Archives de la catégorie ‘Illusionnisme’

Dans la continuité du débat lancé par Régis Barbier concernant la révolte des jeunes en Grèce, une contribution de David Bévière, directeur de la mission locale de Poitiers, faisant référence à la Une du Monde des 30 novembre et 1er décembre 2008, « Le bonheur est-il réservé aux sexagénaires ? » Rappelons sur ce thème l’ouvrage La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse par l’Académie des sciences morales et politiques (2007, Seuil) : court (118 pages), clair et pas cher (12 euros).

La parole à David…

Merci Régis d’exposer quelques sujets à réflexion, motifs à faire un peu chauffer les neurones quand le froid hivernal saisit tout le monde !

Sans avoir eu la possibilité jusqu’alors d’aller m’informer plus avant sur les « évènements » grecs, l’impression dominante réside dans le parallèlisme des enchaînements selon lequel l’explosion sociale est déclenché brutalement par le décès d’un jeune sous les balles, les coups ou les menaces de la police nationale. Ce qui nous est relaté de ce qui se passe en Grèce ne peut que nous rappeler les tragiques évènements de 2005 dans notre pays ou encore, plus loin, les émeutes de Los Angeles en passant sur d’autres épisodes du même acabit qui ont bousculé la plupart des pays occidentaux ces dernières années… Quel est le projet de civilisation qui unit ces différents pays pour produire une telle distance, puis une telle défiance et, enfin, une telle violence entre une société dite organisée et sa jeunesse ? Et qu’apprenons nous de l’expérience si ce n’est d’aller toujours plus loin dans la conflictualité qui attise rancoeur et rancune ? Pourquoi n’arrivons-nous pas à inverser la vapeur et investir de toute la confiance à laquelle ils aspirent ces jeunes et, ils nous le démontre chaque jour, qu’ils savent nous rendre ? Les possédants d’aujourd’hui, ces fameux baby-boomers qui, comme l’INSEE et la Cour des comptes viennent imparablement de l’expliquer, captent de manière totalement disproportionnée les richesses, les pouvoirs… ont-ils peur à ce point de perdre un tant soit peu de ce qu’ils auraient tant mériter de conquérir (cf. la première page du Monde de ce week-end des réactions outragées de quelques représentants de cette génération globalement argentée) ? Désolé, j’ai peur ne pas avoir de réponse mais suis preneur des analyses des uns et des autres.

Je reviendrai une fois avec vous sur le sujet de la formation.

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Régis Barbier, aussi fin que régulier contributeur, adresse ce commentaire… qui « tombe à pic » tant il est vrai que la production d’articles a quelque peu fléchie ces derniers jours. En fait de « trêve des confiseurs », c’est plus exactement un séjour réunionnais de deux semaines avec, contrairement aux idées reçues des cocotiers (« trêve des maillots de bain »), beaucoup de travail et, au retour, beaucoup de travail encore – mais pas le même – qui s’accumule. Ce n’est donc ni du repos, ni un manque d’inspiration – l’actualité est féconde – mais la denrée la plus chère : le temps.

La parole à Régis…

Un peu la trêve des confiseurs actuellement…

Une occasion d’ouvrir la discussion sur deux points qui touchent à la crise, mais aussi à nos sociétés :

1- Ce que connaît la Grèce actuellement est-il « contagieux »? Une jeunesse exaspérée qui ne veut pas limiter ses espoirs à 700 € par mois, une incompréhension, pour ne pas dire plus, entre le gouvernement et le peuple, des affrontements qui montent en violence avec la mort d’un jeune manifestant… D’autres pays européens connaissent-ils actuellement des « troubles » nés de la crise ?

2- Sur la situation de la jeunesse en France : l’UNEF, le Vice-président du CNML et le secours catholique ont mis en avant l’absence de réponse apportée par le « plan de relance » sur la situation des jeunes, voire même la diminution des moyens… Une crise de cette ampleur, une crise dont personne ne peut prédire la durée, ni la force doit se fixer des objectifs à très court terme pour les premières victimes que sont les jeunes, adeptes -par obligation- de la précarité des contrats… Deux axes doivent être privilégiés : la sécurisation (pas un de mes mots préférés…) des conditions de vie avec des mesures de soutien réelles et réactives et l’accès à la formation (en améliorant les conditions) pour préparer la reprise… C’est un coût important, mais c’est un investissement majeur pour donner un espoir à la jeunesse et préparer -ce qui me semble inéluctable – un retour de beaucoup de productions quand sera mesuré le coût réel des délocalisations tant au niveau économique que social ou environnemental…

Ces deux points peuvent se rejoindre… J’aimerais avoir votre avis… et échanger dessus…

Mon opinion…

Zorba le Grec, Bakounine le Russe…

Émeutes à Athènes… Les commentaires immédiats des médias, exceptés à France Culture, n’ont pas fait l’économie de l’épouvantail anarchiste (dupliquant soigneusement les commentaires des cabinets ministériels) alors que, de toute évidence, les fils plus ou moins spirituels de Bakounine, Kropotkine et autre Makhno ne peuvent seuls fournir l’explication de ces évènements (1). Car, bien entendu, il s’agit d’une révolte générationnelle – « les jeunes à 600 euros », dit-on –  comme celle(s) qui, immanquablement, ne manquera(-ront) pas de surgir en France. Il sera temps, à ce moment, de s’étonner, de s’interroger, de re-re-re-déclamer, la main sur le cœur et – c’est mieux – l’œil humide, « l’impératif national » que serait la jeunesse. Il sera également tout-à-fait ordinaire, en urgence, de féliciter les piou-piou de l’insertion, vaillants soldats du feu social sur lesquels, l’incendie éteint (provisoirement), pèsera à nouveau le soupçon de « l’inefficacité » (cf. les multiples déclarations de L. Wauquiez le mal-informé – 2). Si donc la jeunesse française ne se révolte pas, sinon sporadiquement et dans les quartiers de relégation, ce n’est que partie remise et, s’il n’y a aucune raison de s’en réjouir, il n’y en a pas plus de s’étonner. L’inverse serait surprenant car, si et s’agissant de la crise économique et sociale « personne n’est capable de dire de quoi demain sera fait » (Françoise Fressoz, « Face à la crise, la prime au pragmatisme, Le Monde, 9 décembre 2008), il n’est pas besoin d’être prophète pour s’attendre à un vigoureux retour de bâton : les baby-boomers, sous le harnais blanchissant devenus des papy-crashers, se sont tant escrimés à obérer l’accès à l’indépendance et à l’autonomie de leur progéniture qu’il serait étonnant qu’ils n’en payent pas le prix. Avec intérêt. « Biberonnés à l’utopie, vous avez ensuite gueuletonné tout en nous mettant au régime sec. A l’échelle de l’histoire humaine, vous êtes la première génération s’employant avec autant de persévérance et de réussite à contrarier l’accès à l’adultéité de sa progéniture. » Ainsi s’adressait un jeune – pas si virtuel que cela –  à ses parents dans Le Monde le 21 mars 2006 (3).

De l’avantage des cerveaux disponibles…

A l’heure où, Edvige sorti par la porte et réintroduit par la fenêtre sous le nom d’Evdisrp, on apprend que les pandores ne désarment pas puisque pas moins de 44 fichiers de police et de gendarmerie ont été recensés par la commission Bauer (au secours, Orwell !), il est vrai que la notion de « sécurisation » peut susciter quelque méfiance… Cependant, au-delà du mot, la sécurisation des parcours semble bien un objectif de justice sociale, ne serait-ce déjà qu’économiquement… mais on ne peut s’empêcher de songer que ce n’est pas la première fois, loin de là, qu’on en parle (Dominique Charvet, Jeunesse, le devoir d’avenir…) et qu’entre la légitimité de l’objectif et les choix politiques existe, persiste et s’amplifie un fossé abyssal : des milliards trouvés et mobilisés pour sauver le soldat finances pendant que le social est à la peine, que le comité des œuvres sociales de Renault à Sochaux vend aux salariés en chômage technique des légumes à bas prix… Tout cela en « fêtant » l’anniversaire de la déclaration des droits de l’homme pendant qu’un milliard d’humains meurent de faim alors que ce qui est consenti à Général Motors suffirait pour les nourrir… Sous l’effet conjugué de l’accès aux sources d’informations multiples et en temps réel (internet) ainsi que de l’élévation du niveau de formation des citoyens, le voile de l’illusion devient fin et transparent à s’en déchirer à tel point que la seule étrangeté qui demeure est la question « comment se fait-il que l’édifice tienne encore ? » Sauf à souhaiter l’émeute, on en vient à se féliciter que le quotidien soit suffisamment oppressant pour empêcher le quidam de penser, de mettre en relation ces contradictions, de relier des antagonismes, c’est-à-dire de penser la complexité. Car, si tel était le cas, la porte s’ouvrirait sur le chaos. Tout compte fait, les cerveaux vidés et disponibles pour la publicité ont du bon : ils évitent le pire.

