Archives de août, 2008

50 000 vierges…

Publié: août 30, 2008 dans Au gré des lectures, Inclassable

Une dépêche de l’AFP du 28 août à la lecture de laquelle on hésite entre l’éclat de rire et le désespoir… Disons que cette dépêche et ce qu’elle produit s’inscrivent dans « la révolte contre ses conséquences » de Baudrillard.

 « 50 000 vierges coupent des roseaux avant de danser devant le roi du Swaziland » 

Plus de 50.000 vierges du Swaziland ont commencé mercredi à couper des roseaux qu’elles utiliseront pour danser, seins nus, devant le roi Mswati III, dernier monarque absolu d’Afrique, a-t-on appris jeudi auprès des organisateurs.

La cérémonie des roseaux, organisée lundi pour rendre hommage à la reine mère, devrait être plus fastueuse cette année en raison des célébrations le 6 septembre des 40 ans de l’indépendance de ce petit royaume d’Afrique australe et du 40ème anniversaire du roi.

Les jeunes filles, divisées selon leur âge pour ramasser les roseaux à Ngabezweni (près de la capitale Mbabane), retourneront en fin de semaine dans la capitale spirituelle Ludzidzini où elles danseront lundi devant le roi lors d’une cérémonie ouverte aux touristes. Elles resteront au palais jusqu’au 6 septembre en raison des festivités du 40e anniversaire.

« Je vous demande de vous tenir et d’être respectueuses afin que les touristes reviennent dans le pays en raison de votre bonne tenue. », a déclaré aux vierges la reine mère Ntombi Thwala.

Lors de la cérémonie des roseaux, Mswati III peut se choisir une nouvelle épouse, ce qu’il n’a pas fait ces quatre dernières années.

Le monarque est revenu mercredi d’un voyage au Moyen-Orient, où il a rejoint huit de ses 13 femmes parties acheter des vêtements en vue des célébrations du 6 septembre.

Ce coûteux voyage avait provoqué la colère de plus de 1500 femmes du Swaziland. Elles avaient manifesté la semaine dernière à Mbabane pour protester contre ces dépenses alors que deux-tiers de la population vivent sous le seuil de pauvreté.

Selon les organisatrices, l’argent aurait pu être utilisé pour acheter des médicaments antirétroviraux dans ce petit royaume où 40% de la population est séropositive ou malade du sida.

Depuis la semaine dernière, 41 BMW ont été livrées pour les festivités du 40e anniversaire.

Publicités

Les conditions d’un métier…

Bref du Céreq, Connaissance de l’emploi du Centre d’études de l’emploi, Premières Informations, Premières Synthèses de la DARES et INSEE Première de – évidemment – l’INSEE sont les publications (accessibles en ligne et gratuites  – 1 ) qui constituent le socle documentaire point de passage obligé de tout conseiller en insertion… dès lors que l’on convient que la polyvalence de ce dernier n’exclut pas la nécessité d’une expertise, et dès lors que l’on est bien d’accord sur la défense et la promotion d’un métier qui ne se résume pas à un simple emploi.

Geneviève Latreille, dans La naissance des métiers en France. 1950-1975. Étude psychosociale (Presses universitaires de Lyon, 1980) estimait que les métiers pouvaient apparaître à partir de trois conditions : l’existence d’une formation commune et spécifique (par exemple, la formation CIP), la reconnaissance du métier par autrui (par exemple, via une convention collective) et le regroupement des personnes concernées (par exemple, une branche professionnelle). A ces trois critères, j’en ajoute trois autres :

– une technicité, c’est-à-dire des façons de faire qui sont communes, donc transférables et capitalisables, permettant ainsi une évolution collective des pratiques ;

– une déontologie qui fournit le cadre pour penser les relations aux autres (clients, usagers mais également collègues, hiérarchie) et qui permet de clarifier l’éthique de responsabilité. Cette déontologie n’est pas que les Tables de la Loi mais s’exprime dans des instances propres de régulation telles qu’une commission nationale de médiation, un « ordre »(médecins, avocats…) ;

– un appareillage conceptuel qui permet de comprendre, analyser et donc agir en s’extrayant du sens commun. Cet appareillage conceptuel est d’autant plus important dans les métiers du social que l’aide et l’accompagnement par un professionnel ne peuvent être synonymes de sociabilité (même si la sociabilité n’est pas absente de la relation d’aide) mais s’appuient sur un travail réflexif (sur et avec le sujet, sur le problème) et de réflexivité (sur soi-même et avec les autres dans le système des acteurs).

Ces trois critères supplémentaires peuvent être traduits en termes d’architecture du processus de professionnalisation : la technicité recouvre le professionnalisme (les compétences mises en œuvre) ; à la déontologie correspond la professionnalité, c’est-à-dire ce qui fournit le sens de l’action ; l’appareillage conceptuel constitue la profession qui structure, homogénéise et délimite le champ de l’exercice. « Par l’action et par la parole, un métier se différencie des autres métiers. Il se conserve, se maintient et s’accomplit en tant que groupe social ; dans ce double mouvement conservatoire et d’accomplissement il utilise la matière, la travaille aux fins de l’œuvre. » (Michèle Descolonges, Qu’est-ce qu’un métier ? PUF, 1996, p. 202).

Niveaux de vie…

Revenons à nos moutons : l’INSEE  a édité cet été deux numéros d’ INSEE Première, en juillet sur « Les niveaux de vie en 2006 », en août sur « Le marché du travail en 2007 ». Et procédons chronologiquement. Aujourd’hui, les niveaux de vie dans le numéro 1203 de juillet 2008 (4 pages), signé par Luc Goutard et Jérôme Pujol. Et précisons immédiatement que l’étude portant sur l’année 2006, au train où vont les choses, en particulier compte-tenu du décalage entre le coût de la vie (inflation) et la progression (très-très pondérée) des revenus salariaux, des actualisations seront nécessaires et risquent fort de ne pas être au bénéfice des gens de peu.

En France, 1 personne sur 7 est pauvre…

7,8 millions de personnes étaient pauvres en 2006, représentant 13,2 % de la population. Leur niveau de vie (revenu disponible du ménage divisé par le nombre d’unités de consommation au sein de ce ménage) était inférieur à 880 euros par mois (regardez le prix d’un loyer). Ces 13,2 % sont calculés sur la base des 60% du salaire médian (ceux qui touchent 60% ou moins du salaire répartissant la population en deux groupes équivalents quantitativement : 50 % de la population française touchent 1 470 € ou moins par mois , 60 % équivaut à 882 euros exactement). Bien sûr, la notion de pauvreté est à considérer dans le contexte socioéconomique et culturel du pays de référence, comme l’écrit l’Observatoire des inégalités (« La pauvreté à travers les conditions de vie », 28 mai 2008) : « Mais la pauvreté est relative au niveau de vie d’ensemble de la société. Les catégories sociales défavorisées vivent loin de la norme de la société de consommation française de ce début de XXIe siècle. Dans l’un des pays les plus riches au monde, 32,3 % des ménages ne peuvent se payer une semaine de vacances une fois par an, 32,6 % n’ont pas les moyens de remplacer des meubles, 10 % de recevoir des amis ou de la famille. » (2) Bref, pas exactement les conditions optimales de l’épanouissement.

Entre le premier décile (10% de la population) qui gagne le moins et le dernier décile qui gagne le plus, le rapport est de 3,4 soit 10% de la population ont un niveau de vie inférieur à 810 euros mensuels et 10% ont un niveau de vie supérieur à 2 765 euros. Sur une longue série, 1996-2006, le revenu des plus pauvres a progressé de 22,1%, celui des plus riches de 24,4%… sachant que en valeurs absolues, pour les premiers, cela correspond annuellement à 1 760 euros alors que, pour les seconds, c’est 6 510 euros. Soit 4 750 euros de plus pour ceux-ci… de quoi s’offrir un pied-à-terre l’été à Porto Vecchio ou à Bonifaccio. Pour les autres, le quartier.

Jeunes, familles monoparentales et urbains…

– Les plus affectés par la pauvreté sont les jeunes de moins de 25 ans : « S’ils vivent seuls, ces jeunes forment des ménages à faibles revenus en raison des difficultés d’insertion sur le marché du travail ou de salaires moins élevés perçus en début de carrière ; s’ils vivent chez leurs parents, ils réduisent le niveau de vie du ménage car ils b’apportent que peu (voire pas) de revenus tout en représentant 0,3 ou 0,5 unité de consommation selon leur âge. » Pour plus de précisions et pour une analyse plus développée, on peut consulter (déjà cités sur ce blog) La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse (Académie des sciences morales et politiques, Seuil, 2007) et l’aussi synthétique (huit pages) qu’excellente contribution de Louis Chauvel, « Fracture générationnelle : une jeunesse sans destin » dans l’ouvrage La nouvelle critique sociale (Seuil-Le Monde, 2006) : « Les jeunes impécunieux d’aujourd’hui seront les vieux pauvres du milieu du XXIè siècle puisque, par effet de scarification, les générations mal parties arrivent généralement mal. » (p. 61).

