Archives de mai, 2008

On n’échappe pas à l’annonce rituelle des chiffres du chômage. Suivant l’adage « Le regard fait l’objet », celle-ci est l’occasion soit de se réjouir, soit de relativiser en replaçant ce résultat selon une temporalité et/ou selon des catégories de demandeurs d’emploi fin de mois (DEFM) permettant des appréciations plus optimistes.

 Ainsi, en avril et en données CVS (corrigées des variations saisonnières), le nombre de DEFM inscrits en catégorie 1 (voir ci-dessous la nomenclature des 8 catégories) a diminué de 0,4% (-8 400, 1 896 600 DE). Sur un an et en France métropolitaine {sans doute la Réunion, la Martinique, etc. ne disposent pas d’internet, les services de l’État transmettant par bateau leurs statistiques…(1)}, le nombre de DEFM catégorie 1 a de la sorte décru de 5,7 %, indiquent les statistiques publiées jeudi 29 mai 2008. Parfait. D’ailleurs Mme Christine Lagarde, ministre de l’Économie, de l’Industrie et de l’Emploi, « prend note avec satisfaction de ce repli du nombre de chômeurs qui intervient dans un environnement économique international difficile, caractérisé par un prix du pétrole très élevé. » Elle « se réjouit en particulier de la forte baisse du nombre de chômeurs de longue durée en avril (-2,8%) qui confirme une tendance au repli observée depuis de nombreux mois. »

 Il faut cependant aller creuser sous les statistiques d’avril pour constater que le nombre de DEFM moins de 25 ans inscrits en catégorie 1 a augmenté de 1,3%, celui des 25-49 ans diminuant de 0,9% et celui des 50 ans et plus étant quasi-stagnant (- 0,2%).

Dès lors que l’on ne se limite pas à la catégorie 1 mais qu’on agrège la catégorie 6 (DEFM ayant exercé une activité occasionnelle ou réduite de plus de 78 heures dans le mois), l’évolution du chômage passe du versant plage – diminution de 0,4% – au versant pavés – augmentation de 0,3%.

Agrégeant les catégories 1, 2, 3, 7 et 8, le chômage augmente de 0,3% en avril mais a diminué de 5,7% en un an. Le nombre de DEFM âgés de 25 à 49 ans diminue de 0,9% et celui des 50 ans ou plus de 0,2% ( – 5,6% sur un an).

Le nombre de demandeurs d’emploi de catégorie 1 et 6 augmente de 0,3% en avril.

Toujours en avril, le nombre de chômeurs de longue durée (CLD) de catégorie 1, inscrits depuis au moins un an à l’ANPE, diminue de 2,8%. Parmi eux, le nombre de chômeurs inscrits depuis un à deux ans et celui des inscrits depuis deux à trois ans (CTLD) décroissent respectivement de 2,7% et de 3,8%.

Fin avril, 2 006 400 DEFM étaient inscrits en catégories 1, 2, 3 hors activité réduite. Leur nombre reste stable (+ 500) sur un mois. Sur un an, ce nombre a décru de 7,2%.

Le nombre de DEFM de catégories 1, 2, 3, 6, 7, 8 (y compris ceux qui ont exercé une activité réduite) augmente de 0,3% en avril. Sur un an, ce nombre a reculé de 5,7%.

Le nombre des inscriptions en catégorie 1 enregistrées à l’ANPE au cours des trois derniers mois a augmenté de 4,1% par rapport aux trois mois précédents. Les entrées faisant suite à un licenciement économique augmentent (+2%), de même que celles faisant suite à un licenciement pour un motif autre qu’économique (+5,2%). Les entrées consécutives à une fin de CDD, celles concluant une fin de mission d’intérim ainsi que le nombre de premières entrées sont en hausse (respectivement +2,8%, +12,2% et +12,6%).

Quant aux sorties de l’ANPE au cours des trois derniers mois, elles n’augmentent que de 0,7% par rapport aux trois mois précédents. Le ministère indique les sorties « pour reprises d’emploi déclarées » et pour « entrées en stage » mais ne précise pas qu’elles sont les sorties pour radiation. On remarque que les chiffres concernant les catégories 4 et 5 ne sont pas communiqués (stagiaires et contrats aidés), confirmant  la « théorie du glissement de catégories » qui, selon Fabienne Brutus, correspond à une volonté de « camoufler en masse les chômeurs » (2).

On peut lire sur le site du ministère (http://www.travail.gouv.fr/etudes-recherche-statistiques-dares/statistiques/chomage/mots-du-chomage/demandeurs-emploi.html) « Les statistiques sur le « marché du travail » privilégient les demandeurs d’emploi « de catégorie 1 », c’est-à-dire, ceux qui recherchent un emploi à temps plein, en contrat à durée indéterminée et qui n’ont pas travaillé plus de 78 heures au cours du mois- les demandeurs d’emploi peuvent en effet avoir une « activité réduite » tout en restant inscrits pour éviter un éloignement du marché du travail. » Ce qui fait écrire à Patrick Salmon « En définitive, le nombre mensuel de demandeurs d’emploi livré en pâture aux médias est un nombre bien épuré ! » (3). Il ne prend pas en compte la notion d’activité réduite : en 1995, l’ANPE s’est rapprochée du classement du Bureau international du travail (BIT) en reclassant les chômeurs « subjectifs », qui s’estiment sous ou mal-employés, en les extrayant de la catégorie 1 pour être rangés dans la catégorie 6. Pour les catégories 1, 2, 3, 6, 7 et 8, les demandeurs d’emploi sont tenus d’accomplir des « actes positifs de recherche d’emploi ». Le taux de chômage est désormais calculé trimestriellement par l’Insee en suivant les normes du BIT : « … seul concept permettant les comparaisons dans le temps et dans l’espace. Il représente la proportion de chômeurs dans la population active (personnes en emploi ou au chômage). Pour être considérée comme chômeur au sens du BIT, une personne doit satisfaire simultanément aux trois critères suivants : être sans travail (ce qui exclut d’avoir travaillé au moins 1 heure pendant une semaine de référence donnée) ; être disponible pour travailler, sur un emploi salarié ou non salarié ; être à la recherche d’un emploi (ce qui suppose des démarches effectives). »

Pour le collectif Les autres chiffres du chômage, qui regroupe entre autres Le réseau d’alerte sur les inégalités (http://www.inegalites.fr/index.php), le Mouvement national des chômeurs et précaires (MNCP, http://www.mncp.fr/index.html ), « la dérive des chiffres de l’ANPE reflète davantage une gestion de plus en plus agressive des listes de demandeurs d’emploi qu’une réelle diminution du chômage… » et « le changement de mode de calcul pour s’aligner sur Eurostat suffit à lui seul à faire baisser sur le papier le taux de chômage d’environ un point. »(4)

 

Nomenclature des catégories

Catégorie 1 : personnes sans emploi, immédiatement disponibles, recherchant un CDI à temps plein et à durée indéterminée, ayant éventuellement exercé une activité occasionnelle ou réduite d’au plus 78 heures dans le mois.

Catégorie 2 : personnes sans emploi, immédiatement disponibles, recherchant un CDI à temps partiel.

Catégorie 3 : personnes sans emploi, immédiatement disponibles, recherchant un CDD, contrat temporaire ou saisonnier.

Catégorie 4 : personnes sans emploi, non disponibles immédiatement, recherchant un CDD ou un CDI, à temps plein ou partiel (par exemple, un stagiaire).

Catégorie 5 : personnes pourvues d’un emploi, recherchant un autre emploi en CDD ou CDI, à temps plein ou partiel (par exemple, un emploi aidé).

Catégorie 6 : personnes sans emploi, immédiatement disponibles, recherchant un CDI à temps plein et ayant travaillé plus de 78 heures dans le mois précédent.

Catégorie 7 : personnes sans emploi, immédiatement disponibles, recherchant un CDI à temps partiel et ayant travaillé plus de 78 heures dans le mois précédent.

Catégorie 8 : personnes sans emploi, immédiatement disponibles, recherchant un CDD, contrat temporaire ou saisonnier et ayant travaillé plus de 78 heures dans le mois précédent.

 

 

 


(1) En fait, « les demandeurs d’emploi des départements d’outre-mer ne sont pas comptabilisés en catégorie 1. Il en est de même pour les chômeurs âgés : « bénéficiant » de la dispense de recherche d’emploi, ces chômeurs n’entrent pas dans la statistique mensuelle du chômage. » Patrick Salmon, Chômage, le fiasco des politiques, 2006, Balland, pp. 83-84. Selon l’INSEE de la Réunion (Tableau économique de la Réunion, édition 2006-2007), le taux de chômage réunionnais était de 31,9% en 2005… dont 56,0% pour les 15-24 ans. On recensait, au 31 décembre 2005, 16 805 jeunes DEFM (catégories 1, 2 et 3 exclusivement).

