Archives de la catégorie ‘Politiques d’emploi’

Economie en berne.

La Capeb (Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment), qui représente 380 000 entreprises et un peu moins d’un million de salariés (dont 80 000 apprentis), vient de publier un Livre Blanc capeb_livre-blanc (68 pages) au regard de ses prévisions pour l’année 2012, soit entre 2 000 et 3 000 emplois supprimés hors intérim. Pour l’ensemble de la filière bâtiment, incluant le BTP, 30 000 emplois seraient menacés en incluant les intérimaires. « Il est à craindre que la baisse d’activité du bâtiment s’amplifie en 2013 avec un impact sur l’emploi encore plus conséquent qu’en 2012. » Les causes avancées sont « une économie en berne », des charges trop élevées, la concurrence du régime des auto-entrepreneurs, la TVA, les procédures administratives trop lourdes…

L’édition de ce Livre blanc n’arrive pas par hasard, son titre étant pour le moins explicite, Elections présidentielles et législatives 2012. Il s’agit donc de faire pression : donnant – donnant, bulletins de vote contre concessions… Patrick Liebus, président de la Capeb, ouvre ainsi l’introduction de ce document : « À l’occasion des élections présidentielles et législatives de 2012, la CAPEB a rédigé un Livre Blanc destiné à interpeller l’ensemble des formations politiques et des élus sur les grandes préoccupations des entreprises artisanales du bâtiment. »

Charges.

Subséquemment, la Capeb expose quelques préconisations telles qu’« une évolution de la fiscalité des carburants » et – tiens, ce n’est pas un hasard – « une TVA sociale aboutissant à moins taxer le travail et à favoriser l’emploi ». Rappelons que les « charges » dont se plaignent les organisations patronales sont, d’une part, les propriétés sociales collectives qui permettent d’être soigné, de disposer d’une retraite, etc.  et, d’autre part, le fruit du travail des salariés. On aurait tendance à l’oublier en parlant de « charges » comme s’il s’agissait de dépenses qui pesaient inopportunément sur les budgets des entreprises. Ce même type de raisonnement s’applique pour les fonctionnaires, encore une fois des « charges », comme si ceux-ci ne produisaient pas des services et comme si leurs revenus n’étaient pas réinjectés dans l’économie : les fonctionnaires sont également des consommateurs et, à l’échelle micro, les premiers à les stigmatiser sont les premiers à geindre lorsqu’est annoncé la fermeture d’un établissement public ou le départ d’un régiment.

Une préconisation ne lassera pas d’étonner puisque, passé le constat d’un infléchissement prévu, la confédération veut que le reclassement de demandeurs d’emploi vers la construction soit favorisé par Pôle emploi : « Bien que le nombre de demandeurs d’emploi reste important, les entreprises artisanales du bâtiment demeurent confrontées à des difficultés de recrutement de main-d’œuvre qualifiée.

Cette insuffisance pourrait être amoindrie si Pôle Emploi favorisait le reclassement de demandeurs d’emploi en leur permettant de se former pour adapter leurs compétences aux besoins des professions du bâtiment. L’existence systématique de correspondants bâtiment dans les agences locales de Pôle Emploi contribuerait à ce nécessaire rapprochement entre l’offre et la demande. »

Sociostroumpf.

