Archives de février, 2011

Au sujet de la précarité. Et de la circulaire DGEFP CPO-CIVIS.

Publié: février 28, 2011 dans Non classé

Sainte-Luce.

Ouf, on trouve Le Monde Economie du 22 février à Sainte Luce, petit port de pêche tout au sud de la Martinique où l’on trouve également une mission locale, « Espace Sud », qui recrute son-sa nouveau-velle directeur-trice ! Ouf… d’autant plus qu’on ne peut assurément pas le rater (pas le futur directeur : le journal), ni même patienter, puisqu’il titre « 2021. Comment sortir des jeunes de la précarité ». Sans point d’interrogation, ce qu’on pourrait traduire par l’annonce – enfin – d’une solution.

Sauce dieppoise…

Plutôt que « la » solution,  ce sont des propositions encore au stade du débat  car, au bout du compte, la seule convergence est celle du diagnostic… évidemment sombre. Le Monde s’appuie, entre autres, sur le rapport déjà cité ici du Conseil d’Orientation pour l’Emploi (COE), Diagnostic sur l’emploi des jeunes : la précarité des jeunes ne fait qu’augmenter et est devenue structurelle, la forme normale du contrat de travail pour les jeunes est le CDD, etc. Une belle résolution également : « Le fait que le capital humain soit une richesse qu’on ne peut plus considérer comme une variable d’ajustement du marché de l’emploi fait à peu près l’unanimité. » Précisons que cette dernière concerne les économistes, sociologues et autres intellectuels des think tank, paraît-il de droite comme de gauche. Pas nécessairement les employeurs et là, sans doute, est le hiatus. Civiliser les employeurs, écrivait Dominique Méda dans Qu’est-ce que la richesse ?… Continuons les vœux : « La question est de savoir comment valoriser ce capital afin que l’embauche d’un jeune soit, enfin, perçue comme un investissement plutôt que comme un coût. » Il faut se préparer apostoliquement à faire preuve de beaucoup-beaucoup de pédagogie et de force de conviction car, hormis les adhérents, quasi-apôtres, du Centre des Jeunes Dirigeants et quelques autres patrons perles – rares, l’embauche des jeunes est bien plus associée par les employeurs à des charges et à une période insuffisamment productive qu’à un investissement. Et la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) ? C’est un peu comme les coquilles sauce dieppoise : beaucoup de sauce, peu de chair… Ainsi nombre de retours de conseillers ou de chargés de relations entreprises font état de « la » question de l’employeur à qui une candidature de jeune est présentée : « combien je vais toucher ? » On est loin de l’investissement… ou, tout au moins, s’exprime ainsi une conception originale de l’investissement : qu’il rapporte immédiatement sans coûter… Lot de (piètre) consolation : si les jeunes sont considérés comme une charge, outre que cela signifie qu’on n’est plus dans une logique de transmission des métiers, cela les rapproche des seniors – voilà de l’intergénérationnalité ! – puisque ces derniers ont vu s’évaporer en obsolescence leur expérience. Jeunes et vieux, même combat… reste à secouer les inclus terrés dans leurs niches cdistes!

Coup de pouce systémique.

Et il n’est même pas certain qu’on parvienne à cette unanimité sur le capital humain puisque, celle-ci à peine indiquée, on peut lire : « Les unes {convictions} insistent sur la nécessité d’abaisser le coût du travail… », ce qui revient exactement à l’inverse de la conception d’investissement. Pour permettre aux jeunes d’accéder à l’emploi, baissons les charges : on connaît de très longue date cet argument – les exonérations des CDD lors des « plans Barre », avant même la création des missions locales – qui revient à considérer le coût du travail des jeunes comme une dépense qui, subséquemment, justifierait un coup de pouce des pouvoirs publics. Et comme nous sommes dans la complexité, marquée d’interactions et d’incertitude, ce coup de pouce ici produit des effets systémiques là et, de la sorte, on en vient à mettre en cause par des SMIC jeunes ou assimilés les minima conventionnels. Cela rappellera quelque chose au tout nouveau président de la toute nouvelle mission locale parisienne.

Parmi les pistes, bien sûr, on trouve celle de Terra Nova dont nous avons déjà parlé, le « capital formation »… qui inspire Jean-François Copé, secrétaire général de l’UMP, avocat d’affaires et aussi – quel homme ! – président du think tank Génération France, puisque ce dernier préconise « de créer un compte individuel de formation dont le capital serait inversement proportionnel au niveau de formation initial. » Pour ce même Copé, « la première cause de l’exclusion des jeunes est le coût du travail. Aussi, compatissant avec les pauvres employeurs, propose-t-il de transférer une partie des charges salariales et patronales vers la TVA ou la CSG. » Ce qui, retour à la case départ, revient à considérer comme une dépense l’embauche de jeunes. Terra Nova, par contre, préconise « un taux de cotisation patronale variable en fonction du taux d’emplois précaires de l’entreprise »… ce qui n’est pas du tout la même chose : la carotte pour les « bonnes » entreprises, qui jouent le jeu d’emplois stabilisés, et le bâton pour les « mauvaises » entreprises aux CDD variables d’ajustement… pas certain que la dame aux yeux bleus, Parisot, s’en satisfasse. Pas plus d’ailleurs que de la proposition de la Fondation Jean-Jaurès qui « estime que la lutte contre la précarité passe par un regain du rôle de toutes les parties prenantes de l’entreprise », en particulier en accordant plus de pouvoirs aux représentants du personnel : « Un droit de veto du comité d’entreprise, par exemple, permettrait de lutter efficacement contre la précarité. » Les pioupious pourront s’étonner que le COE plaide pour la systématisation de l’alternance en dernière année de cursus puisque, précisément, leur géniteur Bertrand Schwartz promouvait l’alternance mais… en début de cursus. C’est ainsi qu’il a d’ailleurs réformé l’Ecole des Mines de Nancy : « Je privilégie pour commencer le savoir faire pour acquérir une expérience que l’on transforme ensuite en savoirs… » Pour Philippe Askenazy, « la véritable réponse consiste à cesser les politiques d’emplois précaires et à construire une nouvelle stratégie de croissance en répertoriant les besoins du futur, susceptibles de générer des emplois qualifiés et pérennes comme, par exemple, dans le secteur de la santé. » Ce qui ne sera pas sans rappeler à certains un programme des années 2000… les « emplois jeunes ». Quant à combattre la précarité des postes proposés aux jeunes, rien de nouveau sous le soleil puisqu’on peut lire dans la lettre de commande de Pierre Mauroy à Bertrand Schwartz (1981) : « … de telle sorte que les jeunes de cet âge ne soient jamais condamnés au chômage, ni à des emplois par trop précaires… » Faire, défaire, refaire.

K.M.

Le même Askenasy, toujours économiste, ne mâche pas ses mots dans Marianne n° 722 (19-25 février 2011), avec un article « Le bataillon de réserve du capitalisme », clin d’œil au barbu K.M. et à son « armée de réserve » de travailleurs précaires et chômeurs. Précisément, cet hebdomadaire consacre son dossier à la précarité avec, à sa Une, « 750 euros par mois ! Six millions de salariés doivent s’en contenter. » L’éditorial de Jacques Julliard donne le ton, sans concession aucune : « Le travail précaire n’est pas une fatalité. Son développement continu, depuis une vingtaine d’années, ne correspond pas à une nécessité technique, mais à la volonté du patronat de peser sur les salaires à la baisse, au mépris de la notion de salaire minimum, qui correspondait à l’origine à une exigence de dignité élémentaire pour le travailleur. Qu’avec les progrès de la technique et de la productivité le quart des salariés émargent aujourd’hui largement au-dessous du Smic dit assez l’ensauvagement social et moral du capitalisme actuel, qui se sert de la concurrence qu’il se fait à lui-même pour justifier la combinaison de l’ère de l’informatique avec celle des bas-fonds de Dickens. » Tout l’éditorial est du même tonneau, rien à envier aux plumes de la place du colonel Fabien : « … ce n’est pas seulement le principe de la démocratie que l’inégalité est en train de détruire, c’est l’idée même de société. », « Il se pourrait que la merveilleuse accoutumance des pauvres à l’injustice sociale se révèle bientôt illusoire. », « Basta ! Nous ne devons plus tolérer ce nouvel apartheid. Voilà le vrai programme de la gauche pour les prochaines échéances. », etc. Revenant à l’article d’Askenazy, citons sa conclusion qui, pour le moins, n’est pas dans l’air du temps ergépépéiste et du slogan « Moins d’Etat, mieux d’Etat » : « Le premier pas devrait être accompli par un Etat exemplaire. Qu’il cesse d’embaucher des temps partiels ou des CDD, qu’il offre de vrais emplois et de vrais salaires, et par simple capillarité cela devrait déteindre sur le secteur privé… {ceci étant plus un vœu qu’une probabilité, PL} On peut prendre les sommes considérables consacrées à des politiques de l’emploi contre-productives, environ 20 milliards d’euros par an, et embaucher. De fait, on manque d’effectifs dans de trop nombreux services publics. »

Le bruit des glaçons.

