Archives de mai, 2011

Leçon d’émancipation.

Publié: mai 29, 2011 dans Au gré des lectures

Des objets multiples et quotidiens de scandale aux indignos, ces temps-ci, on parle beaucoup de devoir d’indignation et de résistance. L’histoire de Furcy à la Réunion en est une passionnante illustration. Cela se passe sur l’île Bourbon au début du XIXè. Furcy est considéré comme un esclave mais découvre par hasard, après le décès de sa mère, que celle-ci avait été affranchie sans en avoir été informée par son ancienne maîtresse. Furcy va intenter un procès à son « maître » Joseph Lory trente ans avant l’abolition de l’esclavage en 1848. Il sera soutenu par le procureur général Gilbert Boucher, qui n’hésitera pas à s’opposer aux riches propriétaires et colons réunionnais, singulièrement la famille Desbassayns, le comte de Villèle… des noms bien connus aujourd’hui sur « l’île intense »… et qui ont leur musée.

De plaignant, Furcy deviendra accusé par Lory de vouloir s’évader (« marron ») et perdra son procès en première instance puis en appel. Vendu 700 piastres comme esclave au frère de Lory, il sera déporté dix-huit ans à l’île Maurice, à l’époque « Ile de France », mais poursuivra son combat d’émancipation. Poursuivant sa carrière de magistrat en France, Gilbert Boucher ne cessera jamais d’accumuler notes et documents pour réhabiliter Furcy.

Grandeurs et misères humaines.

Cette enquête se lit comme un roman qui met en jeu le courage et la ténacité d’un « petit » qui est bien plus grand que ceux qui disent l’être. On y trouve la cruauté des « gens de biens » – en fait ceux qui ont des biens, pour reprendre Castel -, les petites et grandes lâchetés sirupeuses de morale, le courage ou la résilience des gens de peu, l’honnêteté de quelques-uns, très peu,  les revirements avec le temps, par exemple de ce jeune substitut du procureur, Sully-Brunet, blâmé pour son soutien à Furcy qui deviendra plus tard député et refusera d’aider Gilbert Boucher fidèle à son projet de réhabilitation de Furcy puisque : « Certes Furcy est un homme cultivé, il possède des talents. Mais le nègre est habitué à ne pas penser, à ne pas prévoir. Le caractère de l’Africain exporté présente une infériorité si manifeste que de longues années après son arrivée dans nos colonies, il ne se montre sensible qu’aux châtiments corporels et aux passions brutales. A peine articule-t-il quelques monosyllabes pour indiquer ses besoins. Le cafre {noir à la Réunion} est le dernier degré de l’espèce humaine. »

A 58 ans, Furcy viendra de l’île Maurice à Paris pour un ultime procès auquel il assistera avec la Déclaration des droits de l’homme dans la main. Le 23 décembre 1843, le président Portalis rendra la sentence, « Sur la base de toutes ces considérations, la Cour dit que Furcy est né en état de liberté. »… et Furcy refusera les 10 000 francs de dommages et intérêts que le jugement lui octroyait. Cinq ans plus tard, le commissaire général de la République Sarda-Garriga vînt annoncer aux Bourbonnais l’abolition de l’esclavage. Non sans risque : « A Saint-Leu, à Saint-Louis, à Saint-Pierre aussi, on parlait de tentatives d’assassinat qui visaient Sarda-Garriga. Du coup, à chacune de ses arrivées, le commissaire général était escorté d’une dizaine de noirs munis de bâtons pour le protéger. »

Presque deux cents pages qui se lisent en une après-midi. Cela s’appelle L’affaire de l’esclave Furcy et c’est écrit par Monhammed Aïssaoui. Cette biographie a obtenu le prix Renaudot Essai en 2010.

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Pouvoir d’achat

Publié: mai 26, 2011 dans Insertion/missions locales

Le prix du litre d’essence ? La valeur du point qui ne progresse pas ? Le plafond de verre et cette cotation 12 qui vous est obstinément refusée ? Votre garde robe estivale à rafraîchir ? La location sur la Costa Brava plus chère que prévue ? Vous ne pouvez décidément pas consacrer 15 euros pour l’achat de L’insertion professionnelle et sociale des jeunes ou l’intelligence pratique des missions locales. Ce serait un quasi-crime contre votre portefeuille. Ca peut se comprendre. A défaut et à l’occasion de quelques manifestations (Marseille avec l’ANDML, le pique nique en juin sur le Champ de Mars…), demandez le tiré à part (12 pages) d’un chapitre paru dans « Les bonnes feuilles » de la revue Partage de ce mois. Ce sera toujours mieux que rien… et c’est gratuit! Vous pouvez également acheter la revue Partage : c’est toujours passionnant.


L’insertion : jurons que nous serons heureux !

Publié: mai 26, 2011 dans Non classé

Ci-dessous une contribution pour l’entreprise d’insertion rennaise (E.I) ENVIE, le 25 mai 2011.

Ascenseur…

Nous allons parler d’insertion. Voilà, cela fait bien trente ans que je parle d’insertion après avoir vécu ce qui à l’époque ne s’appelait pas l’insertion. C’était, tout simplement, l’entrée dans la vie active par l’ascenseur social emprunté par les baby-boomers. Très ordinairement, on quittait l’école pour travailler. Désormais, on quitte l’école plus tardivement, on attend très longtemps pour travailler et plane constamment  le risque de perdre son emploi : un accident professionnel ou « de vie » et tous les attributs symboliques de l’intégration – pavillon en zone rurbanisée, tondeuse à gazon et lecteur de dvd – s’évaporent. Cela peut basculer, survenir très vite.

