Archives de novembre, 2010

En attendant quelques productions à la fois copieuses et dégagées de l’actualité des journées UNML, des rapports IGAS et IGF, etc., voici un lien pour s’amuser : il s’appelle Julien Prévieux et s’est fait une spécialité de répondre aux annonces d’offres d’emploi… par des courriers de non motivation. Du bon second degré. Exemple : l’annonce puis le courrier.



A la vôtre!

Ci-dessous, une bouteille à la mer du Monde qui, à cette date, n’a pas été débouchée. Elle est donc livrée à la sagacité des lecteurs et contributeurs de ce blog…

Auparavant, une précision : l’article sur l’accompagnement socioprofessionnel continue à être plébiscité (5 500 lectures… ouf!). Ceci m’a incité à le retravailler et, d’ici quelques jours, une nouvelle version, beaucoup plus développée, sera proposée au débat. Un peu de patience, donc…

 

Il en est des idées comme de la loi dite des séries : sur une période donnée, on ne parle plus que de cela, tel auteur, telle publication ou, en l’occurrence, d’un même rapport puisque c’est du think tank Terra Nova dont il s’agit qui, outre L’autonomie des jeunes au service de l’égalité (novembre 2010), s’est exprimé le 9 novembre par la voix de son président Olivier Ferrand sur une page entière du Monde, « Investir dans notre jeunesse ».

Terra Nova, dont la proximité organique avec le Parti Socialiste n’est certes pas un secret, mobilise donc ses cerveaux – remarquable conseil scientifique – pour une entreprise de réconciliation avec la jeunesse française qu’il est grand temps d’entamer au regard du calendrier électoral. Gageons que, de son côté, la droite saura trouver et les mots et les esprits pour également tenter une réconciliation. Se rabibocher ne va pas être simple, soyons-en assurés, tant la situation faite à la jeunesse est depuis fort longtemps discriminatoire : tous les « diagnostics », celui de Terra Nova ne faisant pas exception, pointent l’hyper sélectivité du système scolaire avec corollairement l’effondrement du mythe méritocratique, l’épreuve de l’entrée dans une vie que l’on hésite à qualifier pour les jeunes d’ « active » tant le chômage en est le quasi seul invariant, la prime aux inclus et l’épreuve aux jeunes, la paupérisation de la jeunesse, les perspectives de mobilité en dynamique de descenseur social, l’accès plus étroit que le chas d’une aiguille au logement, etc. L’intérêt pour la jeunesse s’observe d’impératif national en indignations critiques sur un EEG très perturbé sinon épileptique. En 2007 par exemple, la très noble assemblée qu’est l’Académie des sciences morales et politiques publiait un rapport au titre univoque, La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse, préfacé par deux personnalités qu’on ne soupçonnera pas d’être des krypto-gauchistes du NPA, Raymond Barre et Pierre Messmer.

A vrai dire, voilà trente ans que, de rapport en Livre vert, de débats parlementaires en commissions ad hoc, les diagnostics s’apparentent par la force des observations à des cris d’alarme… Cela a commencé en 1981 lorsque Bertrand Schwartz écrivait dans son introduction au rapport L’insertion professionnelle et sociale des jeunes : « Ce qui les unit {les jeunes}, c’est leur désespérance devant l’absence de perspectives. » Voici donc trente ans que se succèdent à la tribune des édiles, éditeurs, thèses et médias des personnalités plus ou moins autorisées – je m’y inclus, modestement – qui, globalement, disent les mêmes choses, ces trois décennies posant cependant avec acuité la question du seuil de basculement : à partir de quand le supporté deviendra insupportable ? à quel moment et pour quelle raison la bifurcation se produira considérant que la jeunesse n’est, ne peut et ne doit pas être l’âge du « deuil des aspirations » ?

Bis repetitas donc, la proposition – phare de Terra Nova, le « capital formation », n’étant guère éloignée de « l’allocation de formation » préconisée en 2002 dans Le rapport de la commission nationale pour l’autonomie des jeunes, pas plus que du « revenu d’accès à l’autonomie » imaginé en 2009 par la branche professionnelle des missions locales dans son Manifeste pour une politique ambitieuse pour la jeunesse. Une telle convergence plaide donc pour, a minima, son expérimentation.

