est l’outil du changement ;

– L’innovation sociale est inscrite comme un objectif de veille, de recension et de valorisation pour reconnaître ses acteurs et favoriser l’essaimage (16) ;

– Les institutions représentant l’intérêt – encore une fois – général s’associent pour soutenir les initiatives solidaires et citoyennes par la fongibilité des aides et subventions.

« Vaste programme ! », aurait dit le Général. Nous dirions plutôt « Beau projet ! »

(1) Edgar Morin parle de « dialogique ».

(2) « Chacun contient en lui des galaxies de rêves et de fantasmes, des élans inassouvis de désirs et d’amours, des abîmes de malheur, des immensités d’indifférence glacée, des embrasements d’astre en feu, des déferlements de haine, des égarements débiles, des éclairs de lucidité, des orages déments…. » Edgar Morin,  Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, 2000, Seuil.

(3) L’accomplissement n’est pas nécessairement l’atteinte d’une cime. Il peut être la congruence : ne pas boiter, marcher sur ses deux pieds, être en cohérence pensées/pratiques, aspirations/réalisations…

(4) Sur ces perspectives d’évaluation systémique, Philippe Labbé, Evaluer l’utilité sociale de l’économie sociale (et solidaire »), 2008, CRES des Pays de la Loire (216 p.).

(5) Du même nom que la collection aux éditions Apogée.

(6) Bertrand Schwartz appelle cela « l’indispensabilité ». En entreprise et avec le vocabulaire qualiticien, on parlerait d’ « assurance de la qualité ».

(7) Monétiser : « Réduire à sa seule valeur monétaire » (Centre national de ressources textuelles et lexicales).

(8) Poème scandinave rapporté par M. Mauss, Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, 1923-1924, L’Année Sociologique, seconde série.

(9) Liminaire de Propos sur le Bonheur, (Alain, 1928, Gallimard).

(10) Document photocopié de onze pages. Michel Denis était professeur d’histoire du monde contemporain à l’Université de Haute Bretagne.

(11) « Le but de la société est le bonheur commun. Le gouvernement est institué pour garantir à l’homme la jouissance de ses droits naturels et imprescriptibles. » Déclaration du 24 août 1793, dite « Montagnarde ».

(12) Aldous Huxley, Le meilleur des mondes, {1932}, 1953, Plon.

(13) Michel Chauvière, Trop de gestion tue le social : Essai sur une discrète chalandisation, 2007, La Découverte.

(14) Edgar Morin, La tête bien faite, 1999, Seuil.

(15) Il y aurait beaucoup à dire sur l’usage intempestif mais obligé parce que moderne de la notion de « gouvernance » qui, dans bien des cas, travestit sémantiquement des modes  décisionnels tout à fait traditionnels. A l’inverse, on pense à « l’agir communicationnel » d’Habermas… (Jürgen Harbermas, Théorie de l’Agir communicationnel, 1987, Fayard).

(16) A l’échelle des USA, une opération de ce type, recensant les initiatives solidaires, fût organisée au début des années 80, A million points of light.

Pôle emploi en Charpy ?

Le Monde Economie du 16 novembre fait du « Chômage : le service public sous pression » le thème de son dossier. On ne reviendra pas sur la « logique » èregépépéiste d’un départ sur deux à la retraite non remplacé qui, dès lors que les besoins sont patents, est une absurdité participant d’un pur fonctionnement idéologique – compris comme ne tenant absolument pas compte de la réalité mais se déroulant sur la base d’un postulat inébranlable…

Retenons que, si 69% des personnes interrogées estiment que leurs démarches auprès du service public sont plus simples qu’avant la fusion, « le satisfecit s’arrête là. Car 48% des personnes interrogées se sont dites insatisfaites de l’aide à la recherche d’emploi. » Comment pourraient-elles être satisfaites alors que le nombre moyen de demandeurs d’emploi par conseiller est passé en un an de 94,4 à 100,7 et que les conseillers de Pôle emploi sont comme ceux des missions locales : ce ne sont pas eux qui embauchent et les offres d’emploi se réduisent en peau de chagrin. Bien entendu, il est toujours possible d’aller chercher (« avec les dents » ?) des emplois dans le marché caché mais il faut être conscient des limites de ces prospections : elles sont justifiées au titre de l’équité mais le système est globalement un jeu de chaises musicales et on ne fait que changer l’ordre dans la file d’attente. Il est toujours possible de se consoler en se disant que, si les moins bien dotés parviennent à prendre les places d’autres un peu mieux dotés, ces derniers démontreront plus de capacité à être mobiles et s’en sortiront mais c’est une hypothèse et ce n’est qu’une piètre consolation.