(2) Fabienne Brutus, Chômage, des secrets bien gardés, 2006, Jean-Claude Gawsewitch éditeur, p. 22.

(3) Patrick Salmon, op. cit., p. 83.

(4) « Chiffres du chômage : le vrai débat », Le Monde, 10 octobre 2007.

Un maître…

Publié: mai 30, 2008 dans 1

Ce matin, 30 mai, Daniel Mesguich à France-Culture. Une voix « somptueuse » selon l’expression d’Ali Baddou, animateur des Matins de France Culture. Homme de théâtre – ancien directeur du Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis, directeur du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris – Daniel Mesguich parle vite, comme s’il avait trop peu de temps pour transmettre, comme si également son appétit pour la vie, pour le monde, ne pouvait souffrir des temps morts. Il aspire, engloutit et expire les mots avec le paradoxe d’un rythme rapide et de thèmes essentiels, profonds, qui du théâtre rejaillissent sur tout ce qui concerne l’humain. Avec certitude aussi : cet homme sait, continue d’apprendre, ne s’arrête pas à l’écume des évènements ni ne cherche à convaincre, tant c’est de toute évidence à chacun de parvenir à évacuer le divertissement – divertire : « s’écarter de ce qui est essentiel ». Voilà un homme qui, dans les multiples colloques sur l’insertion et autres Grenelle de l’insertion, parviendrait à replacer au cœur des débats finalités, professionnalité et éthique de conviction. C’est incontestablement un maître.

Lecture du Monde daté du 29 mai 2008…

 

Blocage psychologique…

On évitera Fourniret mais on s’étonnera en page 3 de « la vision à la fois fascinante et répugnante » , déconseillant « d’y amener ses jeunes enfants qui pourraient légitimement cauchemarder », du journaliste Emmanuel Roux au sujet de l’exposition à Lyon « Our body, à corps ouvert » qui présente des écorchés, vrais cadavres conservés par un procédé dit d’ « imprégnation polymérique », où chacun peut s’imaginer en deçà de son enveloppe corporelle. « Répugnante » ? Quand on aime, une personne ou l’humain, ce qu’il y a derrière, dessous, fait partie de cet amour. Enfin, c’est ce que je pense…

 Dans votre assiette bientôt…

Page 7, les « poulets chlorés » importés des USA seront bientôt sur les étals et nos tables. Ainsi le souhaite la Commission européenne qui doit proposer une levée de l’interdiction qui existait depuis 1997. Pour information, les poulets américains sont traités pour débarrasser les carcasses d’agents infectieux, avec du dioxyde de chlore ( ?), du chlorure de sodium acidifié ( ?), du phosphate trisodique ( ?) et/ou des acides peroxydés ( ?). Merci Bruxelles. Bon appétit.

 Flexisécurité problématique…

Page 7 encore, « A Flamanville, les travaux de l’EPR sont suspendus après des anomalies » dans le ferraillage de l’îlot de support du réacteur, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) fustigeant « un manque de rigueur inacceptable sur le chantier ». Sérieusement admonestée, EDF « doit renforcer la culture de sûreté ». Dans les années 80, pour promouvoir leurs centrales nucléaires, les ingénieurs d’EDF affirmaient superbement face aux piou-piou « nucléaire non merci » : « risque zéro », « sécurité maximale »… Hélas, les problèmes ne sont pas que techniques mais concernent également la surveillance, les entreprises sous-traitantes employant des salariés non formés, dont la moitié est en CDD. Ce qui fait dire à la CGT « Il est paradoxal qu’un chantier dit de haute importance ne dispose pas de moyens de surveillance adéquats. Ces agents de sécurité ne sont pas chargés de garder un supermarché, ils ont besoin d’être formés et équipés pour remplir leur mission. » Sécurité et flexibilité seraient donc contradictoires ?

 Une logique implacable… 

« 35 heures : l’affront fait aux syndicats » page 8. Le gouvernement enterre les 35 heures, le président du Cercle des DRH (directeurs des ressources humaines et non directeurs humains des ressources) considérant qu’ « il s’agit d’un assouplissement important et attendu par les entreprises… ». Zut, Laurence Parisot ne semble pas tout-à-fait d’accord puisqu’elle regrette que le gouvernement légifère sans tenir compte de l’accord conclu entre les partenaires sociaux. Thibault et Chérèque sont en colère. Mme Lagarde, cette fois aux informations de 13 h sur France Culture, décroche la palme d’or dans la catégorie « logique implacable » : à la question du journaliste « Tout le monde est contre ce projet de loi, y compris le MEDEF », la ministre répond sans sourciller « C’est un bon début pour la négociation » (sic).

 Une femme contre la parité…

Page 10, bonne nouvelle, un amendement inscrivant le principe de la parité professionnelle dans la Constitution a été adopté mardi 27 mai à l’Assemblée nationale. Rachida Dati a été désavouée : elle avait insisté pour qu’il soit retiré. Probablement en tant que femme.

 Un PS iatrogénétique…

Page 10, encore, on respire puisque « Le PS faire taire ses dissensions avant le vote sur les institutions » et on compatit puisque Jean-Paul Huchon estime « On dirait que je suis devenu l’ennemi public numéro un ». Rue Solférino, on devrait lire Némésis médicale d’Ivan Illich. On y trouve le concept de iatrogénèse : secréter sa propre maladie et être contraint de mobiliser l’essentiel de ses ressources pour la combattre. Cela ne concerne donc que ceux qui y sont… en attendant à Reims un prochain congrès « Rennes 2 » ? (1)

 Radiations, travailleurs pauvres et effets pervers…

Page 10 toujours, « La clôture du Grenelle de l’insertion » avec trois témoignages.

– Un allocataire du RMI, animateur de l’association Chômeurs et Précaires à Paris : « … A l’ANPE, il y a une forte pression pour nous radier. A quatre reprises, après une convocation à laquelle je m’étais rendu, j’ai reçu une lettre déclenchant la procédure de radiation pour absence à l’entretien ! Chaque fois, j’ai renvoyé une lettre de contestation avec accusé de réception. On ne m’a jamais répondu. » Puisqu’on vous dit que le nombre de demandeurs d’emploi baisse…

– Un responsable de chantier d’insertion, Entr’Aide à Tours : « … notre secteur a ses limites. Ainsi, nous fabriquons des travailleurs pauvres. » Et bien oui. Voir sur ce blog l’article concernant le Rapport de l’Observatoire de la pauvreté et de l’exclusion (13 mai).

– Une coordinatrice de chantier d’insertion, Fripes, à Conflans-Sainte-Honorine : « Nos financeurs nous imposent des objectifs. Jusqu’ici, nous devions avoir 20% de sorties positives : CDI, CDD ou formation qualifiante. Désormais, ce sera 35%. Ce type d’évaluation ne prend pas en compte tout ce que nous faisons et ne se voit pas, pour remotiver, recréer du lien. Cela recèle aussi un danger : nous contraindre à recruter des salariés très proches de l’emploi classique et laisser de côté les autres. » Et bien oui, l’effet pervers… Voir sur ce blog « L’économie sociale produit-elle de la valeur ajoutée 1/3 » (27 mai) : « … autant l’obligation de résultat met en place les conditions d’un détournement des règles comme cela a pu être observé dans des structures d’insertion : théoriquement mobilisées au titre de l’équité pour des publics dits « prioritaires » mais soumises pour le renouvellement de leurs subventions à une obligation de résultat, avec des taux de sorties en « emploi durable », ces structures sont évidemment tentées d’agir en amont dans le recrutement de leurs publics en accentuant la sélectivité aux dépens des moins employables. » On est donc d’accord.

 Des limites à la gouvernance…

Page 14, dopés par l’affaire du breton Keriel, les actionnaires de la Société Générale sont venus nombreux à l’Assemblée générale – « L’atmosphère est électrique… » – et réclament la démission du PDG. Peine perdue, « toutes les résolutions ont été adoptées ». La gouvernance, tant promue, a quand même des limites.

 De l’exemplarité des élites…

Une page entière, la 17, « Portrait » de Patricia Barbizet, bras droit de François Pinault. Qu’on se rassure, ici pas de problèmes de radiation par l’ANPE ou de risque de basculer comme travailleur pauvre : la rémunération de cette fringante quinquagénaire, « reste secrète, est réputée très élevée » ; elle est « propriétaire de l’appartement qu’occupait Roger Martin du Gard dans un hôtel particulier de Saint-Germain, où elle organise régulièrement des dîners parisiens. » Elle avait créé en 1992 Artémis, « structure patrimoniale de l’empire (de François Pinault) », avait été condamnée pour « enrichissement indu » (affaire Executive Live), ce qui ne l’empêche pas Le Monde de la présenter comme « Une artiste de la finance ».  Ceci étant, pour lot de consolation, il n’y a pas que chez nous : p. 6, on apprend que Ehoud Olmert, premier ministre israélien, a reçu environ 500 000 dollars généreusement remis dans des enveloppes (comme à l’UIMM) par l’homme d’affaires américain Morris Talansky. De l’exemplarité des élites.

