Archives de février, 2011

Au sujet de la précarité. Et de la circulaire DGEFP CPO-CIVIS.

Publié: février 28, 2011 dans Non classé

Sainte-Luce.

Ouf, on trouve Le Monde Economie du 22 février à Sainte Luce, petit port de pêche tout au sud de la Martinique où l’on trouve également une mission locale, « Espace Sud », qui recrute son-sa nouveau-velle directeur-trice ! Ouf… d’autant plus qu’on ne peut assurément pas le rater (pas le futur directeur : le journal), ni même patienter, puisqu’il titre « 2021. Comment sortir des jeunes de la précarité ». Sans point d’interrogation, ce qu’on pourrait traduire par l’annonce – enfin – d’une solution.

Sauce dieppoise…

Plutôt que « la » solution,  ce sont des propositions encore au stade du débat  car, au bout du compte, la seule convergence est celle du diagnostic… évidemment sombre. Le Monde s’appuie, entre autres, sur le rapport déjà cité ici du Conseil d’Orientation pour l’Emploi (COE), Diagnostic sur l’emploi des jeunes : la précarité des jeunes ne fait qu’augmenter et est devenue structurelle, la forme normale du contrat de travail pour les jeunes est le CDD, etc. Une belle résolution également : « Le fait que le capital humain soit une richesse qu’on ne peut plus considérer comme une variable d’ajustement du marché de l’emploi fait à peu près l’unanimité. » Précisons que cette dernière concerne les économistes, sociologues et autres intellectuels des think tank, paraît-il de droite comme de gauche. Pas nécessairement les employeurs et là, sans doute, est le hiatus. Civiliser les employeurs, écrivait Dominique Méda dans Qu’est-ce que la richesse ?… Continuons les vœux : « La question est de savoir comment valoriser ce capital afin que l’embauche d’un jeune soit, enfin, perçue comme un investissement plutôt que comme un coût. » Il faut se préparer apostoliquement à faire preuve de beaucoup-beaucoup de pédagogie et de force de conviction car, hormis les adhérents, quasi-apôtres, du Centre des Jeunes Dirigeants et quelques autres patrons perles – rares, l’embauche des jeunes est bien plus associée par les employeurs à des charges et à une période insuffisamment productive qu’à un investissement. Et la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) ? C’est un peu comme les coquilles sauce dieppoise : beaucoup de sauce, peu de chair… Ainsi nombre de retours de conseillers ou de chargés de relations entreprises font état de « la » question de l’employeur à qui une candidature de jeune est présentée : « combien je vais toucher ? » On est loin de l’investissement… ou, tout au moins, s’exprime ainsi une conception originale de l’investissement : qu’il rapporte immédiatement sans coûter… Lot de (piètre) consolation : si les jeunes sont considérés comme une charge, outre que cela signifie qu’on n’est plus dans une logique de transmission des métiers, cela les rapproche des seniors – voilà de l’intergénérationnalité ! – puisque ces derniers ont vu s’évaporer en obsolescence leur expérience. Jeunes et vieux, même combat… reste à secouer les inclus terrés dans leurs niches cdistes!

Coup de pouce systémique.

Et il n’est même pas certain qu’on parvienne à cette unanimité sur le capital humain puisque, celle-ci à peine indiquée, on peut lire : « Les unes {convictions} insistent sur la nécessité d’abaisser le coût du travail… », ce qui revient exactement à l’inverse de la conception d’investissement. Pour permettre aux jeunes d’accéder à l’emploi, baissons les charges : on connaît de très longue date cet argument – les exonérations des CDD lors des « plans Barre », avant même la création des missions locales – qui revient à considérer le coût du travail des jeunes comme une dépense qui, subséquemment, justifierait un coup de pouce des pouvoirs publics. Et comme nous sommes dans la complexité, marquée d’interactions et d’incertitude, ce coup de pouce ici produit des effets systémiques là et, de la sorte, on en vient à mettre en cause par des SMIC jeunes ou assimilés les minima conventionnels. Cela rappellera quelque chose au tout nouveau président de la toute nouvelle mission locale parisienne.

Parmi les pistes, bien sûr, on trouve celle de Terra Nova dont nous avons déjà parlé, le « capital formation »… qui inspire Jean-François Copé, secrétaire général de l’UMP, avocat d’affaires et aussi – quel homme ! – président du think tank Génération France, puisque ce dernier préconise « de créer un compte individuel de formation dont le capital serait inversement proportionnel au niveau de formation initial. » Pour ce même Copé, « la première cause de l’exclusion des jeunes est le coût du travail. Aussi, compatissant avec les pauvres employeurs, propose-t-il de transférer une partie des charges salariales et patronales vers la TVA ou la CSG. » Ce qui, retour à la case départ, revient à considérer comme une dépense l’embauche de jeunes. Terra Nova, par contre, préconise « un taux de cotisation patronale variable en fonction du taux d’emplois précaires de l’entreprise »… ce qui n’est pas du tout la même chose : la carotte pour les « bonnes » entreprises, qui jouent le jeu d’emplois stabilisés, et le bâton pour les « mauvaises » entreprises aux CDD variables d’ajustement… pas certain que la dame aux yeux bleus, Parisot, s’en satisfasse. Pas plus d’ailleurs que de la proposition de la Fondation Jean-Jaurès qui « estime que la lutte contre la précarité passe par un regain du rôle de toutes les parties prenantes de l’entreprise », en particulier en accordant plus de pouvoirs aux représentants du personnel : « Un droit de veto du comité d’entreprise, par exemple, permettrait de lutter efficacement contre la précarité. » Les pioupious pourront s’étonner que le COE plaide pour la systématisation de l’alternance en dernière année de cursus puisque, précisément, leur géniteur Bertrand Schwartz promouvait l’alternance mais… en début de cursus. C’est ainsi qu’il a d’ailleurs réformé l’Ecole des Mines de Nancy : « Je privilégie pour commencer le savoir faire pour acquérir une expérience que l’on transforme ensuite en savoirs… » Pour Philippe Askenazy, « la véritable réponse consiste à cesser les politiques d’emplois précaires et à construire une nouvelle stratégie de croissance en répertoriant les besoins du futur, susceptibles de générer des emplois qualifiés et pérennes comme, par exemple, dans le secteur de la santé. » Ce qui ne sera pas sans rappeler à certains un programme des années 2000… les « emplois jeunes ». Quant à combattre la précarité des postes proposés aux jeunes, rien de nouveau sous le soleil puisqu’on peut lire dans la lettre de commande de Pierre Mauroy à Bertrand Schwartz (1981) : « … de telle sorte que les jeunes de cet âge ne soient jamais condamnés au chômage, ni à des emplois par trop précaires… » Faire, défaire, refaire.