Chacun l’aura constaté, la circulaire pour la nouvelle CPO crée beaucoup de remous, logiquement du côté des syndicats salariés (lire l’analyse très détaillée, mot-à-mot, du Synami dans Synami Flash n° 112) mais également du côté employeurs, l’UNML appelant les présidents à « réaliser {leur} dialogue de gestion sur la base de la précédente circulaire en vigueur jusqu’à la fin 2010. » (Flash UNML n° 145). Par association d’idées, on peut se reporter à un article de Christophe Dejours dans Le Monde du 22 février 2011, « Sortir de la souffrance au travail » : « Parmi les outils de gestion, on a montré que le plus délétère de tous pour la santé mentale était l’évaluation individualisée des performances. Couplée à la menace sur l’emploi, cette méthode d’évaluation se mute en management par la menace. Elle introduit la peur comme méthode de gouvernement, et elle monte tous les travailleurs les uns contre les autres, déstructurant ainsi les solidarités et le vivre-ensemble. » Mettre en concurrence entre elles les missions locales et, selon une logique restreinte de résultats strictement en termes d’accès à l’emploi, faire varier le curseur de la subvention – bâton, c’est faire porter au collectif de la mission locale la responsabilité de la suppression d’emplois. Autrement dit, chacun devient le licencieur potentiel de son collègue, celui arrivé récemment, moins protégé. Ceci, comme indiqué précédemment, dans un système de concurrence entre structures (d’après le Synami, « on a même parlé d’un top 50 des ML ! »), organisé au niveau régional par des agents également sommés d’injonctions de « performance » : bien des agents de l’Etat local sont aujourd’hui en position plus que délicate et on voudrait mettre en place les conditions d’une défiance et d’un découragement généralisés, totalement contre-productifs, que l’on ne s’y prendrait pas d’une autre façon. Suggestion : que dans le cadre de la refonte de la convention collective nationale – tiens, au fait, où en est-on de ce côté ? Sur les terrains s’organisent des équipes emploi dédiées, parfois même mutualisées avec le grand frère Pôle emploi, et toujours sans qu’existe conventionnellement l’emploi de chargé de relations entreprises… – soit intégré pour chaque conseiller un traitement pris en charge par la commission paritaire « Prévoyance » : du Prozac ou son équivalent générique, ou encore du whisky en perfusion, sans même les glaçons, histoire d’oublier…

Des taux : couverture… ou patchwork ?

Bref retour, particulièrement, sur les indicateurs de contexte dont on attend a priori un effet de pondération sur les indicateurs de résultat et de réalisation. Prenons l’exemple des taux de couverture, c’est à dire les JDI sur les 16-25 inactifs et sur les DEFM. Notons en passant que, si le dénominateur est les DEFM de niveaux IV à VI, le numérateur devrait également retenir le critère de niveau de diplôme. Notons également que ces taux de couverture ne sont pas les mêmes que ceux utilisés par l’Inspection Générale des Finances dans son rapport. Pour celle-ci, on a trois taux de couverture :

Le nombre de premiers accueils rapporté au nombre de jeunes de 15 à 24 ans : « Les missions locales reçoivent chaque année 1,2 million de jeunes sur les 8,3 millions de jeunes de 15 à 24 ans que dénombrait le recensement INSEE de 2006, soit 15% de la population. Ces taux de couverture sont suivis localement par les DIRECCTE et varient sensiblement pour atteindre jusqu’à 40% de la population jeune du territoire. » (p. 7, annexe III). On imagine, sans que cela soit précisé, que l’année supplémentaire INSEE des 15-16 ans est considérée comme équivalente à celle manquante ML des 24-25 ans. Un inconvénient de ce taux de couverture est que sa base est celle de la population jeune INSEE, donc recensée, et que plus le territoire est petit (bassin), moins les projections tendancielles sont fiables à T + 2, 3, 4 ans…(1) A titre d’exemple, la population jeune du bassin rennais (DL_ZE19905341.pdf) est celle du recensement de 2007.

Le nombre total de jeunes suivis (une actualité au minimum dans les douze derniers mois) rapporté au nombre de jeunes actifs recensés par l’INSEE : « Les taux de couverture sont alors plus importants, la moyenne nationale s’établissant à 34% avec des écarts importants entre 23% et 24% en Alsace et de 71% à 74% en Martinique… » (p. 8, annexe III). L’inconvénient est le même au regard de la fiabilité des données INSEE. C’est l’enquête Emploi qui permet de mesurer au niveau national le chômage au sens du BIT mais cette enquête, désormais trimestrielle, est réalisée sur la base d’un échantillonnage.

– Le nombre total de jeunes suivis rapporté au nombre de jeunes DEFM catégories A, B et C. Si l’on se réfère aux données DEFM, sur le même exemple rennais, c’est celles du 31 décembre 2009 qui sont utilisées par l’INSEE : il vaut donc mieux s’appuyer sur les données, elles mensuelles, de Pôle emploi ou de la DIRECCTE. « Les jeunes demandeurs d’emploi en fin de mois qui figurent sur les listes de Pôle emploi sont la troisième population de référence à laquelle peuvent être comparés les effectifs en suivi. » (p. 8, annexe III). Sans vouloir brusquer quiconque, un peu d’harmonie entre grands corps et administrations centrales ne serait pas superfétatoire…

Imprécision brouillonne.

Autres réflexions sur ces indicateurs… Qu’est-il écrit page 14 de la circulaire ? « Si l’un des deux (ou les deux) taux de couverture est (sont) en dessous de la moyenne régionale, la DIRECCTE pourra relever progressivement les objectifs pour tendre vers cette moyenne régionale afin de se placer ainsi dans une recherche permanente de meilleure « couverture » territoriale par les ML de sa région. » Or, à ce moment…

– Le raisonnement ne prend pas en compte les spécificités locales mais, tout au contraire, considère que la région est le standard vers lequel doit impérativement tendre chaque mission locale. Formulé différemment, les particularités infra-régionales sont ignorées alors que, de toute évidence, on rencontre des situations très contrastées selon les territoires (bassins dynamiques et atones, urbanité et ruralité…). En d’autres termes et contrairement à ce qui est écrit page 12, les données de contexte ne sont pas là pour pondérer les résultats obtenus mais pour uniformiser les résultats sur une base régionale… et, au bout du compte, même nationale puisque les « 50% d’accès à l’emploi dont 40% à l’emploi durable » sont, d’une part, un objectif national et, d’autre part, applicable à chacune des missions locales… Le problème de la vigie au sommet du mât est qu’elle ne voit pas les reliefs du pont; il faut être matelot pour cela.

– Que se passe-t-il pour les missions locales dont le taux de couverture est supérieur à celui de l’échelle régionale ? Doivent-elles infléchir leur taux de couverture, ce qui évidemment serait absurde, mais, si elles ne l’infléchissent pas, cela signifierait-il que la pondération ne fonctionne que dans un sens… comme d’ailleurs l’exprime la circulaire qui ne retient que l’hypothèse de taux « en dessous de la moyenne régionale » ?

– Sauf erreur de lecture, aucune modalité de calcul n’est proposée pour utiliser les indicateurs de ressources tels que les équivalents temps plein en « offre directe » (chargés d’accueil, chargés d’animation, conseillers et pour partie chargés de projet), alors que résultats et réalisations ne peuvent être comparables que s’ils sont corrélés aux moyens.

– Enfin, les deux pauvres indicateurs des axes 4 et 5, « nombre de jours/homme », révèlent tout l’intérêt porté à l’ingénierie de projet…

Considérons, avec mansuétude, que « le moratoire dans l’application de la circulaire en attendant qu’elle soit renégociée avec l’ensemble des représentants du réseau des Missions Locales » (UNML) sera tout compte fait une occasion pour parvenir à un document moins brouillon. Dans l’intérêt de tous.

Enfin, c’que j’en dis…

(1) Déjà au niveau national, un biais peut se révéler. L’IGF indique d’ailleurs que les taux de couverture progressent légèrement « ce qui est en partie dû à la référence fixe à la population jeune recensée en 2006. » (p. 7). En fait, ce biais pourrait être corrigé en appliquant le taux de croissance annuelle, modalité par contre beaucoup plus aléatoire sinon risquée sur un petit territoire : plus le territoire est grand, plus les inerties sont fortes et les évolutions prévisibles.

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Le 23 février, ce jour, Bruno Julliard vient d’être élu Président de la mission locale de Paris par l’Assemblée générale constitutive. Adjoint au maire de Paris, chargé de la jeunesse, Bruno Julliard a été président de l’UNEF et, à ce titre, a été en première ligne dans la lutte contre le contrat première embauche.

Antonio Correia, actuel Directeur de la Mission Locale de l’agglomération caennaise, a été recruté pour prendre le poste de Directeur Général de cette structure. « Son recrutement sera effectif dans les semaines à venir. » Antonio Correia est un administrateur de l’ANDML.

Voici réunis deux acteurs, l’un et l’autre engagés dans la problématique jeunesse. Ca devrait produire une bonne alchimie… On l’espère.