 Travailler moins pour apprendre plus

Page 20, « Un Munich pédagogique » est annoncé par Antoine Prost, historien de l’éducation : « Une catastrophe est en marche… La suppression de deux heures de classe dans l’enseignement primaire et la semaine de quatre heures… Le forfait s’accomplit dans l’indifférence générale. » L’universitaire ne mâche pas ses mots : « Ceux qui se prétendent démocrates et défenseurs du service public et ne dénoncent pas aujourd’hui cette entreprise sont des menteurs », « Il ne faut pas se payer de mots », « Je dénie à quiconque ne proteste pas aujourd’hui de toutes ses forces contre cette mesure le droit d’ouvrir demain la bouche pour déplorer cet échec majeur », etc. En France, il y a 140 jours de classe contre 210 au Japon, 200 en Italie et au Danemark, 190 en Grande-Bretagne, etc. Pour Antoine Prost, les comparaisons internationales qui nous placent en mauvaise place (10 à 15% des élèves entrés en 6ème sont incapables de suivre) exigeraient plus de temps de travail réparti sur six jours : « J’attends qu’on m’explique comment des programmes plus copieux contribuent au resserrement sur les fondamentaux et comment on apprend plus et mieux en travaillant moins. » Monsieur Darcos s’y emploiera, peut-être sans grand enthousiasme puisque cette mesure lui aurait été imposée par « un président qui n’a décidemment pas besoin de réfléchir pour décider. »

 Silence ETT…

Ah oui, contrairement aux messages quotidiens durant des semaines, pas de publicité des ETT ce jour dans Le Monde. Les entreprises de travail temporaire, qui vantaient leur savoir-faire dans l’insertion des jeunes et leur conscience citoyenne heurtée par les résultats de celle-ci en France comparativement à d’autres pays, pensent avoir convaincu. Il est vrai, pure coïncidence, que l’appel d’offres Plan Espoir Banlieues est clos…

(1) «Quand on regarde les forces en présence et les soutiens de l’un et de l’autre, on craint chaque jour un peu plus un nouveau congrès de Rennes et on ne peut être que dépité», soupire le premier secrétaire de la fédération du Nord, Gilles Pargneaux. » (http://www.mediapart.fr/

 

 

Le professeur de psychologie sociale et président de Transfer (méthode IOD) Denis Castra, auteur en 2003 de L’insertion professionnelle des publics précaires, sévère procès pour motif d’ « handicapologie » du travail d’insertion, vient de publier un second ouvrage, cette fois avec Francis Valls, L’insertion malgré tout. Francis Valls est également psychosociologue, administrateur de Transfer et « l’un des pères et concepteurs d’IOD ». Le premier ouvrage était préfacé par François Dubet qui y avait vu un livre qui « donne un peu le vertige… fondamentalement politique… », en particulier à partir de la critique de la « norme d’internalité {qui} est beaucoup plus qu’une manie de psychologues et de travailleurs sociaux… » En son temps, j’avais réagi à cet ouvrage dans les pages de la revue Partage . Cette fois c’est Robert Castel qui préface L’insertion malgré tout. Je vais au front à nouveau… me limitant à la préface. A vous d’apporter vos pierres à l’édifice – adhésion, réfutation, laudation, protestation… – les commentaires étant non seulement possibles mais souhaités.

 

Cher Monsieur Castel.

 C’est le lot de la célébrité, vous ne me connaissez pas mais, moi, je vous connais : depuis Les métamorphoses de la question sociale(1), je crois qu’aucun de vos ouvrages ne m’a échappé – vous m’en avez dédicacé un – et chaque lecture a été une aide précieuse pour penser le social. Nous avons failli nous rencontrer il y a peu de temps si vous n’aviez été grippé, alors que vous deviez co-animer une conférence avec Alain Renaut à Rennes. Je vous avoue que, des deux conférenciers, vous aviez ma préférence… sans doute la mémoire rancunière de La pensée 68 (2) n’y étant pas étrangère… Bref, pour moi, Robert Castel est quelqu’un qui, bien sûr, «  mérite le déplacement » et qui fait partie des quelques grands auteurs nécessaires pour comprendre ce social si complexe !

 Succédant à François Dubet pour L’insertion professionnelle des publics précaires (3), vous venez de préfacer un nouvel ouvrage de Denis Castra associé cette fois à Francis Valls, L’insertion malgré tout(4), qui présente et promeut la méthode « IOD », intervention sur l’offre et la demande, particulièrement mise en œuvre dans des plans locaux d’insertion par l’activité économique (PLIE) et, dans une nettement moindre mesure, dans des missions locales. A celles-ci, j’ai consacré quelques ouvrages jusqu’à la réédition commentée avec l’ANDML du « Rapport Schwartz » l’année dernière. Cependant, bien plus que ces écrits, les missions locales se sont progressivement imposées comme matière quasi-exclusive de mon travail de sociologue : pour y passer l’essentiel de mon temps professionnel depuis des années, je les connais, je crois, assez bien. C’est donc à partir de cette connaissance impliquée, dont certes on pourra dire qu’elle ne garantit pas une distance épistémologique, que je souhaite revenir sur deux ou trois points des sept pages de votre préface. A vrai dire, je me contenterai de la première partie de cette dernière, excluant votre présentation d’IOD et en restant d’une part à la problématique de l’insertion professionnelle et/ou sociale, d’autre part à celle des notions de projet et de norme d’internalité.

 

Parlons un peu d’insertion…

 Oui, Monsieur Castel, vous avez raison de dénoncer un jeu de chaises musicales. Cependant soyons aussi objectifs, ce jeu ne s’applique « que » pour une partie des personnes en insertion, sans aucun doute toujours trop d’autant plus qu’inévitablement celles-ci sont toujours les moins dotées : capital social, culturel, économique… « La file d’attente », dit-on. Que les moins dotés piétinent est évidemment un problème grave mettant en cause les principes de justice puisque, comme l’écrit Simon Wulh, « … une politique générale d’insertion ne peut donner lieu à une appréciation positive, quel que soit par ailleurs le degré d’accomplissement des autres objectifs, si elle n’enclenche pas de progrès décisifs au plan de l’intégration des moins qualifiés. »(5)

Nous serons, je pense, d’accord sur le fait que la centralité du travail dans la constitution et le maintien identitaires est indéniable et que le fait de ne pas travailler produit par capillarité des effets destructeurs sur les personnalités, une spirale entropique, qui augmentent les seules difficultés professionnelles (qualification) et justifient l’indissociabilité des insertions professionnelle et sociale.

Je viens d’écrire que la centralité du travail est indéniable mais, en réalité, vous savez que celle-ci est plus complexe que cela et qu’elle ne peut être expédiée par des formules telles que « … quoiqu’en disent quelques philosophies à la mode sur sa fin ou son déclin » (Castra, Valls, p. 27) faisant référence à – certainement –  Rifkin, Méda et – peut-être – Gorz.

Elle obéit tout d’abord à l’adage « Suis-moi je te fuis, fuis-moi je te suis » : le travail est d’autant plus important qu’on en est privé et, inversement, d’autant moins qu’on est actif occupé(6). D’autre part et singulièrement pour des jeunes qui rencontrent d’importantes difficultés d’insertion, le travail peut être secondarisé : prévoyant ces difficultés, ils font en quelque sorte de nécessité vertu et parfois investissent dans d’autres modalités de construction identitaire (7). D’autres jeunes éloignent psychiquement toute représentation du travail, à tel point que l’idée même de travail en devient pour eux irréelle. Mais cette centralité du travail est et n’est aussi qu’une construction sociale, elle n’est pas un donné naturel et l’on peut s’interroger sur la signification, en fait l’intention idéologique, qui sous-tend le fait que « Jamais l’idéologie du travail-valeur n’a été affichée, proclamée, ressassée aussi effrontément et jamais la domination du capital de l’entreprise sur les conditions et le prix du travail n’a été aussi indiscutée. »(8). Votre plaidoyer pour une hiérarchisation de l’insertion au bénéfice de son volet professionnel et subséquemment aux dépens de son volet social alimente cette idéologie car « L’éloge des vertus et de l’éthique du travail dans un contexte de chômage croissant et de précarisation de l’emploi s’inscrit dans une stratégie de domination : il faut inciter les travailleurs à se disputer les emplois trop rares, à les accepter à n’importe quelles conditions, à les considérer comme intrinsèquement désirables, et empêcher que travailleurs et chômeurs s’unissent pour exiger un autre partage du travail et de la richesse socialement produite. »(9)