Parler d’insertion durant trente ans comporte de toute évidence le risque de la répétition… sauf que, entre ce que l’on en pensait dans les années 80 et aujourd’hui, ce n’est pas la même chose. On va le voir. Et l’on essayera de comprendre à partir de cette évolution quels sont les enjeux de l’insertion.

Une bifurcation du social ?   

L’insertion, on le sait, s’est taillée une place importante dans le discours du social. Pour certains d’ailleurs, par exemple Michel Autès, l’insertion s’est construite contre le travail social. Il n’y va pas par le dos de la cuillère, Michel Autès, écrivant : « La notion d’insertion est ainsi une catégorie bonne à tout faire pour des temps incertains et qui se présentent comme une bifurcation du social. C’est pourquoi on peut décrire cette bifurcation comme, d’un côté, un repli du social sur des logiques marchandes, c’est-à-dire, au fond, le retour à des logiques humanitaires: c’est la dissolution du social dans la politique libérale. » (1) Catégorie bonne à tout faire, logiques marchandes, politique libérale… l’insertion est décidément mal-née.

Je ne partage pas cet avis : l’insertion, en tant que secteur d’activité, est issue des trois « politiques publiques transversales » quasi-synchroniquement conçues – de 1981 à 1983 – que furent, précisément, l’insertion des jeunes promue par Bertrand Schwartz, la prévention de la délinquance sous l’égide de Gilbert Bonnemaison et la politique de la ville avec Hubert Dubedout. Spécifiquement en ce qui concerne l’IAE, ses géniteurs furent les équipes de prévention spécialisée… très loin de la politique libérale : les premiers à encaisser les chocs des années soixante-dix furent les jeunes – c’est le volet Schwartz – des quartiers populaires – c’est le volet Dubedout – et il fallut inventer une activité qui, à défaut de beurre, amène au moins les épinards et qui évite la tentation délinquante – c’est le volet Bonnemaison -.

Avec la décentralisation puis l’épuisement de l’Etat dit « Providence », le travail social traditionnel a très largement puisé dans le vocabulaire – certains dirait la vulgate – de l’insertion : partenariat, projet, etc. Pour les anciens travailleurs sociaux canonisés (assistants sociaux, éducateurs spécialisés…) comme pour les nouveaux intervenants sociaux (conseillers en insertion, encadrants, médiateurs, agents de développement…), l’approche est holistique – on prend la personne dans sa globalité – même si, au fur et à mesure des années, on a conçu des procédures de classement des populations en handicaps, classes d’âge, distance à l’emploi, etc. visant à affiner l’offre et à concevoir des modalités au plus près des potentialités des usagers.

Inserere

Si l’insertion est un « secteur », c’est-à-dire un système organisé professionnellement, elle recouvre un acte, celui d’insérer du latin inserere, c’est-à-dire glisser quelque chose ou quelqu’un dans un ensemble. Il y a là trois idées : ce qui est inséré est plus petit que ce dans quoi l’on insère ; ce dans quoi l’on insère est a minima robuste voire stable pour ne pas éclater sous l’effet de cette insertion ; une fois inséré, l’objet ou la personne est partie constitutive de l’ensemble. Etre inséré durablement, c’est en fait être intégré.

Insérer renvoie à la question « où ? », « dans quoi ? » Nous sommes aujourd’hui dans ce que Norbert Elias a appelé « la société des individus » ; en conséquence insérer est permettre à quelqu’un d’être un individu dans cette société. De plus, comme être un individu répondant de ses actes implique dans la société telle qu’elle est organisée d’être économiquement indépendant, donc d’être occupé professionnellement, la situation par rapport au travail semble être une variable robuste pour comprendre cette évolution. Si insérer ne se limite pas à insérer professionnellement, on ne peut en faire l’économie… a fortiori lorsque l’insertion est précisée « par l’activité économique ».

Un peu d’histoire…(2)

Avec la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, préparée par les Lumières, l’individu moderne naît avec un droit inaliénable et sacré, la propriété. Même la plus radicale des assemblées révolutionnaires, la Convention, vote en 1793 à l’unanimité la peine de mort contre quiconque tenterait d’attenter à la propriété privée. En 1791, l’Assemblée législative exclut du droit de vote ceux qui ne sont pas propriétaires. Le modèle de l’individu et du citoyen, c’est le propriétaire. Les gens de bien le sont parce qu’ils ont des biens et, réciproquement, avoir des biens fait des gens de bien. Encore faut-il pouvoir devenir propriétaire, ce qui n’est pas gagné compte-tenu du gré-à-gré inégalitaire qui régente les rapports sociaux. Compagnonnage, corporations et plus tard syndicats poursuivront l’objectif de rapports de forces visant à réduire, exceptionnellement renverser, l’inégalité de la relation « employeur – employé ».