{L’herméneutique (du grec hermeneutikè : art d’interpréter, et du nom du dieu grec Hermès, messager des dieux et interprète de leurs ordres), est la théorie de la lecture, de l’explication et de l’interprétation des textes.}

Alors, oui, parlons un peu de cette circulaire mais, plutôt que de l’effeuiller (en tout bien tout honneur) page à page, remarquons ses postulats et imaginons ces conséquences. On s’en tiendra ici à trois thèmes : l’erreur pédagogique (« le bâton »), la performance et l’irréalisme. A une autre occasion, nous reviendrons sur le « parcours d’accès direct à l’emploi » (PADE) vis-à-vis duquel, dès lors que certaines précautions sont prises, le jugement peut être plus positif… ceci signifiant déductivement que, s’agissant du volet CPO de cette circulaire, on ne peut que souhaiter que s’exprime un devoir de résistance.

Bâton.

Un premier paradoxe tient à ce – comment le formuler ? – caporalisme de la DGEFP – « c’est ainsi et ça ne sera pas autrement » – avec très peu de carotte et beaucoup de bâton. Ainsi est-il écrit que « c’est sur la base de ces indicateurs et données que je continuerai à signaler à votre attention les missions locales de votre région dont la performance me semble insuffisante. » Remarquons qu’il est bien moins question de saluer une « performance » – on reviendra sur ce terme – que de sanctionner l’insuffisance de celle-ci. Pourtant, qu’il s’agisse de sciences de l’éducation ou de sociologie de la déviance, de « l’effet Pygmalion » à Outsiders de Becker, voilà longtemps que l’on sait, selon l’adage de Baudrillard, que « le regard fait l’objet » et que, subséquemment, traiter ses interlocuteurs de déviants potentiels, susceptibles de ne pas satisfaire aux objectifs unilatéralement explicités, constitue une erreur tactique et même stratégique : on a toutes les chances de se les mettre à dos. Les comptables devraient, ne serait-ce que pour se donner une chance d’être entendus, picorer quelques enseignements des sciences sociales.

Précisément, avec cette unilatéralité, on parvient au second terme du paradoxe puisque, panachant le discours caporalo-volontariste, on trouve ici et là quelques précautions telles que le fait que cette circulaire serait l’expression « de groupes de travail représentants du secteur ».  En fait de représentativité, notons qu’il s’agit de l’UNML et de l’ANDML, certes c’est un bon début, mais que les partenaires sociaux n’ont pas été sollicités, ni donc contribué à cette circulaire. Mais, par ailleurs, ces deux organisations ont fait parvenir à BM (Bertrand Martinot), Délégué général DGEFP, un courrier cosigné, daté du 3 novembre 2010, dans lequel on peut lire : « La mise en parallèle des moyens alloués au CIVIS, en dehors des fonds du plan de relance, et des exigences du CIVIS rénové, laisse apparaître que le réseau des Missions Locales n’est pas en mesure de le mettre pleinement en œuvre à moyens constants. Nous souhaitons donc dès à présent attirer votre attention sur cette inadéquation entre notre ambition commune et les moyens alloués à sa mise en oeuvre. Notre implication au cours des 6 derniers mois était totale et motivée par le souhait que le CIVIS rénové permette aux jeunes de bénéficier d’une qualité et d’une offre de service adaptées à leur situation et facilitant leur accès durable dans l’emploi. Aussi, l’ajustement des moyens à ce dispositif rénové nous apparait être une condition préalable à sa mise en œuvre. » C’est assez joliment tourné, pas agressif pour un sou mais, autrement formulé, si la contribution du réseau à l’optimisation du CIVIS devait se traduire par des moyens n’étant pas à la hauteur des nouvelles exigences, cette participation serait biaisée et rappellerait étrangement ce slogan que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître : « je participe, tu participes, il participe, nous participons, vous participez… ils profitent. »

La « performance ». Un culte.

Le Livre blanc sur l’avenir de la fonction publique – les missions locales n’étant évidemment pas un service public mais, depuis le Protocole 2000 (« Les missions locales pour l’insertion professionnelle et sociale des jeunes et les PAIO remplissent une mission de service public pour l’insertion professionnelle et sociale des jeunes partagée entre l’Etat, les régions et les autres collectivités territoriales. »), ayant une mission de service public -, remis par Jean-Ludovic Silicani le 17 avril 2008, avait retenu à côté de quelques valeurs traditionnelles telles que l’égalité, la continuité,  d’autres valeurs considérées comme « émergentes {et} parfois empruntées à l’entreprise, comme la performance et l’efficacité, mais aussi, plus classiquement, à des objectifs d’intérêt général, comme le développement durable ou la lutte contre les discriminations. » Nous étions donc préparés à cette « performance » au sujet de laquelle on ne peut que recommander de lire l’ouvrage d’Alain Ehrenberg, précisément Le culte de la performance (1991) qui montre comment la montée en puissance des valeurs de la concurrence économique et de la compétition sportive dans la société française, a « propulsé un individu-trajectoire à la conquête de son identité personnelle et de sa réussite sociale, sommé de se dépasser dans une aventure entrepreneuriale. » Concurrence économique, compétition sportive… cela fait songer à cet entraineur américain à qui l’on demandait comment il fabriquait des champions : « Je prends un panier d’œufs ; je le jette contre un mur et, s’il reste un œuf non cassé, j’en fais un champion. » Pour les pioupious qui s’interrogent sur les méthodes d’accompagnement socioprofessionnel, voilà une technique à expérimenter… avec en tête une précision : la performance ne produit pas que des effets pervers à l’échelle des jeunes (sélection des meilleurs, des plus employables, de ceux à partir desquels on dispose de plus de chances d’obtenir des résultats), à celle des professionnels (« Huit salariés sur dix vivent cette réalité. La mise en place de la CPO a donc mis sous pression les salariés. Elle a dégradé majoritairement les conditions de travail dans notre réseau. », Les CPO en Missions Locales. Enquête 2010. Le service rendu aux jeunes : amélioration ou dégradation ?, CGT, octobre 2010) mais également à celle des structures puisque, de toute évidence, l’objectif est d’instaurer la concurrence entre les missions locales, c’est à dire in fine de mettre en cause la logique même de réseau. Rappelons que le réseau repose sur le principe de réciprocité, d’échange, de partage, de mutualisation… toutes choses plus qu’étrangères mais même antinomiques au chacun pour soi, à la sanction des uns pour la gratification des autres, etc. Bref, la concurrence, outre le fait qu’elle vise à mettre les acteurs (autonomes et coopératifs) en position d’agents (surdéterminés et opposés), satisfait probablement le raisonnement comptable, programmatique, simpliste et disjonctif (qui sépare) mais heurte de plein fouet la philosophie des missions locales, complexe, projectale et de reliance. S’il est immodeste de se citer, tant pis… mais je commettais un article, « Les sept fantasmes des politiques de l’emploi », dans Le Monde du 10 mai 2006 (exactement, jour pour jour, vingt-cinq ans après une date célèbre), où l’on pouvait lire : « Sixième fantasme, le résultat. D’une culture du résultat, légitime et moralement exigible face à la souffrance sociale, on dérape vers une obligation de résultat qui se concrétise dans la modulation des financements. En oubliant que les opérateurs, à qui s’impose cette obligation, ne sont pas ceux qui embauchent et ne sont pas ceux qui décident (ou non) d’aller travailler. Cette obligation de résultat correspond, en réalité, à une posture de défiance qui ne peut générer que stratégies d’opposition, de contournement, esquives et tricheries : on peut toujours mettre du « partenariat , en veux-tu, en voilà », la réalité est celle de la mise en concurrence et de la tension. Pas sûr que cela soit efficace. »

Ainsi, la « performance » peut-elle produire exactement l’inverse de ce qu’elle prétend obtenir, c’est à dire être contre-productive et inefficace.

Irréalisme.

Il y a quelque chose d’ubuesque dans cette persistance à considérer les crédits supplémentaires du Plan de relance comme exceptionnels au regard de la crise et, alors que celle-ci est loin d’être achevée, de les supprimer : si des moyens exceptionnels sont dédiés à l’exceptionnalité d’une situation, ces moyens devraient être maintenus tant que la situation demeure exceptionnelle. C’est un raisonnement assez simple qui implique que, si les moyens exceptionnels sont supprimés, c’est que la situation n’est plus exceptionnelle. Donc, il faudrait s’attendre à un retour du plein emploi ou, soyons raisonnables, à un chômage moins critique… même si, depuis des décennies et concernant les jeunes, il n’est jamais parvenu à descendre sous les 15%.

Dans son très récent rapport (février 2011) Diagnostic sur l’emploi des jeunes, le Conseil d’Orientation pour l’Emploi indique que « Le taux de chômage des jeunes (moins de 25 ans) est en France à un niveau élevé depuis la fin des années 1970. Depuis cette date en effet, le taux de chômage des moins de 25 ans représente environ le double du taux de chômage de l’ensemble de la population, parfois davantage en période de récession ou de croissance faible; il n’est jamais descendu en dessous des 15 % depuis 1982, il est aujourd’hui, en période de crise, à un niveau jamais atteint auparavant (24,2 % au troisième trimestre 2010). » On pourra toujours arguer que, tout à fait récemment, le Président de la République a annoncé sous les sunlights le déblocage de 500 millions d’euros supplémentaires pour les jeunes mais, d’une part, on est en droit de s’interroger sur ce fait du prince alors qu’il y a deux mois les parlementaires étaient invités à voter la loi de finances et que, d’autre part, si ces 500 millions signifient que la situation exceptionnelle les justifie… c’est donc que la situation est exceptionnelle et que les crédits tout aussi exceptionnels du plan de relance devraient être maintenus. Certes, le style est un peu lourd et tarabiscoté… mais, reconnaissons-le, la « logique » du système est quelque peu abscons.