 Vous le savez bien : la première cause des difficultés d’insertion professionnelle est la sélectivité du marché du travail, autrement dit elle est dans les mains des employeurs. Certes, de façon volontariste, on peut chercher à modifier leurs représentations et leurs pratiques et y parvenir, par exemple pour la moitié des 25 000 personnes prises en charge par la méthode IOD (soit 12 à 13 000 personnes), mais de là à penser que cela fonctionnera pour tous ceux et celles qui en d’autres années plus glorieuses auraient trouvé sans encombre leur place est une autre affaire : optimisme de la volonté… (10). 50% de réussite, c’est-à-dire d’accès à l’emploi, c’est un score honorable. Celui des missions locales est de 40% mais cette fois pour un million deux cent mille jeunes accueillis chaque année dont seuls 26% sont titulaires au moins du baccalauréat(11). A signaler également, les conseillers de mission locale ont « en suivi » jusqu’à 200 jeunes chacun… Je viens d’achever une étude à partir de 35 000 jeunes passés par les missions locales de Bretagne (12) et, dès lors que l’on identifie leurs situations depuis leur sortie et jusqu’à deux années, 56,7% sont en emploi, 14,4% en formation, 23,3% au chômage alors qu’ils étaient 66% à l’entrée en mission locale. Reste à déterminer ce qui, dans cette insertion (relativement) stable – qui sait de quoi demain sera fait ? – revient à la part propre du dispositif, à celle de l’aléatoire et à celle d’une évolution transformant lentement mais tendanciellement une partie des contrats précaires en contrats stables. L’évaluation n’est pas une mince affaire tant dans ses critères officiels  – « emploi durable » dans le précariat ?(13) – que dans sa recherche de causalité puisque, au bout du compte, il faudrait pouvoir répondre à la question « Que se serait-il passé si ce dispositif n’avait pas été là ? »… Ce n’est d’ailleurs pas autre chose que vous écrivez dans Les métamorphoses de la question sociale : « Il serait tout à fait mal venu de critiquer d’une manière unilatérale ces politiques {d’insertion}. Elles ont à coup sûr évité bien des explosions et bien des drames, même si cette action n’est pas facilement « évaluable ». » (p. 690).

 Cependant, Monsieur Castel, là où je vous suis encore moins, c’est dans certaines conclusions que vous déduisez de votre conception de l’insertion. Si ses déterminants historiques sont de toute évidence économiques – la fin de l’État Providence, le post-fordisme, l’enterrement des Trente Glorieuses – mais aussi idéologiques – et si vous avez raison de souligner la concomitance entre la montée en charge des politiques d’insertion, le triomphe de l’entreprise et l’abandon des idéaux démocratiques – les effets du chômage sont loin de n’être que cantonnés à la sphère professionnelle, comme d’ailleurs l’implique l’importance du travail qui ne se limite pas à sa seule dimension instrumentale mais englobe les dimensions sociale et symbolique. Perte d’emploi, perte de soi écrit avec raison Danièle Linhart (14), ce à quoi je pourrais ajouter que ce n’est pas qu’une question de perte d’emploi, qui implique d’en avoir eu un, mais également et en particulier pour les jeunes d’inaccessibilité, d’un emploi-horizon. Ainsi, lorsque l’éloignement à l’emploi perdure, arrive un moment où tout ce qui constitue l’identité du sujet se combine inextricablement (« rétroaction amplificatrice ») et que combler une perte d’emploi n’est absolument pas la garantie de restaurer l’identité. Un ami directeur d’ANPE aimait à répéter que « la première cause du chômage est le chômage », c’est-à-dire que plus on est au chômage, plus il est difficile de s’en échapper. Peut-on croire, à partir de là, qu’il suffirait de fournir un emploi pour que la métamorphose s’opère, c’est-à-dire que tout ce qui a été cassé soit remis d’aplomb ? Non, Monsieur Castel, « ça ne fonctionne pas comme cela ». Malheureusement d’ailleurs.

 L’idée-clé et fondatrice de Bertrand Schwartz, que j’ai le bonheur de connaître un peu et que vous citez, est celle de l’indissociabilité de ces dimensions, ceci s’inscrivant comme vous le savez dans une généalogie intellectuelle et politique où l’on trouve l’éducation populaire, l’éducation permanente, le solidarisme, la « 3ème voie » social-démocrate, etc.

 Le rapport fondateur de Bertrand Schwartz est pourtant clair, explicite, parfois même redondant : ce n’est pas l’insertion professionnelle ou sociale mais c’est l’insertion professionnelle et sociale (15)… et le fait que « professionnelle » précède « sociale » n’a aucune signification d’ordre d’importance, encore moins de subordination, contrairement à ce qui est glissé par Denis Castra et Francis Valls lorsque, citant le titre de ce même rapport, ils ajoutent entre parenthèses « et non l’inverse » (L’insertion malgré tout, p. 13). Il faudrait que l’on m’explique comment procéder, dès lors qu’il y a deux adjectifs et qu’ils ont l’un et l’autre non seulement la même importance mais qu’ils constituent associés le cœur de la problématique, pour les placer sans que cela soit pas traduit en termes de hiérarchisation ! « L’insertion professionnelle correspond à ce qu’on a appelé jusqu’ici l’intégration » écrivez-vous dans Les métamorphoses de la question sociale (p. 697). J’ai proposé un autre raisonnement : l’insertion (professionnelle et sociale) n’est pas une finalité mais un processus qui vise une finalité, l’intégration, celle-ci reposant sur l’autonomie sociale et sur l’indépendance économique. Au premier pilier, l’autonomie sociale (16), correspond le processus de l’insertion sociale alors qu’au second pilier, l’indépendance économique, s’accole l’insertion professionnelle. Bien entendu, cette proposition est contestable puisqu’elle sous-entend que la finalité qu’est l’intégration est moins un processus qu’un état, c’est-à-dire une situation stabilisée. Or nous savons que désormais l’avenir est plus fait de discontinuité que de stabilité… Cependant, particulièrement en ce qui concerne les jeunes, l’évolution temporelle tendancielle va, sinon vers la stabilité, du moins vers moins d’instabilité. Bref, l’intégration n’est pas synonyme d’insertion professionnelle mais d’insertion professionnelle et sociale aboutie ou, du moins, consolidée. Ce qui implique que l’accompagnement de celles et ceux qui éprouvent des difficultés d’intégration soit professionnel et social. Et peu importe l’ordre puisque les professionnels sont renvoyés au fait que, pour l’un, l’accès à un emploi permettra de résoudre les problèmes sociaux alors que, pour l’autre, il faudra régler ceux-ci pour accéder à l’emploi. « Les faits têtus », Monsieur Castel, comme l’exprimait un géant…

Le projet

 Et revoilà pour la nième fois la critique du projet, toujours avec le même argument – le diktat du projet – selon lequel « responsabiliser un demandeur d’emploi en lui faisant construire un projet, dont la finalité est d’ailleurs toujours aléatoire, c’est risquer de le condamner à l’échec et de le culpabiliser au lieu de l’aider… » (p. 7). Même si je me suis déjà maintes et maintes fois expliqué sur ce point jusqu’à ces derniers jours et dans la revue Territoires de mai, il me faut revenir en trois points – et pas plus, il faut que je m’économise – sur cette critique.

– Le projet, une façon de naviguer dans l’incertitude… Ce n’est pas un programme, c’est plastique et c’est le projet de la personne.

– Le vrai diktat n’est pas celui du projet mais de la vacuité du projet

– C’est vraiment très peu considérer les intervenants sociaux que de croire qu’ils appliqueraient sans réflexion une injonction de projet à leurs usagers. Il est vrai que, selon un des deux auteurs que vous préfacez, Denis Castra, ces intervenants incultes « en quête de nouveaux modèles, concepts (si ce n’est de nouvelles recettes) se sont appropriés une notion qu’ils ont bien sûr dissociée de ses origines (d’ailleurs multiples : du siècle des lumières à Sartre et Heidegger)… » (17)

 

La norme d’internalité

 Enfin la « norme d’internalité », c’est-à-dire et pour aller (très) vite, le processus par lequel des populations intériorisent sous la pression inductive, démocratique, libérale (et non par une autorité brutale) des intervenants sociaux le fait que les responsabilités de leur situation sont à rechercher en eux-mêmes (interne : leurs faiblesses, leurs méconnaissances, leur employabilité médiocre, etc) et non à l’extérieur (externe, comme par exemple dans la sélectivité du marché, l’oppression, etc.). Nicole Dubois explique cela parfaitement dans La norme d’internalité et le libéralisme (1994, Presses Universitaires de Grenoble). Denis Castra, le même que vous dédicacez, avait poursuivi sur le thème de cette norme d’internalité et écrivait en 2003 « La plupart des acteurs de ce système {d’insertion} – à part les intéressés eux-mêmes, nuance importante – doutent de l’employabilité des bénéficiaires des dispositifs, insistent sur les manques et handicaps qui les caractérisent, s’engagent dans des pratiques fortement individualisées évoquant la relation thérapeutique. Ces représentations et pratiques risquent de construire et de pérenniser des carrières d’exclus de l’emploi. » (p. 140) et « Ces représentations invalidantes, en forme d’handicapologie, semblent donc faire l’objet d’un consensus assez large dans la sphère de l’insertion, voire au-delà. La question reste posée de savoir si ce consensus n’est pas lui-même excluant, non en ce qu’il initie l’exclusion professionnelle mais en ce qu’il la naturalise par attribution interne. » (p. 130). Avec une directrice, Anne fayolle, et un président, Gino Mousseau, de missions locales (Rennes et Thouarcé), nous avions répondu à Denis Castra dans la revue Partage.