K.M.

Le même Askenasy, toujours économiste, ne mâche pas ses mots dans Marianne n° 722 (19-25 février 2011), avec un article « Le bataillon de réserve du capitalisme », clin d’œil au barbu K.M. et à son « armée de réserve » de travailleurs précaires et chômeurs. Précisément, cet hebdomadaire consacre son dossier à la précarité avec, à sa Une, « 750 euros par mois ! Six millions de salariés doivent s’en contenter. » L’éditorial de Jacques Julliard donne le ton, sans concession aucune : « Le travail précaire n’est pas une fatalité. Son développement continu, depuis une vingtaine d’années, ne correspond pas à une nécessité technique, mais à la volonté du patronat de peser sur les salaires à la baisse, au mépris de la notion de salaire minimum, qui correspondait à l’origine à une exigence de dignité élémentaire pour le travailleur. Qu’avec les progrès de la technique et de la productivité le quart des salariés émargent aujourd’hui largement au-dessous du Smic dit assez l’ensauvagement social et moral du capitalisme actuel, qui se sert de la concurrence qu’il se fait à lui-même pour justifier la combinaison de l’ère de l’informatique avec celle des bas-fonds de Dickens. » Tout l’éditorial est du même tonneau, rien à envier aux plumes de la place du colonel Fabien : « … ce n’est pas seulement le principe de la démocratie que l’inégalité est en train de détruire, c’est l’idée même de société. », « Il se pourrait que la merveilleuse accoutumance des pauvres à l’injustice sociale se révèle bientôt illusoire. », « Basta ! Nous ne devons plus tolérer ce nouvel apartheid. Voilà le vrai programme de la gauche pour les prochaines échéances. », etc. Revenant à l’article d’Askenazy, citons sa conclusion qui, pour le moins, n’est pas dans l’air du temps ergépépéiste et du slogan « Moins d’Etat, mieux d’Etat » : « Le premier pas devrait être accompli par un Etat exemplaire. Qu’il cesse d’embaucher des temps partiels ou des CDD, qu’il offre de vrais emplois et de vrais salaires, et par simple capillarité cela devrait déteindre sur le secteur privé… {ceci étant plus un vœu qu’une probabilité, PL} On peut prendre les sommes considérables consacrées à des politiques de l’emploi contre-productives, environ 20 milliards d’euros par an, et embaucher. De fait, on manque d’effectifs dans de trop nombreux services publics. »

Le bruit des glaçons.

Chacun l’aura constaté, la circulaire pour la nouvelle CPO crée beaucoup de remous, logiquement du côté des syndicats salariés (lire l’analyse très détaillée, mot-à-mot, du Synami dans Synami Flash n° 112) mais également du côté employeurs, l’UNML appelant les présidents à « réaliser {leur} dialogue de gestion sur la base de la précédente circulaire en vigueur jusqu’à la fin 2010. » (Flash UNML n° 145). Par association d’idées, on peut se reporter à un article de Christophe Dejours dans Le Monde du 22 février 2011, « Sortir de la souffrance au travail » : « Parmi les outils de gestion, on a montré que le plus délétère de tous pour la santé mentale était l’évaluation individualisée des performances. Couplée à la menace sur l’emploi, cette méthode d’évaluation se mute en management par la menace. Elle introduit la peur comme méthode de gouvernement, et elle monte tous les travailleurs les uns contre les autres, déstructurant ainsi les solidarités et le vivre-ensemble. » Mettre en concurrence entre elles les missions locales et, selon une logique restreinte de résultats strictement en termes d’accès à l’emploi, faire varier le curseur de la subvention – bâton, c’est faire porter au collectif de la mission locale la responsabilité de la suppression d’emplois. Autrement dit, chacun devient le licencieur potentiel de son collègue, celui arrivé récemment, moins protégé. Ceci, comme indiqué précédemment, dans un système de concurrence entre structures (d’après le Synami, « on a même parlé d’un top 50 des ML ! »), organisé au niveau régional par des agents également sommés d’injonctions de « performance » : bien des agents de l’Etat local sont aujourd’hui en position plus que délicate et on voudrait mettre en place les conditions d’une défiance et d’un découragement généralisés, totalement contre-productifs, que l’on ne s’y prendrait pas d’une autre façon. Suggestion : que dans le cadre de la refonte de la convention collective nationale – tiens, au fait, où en est-on de ce côté ? Sur les terrains s’organisent des équipes emploi dédiées, parfois même mutualisées avec le grand frère Pôle emploi, et toujours sans qu’existe conventionnellement l’emploi de chargé de relations entreprises… – soit intégré pour chaque conseiller un traitement pris en charge par la commission paritaire « Prévoyance » : du Prozac ou son équivalent générique, ou encore du whisky en perfusion, sans même les glaçons, histoire d’oublier…

Des taux : couverture… ou patchwork ?