La situation sociale et économique de la France n’est cependant pas reluisante et une fraction importante de la population est paupérisée. Avec le développement du marché et de l’industrie, le salariat s’installe sans toutefois permettre que la majorité devienne propriétaire, malgré le discours des moralistes et des philanthropes qui incitent à économiser pour sortir des conditions misérables. Soit dit en passant, on peut relier ce discours d’épargne  avec des pratiques toujours actuelles de calculs du « reste à vivre » : apprendre à être indigent…

K.M.

Cet écart entre droits prescrits – les individus naissent libres et égaux – et droits réels justifiera des revendications révolutionnaires, y compris l’abolition du salariat puisque, selon le mot de Marx, « le prolétaire n’a rien à perdre que ses chaînes ». Le pouvoir se trouve face au risque d’un risque de subversion sur la base de cette précarité extrême et, à la suite de conflits et de négociations, va attacher des protections au travail lui-même.  Comme l’écrit François Dubet, « Des souffrances et des crises deviennent des revendications qui se transforment en demandes et programmes politiques qui, à leur tour, créent des politiques sociales élargissant la solidarité et l’intégration de la société. » (3) Autrement dit, « la question sociale », c’est-à-dire la situation ouvrière, va permettre ce que Jacques Donzelot a appelé « L’invention du social » et qui va se concrétiser par la création d’institutions du travail qui vont consolider la condition salariale en l’entourant de protections : droit du travail, loi sur les retraites ouvrières et paysannes en 1910, etc. Ainsi pour ceux qui ne sont pas propriétaires, c’est le statut de l’emploi qui va permettre aux salariés déjà de vivre, sinon de s’accomplir, dans la société : le contrat de travail est toujours, selon le langage des juristes, un lien de subordination mais l’individu peut en-dehors du travail participer aux échanges sociaux. On peut donc parler d’une citoyenneté sociale qui vient étayer une citoyenneté politique à partir d’une position de travailleur.

Même si les trente glorieuses ne l’ont pas été pour tous, la période de l’après-guerre va considérablement accélérer ce mouvement de protections sociales collectives pour une société dont la norme est salariale. Si le lieu de travail peut être perçu comme aliénant, l’individu dispose grâce à ces protections d’une marge d’indépendance qui lui permet de conduire sa vie, de s’investir civilement, politiquement, socialement. Il jouit d’appartenances, au pluriel, et la multiplication de celles-ci dans les différents champs de la vie l’oppose à l’individu surdéterminé par une place occupée dès la naissance. C’est à cette même période que le travail social va se développer concomitamment avec l’Etat social ou providence.

Une société à quatre vitesses.

Une bifurcation va se produire au milieu des années 70 avec « la crise » et ce qui en fait est la fin du capitalisme industriel et le début du capitalisme financier. Les règles du marché évoluent elles aussi : on est passé d’une économie de production (jusqu’aux années 50) à une économie de distribution (correspondant aux trente glorieuses) pour arriver à une économie de marché (nous y sommes toujours). Capitalisme financier et économie de marché vont changer radicalement les règles du jeu jusqu’à structurer, bien sûr schématiquement, une société stratifiée de l’entre-soi – et fortement (4) – que l’on peut se représenter avec quatre cercles concentriques :

– Au centre, les « manipulateurs de symboles », selon l’expression de Robert Reich (5), qui disposent des capitaux ou « supports » pour s’adapter à la modernité.

– Puis les inclus, insiders, correspondant aux salariés bénéficiant de protections sociales (CDI, statut de la fonction publique), qui décroissent sous le double effet, pour le privé, de la « flexibilité » et, pour le public, du postulat – par définition indémontrable – « Moins d’Etat, mieux d’Etat ». Cette catégorie est en quelque sorte la queue de comète du modèle du compromis fordiste.

– Le troisième cercle est celui des précaires qui, au contraire des précédents, augmentent avec la multiplication des contrats atypiques (« formes particulières d’emploi ») : CDD, temps partiels, intérim, contrats aidés… Les individus qui évoluent dans ce cercle sont en perpétuelle tension de concurrence, comme le démontrent les études sur les relations entre intérimaires et salariés « officiels » : les premiers cherchent à intégrer le deuxième cercle, les seconds les perçoivent comme un danger…

– Les « surnuméraires » ou les « désafiliés » qui sont durablement installés dans une zone de non-activité. On les regroupe sous la notion d’« exclus » mais celle-ci recouvre une large variété de situations : depuis l’ouvrier de 50 ans victime d’un plan social et qui a travaillé durant 30 ans jusqu’au jeune dans la « galère » qui n’a aucune – ou si peu – expérience professionnelle. Le premier va se replier dans sa sphère privée, s’enferme chez soi, intériorise son échec et  risque la dépression ; le second est dans la sphère publique, tient le mur, exprime sa révolte et flirte avec la délinquance.

Une grande lessiveuse.

S’il y a stratification, les frontières entre ces catégories sont néanmoins poreuses, pas clairement délimitées, le mouvement étant celui d’une grande lessiveuse en position essorage « linge peu délicat » avec une force centrifuge, du « in » vers le « out ». Le mouvement, auparavant vertical (des dominés en bas contre les dominants en haut), devient horizontal : la lutte des places se substitue à la lutte des classes.

Enfin une zone de vulnérabilité s’étend des « inclus » aux « surnuméraires », s’accentuant vers l’extérieur. La vulnérabilité s’organise sur la base d’une décollectivisation des rapports au travail (tant en termes d’appartenance – le management individualise les salariés – qu’en termes de protection – l’épargne privée plutôt que la retraite par répartition), tout ceci sur fond idéologique de célébration du marché, donc de la concurrence qui, inévitablement, fait que la réussite des uns se paye de l’invalidation des autres.