On s’interroge à ce moment sur la cohérence interne entre l’annonce ou la menace de suppressions d’emplois dans le bâtiment et l’orientation des demandeurs d’emploi qualifiés vers ce même secteur… En effet, si le bâtiment est un secteur « en tension », la bonne solution n’est pas d’inverser le rapport « offre – demande » car on en connaît d’ores et déjà la conséquence : une accentuation de la sélectivité (renflouer « l’armée de réserve » en quelque sorte), le déclassement pour les uns surqualifiés et l’exclusion pour les autres moins ou non qualifiés. L’amélioration objective des conditions de travail et la rémunération sont les deux facteurs-clés… bien plus que « l’image » qui retient souvent l’attention : on peut multiplier les messages publicitaires mais, si concrètement sur le chantier l’écart entre ceux-ci et la réalité est abyssal, le marketing du bâtiment aura été fait en pure perte… sinon celle des communiquants. L’intérêt de cette focalisation sur l’image ou, plus chic car sociostroumpf, « les représentations » est double : c’est suffisamment flou pour créer du consensus autour du constat « les jeunes ont une mauvaise image du bâtiment » ; cela évite de traiter les vraies responsabilités : l’accueil, l’accompagnement, le tutorat, l’organisation du covoiturage pour résoudre les difficultés de déplacement sur des chantiers isolés, etc.

Copperfield.

L’amélioration des conditions de travail (pénibilité, hygiène, horaires…) a été effective dans les grandes entreprises du BTP mais demeure bien plus aléatoire dans les PME et TPE… a fortiori lorsqu’on descend les niveaux de sous-traitance : un ancien inspecteur du travail me disait avoir rencontré jusqu’à cinq niveaux de sous-traitances et, à ce dernier, des Noirs chargés de nettoyer des cuves de peinture sans aucun équipement de protection sinon des sacs poubelle pour emmailloter les mains… On a connu également dans un autre secteur, celui de la restauration, nombre de soutiers d’arrière-cuisine (parfois d’établissements prestigieux), sans-papiers et dotés de contrats de travail fantaisistes, redécouvrant le charme des modalités de travail dignes de David Copperfield.

– Bien entendu, il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain et, dans le bâtiment comme ailleurs, dans de petites entreprises comme dans des grandes, on rencontre des chefs d’entreprise de grande qualité humaine et professionnelle, inspirés par leurs métiers, soucieux d’en assurer la transmission parfois avec l’esprit, la philosophie même, du compagnonnage.

– Bien entendu, rechercher non pas l’adéquation juste et parfaite, ointe de l’acronyme « GPEC » (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences), mais une meilleure porosité entre offres et demandes est pertinent et pose la question de l’orientation… qui renvoie la responsabilité sur le système de formation et sur les intermédiaires de la politique de l’emploi. Or ces derniers multiplient les forums, les job dating, les informations collectives, les mobilisations pour des recrutements qui présentent une particularité : entre leur déclaration et leur réalisation, entre l’intention et la décision, ils fondent comme neige au soleil. Il faut une sacrée dose d’abnégation pour développer autant d’énergie pour d’aussi minces résultats…

De la même façon, si le secteur du bâtiment souhaite diversifier ses recrutements, il pourrait envisager une féminisation de ses métiers très majoritairement masculins. Aujourd’hui, on recense 85 000  salariées dans les entreprises représentées par la Capeb, soit 8,5% des effectifs. Mais on en est encore dans beaucoup de situations à des financements par le Service Public de l’Emploi d’aménagements spécifiques (toilettes, douches distinctes…) sur les chantiers. C’est la même puissance publique décriée pour le fatras administratif qu’elle fait peser sur les entreprises que l’on sait solliciter pour financer des aménagements dont le bénéfice revient exclusivement aux entreprises. On disait dans le temps « privatisation des bénéfices, socialisation des pertes ». On pourrait ajouter « socialisation des investissements ». On garde « privatisation des bénéfices », est-il besoin de le préciser ?

Grande cause nationale.

Oui, je sais, il va falloir parler du rapport Joyandet, L’emploi des jeunes. Grande cause nationale, qui vient d’être remis au président de la République. Quatre-vingt-huit pages, ce n’est pas sorcier à lire. Sauf que certaines phrases demandent à être relues plusieurs fois car, les découvrant, on se dit dans sa tête : « Mais qu’est-ce que cela veut dire ? » Ainsi, par exemple, page 26 :