Bref retour, particulièrement, sur les indicateurs de contexte dont on attend a priori un effet de pondération sur les indicateurs de résultat et de réalisation. Prenons l’exemple des taux de couverture, c’est à dire les JDI sur les 16-25 inactifs et sur les DEFM. Notons en passant que, si le dénominateur est les DEFM de niveaux IV à VI, le numérateur devrait également retenir le critère de niveau de diplôme. Notons également que ces taux de couverture ne sont pas les mêmes que ceux utilisés par l’Inspection Générale des Finances dans son rapport. Pour celle-ci, on a trois taux de couverture :

Le nombre de premiers accueils rapporté au nombre de jeunes de 15 à 24 ans : « Les missions locales reçoivent chaque année 1,2 million de jeunes sur les 8,3 millions de jeunes de 15 à 24 ans que dénombrait le recensement INSEE de 2006, soit 15% de la population. Ces taux de couverture sont suivis localement par les DIRECCTE et varient sensiblement pour atteindre jusqu’à 40% de la population jeune du territoire. » (p. 7, annexe III). On imagine, sans que cela soit précisé, que l’année supplémentaire INSEE des 15-16 ans est considérée comme équivalente à celle manquante ML des 24-25 ans. Un inconvénient de ce taux de couverture est que sa base est celle de la population jeune INSEE, donc recensée, et que plus le territoire est petit (bassin), moins les projections tendancielles sont fiables à T + 2, 3, 4 ans…(1) A titre d’exemple, la population jeune du bassin rennais (DL_ZE19905341.pdf) est celle du recensement de 2007.

Le nombre total de jeunes suivis (une actualité au minimum dans les douze derniers mois) rapporté au nombre de jeunes actifs recensés par l’INSEE : « Les taux de couverture sont alors plus importants, la moyenne nationale s’établissant à 34% avec des écarts importants entre 23% et 24% en Alsace et de 71% à 74% en Martinique… » (p. 8, annexe III). L’inconvénient est le même au regard de la fiabilité des données INSEE. C’est l’enquête Emploi qui permet de mesurer au niveau national le chômage au sens du BIT mais cette enquête, désormais trimestrielle, est réalisée sur la base d’un échantillonnage.

– Le nombre total de jeunes suivis rapporté au nombre de jeunes DEFM catégories A, B et C. Si l’on se réfère aux données DEFM, sur le même exemple rennais, c’est celles du 31 décembre 2009 qui sont utilisées par l’INSEE : il vaut donc mieux s’appuyer sur les données, elles mensuelles, de Pôle emploi ou de la DIRECCTE. « Les jeunes demandeurs d’emploi en fin de mois qui figurent sur les listes de Pôle emploi sont la troisième population de référence à laquelle peuvent être comparés les effectifs en suivi. » (p. 8, annexe III). Sans vouloir brusquer quiconque, un peu d’harmonie entre grands corps et administrations centrales ne serait pas superfétatoire…

Imprécision brouillonne.

Autres réflexions sur ces indicateurs… Qu’est-il écrit page 14 de la circulaire ? « Si l’un des deux (ou les deux) taux de couverture est (sont) en dessous de la moyenne régionale, la DIRECCTE pourra relever progressivement les objectifs pour tendre vers cette moyenne régionale afin de se placer ainsi dans une recherche permanente de meilleure « couverture » territoriale par les ML de sa région. » Or, à ce moment…

– Le raisonnement ne prend pas en compte les spécificités locales mais, tout au contraire, considère que la région est le standard vers lequel doit impérativement tendre chaque mission locale. Formulé différemment, les particularités infra-régionales sont ignorées alors que, de toute évidence, on rencontre des situations très contrastées selon les territoires (bassins dynamiques et atones, urbanité et ruralité…). En d’autres termes et contrairement à ce qui est écrit page 12, les données de contexte ne sont pas là pour pondérer les résultats obtenus mais pour uniformiser les résultats sur une base régionale… et, au bout du compte, même nationale puisque les « 50% d’accès à l’emploi dont 40% à l’emploi durable » sont, d’une part, un objectif national et, d’autre part, applicable à chacune des missions locales… Le problème de la vigie au sommet du mât est qu’elle ne voit pas les reliefs du pont; il faut être matelot pour cela.

– Que se passe-t-il pour les missions locales dont le taux de couverture est supérieur à celui de l’échelle régionale ? Doivent-elles infléchir leur taux de couverture, ce qui évidemment serait absurde, mais, si elles ne l’infléchissent pas, cela signifierait-il que la pondération ne fonctionne que dans un sens… comme d’ailleurs l’exprime la circulaire qui ne retient que l’hypothèse de taux « en dessous de la moyenne régionale » ?

– Sauf erreur de lecture, aucune modalité de calcul n’est proposée pour utiliser les indicateurs de ressources tels que les équivalents temps plein en « offre directe » (chargés d’accueil, chargés d’animation, conseillers et pour partie chargés de projet), alors que résultats et réalisations ne peuvent être comparables que s’ils sont corrélés aux moyens.

– Enfin, les deux pauvres indicateurs des axes 4 et 5, « nombre de jours/homme », révèlent tout l’intérêt porté à l’ingénierie de projet…

Considérons, avec mansuétude, que « le moratoire dans l’application de la circulaire en attendant qu’elle soit renégociée avec l’ensemble des représentants du réseau des Missions Locales » (UNML) sera tout compte fait une occasion pour parvenir à un document moins brouillon. Dans l’intérêt de tous.

Enfin, c’que j’en dis…

(1) Déjà au niveau national, un biais peut se révéler. L’IGF indique d’ailleurs que les taux de couverture progressent légèrement « ce qui est en partie dû à la référence fixe à la population jeune recensée en 2006. » (p. 7). En fait, ce biais pourrait être corrigé en appliquant le taux de croissance annuelle, modalité par contre beaucoup plus aléatoire sinon risquée sur un petit territoire : plus le territoire est grand, plus les inerties sont fortes et les évolutions prévisibles.