(I can’t get no) Satisfaction…

Notons en passant qu’on ne s’étonne pas plus de disposer de données sur la satisfaction des demandeurs d’emploi vis à vis de Pôle emploi… que de ne pas en disposer concernant les jeunes usagers des missions locales : il y a urgence – oui, je sais, une de plus ! – à concevoir et mettre en œuvre systématiquement un outil de feed-back sur la satisfaction des jeunes, c’est un enjeu de crédibilité. Hubert Peurichard, en son temps, avait commencé ce chantier. Bien sûr,  cet outil ne dira pas tout et il faut le combiner avec d’autres modalités (un comité consultatif jeunes, une enquête régulière sur le devenir des jeunes sortis depuis plus d’un an, des approches plus qualitatives…). Bien sûr aussi, cela est fait dans plusieurs missions locales mais, d’une part, cela y est rarement reproduit périodiquement et, d’autre part, cela n’est pas agrégé à l’échelle nationale… tout simplement parce que ce n’est pas fait par toutes les missions locales. Bref, un chantier de plus.

Standardisation de l’accompagnement.

Revenant au dossier du Monde, on peut y lire ce que les pioupious des missions locales ne renieraient certainement pas pour caractériser leur travail : « Les demandeurs d’emploi sont reçus en séance d’informations collectives en préalable aux entretiens personnalisés, qui sont devenus très courts. En une demi-journée, on reçoit ainsi une vingtaine de personnes à la file », précise-t-elle {Diane Gastellu, secrétaire générale adjointe CGT-FO Personnels publics de Pôle emploi}. C’est dans ce contexte que les réductions d’effectifs de Pôle emploi risquent d’aggraver la standardisation de l’accompagnement et de restreindre en 2011 cette notion à un simple suivi de gestion. D’où les critiques syndicales contre une politique du chiffre. » Pioupious de tous pays…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et pourtant, on le sait, l’accompagnement pour être efficace doit répondre à quelques critères (cf. l’article sur ce blog qui bat tous les records de consultation avec 5 391 consultations !)… bien loin d’une « standardisation ». Le tableau supra est d’ailleurs bigrement intéressant puisqu’il compare le risque de retour au chômage à 3, 6 et 12 mois selon que les demandeurs d’emploi aient bénéficié ou non d’un accompagnement… Ainsi on peut lire que, à 12 mois, le risque de retour au chômage est de 25,9% pour une personne accompagnée dans un projet et de 43,9% si elle n’a pas été accompagnée. A méditer…

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C’est un très bô DVD réalisé par des jeunes de la mission locale de Toulouse, L’image des mots, et ça parle d’illettrisme. C’est marqué au dos de la pochette « tous droits réservés » mais j’imagine que, si l’on demande gentiment à Ana Feldman, on peut le recevoir et l’utiliser pour une réflexion sur l’illettrisme. Clin d’œil appuyé en direction des pioupious de l’Océan indien qui marchent la tête en bas et se débrouillent comme ils peuvent avec le courant des siphons qui tourne à l’envers… Et, tant qu’à téléphoner à Toulouse, la même mission locale dispose d’un autre DVD cette fois sur le parrainage… Très bien aussi. Peut-être qu’en s’y prenant en l’avance, pour les prochaines rencontres nationales qui seront couplées avec les journées professionnelles de l’ANDML, un « village numérique » avec ces productions souvent de qualité mais dispersées et méconnues serait judicieux ? Enfin, ce que j’en dis…