« Le sort des missions locales oscille entre leur vocation initiale, les publics en difficultés, et l’éventuelle prise en charge généraliste des jeunes demandeurs d’emploi, option non retenue à ce jour mais parfois envisagée. » J’avoue me sentir comme une poule devant un couteau face au « sort », à « l’éventuelle prise en charge généraliste », à l’« option non retenue à ce jour mais parfois envisagée »… Soit, à vue de nez, 80% de cette phrase. Un peu plus bas, même page, on peut lire : « Concrètement, l’outil majeur des missions est l’attribution à des jeunes en échec scolaire ou social du CIVIS, accompagné d’une allocation financière. » Attribution du CIVIS… Est-ce ainsi que l’on cause dans les missions locales ? Il est temps d’envisager un recyclage.

A suivre…

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Fine et forte.

Lorsqu’on dit moutarde, on pense Dijon, comme Cambrai se marie à bêtises, fraises à Plougastel, etc. Il en est ainsi des automatismes et des stéréotypes. Soucieux de lutter contre la macdonaldisation du langage, on évitera donc toute allusion à l’émulsion des graines de brassicacées ainsi que, par respect pour la mémoire des Poilus, toute association malheureuse avec le gaz. Disons que, cette fois, les vœux proviennent d’une capitale régionale sise à 310 kilomètres au sud-est de Paris et à 190 kilomètres au nord de Lyon.  Des vœux synthétiques, concentrés comme une crème de cassis, mais qui ouvrent la porte à la présentation d’un texte… nettement moins synthétique dont l’intérêt est aussi manifeste que les commentaires qu’il a suscités sont bien maigres… en tout cas dans le secteur de l’insertion.

Frédéric. 4056.

« Bonjour, et meilleurs voeux à tous !

Grand lecteur du blog… mais tout petit contributeur.

Quid de la proposition de loi n° 4056 (permettre aux jeunes de prendre en main leur avenir) qui, pour le coup, n’a aucun avenir immédiat ? »

P.L. De la plume de Marie-Georges Buffet, la proposition de loi évoquée par Frédéric est cosignée par Jacqueline Fraysse, Marie-Hélène Amiable, Martine Billard, Alain Bocquet, André Chassaigne, André Gerin, Daniel Paul, François Asensi, Jean-Claude Sandrier, Jean-Jacques Candelier, Jean-Paul Lecoq, Jean-Pierre Brard, Marc Dolez, Michel Vaxès, Patrick Braouezec, Pierre Gosnat et Roland Muzeau. C’est-à-dire le groupe parlementaire « Gauche Démocrate et Républicaine » qui recense vingt-et-un députés (ici, liste de ces députés). Le titre de cette proposition, enregistrée le 7 décembre dernier à l’Assemblée nationale, est « Cadre visant à permettre aux jeunes de prendre en main leur avenir » (Proposition Loi 7-12-2011 Jeunesse, texte complet : 56 pages…).

Rappelons-nous, concernant Marie-Georges Buffet, qu’elle fût ministre de la Jeunesse et des Sports – avec une autre stature que l’actuel collecteur de pièces jaunes – et que c’est sous son autorité que fût publié Le livre blanc de l’éducation populaire (Les éditions de l’Atelier, 2001) dont bien des réflexions pourraient aujourd’hui être reprises et inspirer une politique jeunesse(s).

Aspirations.

Cela commence classiquement par « l’exposé des motifs » qui, réfutant les « deux politiques possibles : la répression et l’assistanat », s’appuie sur les aspirations des jeunes, à savoir :

«  La première chose qu’ils mettent en avant, c’est la nécessité de rendre effectifs les droits existants, qui sont solennellement proclamés par la République mais qui peinent dans les faits à être réellement mis en œuvre. » Ceci correspondant aux solutions face aux problèmes du logement, de la mobilité, de la santé, de la culture et de l’exercice de la citoyenneté.