Le travail d’insertion ou de réinsertion recouvre grosso modo l’inversion du mouvement centrifuge, aller du « out » au « in »… ce qui n’est pas la moindre des ambitions, c’est même quasiment prométhéen, compte-tenu de la force d’expulsion de cette grande lessiveuse et de l’individualisme qui ne permet plus une résistance collective : si l’union fait la force, déductivement la désunion fait la faiblesse ; les faibles, isolés, le sont encore plus.

Passeur. Convoyeur.

Mais comment peut-on faire le chemin inverse, du surnuméraire au précaire, du précaire à l’inclus ? C’est ici qu’intervient l’intervenant social, l’encadrant, le conseiller, qui est souvent identifié à un passeur ; l’image n’est pas fausse mais Robert Castel ajoute « comme un passeur qui s’apercevrait en cours de traversée qu’il n’y a plus de berge où conduire son passager. » (6) Une autre image pourrait être appelée, celle du convoyeur de fonds : l’intervenant transfère des capitaux et, dans son véhicule de convoyage, il puise dans cinq sacs…

Le premier est rempli de capital économique au sens de plus ordinaire du mot : les usagers, comme on les appelle, sont généralement pauvres. Le transfert de capital économique correspond d’une part aux aides directes décrochées parfois pour survivre, parfois pour soutenir un projet, se déplacer et, d’autre part, aux rémunérations directes issues de l’exercice d’un travail comme c’est le cas dans une entreprise d’insertion. On est très loin du soupçon d’assistance.

Le deuxième est rempli de capital intellectuel car une fraction importante des usagers présente un dénominateur commun, le manque de formation et une qualification soit insuffisante, soit obsolète. Transférer du capital intellectuel c’est, par exemple, permettre à une personne d’accéder à une formation qualifiante ou l’accompagner pour valider et faire reconnaître ses acquis de l’expérience.

Dans le troisième sac, on trouve du capital social, autrement dit des relations. Sans doute peut-on dire qu’aujourd’hui le problème central du chômage est, outre son impact économique, la désocialisation qu’il implique. N’étant plus au travail, ce que l’on appelle les « liens forts », c’est-à-dire les relations avec le premier cercle (parents, amis), peuvent être encore solides (pour combien de temps encore ?), mais les « liens faibles » sont rares. Les liens faibles sont ceux dont on dispose dans d’autres mondes sociaux que le sien et qui constituent autant de passerelles pour s’extraire d’un milieu dont les ressources, singulièrement en ce qui concerne l’emploi, sont ténues et que connaît déjà l’individu. Contrairement à ce que pourrait laisser croire cette dénomination, les liens faibles sont les forces de l’insertion. Transférer du capital social, c’est faire bénéficier les usagers de ses réseaux de connaissances et cela ne peut se faire qu’en s’appuyant sur un partenariat large ainsi qu’en étant dans une position de marginal-sécant, c’est-à-dire capable d’évoluer dans des mondes sociaux différents et de les mettre en relation.

Dans le quatrième sac, c’est le capital symbolique, c’est-à-dire l’estime de soi. Quelles que soient les fanfaronnades, une large majorité des personnes qui sont dans l’insertion par l’activité économique pense que s’adresser à une structure d’insertion est la démonstration d’un échec. L’image de soi, la confiance que l’on peut avoir dans ses chances de réussite sont souvent affectées. Transférer du capital symbolique consiste à redonner confiance, à restaurer, à reconstituer le minimum d’assurance sans laquelle tout projet d’insertion sera trop fragile et, au moindre échec, s’échouera en Bérézina.

Enfin le cinquième et dernier sac contient le capital de mobilité. On sait que notre société exige de chacun qu’il soit mobile, qu’il sache s’adapter aux impératifs de « flexibilité » de l’appareil de production. Il y aurait beaucoup à dire sur cela. Notons simplement l’erreur (volontaire) de cette survalorisation de la mobilité car, seule, en soi, la mobilité ne signifie rien : on n’est pas mobile pour être mobile, sauf à vouloir courir et danser ad vitam et ad nauseam sur la piste de On achève bien les chevaux… On est mobile pour gagner en stabilité. Ce n’est pas un paradoxe : j’ai un CDD à Rennes, on me propose un CDI à Metz, d’accord mais si c’est un CDD, quel est mon intérêt ? En fait, il faut regarder la mobilité sur un axe avec, au centre, le couple vertueux « Stabilité – Mobilité » et, aux deux extrémités, le pathos : l’errance comme hyper-mobilité et l’enkystement comme hypo-mobilité.

Venons-en à ce qu’est l’insertion.

C’est tout d’abord un processus. Si tel n’était pas le cas, on pourrait être en insertion à perpétuité. L’insertion, qu’elle soit générale ou par l’activité économique, est nécessairement un temps dont l’objectif est de ne plus être en insertion mais, plus précisément qu’inséré, « intégré ». Dans l’idéal, au processus insertion succède l’état intégration qui repose sur le pilier du social, pour l’autonomie sociale, et sur celui du professionnel, pour l’indépendance économique.