Dans les vieux pots…

3,999  millions de demandeurs d’emploi pour les catégories A, B et C : c’est « le défi majeur » selon Nadine Morano, ministre déléguée à l’apprentissage et à la formation professionnelle, qui a estimé lundi dernier, lors de la passation de pouvoir avec Laurent Wauquiez, que la formation en alternance des jeunes était « la base de tout ». Je tiens à la disposition de l’UNML, au tarif éditeur, la réédition du rapport de Bertrand Schwartz qui pourrait l’adresser à Mme Morano en guise de welcome ! Cependant c’est un peu comme la révolution copernicienne de Mme Lagarde : hormis la bonne vieille – mais guère révolutionnaire – alternance, on éprouve quelque difficulté à comprendre la stratégie de lutte contre le chômage… Exemples.

Faute de moyens.

Le 11 novembre, synchroniquement – l’actualité est féroce – Le Monde titre « L’Etat se désengage d’un certain nombre d’actions en matière d’emploi », ce qui, on le reconnaîtra, n’est pas a priori la meilleure façon de remporter des défis…

Faute de combattants…

Rubrique Pôle emploi désormais quasi-systématique dans le Canard enchaîné : là non plus, on comprend difficilement comment « le défi majeur » sera remporté. Déshabiller Pôle… Mais, sans doute, ne comprend-t-on pas tout…

Confier l’accompagnement des jeunes à Pôle emploi ?

C’est ce qu’on appelle la loi des séries… On ne parle plus que de Terra Nova, ce think tank très-très proche du Parti socialiste qui vient de publier L’autonomie des jeunes au service de l’égalité (sur ce blog ). Cette fois c’est une page entière dans Le Monde du 9 novembre, « Investir dans notre jeunesse ». Le diagnostic, à vrai dire, n’apporte guère de nouveauté : les jeunes variable d’ajustement, etc.  Les préconisations sont formulées en trois grands « retournements » : « priorité à l’investissement éducatif » (augmenter le pourcentage du PIB consacré à l’éducation, de la petite enfance à l’université) ; « priorité aux transferts sociaux et fiscaux vers les jeunes » (la proposition-phare du « capital formation ») ; enfin, « priorité à l’emploi des jeunes »… avec une étonnante proposition – je sais, je me répète, mais cela semble tellement ahurissant… – : « Mobiliser Pôle emploi dans l’accompagnement des jeunes. Pôle emploi pourrait se voir assigner des objectifs spécifiques pour les jeunes actifs : un objectif quantifié dans ses mises en relations avec les entreprises ; un objectif d’attribution de 40% des contrats aidés. Un référent « jeunes actifs » serait désigné sur chaque site, afin d’adapter l’accompagnement aux spécificités des débuts de la vie active. » Qui disait que les missions locales avaient un problème d’image ?

Bonus.

Allez, faute de s’y retrouver dans cet imbroglio, pour celles et ceux qui auraient raté la recommandation pour le site La Borne, ils peuvent s’offrir quelques minutes de rire avec cette vidéo « Le chômeur du mois » ou se tester pour trouver un emploi. Là au moins, on comprend.

A suivre…

Lectures…

Publié: novembre 15, 2010 dans Actualité: pertinence & impertinence

Prozac…

Il y a de quoi désespérer à la lecture de la dernière livraison du Nouvel Observateur (n° 2401 du 11 au 17 novembre 2010) qui titre en couverture « Ecoles, hôpitaux, services publics… SOS services publics ». Un dossier – tour de piste de ces services publics pour se convaincre, si ce n’est déjà fait, que la règle « 1 sur 2 » – un départ de fonctionnaire sur deux non remplacé – n’est évidemment pas sans incidence sur la qualité des réponses à des besoins sociaux multiples, qu’il s’agisse de santé, d’emploi, d’éducation ou de sécurité.

Toute cette cure dont l’ingrédient principal – pour ne pas dire exclusif – est l’efficience, bien plus que ce qui est affiché et claironné, la qualité et l’efficacité.… quelques jours à peine après la grève à Pôle emploi pour protester contre les 1 800 postes supprimés. Celles et ceux qui sont sur le terrain savent bien que, déjà, les effectifs du grand frère sont notoirement insuffisants pour faire face à l’afflux des demandeurs d’emploi (et l’on ne parle même plus des 60 ou 80 DE par conseiller, tel que cela avait été promis au moment de la fusion)… alors, avec moins de moyens, que cela va-t-il donner ? Une certitude, enfin : rien de bon.