« La deuxième volonté qu’ils expriment est celle d’être autonomes financièrement. » Ainsi la proposition de loi avance-t-elle sur les questions de lutte contre les bas salaires, de meilleure rémunération des stages et de l’apprentissage avec « une allocation d’études et une allocation de recherche d’emploi ou de formation ouverte aux jeunes qui n’ont pas encore cotisé. » (ce qui devrait répondre aux « vœux – réflexions » de Régis : « Le montant de cette allocation comporte une partie socle universelle et une partie progressive calculée en fonction des revenus du foyer fiscal auquel le bénéficiaire est rattaché. », art. 20, alinéa 14).

« La troisième aspiration des jeunes est d’être mieux accompagnés vers l’emploi. » Nous détaillons plus particulièrement ce chapitre… tout en recommandant la lecture de toutes ces autres propositions marquées à l’aune du bon sens, de la responsabilité intergénérationnelle et – enfin – d’une politique jeunesse(s) qui ne soit ni guidée électoratactiquement par le stop and go, ni synonyme d’aumône.

– Enfin, puisque au jeu du « qui dit » à la notion de jeunes on associe celle de précarité, le texte conclut par « un certain nombre de mesures visant à lutter contre le recours à l’emploi précaire et contre les détournements de l’apprentissage et des stages de leur objet par des sanctions pénales et financières, mais aussi en renforçant le droit d’alerte des syndicats en la matière. »

Permis de se conduire.

Bref, un bon et copieux menu. Voyons ce qu’il en est de l’accompagnement vers l’emploi et la formation (chapitre III)… juste après avoir remarqué ce qui, depuis désormais longtemps, semble une évidence, la formation des jeunes au permis de conduire (article 6), formulé ainsi : « Une formation théorique et pratique à la conduite est également dispensée gratuitement à tous les élèves du second degré de plus de 16 ans qui le souhaitent. Elle est effectuée par des formateurs agréés de l’éducation nationale ou par les établissements mentionnés à l’article L. 213-1 du code de la route. Elle est sanctionnée par l’obtention du permis de conduire mentionné à l’article L. 221-1 du même code. » Dans la proposition de loi, ce sont tous les jeunes scolarisés qui seraient bénéficiaires. Sur le principe, on ne peut être que d’accord : si le rôle de l’école est de transmettre des savoirs (objectifs cognitifs et culturels), il est aussi de préparer à l’autonomie sociale et, par l’insertion professionnelle ultérieure, à l’indépendance économique (objectifs sociaux, sociétaux et économiques). Or, de toute évidence, le permis de conduire est une condition quasi-point de passage obligé de l’insertion professionnelle, sinon de l’intégration. A ce titre, apprendre à conduire c’est aussi apprendre à se conduire et à devenir autonome (du grec autonomos : « gouverner selon sa propre loi »). La conduite et le permis, discipline parmi d’autres disciplines, devraient donc faire partie du socle commun de connaissances transmises par le système de formation initiale. Reste que, peut-être, le coût d’introduction d’une nouvelle discipline – bien plus intéressante, hormis pour les futurs boursicoteurs, que l’économie dont la « commission Attali » préconisait l’enseignement dès le primaire (1) – apparaîtra à certains trop élevé. Dans ce cas, s’il faut cibler et expérimenter, la population prioritaire devrait être celle des jeunes en alternance et en apprentissage pour au moins deux raisons. Premièrement, ces jeunes proviennent majoritairement des classes populaires et sont donc généralement peu dotés économiquement : même à un euro jour, le permis de conduire ne leur est pas facilement accessible. Deuxièmement, parmi les obstacles à l’insertion, la mobilité est le thème le plus récurrent dans les discours et analyses des acteurs de l’insertion, professionnels mais également institutionnels et politiques. A juste titre car l’apprenti ou le jeune en alternance se déplace entre trois lieux : son domicile, son lieu de travail et son lieu de formation… une équation parfois bien difficile à résoudre, a fortiori dans certains secteurs tels que l’industrie où l’on travaille en 3 x 8.

Accompagner vers l’emploi et la formation.