Et voilà que, dans votre préface, vous reprenez cette thèse : « … la centration du travail d’insertion sur l’individu précarisé, sa trajectoire personnelle, les aléas de son existence, ses manques et ses déficiences, risque de réduire les pratiques sociales visant le retour à l’emploi à des stratégies psychologiques et psychologisantes. Elles seront alors commandées par la « norme d’internalité » qui consiste à chercher dans la structure interne de l’individu à la fois les raisons qui rendent compte de sa situation et les remèdes qui pourraient lui permettre de s’en sortir. » (p. 7). Non, Monsieur Castel, ce que vous redoutez – avec raison si tel était le cas – ne correspond pas à la réalité du travail d’insertion des missions locales, plus largement du secteur de l’insertion. Si ce le fût, ce qui resterait à démontrer et qui en tout état de cause ne l’aurait été que partiellement, le travail des conseillers-ères ne l’est plus : il combine professionnel et social parce qu’il part de la perspective des jeunes et qu’il ne procède pas d’une pensée disjonctive ; il conjugue le travail de socialisation « sur autrui », pour reprendre les mots de François Dubet, et le travail sur l’environnement, entreprises évidemment incluses. Pas une mission locale, aujourd’hui et sans même évoquer l’alternance présente dans l’histoire des missions locales depuis leur création, ne fait l’économie de multiples stratégies en direction du monde économique, du tutorat, de « chargés de relations entreprise » lorsque ce n’est pas de « pôle emploi ». Quant au « travail sur autrui », il faudrait m’expliquer comment on peut le faire sans écouter et sans prendre en compte, non en charge, la « trajectoire personnelle, les aléas de l’existence »… sauf à appliquer un programme, le même pour tous, c’est-à-dire à vouloir faire entrer des individus par définition singuliers, patatoïdes et à multiples facettes dans un moule rigide et parallélépipédique. 

 Vos intentions, Monsieur Castel, ne sont certainement pas en cause ici. J’en suis convaincu depuis que j’avais lu sous votre plume, toujours dans Les métamorphoses de la question sociale, l’expression d’une sympathie : « C’est l’honneur (mais aussi peut-être le remords) d’une démocratie que de ne pas se résigner à l’abandon complet d’un nombre croissant de ses membres dont le seul crime est d’être « inemployables ». Mais ces tentatives ont quelque chose de pathétique. » (p. 699). Cette conviction s’était renforcée, trois années plus tard en 1998, lorsque, prenant le contre-pied de Michel Autès, vous écriviez « Il est donc sommaire d’opposer comme le jour et la nuit de nouvelles professions du social et les représentants archaïques de l’ancien travail social, d’autant que la relation de service n’est pas condamnée à répéter ce qu’elle était et que des innovations technologiques peuvent s’opérer dans ce cadre dans une logique de contractualisation et de construction de projets. » (si, si : vous avez bien écrit « projets » !) (18). Et vous poursuiviez « Les intervenants sociaux n’ont donc pas à entrer dans le jeu de vouloir éponger toute la misère du jeu social, pas plus qu’ils n’ont à culpabiliser de n’y point parvenir. » Rassurez-vous, ces intervenants n’ont pas, si tenté qu’ils l’aient eu un jour, cette ambition, conscients qu’ils sont de la faiblesse des moyens qui leur sont accordés. De la sorte, plutôt que d’opposer celles et ceux qui désormais seraient des « représentants archaïques » (les conseillers de mission locale un peu psychostroumpfs) et de vaillants professionnels éclairés grâce à IOD, observons ce qui est réalisé aujourd’hui dans les missions locales, revenons-en aux pratiques. Il ne s’agit donc pas de vos intentions mais, plus simplement, d’une actualisation des connaissances.

 

 


(1) Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, 1995, Librairie Arthème Fayard.

(2) Alain Renaut, Luc Ferry, La pensée 68, 1988, Gallimard.

(3) Denis Castra, L’insertion professionnelle des publics précaires, PUF, 2003.

(4) Octares éditions, 2008

(6) Bien entendu avec des variations qu’il ne m’est pas possible de rappeler ici : investissements différents selon le sexe, la catégorie socioprofessionnelle, la classe d’âge, l’entreprise, l’autonomie dans le travail, etc. Lire Christian Baudelot et Michel Gollac, Travailler pour être heureux ? 2003, Fayard, Paris.

(7) Cf par exemple certains travaux de Laurence Roulleau-Berger.

(8} André Gorz, Misères du présent, Richesse du possible, 1997, Galilée, Paris, p. 98.

(9) André Gorz « Richesse sans valeur, valeur sans richesse », Cadernos IHV Ideias, n° 31, Sao Paulo, Unisinos, 2005 (réédité in André Gorz, Écologica, éditions Galilée, Paris, 2008, pp. 143-144).

(10) Précédé, vous le savez, d’un pessimisme de la raison que vous exprimez en rappelant que l’appel à la conscience citoyenne des chefs d’entreprise est « une invite qui ne peut faire de peine à personne, mais {dont} on peut douter de son efficacité lorsque les mêmes chefs d’entreprise sont par ailleurs autorisés, si ce n’est invités, à faire des gains de productivité par tous les moyens, y compris au détriment de l’emploi. » (Les métamorphoses de la question sociale, p. 690).

(11) DARES, Bilan d’activité 2006 des missions locales et PAIO, 2007.

(12) Philippe Labbé, Évaluation des valeurs ajoutées économiques de l’offre sociale des parcours d’insertion de jeunes en mission locale, Association régionale des missions locales de Bretagne, DRTEFP, 2008, cabinet Geste Grand Ouest.

(13) L’incongruité de l’évaluation à partir du seul critère d’accès à l’emploi durable devient de plus en plus patente au regard du fonctionnement du marché du travail… mais n’est pas un thème nouveau : Didier Gélot et Bernard Simonin posait déjà cette question en 1996 dans 40 ans de politique de l’emploi (DARES, ministère du travail et des affaires sociales, p. 317).

(14) Danièle Linhart (avec Barbara Rist et Estelle Durand), Perte d’emploi, perte de soi, 2003, éditions Érès, Ramonville Saint-Agne.

(15) Il n’y a donc pas « une ambiguïté fondamentale » entre ces deux insertions comme vous l’écrivez dans Les métamorphoses de la question sociale (p. 696).

(16) Elle-même composée de trois sphères poreuses, l’individuation, la sociabilité et le sociétal, renvoyant aux distances micro, méso et macro de la relation de la personne à son environnement.

(17) Denis Castra, 2003, op. cit., p. 83.

(18} Robert Castel, « Du travail social à la gestion sociale du non-travail », mars-avril 1998, revue Esprit n° 241, A quoi sert le travail social ? p. 43 et p. 45.

 Courriel ce jour d’un ami, directeur de mission locale… Démonstration, s’il en est, que l’adage « deux experts c’est la contradiction, trois c’est la confusion » pourrait être précédé de « un expert, c’est l’approximation ».

 

De qui se moque t-on ?

Paru ce mercredi 28 mai 2008 dans la lettre du Monde.fr sous la rubrique « Echo de l’éco », c’est donc très sérieux (et reproduit ici in extenso)

« Je suis relativement optimiste » : c’est ce qu’a déclaré mercredi le futur économiste en chef du Fonds monétaire international, le Français Olivier Blanchard, à propos de l’économie mondiale, malgré la crise financière et la flambée du pétrole. « J’ai l’impression que l’on comprend à peu près les problèmes auxquels on est confronté », a-t-il dit. « Après la phase initiale qui a duré pendant la deuxième partie de l’année dernière, au cours de laquelle on a été un peu perdu (…), je crois qu’ont été mises en place des politiques à peu près adaptées. », a jugé ce spécialiste de macroéconomie, qui prendra ses fonctions le 1er septembre.

Ou comment un haut fonctionnaire et puissant expert, dont les éminentes fonctions vont l’amener à influer lourdement sur les politiques économiques menées dans le monde entier, nous avoue ingénument qu’il élabore des avis sur la foi d’impressions et de convictions personnelles (« j’ai l’impression… », « Je crois que… », le tout avec d’évidentes approximations et imprécisions (« on comprend à peu près les problèmes… », « …on a été un peu perdu… », « …des politiques à peu près adaptées. » !

Cela prêterait à sourire si on pouvait s’empêcher de penser que ce genre d’opinion par nature pleine d’autorité et faisant force de loi motivera demain des orientations stratégiques fortes dans différentes multinationales et de nombreux Etats !