Eregépépéiste.

Tout d’abord une évidence à l’actif de l’économiste et député PS Pierre-Alain Muet, qui ne l’est pas patronymiquement à bon escient en rappelant que « On ne peut pas conduire une politique intelligente quand on coiffe tout par cet objectif {1 sur 2}. C’est pris comme du mépris par les fonctionnaires. » Ceux qui escomptent obtenir de bons résultats avec un discours èregépépéiste (1) sur l’inefficacité et même l’inutilité des fonctionnaires se fourvoient lourdement : on se conforme au jugement porté sur soi (Becker, Goffman…) et, si celui-ci rabâche l’incapacité en y saupoudrant de la culpabilité avec l’ingrédient d’avantages où fonctionnaire et golden boy semblent interchangeables, sont mises en place les conditions pour que le pire advienne. On le sait, deux thèmes occupent 80% des difficultés dans les organisations, la communication et la reconnaissance : ne pas reconnaître et, même plus, stigmatiser c’est prendre une assurance pour qu’au mieux rien ne bouge, plus probablement que cela dysfonctionne, au pire que cela explose.

Le dossier se poursuit par « Santé, réforme à risque » (plus du quart des Français renoncent à se faire soigner faute de moyens…), « Education. L’école en pièces détachées » (suppression de l’année de formation en alternance des professeurs, 80 000 emplois supprimés en sept ans…), « Sécurité. Moins de police, plus de vigiles » (200 000 vigiles en 2014). Bref, il y a des semaines où l’on ferait mieux de ne pas lire les magazines ou, tout au moins, d’en vérifier le contenu avant acquisition.

Pourquoi êtes-vous pauvres ?

On peut aussi, plutôt que la lecture d’un hebdo, se plonger dans un ouvrage. Le titre de celui de William T. Vollmann, Pourquoi êtes-vous pauvres ? (2), n’est pas banal : voilà une drôle de question que cet écrivain et journaliste a posé à des pauvres de Thaïlande, Russie, Japon, Yémen, Etats-Unis, etc. Evidemment, avec un tel titre, on n’est pas plus au pays des Bisounours qu’avec « SOS services publics » du Nouvel Obs… mais, au fur et à mesure des récits de vie, se dégage un ensemble de facteurs explicatifs selon les principaux intéressés – logique « compréhensive », aurait dit Weber – de leur situation de pauvreté et cet ensemble est tout hormis homogène : depuis le déterminisme – le karma, Allah l’a voulu, « je suis née à un mauvais moment »… – jusqu’à l’intériorisation d’une déficience personnelle – « Il y a des gens qui pensent vite et d’autres qui pensent lentement. Les plus rapides se font le plus d’argent, répondit Elena dans un bâillement, tout en se grattant la cheville. » – en passant par l’accident… parfois incongru – se faire piquer par une tique – et parfois résultant d’un cynisme politique – un ouvrier envoyé nettoyer Tchernobyl : « Je dégageais plus de radiations que les rayons X dont on se servait pour mesurer mes poumons ! Elle indiquait quatre et moi je fais dix, du coup la radioscopie n’a pas marché. »… On ne sort de ce récit – copieux : 409 pages plus 128 pages de photos de pauvres – ni déprimé, ni enthousiaste : simplement plus humain et instruit de la complexité d’une situation résumée par le mot de « pauvre » : « C’est toujours ce qui éclaire qui reste dans l’ombre. » (3) Bien, bien éloigné de l’illusionnisme social d’un remaniement gouvernemental que l’étrange lucarne, ce dimanche, voulait présenter comme un suspens. (4)

Moins d’emplois aidés…

S’agissant de pauvres, il n’est pas rare d’en trouver parmi celles et ceux qui n’ont plus d’emploi… ce qui ne devrait pas poser trop de difficulté avec les 100 000 emplois aidés du secteur non marchand en moins. Commentaire d’Alain Guédé dans le Canard enchaîné du 10 novembre…