Le 23 février, ce jour, Bruno Julliard vient d’être élu Président de la mission locale de Paris par l’Assemblée générale constitutive. Adjoint au maire de Paris, chargé de la jeunesse, Bruno Julliard a été président de l’UNEF et, à ce titre, a été en première ligne dans la lutte contre le contrat première embauche.

Antonio Correia, actuel Directeur de la Mission Locale de l’agglomération caennaise, a été recruté pour prendre le poste de Directeur Général de cette structure. « Son recrutement sera effectif dans les semaines à venir. » Antonio Correia est un administrateur de l’ANDML.

Voici réunis deux acteurs, l’un et l’autre engagés dans la problématique jeunesse. Ca devrait produire une bonne alchimie… On l’espère.

{L’herméneutique (du grec hermeneutikè : art d’interpréter, et du nom du dieu grec Hermès, messager des dieux et interprète de leurs ordres), est la théorie de la lecture, de l’explication et de l’interprétation des textes.}

Alors, oui, parlons un peu de cette circulaire mais, plutôt que de l’effeuiller (en tout bien tout honneur) page à page, remarquons ses postulats et imaginons ces conséquences. On s’en tiendra ici à trois thèmes : l’erreur pédagogique (« le bâton »), la performance et l’irréalisme. A une autre occasion, nous reviendrons sur le « parcours d’accès direct à l’emploi » (PADE) vis-à-vis duquel, dès lors que certaines précautions sont prises, le jugement peut être plus positif… ceci signifiant déductivement que, s’agissant du volet CPO de cette circulaire, on ne peut que souhaiter que s’exprime un devoir de résistance.

Bâton.

Un premier paradoxe tient à ce – comment le formuler ? – caporalisme de la DGEFP – « c’est ainsi et ça ne sera pas autrement » – avec très peu de carotte et beaucoup de bâton. Ainsi est-il écrit que « c’est sur la base de ces indicateurs et données que je continuerai à signaler à votre attention les missions locales de votre région dont la performance me semble insuffisante. » Remarquons qu’il est bien moins question de saluer une « performance » – on reviendra sur ce terme – que de sanctionner l’insuffisance de celle-ci. Pourtant, qu’il s’agisse de sciences de l’éducation ou de sociologie de la déviance, de « l’effet Pygmalion » à Outsiders de Becker, voilà longtemps que l’on sait, selon l’adage de Baudrillard, que « le regard fait l’objet » et que, subséquemment, traiter ses interlocuteurs de déviants potentiels, susceptibles de ne pas satisfaire aux objectifs unilatéralement explicités, constitue une erreur tactique et même stratégique : on a toutes les chances de se les mettre à dos. Les comptables devraient, ne serait-ce que pour se donner une chance d’être entendus, picorer quelques enseignements des sciences sociales.

Précisément, avec cette unilatéralité, on parvient au second terme du paradoxe puisque, panachant le discours caporalo-volontariste, on trouve ici et là quelques précautions telles que le fait que cette circulaire serait l’expression « de groupes de travail représentants du secteur ».  En fait de représentativité, notons qu’il s’agit de l’UNML et de l’ANDML, certes c’est un bon début, mais que les partenaires sociaux n’ont pas été sollicités, ni donc contribué à cette circulaire. Mais, par ailleurs, ces deux organisations ont fait parvenir à BM (Bertrand Martinot), Délégué général DGEFP, un courrier cosigné, daté du 3 novembre 2010, dans lequel on peut lire : « La mise en parallèle des moyens alloués au CIVIS, en dehors des fonds du plan de relance, et des exigences du CIVIS rénové, laisse apparaître que le réseau des Missions Locales n’est pas en mesure de le mettre pleinement en œuvre à moyens constants. Nous souhaitons donc dès à présent attirer votre attention sur cette inadéquation entre notre ambition commune et les moyens alloués à sa mise en oeuvre. Notre implication au cours des 6 derniers mois était totale et motivée par le souhait que le CIVIS rénové permette aux jeunes de bénéficier d’une qualité et d’une offre de service adaptées à leur situation et facilitant leur accès durable dans l’emploi. Aussi, l’ajustement des moyens à ce dispositif rénové nous apparait être une condition préalable à sa mise en œuvre. » C’est assez joliment tourné, pas agressif pour un sou mais, autrement formulé, si la contribution du réseau à l’optimisation du CIVIS devait se traduire par des moyens n’étant pas à la hauteur des nouvelles exigences, cette participation serait biaisée et rappellerait étrangement ce slogan que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître : « je participe, tu participes, il participe, nous participons, vous participez… ils profitent. »

La « performance ». Un culte.