– Deuxième catégorie, les familles monoparentales : « En 2006, 30,3% des personnes vivant au sein d’une famille monoparentale sont confrontées à la pauvreté, soit une proportion 2,3 fois plus élevée que dans l’ensemble de la population. » Sachant que les familles monoparentales sont dans 85% des cas constituées d’une mère et de ses enfants… on voit au titre de l’équité – faire plus pour ceux et celles qui ont moins – pour qui il faut être vigilant.

– Troisième catégorie, les urbains. Contrairement à une idée reçue, la pauvreté affecte moins les zones rurales qu’urbaines : dans les premières, la part de personnes pauvres est de 12% alors qu’en ville (hors agglomération parisienne qui s’en sort mieux : 10,5%) cette proportion atteint 15,4%.

Morale : il vaut mieux être adulte ou âgé, vivre en famille « ordinaire » (?) et à la campagne que jeune, isolé et en ville. Riche, beau, intelligent et en bonne santé…

(1) Bref (mensuel) : http://www.cereq.fr/bref.htm; Connaissance de l’emploi (mensuel) : http://www.cee-recherche.fr/fr/c_pub2.htm; Premières Informations, Premières Synthèses : http://www.travail-solidarite.gouv.fr/etudes-recherche-statistiques-dares/; INSEE Première (hebdomadaire) : http://www.insee.fr/fr/publications-et-services/collection.asp?id=1

(2) http://www.inegalites.fr/spip.php?article509&id_mot=76

 

 

Mon job, c’est d’être chevrier.

Publié: août 26, 2008 dans Inclassable

C’est au Québec l’histoire d’Éric, 30 ans, qui élève des chèvres et a créé une  fromagerie. Une barbe noire, des grosses lunettes, Éric fume la pipe, porte un bonnet et (évidemment) une chemise canadienne à carreaux. « Le réel du fromager », un film, http://www.canald.com/webtele/E4IhrMZh1IQ=/, est en trois parties : Éric, devant sa fromagerie et dans un paysage de neige et de glace, exprime sa passion, son désespoir, sa volonté, sa fierté ; sans Éric, à Montréal, la vidéo est projetée et discutée par des acteurs : sociologue, critique gastronomique, président d’une association… ; Éric dans sa ferme, un an après avec le cinéaste Hugo Latulippe. Vous pourriez ne regarder que la première partie, une vingtaine de minutes mais vous irez jusqu’au bout.

Vous allez d’abord sourire – l’accent, les expressions – « Christ », « Tabernacle » -, les métaphores aussi. Et vous ne sourirez plus lorsque ce gaillard costaud raconte que, s’adressant à un citadin, il lui dit « J’travaille deux fois plus que toué mais j’gagne quinze fois moins » et analyse le laminage industriel du travail paysan : « On est en train d’éliminer en cinquante ans quinze générations de gens qui ont façonné, observé la terre… J’peux juste pas croire que des gars comme moi on est en voie d’extinction. » Évidemment, on ne peut que penser – cela saute aux yeux et à l’esprit – à La fin des paysans d’Henri Mendras qui écrivait en 1967 « C’est le dernier combat de la société industrielle contre le dernier carré de la civilisation traditionnelle. » Avec immédiatement un avertissement tant il est possible, probable même, qu’à la civilisation industrielle on associe spontanément la raison et à la civilisation traditionnelle des valeurs possiblement exotiques mais obsolètes. Or il n’en est rien et c’est même l’inverse qu’exprime Éric : la rationalité, qui n’est pas la rationalisation, est bien de son côté. Face aux obligations sanitaires, par exemple : « C’est pathétique ça quelque part. J’ai pas hâte de voir le jour où ils vont me demander de mettre des médicaments dans mes fromages pour aider les gens à être en santé ! C’est le monde à l’envers. J’m’embarque pas là dedans. J’suis pas sur terre pour ça, Christ ! Servir ce Big Brother qui veut tout contrôler de la naissance à la mort ! » C’est une raison incarnée, c’est-à-dire celle d’un homme multidimensionnel.

Cette raison ne s’exprime pas linéairement ou selon les canons de la dialectique. Itérative, combinée à la passion, elle passe d’une idée à une autre, toutes justes, agite la révolte, carbure à l’espoir puis plonge dans le désespoir, affirme une volonté, s’étrangle de rage, pleure et touille le fatalisme : le désespoir de la raison, le courage de la volonté. Un courage conquis malgré lui durant l’enfance face à un père licencié de l’industrie et condamné pour survivre, après s’être battu, à faire des « travaux de moins que rien ». Un courage éprouvé au quotidien par les voisins paysans qui se suicident : « Les cultivateurs, ils souffrent en silence. J’en connais qui se sont pendus. J’peux juste pas accepter ça. Ça devrait pas m’arriver d’être pendu au bout de la corde. » Pas une corde mais la corde, comme si celle-ci était connue, fréquentée, possible et peut-être probable. Comme la pendule des Vieux de Jacques Brel qui accompagne en égrenant les heures et en attendant son heure, assurée de son inéluctable victoire.

Éric va plus loin que se lever face à l’industrialisation, à la marchandisation, au productivisme, à l’uniformatisation – « La beauté dans la nature, c’est la diversité, c’est la somme des imperfections… » – qui ne laissent plus de place à une conception humaine du travail – « Le travail, la fierté et la solidarité… J’ai bon espoir que je me tiendrai debout devant mes enfants. » Il rejette, plus : il expulse, par ses mots, qui ne sont que l’expression de ce qu’il est et fait, la fatalité d’un modèle dominant qui exclut tout autre modèle, qui porte au pinacle la réussite économique contre une interaction complexe entre l’humain et l’écosystème, qui n’est qu’une pensée disjonctive et strictement instrumentale. Debout dans la neige, il pleure. Oui, il est un sujet multidimensionnel, exactement à l’opposé de L’homme unidimensionnel de Marcuse, façonné de besoins construits par les forces du marché. Sujet individuel de raison et d’émotion, de création et de tradition, Éric est aussi un acteur collectif qui occupe la troisième partie du film, un an après : « Le train de la mondialisation on le prendra en cours par l’économie du terroir. L’économie du savoir, j’la laisse à la cité du multimédia à Montréal… Ici, on réseaute ensemble, on voudrait écrire un manifeste… » 

Regarder et écouter ici, en France, « Le réel du fromager », ce n’est pas une curiosité touristique ou vaguement ethnologique. C’est un moment fort d’humanité. Celle-ci n’a pas de frontières. Elle est, bien plus que l’autre, le fondement d’une mondialisation.

1er août. Tension. Avec un titre construit dans le style sémantique soixantuitard, « Droits économiques, droits sociaux, même combat ? », la chronique de Thomas Ferenczi en page deux pose la contradiction perçue mais également effective entre les deux qualificatifs du slogan d’une « Europe compétitive et solidaire ». Il fût un temps où la réussite du premier volet permettait par la redistribution l’atteinte du second volet et, si pour Xavier Bertrand « Il n’y a pas de contradiction entre l’espace économique et l’espace social », force est pourtant de constater que « cette contradiction est pourtant ressentie en Europe par tous ceux qui subissent les suppressions d’emplois, les délocalisations, la précarité. » Ferenczi avance une tension entre les États de l’Union, les plus libéraux qui veulent limiter les contraintes, et les plus avancés en matière sociale, « qui redoutent une harmonisation par le bas », concluant par « Les débats à venir départageront ceux qui sont attachés à l’Europe sociale et ceux qui s’en méfient. » Reste que, si la Commission européenne peut multiplier les directives, on est en droit de s’interroger sur une autre tension où les États ne sont pas les seuls protagonistes mais où les pouvoirs se jouent entre ceux-ci et la machine économique emportée d’ailleurs plus que guidée par sa seule « logique ». In fine, le débat est-il aujourd’hui encore entre les mains des États ?

1 août encore. Devezh mat ! L’article 75 de la Constitution a fait entrer l’appartenance des langues régionales « au patrimoine de la France ». Les élus bretons (Jean-Yves le Drian, Marylise Lebranchu, Marc Le Fur…) se réjouissent : « … une forme de réparation, par rapport au combat mené contre les langues régionales sous la Troisième République. » A l’époque, les hussards noirs de la République accrochaient un sabot au cou des petits bretons qui s’oubliaient en breton sur la cour de récréation. Chaque région, l’Alsace, la Réunion… a connu des variantes de ce sabot. Preuve que les instituteurs ne manquaient pas d’imagination. Autres temps… (devezh mat = bonjour).