Par contre Terra Nova étonne lorsqu’il recommande – je cite – de « Mobiliser Pôle emploi dans l’accompagnement des jeunes. Pôle emploi pourrait se voir assigner des objectifs spécifiques pour les jeunes actifs : un objectif quantifié dans ses mises en relations avec les entreprises ; un objectif d’attribution de 40% des contrats aidés. Un référent « jeunes actifs » serait désigné sur chaque site, afin d’adapter l’accompagnement aux spécificités des débuts de la vie active. » Là, on se dit qu’un train est passé sans s’arrêter au siège de Terra Nova… car, depuis la loi de cohésion sociale de 2005 qui créa avec son article 13 un nouveau droit-créance à l’accompagnement pour tout jeune rencontrant des difficultés d’insertion professionnelle, la mise en œuvre de ce droit est confiée explicitement aux missions locales. Préconiser que Pôle emploi accompagne les jeunes est une triple erreur. Premièrement, comme indiqué, cet accompagnement est de la responsabilité des missions locales, réseau national de 500 structures qui, rappelons-le, accueillent annuellement 1,2 million de jeunes. Deuxièmement, à l’heure où Pôle emploi est « en charpy » avec des conseillers surchargés et 1800 d’entre eux remerciés, on peut s’interroger sur la capacité de cet opérateur qualifié étonnamment d’« unique » à assumer cette charge de travail supplémentaire. Troisièmement, l’accompagnement des jeunes dont une grande partie sont des primo-arrivants sur le marché du travail ne renvoie pas aux mêmes compétences que la mise en relation « offres – demandes » de Pôle emploi : l’accompagnement est nécessairement holistique, systémique, c’est à dire professionnel et social… ce que les missions locales savent faire, pas les agents de Pôle emploi. Quant aux « objectifs quantifiés de mises en relation avec les entreprises » ou à celui « d’attribution de 40% des contrats aidés », voilà des items guère nouveaux puisqu’ils sont négociés entre les missions locales et l’Etat dans le cadre de « conventions pluriannuelles d’objectifs ».

Qui a dit que les missions locales avaient un problème d’image ? A Terra Nova de publier un erratum… et aux missions locales de porter haut et fort leur identité.

Propos sur le bonheur et la solidarité.

Publié: novembre 19, 2010 dans Corpus

Ci-dessous, le texte d’une contribution le 18 novembre 2010, à l’occasion de « Une idée pour plus de solidarité », un appel à projets lancé pour la deuxième année consécutive par le Conseil Général de Loire-Atlantique. Cette dynamique originale de la collectivité vise l’émergence de projets nouveaux et collectifs améliorant le vivre ensemble, l’engagement bénévole, la solidarité. Presque synchroniquement, une exposition est organisée par cette même collectivité, « Une histoire des solidarités » : du triptyque républicain on retient bien plus souvent les deux premiers termes, d’ailleurs en les opposant parfois (la liberté étant captée par la droite et l’égalité par la gauche)… Ici c’est la fraternité qui est sous les sunlights. Et c’est bien.

Trois « projets témoins » furent présentés qui ont inspiré cette contribution.

« Les toutous câlins »

Les personnes âgées en milieu médicalisé ne peuvent plus s’occuper d’animaux de compagnie. Pour leur permettre de retrouver un contact avec ces animaux, un réseau de visiteurs, accompagnés de chiens se met en place à l’EHPAD des Trois Rivières de Fégréac, à Hôpital la Roche Foucaud  de Plessé ou à la Perrière à Héric. Ces visites permettent de nouer des contacts et d’échanger plus facilement, pour lutter contre la solitude des personnes âgées.

« Lien ElémenTerre »

La ville de Saint-Nazaire est un territoire à cultiver. Ou, en tout cas, un espace où les jardins citadins sont sous-exploités. Mal entretenus, pas assez mis en valeur, ou complètement cachés, ils ne s’intègrent pas assez dans la vie urbaine. Pour y remédier, l’association Lien ElémenTerre s’est fixé un objectif simple : mettre en relation des gens qui possèdent un jardin dont elles ne s’occupent pas avec d’autres personnes, souhaitant elles pratiquer le jardinage. En constituant ces binômes, l’association nazairienne redonne vie à des lieux abandonnés, au goût du jardinage et à la notion de produits du jardin.

« L’outil en main »

Menuisier, ébéniste, électricien, pâtissier, paysagiste… Tous ces gens de métier ont décidé de transmettre leur savoir-faire et leur expérience à des enfants de 9 à 14 ans, pour leur montrer les gestes et la richesse des métiers manuels. Dans un local de la commune de Riaillé qui permet d’accueillir toutes ces activités, les adolescents viendront chaque mercredi pour pratiquer un vaste éventail d’exercices et éventuellement choisir une filière et une profession à leur convenance.