Quatre personnages constitutifs de chacun d’entre nous dialoguent dans nos têtes, nos corps et nos coeurs : le Sujet, la Personne, l’Acteur, le Producteur. Le Sujet s’exprime dans la sphère de l’individuation et vise l’accomplissement. A la Personne (vs désafilié) correspond la sociabilité qui tisse les liens. L’Acteur (vs spectateur) navigue dans le sociétal et aspire à la citoyenneté. Le Producteur (vs surnuméraire) puise dans la sphère de l’économique les raisons d’une légitimité fondée sur son indépendance, sur sa capacité à répondre de ses actes. Cette partie à quatre produit un cinquième personnage, l’Auteur de sa vie (vs l’agent surdéterminé dont on écrit la vie).

Sphères

Individuation

Sociabilité

Sociétal

Économique

Dimension

Micro

Méso

Macro

3 « M »

Idéaltype

Sujet

Personne

Acteur

Producteur

Contre-idéaltype

Disqualifié

Désafilié

Agent

Surnuméraire

Visée

Accomplissement

Lien

Citoyenneté

Indépendance

Capitaux

Symbolique

Social

Culturel

Economique

Travail d’insertion

Estime de soi

Appartenance

Connaissance

Responsabilité

– L’insertion n’est donc pas la finalité mais est une modalité qui vise l’intégration.

– L’insertion est holistique, multidimensionnelle. Elle est sociale et professionnelle, sociable et citoyenne.

– Chacune des finalités des sphères est essentielle mais aussi interdépendante avec les autres.

Ces propositions – les quatre personnages en chacun de nous, la multidimensionnalité, les interdépendances et le caractère nécessairement limité dans le temps de l’insertion – sont peu contestées. Tout au plus pourrait-on dire avec Edgar Morin que s’y combinent en plus, toujours en chacun de nous, l’homo sapiens, l’homo demens, l’homo ludens

Des banalités…

Maintenant, au regard de tout cela, quelles sont les difficultés sur lesquelles butent les structures d’insertion par l’activité économique ?

Pour y répondre et en même temps conclure, on rappellera cinq banalités, ayant en tête que, s’il est totalement inutile de faire de la morale, il n’est pas inopportun de rafraîchir la mémoire.

Première banalité, le monde change. Face au changement, on peut reculer comme un cheval devant l’obstacle, choisir le statu quo et ne pas bouger, accompagner le changement et franchir l’obstacle.

– Le recul s’exprime parmi nos concitoyens avec le thème de « l’âge d’or » : avant c’était mieux qu’aujourd’hui. Le problème est double. Premièrement, on passe son temps à retoiletter le passé pour le rendre acceptable, y compris en se donnant sinon le beau rôle du moins celui où nous n’avons pas eu tort. A nous écouter parler d’hier, on croirait que le passé était une grande bergerie. Oui, il y avait plus de travail lors des trente glorieuses mais non, les conditions de travail n’étaient pas idéales : aux désormais bien connus « troubles psychosociaux » et « troubles musculo-squelettiques » se substituaient un épuisement avec les cadences du taylorisme et des règles ergonomiques très lâches, beaucoup d’accidents de travail, etc.

– Le statu quo correspond à un repli sur la sphère individuelle, une déconnexion vis-à-vis du sociétal, le collectif n’étant supportable que selon un mode tribal, un zapping affinitaire bien servi par les nouvelles technologies : si jouer en club au football implique un engagement et apprend à vivre en équipe, participer à un réseau social facebook ou autre est anthropocentré et peut à tout moment, exclusivement le nôtre, être déconnecté par un simple clic. Métastases de l’égo.

– Enfin l’accompagnement du changement peut lui-même prendre deux formes : on s’applique à décliner ce qui est exigé, par exemple par un programme, ou on s’approprie l’idée et la nécessité du changement et on construit des projets. Appliquer un programme appartient à la sphère de l’hétéronomie – c’est de l’extérieur que tout se décide – alors que concevoir un projet s’inscrit dans la sphère de l’autonomie – le spectateur devient acteur -.

On peut se demander si, au cœur de la problématique de l’IAE (plus généralement, de tout le secteur de l’insertion), il n’y a pas cette tension entre le programme décidé d’en-haut et le projet conçu de façon ascendante. Et si ces logiques ne s’opposent pas à partir du thème de l’évaluation puisque, dans le premier cas, il s’agit de valider la pertinence d’une politique et, dans le second cas, on part de la personne et il s’agit de valider son projet. Comme bien souvent, la réponse n’est pas dans une seule des deux logiques : il est nécessaire de concevoir des programmes et ceux-ci doivent servir les projets des gens. J’ai quand même le sentiment que le projet est le pot de terre face au programme pot de fer et que la gestion par le quantitatif a enterré le projet qualitatif d’émancipation. Viser par l’insertion que les gens soient heureux apparaît totalement incongru. Au cinéma, le bonheur est, paraît-il, dans le pré mais, dans l’insertion, il ne fait en tout cas pas partie du vocabulaire. Et c’est dommage.