La formation entre PPO et pis-aller…

Quant à la formation, certes elle constitue un levier absolument nécessaire pour sinon endiguer du moins limiter les risques d’exclusion : celle-ci commence, le plus souvent, par la déqualification, c’est-à-dire l’écart entre les compétences exigibles et les compétences disponibles (4). Cependant souvenons-nous qu’en 1981 c’était exactement cette même thématique qui avait justifié la commande du Rapport Schwartz et, en 1982, la création des PAIO exclusivement mobilisées sur l’orientation vers la formation… en attendant (sic« la relance économique ». De la sorte, si la formation est un point de passage obligé (PPO) de l’insertion, elle est également un pis-aller… dès lors qu’elle intervient en substitution de l’emploi, en attendant hypothétiquement celui-ci. Ce qui, soit dit en passant, est exactement à l’opposé de la pensée – juste – de Bertrand Schwartz pour qui la formation découlait logiquement et naturellement de la confrontation à la réalité des difficultés professionnelles. Mais a-t-on d’autres choix ? Reste que, pour le sujet qui nous intéresse, les missions locales et l’insertion, on peut à juste titre s’interroger sur l’effectivité d’une stratégie de formation qui mobilise et, surtout, innove pour que la formation soit réellement « tout au long de la vie », c’est-à-dire organisée pour sédimenter à partir de multiples situations professionnelles et extra-professionnelles ces expérimentations en expérience, pour doter les jeunes en « capital culturel » visible, fiable, négociable. Du chemin à faire…

(suite débat) Régis Barbier :

Un point de désaccord : je pense que la courbe démographique et la « fermeture » des frontières offrent des perspectives différentes qu’en 1981… 

(1) L’épouvantail anarchiste, avec Ravachol, Bonnot, etc., est un assez bon stratagème, non réservé au Péloponnèse comme on a pu le constater avec l’arrestation aussi médiatisée que peu fondée de ces « ultra-gauchistes » (cf. MAM) corréziens réfractaires à la SNCF.  

(2) Lire à ce propos le récent article de Benoît Willot, « Pôle Emploi : management incantatoire ? » : Marie-Laure Meyer, conseillère régionale PS d’Ile-de-France et présidente de la maison de l’emploi et de la formation de Nanterre (Hauts de Seine) « remarque qu’il n’y a « aucune association des personnels dans leur ensemble ». Elle s’inquiète du  « discrédit jeté sur les partenaires sociaux ». L’ancienne maire-adjointe de Nanterre condamne le « mépris des collectivités territoriales qui pourtant ont mis en place les outils que l’Etat n’a jamais su faire fonctionner – ingénierie de proximité, articulation formation-emploi, parcours sécurisés d’insertion – et qui financent les 2/3 des budgets consacrés aux publics les moins qualifiés ». « Elle voit un seul responsable, Laurent Wauquiez, qui « aura cru que la démocratie lui donnait le droit d’être le chef et non un simple pilote, un facilitateur d’avenir. »(http://www.emploietcreation.info/article-25381485.html).

(3) Philippe Labbé, « Ah ! Nos chers parents », Le Monde, 21 mars 2006.

(4) Les cinq principaux facteurs de risques susceptibles d’entraîner vers la spirale de l’exclusion sont la sélectivité du marché du travail, la déqualification, le poids du destin familial et social, l’accident de vie et la saturation. Il nous faudra revenir là-dessus…

 

Un faible pour Méda…

Je l’avoue, j’ai depuis longtemps un faible pour Dominique Méda. Depuis 1995, lorsque fût publié Le travail, une valeur en voie de disparition (Flammarion), succès de librairie auquel avait succédé de très nombreuses critiques. Jeremy Rifkin, l’année suivante, publiait La fin du travail (La Découverte, préfacé par Michel Rocard) et connaissait le même sort : large lectorat et volée de bois vert de la « cité savante ». Les thèmes du partage du travail, de travailler mieux, voire de la décroissance irritaient déjà nombre d’experts. En 1999, Dominique Méda publiait un autre ouvrage de grande qualité, Qu’est-ce que la richesse ? (Alto Aubier) : « Renoncer à civiliser l’entreprise, à mesurer sa contribution à l’accroissement de l’utilité sociale qu’elle procure, à replacer son action dans le cadre général de la société reviendrait à accepter la société comme un pur appendice du marché. {…} Mais c’est évidemment aux entreprises d’être subordonnées à la société, et non le contraire » (p. 117). Ce qui est présenté ici comme une évidence – que je partage – ne correspond tout aussi évidemment pas à l’idéologie dominante où l’entreprise apparaît comme l’alpha et l’oméga de la conduite et de la finalité humaines… Bref, partage de la posture et des analyses de Méda, qui plus est une personne de qualité humaine avec laquelle j’ai eu le plaisir de travailler, lorsqu’elle était responsable de l’animation de la recherche à la DARES, en réalisant pour et avec elle une étude sur les emplois jeunes et le développement durable. Dominique Méda, qui fût la plume d’un courant du PS, Utopia, est désormais au Centre d’Études de l’Emploi : avec de telles thèses en effet, on l’imagine mal au cœur du ministère du travail… la périphérie est juste acceptable. 

Dominique Méda vient de signer avec Pierre-Alain Muet, député PS, un article dans Le Monde du 18 juin : « Travailler tous, et mieux ». Avant d’en parler prochainement, commentaires sur ce qui n’est pas un dérapage et sur un non-événement.

 Le rapporteur du budget de l’Emploi : les chômeurs sont des fainéants et des profiteurs…

Le 19 juin, à l’ouverture d’une audition de plusieurs dirigeants du service public de l’emploi devant la commission des Finances du Sénat où il est rapporteur spécial du budget de l’Emploi, le sénateur UMP de l’Essonne, maire de Corbeil-Essonnes, Serge Dassault a estimé « anormal » que l’Etat aide les chômeurs, « des gens qui ne veulent pas travailler » et suggère de « réduire carrément les aides… »« Le problème n’est pas seulement de trouver de l’emploi mais aussi que l’assistance et les aides diverses aux chômeurs sont trop élevées, à mon avis, pour qu’ils aient une certaine envie de travailler », a déclaré le fils de Marcel… dont la fortune s’est en grande partie faite sur la vente d’armes (1) et dont on peut être certain qu’il n’a jamais de sa vie d’héritier connu le moindre souci financier. Patron du Figaro (on peut subséquemment en déconseiller la lecture), Serge Dassault est la 7ème fortune de France. Un dérapage ? Non puisqu’il persiste et signe le 20 juin au micro de RTL : « Comme ils {les chômeurs} ne veulent pas travailler parce qu’ils gagnent beaucoup d’argent et qu’en travaillant ils n’en gagneraient pas beaucoup plus, je trouve plus simple de réduire les allocations de chômage. » (2). On hésite : affligeant ou révoltant ? Tout compte fait, affligeant et révoltant. L’affliction est sans doute au rendez-vous. Pour la révolte, cela semble plus aléatoire. Il nous manque une Beate Klarsfeld qui, en 1968, avait giflé publiquement le chancelier ouest-allemand ex-nazi Kiesinger.

 Une Europe compétitive et solidaire. Un non-événement.

Xavier Bertrand, paraît-il « chouchou » du Président, a réuni jeudi 19 juin 2008 au ministère du Travail l’ensemble des partenaires sociaux français et européens pour la rénovation de l’agenda social européen, « qui devrait permettre à l’Europe de répondre à quatre défis : la mondialisation, le changement climatique, les évolutions démographiques et la diversité croissante des sociétés européennes. » (3). A cette occasion, Bernard Brunhes a remis un rapport, plutôt une note d’ailleurs, « Un agenda social pour une Europe compétitive et solidaire ». En quinze pages, on recense 52 fois le verbe « devoir ». Ainsi, première page, « Les citoyens d’Europe doivent avoir confiance… au lieu de se replier dans un climat de défiance et d’inquiétude. » Etc. En passant, notons le paradoxe et le discours implicite : pour le paradoxe, la confiance s’obtient-elle par l’injonction ? Pour le discours implicite, d’un côté (naturellement bons) ceux qui sont confiants, de l’autre (défaitistes, oiseaux de mauvaise augure et « déclinologues » de tout poil) ceux qui sont méfiants. Exit Descartes et son doute, base de la pensée scientifique, et place à la foi, aux certitudes, aux « vérités-foudre » ou « ciel » pour reprendre la terminologie de Michel Foucault : il suffit de disposer d’un prophète. Bruhnes fera-t-il l’affaire ? C’est à discuter, on a déjà Attali.