Propos sur le bonheur et la solidarité.

Le risque de l’évidence.

La question de départ peut sembler incongrue : en quoi les associations contribuent-elles à plus de lien social, plus de solidarité, plus de citoyenneté ? Incongrue parce que les réponses flirtent avec le risque de l’évidence. Mais, comme toujours, l’évidence est un paravent et il faut aller derrière pour voir ce qui s’y passe. La curiosité est un bon défaut car elle déconstruit et même flagelle le sens commun. Elle permet d’entreprendre de penser autre chose que ce que l’on pensait auparavant.

Voici exposées trois actions, « Toutous câlins », « Lien ElemenTerre » et « L’outil en main », décrivant ce qui se fait et pour qui : des personnes âgées, des résidents et des jeunes. Des premières, les personnes âgées, on retient une problématique d’isolement : rupture avec les conditions ordinaires de la vie, perte des repères familiers… Pour les résidents, à partir du partage d’un jardin, c’est l’interconnaissance, le lien et le partage qui sont au centre : moins que la lutte contre l’isolement c’est de combat contre le repli individualiste – un binôme ce n’est pas 1 et 1 mais 2 ensembles – mais il y est aussi question d’ancrage à partir de cette matière hautement symbolique qu’est la terre-mère (cultivée, ensemencée, féconde, nourricière…). Pour les jeunes, c’est à la fois l’intergénérationnalité et l’ébauche – parce qu’ils sont encore très jeunes – d’un projet professionnel… et c’est bien que l’on parle de « profession » tant aujourd’hui celle-ci tend à disparaître au profit du simple emploi, voire du job. Avoir l’ambition de ce mot de profession pour des jeunes, c’est résister à ce grand mouvement tendanciel qui affecte ce que l’on hésite de plus en plus à appeler « la vie active »… le chômage étant l’état normal d’un jeune en train d’entrer dans cette dernière.

Cette incongruité apparente me rappelle une drôle de situation vécue il y a quelque temps. C’était dans une Chambre régionale d’économie sociale où je formais quelques participants à l’évaluation du social. Parmi ceux-ci, une femme directrice d’un service de soins palliatifs. Elle me demandait comment évaluer la valeur ajoutée du travail de son service. Lui répondant très sérieusement (peut-être même doctement), je me suis surpris à me dire intérieurement : « Mais dans quelle société vivons-nous pour que des personnes aidant d’autres personnes à mourir sans trop souffrir soient contraintes de démontrer que leur travail est utile ? » Ainsi, qu’il s’agisse des « Toutous câlins », de « Lien ElemenTerre » ou de « L’outil en main », avec lutter contre l’isolement, favoriser la rencontre ou socialiser les jeunes, c’est incontestable, on est face à des initiatives humaines productrices de valeurs ajoutées. Mais où cela intervient-il ? A quelle(s) finalité(s) cela répond-t-il ?

Le bonheur dans le pré et à sa porte.

La réponse est à la fois simple et complexe. La simplicité, c’est de constater que tout cela rend plus heureux, que cela apporte du bonheur : le bonheur est à portée de main, un coquelicot dans le pré. La complexité, c’est de se dire que chacun trouve le bonheur à sa porte et qu’être heureux répond à des histoires toujours singulières et renvoie donc à des registres, des échelles de valeurs, différents.

Toutefois il me semble que, si le bonheur est une notion plurivoque, il recouvre toujours une ou plusieurs des quatre dimensions qui cohabitent et interagissent en chacun d’entre nous, que l’on soit une personne âgée dans un EHPAD, un citadin partageant un jardin ou un adolescent découvrant gouges et ciseaux. Chacun d’entre nous est un individu multiple, contrasté et même contradictoire (1) : homo sapiens, demens et ludens, personne bio-culturo-socio-économique, fils ou fille de… et père ou mère de…, agent hétéronome et acteur autonome, yogi introverti et commissaire extraverti, etc. (2) Toutes ces personnages et leurs multiples rôles sociaux respectifs sont présents dans chaque personne et, selon les évènements, occupent le devant de la scène ou attendent leur tour en back-office. Quatre personnages (« idéaux-types ») ressortent du lot et, en tout cas, permettent de comprendre là où les innovations sociales apportent des valeurs ajoutées. Ce sont le Sujet, l’Acteur, le Citoyen et le Producteur. Chacun d’entre eux s’épanouit dans une sphère et chacun d’entre eux y poursuit une finalité.