Pas moins de quinze articles composent ce chapitre, distribués en trois titres : « Rendre effectif le droit à l’apprentissage et aux études » (articles 25 à 32), « Soutenir les jeunes dans leurs démarches de recherche d’emploi ou de formation » (articles 33 à 35) et « Faciliter l’entrée des jeunes dans le monde du travail » (articles 36 et 37).

Le titre 1, « Rendre effectif le droit à l’apprentissage et aux études », recouvre des propositions telles que la fixation par branche d’un nombre minimal d’apprenti-e-s, la formation pour les tuteurs et maîtres d’apprentissage (« … que la formation des tuteurs ainsi qu’un programme national pour les apprenti-e-s soient fixés avec les organisations syndicales lors de la négociation triennale »), l’élaboration d’un programme national pour les apprenti-e-s (art. 25), la suppression des exonérations de cotisations sociales et de l’aide forfaitaire pour les entreprises ne recrutant pas un nombre minimal d’apprenti-e-s (art. 26), ainsi que d’autres mesures intéressant les étudiants (plafonnement du montant des droits d’inscription exigibles par les universités, facilitation des visas pour les étudiant-e-s étrangers et interdiction des expulsions… on perçoit là les effets de la circulaire Guéant).

Le titre 2 intéresse plus particulièrement le secteur de l’insertion puisqu’il s’agit de « soutenir les jeunes dans leurs démarches de recherche d’emploi ou de formation ». L’article 33 préconise l’ « augmentation des effectifs de Pôle Emploi pour garantir aux personnes inscrites un accompagnement réellement personnalisé, en limitant le nombre de personnes suivies par agent et en fixant une durée minimale d’entretiens » et l’article 34 demande « un meilleur soutien financier des missions locales » correspondant à « un renforcement des moyens des missions locales pour les jeunes les plus en difficulté ». Ce même article précise que « Dans les six mois suivant la présente loi, le Gouvernement remet au Parlement un rapport relatif à la situation des missions locales mentionnées à l’article L. 5314-1 du code du travail, ainsi qu’aux conditions d’une amélioration de la prise en charge des jeunes, notamment en termes de moyens financiers supplémentaires. » La confiance règne… mais, dès lors qu’on se souvient que, lorsque les députés votant le droit à l’accompagnement confiaient celui-ci aux missions locales, l’administration concoctait un appel d’offres pour le contrat d’autonomie en direction des « OPP » (opérateurs privés de placement), on comprend mieux. L’article 35 revendique « la création d’un véritable service public de l’orientation pour faciliter les démarches prises par les jeunes pour trouver un emploi ou une formation. »

Le titre 3 enfin, « Faciliter l’entrée des jeunes dans le monde du travail », prévoit l’«instauration d’une formation initiale dans les entreprises à chaque nouvelle prise de poste, pour que le salarié puisse mieux connaître son environnement professionnel et syndical »  (article 36) et demande que soit instaurée « une formation au droit du travail encadrée par les syndicats pour que le salarié puisse mieux connaître et exercer ses droits personnels et collectifs. » (article 37).

Envie d’agir.

Au total, ce sont 48 articles – dont certains, bien sûr, sont sujets à discussion, singulièrement avec les Régions pour ce qui concerne l’alternance et l’apprentissage – qui constituent cette proposition… dont on imagine qu’elle sera loin de faire l’unanimité malgré le consensus aussi absolu que métronomique sur la jeunesse « devoir d’avenir », « impératif national », etc. Le groupe parlementaire écrit pourtant tout-à-fait justement : « Aucune loi cadre sur la jeunesse dans sa globalité n’a pour l’heure vu le jour. Les mesures sectorielles s’empilent avec un évident manque de cohérence. Mais les revendications portées par les jeunes ne peuvent être comprises comme des aspirations dispersées, sans rapport les unes aux autres. Au contraire, elles font sens uniquement si elles sont prises dans leur globalité. Logement, études, salaires, chômage, tous ces sujets sont intimement liés. Ils doivent être donc abordés conjointement pour être traités convenablement. Aussi, cette proposition de loi prend le parti de replacer les revendications formulées par les jeunes dans le cadre d’une analyse multidimensionnelle de leur situation. » Qu’à l’approche globale de l’insertion corresponde une politique globale formalisée dans une loi-cadre serait, de toute évidence, une véritable avancée et, lorsqu’on lit cette proposition de loi, compte-tenu du large périmètre des thèmes, on se prend à rêver à une politique jeunesse(s)…