La note de Bruhnes est structurée en trois parties : « Pourquoi une ambition sociale ? », « Les axes d’un modèle social rénové », « Les moyens d’action ».

 Pourquoi une ambition sociale ?

L’introduction n’excelle guère par son originalité, combinant lieux communs, postulats tels que « la mondialisation a globalement un impact positif sur le développement et le dynamisme des économies européennes » (il suffit pour s’en convaincre de constater le « dynamisme » de la nôtre) et rabâchage des directives européennes telles que « augmenter le taux d’activité » (jeunes, seniors), concilier vie familiale et vie professionnelle, « définir des politiques d’accueil des travailleurs immigrés » (cf. la conférence de Brice Hortefeux, le 19 juin, ravi d’annoncer une hausse de 80 % des reconduites à la frontière d’étrangers en situation irrégulière pour les cinq premiers mois de 2008 (4), tout ceci se concluant par l’inévitable thématique du développement durable : « Dans les deux années qui viennent et avant que soit définie la stratégie qui, après 2010, prendra le relais de la stratégie de Lisbonne (toujours d’actualité ?), un important travail d’analyse et de concertation est à réaliser pour préciser les liens entre ces nouvelles conditions du développement économique durable et les conditions de vie, d’emploi, de revenu, de consommation, de solidarité. » Bien. Cela ne mange pas de pain et considérons à la décharge de Bernard Bruhnes que, « l’ambition sociale » n’étant pas spontanément associée à l’Europe, l’exercice n’était pas des plus aisés.

 Les axes d’un modèle social rénové…

Corps du texte, quatre « axes » nous sont proposés… enfin, plus exactement et compte-tenu de l’occurrence du « devoir », ne sont pas discutables. S’imposent ainsi le retour à l’emploi, la flexisécurité, la protection sociale et le développement du marché intérieur, la lutte contre les discriminations et la lutte contre la pauvreté.

La compil’…

Mise en bouche, la compil’ de la politique de l’emploi : le retour à l’emploi par tous les moyens, depuis « faire évoluer les systèmes de prestations en direction des personnes sans emploi de telle sorte qu’elles soient plus incitées qu’elles ne le sont aujourd’hui » (on frise Dassault), « rendre plus efficaces les services publics » (fusion ANPE-UNEDIC et mise en concurrence à l’horizon), « améliorer les conditions dans lesquelles les jeunes sortant de l’école et de l’université s’orientent vers les secteurs employeurs » (tiens, cela rappelle «  Le problème scolaire pèse aujourd’hui d’un poids que tout le monde s’accorde à reconnaître comme lourd : si ce poids n’est pas rapidement allégé, il serait même à redouter que nos propositions elles-mêmes en soient affaiblies. »… en 1981, introduction du « Rapport Schwartz »), « inciter les employeurs à continuer à employer les personnes qui ont un âge couramment considéré comme l’âge de la retraite » (qui, si cela fonctionne, deviendraient des « retraités actifs occupés », concept novateur hormis pour les jeunes retraités militaires qui occupent des postes réservés(5)} et, pour les personnes éloignées de l’emploi, « l’Union pourrait poser le principe d’une seconde chance… comme droit reconnu au niveau européen. » Rappelons à toutes fins utiles l’article 5 du Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946, « Chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi… », première « chance » à mettre en œuvre avant d’imaginer une « seconde chance ». Une bonne proposition cependant, concevoir des programmes de type Erasmus pour « les jeunes les moins outillés pour l’emploi ».

Flexisécurité…

Puisque, coûte que coûte, il faut « assurer la fluidité du marché du travail », Bruhnes reprend le thème de « lorsqu’il n’est pas possible de sécuriser l’emploi, il faut sécuriser le travailleur ». Rappelons que la flexisécurité, inspiratrice d’une pléthorique littérature, articule trois facteurs : la liberté d’embauche et de licenciement, une bonne protection sociale des chômeurs et une politique d’activation de ceux-ci, c’est-à-dire l’obligation sinon de travailler du moins de rechercher un emploi. Jusqu’à présent, le premier et le troisième facteurs sont incontestablement promus, contrairement à la protection sociale des chômeurs qui, hormis exceptions (expérimentation du contrat de transition professionnelle), n’est guère au rendez-vous… sauf à considérer qu’elle recouvre la dégressivité des allocations chômage, les radiations… Ajoutons enfin que le Danemark, inspirateur de la flexisécurité, a un système fiscal d’impôt sur le revenu qui représente 53,2% des recettes de l’État contre 17,3% en France, que son niveau de prélèvements obligatoires atteint 48,9% contre 44% en France, que 8,5% de son PNB est consacré aux dépenses publiques d’éducation contre 5,8% en France. Tout ceci (et bien d’autres choses) est écrit dans Faut-il brûler le modèle social français ? par Alain Lefebvre et… Dominique Méda (2006, Seuil). Pour résumer, transposer le modèle danois au-delà de son simple slogan impliquerait des mutations structurelles pour lesquelles les yeux bleus de Parisot vireraient à coup sûr au vert… D’autant plus que, les Danois travaillant 34,4 heures hebdomadaires soit deux heures de moins que les Français, il faudrait tant qu’à faire diminuer ici la durée de travail.

Il est urgent de réfléchir pour se mettre d’accord…

Les deux autres axes, « protection sociale et développement du marché intérieur » et « lutte contre les discriminations et contre la pauvreté » ont tous la particularité d’être à l’étude ou à étudier : « Ce thème pourrait faire l’objet d’un groupe de réflexion » (pour la contradiction entre des conventions collectives et la libre concurrence autorisant des travailleurs étrangers employés à exercer un emploi sur la base du droit du travail de leurs pays d’origine) ; « Il est important que, à l’occasion des réflexions et des décisions à prendre au niveau de l’Union sur les SSIG… » (à propos des services sociaux d’intérêt général) ; « Sur ce point de la transférabilité d’un État à un autre, il reste beaucoup à faire… Il est souhaitable que la commission s’emploie à faire avancer rapidement ces dossiers. » (concernant les systèmes de protection sociale) ; « La question spécifique des Roms qui se pose dans plusieurs États membres pourrait faire l’objet d’une analyse confiée par la commission à un groupe d’experts. » (au sujet des Roms) ; « La mise en place d’une politique concertée dans ce domaine appelle le développement de  cette approche. » (à propos des travailleurs immigrés) ; « Il conviendrait de rapprocher les expériences. » (au sujet des personnes dépendantes)… Abrégeons… et constatons que, si le thème du rapport était l’Europe sociale, ce qui constitue ce social n’est exprimé qu’en termes de recommandations, éventualités, souhaits… alors que le volet économique – « Une Europe compétitive » – est lui formulé en termes d’obligations. On commence à comprendre pourquoi les citoyens ne perçoivent de l’Europe que la technocratie et la facilitation d’une logique purement libérale.

 Les moyens d’action. La nov-langue.

Comment faire puisque, si l’Europe n’est pas avare de directives dans le domaine économique, celles-ci « se font rares dans le domaine social, du fait de l’opposition de certains États à toute avancée dans ce domaine. » ? D’abord le discours de la méthode avec une petite anthologie de la nov-langue bruxelloise : « la méthode ouverte de participation (MOC) a montré son efficacité et ses limites »… et « elle pourrait être améliorée par des techniques de benchmark plus systématiques » quoique certains plaident pour « la méthode du naming and shaming ». (sic). Soit, considérant que l’essentiel est dit puisqu’on est à la page 14 (sur 15), la note de Bruhnes vous tombe des mains, soit, buvant le calice jusqu’à la lie, on tape http://europa.eu/scadplus/glossary/index_fr.htm , glossaire européen… Dans les deux cas, on salue l’artiste qui parvient – sans rire – à écrire que « l’effort de communication est évidemment très important dans la mesure où il permettrait d’aider les gouvernements à convaincre les citoyens de conduire des politiques d’harmonisation européenne. » Outre la création d’un « secrétariat autonome des négociations sociales » et l’utilisation du « Fonds européen d’ajustement à la mondialisation … en clarifiant les critères de déclenchement, apparemment trop complexes, trop limitatifs ou trop bureaucratiques », ce « comment faire » se résume à « la mise au point de principes communs », à « de larges communications dans les États membres » et à « une déclaration commune ».

 Contre-exemple. Parler vrai.

La messe est dite. Vous avez évité une heure de lecture (moins le temps consacré à cet article) au terme de laquelle vous aviez la garantie de ne pas avoir progressé. Cependant, si vous pensez que communiquer est nécessaire mais appelle passion et authenticité, plutôt que poncifs et savoirs d’experts réservés aux seuls experts (qui se lamentent de ne pas être compris et souffrent d’être perçus comme des technocrates), vous pouvez consacrer six minutes pour voir et écouter Severrine Suzuki, 13 ans, à la tribune de l’ONU http://fr.youtube.com/watch?v=5JvVf1piHXg . Elle représente l’Organisation des enfants en défense de l’environnement. Elle parle vrai, juste. On est littéralement scotché. Ce qui est mieux que d’être atterré ou ennuyé.