Deuxième banalité, on ne sait pas de quoi demain sera fait. Les exemples de l’incertitude ne manquent pas et nous vérifions chaque jour ou presque la théorie du chaos avec le battement d’aile du papillon à un bout de la planète pour un ouragan à l’autre bout. Une immolation au Maroc, le Maghreb et le Moyen-Orient basculent. Un directeur du FMI qui passe en un jour de la lumière à l’ombre. Un volcan qui tousse et le transport aérien évoque l’Albatros de Baudelaire : « … ces rois de l’azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d’eux.. » Etc. etc. Ceci interroge sur la notion de durable, chacun ayant remarqué que l’usage de celle-ci est inversement proportionnel à la stabilité des emplois. L’emploi dit « durable », qui correspond à un emploi de six mois ou plus, est et n’est qu’une construction administrative, utile pour les statistiques de la politique de l’emploi, dont on retiendra trois caractéristiques :

– L’emploi est devenu d’autant plus durable que le CDI fordiste, contrat passé entre l’employeur garantissant la sécurité et le salarié garantissant la productivité, s’évanouissait. Pour le DEFM (demandeur d’emploi fin de mois) catégorie 1 (« disponible immédiatement, à la recherche d’un CDI à temps complet »), l’emploi durable s’apparente désormais à la quête du Graal puisque plus de 7 embauches sur 10 correspondent à des statuts précaires, que la stabilisation dans l’emploi est de plus en plus retardée et que le risque de sortie prématurée est de plus en plus patent.

– L’emploi est considéré comme durable avec un fort relativisme : le seuil de six mois correspond à 1/84ème ou plus d’une vie active. A l’inverse, la non-durabilité dispose d’un champ pouvant occuper tout le reste, c’est-à-dire jusqu’à 83 /84ème du temps d’une vie active. Formulé différemment, la non-durabilité est une probabilité statistique plus forte que la durabilité.

– La durabilité relative, ces « six mois ou plus », est une norme administrative édictée par des politiques, dont on sait qu’ils sont plutôt friands de carrières longues à mandats renouvelés et multiples, et par des fonctionnaires appartenant au cercle des inclus, c’est-à-dire protégés par le statut de la fonction publique. Autrement formulé, la durabilité relative est bonne… but not in my backyard (ou garden)!

La question de cette durabilité, on le voit toute relative, est que l’ensemble de l’IAE a été conçue selon une logique de sas vers un avenir… sinon radieux du moins stabilisé. Mais l’intégration, objectif de l’insertion – processus, est devenue elle-même un processus. Assurément, un enjeu de la maîtrise relative de cette discontinuité permanente réside-t-il dans la sécurisation des parcours professionnels et dans la formation professionnelle tout au long de la vie. En attendant, on songe à cette phrase de Robert Musil : « « Chercher un point fixe dans un tel flux de phénomènes est aussi difficile que de planter un clou dans un jet d’eau ; pourtant il doit y avoir quelque chose dans ce mouvement qui demeure égal à soi-même. » (7) On peut tenter l’expérience de planter un clou dans un jet d’eau.

Troisième banalité, on ne voit pas très bien à quoi se raccrocher… puisque le « Grand Intégrateur » (8) qu’est le travail est lui-même sérieusement ébranlé. Yves Barel écrivait ainsi en 1990 : « Je fais ici la conjecture que notre « Grand Intégrateur », depuis quatre siècles environ, est le travail. {…} L’industrie moderne et le capitalisme pour la première fois dans l’histoire humaine, fondent le pouvoir et la richesse sur la maîtrise directe du travail, des travailleurs, de la production. A partir de ce moment et pour un temps qui est encore un peu le nôtre, le travail est bien le « Grand Intégrateur » de nos petites pensées et actions personnelles et de nos grandes pensées et actions « sociétales ». » Mais est-on certain de cette « maîtrise directe du travail » ?  Michel Rocard écrivait dans une tribune, « Comment je vois l’avenir », le 24 décembre 2009 dans Le Nouvel Observateur : « En 1970, quand circule un dollar dans le monde pour les besoins de l’économie réelle, circule aussi un dollar pour les besoins de l’économie financière. Trente ans plus tard, c’est 1 pour 120 ! Une folie intégrale, des marchés virtuels sur lesquels on se met à faire fortune en toute déconnexion de l’économie réelle, quitte à la brutaliser. Les émeutes de la faim en Afrique en 2008 résultent de l’irruption des produits dérivés sur les marchés du blé ou du lait. Dans le même temps, ces produits permettent au système bancaire de ne plus se soucier de la solvabilité des emprunteurs, ce qui gonfle encore les liquidités virtuelles et la bulle spéculative. On prête absolument à tout-va au cri de : tout le monde propriétaire, tout le monde capitaliste, tout le monde boursicoteur et il n’y aura plus de lutte des classes. » Un des problèmes de la valeur travail est sa démonétarisation : le travail est déconnecté du revenu ; cela va depuis les primes mirobolantes des grands patrons jusqu’aux addictions à la Française des Jeux, à TF1 ou M6 : plutôt que de réparer des frigos, il peut être beaucoup plus séduisant d’envisager gagner le jackpot  en grattant des jeux aux noms aussi infantilisants que désolants : grolo, morpion, tac-au-tac… Bien sûr, le chef d’entreprise d’une PME d’une zone industrielle rennaise considèrera à juste titre que ce n’est pas justice que de l’assimiler aux boursicoteurs et aux patrons du CAC 40 mais, peut-on dire, « le mal est fait » dans les représentations et, pour peu que son entreprise adhère au Medef, il doit d’une façon ou d’une autre assumer des déclarations de la dame aux yeux bleus selon qui « La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail ne le serait- il pas ? » (9)

Au fait, pourquoi travaille-t-on ?