2 août. Mauvais esprit. « L’Europe coincée entre inflation record et croissance faible » donne raison aux économistes qui ne suivent pas François Fillon dans sa subtile stratégie des vases communiquants (cf. « 31 juillet encore. Vases communicants »). L’inflation a atteint 4,1% en juillet dans la zone euro, « la hausse des prix ne cesse de s’accélérer », et le chômage augmente : en France, le nombre de demandeurs d’emploi en CDI inscrits à l’ANPE a augmenté pour le deuxième mois consécutif, de 0,2%, et atteint 1,906 million. Le commissaire en charge des affaires économiques et monétaires, Joaquim Almunia, fait quatre « suggestions » aux autorités nationales dont « éviter les hausses de salaires dans la fonction publique » et « améliorer la concurrence, en particulier dans les services. » Pour les fonctionnaires, cela équivaut compte tenu de l’inflation à travailler autant pour gagner moins. Quant à la concurrence, gageons qu’elle ne pourra être effective et performante que sous condition de flexibilité accrue. On s’interroge sur cette « Europe sociale »… mais c’est probablement du mauvais esprit. Pendant ce temps, 200 parlementaires sont engagés dans l’opposition à la suppression du numéro de département sur les plaques d’immatriculation des véhicules. Ça ne mange pas de pain. Mauvais esprit encore.

2 août encore. Mauvais esprit toujours. Sous le titre « Les soutiers du nucléaire », Le Monde pointe l’activité des sous-traitants d’EDF : « La situation est devenue insupportable, assure la CGT mines-énergie, car les directions ne cherchent qu’une chose : réduire les coûts de maintenance et d’exploitation. » Chacun a pu observer dans les incidents du début de l’été un des effets de cette diminution des coûts, en parfaite adéquation avec la quatrième suggestion du commissaire européen. Pour le reste, c’est-à-dire l’introuvable compatibilité entre le nomadisme salarial des intérimaires du nucléaire et l’exigence d’une haute spécialisation déterminée par la sûreté, il ne faut pas trop s’en inquiéter : une particularité française est que les nuages radioactifs s’arrêtent à nos frontières comme ce fût le cas pour Tchernobyl. Nous sommes remarquables.

3-4 août. Blindés. En page deux, « Les gars de Leclerc passent en chantant », une rapide histoire de la 2ème DB (division blindée) Leclerc, qui a libéré Paris le 24 août. Quel rapport avec l’insertion ? Aucun. Sinon que Bertrand Schwartz était officier dans cette 2ème DB. Rober Galley aussi.Et alors ? La solidarité des « compagnons de la Libération » sera profitable quarante ans plus tard, en 1987, aux missions locales pour lesquelles Jacques Chirac, nouveau Premier ministre, n’avait pas les yeux de Chimène. Robert Galley était président de la mission locale de Troyes… et trésorier du RPR.

3-4 août encore. Prozac. Nicolas Baverez, économiste, signe un billet qui augure bien mal de l’avenir même si, soucieux de ne pas laisser son lectorat comme une méduse sur le sable (il y en a eu suffisamment cet été, cf. « 18 juillet. Méduses »), il conclut par « Les Français ont compris que l’économie mondiale a basculé dans l’inconnu depuis 2007, changeant radicalement les termes du débat sur le pouvoir d’achat mais renforçant l’urgence de moderniser. Ils sont prêts à travailler plus, non pour gagner plus, ce qui relève aujourd’hui d’une illusion, mais pour l’avenir de la nation et de leurs enfants. » Cet épilogue en forme d’ouverture est précédé de sombres constats : « La France est frappée par toutes les dimensions de la crise et avec une intensité équivalente, voire supérieure, à certains autres pays développés… {…} Pour l’économie française, 2008 et 2009 se présentent comme les années de tous les dangers. Avec pour perspective une croissance de 1,5% en 2008 et 1,2% en 2009, une inflation de l’ordre de 3,5%, un chômage en hausse, un double déficit commercial autour de 50 milliards d’euros et public autour de 3% du PIB. Entrée dans la crise avec un an de décalage par rapport aux Etats-Unis, la croissance française ne redémarrera pas avant 2010. » Ceci étant dit, les conclusions qu’en tire l’économiste sont très largement discutables : « … la poursuite du processus de réforme, en dépit de l’impopularité du président, de la rude défaite de la majorité aux élections municipales et de la dégradation de la conjoncture, constitue un signal très positif. » On pourrait estimer que tous ces indicateurs au rouge sont l’occasion de repenser le modèle de croissance. Mais, probablement, le seul facteur capable d’opérer ce renversement de paradigme sera le chaos. Reste le Prozac. Ou l’engagement.

5 août. Incommunicabilité. « Dans un entretien au Parisien du dimanche 3 août, Julien Dray, porte-parole du PS, appelle Bertrand Delanoë, François hollande et Ségolène Royal à « travailler ensemble » dans la perspective du congrès de Reims et souhaite que ce « contrat de direction » soit élargi à Henri Emmanuelli et Benoît Hamon, la gauche du PS. » Information tellement habituelle lorsqu’il s’agit du PS qu’on n’y prend garde. Pourtant, à la réflexion, même pas : avec un peu de bon sens, on serait en droit de se demander pourquoi le porte-parole du PS se sent obligé d’interpeller cette brochette socialiste par le canal du Parisien. Problème d’agendas respectifs ? Pas de salle de réunion rue Solferino ? « On ne peut pas ne pas communiquer », disait-on dans les années 70 à Palo Alto. Le PS démontre l’inverse : on peut ne pas communiquer.

5 août encore. Violence. « L’UMP accuse les collectifs de défense des sans-papiers d’incitation à la violence. » Mais quelle est la première violence ? Peut-être celle d’être sans-papiers ?

6 août. Microcrédit et kalashnikov. On apprend qu’un grand procès – « Angolagate » – aura lieu à la rentrée sur fond de trafic d’armes, d’argent blanchi, de pots de vin… Aux côtés de Pierre Falcone et d’Arcadi Gayadamak vont défiler des prévenus tels que Charles Pasqua (qu’on ne présente plus, ce n’est pas une casserole qu’il traîne mais une cuisine intégrée), Jean-Charles Marchiani (le préfet ex-tôlard), Jean-Christophe Mitterrand (le rejeton), Paul-Loup Sulitzer (l’écrivain-manager de nègres), Jacques Attali… Ce dernier s’était vu confier une mission sur le microcrédit en Angola payée 200 000 dollars par… Pierre Falcone, trafiquant d’armes. Qu’attend l’ANDML pour se faire financer son étude actuelle sur le microcrédit ? On se le demande.

6 août encore. Enfants boomerang. Une étude sur les jeunes « incasables », dirigée par Jean-Yves Barreyre (CEDIAS), vient d’être remise à l’Observatoire nationale de l’enfance en danger. Quelques milliers de mineurs seraient concernés dans l’Hexagone, les services sociaux se les renvoyant, « ce que les chercheurs résument à travers l’image de l’« enfant boomerang » ou de la « patate chaude ». »

7 août. Jupes. L’association HeJ (Hommes en Jupe) s’inspire du combat mené par les femmes pour porter le pantalon et se mobilise pour que les hommes puissent porter des jupes sans être victimes de préjugés. Les femmes qui inspirent les hommes, c’est dans la logique des choses et, de toute façon, ça ne fait de mal à personne.

9 août. Socialiser les pertes. « Pour l’économie, la crise est un tsunami qui approche. » L’ex-mitterandôlatre Jacques Attali, auteur d’un rapport remis à Nicolas Sarkosy pour « libérer la croissance française » (1), dans lequel il était entre autres préconisé d’enseigner l’économie dès les premières années d’école, estime que « le système financier s’en tirera en reportant sur d’autres le solde de ses erreurs. » Quels autres ? Les contribuables. La chanson est une rengaine, l’histoire repasse les plats : privatisation des bénéfices, socialisation des pertes. A-t-on besoin d’Attali pour le pronostiquer ?

9 août encore. Économie, écologie et prince Charles. Selon l’Institut de recherches britannique Chathom House, le monde connaîtra une crise de l’offre pétrolière dans les cinq à dix ans à venir et le prix du baril pourrait monter jusqu’à 200 dollars. C’est donc bien « le temps de l’économie durable qui est arrivé » selon Corinne Lepage dans un article de la rubrique « Débats ». « En réalité, ce à quoi la récession nous appelle est une révolution des valeurs. L’effacement de l’avenir dans nos sociétés qui se traduit notamment par une hyper-matérialité, une valorisation extrême du court terme, voire de l’immédiat, est la cause de nos maux. Nous n’avons plus le choix d’un changement de paradigme.  L’économie durable est le seul remède qui permettra à la planète à la fois de répondre aux limites physiques que rencontre la croissance et à la nécessité de permettre un développement harmonieux et plus solidaire de nos générations. » Rien à redire. Ah, si, juste une réflexion. Il y a vingt ou trente ans, celles et ceux qui parlaient d’énergies renouvelables, de décroissance, d’écologie, étaient raillés par les mêmes qui, aujourd’hui, affirment cette conviction comme s’ils l’avaient eu en onction au berceau. Autre chose, les Verts vont probablement se rallier à Daniel Cohn-Bendit pour les élections européennes de mars 2009. Dany – qu’Évariste (de son vrai nom Joël Sternheimer, physicien) chantait dans les années 70 – monte une liste de rassemblement écologiste allant des Verts à Nicolas Hulot, de José Bové à… Corinne Lepage. Proposition à Dany : encore plus ouvrir en s’associant « le prince Charles qui dénonce les OGM, la pire catastrophe écologique à venir » (Le Monde, 15 août).