Enfin, ce que j’en dis…

 


(1) Outre le Rafale et le Mirage 2000, on doit au père, Marcel Dassault, une importante contribution à l’éducation populiste (pas de faute de frappe) puisque, fan (réellement) de Chantal Goya, il créa le magazine Jours de France, fût producteur de La Boum 2, etc.

(4) A l’inverse, on peut se reporter à l’article du Monde  – 18 juin 2008 – de Michel Rocard et Jacques Delors, « L’Europe doit respecter la dignité des sans-papiers » : « … une politique européenne qui soit pragmatique… et, dans le même temps, respectueuse de la dignité et des libertés fondamentales de tous ceux qui tentent de vivre une vie meilleure en rejoignant l’Europe. »

(5) Tiens, voilà un sujet qui ne retient l’attention de personne… La Grande Muette.

La suite, comme promis, de « Pourquoi y a-t-il tant de smicards en France ? », ébauche de déconstruction du slogan « Travailler plus pour gagner plus », avec les résultats et commentaires de l’enquête que la DARES et la DREES ont mené, en 2007, auprès de 3 280 bénéficiaires potentiels (actifs occupés ou non) de la prime pour l’emploi (PPE), soit des revenus inférieurs à 1,5 Smic en 2005. Cette enquête visant à apprécier quels étaient les freins à l’emploi et au maintien en emploi de ces personnes est publiée dans le n° 24.1 de juin 2008 de Premières synthèses Premières informations (http://www.travail-solidarite.gouv.fr/IMG/pdf/2008.06-24.1.pdf ). On y apprend pas mal de choses qui vont à l’encontre des idées reçues générées par cette stratégie de focale qui, regardant l’arbre d’un chômeur peu motivé, dissimule la forêt de celles et ceux qui voudraient travailler et sont prêts à beaucoup de sacrifices pour y parvenir. Ce qui est très loin du sentiment du slogan « Travailler plus pour gagner plus ». Au fait, quel est en bon français le nom de ce sentiment ? La cupidité. Tout simplement.

 98% des chômeurs veulent travailler… Le brancard plutôt que le bâton.

72% des personnes exerçaient un emploi en 2007, sept sur dix à temps complet et presque autant avec un contrat à durée indéterminée. Les personnes sans emploi se répartissaient en chômeurs (46%), personnes au foyer (26%) et inactifs (28%) dont la majorité pour des raisons de santé.

« Parmi les personnes sans emploi qui ne souhaitent pas travailler à l’avenir figurent principalement des personnes qui se déclarent inactives pour raison de santé… Les personnes qui se déclarent au chômage souhaitent en revanche dans leur presque totalité travailler. » Autre résultat de l’étude, radicalement à l’opposé du discours rabâché associant chômeur et mauvaise volonté, « Les personnes sans emploi qui se déclarent « chômeur » souhaitent en revanche quasiment toutes travailler à l’avenir ou ont déjà trouvé un travail qui commencera plus tard. Seules 2% des personnes se déclarant au chômage ne souhaitent pas travailler à l’avenir, essentiellement pour des raisons de santé. » Ce n’est donc pas des allocations dégressives ou des radiations qu’il faut mettre en place pour que les gens travaillent mais essentiellement une logistique de santé : brancards (pour les éclopés), assistance respiratoire (pour les insuffisances respiratoires), défibrillateurs (pour les maladies cardio-vasculaires)…

 Travailler plus et gagner moins…

On objectera qu’ « elles souhaitent travailler mais à des conditions déraisonnables ! » Et bien non, « Les personnes à la recherche d’un emploi… sont prêtes à faire d’importantes concessions pour accéder à l’emploi. » : déménager, prendre un emploi d’un niveau inférieur à leur qualification, accepter un CDD ou un temps partiel alors même qu’elles souhaiteraient un emploi à temps complet. Bien sûr, on observe des variations suivant les caractéristiques de ces personnes. Ainsi 53% des diplômés du supérieur accepteraient un déclassement… contre 97% des non-diplômés. Mais, s’agissant des « publics prioritaires » de la politique de l’emploi, ce sont bien ces derniers qui constituent le « cœur de cible ». Et bien ceux-là semblent avoir fait le deuil de leurs aspirations.

 Mobile pour être stable…

Les moins de 30 ans qui vivent isolés sont les plus prêts à déménager pour une proposition d’emploi ferme ou une perspective d’activité sûre. Ce que l’on peut en déduire (que ne fait pas la DARES), c’est que, contrairement à l’idée reçue et confortable d’un déficit de mobilité reportant l’échec sur les personnes, le problème est moins dans la mobilité « en soi » que dans la mobilité « pour quoi ». On accepte en effet d’être mobile… pour gagner en stabilité et  il n’y a pas à porter la mobilité au pinacle des vertus premières, la vertu résidant dans le couple « mobilité – stabilité » : « Bouger pour s’en sortir », selon le titre de l’ouvrage d’Éric Le Breton (2005, Armand Colin), certes… mais à condition de pouvoir s’installer. Là comme ailleurs, il faut se défier des évidences colportées en slogan car, avec un peu de recul, le discours sur la valeur quasi-anthropologique de la mobilité est sérieusement ébranlé : « Lorsqu’il fallait des ouvriers dans des régions où étaient implantées des industries, le discours dominant a promu les grandes immigrations. {…} Lorsqu’il fallait fixer la main d’œuvre pour garantir la production, stabilité et sécurité étaient au centre de la doctrine du compromis fordiste. {…} Lorsque le temps n’est plus à la stabilité, le courant de pensée « post-tayloriste » développe à l’envi les notions de flexibilité et d’initiative, ancienneté et stabilité devenant synonymes d’obsolescence. »

 Si les difficultés ne tiennent pas à la « mauvaise volonté » des personnes, quelles sont-elles ?

Tout d’abord dans… le manque d’offres d’emploi. Si spontanément cela peut sembler tautologique, il n’est pas inutile de rappeler que la première cause du chômage n’est pas à rechercher chez la psychologie des gens mais dans le fonctionnement du marché du travail. Ce déficit de propositions n’est pas qu’une donnée brute mais doit être corrélé avec les compétences exigibles pour satisfaire les offres disponibles. Ainsi  65% des personnes en recherche d’emploi expliquent leur insuccès par un manque de formation ou d’expérience. « Au total, 82% des personnes citent au moins une raison liée à l’insuffisance de l’offre d’emploi ou à l’inadéquation de leur qualification ou de leur expérience aux postes offerts comme l’une des difficultés à la recherche d’emploi. » La formation, initiale, professionnelle, tout au long de la vie, est très probablement l’antidote le plus efficace, nécessaire même s’il n’est pas suffisant, pour enrayer la spirale entropique vers l’exclusion dont le premier palier est la déqualification. En deuxième rang – 24% – ce sont les problèmes de santé qui sont perçus comme obstacles à la recherche d’emploi et en troisième rang – 21% – les discriminations à l’embauche. A ce sujet, on peut se reporter à l’opération de test menée au second semestre 2007 par la Halde et présentée le 10 juin 2008 (http://www.halde.fr/IMG/pdf/Rapport_general_2008.pdf) ou, pour faire plus court, à l’article « Difficile de mesurer les discriminations » du Monde en date du 12 juin 2008.

 La question financière…

L’étude de la DARES et de la DREES s’est intéressée plus particulièrement à ceux qui refusent une offre pour un motif économique : « Le manque d’argent pour chercher un emploi se révèle en revanche moins déterminant {que le manque de qualification, les problèmes de santé et les discriminations} ; seules 13% des personnes concernées évoquent ce motif comme l’une des difficultés à la recherche d’un emploi. » Ceci, alors même que 58% des personnes jugent importants ou assez importants, compte-tenu de leurs ressources, les coûts financiers liés à la recherche d’un emploi (transport, correspondance, appels téléphoniques, garde des enfants…). Enfin, ne retenant que les personnes ayant refusé une proposition d’emploi, on remarque que l’obstacle financier est le motif principal de refus, d’ailleurs plus avancé par les diplômés du supérieur (qui refusent deux fois plus que les non-diplômés), suivi de la mauvaise situation géographique et de la pénibilité. En d’autres termes, la question financière, tant d’un point de vue dépenses pour obtenir un travail que conditions salariales, n’est pas l’obstacle majeur pour les demandeurs d’emploi mais elle l’est pour ceux qui, parmi ces derniers, ont refusé une proposition.