Le rapport au travail répond à un adage et se conçoit selon trois perspectives.

– Inspiré des péripéties amoureuses, l’adage est « Fuis-moi je te suis, suis-moi je te fuis ». Ou, autrement formulé, le travail est d’autant plus important qu’on en est privé et d’autant plus secondarisé qu’on en dispose. Bien sûr, avec des nuances puisque l’on rencontre aussi, dans le cas de ceux qui n’ont pas de travail, une stratégie visant à faire de nécessité vertu, c’est-à-dire à relativiser l’importance du travail et, dans le cas de ceux qui ont un travail, un investissement, une motivation et un engagement qui ne s’érodent pas avec le temps, voire s’amplifient : arrivé à un certain âge, on peut sans risques s’autoriser la radicalité, qui n’est donc pas une caractéristique exclusive de la jeunesse, et souvent cette radicalité – étymologiquement « aller à la racine » – produit des acteurs engagés (10).

– Les trois perspectives sont complémentaires et même indissociables : on travaille pour gagner sa vie et c’est la dimension instrumentale ; on travaille pour appartenir à une communauté humaine et en être reconnu, et c’est la dimension sociale ; enfin on travaille pour s’accomplir, du moins dans l’idéal, c’est-à-dire en recherchant une cohérence entre « projet de vie » et « projet professionnel », et c’est la dimension symbolique. Dès lors que les critères de recrutement des employeurs privilégient, comme c’est le cas, les savoirs comportementaux qui renvoient aux dimensions sociale et symbolique, n’y a-t-il pas une contradiction intrinsèque à n’offrir des contrats de travail minimalistes qui contraignent à se limiter, sauf déception garantie, à la dimension instrumentale ? Le métier, déjà bien ébranlé par l’emploi, est métastasé par le job. On observe d’ailleurs un silence étourdissant sur le thème de « l’emploi de qualité » qui, pourtant, fût promu par l’Union européenne. Il est vrai que, parmi les dix critères de cet emploi de qualité, le premier, « qualité intrinsèque de l’emploi », commence par « existence de perspective de carrière (rémunération et statut) ». Les faits étant têtus, il est sans doute préférable de ne pas trop en parler. En effet.

Quatrième banalité, le temps s’est accéléré. On est désormais dans le culte de la nanoseconde ; le paysage, c’est-à-dire l’environnement, devient flou comme lorsqu’on est dans un TGV : on ne voit pas très bien à quoi se raccrocher et l’inamovible est soluble dans la post modernité. S’agissant d’insertion, est posé un problème de désynchronisation des temps. Les différents temps de l’insertion n’ont ni la même durée, ni la même fréquence et réactivité.

– Il y a le temps des programmes de la politique de l’emploi avec une caractéristique : ces programmes changent souvent… hormis les financements qui demeurent désespérément fixes, ignorant la hausse du coût de la vie et le glissement technicité vieillesse des encadrants. Le leitmotiv « à moyens constants » est une illusion rhétorique puisque, si les moyens sont constants alors que les charges fixes croissent, les moyens deviennent décroissants. Ajoutons à ceci que la règle de « à l’euro près » a accentué ce qui, pourtant, était déjà d’une pesanteur écrasante : le temps passé, donc payé, à répondre aux exigences pointilleuses de la technostructure ne fait que s’amplifier, ce qui diminue d’autant le temps disponible pour la présence aux côtés des personnes en insertion, pour leur accompagnement. D’une part, rendre compte de ce que l’on fait devient plus important que ce que l’on fait; d’autre part, il semble qu’il y a de plus en plus de gens dont l’objectif est de créer des problèmes aux autres et, subséquemment, de les mobiliser à leur résolution. En son temps, Ivan Illich avait appelé cela la « iatrogénèse », ou « comment secréter sa propre maladie »?

– Il y a le temps des entreprises qui, souvent, rêvent de génération spontanée : lorsqu’elles baissent leurs critères de recrutement et s’adressent aux structures de l’IAE, c’est généralement que le rapport entre l’offre et la demande n’autorise plus le confort (pour l’employeur) de « l’armée de réserve ». Bien sûr, on trouve des exceptions, des chefs d’entreprise et des DRH animés par une réelle « responsabilité sociétale de l’entreprise ». Cependant, force est de constater que, derrière le bonzaï des bonnes pratiques, prolifère une forêt d’autres pratiques moins humanistes et généreuses selon lesquelles, si l’on embauche (avec exonérations), il faut aujourd’hui pour demain des gens formés, disponibles, mobiles, motivés… et (surtout) pas trop gourmands.

– Enfin, il y a les temps de l’apprentissage des personnes et, parfois, de leur resocialisation. « Les temps » parce que, bien évidemment, chaque personne ne va pas au même rythme.  « La personne en insertion » n’existe pas : il y a « des personnes en insertion ».