10 et 11 août. Bouddhisme. Incroyable, le bouddhisme tibétain est la quatrième religion en France ! Je ne l’imaginais pas. A vrai dire, j’aurais été incapable de dire quelle était cette quatrième religion qui dispose de cinq millions de sympathisants et de six cent milles pratiquants… pour l’essentiel d’origine asiatique. Ouf…

10 et 11 août encore. Technocrates parisiens. Un avant-projet de loi du ministère de la culture visant à « dessiner un cadre juridique précis aux pratiques des amateurs » suscite de l’émoi dans les chaumières {penty} bretonnes. « La Bretagne compte le plus grand nombre d’artistes amateurs de tout l’Hexagone, 40 000 répartis entre les cercles de danse {kevrenn}, les ensembles musicaux {bagadou}, les chorales ou les comités des fêtes. » La quasi-totalité de ces danseurs et musiciens est bénévole. Les contraindre à devenir salariés, c’est, partant d’un bon sentiment (lutter contre le travail au noir), produire un effet pervers et une double peine : tuer le bénévolat et la culture. « C’est une idée de technocrates parisiens ». A leur décharge, peu d’entre eux sont venus en Bretagne cet été, c’est en tout cas le constat dépité des hôteliers, des restaurateurs et des offices du tourisme. De l’effet de l’héliotropisme.

12 août. SDF, tôlard. Aurélien, 30 ans, SDF, est tombé accidentellement dans le canal Saint Martin (Paris, Xè) et est mort noyé. Un collectif de trente-cinq associations, Les morts de la rue, a recensé 12 000 décès dans les rues françaises depuis 2002, 90 à Paris depuis janvier 2008. Les SDF meurent en moyenne à 48 ans (l’espérance de vie en France est de 80 ans). Ce même jour, un jeune détenu de 21 ans s’est suicidé par pendaison à Fleury-Mérogis. Il était en prison depuis avril pour « destruction de biens par substance incendiaire ». L’un et l’autre ignoraient probablement que d’autres moyens de se loger existent à Paris : « Trois nouveaux hôtels de luxe sont en construction à Paris » et la suite impériale du Ritz est accessible moyennant 12 000 euros la nuit (Le Monde, 16 août). Le SDF et le tôlard n’étaient sans doute pas informés.

12 août encore. Travailler plus. Le Conseil Constitutionnel a validé la loi portant rénovation de la démocratie sociale et réforme du temps de travail. Concrètement, sur la base d’un accord collectif, les entreprises ont dorénavant la possibilité d’augmenter les horaires de travail. Le partage du travail n’a pas bonne presse. Désormais ceux qui ont du travail doivent travailler plus. Les autres ? On verra.

12 août enfin. Précariat. Toujours du côté du travail, « Le Japon s’inquiète de l’augmentation du travail précaire. » Kazuya Ogura, chercheur de l’Institut japonais pour la politique du travail et de la formation – on imagine l’équivalent de notre Centre d’études de l’emploi – observe que « le salaire horaire d’un travailleur non régulier équivaut à 60 % de celui d’un salarié en CDI » et « regrette que les entreprises privilégient la rémunération des gestionnaires par rapport à celle de leur personnel. » De l’Occident à l’Orient, le soleil ne se couche jamais sur le précariat. C’est la globalisation.

13 août. Plan Espoir Banlieue. Aulnay-sous-Bois en Seine-Saint-Denis. Le revenu moyen par habitant n’a cessé d’y diminuer depuis 1990 et la ville a été durement touchée par les émeutes de 2005. Depuis, plusieurs épisodes de violences urbaines. L’Inspection académique y supprime dix classes. Mais le Plan Espoir Banlieue promet le développement des écoles de la seconde chance. « Si on supprime des moyens à l’école aujourd’hui, on prépare une nouvelle génération de jeunes sans qualifications. Et donc une nouvelle génération de plans banlieues dans dix ou vint ans, qui coûteront beaucoup plus cher que les postes supprimés aujourd’hui ! » proteste le maire Georges Ségura. Moins au système de formation initiale, plus aux dispositifs de rattrapage, c’est une conception originale : le curatif plutôt que le préventif. Éponger l’aval plutôt que tarir l’amont : le syndrome Shadok ou du Tonneau des Danaïdes. Au choix.

14 août. Biodiversité et récession. « Un mammifère sur quatre, un oiseau sur huit, un tiers de tous les amphibiens et 70 % de toutes les plantes sont en péril » estime une étude américaine de l’Université de Stanford qui ajoute que l’avenir de la biodiversité se jouera au cours du siècle. Donc, après les prochaines élections. D’ici là, on ne bouge pas. Le Japon, lui aussi, est menacé de récession. Il n’y a pas que nous : le malheur des uns…

15 août. Russe. A la Une, « La menace de récession en Europe se précise ». Le PIB français a reculé de 0,3 % au deuxième trimestre. C’est ennuyeux pour le candidat du pouvoir d’achat que d’être « le dos au mur et les poches vides ». Juste en dessous, en première page, « Une montagne russe d’euros pour une villa de la Côte d’Azur » avec explications en page 3. Un oligarque russe (« playboy à la réputation sulfureuse ») vient d’acquérir pour 300 ou 500 millions d’euros – on ne sait pas exactement, des broutilles – la villa Léopolda à Villefranche-sur-Mer. Soit 300 années de budget annuel pour trois structures que je conseille dans une perspective de mission locale départementale. Cette mission locale et ces deux PAIO accompagnent annuellement 3 200 jeunes. La villa vaut donc grosso modo l’accompagnement durant une année d’un million de jeunes. Projection assez juste : en 2006, les 500 structures du réseau ont reçu 469,9 millions d’euros de subventions et ont accompagné 1,2 millions de jeunes (Bilan d’activité 2006 des missions locales et PAIO, CNML, DARES). Mieux vaut être russe, riche et sulfureux que jeune, pauvre et honnête.

15 août encore. Allemand alarmiste. Belle contribution dans la rubrique « Débats » d’Harald Welzer, « La démocratie occidentale, un avenir incertain ». Extraits : « La dégringolade sociale qui, dans le pays du miracle économique, n’était autrefois le lot que de quelques laissés pour compte devient une possibilité que tout le monde peut redouter. {…} Que va-t-il se passer si les petits salaires ne peuvent plus payer leur chauffage ? Et qu’espérer si même la fiction de solidarité sociale ne peut être maintenue parce qu’il est désormais clair que la génération sortante et celle qui a précédé ont vécu sans le moindre scrupule aux frais de celle qui va encore à l’école aujourd’hui ? » Harald Welzer est sociologue à Essen, en Allemagne. Ah, un Allemand ! ça ne nous concerne pas.

16 août. Amoureux. Du Maroc, il est plus facile de venir en France lorsqu’on est une orange que lorsqu’on est un humain. Un collectif Amoureux au ban public lutte pour le droit d’aimer la personne de son choix qui, phénomène extraordinaire, peut ne pas être française. Patrick Braouezec a interrogé en juillet le ministre de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du (?) développement solidaire : « Des milliers de couples franco-étrangers sont aujourd’hui privés du droit de mener une vie familiale normale en raison du durcissement constant des lois sur l’immigration et des pratiques administratives. Difficultés pour se marier, mariages célébrés à l’étranger non reconnus et refus de visas d’entrée en France provoquant des séparations forcées, multiplication des obstacles pour l’obtention d’un titre de séjour entraînant des situations de précarité et de clandestinité, familles déchirées par des mesures d’expulsion, intrusion dans l’intimité des couples par des enquêtes de police abusives sont quelques-unes des injustices vécues. » (JO du 15/07/2008 page : 6070).  On peut signer en ligne l’appel soutenu par la Cimade, Emmaus, la FASTI, le GISTI, la Ligue des Droits de l’Homme, le MRAP, RESF, SOS Racisme, le Syndicat des Avocats de France, le Syndicat de la Magistrature… (http://amoureuxauban.net/).