Le Livre blanc sur l’avenir de la fonction publique – les missions locales n’étant évidemment pas un service public mais, depuis le Protocole 2000 (« Les missions locales pour l’insertion professionnelle et sociale des jeunes et les PAIO remplissent une mission de service public pour l’insertion professionnelle et sociale des jeunes partagée entre l’Etat, les régions et les autres collectivités territoriales. »), ayant une mission de service public -, remis par Jean-Ludovic Silicani le 17 avril 2008, avait retenu à côté de quelques valeurs traditionnelles telles que l’égalité, la continuité,  d’autres valeurs considérées comme « émergentes {et} parfois empruntées à l’entreprise, comme la performance et l’efficacité, mais aussi, plus classiquement, à des objectifs d’intérêt général, comme le développement durable ou la lutte contre les discriminations. » Nous étions donc préparés à cette « performance » au sujet de laquelle on ne peut que recommander de lire l’ouvrage d’Alain Ehrenberg, précisément Le culte de la performance (1991) qui montre comment la montée en puissance des valeurs de la concurrence économique et de la compétition sportive dans la société française, a « propulsé un individu-trajectoire à la conquête de son identité personnelle et de sa réussite sociale, sommé de se dépasser dans une aventure entrepreneuriale. » Concurrence économique, compétition sportive… cela fait songer à cet entraineur américain à qui l’on demandait comment il fabriquait des champions : « Je prends un panier d’œufs ; je le jette contre un mur et, s’il reste un œuf non cassé, j’en fais un champion. » Pour les pioupious qui s’interrogent sur les méthodes d’accompagnement socioprofessionnel, voilà une technique à expérimenter… avec en tête une précision : la performance ne produit pas que des effets pervers à l’échelle des jeunes (sélection des meilleurs, des plus employables, de ceux à partir desquels on dispose de plus de chances d’obtenir des résultats), à celle des professionnels (« Huit salariés sur dix vivent cette réalité. La mise en place de la CPO a donc mis sous pression les salariés. Elle a dégradé majoritairement les conditions de travail dans notre réseau. », Les CPO en Missions Locales. Enquête 2010. Le service rendu aux jeunes : amélioration ou dégradation ?, CGT, octobre 2010) mais également à celle des structures puisque, de toute évidence, l’objectif est d’instaurer la concurrence entre les missions locales, c’est à dire in fine de mettre en cause la logique même de réseau. Rappelons que le réseau repose sur le principe de réciprocité, d’échange, de partage, de mutualisation… toutes choses plus qu’étrangères mais même antinomiques au chacun pour soi, à la sanction des uns pour la gratification des autres, etc. Bref, la concurrence, outre le fait qu’elle vise à mettre les acteurs (autonomes et coopératifs) en position d’agents (surdéterminés et opposés), satisfait probablement le raisonnement comptable, programmatique, simpliste et disjonctif (qui sépare) mais heurte de plein fouet la philosophie des missions locales, complexe, projectale et de reliance. S’il est immodeste de se citer, tant pis… mais je commettais un article, « Les sept fantasmes des politiques de l’emploi », dans Le Monde du 10 mai 2006 (exactement, jour pour jour, vingt-cinq ans après une date célèbre), où l’on pouvait lire : « Sixième fantasme, le résultat. D’une culture du résultat, légitime et moralement exigible face à la souffrance sociale, on dérape vers une obligation de résultat qui se concrétise dans la modulation des financements. En oubliant que les opérateurs, à qui s’impose cette obligation, ne sont pas ceux qui embauchent et ne sont pas ceux qui décident (ou non) d’aller travailler. Cette obligation de résultat correspond, en réalité, à une posture de défiance qui ne peut générer que stratégies d’opposition, de contournement, esquives et tricheries : on peut toujours mettre du « partenariat , en veux-tu, en voilà », la réalité est celle de la mise en concurrence et de la tension. Pas sûr que cela soit efficace. »

Ainsi, la « performance » peut-elle produire exactement l’inverse de ce qu’elle prétend obtenir, c’est à dire être contre-productive et inefficace.

Irréalisme.

Il y a quelque chose d’ubuesque dans cette persistance à considérer les crédits supplémentaires du Plan de relance comme exceptionnels au regard de la crise et, alors que celle-ci est loin d’être achevée, de les supprimer : si des moyens exceptionnels sont dédiés à l’exceptionnalité d’une situation, ces moyens devraient être maintenus tant que la situation demeure exceptionnelle. C’est un raisonnement assez simple qui implique que, si les moyens exceptionnels sont supprimés, c’est que la situation n’est plus exceptionnelle. Donc, il faudrait s’attendre à un retour du plein emploi ou, soyons raisonnables, à un chômage moins critique… même si, depuis des décennies et concernant les jeunes, il n’est jamais parvenu à descendre sous les 15%.

Dans son très récent rapport (février 2011) Diagnostic sur l’emploi des jeunes, le Conseil d’Orientation pour l’Emploi indique que « Le taux de chômage des jeunes (moins de 25 ans) est en France à un niveau élevé depuis la fin des années 1970. Depuis cette date en effet, le taux de chômage des moins de 25 ans représente environ le double du taux de chômage de l’ensemble de la population, parfois davantage en période de récession ou de croissance faible; il n’est jamais descendu en dessous des 15 % depuis 1982, il est aujourd’hui, en période de crise, à un niveau jamais atteint auparavant (24,2 % au troisième trimestre 2010). » On pourra toujours arguer que, tout à fait récemment, le Président de la République a annoncé sous les sunlights le déblocage de 500 millions d’euros supplémentaires pour les jeunes mais, d’une part, on est en droit de s’interroger sur ce fait du prince alors qu’il y a deux mois les parlementaires étaient invités à voter la loi de finances et que, d’autre part, si ces 500 millions signifient que la situation exceptionnelle les justifie… c’est donc que la situation est exceptionnelle et que les crédits tout aussi exceptionnels du plan de relance devraient être maintenus. Certes, le style est un peu lourd et tarabiscoté… mais, reconnaissons-le, la « logique » du système est quelque peu abscons.

Bref, moins de conseillers pour faire face, d’un côté, à l’afflux de jeunes qui viennent s’ajouter au « stock » de ceux qui sont sans solution et, de l’autre, à un marché du travail atone. Dans son rapport de 1981, Bertrand Schwartz avertissait des limites du rapport : en amont, le système de formation initiale devait cesser de déverser annuellement 200 000 jeunes sans qualification, ni diplôme (« Le problème scolaire pèse aujourd’hui d’un poids que tout le monde s’accorde à reconnaître comme lourd : si ce poids n’est pas rapidement allégé, il serait même à redouter que nos propositions elles-mêmes en soient affaiblies. »), et, en aval, l’entreprise devait embaucher : « … sans un développement de l’emploi, les mesures proposées risquent de perdre de leur portée. »). Il est évident que, tant que le marché du travail demeurera comme tel, les « performances » ne pourront, sur la base d’un simple rapport d’efficience, qu’être modestes sinon médiocres… deux qualificatifs n’appartenant pas au champ sémantique de la performance ! Les pioupious vont connaître une mutation génétique : ils vont se transformer en Shadocks dont on rappellera que la caractéristique centrale est de pomper.