Cinquième banalité, l’individu est insécable. Nous sommes les héritiers de Descartes et, particulièrement, de son Discours de la méthode dont le deuxième des quatre préceptes est de découper le tout en autant de parties que possible. Donc, on découpe. On saucissonne. A toi l’emploi, à moi la formation, à lui le social… et les vaches seront bien gardées ! En fait, les vaches deviennent folles parce que, quand bien même il existe en chacun des dimensions – emploi, formation, social – le tout n’est pas la somme des parties : le tout, c’est-à-dire la personne dans sa globalité, est différent de la somme des parties ; le tout est constitué de ces parties et des interdépendances entre celles-ci. Comment imaginer qu’un individu pourrait être stabilisé dans son emploi s’il ne dispose d’un logement, s’il est en mauvaise santé, s’il est isolé et dépressif, etc. ?

Le Président disait tout à l’heure : « Pour mener à bien sa mission, La Fédération Envie s’affirme  totalement dans une dimension à la fois économique et sociale.  La première  étant le moyen, la seconde la finalité. La performance économique ne pouvant être qu’au service du projet social. » Affirmant cela, il confirmait avec raison l’indissociabilité des dimensions économique et sociale… d’ailleurs tant à l’échelle de la personne qu’à celle du projet politique d’ENVIE : le social sans l’économie est exsangue, l’économie sans le social est inhumaine. Mais le président replaçait l’économie à sa juste place, mais non réelle actuellement : comme moyen pour une finalité humaine. Il n’est pas certain que, passé le temps des mots, cette hiérarchie soit respectée dans les conditions de la commande publique.

Le risque de la dépression, la force de la volonté.

De tout ceci, de tous ces constats, on pourrait sortir un peu déprimé… surtout celles et ceux qui agissent depuis des années et des décennies dans l’insertion et qui peuvent constater qu’à l’utopie créatrice des premiers temps succède un désenchantement justifié par le pragmatisme mais, en fait, bien plus idéologique que ne l’était l’IAE à sa genèse. Appelons « idéologie » la capacité de répondre à des questions que l’on n’a pas entendues. Si l’insertion et l’IAE sont, de toute évidence, des questions de société, donc politiques, force est de constater que les réponses qu’on leur fournit sont trop souvent plus idéologiques que de bon sens… et de bon sens politique !

Reste ce que certains nomment la « résilience », d’autres évoquant « l’optimisme de la volonté » qui succèderait selon l’adage au « pessimisme de la raison ». Cet espoir s’exprime finalement assez bien dans ce projet d’ENVIE du « travail d’insertion aujourd’hui pour un travail durable demain », la durabilité s’entendant non pas comme le modèle fordiste évoqué tout-à-l’heure mais comme l’articulation harmonieuse de l’économique, du social et de l’environnemental.

Heureux…

Michel Denis, professeur d’histoire du monde contemporain à Rennes, concluait son dernier cours le 7 mai 1996 par ces mots :

« Ainsi vous l’aurez compris, je pense, ma dernière leçon c’est la nécessité de renouer avec l’une des idées forces du Siècle des Lumières, l’une des rares peut-être qui ont surnagé dans la tempête : nous avons sur cette Terre le devoir de contribuer, tous, activement, au bonheur des hommes. Cela va bien au-delà de la recherche du bonheur individuel, cher au philosophe radicalisant Alain. C’est la recherche du bonheur commun, de ce bonheur présenté par l’article premier de la Déclaration montagnarde de 1793 comme le but de la société. C’est dans cet esprit et avec cette mémoire que vous voudrez bien interpréter mes derniers mots. » Quels furent ce jour les derniers mots de Michel Denis ? « Jurons que nous serons heureux. » Cela semble une conclusion satisfaisante : de la chrysalide de la vieille société va s’envoler un papillon systémique. C’est un projet enthousiasmant.

Notes

(1) Michel AUTES, Les paradoxes du travail social, 1999, Paris, Dunod.

(2) Cette généalogie s’inspire très largement de la conclusion « Le défi de devenir un individu : esquisse d’une généalogie de l’individu hypermoderne » de Robert CASTEL dans son ouvrage La montée des incertitudes, 2009, Paris, Seuil.

(3) François DUBET, Le travail des sociétés, 2009, Paris, Seuil.

(4) Eric MAURIN, Le ghetto français, 2004, Paris, Seuil.

(5) Robert REICH, L’économie mondialisée, 1993, Paris, Dunod.

(6) Robert CASTEL, « Du travail social à la gestion sociale du non-travail », Revue Esprit n°241, A quoi sert le travail social ? mars-avril 1998.

(7) Robert MUSIL, L’homme sans qualités, 1956, Paris, Points P.

(8) Yves BAREL, « Le Grand Intégrateur », 1990, Connexions, n° 56.

(9) Laurence PARISOT, Figaro économie, 30 août 2005.

(10) « Se réapproprier ce qui, dans le passé, n’a pas été réalisé et qui demeure comme mémoire de l’émancipation inachevée (l’idée de l’homme de XVIIIe siècle reste encore à réaliser dans la figure du citoyen libre et éduqué) ; faire éclater ce qui est réprimé dans le présent ; disjoindre et protéger la part d’humanité qui, malgré la dissolution du sujet, résiste à la marchandisation généralisée revient à restaurer le sens historique. Ainsi la pensée de l’avenir ne réside pas dans l’utopie mais bien dans un réalisme radical, conscient des rapports de force dans le réel, déterminé dans le refus et résolu à aller jusqu’au bout. » Sami NAIR, « Libéralisme, démocratie, avenir », in Edgar MORIN et Sami NAIR, Une politique de civilisation, 1997, Paris, Arléa.