En ces temps plutôt moroses, sinon dépressifs, un peu de rêve ne peut nuire, voire même peut réactiver l’envie d’agir, non ? D’autant plus que nous sommes encore pour deux semaines à la période des voeux.

A suivre…

(1) Rapport de la Commission pour la libération de la croissance française, sous la présidence de Jacques Attali, 2008. « L’enseignement de l’économie doit être aussi, dès le primaire, concret, positif, et exigeant sur les dimensions éthiques, sociales et écologiques de la croissance. Il devra expliquer le rôle du travail, de l’entreprise et de l’entrepreneur, montrer que le scandale est dans la pauvreté plus que dans la richesse, dans les injustices plus que dans les inégalités. Il devra expliciter le rôle relatif de la concurrence et des collectivités publiques dans la création et la répartition des richesses. » (p. 27). On remarquera que cet enseignement de l’économie est présenté sous de beaux atours : éthique, social, écologie, lutte contre les inégalités… On peut cependant douter de ces belles intentions, a fortiori dans un rapport apologétique sur la croissance, et se demander si, bien plus prosaïquement, il ne s’agit pas de former de futurs consommateurs. Le rapport Attali ne préconise pas l’enseignement de la philosophie au primaire. L’homo oeconomicus s’asperge de l’eau bénite des vertus économiques.

Abbaye.

Ah, si chaque mois était celui des vœux ! On passerait d’un blog à une plateforme collaborative, d’une intelligence limitée et distribuée (qui peine souvent : l’angoisse de l’écran blanc) à une intelligence partagée et féconde ! Voici donc à présent, directement de Poitiers, les vœux de David. Poitiers dont une des caractéristiques majeures est  d’avoir abrité la première abbaye de femmes (Sainte-Croix, fondée par sainte Radegonde au VIe siècle) et dont la seconde est de disposer d’une mission locale dont l’équipe, impliquée dans la recherche-action schwartzienne  n’est pas moins dynamique que son directeur David, lecteur et contributeur de ce blog. Subséquemment, ses vœux… (ci-contre, une photo de la mission locale… ou peut-être de l’abbaye?)

David. Mais comment font les collègues ?

« Tous mes vœux de santé, de courage et d’abnégation aux équipes des ML pour une année de changement !

Une année de clairvoyance aussi, bien mal engagée semble t-il quand je découvre qu’une majorité de ML ont commencé à mettre en œuvre l’ANI/volet « décrocheurs » signé par les partenaires sociaux et confié à la DGEFP. Vu du Poitou-Charentes, où moins de 1% de réalisation vient d’être constaté (et déploré par les autorités), je me demande comment font les autres !

Pour notre part, nous avons demandé des conditions minimales de réussite comme l’élargissement du délai d’entrée des jeunes au 31 mars 2012 minimum (il semblerait que sur ce point on y vienne péniblement) ou la possibilité d’associer l’engagement ANI au CIVIS, simple préoccupation d’efficience par la satisfaction de laquelle on ouvrirait instantanément la boîte à outils de l’accompagnateur (sans réinventer des usines à gaz spécifiques ANI) et surtout pour ne pas mettre deux programmes nationaux en concurrence. Concurrence déséquilibrée en outre puisqu’en l’état l’ANI ressemble à du CIVIS mais il n’en a que la couleur… mais pas la substance pourtant pas si savoureuse que cela ! Bref du CIVIS « Canady dry » ou du « discount ».