Bref, moins de conseillers pour faire face, d’un côté, à l’afflux de jeunes qui viennent s’ajouter au « stock » de ceux qui sont sans solution et, de l’autre, à un marché du travail atone. Dans son rapport de 1981, Bertrand Schwartz avertissait des limites du rapport : en amont, le système de formation initiale devait cesser de déverser annuellement 200 000 jeunes sans qualification, ni diplôme (« Le problème scolaire pèse aujourd’hui d’un poids que tout le monde s’accorde à reconnaître comme lourd : si ce poids n’est pas rapidement allégé, il serait même à redouter que nos propositions elles-mêmes en soient affaiblies. »), et, en aval, l’entreprise devait embaucher : « … sans un développement de l’emploi, les mesures proposées risquent de perdre de leur portée. »). Il est évident que, tant que le marché du travail demeurera comme tel, les « performances » ne pourront, sur la base d’un simple rapport d’efficience, qu’être modestes sinon médiocres… deux qualificatifs n’appartenant pas au champ sémantique de la performance ! Les pioupious vont connaître une mutation génétique : ils vont se transformer en Shadocks dont on rappellera que la caractéristique centrale est de pomper.

L’irréalité ou l’irréalisme d’un taux de « 50% d’accès à l’emploi dont 40% à l’emploi durable » prend toute sa saveur sur des territoires tels que celui d’où est écrit cet article : la Martinique et son taux de chômage des jeunes qui atteint 62% ! Il faudra habiller d’une burqa les agents en charge des « dialogues de gestion » de telle façon à ce que l’allongement inévitable de leur appendice nasal ne vienne pas démentir la crédibilité de leur rhétorique d’objectifs quantitatifs.

Loin, très loin…

En conclusion, oui la copie est à revoir. Que soit écrit dans cette circulaire, en parfaite cohérence avec l’œuvre de déconstruction des services publics que l’on observe in situ et in vivo avec la RGPP 1 et désormais 2, que « les missions locales sont confortées comme l’opérateur pivot des politiques de l’emploi en direction des jeunes relevant d’un accompagnement global » ne suffit pas et ressemble à un excipient sucré camouflant l’amertume de la pilule. Que soient maintenues (page 10) les cinq « offres de service » de la CPO, dont particulièrement les quatre et cinq, n’est qu’illusionnisme social si les missions locales ne peuvent, faute de moyens, remplir ces tâches d’ingénierie. Dans de nombreuses structures, l’intelligence collective et partagée des acteurs a conçu des missions locales « du troisième type », dotées de cellules d’observation, d’innovation et d’évaluation… condamnées à peine conçues à être reléguées comme accessoires afin de garantir la survie économique : on est loin, très loin du « devoir d’innovation » explicité dans la Charte de 1990. On est également très loin, c’est peu de le dire, des valeurs des missions locales : une enquête menée dans une d’entre elles, actuellement impliquée dans un projet associatif de structure, révèle que, parmi les administrateurs, c’est le « professionnalisme » et « l’engagement » qui devraient caractériser le travail d’insertion ; pour les professionnels, c’est « l’écoute » et également le « professionnalisme » ; pour les jeunes, c’est « l’écoute » et le « respect ». Croit-on sérieusement que le bâton de la défiance et la mise en tension par la concurrence sont les ingrédients permettant l’engagement, le respect, l’écoute… le professionnalisme ?

Si tel est le cas, c’est à désespérer.

Morpion.

Selon Le Monde.fr du 16 février 2011, « 20 000 milliards de dollars, c‘est le volume de transactions traitées par an par les Bourses de New York, Paris, Francfort, Amsterdam, Lisbonne et Bruxelles. De son côté, la Société Générale a sextuplé son bénéfice net, soit 3,917 milliards d’euros. » Au palmarès des sociétés du CAC 40, parmi les cinq premières entreprises quatre sont des banques : Société Générale, BNP Paribas, Crédit Agricole et Natixis.

Est-il utile de rappeler qu’il y a très peu de temps, la socialisation des pertes était organisée (la larme à l’œil)  par le gouvernement, avec donc l’argent des citoyens justifiant que les poches (caisses) soient vides et que la RGPP 2 lamine les services publics et réduise les subventions par exemple pour l’emploi, alors que, bien entendu, ces bénéfices seront privatisés, c’est à dire iront dans les poches des actionnaires ? Tout compte fait, heureusement pour la paix sociale que nos compatriotes se contentent d’addiction à TF1 ou M6 en grattant des Grolo, Morpion et autres imbécilités de la Française des Jeux.

Partenariat mission locale – Moving…

On le sait, entre la circulaire DGEFP et la fin du plan de relance, l’agitation gagne beaucoup de missions locales. Une d’entre elles va – en partie – compenser le manque à gagner grâce à un procès qu’elle vient de gagner, soit 4 500 euros d’indemnisation. L’affaire est rapportée par clicanoo.re, la version numérique du Journal de l’Ile de la Réunion. Copier-coller :

« Le patron de Moving défonce un muret et terrorise la mission locale Ouest.

Dossier pas banal hier après-midi, entre les affaires de violences et celles de conduite en état d’ivresse traitées durant l’audience correctionnelle à juge unique. Frédéric Lemoosy, patron des salles de remise en forme Moving, comparaissait pour avoir détruit, en mars 2009, un muret construit par la Mission locale ouest (MIO) à l’entrée d’un parking. L’organisme partage l’étendue de béton avec le club Moving installé à Savanna. Depuis 2006, un litige les oppose sur la jouissance du fameux parking que les deux locataires revendiquent. Le jour des faits, Frédéric Lemoosy arrive torse nu et pénètre avec fracas dans les locaux de la mission locale, terrorisant les employés. Le directeur, qu’il cherche, est absent. Menaces et insultes fusent selon les témoins. « Il est où ce petit Chinois ? »(1), aurait-il crié. Il lance un parpaing dans l’une des vitres du local et va ensuite démolir le muret encore frais, quasiment à main nue ! « S’il est reconstruit, je le casserai à nouveau ». Il a en effet sévi par deux fois auparavant… « Moi, je fais ma justice et vous allez voir ce qui va se passer si vous commencez à m’énerver ! (…) Vous ne savez pas qui est mon père ! J’ai du fric, je fais ce que je veux ». Lecture des propos est faite à l’audience. « Vous auriez pu engager une action en justice si cela mettait effectivement votre activité en péril, relève la juge, agacée. On n’est pas au Far West ! » Le climat est tendu. « Je n’ai pas agi, j’ai réagi… à tort », répondra Frédéric Lemoosy. Me Thierry Codet, avocat de la Mission locale ouest, demande 18 000 euros au total. « Je constate que vous avez déjà été condamné pour outrage en 2009…, note la vice-procureure Danielle Braud. Vous avez un peu de mal à vous contenir quand même… »

« VOUS NE SAVEZ PAS QUI EST MON PÈRE ! »

Avant ses réquisitions, la représentante du parquet déplore l’attitude, incorrecte à son sens, qu’adopte le chef d’entreprise durant l’audience. Et même sa façon de s’asseoir ! Me Alexandra Martinez parviendra à obtenir la relaxe sur les menaces effectivement proférées par son client, mais antidatées. Interviewé dans 7 Magazine en mai 2009, ce dernier affirmait avoir « trois ou quatre grosses colères par an » et que, bien que « peut-être impulsif », il était « quelqu’un de juste » n’aimant pas que l’on doute de « sa » justice. La justice, la vraie, l’a en tout cas condamné à indemniser la Mission locale à hauteur de 4 500 euros. S’il paie l’organisme avant juin prochain, le tribunal pourrait le dispenser d’une sanction plus lourde. »

On achève bien le réseau.

La CGT est cinéphile : clin d’œil à Sidney Pollack qui réalisa en 1969 On achève bien les chevaux, film qui, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer spontanément, ne promeut pas la boucherie chevaline. Il y est par contre question de marathons de danse au début des années trente, celles de la Grande Dépression aux Etats-Unis. Bref, avec en en-tête « On achève bien le réseau », la CGT organismes sociaux dénonce vigoureusement la nouvelle circulaire, déplorant « qu’aucune de ses préconisations d’évolution n’aient été prises en compte ». A savoir :

« Interdiction d’individualiser les objectifs, source de souffrance et de stress au travail.

Prise en compte de la qualité du management, de l’organisation du travail et des aspects ressources humaines.

Mise en avant du projet associatif et du service rendu aux jeunes comme fin de la CPO et non l’inverse.

Intégration d’une enquête de satisfaction et d’une démarche d’autoévaluation. »

Si j’étais président d’une mission locale dont la section syndicale se mobilisait pour de telles revendications, je lui offrirais des fleurs… car ces « préconisations » s’extraient – et de loin – du strict cadre de défense des intérêts particuliers, ce qui ne signifie pas qu’ils soient oubliés, pour insuffler du sens, de la professionnalité… finalement pour remettre à l’endroit ce qui a une fâcheuse tendance à être mis la tête en bas par les temps qui courent.