Les trois postures…

Michel Denis, professeur d’histoire du monde contemporain, a fait le 7 mai 1996 à l’Université de Rennes 2 un splendide dernier cours (5) qui distinguait trois postures face à la fin d’un monde, « une rupture qui se double d’une infirmité : notre incapacité à interpréter l’ordre du monde. {…} La crise du sens est devenue universelle. Il nous faut désormais apprendre à mener notre vie d’homme sans modèle et sans avenir dessiné à l’avance. L’histoire n’a pas d’issue assurée : des possibles s’affrontent et la lutte seule les départage. » Trois attitudes, donc…

– « Le repli d’abord. Le repli sur soi, fruit d’un pessimisme radical à l’égard du monde. Je pense en premier lieu au repli sur la sphère privée. Cela peut aller jusqu’à la fuite. {…} Il y a également le repli sur le passé. » Oui, chacun chez soi ; oui, on rencontre aujourd’hui nombre de manifestations commémorielles, avançant le « devoir de mémoire », qui ne sont que des aveux d’incapacité au projet… J’ajouterais à ce que disait Michel Denis que ce repli et cette fuite sont encouragés par le « système » avec ce qu’il faut bien appeler les drogues licites de l’hyperconsommation et de l’hypermédiatisation : du temps de cerveau disponible… ou panem et circenses.

– « La gestion de la modernité. {…} Ce sont les experts du savoir qui gèrent cette modernité, ceux qu’on pourrait appeler tout simplement les intellectuels de gestion. {…} Tout les pousse à se débarrasser de leurs scrupules de conscience humanistes pour se tourner vers l’action, pour mettre leur compétence au service du développement et de la gestion sociale. » Michel Denis ne le dit pas mais on le devine : le hiatus n’est pas d’être une sorte de commissaire aux manches retroussées s’attaquant pragmatiquement aux problèmes posés… le monde est fait de yogis et de commissaires ; il est dans l’absence, dans le vide des finalités ; gérer mais gérer pour quoi ? Dans la technostructure, les pioupious rencontrent de plus en plus de ces interlocuteurs, pas plus méchants qu’ils ne sont engagés, cultivés de circulaires, pas plus, pas moins, juste arc-boutés sur la norme et pourtant plastiques car, cette dernière pouvant virer à 180°, ils savent sans état d’âme dire aujourd’hui l’inverse de ce qu’ils promouvaient hier.

– Dernière posture, « la lutte pour un avenir meilleur » : « Nous ne rêvons plus. Or un homme qui ne rêve plus est peut être un adulte mais c’est un adulte sclérosé. {…} Il faut définir l’utopie non pas comme ce qui est irréalisable par principe, mais comme ce qui ne peut pas être réalisé dans la société telle qu’elle est aujourd’hui. Et, pour faire avancer les choses, il est indispensable de se fixer un idéal qui dépasse l’horizon du présent : il faut construire des modèles mais des modèles perçus comme des « simulations hypothétiques »  et non pas comme des « simulations historiques ». » J’aurais pour ma part plutôt parlé de « stimulations hypothétiques » en les opposant aux « simulations historiques »… mais c’est un point de détail.

S’indigner…

Cette lutte pour un avenir meilleur me fait songer à l’opuscule qui vient d’être édité par Indigène Editions (32 pages, 3 €), Indignez-vous ! C’est écrit par Stéphane Hessel (résistant torturé par la Gestapo, déporté à Buchenwald…), aujourd’hui 93 ans. Je le cite : « La pire des attitudes est l’indifférence, dire « Je n’y peux rien, je me débrouille. » En vous comportant ainsi, vous perdez une des composantes essentielles de ce qui fait l’humain. Une des composantes indispensables : la faculté d’indignation et l’engagement qui en est la conséquence. » Bertrand Schwartz ne dit ni moins, ni plus : « Je suis révolté par ces vies de jeunes qui se consument… »

Faut-il attendre d’avoir plus de 90 ans, de voir la faucheuse au bout du chemin devant soi, pour  revenir aux « fondamentaux » ?