Et le financement ! 0 € pour le considérable et crucial travail de diagnostic, 30% à l’atteinte de l’objectif (emploi durable ou formation qualifiante) ce qui revient, au taux de sorties positives actuel observé sur CIVIS – environ 25% – à envisager d’ores et déjà le non paiement de 22,5% des ressources théoriquement prévues pendant que 100% (au moins) de l’énergie aura été consommée par la ML.

Alors comment font les collègues pour s’engager dans cette galère ? La bienveillance espérée des partenaires sociaux mérite t-elle qu’on se consacre autant à produire l’échec d’un nouveau programme ? N’aurait-on pu espérer des partenaires sociaux qu’ils nous permettent d’être en situation d’innover plutôt que de recopier un sous-produit extrait des tiroirs de la DGEFP ? Peut-on espérer qu’à compter de 2012, pour penser une action publique vers les jeunes, on commence par les écouter et par écouter celles et ceux qui œuvrent à leur côté ?

Voilà, j’ai formulé mon vœu ! Alors bonne année ! »

Réaction immédiate de Denis… Un p’tit effort !

« Merci David,

Je vois que certains ont compris les problèmes liés à l’ANI. Un dispositif sans outil qui vient en concurrence avec le CIVIS, mais sans allocation interstitielle, sans PMP, sans accès aux contrats aidés. Et on demande à des professionnels de faire entrer des jeunes dans un dispositif alors que personne ne peut y croire !

Seule solution viable : absorber l’ANI dans le CIVIS. Allez, un petit effort au nom des jeunes, SVP ! »

P.L. Merci pour vos contributions, celles déjà exprimées du « noyau dur » des contributeurs et celles qui, n’en doutons pas, vont s’exprimer des lecteurs – 200 à 300 quotidiennement – réguliers ou épisodiques. « Les jeunes, on commence par les écouter… », écrit David, ce qui m’incite à commenter rapidement un texte dont le le-désenchantement-de-la-jeunesse-une-imposture m’a été justement transmis par Denis .

Daté du 15 novembre 2011, c’est un article de Jean-Christophe Poulet, directeur départemental de l’Ecole de la deuxième chance du Val d’Oise, ça s’appelle « Le désenchantement de la jeunesse est une imposture » et c’est sur un blog animé par les auteurs de l’ouvrage éponyme, La machine à trier, dont il a déjà été question ici. Si Stéphane Hessel (Indignez-vous ! puis Engagez-vous !) et Ariane Mnouchkine (le Théâtre du Soleil) sont pour le moins engagés, si le philosophe Alain Badiou – sans doute parmi les derniers à célébrer le maoïsme – et Annah Arendt sont convoqués pour les besoins de l’argumentaire, l’article ne peut s’empêcher quelques saillies signifiantes (« Cette phrase extraordinaire devrait résonnée (sic) dans les cerveaux de nos « penseurs pensifs », nos « soucieux socialistes »… », « Pas étonnant ensuite que les jeunes en politiques (sic) ont une langue de bois terrible (je pense à des discussions avec des jeunes MJS… » – MJS signifiant Mouvement des Jeunes Socialistes -, « D’un côté 60 000 postes de proposer (sic) pour essayer de flatter le SNES toujours prompt à croire qu’il est propriétaire de l’école… », etc.). Il est vrai que, parmi les auteurs de La machine à trier, on recense Olivier Galland et Pierre Cahuc… qu’on ne soupçonnera assurément pas de krypto-gauchisme ! La difficulté posée par ce texte est son ambigüité car, si l’on s’accorde sans peine sur nombre de constats aussi justes que guère originaux (« La société porte un regard désenchanté et ne croit plus en sa jeunesse… »), d’autres analyses tirent le lecteur vers un conformisme bien éloigné de l’appel au sursaut de Stéphane Hessel considéré comme « très fort » mais laissant « un goût d’inachevé » (pour achever, il suffisait de lire la suite : Engagez-vous! puis, avec Edgar Morin, Le chemin de l’espérance). Ainsi le vibrant appel  à l’autorité (« Vive l’Autorité ! », avec une majuscule) – « Ce qui manque à notre jeunesse, c’est l’autorité » -, bien entendu non confondue avec l’autoritarisme (« Pas le mélange et l’amalgame entre autorité et pensée sécuritaire… »), qui nous conduit à ce message subliminal de la conclusion : « Ecoutons la jeunesse, elle n’incrimine pas, ne réclame pas l’impossible. Elle demande de travailler et de fonder une famille. L’écouter c’est déjà l’impliquer en politique. » Traduction : écoutons les jeunes, de toute façon il n’y a aucun risque, dormez tranquille sur vos deux oreilles : leurs aspirations sont banalement celles de la reproduction ; elles sont aux antipodes du « Soyez réalistes, demandez l’impossible »…