Tu peux m’appeler Jeannette.

S’agissant de tête en bas, on lira sur Rue 89 d’autres préconisations de l’inspirée Jeannette Bougrab, la secrétaire d’Etat à la Jeunesse et à la Vie associative. Celle-ci était l’invitée de l’émission « Libre antenne » de Fun radio. Soit plus d’une heure de discussion pour évoquer les actions menées par le gouvernement en faveur des jeunes.

Jeannette Bougrab, elle, veut « parler directement » aux jeunes : « Je ne veux pas faire compliqué et que personne ne comprenne. […] Je veux simplement aujourd’hui que tous les jeunes se sentent à l’aise dans leurs baskets. […] Tu peux m’appeler Jeannette. » Suivant le principe de la libre antenne, les auditeurs prennent la parole.

Nabil, 26 ans, d’Argenteuil (Val d’Oise) est au chômage et, malgré son BTS banque, il ne trouve pas de travail dans cette branche.

– Réponse de la secrétaire d’Etat : « Moi, ce que j’ai envie de faire, c’est encore de prendre le CV de Nabil, parce qu’on a des partenariats avec deux grandes banques, la Société générale et la BNP, et donner un coup de pouce. Quand on est des quartiers populaires, on n’a pas forcément le réseau […]. En tant que ministre des jeunes, ce que je fais quand je suis en déplacement, j’essaie de prendre deux ou trois CV, et je donne un coup de main. […] Si ce soir, je me dis que j’ai réussi à vous trouver un job, je pourrais me regarder dans un miroir. »

– Nabil : « Votre proposition est très gentille, maintenant je n’ai pas envie d’entrer dans une société grâce à Jeannette Bougrab. Une des banques dont vous parlez, j’y ai postulé deux fois, en tant que Nabil d’abord et en tant que Marc. Marc a été retenu, mais pas Nabil… »

– Jeannette : « Non, vous ne serez jamais embauché grâce à moi […] mais je peux vous aider à décrocher le premier entretien. Faire en sorte que votre CV reste au-dessus de la pile, ça c’est de mon ressort. »

Piston.

Rue 89 conclut : « Pour faire baisser le taux de chômage chez les jeunes, la secrétaire d’Etat (et non ministre) prend donc le problème à bras le corps. Tant pis pour le modèle républicain, voila le piston érigé en principe politique. Avis aux 640 000 jeunes au chômage : envoyez vos candidatures au ministère de l’Education nationale, de la Jeunesse et de la Vie associative. Après tout, ça ne fait qu’un CV de plus à envoyer. »

Réussissez votre plan social.

Plan social est un jeu de cartes présenté comme « impitoyable {et} qui réveillera vos instincts prédateurs et votre cruauté intrinsèque. Tous les joueurs sont actionnaires. Chaque carte représente un salarié. Cadres supérieurs, techniciens, employés, ouvriers… le premier joueur qui parvient à se débarrasser de tous ses salariés réussit son « Plan social » et gagne le droit de délocaliser en Chine. » Selon le site jeuxsoc.fr, « L’intérêt de Plan social réside bien davantage dans son humour grinçant et politiquement incorrect. Les joueurs sont des actionnaires qui essayent de licencier au plus vite tous leurs salariés pour délocaliser leur société en Chine. Chaque carte représente donc un salarié, avec un titre truculent (Pousse-Mulot, ingénieur R&D chargé des arômes artificiels pour suppositoires, pilote de transpalette, concepteur de sites pornographiques et de sites bancaires, poseuse d’amiante, etc.) et une frimousse adéquate. L’auteur incarne tous les personnages et le résultat vaut son pesant de cacahuètes. » On vit une époque formidable.

Peau lisse.

Hier et avant-hier, réconciliation avec une ville qui, pour beaucoup de bretons, aura été bien trop longtemps associée au nom de son maire Marcellin, Raymond de son prénom, ministre de l’Intérieur de 1968 à 1974 : une session « Culture Commune », un régal. Quelques extraits des évaluations : « En totale adéquation avec mes attentes visant à réinsuffler du sens à l’heure de certaines interrogations au regard d’objectifs… » ; « Maître-mot : regarder le jeune comme ressource et non comme problème. Ne pas commencer par diagnostiquer les freins mais calculer au contraire les atouts à l’accès à l’emploi. » ; « Une formidable séquence de rappel sur les origines, le sens du travail… » Il est des situations qui chassent l’usure.

Oui, je sais, il faut parler de « la » circulaire. Ca vient, ça vient. Ca mature. Ca s’enquiert. Ca furète…

(1) Le directeur de la mission locale Ouest s’appelle Ah-Von…

Ci-dessous une contribution adressée au Quotidien de la Réunion à partir de la lecture d’un article sur et de Paul Vergès (oui, oui, le frère de…), ancien président du Conseil Régional. Dans la pure tradition familiale, le personnage a quelque chose d’énigmatique – grand timonier – et force est de constater que, y compris parmi ses opposants, la notion de « visionnaire » lui est souvent associée. C’est précisément sur ce registre que ce qui suit avance car, pour résumer, autant en politique la vision est un atout dès lors qu’elle permet l’anticipation – « gouverner, c’est prévoir » -, autant son côté obscur est de faire le lit du sauveur suprême, celui-là même que l’Internationale dénie. Vergès est le leader maximo du Parti Communiste Réunionnais qu’il a fondé en 1959 et dont le mot d’ordre était l’autonomie de la Réunion.

La morsure du catastrophisme.

« L’année 2011 sera la plus grave de l’Histoire de La Réunion. » C’est le diagnostic de Paul Vergès qu’on pouvait lire la semaine dernière dans les quotidiens régionaux. Diagnostic ? A voir. Rien n’est moins sûr…

Certes, sans jouer les Cassandre, on peut imaginer que 2011 sera difficile à la Réunion comme d’ailleurs en métropole : la crise systémique – financière, économique, sociale, sociétale et morale – est loin de n’être qu’une banale séquence un peu perturbée d’un électroencéphalogramme appelé naturellement à redevenir harmonieux. L’improbable devient désormais une certitude et presque chaque jour l’actualité nous démontre qu’on ne sait pas de quoi demain sera fait. Tout ce que l’on peut dire en ce qui concerne la Réunion est qu’à une très longue crise structurelle locale vient se combiner une crise également structurelle mais mondiale qui ne facilite pas une perspective de sortie par le haut.

Cependant, de l’improbable à la prophétie, il y a plus qu’un pas : une contradiction et un gouffre. Il faut donc s’interroger sur le dessein poursuivi par l’énoncé d’une catastrophe imminente et inéluctable. La réponse est simple tant le procédé rhétorique est commun : prédire la catastrophe vise à saisir les interlocuteurs – au sens du saisissement – pour les préparer au soulagement. C’est le syndrome de Kaa, ce serpent du Livre de la jungle, qui hypnotise – « Aie confiance… » – pour étouffer. A la phase d’interpellation critique – la catastrophe est devant nous – succède une phase de réconciliation affective dont on devine, sans être devin, qu’elle (ne) pourrait (que) s’incarner dans le même personnage : succédant à l’alerte arrive la solution, derrière la sentinelle s’apprête le sauveur.

Cette mécanique salvatrice est banale. Lisez un des pléthoriques rapports commandés au gré des évènements et préoccupations aux experts dûment répertoriés, Attali et consorts : ils commencent tous par la désespérance pour faire le lit de propositions d’autant mieux acceptées que l’on a été mis le dos au mur. La perspective du chaos rend acceptable ce qui était inenvisageable.

Deux observations peuvent cependant être faites, l’une de forme, l’autre de fond.

De forme : la tentation prophétique est d’autant moins acceptable que le prophète professe qu’il n’y a, selon la chanson, « ni Dieu, ni César, ni tribun ».

De fond : l’éthique de responsabilité qui devrait animer le politique n’appelle pas le catastrophisme mais le projet. Le catastrophisme engendre la peur, elle-même source de repli et/ou d’agressivité ; le catastrophisme sépare et oppose. L’illustre le dialogue entre Orsenna et Arditi lors de l’émission « Vivre la crise » sur France 2 : Orsenna : « La peur, c’est le pire des ciments d’une société. Regardez ce qui se passe avec les chiens quand on a peur… » Arditi : « Ils vous mordent. » Orsenna : « Ils vous mordent… Moins on aura peur, moins on sera mordu. » Le projet, qui peut être utopique sans être naïf, subsume le particulier au profit du général – un territoire, une population ; le projet relie et mobilise.