Oubli…

Ah oui, j’allais oublier ! On parlait de Terra Nova… qui vient de publier une note, « Investir dans notre jeunesse » ( T-N. Investir jeunesse, Olivier Ferrand, 8 novembre). C’est court, trois pages, et cela propose quelques objectifs : outre le « capital formation » déjà évoqué, 50% d’une classe d’âge diplômée de l’enseignement supérieur et, pour y parvenir, un doublement du budget pour ce dernier (actuellement 1,5% du budget en France contre 4% dans les pays nordiques), créer un service public de l’orientation afin de garantir un accompagnement personnalisé de l’Université à l’emploi et, pour les jeunes actifs, « mobiliser Pôle emploi dans l’accompagnement des jeunes. Pôle emploi pourrait se voir assigner des objectifs spécifiques pour les jeunes actifs : un objectif quantifié dans ses mises en relation avec les entreprises ; un objectif d’attribution de 40% des contrats aidés. » Bon, il ne serait pas inutile que les pioupious informent Terra Nova de l’existence des missions locales, de l’article 13 de la loi de cohésion sociale, des limites et parfois effets pervers d’un aussi nécessaire que simplissime « objectif quantifié » de mises en relation avec les entreprises, etc.

(1) Révision générale des politiques publiques.

(2) Traduit de l’américain par Claro, Actes Sud, 2008.

(3) Edgar Morin, Le paradigme perdu, {1973} 1979, Seuil)

(4) Pas de suspens en particulier pour Kouchner dont le sort était scellé. L’hebdomadaire palmipède daté du 10 novembre rapporte à son sujet sa plaidoirie à l’Elysée, le 7 novembre : que son épouse, Christine Ockrent, directrice générale de France 24, soit maintenue à ce poste. Son salaire est de plus de 300 000 euros par an. Un lecteur régulier de ce blog, garçon tout à fait calme et raisonnable, avec qui plus est des responsabilités professionnelles et syndicales, me disait « Je ne lis plus le Canard sinon je deviendrais terroriste. » On le comprend.

(5) Document photocopié de onze pages.

Revenons juste un instant sur le rapport de l’IGAS,  L’accès à l’emploi des jeunes des quartiers prioritaires de la politique de la ville, qui d’ailleurs a retenu l’attention du Canard enchaîné avec un article « Un rapport désespérant pour les jeunes » (3 novembre 2010). Allez, puisque c’est vous, je le reproduis infra…

Page 23 du rapport de l’IGAS, on peut y lire quelques réflexions étonnantes à la base de la 4ème recommandation. « En amont, le repérage et le premier accueil des jeunes en difficulté, qui a justifié la création et l’ancrage local du réseau, est assuré inégalement par les missions locales. De fait, celles-ci se sont institutionnalisées, alors qu’elles avaient été conçues de manière temporaire (*). Comme pour d’autres services publics, le risque existe de l’éloignement du terrain et du repli vers une fonction classique de suivi des jeunes déjà connus. Il est le plus souvent évité grâce à l’articulation avec les travailleurs sociaux et les associations de quartier qui orientent les jeunes vers la mission locale (**).

Toutefois, dans certains cas, comme à Saint-Dizier ou Valence, l’absence de prospection des jeunes, les délais de réception en premier accueil et l’émergence, dans des associations de quartier voire les municipalités, d’une offre de service similaire sont autant d’indices de la défaillance de la mission locale. Ces difficultés, qui ont pu favoriser le recours à des opérateurs différents pour le contrat d’autonomie, incitent à revaloriser la fonction de repérage par les missions locales (***).

Recommandation n°4 : Réaffirmer la responsabilité des missions locales dans la détection et la prise de contact avec les jeunes en difficulté, par la prospection ou le développement de partenariats locaux : en faire un axe à part entière (distinct de l’accueil-information- orientation) de l’offre de service avec des objectifs de moyens et de résultats dans le cadre de la prochaine génération de CPO. » (****)