Le Sujet évolue dans le monde de l’intime, dimension micro, qu’on appelle l’individuation. Il y est question de sa santé, de son équilibre psychologique, de ses relations avec ses proches, de son logement. Le Sujet aspire à l’accomplissement. (3)

L’Acteur navigue dans l’archipel des relations, dimension méso, qu’on appelle la sociabilité. L’acteur est un être social et communiquant ; il rencontre les autres, se lie d’amitiés mais aussi de sympathies brèves ; il participe, fait avec les autres et s’associe ; il investit son quartier, constitue le voisinage ; il reconnaît, est reconnu. L’Acteur aspire à l’altérité.

Le Citoyen regarde haut et loin jusqu’à la société ; il retrousse ses manches et plonge ses mains dans les enchevêtrements institutionnels et politiques, dimension macro, qu’on appelle le sociétal. N’opposant pas les éthiques de conviction et de responsabilité, le Citoyen est convaincu et se veut responsable ; il veut jouir de ses droits ; il respecte aussi ses devoirs… du moins en théorie ; il constate que la société ne fonctionne pas comme elle le devrait et il agit pour la changer. Le Citoyen aspire à l’émancipation.

Le Producteur gagne son pain en travaillant mais, comme l’exercice du travail ne se résume pas à un lieu de production, il s’affirme dans un espace de socialisation fait de codes, de signes de reconnaissance, d’appartenance et de distinction, dimensions micro – méso – macro, qu’on appelle l’économique. Le Producteur aspire à l’autosubsistance.

Reprenons les trois exemples.

– Les « Toutous câlins » s’inscrivent dans la dimension de l’individuation : on apporte de l’affection – « calinothérapie » et même, ici, « caninothérapie », entre autres avec ce que Françoise Dolto aurait appelé un « objet transitionnel » ou, en l’occurrence, un « animal transitionnel ». Ainsi « lutter contre la solitude des personnes âgées » c’est faire de telle sorte que celles-ci, malgré la perte des repères spatiaux (le logement) et historiques (les souvenirs), parviennent à un équilibre psychoaffectif, qu’elles puissent, autant que possible, s’accomplir dans un milieu médicalisé qui, par la force des choses, hygiénise et lisse les faits saillants d’une vie. C’est au Sujet que l’on s’adresse.

– Avec le « Lien ElemenTerre » à Saint-Nazaire, on est de plain-pied dans la dimension de la sociabilité où ce qui est important est la rencontre avec l’Autre différent que l’on reconnaît et qui vous reconnaît, définition de l’altérité. La différence repose sur ce système de relations par opposition : l’un dispose d’un jardin mais ne l’entretient pas ; l’autre ne dispose pas de jardin mais souhaite jardiner. La force de ce projet c’est de réunir ce qui est différent, relier ce qui est épars, avec ce que l’on imagine être sous-jacent, un pari sur l’émulation par la coopération et une relation qui progressivement débordera du seul cadre du jardin pour s’intéresser à l’humain que chaque partie du binôme voudra bien mettre sur la table. C’est l’Acteur qui est en jeu.

– Enfin, à Riaillé, « L’outil en main » se situe dans la sphère économique avec, comme indiqué, le pré-projet professionnel qui s’inscrit dans la tradition du compagnonnage (introduite désormais au patrimoine immatériel de l’humanité !) : ce sont des gens dits « de métier » qui transmettent leur savoir-faire et leur expérience… Ces notions fortes – métier, profession, savoir-faire, expérience, peut-être même chef d’œuvre et Tour de France – s’opposent point par point au triste marché du travail où l’on parle d’emploi, d’opérateur, de produit, de flexibilité et où l’expérience est désormais synonyme d’obsolescence. Les trois dimensions du rapport au travail sont là : « instrumentale » pour gagner sa vie, « sociale » pour appartenir à une communauté humaine (reconnue par un métier) et « symbolique » pour s’épanouir dans le travail (« à leur convenance »). C’est le Producteur qui est ici présent.