Vive l’expertise économique ! 

Les missions locales, hormis ponctuellement lorsqu’un quartier s’embrase, on les connaît peu, sinon celle de sa ville : c’est là où, selon l’expression, « les jeunes en difficulté » s’adressent pour être épaulés dans un parcours d’insertion qui, en théorie, doit conduire à l’intégration. « Les jeunes » ? Non, « des jeunes ». Rappelons que la JOC avait réalisé en 2006 une enquête auprès de 31 000 jeunes dont il ressortait entre autres que « plus de la moitié des sondés (53 %) affirment se débrouiller seuls pour trouver un emploi. Les structures spécialisées, ANPE et missions locales, sont peu utilisées et les dispositifs de formation largement méconnus. » (http://www.joc.asso.fr/IMG/pdf/2006-02-17_CP_Resultats_enquete.pdf). Le « R », pour « repérage », s’ajoutant désormais à l’acronyme « AIOA » (accueil, information, orientation, accompagnement) et justifié par le « droit à l’accompagnement » (2005) qui concerne tous les jeunes et pas exclusivement ceux qui ont trouvé le chemin de la mission locale, n’est donc pas inutile au regard de ce type de résultats. Toutefois, pour « sortir des murs » de la mission locale, encore faut-il en avoir les moyens et ne pas être synchroniquement contraint d’enchaîner entretien sur entretien pour satisfaire les « actualités » sur Parcours 3… Encore faut-il également prendre la précaution d’évoluer entre une offre pour un besoin non exprimé mais cependant réel et une logique de « fonction qui crée l’organe ».

 Les missions locales sont également une branche professionnelle organisée : plus de onze mille salariés dans cinq cents structures couvrant tout le territoire, une convention collective, le paritarisme, etc. Via la CPNEF (commission paritaire nationale emploi formation), cette branche a souhaité depuis plusieurs années proposer une action de formation nationale « prioritaire », Culture commune. Pour ce qui présente les qualités intrinsèques d’un réseau c’est-à-dire la plasticité et la réactivité… mais aussi ses inconvénients, instabilité, mutualisation insuffisante, pertes en ligne, il s’agit en substance, de (re)découvrir les fondamentaux : l’écoute des jeunes, leur libre adhésion, l’approche globale, le changement social et l’innovation, etc. Bref, tout ce qui fût couché dans un mémoire considéré par tous comme la naissance de l’insertion, le Rapport Schwartz remis au Premier ministre Pierre Maurois en 1981, mais également ce qui s’est progressivement constitué au fil de l’histoire : les missions locales ont désormais « 25 ans révolus » et, par analogie, on peut considérer qu’elles sont passées du stade de la jeunesse à celui de l’adultéité. Le premier stade est celui des expérimentations multiples, le second celui où ces expérimentations se sont sédimentées et parviennent à constituer une expérience. Plus qu’une question formelle d’années, la différence entre jeunesse et adultéité me semble résider dans cette transition entre expérimentations et expérience… sans pour autant que l’expérience exclut de nouvelles expérimentations mais disons que celles-ci sont plus orientées, mieux structurées… qu’elles savent tirer les leçons de l’histoire.

 En cette période friande de commémorations, de Guy Mocquet au dernier Poilu et, ce printemps, mai 68, la clarification historique et généalogique que poursuit cette formation Culture Commune appelle au moins deux questions : qu’est-ce qui, en un quart de siècle, a changé pour la jeunesse en termes d’insertion ? ces « fondamentaux », directement inspirés de l’éducation populaire et permanente, ont-ils autre chose à proposer que de la nostalgie et sont-ils toujours pertinents ?

 

A la première question, force est de constater qu’il n’y a guère de raisons de se réjouir. Il n’est pas utile ici de rappeler ce qui a été analysé – on peut dire « dénoncé » – par de nombreux auteurs et que résume le titre du rapport de l’Académie des sciences morales et politiques, La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse (2007, Seuil). Probablement deux caractéristiques majeures séparent la jeunesse des années 80 et d’aujourd’hui.

– L’insertion, qui concernait dans les années quatre-vingt grosso modo les 200 000 jeunes sortant annuellement du système de formation initiale sans diplôme ni qualification, est désormais la chose la mieux partagée malgré l’allongement de la scolarité qui, sauf exceptions, les héritiers, correspond moins à une perspective de mobilité sociale ascendante qu’à l’assurance du déclassement : le technicien de surface bac + 5, si possible polyglotte, pour un CDD à temps partiel… L’insertion est donc devenue une quasi-phase de transition – parfois interminable (1) – entre jeunesse et adultéité.

– L’insertion était un processus, donc avec une fin conduisant à un état stabilisé, l’intégration. Aujourd’hui, avec la fin du modèle ternaire (formation – emploi – retraite), l’insertion débouche sur la discontinuité, le précariat généralisé et ce qu’il implique de difficultés immenses à s’installer : trouver un logement, obtenir un prêt pour une voiture, être rabroué électroniquement par un DAB : « solde insuffisant », etc. Le thème fort qui parcourt celles et ceux qui sont en première ligne face à la jeunesse, travailleurs et intervenants sociaux, est désormais la pauvreté. C’est dire…

De ces deux évolutions – oui, on pourrait dire « régressions » – il en découle, pour une frange de la jeunesse, une accentuation de la marginalité avec une socialisation endogène tant d’un point de vue générationnel (en bande), ethnico-communautaire que spatial (les quartiers de relégation). Pour le reste de la jeunesse, un désenchantement collectif et un pragmatisme individualiste – s’en sortir – que viennent épisodiquement secouer des situations cathartiques de révolte (CPE, banlieue) ou de mobilisation citoyenne. Encore faut-il qu’il existe un projet sociétal collectif… ce qui n’est pas le cas : si je défends l’idée de projet (cf. sur ce blog : « Deux ou trois choses au sujet de la dictature du projet » ), il n’empêche que « … l’injonction récurrente faite à chaque jeune de bâtir un projet individuel est née dans le creux des difficultés de la société à formuler un projet collectif, perdant de vue que celui-ci, loin d’être la somme de projets individuels, nécessairement contradictoires, est d’abord la condition même pour que tous les jeunes, quelles que soient leurs « ressources » se projettent dans l’avenir. » (2)

 

Côté intervenants sociaux, la machine avance vite, puissamment. Alimentée de critiques aussi récurrentes que partiales sur le thème de leur échec (politique de la ville, insertion…), la machine à, moins qu’évaluer, essorer le social ne s’embarrasse pas de fioritures et ne raisonne qu’à partir du critère sinon exclusif du moins hégémonique d’efficience : « à l’euro près », selon l’expression de la LOLF et de la Révision générale des politiques publiques (RGPP), le travail social est soumis à la question d’une rentabilité calée sur le rythme boursier. Il faut faire vite, aller à l’essentiel, c’est-à-dire l’emploi, le reste (santé, culture, citoyenneté, équilibre psychologique, logement, etc.) n’étant que coquetteries littéraires de « sociocults » réfractaires au seul principe de réalité qui vaille, l’économie. Désormais, puisque les caisses seraient vides (cf. le « paquet fiscal », le record des 102 milliards d’euros de résultats nets des entreprises du CAC 40 en 2007, etc.), tout doit être soumis à la question de l’efficience. Celle-ci, d’ailleurs, se pare de vertus telles que « la performance » et « l’efficacité », semble-t-il « nouvelles valeurs émergentes » (sic) de la mission de service public selon Le Livre blanc de la Fonction publique (avril 2008). Que l’on recherche l’efficacité me paraît légitime et évident (on imagine mal l’inverse). Que l’on soit guidé – c’est la fonction des valeurs – par la performance me semble par contre étrange, comme si la vie était et n’était qu’une course. Sidney Pollack, qui vient de décéder, avait réalisé en 1969 un très beau film, On achève bien les chevaux : aux Etats-Unis, durant la dépression des années 30, des marathons de danse étaient organisés avec primes pour les gagnants et épuisement, parfois décès, pour celles et ceux qui ne gagnaient pas. Cela rappelle la phrase d’un entraîneur américain qui disait « Pour sélectionner un champion, je prends un panier d’œufs, je le jette contre un mur et je récupère l’œuf qui n’es pas brisé. »

 Ainsi le champ du social est de moins en moins celui qui permet une maturation, le temps des apprentissages, et celui d’une pacification, la socialisation ; mais il est de plus en plus celui de la précipitation – échéanciers électoraux – et d’une guerre – « stratégie d’insertion », dit-on – à l’issue de laquelle les perdants sont d’ores et déjà désignés : celles et ceux qui perdront leur vie à la gagner dans des « bad jobs » comme le dit dans Le Monde du 27 mai 2008 Jacques Freyssinet, président du conseil scientifique du Centre d’études de l’emploi (3). Quelques-uns, moins essoufflés, plus chanceux, décrocheront la timbale du CDI. Faut-il se consoler que cette accélération n’épargne personne, en particulier les agents des services de l’État en charge des politiques publiques qui dérapent dans les virages des orientations politiques ? ll y a un an, on ne donnait pas cher des PLIE (plans locaux d’insertion par l’économie), il y a six mois les maisons de l’emploi étaient interrompues… aujourd’hui elles sont au cœur de la stratégie pour l’emploi (article 3 de la loi du 13 février 2008 relative à la réforme de l’organisation du service public de l’emploi). On entendait, les années quatre-vingt, « y a-t-il un pilote dans l’avion ? » ; consolation, aujourd’hui on a la réponse, on sait qu’il n’y a pas de pilote, juste l’obligation de courir vers le maelström. Tout le monde court.