 Le travail rapporte peu…

Quant aux personnes ayant un emploi, la rémunération jugée trop faible est le premier motif d’insatisfaction… « les actifs percevant les revenus les plus faibles exprimant plus souvent cette insatisfaction », comme on aurait pu l’imaginer. Osera-t-on encore le dire face à la déferlante de messages publicitaires où l’intérim est synonyme de liberté, promotion et épanouissement (2), « le travail temporaire constitue une source d’insatisfaction importante pour les personnes qui n’ont pas d’emploi permanent. » Si la rengaine avance que le travail c’est la santé, celle-ci n’est pas de façon patente économique puisque près de 40% des personnes qui ont repris un emploi considèrent que leur situation financière ne s’est pas améliorée. Ce taux – qui atteint 54% chez les plus de cinquante ans… cela ne va pas être simple pour le forcing de remise au travail des seniors… – est probablement en-deçà de la réalité. En effet, s’appuyant sur les données de l’enquête ANPE-DARES 1999, Nicolas Prokovas et Mathieu Béraud écrivaient en 2001 « La reprise d’emploi s’accompagne d’une diminution du salaire. Cela ne concerne pas seulement les chômeurs qui retrouvent un emploi à temps réduit : hormis les personnes qui passent d’un temps partiel à un plein temps, toutes les autres catégories voient leur salaire mensuel baisser. » (2). Parmi les coûts liés à l’exercice d’un emploi, les transports représentent la dépense jugée par le plus grand nombre comme assez ou très importante (3). Il n’est pas certain que, au regard du battement d’aile des derricks en Arabie Saoudite et l’ouragan déclenché à la pompe de la station-service du coin, cette appréciation évolue favorablement.

 Travailler plus pour survivre.

Les actifs occupés à petits revenus ne sont pas pour autant découragés, principalement les jeunes, et aimeraient travailler davantage.  Et pour cause puisqu’il s’agit principalement des personnes exerçant un emploi à temps partiel : « 54% des personnes travaillant moins d’un mi-temps veulent effectuer un nombre d’heures plus important », le motif n’étant  pas à aller chercher bien loin, juste deux paragraphes précédents : 92% de ces personnes perçoivent un revenu mensuel net inférieur à 1 000 euros et 40% un revenu inférieur à 500 euros. A ce tarif, on comprend leurs aspirations à plus d’heures mais ce « gagner plus » n’est que la tentative forcée, désespérée, de survivre.

N’exagérons rien, ne soyons ni pessimistes, ni déclinologues. Il leur reste d’autres voies à explorer : les jeux de grattage aux noms imbéciles, La roue de la fortune, Qui veut gagner des millions… Sait-on jamais, si cela réussissait, les anciens pauvres connaîtraient les affres des nouveaux riches: Le Monde du 6 juin indiquait que « 116 des 1000 contribuables ayant déclaré les revenus les plus élevés au titre de 2006 ont réduit leur impôt effectivement de près de 93% » (4) ; le même jour, dans le même quotidien, Philippe Manière, directeur de l’Institut Montaigne (un think tank libéral), concédait le qualificatif de « spectaculaires » aux revenus des patrons du CAC 40 – « environ 2,3 millions d’euros par an hors stock-options » – mais s’empressait d’ajouter « il ne faut cependant pas perdre de vue que l’intérêt du pays est que des hommes et des femmes de qualité dirigent ses grandes entreprises » et ne saisissent pas l’opportunité étrangère « d’autres carrières bien plus rémunératrices ».

De quoi se plaint-on? 

 

 (1) Philippe Labbé, Les bricoleurs de l’indicible. Structurer, densifier l’intervention sociale, 2004, Apogée, pp. 149-150.

(2) « Chômeur aujourd’hui, précaire demain ? Le cas des chômeurs qui retrouvent un emploi » (sous la direction de) M. Del sol, A. Eydoux, A. Gouzien, P. Merle, P. Turquet, Nouvelles dimensions de la précarité, 2001, Presses Universitaires de Rennes, p. 208.

(3) Les ETT, qui disposent d’un confortable budget de communication, mettent en avant dans leurs discours publicitaires deux figures de l’intérimaire : « les intérimaires aventureux, individus plutôt jeunes, qui aiment courir des risques, souhaitent faire diverses expériences avant de se stabiliser… » et « les professionnels de l’intérim, des individus très recherchés sur le marché du travail disposant de qualifications et de compétences spécifiques… » (Catherine Faure-Guichard, L’emploi intérimaire. Trajectoires et identités, 2000, Presses Universitaires de Rennes, pp. 111-112). Ces deux figures sont, bien sûr, très loin de recouvrir la majorité de celles et ceux qui, faute de mieux, s’adressent aux ETT : caissières, ouvriers non-qualifiés du bâtiment et de la restauration, employés des services aux entreprises (nettoyage, gardiennage…). Il y a, pour les structures d’insertion, beaucoup à apprendre des ETT notamment en termes de rapport à l’entreprise… pour autant la perspective d’un précariat généralisé, le plus souvent présenté sous le terme chatoyant d’adaptabilité ou de souplesse, ne peut être un point de convergence.

(3) Lire sur le blog de l’USGERES, que tient Michel Abhervé, « Si les salariés n’ont plus les moyens de se payer la mobilité, comment l’exiger des demandeurs d’emploi? » (http://www.usgeres.fr/).

(4) « L’explosion des niches fiscales : une atteinte à l’équité ».

 

 

Face au slogan (1) « Travailler plus pour gagner plus », il n’est pas inutile d’en revenir aux faits. Pour cela, deux lectures : un chapitre « Pourquoi y a-t-il tant de smicards en France ? » de l’ouvrage de Guillaume Duval, Sommes-nous des paresseux ? Et 30 autres questions sur la France et les Français (Le Seuil, 2008) ; le dernier Premières Synthèses Premières Informations de la DARES (n° 24.1, juin 2008). Un ami m’ayant glissé à l’oreille l’autre jour, lors de l’assemblée générale de l’ANDML, que j’écrivais trop long (2) et trop chaque jour, seulement Guillaume Duval aujourd’hui, la DARES demain ou après…

 France-Bulgarie= 0-0

Pourquoi y a-t-il tant de smicards en France ? A cette question Guillaume Duval, par ailleurs rédacteur en chef d’Alternatives économiques, répond en constatant que la France est de très loin le pays où la proportion des salariés payés au salaire minimum – 17% – est la plus élevée : au Royaume-Uni, par exemple, seuls 3% des salariés sont dans cette situation et un seul pays se rapproche un peu de la France sur ce plan, la Bulgarie… (le bon goût…).

Les raisons de cette proportion importante, un salarié sur six, doivent tout d’abord être recherchées  dans un système fiscal et social où, en pratique,  les salariés « riches » paient proportionnellement plus les prestations d’assurance maladie reçues que les salariés « pauvres ». Ce dont on pourrait se féliciter sauf que « … ce n’est pas au nom de la justice sociale qu’une telle politique a été menée. Il s’agissait de privilégier le développement des emplois à bas salaire pour lutter contre le chômage très important des personnes non qualifiées. »

 Réussir à créer beaucoup d’emplois mal rémunérés…

Cette politique s’est révélée très « efficace » puisque… l’économie française a créé des emplois mal payés en grand nombre ! En effet, selon l’Insee, la proportion des bas salaires dans les embauches à temps complet est passée de 41 % en 1992 à 50 % en 2001. Et, logiquement, la part des salariés qui touchent moins que 1,3 fois le Smic a bondi dans le même temps de 30 à 38 % de la population salariée. La proportion des Smicards proprement dits, qui tournait autour de 8 à 9% des salariés au début des années 1990, a désormais doublé. Cependant, au final, cette politique n’a pas atteint son objectif initial puisque le chômage des personnes peu qualifiées reste très élevé.

 Trappe à bas salaires, déclassement et relégation…

Elle a eu par contre de graves effets pervers dont la création d’une « trappe à bas salaires » : si un employeur augmente le salaire net d’un salarié proche du SMIC de 10 %, le coût total de son travail pour l’entreprise augmentera de 20 ou 25 %, car les charges sociales s’accroîtront très rapidement, beaucoup plus rapidement que le salaire lui-même. « Autrement dit, il y regardera à trois fois avant de s’engager dans cette voie. En abaissant le niveau des charges sociales à proximité du SMIC, on a donc aussi créé les conditions pour que les gens qui se trouvent dans cette zone de rémunération ne puissent plus en sortir… »

Cette politique fondée sur l’axiome « plus d’emplois mal payés = moins de chômeurs peu qualifiés » a été conduite par tous les gouvernements depuis 1990. L’équation paraissait simple. Sauf que, dans une situation de chômage de masse et de rapport déséquilibré entre l’offre et la demande au bénéfice des employeurs, les nouveaux emplois mal payés ont été occupés en priorité par des salariés dotés de diplômes : hyper-sélectivité,  déclassement des sur-diplômés… et la file d’attente de la relégation toujours reconstituée pour les moins qualifiés. D’autre part, singulièrement avec la tertiarisation et le contact direct avec les clients, les nouveaux emplois exigent une capacité relationnelle des salariés de plus en plus essentielle. « Ce n’est donc pas une question de prix : il n’existe tout simplement plus de place pour des personnes qui ne possèdent pas ces qualifications minimales. » C’est donc raté de ce côté.