Valeurs ajoutées…

Le temps de cette contribution ne permet pas de plus développer l’intérêt de cette typologie de la cohabitation de ces quatre personnages, dimensions et finalités, mais indiquons cependant que, face à l’enjeu de construire une évaluation complète, holistique, des innovations sociales, ce modèle ouvre des perspectives… et, en tout cas, évite que l’utilité sociale s’exprime de façon trop imprécise et floue ou, plutôt que s’engager dans une évaluation systémique, qu’elle cède aux injonctions d’un contrôle économétrique (4). Ainsi quasi tautologiquement, si l’utilité sociale des associations de « solidarité » réside dans le fait même de produire de la cohésion et donc de prévenir nombre d’ « externalités négatives » plus que probables lorsque le vivre ensemble est en mauvais état, le chemin à faire est de préciser quelles sont les valeurs ajoutées de cette utilité sociale :

– Des valeurs ajoutées individuelles directes : se sentir mieux alors que, isolé et malade, on a reçu la visite d’une personne avec un toutou…

– Des valeurs ajoutées collectives directes : un territoire dynamisé par l’action d’associations qui organisent des manifestations festives, qui agissent pour la paix sociale, qui sont de véritables « panseurs sociaux » (5) …

– Des valeurs ajoutées indirectes : ce sont celles qui permettent de poser une hypothèse plus que probable d’effets positifs dès lors qu’un dispositif a été mis en place. Par exemple, il n’est pas déraisonnable de songer qu’un médiateur évite des conflits qui pourraient dégénérer…(6)

Réciprocité, usage et engagement.

Cet enjeu de l’évaluation n’est pas une intériorisation de normes dominantes selon lesquelles tout, absolument tout, devrait être évalué… car l’abus d’évaluation nuit gravement à la santé morale, en particulier en déshumanisant la gratuité de l’engagement, voire même en tentant de la monétiser (7). Des exemples proposés, toutous, jardins et transmission de gestes professionnels, on retiendra aussi qu’ils sont marqués par trois qualités qu’il serait intellectuellement absurde et moralement pervers de vouloir calibrer dans des cases à critères et indicateurs : la réciprocité, l’usage et l’engagement.

La réciprocité…

Le bonheur est réciprocité : ce n’est pas seulement la personne âgée malade, le citadin ou le jeune qui sont heureux dans les actions présentées ; ce sont les visiteurs avec leurs animaux, les possesseurs de lopins, les artisans. L’anthropologie appellerait ici à la rescousse Mauss et son « don – contre-don » :

« Les hommes généreux et valeureux

Ont la meilleure vie ;

Ils n’ont point de crainte.

Mais un poltron a peur de tout;

L’avare a toujours peur des cadeaux. » (8)

L’usage…

Toutes ces actions – et bien d’autres actuelles et anciennes issues du grand mouvement solidariste – s’inscrivent dans une logique de rapports non marchands… qui pourtant ont de la valeur. Cela interroge sur ce qu’est ou devrait être, précisément, la vraie valeur des choses. Avec les associations de solidarité elle est, selon les termes mêmes des économistes, dans une valeur d’usage (est-ce que ça sert ?) bien plus que dans une valeur d’échange (combien ça vaut ?). Imaginons ce que serait un monde où l’intime et la passion seraient passés au tamis de l’intérêt marchand : une norme ISO du management de la qualité de la conjugalité ? Pire que l’imagination d’Orwell avec 1984 !

L’engagement…

Le bonheur n’est pas un donné mais il se conquiert et, là, il faut souligner que le regard sur ces actions ne doit pas exclusivement se porter sur les résultats ou les bénéficiaires (malades, jeunes, etc.) mais également sur les réalisations et leurs acteurs. Car toutes celles et tous ceux qui innovent socialement se retrouvent derrière cette image de « … l’homme heureux et qui n’attend pas pour l’être, ici et non ailleurs, que l’événement lui donne raison, acteur enfin et non spectateur de soi-même. » (9). Ils sont donc, d’une part, heureux et, d’autre part, exemplaires du comment être heureux soi-même nécessairement avec les autres. Or, par les temps qui courent, si chacun peut faire le constat d’une double crise de l’exemplarité des élites et d’un repli individualiste, peut-on faire l’économie de cette invitation à l’engagement qui ne s’appuie ni sur la compassion, ni sur le sacrifice mais sur  la production de bonheur ? Comme le disait Michel Denis le 7 mai 1996 pour son dernier cours (10) : « Nous avons sur cette terre le devoir de contribuer, tous, activement, au bonheur des hommes. Cela va bien au-delà de la recherche du bonheur individuel, cher au philosophe radicalisant Alain. C’est la recherche du bonheur commun, de ce bonheur présenté par l’article premier de la Déclaration montagnarde de 1793 comme le but de la société. » (11) Tous, nous avons ce devoir… mais bien peu le remplissent. Alors chérissons ce qui le font !