18 août. Surdité. Une nouvelle rubrique estivale, « Rétrolecture », zoome sur un ouvrage ayant connu un succès particulier et/ou ayant eu une influence forte sur la vie des idées. Ce jour, Le Principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique de Hans Jonas (Flammarion, 1991), philosophe (entre autres) de « l’agir communicationnel » dont les règles devraient être connues de tous les acteurs qui oeuvrent en partenariat. Extraits : « Il s’agit d’infléchir la trajectoire sur laquelle la révolution industrielle a placé l’humanité. Ce ne sera pas facile, Jonas ne le cachait pas, parlant de « l’époque d’exigences et de renoncements âpres qui nous attend », évoquant un « esprit de frugalité étranger à la société capitaliste » et, compte tenu de l’inégalité planétaire, invitant les pays riches à « renoncer à la prospérité au bénéfice d’autres parties du monde. » Le Monde poursuit par cette délicate euphémisation : « Il n’est pas sûr que cette partie du message de Jonas soit passée dans la conscience commune. » Il n’est pire sourd…

 Mission accomplie…

Voilà, terme de ce « résumé » absolument partiel et partial d’un mois d’actualité à partir de la lucarne du Monde. On a évité les Jeux Olympiques, les déchirements au sein de Charlie-Hebdo, l’Ours russe en Géorgie et l’histoire qui se répète (1956, Budapest, 1968, Prague, Tbilissi, 2008…), le décès de Soljenitsyne, « une vie d’infortune, un destin exceptionnel » (Le Monde, 5 août), l’échec commercial du disque de Carla Bruni-Sarkozy… A l’occasion cependant, je reviendrai sur cette très-très heureuse initiative, la rubrique quotidienne « Rétrolecture » qui a révisé des ouvrages que tous nous avons connus, souvent lus, toujours « entendus causer » en se disant « il faudra un jour que je m’y mette », de L’homme unidimensionnel de Marcuse {1968} à La fin des paysans de Mendras {1967} en passant par Mythologies de Barthes {1957}, Tristes Tropiques de Levi-Strauss {1955}, Les Héritiers de Bourdieu {1964}… Rien que du très bon.

Pour les mauvais citoyens et réfractaires qui font durer les vacances en dépit du slogan « Travailler plus… », plutôt que de replonger dans ces ouvrages fondamentaux mais souvent austères, je recommande les vidéos de la série de l’ascenseur social sur Daily Motion, particulièrement les vidéos n°2, « Le cours », et n°4, « Les J.O. Du précaire » avec, en guise de médaille… un CDI dans la fonction publique (http://dailymotion.com/darkelevator/). « L’humour est une révolte de l’esprit », écrivait André Breton.

  (1) Sur ce blog, « Attalilang ou le désespoir de Jaurès », 12 février 2008.

Lorsque l’on est abonné et qu’on ne prend pas le soin de suspendre l’abonnement durant les vacances, au retour c’est une pile de journaux qui vous attend. Lecture rapide, partielle, partiale, d’un mois du Monde.

Du 18 au 31 juillet aujourd’hui. Du 1er au 18 août demain. Un mois tout rond.

 18 juillet. Méduses. Les méduses pullulent en Méditerranée. Explication : la surpêche des thons et la disparition des tortues, leurs prédateurs. Rien à voir (a priori) avec le social ou l’insertion. Mais on peut chercher.

18 juillet encore. Généalogie. Portrait d’une page sur les deux jumeaux, Bernard et Jean-Louis Debré. Le premier médecin balladurien (ex-ministre de la coopération d’Édouard Balladur), le second magistrat chiraquien jusqu’à devenir président de l’Assemblée nationale puis du Conseil constitutionnel. Debré, c’est le nom des fils de Michel (brocardé avec un entonnoir) et c’est celui de la mère de Bertrand (les missions locales) et de Laurent… Schwartz (la médaille Fields). Le monde est petit.

19 juillet. Forfait. Le sudoku est indiqué « très difficile ». Déjà les « facile » du Monde, j’ai du mal. Je renonce. Il faut savoir reconnaître ses limites. Elles commencent à « moyen ».

20-21 juillet. Panique morale. Jean-Michel Dumay signe en page 2 une chronique, « Avenir incertain, jeunesses extrêmes », où il est question des alcoolisations rapides (« binge drinking », littéralement « beuverie »), et cite Christian Baudelot : « … priver d’emploi sérieux des jeunes mieux formés que leurs parents, c’est instiller le doute sur les valeurs centrales de l’investissement éducatif dans les familles comme sur la légitimité du pouvoir dans la vie professionnelle. » Cité également Philippe Jeammet, psychiatre et psychanalyste, qui observe « que le temps n’étant plus à l’arbitraire éducatif et à l’autorité indiscutablement légitime, les ados d’aujourd’hui demeureraient prisonniers de leurs contradictions (qui sont le propre de l’enfance), les adultes ayant déserté le face-à-face formateur qui contribuait à forger le caractère des aînés. » L’altérité, concept-clé de la socialisation comme l’approche globale est celui de l’insertion. On se tue à le répéter.

22 juillet. Compression. On peut s’attendre à ce que Sauvons la recherche revienne sur le devant de la scène, 900 postes devant être supprimés en 2009 dans l’enseignement supérieur et la recherche. Valérie Pécresse a obtenu le consensus syndical… contre elle et le projet du ministère. En 2008, « le ministère avait échappé aux compressions d’effectifs de la fonction publique. » Il est vrai que c’était un peu tôt pour revenir sur des engagements pris dans le feu de l’action. Deux ans après et durant la trêve estivale, c’est tactiquement mieux.

22 juillet encore. Discrimination positive. « Le chef de l’État souhaite aussi faire évoluer le socle de valeurs de la République inscrit dans le préambule de la Constitution » particulièrement en ce qui concerne la discrimination positive. « La discrimination positive fonde déjà un certain nombre de politiques publiques (zone d’éducation prioritaire, politique de la ville…). Elles reposent néanmoins sur des bases sociales et territoriales. Faut-il accorder des droits spécifiques à des individus appartenant à des minorités ? Telle est la question posée aujourd’hui. » Dans son rapport du Commissariat général du Plan La France de l’an 2000 (éditions Odile Jacob-La Documentation française, 1994), Alain Minc n’avait pas hésité à écrire sur ce thème : « Dans un tel contexte, il faut identifier les inégalités inefficaces et injustes qui doivent être combattues, développer les formes d’équité qui sont un facteur d’efficacité, et trouver le niveau acceptable d’inégalités nécessaires pour assurer le dynamisme de l’économie. Cela suppose une réflexion sur l’optimum que la société souhaite. » (p. 89). Beau projet, biberonné à l’économie libérale (le célèbre « optimum de Pareto »), que de trouver le niveau acceptable d’inégalités… Les Lumières se retournent dans leurs tombes.

22 juillet enfin. Pauvre laïcité. Un long article d’une page est consacré à Tony Blair avec comme légende « Je rêve que la foi apporte sens et valeurs à une globalisation chaotique. » Nicolas Sarkozy, par ailleurs chanoine d’honneur de Latran, accompagné au Vatican de Jean-Marie Bigard (fin lettré, auteur du « Lâcher de salopes »), avait prononcé un discours de repentance le 20 décembre 2007 où il apparaissait que « la morale laïque risque toujours de s’épuiser quand elle n’est pas adossée à une espérance qui comble l’aspiration à l’infini. » Il ne parlait pas d’astronomie.

23 juillet. Addiction. « Le jeu a été inscrit pour la première fois dans le plan de lutte contre les addictions 2007-2011. Les experts préconisent des mesures de contrôle. » Au Québec, des Carrefours jeunesse-emploi organisent des sessions pour les jeunes en insertion sur le thème du jeu compulsif (cf. « Des missions locales au Québec ? 3/4 »). Ils ont raison : « La plupart des enquêtes épidémiologiques menées en population générale identifient le sexe (masculin) et l’âge (adolescents et jeunes adultes) comme facteurs associés au jeu problématique. » La société du spectacle et sa trilogie « Morpion-Grolo-Loto ».

24 juillet. Travailler plus longtemps. Rien ce jour. Un sudoku de force moyenne. Ah, si ! Un article de Christine Lagarde, Xavier Bertrand et Laurent Wauquiez, « Emploi des seniors : arrêter le gâchis ». Un taux d’emploi de 38,3 %, etc. on connaît les données, les premiers de classe culpabilisants (la Suède avec un taux d’emploi des seniors de 70 %) et les arguments. Au fait, parlant de Xavier Bertrand… Télérama l’a étrillé dans son numéro du 18 juin 2008, « Solidaire avec lui-même » (Michel Abescat). Extrait : « Membre éminent d’un gouvernement et chouchou d’un président qui n’ont eu de cesse de démolir toutes les formes de solidarité sociale (travailleurs/chômeurs, bien-portants/malades, actifs/retraités), Xavier Bertrand ose se proclamer ministre de la « Solidarité ». Curieuse époque tout de même, où les mots sont ainsi vidés de leur sens. Sans doute est-cela la modernité dont Xavier Bertrand et consorts nous rebattent les oreilles. »

25 juillet. DAB. Retour sur DGS (Denis Gautier-Sauvagnac), alias DAB (distributeur automatique de billets), ex-patron de l’UIMM, avec une page entière « UIMM : une faille dans le mur du silence ». Voir sur ce site : « Une tumeur au cerveau : l’exemplarité des élites » (17 mai 2008), « Gagner plus… entre soi » (15 mai).