Mais quelles sont les conditions de réussite d’un projet ? Tout d’abord qu’on ne le confonde pas avec un programme : le premier est ascendant, plastique et participatif ; le second est descendant, rigide et sectoriel. Puis qu’il corresponde aux besoins de la population : ce n’est pas d’idéologie dont on a besoin – idéologie entendue comme capacité à répondre à des questions que l’on n’a pas entendues – mais de valeurs partagées et de débats entre ceux d’en haut et ceux d’en bas, élites et gens de peu. Egalement de modestie : c’est probablement la dernière qualité que l’on attribuerait spontanément au prophète. Enfin de crédibilité tant il n’est pas nécessaire d’être bardé de diplômes pour constater la faillite des élites, un déclin tendanciellement engagé depuis plusieurs années mais que 2010 a accéléré avec ses multiples affaires, des woerth et des pas mûres…

Si ces quatre conditions sont remplies, aux citoyens d’apprécier, la mobilisation réunionnaise attendue a quelque chance d’aboutir. Dans le cas contraire, on ne sera que pour la énième fois – il vaut mieux ne plus compter – face au désespérant jeu des ficelles de l’illusionnisme du spectacle politique. L’art du prophète est bien souvent celui du prestidigitateur.

Contamination.

Poursuite de la contribution de Régis Barbier avec « Pour un saut qualitatif de l’apprentissage : passerelle et tabouret à quatre pieds… » Bien évidemment, toutes vos observations, suggestions et critiques sont bienvenues… même si, on le sait, les uns et les autres sont fort occupés puisqu’il commence à y avoir ces temps-ci un feu de broussailles dans la prairie avec, Dieu sait pourquoi, un étonnant slogan seul connu des initiés : « CPO dégage ! »

Régis : « Pour un saut qualitatif de l’apprentissage : passerelle et tabouret à quatre pieds… »

L’apprentissage, comme toute voie de formation, doit poursuivre deux objectifs :

– Amener un maximum de jeunes à une qualification reconnue pour faciliter leur insertion professionnelle ;

– Eviter de laisser trop de jeunes sur le bord de la route en réduisant les facteurs d’exclusion.

Les deux premières parties de ce document ont souligné que des voies d’amélioration sont possibles et que, avec la diversité de l’apprentissage, elles peuvent être ciblées pour en améliorer l’efficience. La priorité apparaît ainsi sur, côté jeunes, les mineurs qui recherchent un premier niveau de diplôme (CAP ou bac professionnel) et, côté employeurs, les TPE et les PME qui n’ont pas de service de ressources humaines pour améliorer l’intégration des alternants.

Deux axes se dessinent pour cette amélioration qualitative :

Créer une passerelle entre les entités de formation initiale « classique » (collèges et lycées de l’éducation nationale et du ministère de l’agriculture) et les missions locales. Elle aurait pour objectifs de consolider le projet professionnel et de faciliter sa mise en œuvre :

– Visite médicale préalable pour vérifier l’aptitude physique ;

– Tests de pré-requis pour lancer un éventuel processus d’amélioration du niveau sur les savoirs de base ;

– Stages en entreprise pour valider et affiner le projet ;

– Appui renforcé à la recherche d’un employeur ;

– Prise en compte des conséquences sociales (aides au logement, à la mobilité,…).

Cette passerelle pourrait prendre la forme d’un contrat d’accompagnement entre le jeune et la structure d’accueil, contrat qui, s’il ne débouche pas sur un contrat, devrait faciliter par un travail avec les structures concernées (CIO et MGI notamment) un retour en formation initiale classique ou qui, si le projet est mis en œuvre, enclencherait un accompagnement tout au long de celui-ci.

Elle impliquerait une participation active de tous les acteurs de l’apprentissage, notamment les CFA et les chambres consulaires, mais aussi les branches professionnelles,  pour permettre la réalisation du projet et notamment aider à trouver l’employeur et préparer au mieux sa mise en œuvre.

Pour faciliter ce travail majeur de consolidation, le report au 1er septembre de la date minimale pour signer un contrat serait un plus important. Cela éviterait aussi de faire commencer un jeune en période de surchauffe estivale alors qu’il n’a pas bénéficié de vacances.

Cette passerelle permettait de limiter, voire de réduire à zéro, le décrochage scolaire lié à cette période d’incertitude entre le monde de l’éducation nationale et celui de l’apprentissage (tous les sortants bénéficieraient d’un suivi avec comme possibilité un retour en cas de non-mise en œuvre). Elle donnerait aussi une visibilité sur les plans d’action nécessaires pour renforcer l’offre de contrats d’apprentissage sur des secteurs déficitaires.

Instaurer un tuteur externe pour assurer un suivi tout au long du déroulement du contrat et pour faciliter l’accès à l’emploi à l’issue de celui-ci.

C’est en quelque sorte reprendre les dispositions prévues pour le contrat de professionnalisation : l’apprentissage reposerait sur l’entreprise, le CFA, le jeune et le tuteur externe, en quelque sorte passer d’un trépied à un tabouret à 4 pieds qui est beaucoup plus stable dès lors que le sol est régulier (d’où la création préalable de la passerelle et du contrat d’accompagnement). Mais cette nouvelle organisation ne peut réussir que si chacun des acteurs évolue et accepte de travailler en partenariat :

– Au niveau de l’entreprise, la fonction de maître d’apprentissage doit donner lieu à formation (et rémunération ?) pour que l’intégration en entreprise  réussisse et pour que les éventuelles difficultés soient signalées avant d’en arriver à la rupture. Il faut clarifier le nombre de jeunes que peut suivre un maître d’apprentissage en prenant en compte les stagiaires et les alternants en contrat de professionnalisation.

– Au niveau du CFA, il est essentiel que les difficultés que pourrait rencontrer le jeune (que ce soit en entreprise ou dans le suivi des cours) fassent l’objet d’échanges réguliers avec le tuteur externe pour rechercher des solutions et tenir un discours cohérent qui permette de maintenir la motivation. De même, la notion de compétences doit être développée pour éviter le couperet du diplôme et faciliter l’insertion du jeune, même s’il ne l’obtient pas.

– Au niveau du jeune, il est nécessaire qu’il prenne conscience du nouveau monde dans lequel il va évoluer et qu’il se sente rassuré par le soutien de tous les autres acteurs ;

– Au niveau du tuteur externe, il faut tout à la fois disposer de moyens pour permettre la résolution de difficultés sociales, faire la synthèse entre la perception du jeune, de l’entreprise et du CFA sur le déroulement du contrat pour pouvoir agir si les conditions initiales se dégradent. C’est une fonction qui impose donc une approche globale, une connaissance à la fois des jeunes et des entreprises, une neutralité par rapport au système, une proximité et une réactivité pour éteindre tout début d’incendie.

Sortir du ping-pong actuel…

Passerelle et contrat d’accompagnement, qui prendraient la forme d’un tutorat externe, sont complémentaires et nécessaires pour améliorer qualitativement l’apprentissage.

Ce travail partenarial sur le qualitatif aurait des effets positifs sur le développement quantitatif :

– Les parents et les  jeunes seraient plus rassurés à choisir cette voie dès lors que le parcours est sécurisé ;

– Des employeurs pourraient revoir leur jugement sur l’embauche de jeunes apprentis dès lors qu’ils ont un interlocuteur externe réactif et disponible ;

Le partenariat nécessaire entre les acteurs de la formation initiale classique, les branches professionnelles, les chambres consulaires, les CFA et les misions locales permettrait de sortir du ping-pong actuel – « vous ne nous envoyez pas de jeunes » … « de toute façon, vous êtes incapables de les garder » – de partager des approches complémentaires sur les bassins d’emploi. Une instance locale, proche de la plate-forme de suivi et d’appui créée pour coordonner la lutte contre le décrochage scolaire (en incluant les chambres consulaires et les branches professionnelles), pourrait être mise en place pour assurer ce lien entre les acteurs et décider de plans d’action locaux.

En conclusion, si l’on peut agir sur de multiples volants pour développer l’apprentissage (quotas, aides aux employeurs, statut de l’apprenti, négociation avec les Régions sur les places offertes…), il faut parallèlement en améliorer la qualité pour que cette voie ne soit plus perçue comme dévalorisée et dévalorisante.

P.L. Que Régis insiste sur le travail coopératif entre les intervenants de l’apprentissage et qu’il plaide pour un tutorat ne posera sans doute pas de problèmes aux pioupious concernés par ce domaine. Je m’interrogeai cependant sur d’autres qualités que l’on peut trouver dans l’histoire et l’actualité : le compagnonnage, par exemple avec les Compagnons du Devoir.  Ces derniers, on le sait, parviennent à former une réelle « aristocratie » ouvrière », vivier des meilleurs ouvriers de France (1). Les « recettes » du compagnonnage demeurent, me semble-t-il, tout à fait d’actualité : mobilité (le Tour de France), transmission intergénérationnelle (du maître à l’apprenti), chef d’oeuvre (une conception de métier, pas de simple emploi), intégration dans une communauté humaine et professionnelle (et non un simple rapport instrumental au travail), durabilité de l’engagement (aux antipodes du CDD), etc. Il faudra qu’on en reparle un de ces jours.

(1) Si, au détour d’un voyage dans la Région Centre, vous passez par Tours, accordez-vous deux ou trois heures pour visiter le musée du compagnonnage… bien plus beau que celui de Paris.

Agitation : crêpes et moutarde.