 Une attractivité… temporaire.

Autre volet, macro-économique : cette politique de baisse des charges sociales à proximité du SMIC a rendu la France internationalement attractive en termes de coût du travail, particulièrement pour le travail industriel. En 2005, une heure de travail d’un ouvrier allemand coûtait 34 % plus cher que celle de son homologue français selon le Bureau of labor statistics américain, alors que cet écart n’était que de 26 % en 1985. « Le cas le moins connu est probablement celui des Britanniques : malgré toutes les années Thatcher, en 1984, l’heure de travail d’un ouvrier britannique coûtait 17 % de moins que celle d’un ouvrier français, mais en 2005 l’ouvrier anglais était devenu 4% plus cher. Dans le même temps, les salariés français restaient pourtant parmi les plus productifs du monde. » Friandes de bas coûts salariaux, les grandes entreprises étrangères et multinationales n’ont pas hésité à s’installer dans l’Hexagone (Toyota, Daewoo…) mais, sitôt trouvé moins cher, elles sont reparties vers l’Europe de l’Est ou en Asie. C’est donc raté de ce côté aussi.

 Évaluer les politiques publiques : exclusivement les piou-piou ?

Guillaume Duval conclut « Non seulement donc, la politique de baisse du coût du travail à proximité du SMIC a ouvert une trappe à bas salaires dans laquelle une part croissante de ceux qui ont un emploi sont durablement enfermés, mais en plus, sur le long terme, elle a fragilisé la position de la France dans la division internationale du travail en lui faisant occuper une position « bas de gamme », directement menacée par la montée en puissance des pays émergents. »

Si l’évaluation des grands stratèges, largement coachés par des bataillons d’experts, économistes et attaliens en tout genre, était aussi drastique et soupçonneuse que celle à laquelle sont soumis les piou-piou de l’intervention sociale, nul doute qu’on leur ferait une convention (uniquement) annuelle d’objectifs, non reconductible.

Cela me fait songer à une contribution que j’avais faite au Vè congrès de l’Association des Maires des Grandes Villes de France. On y entendait à tour de bras le qualificatif de « durable » (dont l’usage est inversement proportionnel à sa réalité). J’ai proposé que tous les contrats et mandats des personnalités (élus, hauts fonctionnaires) qui peuplaient la salle soient révisés et passés à six mois. Histoire de relativiser la notion de durabilité. Je n’ai, il faut l’avouer, obtenu qu’un maigre succès. On ne peut pas toujours réussir.

Alors, travailler plus ?

Associons en conclusion deux extraits d’ouvrages d’André Gorz… bien loin du slogan :

« L’image de l’entreprise devenue un lieu d’épanouissement personnel pour ses salariés est donc une création essentiellement idéologique. Elle fait écran à la perception des transformations réelles, à savoir : que l’entreprise remplace le travail par des machines, produit plus et mieux avec une fraction décroissante des effectifs employés précédemment et offre aux travailleurs d’élite qu’elle sélectionne des privilèges qui ont pour contrepartie le chômage, la précarité de l’emploi, la déqualification et l’insécurité du plus grand nombre. » (Métamorphoses du travail. Quête de sens,  1988, Galilée, p. 88).

« Je hais les mystificateurs qui, au nom de la définition philosophique ou anthropologique du travail, justifie la valeur d’un « travail » qui en est la misérable négation. » (Misères du présent, Richesse du possible, 1997, Galilée, p. 13).


(1) Le Dictionnaire Quillet de la langue française (édition 1956) donne comme définition à « slogan » : « Cri de ralliement d’un clan, en Écosse. Formule de publicité rédigée de façon à frapper l’esprit (par une allitération, une assonance, etc.) et à s’imposer à la mémoire. » (p. 1789).

(2) Toute proportion gardée, comme « trop de notes dans Mozart » ?

Deux poids, deux mesures…

 Le CNML vient de lancer un appel d’offres pour l’expérimentation du référentiel d’évaluation des missions de service public des missions locales, qui avait donné lieu à une édition en 2004 (http://www.cnml.gouv.fr/accueil/demarche-d-evaluation-des-missions-de-service-public-des-missions-locales.html). Depuis, on ne parlait pas de ce référentiel, guère activé sinon au gré de telle ou telle direction qui s’en souvenait… Le réseau des missions locales a une capacité d’amnésie documentaire remarquable : qui se souvient et, encore plus, s’appuie sur les référentiels qualité que la DIIJ avait conçus juste avant sa – brutale – disparition ? Faire et défaire…

 

Cette expérimentation – enfin ! – répond à un courrier de Madame Christine Lagarde (http://www.cnml.gouv.fr/accueil/actualite-du-conseil/christine-lagarde-precise-les-missions-du-cnml.html), laquelle écrivait le 7 janvier 2008 à Madame Françoise de Veyrinas, présidente du CNML : « Dans le contexte de la réforme du conventionnement des structures, ces recommandations s’appuieront sur une démarche d’évaluation de l’action des Missions locales, tant en ce qui concerne leur performance que leur offre de services. » Évaluer les missions locales sur la base de leurs missions de service public, voilà une bonne chose… dès lors que ces missions sont actualisées – il s’en est passé des choses en quatre ans, depuis la CPO jusqu’à l’ « efficacité » et la « performance » qui seraient désormais considérées comme de nouvelles valeurs émergentes selon le Livre blanc sur l’avenir de la fonction publique (avril 2008, http://www.ensemblefonctionpublique.org/livreblanc.htm ) ! Toutefois observons que les « OPP » (opérateurs privés de placement), inévitablement sélectionnés sur la base d’un « appel d’offres public » où les engagements précédaient la publication du cahier des charges (cf. sur ce blog : « Contrat d’autonomie : la relativité du temps »),  rempliront dans le cadre du Plan Avenir Banlieues et du « contrat d’autonomie », en lieu et place des missions locales, une mission de service public, l’accompagnement des jeunes rencontrant des difficultés d’insertion, sans pour autant être évalués à l’aulne des mêmes critères. Et l’on comparera sans sourciller, dans un ou deux ans, l’activité des uns et celle des autres sur des bases non-identiques. C’est ce que l’on n’appelle pas l’égalité de traitement (précisément un des critères définitoires de la mission de service public) ou, en langage populaire, « des choux et des navets ».

 

« Supprimer les 35 heures obligatoires »

 « On est unanime sur la volonté de supprimer les 35 heures obligatoires pour tout le monde », a déclaré Frédéric Lefebvre (porte-parole de l’UMP, né à Neuilly… décidément, quelle couveuse !), lors du point de presse hebdomadaire de l’UMP et dans la lignée du discours de Nicolas Sarkosy sur la politique de l’emploi, à Melun le 16 mai (1) « C’est vrai que la référence légale aux 35 heures n’est aujourd’hui plus qu’un symbole, et  « Patrick Devedjian a souhaité à juste raison revenir sur ce symbole » rapporte une dépêche AFP du 26 mai 2008. Oui, ce même Devedjian dont on connaît la fibre sociale et les engagements de jeunesse à Occident, rapportés dans Wikipedia : « Le 12 janvier 1967, une petite équipe d’Occident attaqua les comités Viêt Nam sur le campus de l’université de Rouen, la « rixe » politique entraîna l’interpellation rapide d’une vingtaine de membres du groupuscule, dont Gérard Longuet, Alain Madelin et Patrick Devedjian. Cette affaire alimenta la tendance paranoïaque des militants d’Occident, prêts à se soupçonner mutuellement de trahison. Patrick Devedjian figurait en tête de liste des « balances » possibles. Convoqué sous le prétexte d’une réunion, le jeune militant fut soumis à un interrogatoire musclé et à la baignoire. Complètement nu, il enjamba la fenêtre et se laissa pendre dans le vide avant d’être embarqué par une ronde de police. » (http://fr.wikipedia.org/wiki/Occident_%28mouvement_politique%29). Aux informations de France Culture, ce jour, un Frédéric Lefebvre doucereux, quasi-humaniste, insistait sur le qualificatif « obligatoires » : il faut laisser les Français travailler plus s’ils le souhaitent. Encore une fois, la rhétorique du sens commun et de l’évidence : qui serait contre la liberté individuelle ? Mais, à la réflexion, on se dit que cette « liberté » repose au bout du compte sur la disparition du droit – qui s’applique à tous – au profit de la négociation, par branche, par entreprise pour arriver à la personne et, bien sûr, « … les individus qui ont à affronter les transformations actuelles sont différemment configurés face aux règles du jeu social – beaucoup moins en raison de différences de nature que de différences dans les ressources dont ils disposent pour mener le jeu ou être menés par lui. » (2) Ce à quoi ajoute Robert Castel dans un autre ouvrage « C’est plus généralement la perpétuation d’un état d’insécurité sociale permanente qui affecte la plupart des catégories populaires. J’allais dire « qui infecte ». L’insécurité sociale n’entretient pas seulement la pauvreté. Elle agit comme un principe de démoralisation, de dissociation sociale à la manière d’un virus qui imprègne la vie quotidienne, dissout les liens sociaux et mine les structures psychiques des individus. Elle induit une « corrosion du caractère »… (3) Réduire le droit du travail pour tous à la négociation la plus microscopique possible, le sujet en situation de « subordination » face à l’employeur, c’est dissocier, infecter, encourager le chacun pour soi. Il sera toujours temps, le moment opportun, de colmater les brèches par une grande loi-cadre… par exemple de cohésion sociale.