(*) De l’institutionnalisation…

Que les missions locales se soient « institutionnalisées », cela ne fait aucun doute… mais faut-il rappeler qu’institutionnalisation et bureaucratisation ne sont pas synonymes ? Les missions locales institutionnalisées cela signifie qu’elles bénéficient d’une délégation des institutions, qu’elles remplissent une mission de service public, qu’elles agissent avec mandat au titre de l’intérêt général. D’autre part, la contradiction entre cette institutionnalisation et le fait qu’elles avaient été pensées en 1981 comme « temporaires » (également « légères » et « adaptées ») n’est pas pertinente : si les missions locales se sont installées dans le paysage, c’est tout simplement parce que le chômage a perduré… contrairement à la croyance, plusieurs fois explicitée dans le Rapport Schwartz, d’un retour rapide à la verte prairie des Trente Glorieuses qui, en 1981, n’étaient guère éloignées, quelques années à peine. Ou, formulé différemment, ce que la droite n’était pas parvenu à faire (par exemple, avec les Plans Barre), François-Merlin Mitterrand-L’Enchanteur le réussirait en deux coups de cuillère à pot – baguette magique… prenant au mot son slogan de campagne « Changer la vie ».

(**) De l’éloignement du terrain…

« L’éloignement du terrain »… on reste songeur alors qu’on recense près de 500 missions locales, 1 100 antennes et 4 000 points d’accueil… L’offre dite « de proximité » est assurée par toutes les missions locales et, quant à craindre un « repli vers une fonction classique de suivi des jeunes déjà connus », son explication serait bien plus à rechercher dans la charge de travail et dans la faiblesse des moyens que dans une posture exclusivement réceptive. Du moins désormais (1). L’IGAS note d’ailleurs justement la limite du financement par Pôle emploi alors que « les missions locales acceptent de prendre en charge les jeunes au-delà des quotas, considérant que l’accompagnement relève de leur responsabilité eu égard à leur mission principale de service public. » (p. 25) : « Depuis 2002, il résulte de ces règles un sous-financement chronique du suivi délégué des jeunes, de 4 à 6 fois plus faible que le montant auquel l’ANPE, puis Pôle Emploi, facture la co- traitance dans le cadre du PAP puis du PPAE pour les demandeurs d’emploi indemnisés. L’accord- cadre 2010-2014 Etat-CNML-Pôle Emploi contient des avancées importantes : le tarif individuel de la co-traitance a été revalorisé à 230 € par jeune ; désormais le financement porte sur l’ensemble de la co-traitance (que le jeune soit ou non indemnisé) et une clause de revoyure est prévue en cas de dépassement significatif de l’objectif, toutefois sans garantie d’ajustement.

Il n’en demeure pas moins que la co-traitance reste financée nettement en deçà :

des recettes tirées par l’ANPE, puis Pôle Emploi, de l’UNEDIC, sans que la marge élevée apparaisse justifiée ; au sein du budget d’intervention de l’ANPE, puis de Pôle Emploi, cette situation se traduit par un transfert indirect de ressources vers les autres demandeurs d’emploi ;

des co-traitances vers Cap Emploi pour les travailleurs handicapés (375 € en 2010) et, jusqu’au 30 avril 2010, vers l’APEC pour les cadres (578 € en 2009), écarts ici encore non justifiés.

Ce diagnostic préoccupant est renforcé par l’analyse du contenu de la co-traitance au regard de son niveau de financement. » (p. 26). Ces constats justifient cette recommandation, la n°5 : « Aligner progressivement le contenu et le niveau de financement de la co-traitance sur ceux des prestations d’accompagnement sous-traitées par Pôle Emploi, en distinguant deux niveaux d’intensité (accompagnement renforcé et mobilisation vers l’emploi), sans réduire par ailleurs les subventions pérennes de l’Etat aux missions locales. »(p. 27)

(***) Du contrat d’autonomie…

« Ces difficultés, qui ont pu favoriser le recours à des opérateurs différents pour le contrat d’autonomie… » Un peu fort de café d’expliquer le postulat des OPP (« opérateurs privés de placement »… en fait et au vu des résultats, sauf exceptions (La Réunion), des JPP : « jeunes privés de placement ») par une « défaillance » des missions locales qui ne connaîtraient pas les jeunes alors que « le nombre de jeunes suivis par les missions locales en 2009 représente en moyenne nationale 175% des DEFM ABC et 247% des DEFM A, ce qui confirme que le public des missions locales dépasse largement la thématique de la recherche d’emploi (rapport IGF, 2010, p. 13). Le choix du contrat d’autonomie a été un choix idéologique (salut et savoir faire viennent du privé), l’idéologie étant comprise comme des réponses données avant que soient exprimées les questions.