L’irréalité ou l’irréalisme d’un taux de « 50% d’accès à l’emploi dont 40% à l’emploi durable » prend toute sa saveur sur des territoires tels que celui d’où est écrit cet article : la Martinique et son taux de chômage des jeunes qui atteint 62% ! Il faudra habiller d’une burqa les agents en charge des « dialogues de gestion » de telle façon à ce que l’allongement inévitable de leur appendice nasal ne vienne pas démentir la crédibilité de leur rhétorique d’objectifs quantitatifs.

Loin, très loin…

En conclusion, oui la copie est à revoir. Que soit écrit dans cette circulaire, en parfaite cohérence avec l’œuvre de déconstruction des services publics que l’on observe in situ et in vivo avec la RGPP 1 et désormais 2, que « les missions locales sont confortées comme l’opérateur pivot des politiques de l’emploi en direction des jeunes relevant d’un accompagnement global » ne suffit pas et ressemble à un excipient sucré camouflant l’amertume de la pilule. Que soient maintenues (page 10) les cinq « offres de service » de la CPO, dont particulièrement les quatre et cinq, n’est qu’illusionnisme social si les missions locales ne peuvent, faute de moyens, remplir ces tâches d’ingénierie. Dans de nombreuses structures, l’intelligence collective et partagée des acteurs a conçu des missions locales « du troisième type », dotées de cellules d’observation, d’innovation et d’évaluation… condamnées à peine conçues à être reléguées comme accessoires afin de garantir la survie économique : on est loin, très loin du « devoir d’innovation » explicité dans la Charte de 1990. On est également très loin, c’est peu de le dire, des valeurs des missions locales : une enquête menée dans une d’entre elles, actuellement impliquée dans un projet associatif de structure, révèle que, parmi les administrateurs, c’est le « professionnalisme » et « l’engagement » qui devraient caractériser le travail d’insertion ; pour les professionnels, c’est « l’écoute » et également le « professionnalisme » ; pour les jeunes, c’est « l’écoute » et le « respect ». Croit-on sérieusement que le bâton de la défiance et la mise en tension par la concurrence sont les ingrédients permettant l’engagement, le respect, l’écoute… le professionnalisme ?

Si tel est le cas, c’est à désespérer.

Morpion.

Selon Le Monde.fr du 16 février 2011, « 20 000 milliards de dollars, c‘est le volume de transactions traitées par an par les Bourses de New York, Paris, Francfort, Amsterdam, Lisbonne et Bruxelles. De son côté, la Société Générale a sextuplé son bénéfice net, soit 3,917 milliards d’euros. » Au palmarès des sociétés du CAC 40, parmi les cinq premières entreprises quatre sont des banques : Société Générale, BNP Paribas, Crédit Agricole et Natixis.

Est-il utile de rappeler qu’il y a très peu de temps, la socialisation des pertes était organisée (la larme à l’œil)  par le gouvernement, avec donc l’argent des citoyens justifiant que les poches (caisses) soient vides et que la RGPP 2 lamine les services publics et réduise les subventions par exemple pour l’emploi, alors que, bien entendu, ces bénéfices seront privatisés, c’est à dire iront dans les poches des actionnaires ? Tout compte fait, heureusement pour la paix sociale que nos compatriotes se contentent d’addiction à TF1 ou M6 en grattant des Grolo, Morpion et autres imbécilités de la Française des Jeux.

Partenariat mission locale – Moving…

On le sait, entre la circulaire DGEFP et la fin du plan de relance, l’agitation gagne beaucoup de missions locales. Une d’entre elles va – en partie – compenser le manque à gagner grâce à un procès qu’elle vient de gagner, soit 4 500 euros d’indemnisation. L’affaire est rapportée par clicanoo.re, la version numérique du Journal de l’Ile de la Réunion. Copier-coller :

« Le patron de Moving défonce un muret et terrorise la mission locale Ouest.

Dossier pas banal hier après-midi, entre les affaires de violences et celles de conduite en état d’ivresse traitées durant l’audience correctionnelle à juge unique. Frédéric Lemoosy, patron des salles de remise en forme Moving, comparaissait pour avoir détruit, en mars 2009, un muret construit par la Mission locale ouest (MIO) à l’entrée d’un parking. L’organisme partage l’étendue de béton avec le club Moving installé à Savanna. Depuis 2006, un litige les oppose sur la jouissance du fameux parking que les deux locataires revendiquent. Le jour des faits, Frédéric Lemoosy arrive torse nu et pénètre avec fracas dans les locaux de la mission locale, terrorisant les employés. Le directeur, qu’il cherche, est absent. Menaces et insultes fusent selon les témoins. « Il est où ce petit Chinois ? »(1), aurait-il crié. Il lance un parpaing dans l’une des vitres du local et va ensuite démolir le muret encore frais, quasiment à main nue ! « S’il est reconstruit, je le casserai à nouveau ». Il a en effet sévi par deux fois auparavant… « Moi, je fais ma justice et vous allez voir ce qui va se passer si vous commencez à m’énerver ! (…) Vous ne savez pas qui est mon père ! J’ai du fric, je fais ce que je veux ». Lecture des propos est faite à l’audience. « Vous auriez pu engager une action en justice si cela mettait effectivement votre activité en péril, relève la juge, agacée. On n’est pas au Far West ! » Le climat est tendu. « Je n’ai pas agi, j’ai réagi… à tort », répondra Frédéric Lemoosy. Me Thierry Codet, avocat de la Mission locale ouest, demande 18 000 euros au total. « Je constate que vous avez déjà été condamné pour outrage en 2009…, note la vice-procureure Danielle Braud. Vous avez un peu de mal à vous contenir quand même… »

« VOUS NE SAVEZ PAS QUI EST MON PÈRE ! »

Avant ses réquisitions, la représentante du parquet déplore l’attitude, incorrecte à son sens, qu’adopte le chef d’entreprise durant l’audience. Et même sa façon de s’asseoir ! Me Alexandra Martinez parviendra à obtenir la relaxe sur les menaces effectivement proférées par son client, mais antidatées. Interviewé dans 7 Magazine en mai 2009, ce dernier affirmait avoir « trois ou quatre grosses colères par an » et que, bien que « peut-être impulsif », il était « quelqu’un de juste » n’aimant pas que l’on doute de « sa » justice. La justice, la vraie, l’a en tout cas condamné à indemniser la Mission locale à hauteur de 4 500 euros. S’il paie l’organisme avant juin prochain, le tribunal pourrait le dispenser d’une sanction plus lourde. »

On achève bien le réseau.