 Le projet en débat

 Nicolas Leblanc, rédacteur en chef de – excellente revue – Territoires, m’informe par courriel « Je viens de mettre en ligne sur le blog de Territoires une très rapide synthèse du débat que Matthieu Warin a eu l’excellente idée de lancer sur la notion de projet dans les pages de notre revue, et de vos réponses respectives {Philippe Labbé « Réaction sur la dictature du projet », Territoires n° 488, mai 008, sur ce blog : « Deux ou trois choses au sujet de la dictature du projet », 13 mai 2008). J’espère que je n’ai pas, par ce biais trahi vos pensées. Vous pouvez donc continuer et élargir le débat (et inviter des connaissances à faire de même) par le biais des commentaires de cet article que vous trouverez au bout du lien suivant : http://revueterritoires.wordpress.com/2008/05/26/la-bataille-du-projet/. » Matthieu Warrin, ce jour, répond toujours par courriel  « Je viens de lire en souriant, tiquant, gloupsant, fronçant (…) nos échanges sur le projet. Sans doute me faudra-t-il quelque temps pour « contre attaquer » : les arguments argumentés de nos deux contradicteurs vont me donner du fil à retordre (d’autant qu’il me semble, comme l’indique Philippe Labbé, que nous avons des fondements communs). J’en appelle donc à celles et ceux qui se sont reconnus dans ma critique d’une méthode qui (j’insiste…) bousille notre capacité à inventer. » Si, donc, vous avez quelque analyse et opinion sur le projet, apportez votre pierre à l’édifice… 

 Un président de l’Unédic virginal…

 Docinsert, plusieurs fois recommandé ici, signale un article paru sur le site Le Post (http://docinsert.over-blog.com/article-19904822.html) qui concerne Geoffroy Roux de Bézieux, PDG de Virgin Mobile France et nouveau président de l’Unédic depuis le 14 mai. Extrait :  « Sans être mauvaise langue, je ne sais pas si ce PDG est vraiment au fait des problèmes des chômeurs. Car, Geoffroy Roux de Bézieux, nous dit l’hebdomadaire Marianne, se vante de gagner 300 000 euros par an. Et en plus, vendredi, le président de l’UNEDIC a reconnu sur RMC que son entreprise, Virgin Mobile France, n’employait aucun salarié de plus de 55 ans. » Exactement ce qu’il faut de congruence et d’authenticité pour mettre en œuvre, au titre du futur « opérateur unique » France Emploi, le plan seniors…

Ce monde est extraordinaire.

 

 


« Donc le premier travail qu’on a fait, c’est de permettre aux gens de travailler plus. C’est quand même une affaire extraordinaire ces 35 heures ! Il n’y a plus d’augmentation de salaire, il n’y a plus de discussion de salaire, donc socialement c’est une catastrophe, et économiquement, il n’y a pas un pays dans le monde qui nous a imités. Il y a bien quelque chose qui se passe. C’est le seul avantage des 35 heures, il n’y a pas besoin de déposer de brevet pour le protéger, personne ne vient vous chercher cette idée. » Pour l’intégralité du discours, avec en plus la vidéo, http://www.elysee.fr/elyseetheque/

 (2) Robert Castel, Claudine Haroche, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi, 2001, Fayard, p. 123.

(3) Robert Castel, L’insécurité sociale, 2003, Seuil  La République des Idées, p. 29.

Le Guide des réformes et des mesures 2007-2008 vient d’être édité (http://www.premier-ministre.gouv.fr/chantiers/reforme_etat_862/guide_reformes_mesures_2007_60027.htmlavec, en couverture, notre Président et son Premier ministre (dynamiques, cela va de soi, et se félicitant : « J’ai lancé 55 réformes… »). Document de quatre-vingt pages, il n’est guère éloigné de ce qu’un candidat à l’élection présidentielle prome(u)t pour séduire. Cinq « axes » structurent ce guide, le premier, « Réhabiliter le travail », concernant l’emploi (1) On s’y limitera ici.

 « Réhabiliter le travail » se justifie par sa « valeur » – sans plus de précision – et « comme outil d’amélioration du pouvoir d’achat ». N’est-il pas incongru d’associer la « valeur travail », dont on sait qu’elle mobilise plusieurs dimensions (gagner sa vie, appartenir à une communauté humaine et en être reconnu, s’accomplir : perspectives instrumentale, sociale et symbolique), et prosaïque pouvoir d’achat, c’est-à-dire stricte condition de consommateur ? Le citoyen, producteur et reproducteur de la société, côtoie à s’y confondre, sinon s’y résumer, le chaland au caddie. Être, c’est désormais consommer – « consumo ergo sum » (je consomme donc je suis), version contemporaine du cartésien « cogito ergo sum » – et, pour participer aux délices déambulatoires entre rayons, gondoles et promotions, disposer d’un pouvoir d’achat suffisant. Il y a quelques jours dans Directmatin (16 mai 2008, n° 263), Mme Christine Lagarde brillait de mille feux alors que l’INSEE annonçait une croissance à 2,2% pendant que, dans le même journal et le même jour, M. Xavier Bertrand (ministre du Travail) se faisait tirer le portrait à la Foire du trône, joyeux drille au volant d’une auto-tamponneuse. Bref, consommer grâce à l’indice de croissance ou en rejouant son adolescence.

 Que nous enseigne ce « guide » et son sherpa (N.S.) en ce qui concerne l’emploi et cette réhabilitation du travail ? Trois paragraphes : « Favoriser l’activité », « Permettre aux Français de bénéficier des fruits de leur travail » et « Aider au retour à l’emploi ». Le bon sens près de chez vous : qui pourrait être contre ?

 « Favoriser l’activité »

C’est défiscaliser les heures supplémentaires, celles que l’on fait parce que le chef vous les a demandées, certes un peu pénibles mais qui, une fois payées et tombées dans l’escarcelle, vous permettront d’être « acteur » – et non simple spectateur – dans votre Super U, votre Huit à Huit ou autre Leclerc… à défaut de partager le travail, slogan obsolète et discrédité. C’est également mettre en place « des actions en faveur de l’emploi des seniors » qui, c’est bien connu, n’aspirent qu’à une seule chose – non : pas le repos – travailler (cf. sur ce blog : « Bizarre ce « travailler plus » quand il fait beau », 12 mai 2008 ). C’est également généraliser le revenu de solidarité active (RSA) dont on se souviendra, parce que l’on a une mémoire insuffisamment défaillante, que le spinnaker de ses ambitions initiales s’est transformé en génois. C’est enfin encourager l’entrepreneuriat, chacun n’ayant qu’à créer son emploi à défaut d’être embauché : tous patrons !

 « Permettre aux Français de bénéficier des fruits de leur travail ».

Comment ? « Grâce à la monétisation  (sic) des RTT », c’est-à-dire au rachat des jours de RTT. Certes, une conquête sociale presque dans la lignée du Front Populaire dont on peut se demander si elle n’ira pas jusqu’au rachat des jours de congés annuels : « Perdre sa vie à la gagner »… qui disait ceci au fait ? (2)« Grâce au déblocage de la participation » soit 12 milliard d’euros attendus si tous les salariés qui bénéficient d’accords de participation puisent dans leur épargne : 1) un levier de la croissance est la consommation (3) ; 2) pompons l’épargne ; 3) on verra après. « Grâce – également – au projet de loi sur la participation » : rassurons-nous, ce n’est qu’un projet et, en attendant, l’intéressement va essentiellement dans la poche des actionnaires – le baron Seillière et ses 79 millions d’euros (cf. sur ce blog : « Gagner plus entre soi », 15 mai 2008). Grâce enfin à l’allègement « des droits de succession et de donation » et « du mécanisme du plafonnement des impositions en fonction du revenu », mesures peu contestables mais, à vrai dire, très largement étrangères aux possibilités et préoccupations des jeunes (et de leurs familles) usagers des structures d’insertion. La loi Tepa, qui ramène à 50% des revenus le montant maximal des impositions directes dues par chaque contribuable n’a vocation, à vrai dire, qu’ « à améliorer l’attractivité de notre système fiscal et ainsi à redonner confiance aux investisseurs ». Merci pour eux.