25 juillet encore. Agit’prop. C’est un joli nom, Edvige… mais c’est l’acronyme d’un fichier policier, « Exploitation documentaire et valorisation de l’information générale ». Déjà moins joli. 328 associations, syndicats et partis politiques ont signé l’appel pour obtenir l’abandon de ce fichier : Amnesty International, la CFDT, FO… C’est à http://nonaedvige.ras.eu.org/

26 juillet. Gens de peu. On en pense ce que l’on veut mais ce qu’écrit François Bayrou dans l’article « Bernard Tapie ou l’abaissement de l’État » sonne juste. Mesurant les royalties – payés par le contribuable – que l’homme d’affaires et ex-ministre de la ville va obtenir à partir d’un arbitrage litigieux (« c’est l’équivalent de la totalité des salaires annuels des 11 000 postes d’enseignants supprimés cette année… »), Bayrou s’inscrit dans la lignée d’un humanisme social, certes de droite centriste, aussi critiqué par la gauche radicale que, lors de grandes situations historiques (la seconde guerre mondiale, les guerres de libération coloniale…), capable avec elle de réaliser l’union sacrée : « … Pendant ce temps, on pressure les pauvres gens jusqu’au dernier centime. On va supprimer les allocations aux chômeurs qui refuseront un emploi trop éloigné de chez eux ou sous-payé. Je connais une jeune femme qui a été contrainte de rembourser une année de RMI parce qu’elle avait fait quelques heures de ménage sans les déclarer. Les faibles sont sans défense, mais le pouvoir enrichit avec complaisance ses affidés. » Je n’aurais pas écrit « les pauvres gens » mais, comme Pierre Sansot, « les gens de peu » (PUF, 1992). Pour le reste, je suis d’accord.

27-28 juillet. Dopage. Axel Khan en page des sports, c’est inhabituel pour ce généticien qui alimente et guide le débat sur l’éthique médicale et, plus largement, des sciences. Extrait : « La morale universelle, c’est de limiter la manifestation des inégalités physiques. La morale sportive, c’est que le meilleur gagne. Au regard de la morale universelle, la morale sportive est donc immorale. {…} Le sport est un terrain d’ombre et de lumière. La lumière qu’on applaudit, et l’ombre qui est en résonance avec la mécanique intime de l’âme humaine. Le sport est pour moi un bon terrain de réflexion sur l’homme. » Voilà qui change du slogan « Bougez, éliminez » et du postulat « Le sport, c’est bon pour tout : la santé, les jeunes… »

29 juillet. Ça ne s’invente pas. En couverture du Monde, « Rachida Dati veut développer une prison hors des murs ». Ce qui, littéralement, reviendrait à mettre en prison tous ceux qui n’y sont pas. Qu’on se rassure, son projet de loi pénitentiaire vise à « lutter contre la récidive par la réinsertion de la personne condamnée. Cela passe par le développement des aménagements de peine, grâce à la surveillance électronique et l’assignation à résidence des personnes en attente de jugement… » Ouf. Avec Edvidge, on ne sait jamais (voir supra « 25 juillet encore. Agit’prop. »).

30 juillet. Nécrologie. Georges Lapassade est décédé. Avec René Lourau, il fût l’un des fondateurs de l’analyse institutionnelle. Tous les éducateurs quinquagénaires (et plus) ont eu dans leur cartable L’entrée dans la vie (1963, éditions de Minuit). Un philosophe, un sociologue, un anthropologue. Engagé.

30 juillet encore. Joli couple au chômage. Serge Tchuruk – ex-PDG d’Alcatel qui appelait de ses vœux en 2001 « l’entreprise sans usines » (1) – et Pat Russo du groupe Lucent dirigeaient Alcatel-Lucent issu de la fusion entre les deux entreprises. Ces deux-là cumulent ensemble plus de vingt milles licenciements. Ils sont l’un et l’autre débarqués. Qu’on se rassure : en parachute avec quelques millions d’euros pour bons et loyaux services.

30 juillet toujours. Dialogue social. Le même jour, accord chez Nexter (ex-GIAT Industries) pour augmenter le temps de travail (de 200 à 250 heures par an). « On n’adhère pas à cet accord mais il nous a préservé du pire. » explique un administrateur CFDT. C’est ce que l’on appelle « le dialogue social ». Égalitaire.

30 juillet enfin. Eau et vin. « Près d’un sixième de l’humanité n’a pas accès à l’eau potable. » Autre scandale : sans doute plus n’ont pas accès à cette bouteille de romanée-conti vendue 11 000 euros à un client assoiffé dans un palace parisien (lire demain « 12 août. SDF, tôlard »).

31 juillet. Parité. « La moitié des 33 millions de séropositifs sont des femmes. » A défaut d’être aussi bien représentées à l’Assemblée nationale.

31 juillet encore. Vases communicants. Pariant sur une amélioration de la situation de l’emploi, François Fillon demande « aux syndicats et au patronat de réduire les cotisations d’assurance-chômage, afin de permettre un relèvement des cotisations vieillesse pour assurer l’équilibre des comptes d’ici à 2020. » Le problème est que, de leurs côtés, « les économistes prévoient une remontée du chômage en 2009. » C’était le 31 juillet. Ce qui arrivera en août semble donner raison aux seconds.

 A suivre…

(1) Serge Tchuruk est une source d’inspiration comme on pourra le constater à la page 102 des Bricoleurs de l’indicible, 2003, tome 1.  

Les Carrefours Jeunesse Emploi (2)

Poursuivons ce tourisme d’insertion chez nos cousins québécois. Entre temps, la vie s’est écoulée… et tarie pour Françoise de Veyrinas, présidente du Conseil national des missions locales depuis mai 2003. Elle est décédée samedi 16 août à l’âge de 64 ans. « Le crabe », comme l’exprime le langage populaire. Un directeur de mission locale, la plus australe du monde, me disait au téléphone : « C’est quelqu’un de la communauté professionnelle qui est parti. » On retrouve cette « communauté » chère aux Québécois… et probablement plus chaleureuse que la quasi-seule communauté hexagonale passée dans le langage courant : de « communauté éducative », autant on en parle sans économie… autant l’Éducation nationale ne m’est jamais apparue comme synonyme – même de loin – de ce que pouvait signifier une communauté. Par charité (laïque), j’éviterais d’élargir l’Éducation nationale à l’Université… me contentant de citer Edgar Morin (c’est pratique, cela évite de porter la responsabilité de ce que l’on aurait bien voulu écrire) dans Introduction à la pensée complexe : « Tandis que les media produisent la basse crétinisation, l’Université produit la haute crétinisation. » Si, si, c’est vrai ! Je n’invente rien. Il l’a écrit : c’est aux pages 19 et 20 de l’édition de 1996 chez ESF Éditeur.

Mais revenons au Québec et, plus particulièrement, aux Carrefours Jeunesse Emploi.

Comme chez nous et pas comme chez nous…

Un CJE est un organisme à but non lucratif en tout point similaire à une association (pas de loi 1901 évidemment au Québec mais la troisième partie de la Loi sur les compagnies) avec un conseil d’administration, un projet propre, un ancrage territorial. Dans le bilan d’activités du CJE de Saint-Laurent (nord-ouest de Montréal), qui affiche en couverture un slogan qui ne dépaillerait pas en France : « Laisse ta trace » (1), on peut lire les orientations « basées sur ses quatre clientèles cibles : les immigrants, les femmes issues de groupes ethnoculturels, les jeunes à risque de décrochage scolaire et les « sans-chèque » {c’est-à-dire sans ressources} »… orientations auxquelles le conseil d’administration a décidé d’en ajouter une cinquième : « desservir et représenter adéquatement les besoins des anglophones du territoire. » Quelques amis que j’ai par là-bas apprécieront moyennement cette initiative… Autant certaines de ces orientations résonnent quasi-exotiquement à nos oreilles, autant on se retrouve « comme chez nous » avec la mission centrale du CJE : « … appuyer la démarche d’insertion socioprofessionnelle des jeunes adultes âgés de 16 à 35 ans qui résident sur le territoire de Saint-Laurent et ce, tout à fait gratuitement. Notre approche vise à aider ces jeunes adultes dans le développement de leur autonomie et de leur confiance, de même qu’à leur faire connaître davantage les ressources et les moyens disponibles pour s’intégrer au marché du travail, aux études et/ou au monde des affaires. » Comme chez nous… sinon qu’au Québec c’est 35 ans et pas 25 révolus. Qu’en dire sinon que, de toute évidence, la tranche d’âge bénéficiaire des services est sur les bords du Saint Laurent plus réaliste qu’ici ? Voici des années que l’on constate, après l’allongement de la jeunesse, l’allongement d’une insertion et que, plutôt que d’en tirer la conclusion de bon sens que serait un accompagnement au-delà de 25 ans, jusqu’à 30 ans par exemple, le Français que l’on dit doué pour l’abstraction a trouvé la parade : il use de rhétorique en ajoutant « durable » à insertion. La durabilité – toute relative : six mois ou plus – est d’autant plus dans les bouches que la précarité s’installe dans les vies : cinq ans pour que la moitié d’une cohorte de jeunes sans diplôme parvienne à se stabiliser après son entrée sur le marché du travail… l’autre moitié continuant à piétiner. J’ai sous les yeux le rapport d’activité d’une PAIO présenté lors de son assemblée générale de juin 2008 : sur 802 « entrées en situation », 29 CDI temps plein et 12 CDI temps partiel ; en face 149 CDD, 198 CDD intérim… Commentaire : « Stabilité du nombre d’embauches en CDI : 41 en 2007 pour 49 en 2006 ». Comme aux actualités sur Euronews : no comments. (2)