Bien, susceptible d’être soupçonné de partialité, cédons la parole à la commission des finances, de l’économie générale et du contrôle budgétaire sur le projet de loi de finances pour 2011 (n° 2824, Gilles Carrez Rapporteur général, annexe n°44, Travail et emploi. Politiques du travail et de l’emploi) :

« Selon la dernière étude publiée par la DARES en décembre 2009, 720 000 jeunes ont signé un CIVIS au cours des quatre dernières années. Sur 468 000 jeunes sortis de CIVIS depuis 2005, 38 % ont accédé à un emploi durable, 7 % à un emploi non durable (contrats aidés du secteur non marchand, CDD de moins de six mois…) et 6 % sont entrés en formation. Ces bons résultats justifient un effort particulier en faveur du CIVIS. C’est pourquoi, dans le PLF 2011, les crédits correspondants sont reconduits par rapport à 2010 à hauteur de 55,37 millions d’euros en autorisations d’engagement et en crédits de paiement (contre 55 millions d’euros).

Quelques dispositifs, aux résultats décevants, devraient faire l’objet d’une révision de leurs moyens

Les contrats d’autonomie du Plan espoir banlieue, un constat d’échec. {…} S’agissant des résultats du dispositif, le bilan publié par la DGEFP le 28 mars 2010 faisait état de résultats décevants :

– sur 12 500 jeunes sortis du dispositif, 36 % ont bénéficié d’une sortie « positive » (68 % dans un emploi durable, 30 % pour une formation qualifiante et 2 % pour une création d’entreprise) ;

– le taux des sorties positives connaît cependant une progressive amélioration : s’établissant à 26 % en septembre 2009, il s’élève à environ 40 % sur les trois premiers mois de l’année 2010 ;

– les sorties « négatives » représentent tout de même 64 % des contrats d’autonomie et s’expliquent majoritairement par l’abandon de la démarche d’accompagnement.

{…} Du point de vue de la Rapporteure spéciale, rejoignant les conclusions du comité d’évaluation et de contrôle de l’Assemblée, c’est le coût du dispositif qui constitue le principal handicap, puisqu’il atteint 5 600 euros par contrat et près de 14 000 euros par sortie « positive » (sur la base d’un taux des sorties positives s’établissait in fine à 40 % pour 45 000 contrats ayant effectivement coûté 250 millions d’euros, sur trois ans). Il serait préférable de tirer les conséquences de ce mauvais rapport coût/efficacité, en limitant les nouvelles entrées dans un dispositif certes ambitieux mais dont les résultats sont décevants. »

(****) Matrimonial.

Quant à savoir si, dans l’offre de service de la CPO, il faut traiter distinctement le repérage, c’est à dire le distinguer de l’ « AIO », le débat peut sembler byzantin… car, dans ce cas, pourquoi ne pas procéder de la même façon, « Découper le tout en autant de parties que possible », avec les autres offres de service qui, chacune, peuvent être détaillées, sous-détaillées, sous-sous détaillées… ?  Sauf à opérer une autre agrégation : plutôt que le repérage cohabite avec l’accueil – information – orientation, le pacser avec l’offre de services n°4, l’observation active du territoire. Repérer et observer, ce n’est pas très éloigné, non ? Cela pourrait faire un gentil couple…

A suivre…

(1) Désormais… car force est de reconnaître que deux facteurs ne favorisaient pas jusqu’à il y a peu de temps le conseiller « hors des murs » : un tropisme « psy » où dominait (-ne?) le face-à-face dans l’alcôve-bureau et, sauf casus belli, l’impossibilité effective de prospecter, fonction réservée à l’ANPE. A présent, tant pour le repérage que pour la prospection, cette dernière d’ailleurs parfois avec des agents de Pôle emploi dans une équipe dédiée et mutualisée, les murs des missions locales sont devenus poreux.