Aujourd’hui, un article intégralement rédigé par l’un des plus récurrents contributeurs, Régis Barbier, directeur de mission locale dans une région vinicole célèbre. M’étant absenté une dizaine de jours pour soutenir les pioupious qui marchent la tête en bas entre Maurice et Madagascar et qui, malgré cette posture délicate, sinon acrobatique, démontrent un véritable engagement tant dans un projet associatif de structure (très beau… et avec du sens) que dans une équipe emploi dédiée, j’avoue que ce texte de Régis arrive à point nommé pour combler un déficit d’écriture dont l’explication est à rechercher dans le travail est non l’émollience tropicale, c’est dit. Il n’est pas tout à fait achevé, un troisième paragraphe au titre énigmatique, « Pour un saut qualitatif de l’apprentissage : passerelle et tabouret à quatre pieds… », devant sans trop tarder trouver sa place ici. Bien entendu, on reviendra d’ici peu sur « la » circulaire CIVIS-CPO qui provoque quelques remous… pas exclusivement via ce blog mais dans la presse. Ainsi…

A l’article de 20 minutes concernant les missions locales de Bretagne…

« Emploi Les missions locales vont devoir faire face à des moyens en baisse.

Coup dur pour les 17 missions locales pour l’emploi des jeunes de Bretagne. Leurs présidents viennent d’apprendre la baisse des subventions de la part de l’Etat. A Rennes, ce sont 11 postes sur 75 qui pourraient disparaître. La mission locale pour l’emploi, chargée d’aider les jeunes de 16 à 26 ans à se réinsérer dans la vie professionnelle, pourrait bientôt épauler ses propres salariés. Le ministère du Travail vient d’annoncer le non-renouvellement du plan de relance pour 2011. « C’était à prévoir », selon le directeur de la mission locale de Rennes Philippe Jourdan. Etc.»

… répond le communiqué de l’Union Démocratique Bretonne (UDB) sur son site :

« Le groupe des élu(e)s du pays de Brest exprime sa consternation à l’annonce de la réduction par l’Etat du budget des Missions Locales, la Bretagne étant particulièrement visée par cette mesure. S’il y a un domaine qui devrait être intouchable et qui devrait même se voir développer, c’est bien celui de l’accueil, de l’orientation et de l’accompagnement des jeunes vers l’emploi, sans compter l’accompagnement vers l’accès aux droits fondamentaux comme le logement ou la santé. Faut-il rappeler à ce gouvernement que le chômage frappe en France 26% des jeunes de 16 à 25 ans qui ne sont plus dans un parcours de formation (pour une moyenne de 21% dans l’Union européenne) ?

Le travail de proximité et de suivi personnalisé des Missions Locales en direction des jeunes les plus défavorisés est gravement mis en cause, avec le risque de creuser encore plus l’écart entre les jeunes directement employables et les autres dont l’Etat va en quelque sorte institutionnaliser de fait l’exclusion. Et ce choix-là intervient dans un contexte où l’Etat, se déchargeant de plus en plus sur les collectivités, a décidé de rogner les marges de manœuvre des Régions et des départements en supprimant quasiment leur autonomie fiscale. Etc.»

Tout ceci n’étant pas contingenté en Bretagne puisque, logiquement, la moutarde monte également au nez du côté de Dijon avec un article dans Bien Public et grande photo de Frédéric Rémond, sympathique directeur de la mission locale de ce même Dijon : « Emploi. Missions en péril. La Mission locale de Dijon va perdre 10 % de son effectif, alors que le nombre de jeunes accueillis et suivis augmente. Constat. Le taux d’accès à l’emploi des jeunes des Missions locales est faible, mais comparable à celui des autres dispositifs.

Comment faire davantage, accueillir toujours plus avec moins de financements, donc moins de personnel ? C’est à ce paradoxe que sont confrontées aujourd’hui les Missions locales. Etc. »

Dans ce même dernier article on peut lire que « Régis Barbier, directeur à Beaune, va même plus loin, en disant que certes le non-renouvellement du plan de relance l’amène, avec ses équipes, à faire plus avec moins. Mais il souligne aussi que depuis 2005, la dotation qui lui est attribuée n’évolue plus. Ce qui signifie qu’avec l’inflation, et des hausses de coûts structurels, « en 5-6 ans, nous avons perdu près de 10 % de possibilités d’action. » Et bien précisément, puisqu’il s’agit de Régis, voilà qui fournit une excellente transition pour lui donner la parole.

L’apprentissage : pour un saut qualitatif, par Régis Barbier.

Avant-propos…

Cette analyse se fonde sur l’expérience de huit années de mise en œuvre d’un dispositif de médiation qui avait un double objectif :

Premier objectif, réduire l’abandon de leur formation par des jeunes apprentis du secteur de l’hôtellerie-restauration (et non réduire le taux de rupture, le changement d’entreprise pouvant  être la solution de maintien)…

– il s’adressait à tous les jeunes engagés dans cette voie et non seulement à ceux connus de la mission locale ;

– il n’intervenait, dans la très grande majorité des cas, qu’après la signature du contrat ;

– il se faisait en partenariat avec le syndicat UMIH Côte d’Or, la Chambre de commerce et d’industrie et le CFA.

… Ce taux d’abandon a pu être ramené à moins de 8%.

Second objectif, éviter de laisser un jeune sans accompagnement après rupture (ce qui est désormais appelé « lutte contre le décrochage »).

… Le niveau a été ramené à zéro.

Ce  dispositif est devenu en 2009 une expérimentation au niveau départemental sur la même base avec les deux autres missions locales du département, toutes les chambres consulaires et tous les CFA concernés, avec une extension aux secteurs viticulture et vente-commerce.

L’apprentissage, une réponse adaptée…

L’apprentissage est présenté comme une voie privilégiée pour permettre aux jeunes d’accéder à l’emploi. Selon l’analyse de la DARES de novembre 2010, 86% des jeunes sont en emploi trois ans après la fin de leur apprentissage. Taux remarquable qui doit cependant être un peu modulé selon le niveau du diplôme obtenu et selon la relation entre la formation suivie et l’emploi occupé. L’apprentissage apparaît donc comme une réponse adaptée pour les jeunes qui ne veulent ou ne peuvent pas suivre un cycle de formation initiale classique ou qui veulent lier formation et embauche à l’issue de celle-ci. Pour autant, l’apprentissage n’est pas une mécanique parfaite où, en augmentant simplement le nombre d’entrées, on règlerait –de toute façon pour partie – le problème de l’accès à l’emploi des jeunes.

Toute volonté de le développer quantitativement ne saurait le soustraire à une amélioration qualitative pour remédier à ses faiblesses et paradoxes, amélioration qui doit aussi prendre en compte son hétérogénéité pour répondre au mieux aux besoins des jeunes et aux objectifs que l’on veut se fixer.

1. Faiblesses et paradoxes…

La faiblesse essentielle de l’apprentissage tient aux données de son pilotage qui ne permettent pas de mesurer le nombre de jeunes qu’il laisse en chemin (l’enquête génération 1998 réalisée en 2001 annonçait que les apprentis représentaient 16% des sortants de la formation initiale et 33%  des sans-diplôme) :

Ainsi, les entrées en apprentissage ne portent pas sur un nombre de jeunes, mais sur un nombre de contrats enregistrés. Des ruptures suivies de la signature d’un nouveau contrat vont améliorer l’atteinte des objectifs fixés en termes de contrats sans apporter plus de solutions aux jeunes.

De même, il n’apparaît nulle part le nombre de jeunes qui ont émis le souhait d’entrer en apprentissage, mais n’ont pas pu le faire, faute d’avoir trouvé un employeur (perspectives économiques, défiance vis-à-vis des jeunes, âge du jeune, discrimination, non-concordance par rapport aux besoins,…).

Les ruptures font l’objet du calcul du « fameux » taux de rupture, c’est à dire du nombre de ruptures divisé par le total des contrats enregistrés. Mais cet indicateur présente des limites pour servir de base à un plan d’amélioration. En effet…

– Il ne distingue pas deux étapes décisives dans le déroulement du contrat : la période d’essai et celle postérieure à  l’obtention du diplôme qui permet aux jeunes de rompre le contrat (après un préavis de deux mois) ;

– Il porte sur des contrats, mais ne permet en rien de préciser le devenir des jeunes : après rupture, ont-ils signé un nouveau contrat d’apprentissage dans le même secteur, dans un autre ou sont-ils retournés en lycée ou suivis par une mission locale ou décrocheurs ?

– Il ne donne aucune explication à la rupture ;

– Enfin, il ne peut être ramené à zéro car il faut reconnaître le droit à l’erreur pour le jeune dans son orientation.

Une autre faiblesse de l’apprentissage apparaît avec la mise en œuvre de la loi sur l’orientation et la formation professionnelle tout au long de la vie sous son aspect de lutte contre le « décrochage scolaire ». Si, à partir des données de l’Education nationale, on peut connaître les jeunes qui ont émis comme vœu en premier choix l’apprentissage, rien ne permet ensuite de dire s’ils ont mis en œuvre cette volonté et si celle-ci court toujours (sauf à interroger tous les CFA et les missions locales). Cette absence de passerelle traduit parfaitement la séparation des mondes de l’Education nationale, des CFA et des missions locales, source de beaucoup de difficultés pour les jeunes. Certes, il est prévu de faire communiquer entre eux tous les systèmes informatiques des différentes structures (système interministériel d’échange d’information), mais l’absence de continuité entre la fin de l’année scolaire, l’entrée au CFA ou l’inscription à la mission locale et la mobilité voulue ou subie par les jeunes permettent d’avoir des doutes sur l’atteinte des objectifs (tout jeune décrocheur mineur doit se voir proposer une formation ou un accompagnement dans les deux mois suivant la rupture).