A (pour)suivre…

Et c’est à partir de cette interrogation que l’on peut conclure car, tant en économie que dans le social, il n’y a pas de « main invisible » qui permettrait magiquement que tout s’ordonne par homéostasie pour le meilleur des mondes possibles… sinon celui d’Huxley (12). Ce qui renvoie à une autre interaction, celle des acteurs et des institutions. De toute – là également – évidence, les institutions représentant l’intérêt général doivent encourager, soutenir, développer et essaimer ces innovations sociales. Mais elles aussi ont leurs démons, fort bien exprimés par le titre de l’ouvrage de Michel Chauvière, Trop de gestion tue le social. (13)

Les démons s’épanouissent lorsque…

– La technostructure se substitue au politique : « Plus la politique devient technique, plus la compétence démocratique régresse » (14) ;

– L’économisme galopant est le seul gouvernail, comme si le social était accessoire, comme une coquetterie accordée faute de mieux ;

– L’évaluation est vidée de son sens, qui est celui de l’objectivation de la valeur, au profit du rationalisme étriqué… « à l’euro près » ;

– L’intérêt – pourtant – général est découpé en autant de morceaux qu’il y a d’institutions, chacune d’entre elles raisonnant de façon sectorielle : une pensée disjonctive alors qu’il faudrait une pensée complexe, du latin complexus signifiant « relier ce qui est dispersé ».

Les démons deviennent des anges (ce qu’ils étaient à l’origine, souvenons-nous) lorsque…

– Technostructure, politique et citoyens débattent et gouvernent ensemble (15) et que le pari est celui de l’empowerment ;

– Plutôt que le programme, rigide et descendant, le projet, ascendant et plastique, est l’outil du changement ;

– L’innovation sociale est inscrite comme un objectif de veille, de recension et de valorisation pour reconnaître ses acteurs et favoriser l’essaimage (16) ;

– Les institutions représentant l’intérêt – encore une fois – général s’associent pour soutenir les initiatives solidaires et citoyennes par la fongibilité des aides et subventions.

« Vaste programme ! », aurait dit le Général. Nous dirions plutôt « Beau projet ! »

(1) Edgar Morin parle de « dialogique ».

(2) « Chacun contient en lui des galaxies de rêves et de fantasmes, des élans inassouvis de désirs et d’amours, des abîmes de malheur, des immensités d’indifférence glacée, des embrasements d’astre en feu, des déferlements de haine, des égarements débiles, des éclairs de lucidité, des orages déments…. » Edgar Morin,  Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, 2000, Seuil.

(3) L’accomplissement n’est pas nécessairement l’atteinte d’une cime. Il peut être la congruence : ne pas boiter, marcher sur ses deux pieds, être en cohérence pensées/pratiques, aspirations/réalisations…

(4) Sur ces perspectives d’évaluation systémique, Philippe Labbé, Evaluer l’utilité sociale de l’économie sociale (et solidaire »), 2008, CRES des Pays de la Loire (216 p.).

(5) Du même nom que la collection aux éditions Apogée.

(6) Bertrand Schwartz appelle cela « l’indispensabilité ». En entreprise et avec le vocabulaire qualiticien, on parlerait d’ « assurance de la qualité ».

(7) Monétiser : « Réduire à sa seule valeur monétaire » (Centre national de ressources textuelles et lexicales).

(8) Poème scandinave rapporté par M. Mauss, Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, 1923-1924, L’Année Sociologique, seconde série.

(9) Liminaire de Propos sur le Bonheur, (Alain, 1928, Gallimard).

(10) Document photocopié de onze pages. Michel Denis était professeur d’histoire du monde contemporain à l’Université de Haute Bretagne.

(11) « Le but de la société est le bonheur commun. Le gouvernement est institué pour garantir à l’homme la jouissance de ses droits naturels et imprescriptibles. » Déclaration du 24 août 1793, dite « Montagnarde ».

(12) Aldous Huxley, Le meilleur des mondes, {1932}, 1953, Plon.

(13) Michel Chauvière, Trop de gestion tue le social : Essai sur une discrète chalandisation, 2007, La Découverte.