Des programmes et une autonomie…

Précisons que, si le public d’un CJE est plus large qu’en France, des politiques du Gouvernement du Québec peuvent être, elles, calées sur la tranche d’âge des 16 – 25 ans comme par exemple « Jeunes en action » (une mesure de projets d’apprentissage issue du programme « Solidarité Jeunesse »), « Place aux jeunes » (contre l’exode rural des jeunes adultes qualifiés), ou des 16-17 ans comme « Ideo 16/17 » (qui lutte contre le décrochage scolaire). Il existe même un programme de « sensibilisation à l’entrepreneuriat jeunesse » qui ferait sursauter ici, où des « agents de sensibilisation » (93 au Québec) vont dans les écoles équivalentes au primaire chez nous et s’adressent à des enfants de six ans : « Il ne s’agit pas de créer des capitalistes mais de donner le goût d’entreprendre. » (directeur général du CJE de Saint Laurent).

Contrairement aux missions locales dont une caractéristique dominante (non, je n’ai pas écrit « oppressante ») est de mettre en œuvre les politiques publiques de l’État et de la Région, et qui sont en quelque sorte calées sur les critères des programmes, leur marge de manœuvre sur le reste et qui constitue l’approche globale étant réduite (processus d’instrumentalisation), les CJE sont des structures autonomes, certes financées par le Gouvernement mais utilisant les programmes comme une boîte à outils. Ainsi le rapport annuel du Réseau des carrefours jeunesse-emploi du Québec définit-il ceux-ci comme « des organismes communautaires autonomes issus du milieu offrant un lieu d’accueil et d’appartenance ; {ils} sont dirigés par des conseils d’administration représentatifs de leur milieu et leur sont redevables en assemblée ; {ils} déterminent leurs orientations, leurs priorités, leurs objectifs et leurs plans d’action de façon autonome ; {ils} conçoivent leurs propres outils d’intervention et d’évaluation. » L’autonomie des CJE est revendiquée… celle des missions locales, formelle (des associations), reste à (re)conquérir : les axes 4 et 5 de la convention pluriannuelle d’objectifs me semblent être le coin à enfoncer pour cela.

 Un CJE propose des « services de base universels » et des « services complémentaires ». Dans la première catégorie commune à tous les CJE, on trouve « l’accueil, l’information et les références » correspondant sans être aussi précisé à l’« AIOA » des missions locales (3), « l’aide à la recherche d’emploi », « l’information/orientation scolaire et professionnelle » (ISEP) et « les activités entrepreneuriales » (aide à la création d’entreprise). La seconde catégorie correspond à des problématiques particulières, fondées sur les singularités territoriales mais pouvant s’appuyer sur des programmes gouvernementaux : des « plateaux de travail » (équivalents aux chantiers d’insertion), « Jeunes en action », etc. Tout cela s’organise, comme en France, sur la base d’accompagnements individualisés, d’ateliers collectifs, d’évènements festifs, de projets originaux (4), d’apports externes d’experts (toxicomanie, homosexualité, jeu compulsif, etc.).

En résumé…

Le concept de base, l’approche globale, est commun aux organisations des deux côtés de l’Atlantique, même s’il est moins souvent explicité au Québec. Cependant – est-ce un seul effet culturel d’interprétation des termes ? – l’approche québécoise apparaît plus pragmatique : on parle sans détour d’ « employabilité », de « recyclage » (des jeunes)… Elle est également à l’échelle de chaque entité plus cohérente, l’« organisme communautaire » qu’est le CJE disposant d’une marge de manœuvre plus importante qu’une mission locale. Si les méthodes varient peu (de l’accueil à l’accompagnement en s’appuyant sur le partenariat), les actions se singularisent par leur public plus large (de 6 à 35 ans… on s’approche du lectorat de Tintin) et par deux orientations fortes : l’une en amont avec la rescolarisation, l’autre en aval avec un rapport à l’entreprise et une culture de l’entrepreneuriat. Pourrait être ajoutée la problématique d’un bénévolat très actif au Québec alors qu’en France, sans doute sous l’influence encore très persistante d’un État perçu comme protecteur même s’il serait « animateur » (5) et qu’il gouvernerait à distance (6), le bénévolat est bien des fois perçu comme une façon de se substituer à l’obligation de mission de service public : dans les missions locales, hormis le parrainage, le bénévolat est denrée rare… y compris parmi les administrateurs plus souvent présents sur la base d’un mandat de représentation que pour l’intérêt qu’ils portent à l’insertion. Enfin, s’agissant de gouvernance, alors qu’un CJE émane d’une volonté locale comme en théorie une mission locale, le poids des édiles locaux y est cependant moins prégnant qu’en France : la communauté, c’est-à-dire les forces vives, fait une place à l’élu qui, à ses côtés, a les acteurs associatifs, institutionnels, économiques… En France, la (modeste) marge d’autonomie du projet associatif de mission locale est quasi-exclusivement dans les mains de l’élu de la collectivité. (7)

Succomberais-je au syndrome de l’herbe toujours plus verte de l’autre côté de la prairie ? Et bien non car on verra dans la prochaine contribution que l’actif constitué par les missions locales depuis un quart de siècle pourrait intéresser nos cousins de la Belle Province…

A suivre.

 (1) Pour les lecteurs québécois, l’analogie se joue à partir de « trace » qui a été un programme national d’insertion des jeunes, confié en 1998 aux missions locales avec la loi de lutte contre les exclusions, « Trace » signifiant « TRajectoire d’Accès à l’Emploi ».

(2) Autant les conditions d’accès à l’indépendance économique et à l’autonomie sociale réservées à « l’autre jeunesse », pour reprendre les termes de Claude Dubar (L’autre jeunesse. Jeunes stagiaires sans diplôme, 1987, Presses Universitaires de Lille), sont désastreuses, autant les moyens mobilisés par les édiles locaux sont dérisoires. A titre d’exemple, la subvention de certains EPIC pour cette même PAIO est de 0,15 € par habitant et par an. Au regard de l’appétence de nombreuses collectivités pour aménager la voirie, inversement proportionnelle à celle pour insérer leurs jeunes, c’est la politique municipale du rond-point. Quant aux jeunes, ils peuvent aussi symboliquement tourner en rond : on achève bien les chevaux…

(3) accueil – information – orientation – accompagnement.

(4) La lecture du Recueil des bons coups (RCJE, 2007) révèle l’originalité des projets depuis une action de sensibilisation au commerce équitable au CJE de Mitis (région du Bas Saint Laurent) jusqu’à « Mille et une perles » au CJE de Chauveau (région de Capitale-Nationale) où l’on produit des « bracelets uniques créés à partir d’épingles à nourrice et de perles ». Qu’on se rassure, les conseillers d’insertion des missions locales, quoique héritiers de Descartes, ne sont pas en reste… mais qui aujourd’hui mutualise et diffuse à l’échelle nationale ces « bonnes pratiques » ?

(5) Jacques Donzelot, L’État animateur. Essai sur la politique de la ville, 1994, Esprit.

(6) Renaud Epstein, Gouverner à distance, 2005, Esprit n° 5.

(7) Le rapport annuel du Réseau des Carrefours jeunesse-emploi du Québec définit l’action communautaire à partir des concepts de démocratie, de citoyenneté active, d’autonomisation, de solidarité et de justice sociale. Toutes choses qui excluent l’exclusivité du pouvoir. Notons également dans ce chapitre qu’ « un lieu qui favorise l’autonomisation est un lieu où on se préoccupe autant des processus que des résultats. » J’ignore si le rédacteur de ce rapport est (justement) inspiré des théories systémiques mais en tout cas il en exprime une règle… que bien des « décideurs » hexagonaux devraient intégrer à l’heure où s’impose sans réserve un discours d’ « obligation de résultats ».