 « Aider au retour à l’emploi »

Nous passons ici de « grâce à » à « avec ».

 Et, tout d’abord, « avec la fusion ANPE-Unedic » qui, bien entendu, « met le demandeur d’emploi au cœur du système » puisque, probablement et jusqu’alors, il n’était qu’à sa périphérie.

 « Avec la réforme de la formation professionnelle continue » dont on rappellera qu’elle est la déclinaison d’instructions européennes, quels que soient les pays et leurs gouvernements (lifelong learning). En France, la formation professionnelle tout au long de la vie (FPTLV) a pris officiellement naissance dans l’accord national interprofessionnel  (ANI) du 5 décembre 2003, repris dans la loi n° 2004-391 du 4 mai 2004 relative à la formation professionnelle tout au long de la vie et au dialogue social dite « loi Fillon IV ». Plus en amont, l’idée de la FPTLV se retrouve dans la Stratégie européenne pour l’emploi (SEE) lancée lors du sommet européen du Luxembourg en 1997. Le Mémorandum de la Commission sur l’éducation et à la formation tout au long de la vie (30 octobre 2000) définit « l’éducation et la formation tout au long de la vie comme toute activité d’apprentissage utile à caractère permanent visant à améliorer la connaissance, les qualifications et les compétences. » L’ANI prévoit que chaque salarié doit être « en mesure d’élaborer et de mettre en œuvre un projet professionnel qui tienne compte non seulement des besoins en qualification de son entreprise ou, plus généralement, de ceux du monde économique, mais aussi de sa propre ambition de développer ses connaissances, ses compétences et ses aptitudes professionnelles. » Cependant, à cette conception adossée à l’emploi et proche de l’éducation permanente, se substitue progressivement une autre conception, elle englobée dans l’emploi : « En pratique, le constat est fait d’une constante diminution de la durée moyenne des formations traduisant corrélativement un accroissement des formations d’adaptation au poste et à l’emploi. » (4) Constat bien éloigné des ambitions de l’éducation permanente… Au fait, qui écrivait cela : « Si l’on admet enfin que la situation actuelle n’est pas momentanée, n’est pas une détérioration provisoire, mais une situation de transition vers une société différente, où seraient supprimés les emplois aliénants, où l’éducation permanente ne serait pas un simple remède aux déficiences des systèmes économiques et sociaux, où, en d’autres termes, elle ne serait pas détournée de ses fins propres, alors les raisons qui militent en faveur de l’idée que l’éducation permanente peut être transformatrice et libératrice conduisent à proposer de nouveaux projets politiques. {…} définir un projet au terme duquel l’éducation permanente soit la force déterminante, et non plus la force détournée. » ? Bertrand Schwartz. En 1978. Dans un rapport au Conseil de l’Europe, Éducation permanente, qui n’a jamais été rendu public et qui est accessible seulement depuis deux ans.

 « Avec la réforme du marché du travail », le contrat de travail devant « évoluer autour de plus de flexibilité pour l’employeur et de plus de sécurité pour le salarié » et dont, sans aucun doute, le « contrat à durée déterminée pour la réalisation d’un objet défini » signé le 11 janvier 2008 par le MEDEF et quatre organisations syndicales de salariés (CFTC, FO, CFDT et CGC) constitue sans aucun doute une grande avancée sociale : on voit la flexibilité, moins la sécurité…

 « Avec la création du contrat d’autonomie pour les jeunes des quartiers »… sur lequel je ne reviendrai pas (cf. sur ce blog et entre autres « Contrat d’autonomie pour les jeunes des banlieues : l’illusionnisme social », 2 mai 2008), hormis pour préciser que ce n’est qu’un début (slogan commémoratif des quarante ans) puisque le « Rapport Boulanger » (5) qui vient d’être remis à Mme Christine Lagarde préconise, entre autres, le triplement des demandeurs d’emploi confiés aux cabinets privés (OPP : opérateurs privés de placement) : « [129]  Le recours à des opérateurs privés de placement (OPP) est profitable au service public. Il permet en effet de répondre quantitativement à certains besoins que l’opérateur ne peut prendre en charge lui-même, il apporte aussi une capacité d’innovation stimulante dans la prise en charge dont les autres opérateurs pourront profiter, il peut enfin répondre à des problématiques spécifiques. De ce point de vue, il serait utile qu’un travail particulier s’attache au retour à l’emploi des publics domiciliés dans les zones urbaines sensibles. {…}

Le recours aux opérateurs privés de placement doit désormais s’inscrire durablement dans le système d’accompagnement personnalisé piloté par le nouvel opérateur.

[130]  Les contacts de terrain ont permis de constater l’efficacité du dispositif des OPP. Sauf conclusions radicalement contraires de l’évaluation en cours, la convention tripartite devrait poser les objectifs suivants : 

– Le recours aux OPP doit sortir de sa phase expérimentale pour couvrir l’ensemble du territoire ;

– l’intervention des OPP peut répondre à des problématiques de publics particuliers ; pour autant la spécialisation des OPP ne doit pas être systématique ;

– cette intervention ne se justifie que lorsqu’un effort d’une intensité particulière est attendu : elle concernera donc les publics relevant de l’accompagnement personnalisé ;

– le nouvel opérateur aura lui-même la responsabilité du choix des intervenants, de leur financement et du suivi de leurs résultats qui entreront globalement dans l’appréciation des siens propres ;

– la démarche retenue devrait consister à sous-traiter la prise en charge des publics sur la base des trois conditions de fond – personnalisation, contacts fréquents, objectif d’accès rapide à l’emploi – dans le cadre d’un objectif de résultat et non de méthode ou de processus ;

– l’objectif de résultat conditionnera le versement de la plus grande part de la rémunération de l’opérateur privé sur le modèle de ce qui est actuellement pratiqué par l’Unédic ;

– plus largement, l’affirmation du principe de recours aux OPP pour un volume significativement important doit permettre d’assurer la visibilité nécessaire à la structuration d’une offre de service durable et de qualité. »

 « Avec le renforcement du contrôle de la recherche d’emploi » justifié en quelques mots par « une question d’équité entre les demandeurs d’emploi et d’efficacité économique : des centaines de milliers d’offres ne sont jamais satisfaites ». Ce qui signifie que cette non-satisfaction est exclusivement imputable aux chômeurs ( retors, fainéants, autre – précisez – :…), absolument pas aux conditions de travail (pénibilité, salaires, précarité…). Quant à cette conception de l’équité, il faut en urgence saisir l’Académie française puisque, de « faire plus pour ceux qui ont moins », sa définition en nov-langue de réforme est « donner moins à ceux qui font moins et plus à ceux qui font plus ».

 

 Enfin deux propositions auxquelles on ne peut que souscrire si elles sont suivies d’effets et de moyens : « Une politique volontaire pour l’insertion professionnelle des personnes handicapées » (Pacte pour l’emploi des personnes handicapés lancé la 10 juin 2008, l’obligation pour les administrations d’être exemplaires…) et « Le contrat unique d’insertion » annoncé il y a presque un an, expérimenté dans une vingtaine de départements et soutenu dans le Grenelle de l’insertion par le COORACE, Chantier École, etc.

 Comme quoi, à toute phase d’interpellation critique doit succéder une phase de réconciliation affective.

 


(1) Le deuxième « Protéger les Français, et notamment les plus fragiles », le troisième « Préparer notre pays à l’avenir », le quatrième « Offrir un service public au meilleur coût pour les citoyens » et le cinquième « Rendre à nos concitoyens la fierté d’être français ».

(2) Marx.

(3) Pas de chance ! Trois jours après le cocorico des 0,3 points de croissance supplémentaire, patatras autant de moins quant à la consommation des ménages.

(4) Nicole Maggi-Germain, « Herméneutique juridique de deux « idées » portées par l’Accord national interprofessionnel du 5 décembre 2003 et la loi du 4 mai 2004 : la formation tout au long de la vie professionnelle et le droit individuel à la formation » (sous la direction de) Yves Morvan, La formation tout au long de la vie. Nouvelles questions, nouvelles perspectives, 2006, Presses Universitaires de Rennes.

(5) Jean-Marc Boulanger, Contribution à la préparation de la convention tripartite entre l’État, l’Unédic et la nouvelle institution créée par la loi du 13 février 2008, avril 2008 (69 pages).