 Dans ces conditions que peut signifier la transmission d’une histoire de l’insertion, chargée de valeurs certes non complètement disparues mais réorientées – pour ne pas dire « détournées » – par le discours dominant : l’humanisme synonyme de compassion, l’éducation permanente devenue « formation professionnelle tout au long de la vie », le changement social traduit en flexibilité, l’engagement muté en obligation de résultat ? Cette généalogie permet-elle de réinsuffler du sens, de la professionnalité, ou l’écart avec la réalité actuelle est-il si grand qu’il n’inspire, au mieux, que la nostalgie, au pire que le découragement (« tout ça pour en arriver là ! ») ?

 Ce que me renvoient les professionnels « de terrain » des missions locales, conseillers mais aussi directeurs, chargés d’accueil, administratifs, partout en France, m’incline vers la première proposition car, en effet, le besoin de  sens s’exprime d’autant plus qu’il est aiguisé par un illusionnisme du quotidien tel qu’un « accompagnement » qui n’en a souvent que le nom – 150-200 jeunes par conseiller – et par le néo-taylorisme qu’il induit : une journée de conseiller-ère d’insertion, c’est six à huit entretiens enchaînés (accueillir, écouter, dialoguer, encourager, contractualiser… et, essentiel, enregistrer dans le système informatique). Quel temps reste-t-il pour l’innovation, l’animation du réseau partenarial, le développement local ? Peu, voire rien. Les « référents » (santé, logement…) bricolent faute des temps de réflexion et de réflexivité. Les conseillers-ères ne voient pas passer les lois qui scellent leur destin. « Lenedanleguidon » est l’ordinaire expression – pas une culture – la plus commune, des professionnels. Les directions, elles-mêmes pressées d’ « indicateurs de performance », entre l’enclume des équipes désorientées et le marteau des subventions sous condition de « 50% d’accès à l’emploi durable », sont tentées par une gestion des ressources humaines à court terme alors qu’il faudrait une gestion humaine des ressources : la boîte à outils… plus la politique devient technique, moins elle est politique.

 Et pourtant… et pourtant… le besoin de sens est immense. Le risque de ces temps de formation où sont tentés la transmission des valeurs et l’élargissement de l’horizon en grimpant sur les épaules des géants qui nous ont précédés est, bien sûr, celui d’une thérapeutique cathartique : re-immersion ponctuelle dans les fondamentaux puis, purifiés, déinstrumentalisés, retour au charbon comme si, presque, de rien n’était. Toutefois il est permis de penser, d’espérer, que l’écart entre l’idéologie, les pratiques et les besoins des jeunes « de peu » – pour reprendre les mots de Pierre Sansot – parvienne à terme à être si abyssal qu’il provoque une saine réaction. Et que les agents disciplinés se muent en acteurs responsables rappelant aux « grands » cette phrase du Rapport Schwartz : « Ainsi considérons-nous comme grave et dangereux le risque qu’on encourrait à ne prendre en considération que les mesures touchant à la formation et à l’emploi parce qu’elles apparaîtraient suffisantes pour régler les problèmes les plus visibles. »

 De la sorte et, pourrait-on dire, a fortiori, transmettre les valeurs de celles et ceux qui, inspirés par l’éducation populaire, avaient imaginé des solutions sociales finalement très simples – écouter, prendre en compte, soutenir – constitue une œuvre de lucidité, dessille des paupières, contraint à replacer l’accompagnement des jeunes dans la perspective de ceux-ci et non dans celle d’une politique publique égarée car elle ne se justifie plus par le service rendu mais par sa seule cohérence interne au regard de critères de performance. Entendons-nous, l’évaluation du travail social, au sens large, et spécifiquement de l’insertion ne constitue pas un problème sur son principe : objectivation du service rendu, transparence et responsabilité, démonstration des valeurs ajoutées, production de reconnaissance… Mais cette évaluation autonome et axiologique – parce que, oui, les fondamentaux sont partagés et reconnus comme justes – ne peut être confondue avec le contrôle hétéronome et suspicieux.

La « culture commune » est donc, comme pour la jeunesse mais cette fois pour le réseau, « un devoir d’avenir » d’autant plus nécessaire qu’elle est mise en cause. Cependant trois conditions lui sont nécessaires :

– Qu’elle s’appuie sur l’histoire pour réinventer, pour imaginer ce nouveau « contrat social avec la jeunesse » qui clôturait sous forme de manifeste de l’ANDML la réédition du Rapport Schwartz… c’est-à-dire qu’elle réinvestisse le projet du changement social.

– Qu’elle soit suivie d’effets dans les missions locales dès lors que les participants-tes rejoignent leur structure. C’est-à-dire que Culture Commune soit effectivement inscrite dans une politique de formation et dans un projet associatif de structure.

– Que ses relais régionaux, les animateurs, parviennent à porter, diffuser, encourager cette formation. Ce qui n’est pas gagné au regard d’un courriel d’un de ces animateurs, reçu il y a deux-trois jours : « … Mais les AR {animations régionales} disparaissent aussi du fait de l’incompréhension de leur mission , et le projet de CPO des AR élaboré par le ministère restreint leur rôle à un appui technique aux DRTEFP débordées par leur restructuration, et les nouvelles générations de fonctionnaires qui ne saisissent pas l’objet de travail. Concernant la formation, cette tendance s’amplifie depuis 2 ans  au moins. Sans un projet collectif national, ou régional, voire local, la formation des salariés ne devient plus une priorité, et ne se construit pas vis-à-vis des missions de la structure…La sollicitation d’organismes privés sur des outils est extrêmement pressante ( compta analytique et CPO, outil de gestion du temps)…des formations internes se montent grâce aux demandes des délégués syndicaux  (gestion du stress, des conflits…), mais les structures des moins de 10 sont vraiment trop sous pression et ont peu de temps à déléguer à la formation.. .Et pourtant , nombre de leurs salariés assurent leur fonction depuis une bonne dizaine d’années… »

 

 


(1) Déjà il y a plus de vingt ans, Adolescence terminée, adolescence interminable, (Anne-Marie Alléon, Odile Morvan, Serge Lebovici, 1985, PUF). Dans cet ouvrage, l’article de Jean-Claude Chamboredon, « Adolescence et post-adolescence : la juvénisation » – pp. 13-28 – est à lire.

(2) Dominique Charvet, Jeunesse, le devoir d’avenir, 2001, Commissariat Général du Plan, La documentation Française, p. 20. Le problème, qui fait débat, n’est donc pas celui du projet individuel mais du hiatus entre la nécessité (plus que l’injonction, me semble-t-il) d’un projet individuel et l’absence de projet collectif.

(3) Extrait : « Le Monde : Ne doit-on pas inciter les chômeurs à se porter sur les offres d’emploi non pourvues ? J. Freyssinet : Ces offres d’emploi non pourvues sont de deux ordres. Il y a d’abord des emplois requérant des qualifications spécifiques. Ce n’est pas en sanctionnant les chômeurs que ces offres seront pourvues : il s’agit d’un problème de formation, d’autant que ceux qui restent un certain temps sans emploi sont ceux qui sont le plus en difficulté. Le deuxième gros volume d’offres vacantes concerne les « bad jobs », comme disent les Anglais, les emplois précaires, mal payés, avec des conditions de travail difficiles. Dans la mesure où le projet isole la sanction de toute mesure positive d’aide au retour à l’emploi, il ne reste que la menace. Si on exerce une pression financière sur les chômeurs, ils seront obligés d’accepter ces emplois, espère-t-on. Il s’agit bien du but du gouvernement, qui ne peut être affiché comme tel. »

Suite et fin : 3ème partie de la conférence pour la Chambre régionale d’économie sociale des Pays de la Loire…

 

3. « Le discours de la méthode »

 A la question « L’économie sociale produit-elle de la valeur ajoutée ? », nous avons répondu positivement en distinguant trois catégories de valeurs ajoutées (directes individuelles, directes collectives, indirectes organisationnelles), elles-mêmes s’exprimant dans quatre sphères (économique, individuation, sociabilité, sociétal) et générant des capitaux économique, social, culturel et symbolique. Nous avons également constaté que, si l’évaluation de ces valeurs ajoutées était une préoccupation forte parmi les acteurs de l’économie sociale, les référentiels pullulaient, ne facilitant guère la mutualisation et la compréhension, voire obérant l’objectif de légitimation. Il n’est donc pas inutile en conclusion d’énoncer les quelques grands principes qui doivent guider l’évaluation dans l’économie sociale. Ces principes appartiennent, d’une part, à un registre d’ordre protocolaire (ce qu’il faut faire et ce qu’il faut éviter), d’autre part à la nécessité d’aborder l’évaluation de l’utilité sociale selon un raisonnement systémique.