Un premier paradoxe de l’apprentissage : la sécurisation minimale du parcours du jeune.

Celle-ci repose sur  un trépied :

– Le maître d’apprentissage qui n’a aucune obligation d’être formé à cette fonction. Il faut cependant noter que certaines branches professionnelles entendent rendre obligatoire la formation du maître d’apprentissage (par exemple, le groupe de travail de Régis Marcon dans l’hôtellerie-restauration) ;

– Le CFA qui ne commence à intervenir qu’après la rentrée avec un décalage possible de trois ou quatre mois avant la première visite en entreprise ;

– Le jeune qui, très souvent, découvre le monde du travail (42.9% des apprentis sont mineurs, 63% étaient en scolarité avant leurs contrats) avec, en sus, la nécessité de suivre des cours dans un nouvel établissement qui peut être éloigné du domicile et du lieu de travail.

Si la pression est trop forte sur le pied le moins résistant, en l’occurrence le jeune, tout le montage s’écroule…

Si on  compare l’apprentissage avec son voisin proche, le contrat de professionnalisation (circulaire DGEFP du 3 mars 2010), qui pourtant s’adresse à un public souvent plus âgé (donc souvent avec une expérience du monde du travail), on remarque des différences notables (qui proviennent certainement de la participation des organisations syndicales à sa mise en œuvre), avec notamment un contrat de professionnalisation renforcé pour les jeunes non détenteurs d’une qualification équivalente au baccalauréat (ou titulaires de minima sociaux ou anciens bénéficiaires d’un CUI) :

– Indemnisation du tutorat interne : les fonctions d’accueil, d’intégration en entreprise et de suivi de la progression professionnelle sont reconnues et doivent, devraient permettre aux jeunes d’avoir un interlocuteur disponible ;

– Possibilité d’un tuteur externe à l’entreprise traitant des questions qui ne concernent pas directement celle-ci, mais qui sont déterminantes pour le salarié (transport, logement, santé, garde d’enfants…) : on peut s’interroger sur cette frontière entre social et professionnel, mais le jeune peut ainsi bénéficier d’un support externe à l’entreprise et à l’organisme de formation, donc neutre.

Alors que tous les contrats aidés et la nouvelle circulaire CIVIS mettent l’accent sur le suivi dans l’emploi, l’apprentissage reste sur sa construction initiale du seul suivi pédagogique de l’apprenti.

Mais cette faiblesse dans le suivi en emploi vient renforcer celle du montage initial. Toutes les analyses menées sur les ruptures soulignent en effet que :

– Celles-ci touchent beaucoup plus les très jeunes, les niveaux de diplôme préparé égal ou inférieur au baccalauréat (les études ne prennent pas encore en compte le nouveau bac pro en trois ans), le secteur tertiaire et les petites entreprises, bref là où le plus de jeunes à la recherche d’une première qualification s’engagent…

– Le processus d’orientation se limite très et trop souvent à la recherche d’une entreprise, sans validation préalable du projet (stage, vérification des aptitudes physiques, pré-requis, découverte du CFA), sans véritable accompagnement (choix de l’entreprise et conséquences de ce choix telles que le logement, la mobilité).

Un second paradoxe majeur qui concerne… les missions locales.

Reconnues comme pivot de l’accompagnement des jeunes, notamment les moins qualifiés, « adoubées »  par les rapports de l’Inspection Générale des Finances et l’Inspection Générale des Affaires Sociales sur leur capacité à mettre en œuvre un accompagnement socioprofessionnel et un partenariat actif, on pourrait penser qu’elles sont un acteur majeur de l’apprentissage « voie privilégiée d’accès à l’emploi pour les jeunes ».

Hors le constat est tout autre : seulement 4.5% des jeunes accompagnés, soit 25 500, accèdent à l’apprentissage (données CNML 2008) alors que 299 000 contrats ont été signés (source DARES).

Cela voudrait-il dire que :

… les jeunes suivis par les missions locales n’ont pas le profil pour entrer dans cette voie ?

… les missions locales n’ont pas une démarche « proactive » (selon la terminologie à la mode) pour favoriser l’accès des jeunes à cette voie ?

Mais pire encore (ou explication ?), l’apprentissage est une source importante du travail des missions locales :

– Elles vont accueillir un nombre important de jeunes qui n’ont pas trouvé d’employeurs. Cela veut dire faire admettre aux jeunes, soit que leur projet n’est pas réaliste par rapport à leur profil et que le travail d’orientation est à reprendre, soit qu’il ne l’est pas par rapport aux ressources du territoire et qu’il convient donc, soit d’en changer, soit d’envisager une mobilité, soit que les démarches pour trouver l’employeur n’étaient pas les bonnes ou en phase avec la situation économique et donc que la mise en œuvre doit être différée dans le temps….

– De même, dans un délai plus ou moins long, les jeunes qui rompent leurs contrats vont frapper à leurs portes pour chercher une nouvelle voie d’orientation. Cela représente un accompagnement très lourd car les jeunes ont bien évidemment perdu confiance en eux ; leur vision du monde du travail dont, très souvent,  ils viennent de faire la première expérience est très négative (plus le délai entre la rupture et l’accueil en mission locale est long, plus les aspects négatifs prennent l’ascendant) ; enfin, pour les jeunes qui ont terminé leur cycle de formation, elles vont en aider une partie à trouver un emploi dans le secteur où ils ont été formés, mais pour une autre tout aussi importante à trouver une nouvelle voie professionnelle.

L’apprentissage est donc, pour les missions locales, plus source de travail que de solutions… Il pourrait alors être de bon sens de leur demander d’intervenir plus en amont dans la chaîne… mais préalablement, il apparaît nécessaire de creuser plus la nature de l’apprentissage pour en appréhender toute la  diversité et ainsi mieux déterminer les points d’amélioration.

2. Hétérogénéité de l’apprentissage.

Selon le sociologue Gilles Moreau, on peut distinguer trois types d’apprentis que je présenterai ainsi :

– Les « vocationnels » qui ont fait le choix du métier auquel ils se forment et qui feront tout pour réussir ;

– Les « pourquoi pas ? » qui font un choix plus ou moins par défaut et ne s’intégreront que si un soutien fort maintient leur motivation et/ou explique toute l’importance d’aller au terme de la formation ;

– Les « salariés » qui s’engagent pour soutenir leur famille ou maintenir leur autonomie et donc font très peu de cas de l’aspect diplômant et n’hésitent pas à changer d’entreprises, à abandonner ce statut pour un plus  rémunérateur.

On retrouve un triptyque similaire au niveau des entreprises :

– Celles qui forment un apprenti dans la perspective de le recruter et donc mettront l’accent sur son intégration et sur la formation. Ce n’est pas la majorité : 37% des jeunes restent dans la même entreprise à la fin de leur contrat ;

– Celles qui forment pour améliorer le niveau de qualification de leur secteur, mais encouragent à la mobilité ensuite. C’est en quelque sorte le modèle allemand où les entreprises importantes forment plus d’apprentis qu’elles n’en embaucheront pour permettre à leurs sous-traitants d’avoir une main d’oeuvre qualifiée. En France, les secteurs de l’hôtellerie-restauration et de la coiffure sont les principaux concernés…

– Enfin, celles qui cherchent une main d’œuvre à bas coût et qui ne méritent pas plus développement.

L’analyse quantitative de la DARES de février 2011 présente un tableau complet de cette diversité et des évolutions récentes parmi lesquelles on peut retenir :

– Pour les jeunes, un « vieillissement » des nouveaux apprentis et une hausse des niveaux d’entrée et de formation préparée. Mais l’apprentissage concerne encore 48.6% de jeunes qui préparent un CAP et 42.9% de mineurs et le genre masculin reste très largement surreprésenté (67.8%) ;

– Avec 40% des embauches pour les entreprises de moins de 5 salariés, 18,3% pour celles de 5 à 9 et 19,8% pour celles de 10 à 49, les TPE et les PME restent les principaux employeurs d’apprentis (différence essentielle par rapport au modèle allemand), même si on note une croissance sur celles de plus de 250 salariés.

– Le secteur tertiaire (dont surtout hôtellerie-restauration, commerce, coiffure et réparation automobile) représente 55,5% des embauches, en progression au détriment du bâtiment (21,8%), de l’industrie (20,1%) et de l’agriculture (2,6%).

Cette diversité peut permettre de trouver les moyens d’améliorer qualitativement l’apprentissage pour permettre à un maximum de jeunes :

– D’éviter de tomber dans le décrochage scolaire dont l’Union européenne a fait une de ses priorités ;

– D’arriver à un premier niveau de diplôme, meilleure garantie contre le chômage et une des conditions pour gagner par la qualification la guerre mondiale des prix de production et donc de la compétitivité.

P.L. A suivre donc avec une prometteuse histoire de « tabouret à quatre pieds » qui présente, a priori, toutes les garanties de la stabilité !