Les Carrefours Jeunesse Emploi (1)

110 Carrefours Jeunesse Emploi (CJE) au Québec maillent l’intégralité du territoire de la province. Les CJE ont été créés par décret en 1995 par Jacques Parizeau, Premier ministre du Québec, après plusieurs expérimentations locales singulièrement à partir de constats d’employabilité difficile des jeunes en Outaouais (2). En 1982, un petit groupe d’acteurs des villes de Hull et de Gatineau prenait l’initiative d’une étude concernant l’emploi des jeunes qui constata qu’environ 15 000 jeunes de 15 à 24 ans étaient sans emploi alors qu’ils étaient aptes au travail. De cette étude est né le projet d’un Centre communautaire des jeunes sans emploi (CCJSE) dont le modèle a essaimé pour devenir par la suite CJE.

 

Outre la période qui voit des deux côtés de l’Atlantique l’irruption du chômage des jeunes (en 1980, le taux de chômage des jeunes en France est et de 13,3% et de 13,2% au Canada), similitude donc avec les missions locales, nées d’expérimentations locales multiples (les équipes de prévention spécialisée, la genèse de l’économie sociale…) puis promues par le gouvernement (ordonnance de mars 1982). Une différence cependant de taille : les missions locales disposent d’une antériorité de plus de vingt-cinq ans, les CJE de treize ans. De fait, l’importance quantitative des deux réseaux mais également de leurs publics respectifs n’est pas la même : les 1 500 salariés des CJE québécoises accueillent annuellement environ 55 000 jeunes (soit un rapport – à faire rêver plus d’un – de 37 jeunes par salarié) contre 1,2 million de jeunes pour les 11 200 salariés des missions locales (soit un rapport de 107 jeunes par salarié). Il faut dire que, hormis un poids démographique huit fois moindre (7,7 millions d’habitants), le taux de chômage des jeunes de 15-24 ans au Québec n’est désormais que de 12,5% (11,0% pour les femmes et 13,9% pour les hommes), même si l’on observe de fortes variations infra provinciales (3).

 Le CJE, un organisme communautaire.

Si un CJE est financé « à la mission » par le Gouvernement, c’est-à-dire structurellement (« financement de l’activité principale » pour les missions locales), d’autres financements peuvent venir compléter ces subsides selon la politique du CJE : municipalités, fondations et fonds dédiés pour des actions spécifiques du Gouvernement. Comparativement aux missions locales, la source du financement des CJE est donc plus étroite, essentiellement gouvernementale, une municipalité n’étant pas contrainte de contribuer financièrement au fonctionnement du CJE… même si la décision de création d’un CJE est le fruit d’une volonté locale : « C’est la communauté qui décide de la création. »

Il s’agit bien de « communauté » et non de « collectivité », la différence est de taille et doit être précisée… la notion de communauté prêtant en France à discussion sinon à polémique dans une interprétation qui l’oppose à la citoyenneté. La communauté, dans le système québécois, peut être traduite comme l’ensemble des forces vives : politiques bien sûr mais aussi économiques, associatives, citoyennes. Lorsque, mi-août, des émeutes éclatent à Montréal-nord (un jeune de 18 ans ayant été abattu par la police deux jours auparavant), les médias parlent de la mobilisation de la communauté qui appelle au calme : la communauté est constituée « des gens » qui partagent un territoire sans que cela fasse nécessairement référence ethnique à une identité particulière… même si, dans les faits, des concentrations ethniques existent (quartiers chinois, italien, libanais…). « Pour les carrefours jeunesse-emploi, l’action communautaire repose, en tout comme en partie, sur les cinq piliers fondamentaux que sont la démocratie, la citoyenneté active, un lieu qui favorise l’autonomisation, la solidarité et la justice sociale. » (Rapport annuel 2007-2008 du RCJEQ). En fin de compte et pour un CJE, la communauté québécoise est l’équivalent, pour une mission locale française, d’une combinaison des partenaires effectifs, des acteurs et des habitants du territoire. J’utilise de longue date pour les missions locales l’expression « communauté professionnelle » pour associer dans une même dynamique les professionnels, les administrateurs et les partenaires mais, ici au Québec, la communauté est encore plus englobante, incluant toutes et tous qui vivent et partagent (effectivement ou potentiellement) un projet de développement local : « La force des carrefours jeunesse-emploi est leur attachement à la communauté de laquelle ils sont issus… {ils} sont des organismes communautaires autonomes issus du milieu offrant un lieu d’accueil et d’appartenance… » (Rapport annuel 2007-2008 du RCJEQ).

On a donc deux communautés, l’une et l’autre n’étant pas toujours distinguées : la communauté globale qui recouvre les habitants du territoire mobilisés dans le multiples dynamiques (sociales, sociétales, politiques, économiques) et l’organisation communautaire proprement dite, c’est-à-dire en l’occurrence un CJE. Entre les deux, la porosité s’effectue classiquement par la représentativité d’un conseil d’administration mais également par le bénévolat (dont l’importance au Québec n’est pas comparable à ce que l’on connaît en France, celui-ci étant généralement limité ici au parrainage), qui peut aller jusqu’à des financements privés (des CJE ont des fondations – 4), ainsi que par la thématique de la participation. « L’organisation communautaire se lie à la communauté globale par l’intermédiaire de ses membres. Ce principe signifie que l’organisation doit impliquer les leaders (à la fois formels et informels) qui s’identifient aux sous-groupes principaux de la communauté et sont acceptés par eux. L’organisation doit également et surtout exiger la participation des citoyens, car ce sont eux qui doivent être à la fois les instruments du changement et les objets du changement. » (Y. Assogba, p. 56). A ce fonctionnement « communautaire » s’ajoutent trois autres critères qui constituent une « stratégie consensuelle » d’implantation d’un CJE : « a) L’organisation doit développer un certain rythme de travail afin de prouver à la communauté son dynamisme et son efficacité dans le processus du changement social. L’application de ce principe vise un effet positif dans la collectivité. b) L’organisation doit avoir des buts et des procédures de haute acceptabilité. c) Les programmes de l’organisation doivent comprendre quelques activités à contenu émotionnel, par exemple instituer des fêtes et des symboles. » (Y. Assogba, pp. 56-57).

L’histoire des CJE rappelle à bien des égards celle des missions locales, même si il ne semble pas que cette dernière ait beaucoup été étudiée au Québec (3). On y parle d’ « institutionnalisation », de « professionnalisation », d’expérimentations sociales et d’innovation, et un concept central de la démarche est l’approche globale, plus souvent qualifiée d’ « holistique » que de « systémique ». Cependant CJE et missions locales diffèrent par d’autres points : on vient de voir l’importance québécoise de l’engagement communautaire que n’équivaut pas la forme associative des missions locales (combien, ici, de conseils d’administration atones, hélas !) et qui, chez nos cousins de la Belle Province, implique une démarche intégrée de développement local (« Au Québec, l’insertion par le communautaire tend à se conjuguer avec le développement local », Y. Assogba, p. 132). Nous verrons que l’autonomie des CJE, la professionnalisation du réseau et quelques enjeux à venir diffèrent.

A suivre donc…

(1) Les informations recueillies l’ont été dans le cadre d’entretiens auprès de Marc Grignon, directeur général du Carrefour Jeunesse Emploi de Saint-Laurent , et d’Éric Allard, directeur-adjoint du Réseau des Carrefours Jeunesse-Emploi du Québec (RCJEQ) et coordonnateur en entrepreneuriat jeunesse, ainsi qu’à partir de la consultation du Rapport annuel 2007-2008 du RCJEQ, du Bilan d’activité 2007-2008 du CJE de Saint-Laurent, du Bilan 1997-2007, du Recueil des bons coups 2007 du RCJEQ et de l’ouvrage de Yao Assogba, Insertion des jeunes, organisation communautaire et société. L’expérience fondatrice des carrefours Jeunesse-Emploi au Québec paru aux Presses de l’Université du Québec en 2000. 

(2) L’Outaouais est une région à l’extrême-ouest du Québec, mitoyenne de l’Ontario. Sur la rive nord de la rivière des Outaouais, côté Québec, la ville francophone de Gatineau et, sur la rive sud, côté Ontario, l’anglophone Ottawa.

(3) En juillet 2008, le taux de chômage au Québec était de 7,8% mais de 16,9% en Gaspésie et de 4,7% en Chaudière-Appalaches.

(4) « Les intervenants du centre en ont été conscients qui se sont associés à différents partenaires de la société canadienne et québécoise pour non seulement diversifier les ressources du CCJSE, mais aussi pour constituer un réseau de sociabilité très étendu et puissant composé d’acteurs politiques, issus de la société civile, de l’Église, du domaine des finances, des professions libérales. Bref, ils ont fait du CCJSE une véritable organisation communautaire ou associative en ce sens que c’est un projet collectif ancré dans la communauté et visant à répondre aux besoins de ses jeunes en matière d’insertion socioprofessionnelle. » (Y. Assogba, p. 54).

(4) Bertrand Schwartz est cité à deux reprises dans l’ouvrage de Yao Assogba. Cependant les acteurs rencontrés, un directeur général de CJE et le directeur-adjoint du Réseau des CJE, ne connaissaient qu’approximativement l’histoire des missions locales.