La CGT est cinéphile : clin d’œil à Sidney Pollack qui réalisa en 1969 On achève bien les chevaux, film qui, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer spontanément, ne promeut pas la boucherie chevaline. Il y est par contre question de marathons de danse au début des années trente, celles de la Grande Dépression aux Etats-Unis. Bref, avec en en-tête « On achève bien le réseau », la CGT organismes sociaux dénonce vigoureusement la nouvelle circulaire, déplorant « qu’aucune de ses préconisations d’évolution n’aient été prises en compte ». A savoir :

« Interdiction d’individualiser les objectifs, source de souffrance et de stress au travail.

Prise en compte de la qualité du management, de l’organisation du travail et des aspects ressources humaines.

Mise en avant du projet associatif et du service rendu aux jeunes comme fin de la CPO et non l’inverse.

Intégration d’une enquête de satisfaction et d’une démarche d’autoévaluation. »

Si j’étais président d’une mission locale dont la section syndicale se mobilisait pour de telles revendications, je lui offrirais des fleurs… car ces « préconisations » s’extraient – et de loin – du strict cadre de défense des intérêts particuliers, ce qui ne signifie pas qu’ils soient oubliés, pour insuffler du sens, de la professionnalité… finalement pour remettre à l’endroit ce qui a une fâcheuse tendance à être mis la tête en bas par les temps qui courent.

Tu peux m’appeler Jeannette.

S’agissant de tête en bas, on lira sur Rue 89 d’autres préconisations de l’inspirée Jeannette Bougrab, la secrétaire d’Etat à la Jeunesse et à la Vie associative. Celle-ci était l’invitée de l’émission « Libre antenne » de Fun radio. Soit plus d’une heure de discussion pour évoquer les actions menées par le gouvernement en faveur des jeunes.

Jeannette Bougrab, elle, veut « parler directement » aux jeunes : « Je ne veux pas faire compliqué et que personne ne comprenne. […] Je veux simplement aujourd’hui que tous les jeunes se sentent à l’aise dans leurs baskets. […] Tu peux m’appeler Jeannette. » Suivant le principe de la libre antenne, les auditeurs prennent la parole.

Nabil, 26 ans, d’Argenteuil (Val d’Oise) est au chômage et, malgré son BTS banque, il ne trouve pas de travail dans cette branche.

– Réponse de la secrétaire d’Etat : « Moi, ce que j’ai envie de faire, c’est encore de prendre le CV de Nabil, parce qu’on a des partenariats avec deux grandes banques, la Société générale et la BNP, et donner un coup de pouce. Quand on est des quartiers populaires, on n’a pas forcément le réseau […]. En tant que ministre des jeunes, ce que je fais quand je suis en déplacement, j’essaie de prendre deux ou trois CV, et je donne un coup de main. […] Si ce soir, je me dis que j’ai réussi à vous trouver un job, je pourrais me regarder dans un miroir. »

– Nabil : « Votre proposition est très gentille, maintenant je n’ai pas envie d’entrer dans une société grâce à Jeannette Bougrab. Une des banques dont vous parlez, j’y ai postulé deux fois, en tant que Nabil d’abord et en tant que Marc. Marc a été retenu, mais pas Nabil… »

– Jeannette : « Non, vous ne serez jamais embauché grâce à moi […] mais je peux vous aider à décrocher le premier entretien. Faire en sorte que votre CV reste au-dessus de la pile, ça c’est de mon ressort. »

Piston.

Rue 89 conclut : « Pour faire baisser le taux de chômage chez les jeunes, la secrétaire d’Etat (et non ministre) prend donc le problème à bras le corps. Tant pis pour le modèle républicain, voila le piston érigé en principe politique. Avis aux 640 000 jeunes au chômage : envoyez vos candidatures au ministère de l’Education nationale, de la Jeunesse et de la Vie associative. Après tout, ça ne fait qu’un CV de plus à envoyer. »

Réussissez votre plan social.

Plan social est un jeu de cartes présenté comme « impitoyable {et} qui réveillera vos instincts prédateurs et votre cruauté intrinsèque. Tous les joueurs sont actionnaires. Chaque carte représente un salarié. Cadres supérieurs, techniciens, employés, ouvriers… le premier joueur qui parvient à se débarrasser de tous ses salariés réussit son « Plan social » et gagne le droit de délocaliser en Chine. » Selon le site jeuxsoc.fr, « L’intérêt de Plan social réside bien davantage dans son humour grinçant et politiquement incorrect. Les joueurs sont des actionnaires qui essayent de licencier au plus vite tous leurs salariés pour délocaliser leur société en Chine. Chaque carte représente donc un salarié, avec un titre truculent (Pousse-Mulot, ingénieur R&D chargé des arômes artificiels pour suppositoires, pilote de transpalette, concepteur de sites pornographiques et de sites bancaires, poseuse d’amiante, etc.) et une frimousse adéquate. L’auteur incarne tous les personnages et le résultat vaut son pesant de cacahuètes. » On vit une époque formidable.

Peau lisse.