 

Première proposition : ce qu’il faut faire ou éviter… 

 

  • La démarche doit être endoformative, c’est-à-dire s’appuyer sur les ressources internes de la structure, l’évaluation ne devant pas être confondue avec un contrôle. Il s’agit donc de poursuivre deux objectifs finalisés concomitants : faire la démonstration de la production de valeurs ajoutées et développer une culture de l’évaluation.
  • Elle doit inclure les parties associées externes… Hormis l’autoévaluation (que l’on peut appeler un « audit de première partie »), toute démarche d’évaluation devrait prendre en compte, outre les parties associées internes (salariés, bénévoles, administrateurs…), les parties associées externes : pouvoirs publics et institutions finançant la structure, clients ou usagers, partenaires.
  • Elle doit garantir la publicité des référentiels… Un objectif de l’évaluation et, en amont, des référentiels d’organisation et d’évaluation est d’apporter des garanties, tant en interne qu’en externe, sur ce que réalise la structure. Il n’est pas concevable qu’un référentiel soit tenu secret puisque, ce faisant, sa dissimulation ne permet pas de valider l’évaluation… sinon sur le principe aveugle d’une quasi-foi. Le principe de l’assurance de la qualité « qui vise à donner confiance en ce que les exigences pour la qualité seront satisfaites » (ISO:9000) ne peut de toute évidence être garanti si les termes et le référentiel d’évaluation sont inconnus.
  • Elle gagne à être accompagnée… Y compris pour les démarches d’autoévaluation, il semble hasardeux de ne pas accompagner les évaluations par une personne extérieure qui peut appartenir au réseau auquel participe la structure mais qui n’en est pas une partie interne (1). Ce, du moins, pour l’apprentissage d’une démarche évaluative, compte-tenu des difficultés liées à la maîtrise de l’outil et pour toutes les évaluations à importance stratégique.
  • Enfin elle doit éviter le risque « iatrogénétique »… S’il apparaît incontestable que la méthode participative et endoformative d’une part garantit une cohérence interne avec les valeurs et les finalités des structures de l’économie sociale, d’autre part constitue une garantie d’appropriation que n’apporterait pas une logique hétéronome, existe un risque de se limiter aux processus sans parvenir à démontrer les valeurs ajoutées effectives, c’est-à-dire celles qui concernent les usagers, bénéficiaires ou clients. On serait en effet assez rapidement, avec un tel raisonnement, dans une conception de la structure « tournant sur elle-même », démontrant qu’elle parvient à bien s’organiser… sans pour autant que l’on objective ce pour quoi l’organisation existe. S’inspirant d’Ivan Illich (2), le risque peut être qualifié de « iatrogénétique », la iatrogenèse étant le fait de secréter sa propre maladie et, subséquemment, de mobiliser ses ressources non pour répondre aux besoins externes (qui justifient l’existence et l’activité de la structure) mais pour résoudre les problèmes que l’on s’est créés. Non que les structures secrètent de la maladie mais, si l’activité d’évaluation des valeurs ajoutées réside sinon essentiellement du moins prioritairement dans la démonstration de fonctionnements avec la – pourtant juste – ambition de les améliorer, on n’est guère éloigné d’une organisation autocentrée, mobilisant ses efforts (réflexion, ressources humaines et moyens financiers) pour prévenir et corriger des dysfonctionnements alors que, si bien sûr l’amélioration des processus est nécessaire, ce sont malgré tout les outputs qui peuvent prioritairement légitimer ou non la structure : être utile socialement, c’est être utile aux autres.

 Deuxième proposition : pour une évaluation systémique…

 Toute organisation peut se comprendre à partir d’une représentation simple et appropriable par tous les acteurs : le modèle systémique avec son chaînage « intrants à processus  à extrants » correspondant aux trois secteurs stratégiques de toute organisation, la veille, la production et l’évaluation.

En amont, les intrants (inputs) déterminent l’activité de la structure et correspondent…- au projet social (d’entreprise, associatif) ;- aux « exigences de société », c’est-à-dire les normes, conventions, cadres juridico-administratifs et légaux ;- enfin aux besoins des populations, du territoire et de ses composantes.

A l’échelle de l’entité, dans la cadre de son projet, différents processus sont mis en œuvre, mobilisant des ressources humaines, matérielles et immatérielles, financières, dont les quatre caractéristiques évaluatives principales sont la conformité vis-à-vis des exigences de société, la cohérence vis-à-vis du projet de structure, l’adéquation vis-à-vis des besoins objectivés et l’innovation au regard soit du projet qui l’inclut, soit de la nécessité de ne pas s’en tenir aux besoins explicites et implicites des usagers.

Enfin, en aval, les extrants correspondent aux valeurs ajoutées produites par la structure. Ces valeurs, définies précédemment, ajoutées sont immédiates (effets) ou différées (impacts).

 Ce sont ces trois objets principaux qui correspondent à l’évaluation de l’utilité sociale.Chacun d’entre eux appelle des critères et leurs indicateurs adossés. Cette sélection peut s’appuyer sur une batterie de critères pré-établis qu’il convient systématiquement de problématiser, c’est-à-dire de spécifier au regard des particularités de la structure, de son objet social et de l’importance stratégique qu’on leur accorde. Il en est de même pour les indicateurs. Cette problématisation, outre le fait qu’elle répond à l’obligation de spécification, correspond à l’appropriation par les acteurs de la démarche évaluative.

 

J’ai proposé vingt-cinq critères mais tous ne sont pas à mobiliser et, selon l’objet, on privilégiera tel ou tel critère. Cependant treize d’entre eux sont des critères points de passage obligé qui, s’ils n’étaient pas présents, invalideraient l’ensemble du dispositif évaluatif.

 

Critères

Questions évaluatives centrales (sur la base d’une action)

1.   Cohérence

Cette action est-elle en cohérence avec le projet de structure ?

2.   Conformité

Cette action est-elle conforme aux exigences de société, à la commande publique ?

3.   Décentration

Cette action est-elle fondée sur une objectivation des besoins ?

4.   Efficacité

Cette action atteint-elle les objectifs fixés ?

5.   Effectivité

Cette action est-elle conduite de la meilleure façon ?

6.   Efficience

Les résultats de cette action sont-ils à la hauteur des investissements consentis ?

7.   Equité

Cette action fait-elle plus pour ceux qui ont moins ?

8.   Innovation

Cette action est-elle innovante ?

9.   Démocratie interne

Cette action s’inscrit-elle dans un processus délibératif et participatif interne ?

10.          Environnement

Cette action participe-t-elle d’un souci de préservation de l’environnement, des ressources ?

11.          Égalité H-F

Cette action respecte-t-elle le principe de « politique intégrée » de l’égalité hommes-femmes ?

12.          Mixité sociale

Cette action produit-elle de l’altérité sur la base de l’inter (culturel générationnel, etc.) ?

13.          Viabilité économique

Cette action est-elle viable économiquement ?

 

 C’est ce référentiel et protocole qui vont être à présent testés sous l’égide de la Chambre régionale d’économie sociale des Pays de la Loire, une expérimentation sur site étant nécessaire de telle façon à adapter le modèle à l’hétérogénéité des particularités du secteur de l’économie sociale. La chronologie de cette expérimentation recouvre quatre grandes phases.

– Dans une logique de « bonnes pratiques », des visites sur trois sites qui ont progressé sur le thème de l’évaluation de l’utilité sociale permettront une première adaptation du modèle théorique.

– Y succèdera une expérimentation sur trois structures aux objets sociaux différents qui permettra une seconde adaptation du modèle.

– Une formation-action sera organisée avec une dizaine de représentants de structure, recouvrant trois séquences : un module de deux jours en face-à-face pédagogique de connaissance du modèle ; une intersession durant laquelle chaque participant testera dans sa structure le modèle ; un module de deux jours de restitution et de critique du modèle.

– Enfin la finalisation du modèle qui ne sera plus purement théorique mais aura été confronté et ajusté aux terrains.

 Au bout du compte, « Partir du petit vers le grand, du connu vers l’inconnu », c’est à dire à peu de choses près le troisième précepte du Discours de la Méthode  de René Descartes : « Conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degré jusqu’à la connaissance des plus composés… »


    

(1) Un enjeu commun à plusieurs réseaux est aujourd’hui de former des personnes pour disposer de ressources internes capables de réaliser cet accompagnement.

(2) Ivan Illich, Némésis Médicale. Paris, Seuil, 1975