(14) Edgar Morin, La tête bien faite, 1999, Seuil.

(15) Il y aurait beaucoup à dire sur l’usage intempestif mais obligé parce que moderne de la notion de « gouvernance » qui, dans bien des cas, travestit sémantiquement des modes  décisionnels tout à fait traditionnels. A l’inverse, on pense à « l’agir communicationnel » d’Habermas… (Jürgen Harbermas, Théorie de l’Agir communicationnel, 1987, Fayard).

(16) A l’échelle des USA, une opération de ce type, recensant les initiatives solidaires, fût organisée au début des années 80, A million points of light.

Pôle emploi en Charpy ?

Le Monde Economie du 16 novembre fait du « Chômage : le service public sous pression » le thème de son dossier. On ne reviendra pas sur la « logique » èregépépéiste d’un départ sur deux à la retraite non remplacé qui, dès lors que les besoins sont patents, est une absurdité participant d’un pur fonctionnement idéologique – compris comme ne tenant absolument pas compte de la réalité mais se déroulant sur la base d’un postulat inébranlable…

Retenons que, si 69% des personnes interrogées estiment que leurs démarches auprès du service public sont plus simples qu’avant la fusion, « le satisfecit s’arrête là. Car 48% des personnes interrogées se sont dites insatisfaites de l’aide à la recherche d’emploi. » Comment pourraient-elles être satisfaites alors que le nombre moyen de demandeurs d’emploi par conseiller est passé en un an de 94,4 à 100,7 et que les conseillers de Pôle emploi sont comme ceux des missions locales : ce ne sont pas eux qui embauchent et les offres d’emploi se réduisent en peau de chagrin. Bien entendu, il est toujours possible d’aller chercher (« avec les dents » ?) des emplois dans le marché caché mais il faut être conscient des limites de ces prospections : elles sont justifiées au titre de l’équité mais le système est globalement un jeu de chaises musicales et on ne fait que changer l’ordre dans la file d’attente. Il est toujours possible de se consoler en se disant que, si les moins bien dotés parviennent à prendre les places d’autres un peu mieux dotés, ces derniers démontreront plus de capacité à être mobiles et s’en sortiront mais c’est une hypothèse et ce n’est qu’une piètre consolation.

(I can’t get no) Satisfaction…

Notons en passant qu’on ne s’étonne pas plus de disposer de données sur la satisfaction des demandeurs d’emploi vis à vis de Pôle emploi… que de ne pas en disposer concernant les jeunes usagers des missions locales : il y a urgence – oui, je sais, une de plus ! – à concevoir et mettre en œuvre systématiquement un outil de feed-back sur la satisfaction des jeunes, c’est un enjeu de crédibilité. Hubert Peurichard, en son temps, avait commencé ce chantier. Bien sûr,  cet outil ne dira pas tout et il faut le combiner avec d’autres modalités (un comité consultatif jeunes, une enquête régulière sur le devenir des jeunes sortis depuis plus d’un an, des approches plus qualitatives…). Bien sûr aussi, cela est fait dans plusieurs missions locales mais, d’une part, cela y est rarement reproduit périodiquement et, d’autre part, cela n’est pas agrégé à l’échelle nationale… tout simplement parce que ce n’est pas fait par toutes les missions locales. Bref, un chantier de plus.

Standardisation de l’accompagnement.

Revenant au dossier du Monde, on peut y lire ce que les pioupious des missions locales ne renieraient certainement pas pour caractériser leur travail : « Les demandeurs d’emploi sont reçus en séance d’informations collectives en préalable aux entretiens personnalisés, qui sont devenus très courts. En une demi-journée, on reçoit ainsi une vingtaine de personnes à la file », précise-t-elle {Diane Gastellu, secrétaire générale adjointe CGT-FO Personnels publics de Pôle emploi}. C’est dans ce contexte que les réductions d’effectifs de Pôle emploi risquent d’aggraver la standardisation de l’accompagnement et de restreindre en 2011 cette notion à un simple suivi de gestion. D’où les critiques syndicales contre une politique du chiffre. » Pioupious de tous pays…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et pourtant, on le sait, l’accompagnement pour être efficace doit répondre à quelques critères (cf. l’article sur ce blog qui bat tous les records de consultation avec 5 391 consultations !)… bien loin d’une « standardisation ». Le tableau supra est d’ailleurs bigrement intéressant puisqu’il compare le risque de retour au chômage à 3, 6 et 12 mois selon que les demandeurs d’emploi aient bénéficié ou non d’un accompagnement… Ainsi on peut lire que, à 12 mois, le risque de retour au chômage est de 25,9% pour une personne accompagnée dans un projet et de 43,9% si elle n’a pas été accompagnée. A méditer…