Hier et avant-hier, réconciliation avec une ville qui, pour beaucoup de bretons, aura été bien trop longtemps associée au nom de son maire Marcellin, Raymond de son prénom, ministre de l’Intérieur de 1968 à 1974 : une session « Culture Commune », un régal. Quelques extraits des évaluations : « En totale adéquation avec mes attentes visant à réinsuffler du sens à l’heure de certaines interrogations au regard d’objectifs… » ; « Maître-mot : regarder le jeune comme ressource et non comme problème. Ne pas commencer par diagnostiquer les freins mais calculer au contraire les atouts à l’accès à l’emploi. » ; « Une formidable séquence de rappel sur les origines, le sens du travail… » Il est des situations qui chassent l’usure.

Oui, je sais, il faut parler de « la » circulaire. Ca vient, ça vient. Ca mature. Ca s’enquiert. Ca furète…

(1) Le directeur de la mission locale Ouest s’appelle Ah-Von…

Ci-dessous une contribution adressée au Quotidien de la Réunion à partir de la lecture d’un article sur et de Paul Vergès (oui, oui, le frère de…), ancien président du Conseil Régional. Dans la pure tradition familiale, le personnage a quelque chose d’énigmatique – grand timonier – et force est de constater que, y compris parmi ses opposants, la notion de « visionnaire » lui est souvent associée. C’est précisément sur ce registre que ce qui suit avance car, pour résumer, autant en politique la vision est un atout dès lors qu’elle permet l’anticipation – « gouverner, c’est prévoir » -, autant son côté obscur est de faire le lit du sauveur suprême, celui-là même que l’Internationale dénie. Vergès est le leader maximo du Parti Communiste Réunionnais qu’il a fondé en 1959 et dont le mot d’ordre était l’autonomie de la Réunion.

La morsure du catastrophisme.

« L’année 2011 sera la plus grave de l’Histoire de La Réunion. » C’est le diagnostic de Paul Vergès qu’on pouvait lire la semaine dernière dans les quotidiens régionaux. Diagnostic ? A voir. Rien n’est moins sûr…

Certes, sans jouer les Cassandre, on peut imaginer que 2011 sera difficile à la Réunion comme d’ailleurs en métropole : la crise systémique – financière, économique, sociale, sociétale et morale – est loin de n’être qu’une banale séquence un peu perturbée d’un électroencéphalogramme appelé naturellement à redevenir harmonieux. L’improbable devient désormais une certitude et presque chaque jour l’actualité nous démontre qu’on ne sait pas de quoi demain sera fait. Tout ce que l’on peut dire en ce qui concerne la Réunion est qu’à une très longue crise structurelle locale vient se combiner une crise également structurelle mais mondiale qui ne facilite pas une perspective de sortie par le haut.

Cependant, de l’improbable à la prophétie, il y a plus qu’un pas : une contradiction et un gouffre. Il faut donc s’interroger sur le dessein poursuivi par l’énoncé d’une catastrophe imminente et inéluctable. La réponse est simple tant le procédé rhétorique est commun : prédire la catastrophe vise à saisir les interlocuteurs – au sens du saisissement – pour les préparer au soulagement. C’est le syndrome de Kaa, ce serpent du Livre de la jungle, qui hypnotise – « Aie confiance… » – pour étouffer. A la phase d’interpellation critique – la catastrophe est devant nous – succède une phase de réconciliation affective dont on devine, sans être devin, qu’elle (ne) pourrait (que) s’incarner dans le même personnage : succédant à l’alerte arrive la solution, derrière la sentinelle s’apprête le sauveur.

Cette mécanique salvatrice est banale. Lisez un des pléthoriques rapports commandés au gré des évènements et préoccupations aux experts dûment répertoriés, Attali et consorts : ils commencent tous par la désespérance pour faire le lit de propositions d’autant mieux acceptées que l’on a été mis le dos au mur. La perspective du chaos rend acceptable ce qui était inenvisageable.

Deux observations peuvent cependant être faites, l’une de forme, l’autre de fond.

De forme : la tentation prophétique est d’autant moins acceptable que le prophète professe qu’il n’y a, selon la chanson, « ni Dieu, ni César, ni tribun ».

De fond : l’éthique de responsabilité qui devrait animer le politique n’appelle pas le catastrophisme mais le projet. Le catastrophisme engendre la peur, elle-même source de repli et/ou d’agressivité ; le catastrophisme sépare et oppose. L’illustre le dialogue entre Orsenna et Arditi lors de l’émission « Vivre la crise » sur France 2 : Orsenna : « La peur, c’est le pire des ciments d’une société. Regardez ce qui se passe avec les chiens quand on a peur… » Arditi : « Ils vous mordent. » Orsenna : « Ils vous mordent… Moins on aura peur, moins on sera mordu. » Le projet, qui peut être utopique sans être naïf, subsume le particulier au profit du général – un territoire, une population ; le projet relie et mobilise.

Mais quelles sont les conditions de réussite d’un projet ? Tout d’abord qu’on ne le confonde pas avec un programme : le premier est ascendant, plastique et participatif ; le second est descendant, rigide et sectoriel. Puis qu’il corresponde aux besoins de la population : ce n’est pas d’idéologie dont on a besoin – idéologie entendue comme capacité à répondre à des questions que l’on n’a pas entendues – mais de valeurs partagées et de débats entre ceux d’en haut et ceux d’en bas, élites et gens de peu. Egalement de modestie : c’est probablement la dernière qualité que l’on attribuerait spontanément au prophète. Enfin de crédibilité tant il n’est pas nécessaire d’être bardé de diplômes pour constater la faillite des élites, un déclin tendanciellement engagé depuis plusieurs années mais que 2010 a accéléré avec ses multiples affaires, des woerth et des pas mûres…

Si ces quatre conditions sont remplies, aux citoyens d’apprécier, la mobilisation réunionnaise attendue a quelque chance d’aboutir. Dans le cas contraire, on ne sera que pour la énième fois – il vaut mieux ne plus compter – face au désespérant jeu des ficelles de l’illusionnisme du spectacle politique. L’art du prophète est bien souvent celui du prestidigitateur.