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C’est un très bô DVD réalisé par des jeunes de la mission locale de Toulouse, L’image des mots, et ça parle d’illettrisme. C’est marqué au dos de la pochette « tous droits réservés » mais j’imagine que, si l’on demande gentiment à Ana Feldman, on peut le recevoir et l’utiliser pour une réflexion sur l’illettrisme. Clin d’œil appuyé en direction des pioupious de l’Océan indien qui marchent la tête en bas et se débrouillent comme ils peuvent avec le courant des siphons qui tourne à l’envers… Et, tant qu’à téléphoner à Toulouse, la même mission locale dispose d’un autre DVD cette fois sur le parrainage… Très bien aussi. Peut-être qu’en s’y prenant en l’avance, pour les prochaines rencontres nationales qui seront couplées avec les journées professionnelles de l’ANDML, un « village numérique » avec ces productions souvent de qualité mais dispersées et méconnues serait judicieux ? Enfin, ce que j’en dis…

Dans les vieux pots…

3,999  millions de demandeurs d’emploi pour les catégories A, B et C : c’est « le défi majeur » selon Nadine Morano, ministre déléguée à l’apprentissage et à la formation professionnelle, qui a estimé lundi dernier, lors de la passation de pouvoir avec Laurent Wauquiez, que la formation en alternance des jeunes était « la base de tout ». Je tiens à la disposition de l’UNML, au tarif éditeur, la réédition du rapport de Bertrand Schwartz qui pourrait l’adresser à Mme Morano en guise de welcome ! Cependant c’est un peu comme la révolution copernicienne de Mme Lagarde : hormis la bonne vieille – mais guère révolutionnaire – alternance, on éprouve quelque difficulté à comprendre la stratégie de lutte contre le chômage… Exemples.

Faute de moyens.

Le 11 novembre, synchroniquement – l’actualité est féroce – Le Monde titre « L’Etat se désengage d’un certain nombre d’actions en matière d’emploi », ce qui, on le reconnaîtra, n’est pas a priori la meilleure façon de remporter des défis…

Faute de combattants…

Rubrique Pôle emploi désormais quasi-systématique dans le Canard enchaîné : là non plus, on comprend difficilement comment « le défi majeur » sera remporté. Déshabiller Pôle… Mais, sans doute, ne comprend-t-on pas tout…

Confier l’accompagnement des jeunes à Pôle emploi ?

C’est ce qu’on appelle la loi des séries… On ne parle plus que de Terra Nova, ce think tank très-très proche du Parti socialiste qui vient de publier L’autonomie des jeunes au service de l’égalité (sur ce blog ). Cette fois c’est une page entière dans Le Monde du 9 novembre, « Investir dans notre jeunesse ». Le diagnostic, à vrai dire, n’apporte guère de nouveauté : les jeunes variable d’ajustement, etc.  Les préconisations sont formulées en trois grands « retournements » : « priorité à l’investissement éducatif » (augmenter le pourcentage du PIB consacré à l’éducation, de la petite enfance à l’université) ; « priorité aux transferts sociaux et fiscaux vers les jeunes » (la proposition-phare du « capital formation ») ; enfin, « priorité à l’emploi des jeunes »… avec une étonnante proposition – je sais, je me répète, mais cela semble tellement ahurissant… – : « Mobiliser Pôle emploi dans l’accompagnement des jeunes. Pôle emploi pourrait se voir assigner des objectifs spécifiques pour les jeunes actifs : un objectif quantifié dans ses mises en relations avec les entreprises ; un objectif d’attribution de 40% des contrats aidés. Un référent « jeunes actifs » serait désigné sur chaque site, afin d’adapter l’accompagnement aux spécificités des débuts de la vie active. » Qui disait que les missions locales avaient un problème d’image ?

Bonus.

Allez, faute de s’y retrouver dans cet imbroglio, pour celles et ceux qui auraient raté la recommandation pour le site La Borne, ils peuvent s’offrir quelques minutes de rire avec cette vidéo « Le chômeur du mois » ou se tester pour trouver un emploi. Là au moins, on comprend.

A suivre…