A suivre.

Fouillis.

En avons-nous déjà parlé sur ce blog ? Parmi les presque 600 articles et encore plus de contributions recensés à ce jour (785), difficile de s’y retrouver… y compris pour celui (bien présomptueusement) identifié comme « administrateur ». Alors prenons le risque de la redite…

C’est un article de seize pages, daté de 2010 et signé par Bernard Gomel, Sabina Issehnane et François Legendre, « L’accompagnement et l’insertion des jeunes en difficulté. Que peut-on apprendre des données de gestion des missions locales françaises ? » (1) Sur la base d’une étude économétrique s’appuyant sur les données de Parcours 3, les auteurs visaient à quantifier le lien entre l’intensité de l’accompagnement et le degré d’insertion professionnelle des jeunes inclus dans le programme CIVIS. Ce degré est mesuré sur la base d’une distribution en six classes : 1 « inactivité », 2 « chômage », 3 « formation », 4 « contrat aidé ou formation en alternance », 5 « emploi précaire » et 6 « emploi durable ». Certes, une très large partie de cet article se révèle difficilement lisible pour qui ne maîtrise pas l’économétrie mais il suffit somme toute d’aller aux deux principales conclusions (2).

« Nous mettons alors en évidence un effet particulièrement robuste de l’intensité de l’accompagnement sur le degré d’insertion professionnelle. Quelque soit le trimestre de suivi, un accompagnement plus intense, sous la forme d’un plus grand nombre d’entretiens individuels, accroît significativement l’insertion professionnelle des jeunes. » Voilà qui est dit et clair. On trouvera à peu de choses près la même conclusion dans une autre étude, également économétrique datant de 2009, « Les effets de l’accompagnement sur le retour à l’emploi ». (3)

« Nous mettons aussi en évidence une très grande sensibilité du degré d’insertion à la conjoncture économique. Les conséquences défavorables de la crise financière sont ainsi, au troisième trimestre de l’année 2008, comparables aux effets favorables que pourrait apporter la généralisation de l’accompagnement intensif. » En d’autres termes, si l’accompagnement intensif était généralisé, ses effets bénéfiques seraient gommés par ceux de la crise.

Ceci inspire – à ce stade – trois réflexions.

Shadoks.

D’une part, cela relativise les critiques à l’emporte-pièce sur des taux d’insertion variant de 18 à 60% : les effets de la crise ne sont pas partout similaires ; il est des bassins d’emploi sinistrés où la seule insertion possible est ailleurs. A ce moment, de deux choses l’une : ou les jeunes ne bougent pas et chôment ; ou les jeunes émigrent sous d’autres cieux et leur hypothétique insertion n’est pas comptabilisée sur place. C’est un raisonnement un peu mécanique mais, grosso modo, ça devrait se tenir. Par ailleurs, si la crise est autant responsable de l’accentuation du chômage, ce qui semble peu contestable, comment se fait-il que, dès lors qu’on fait (dit faire) de l’emploi une priorité, la lutte contre ses effets n’est pas facturée à ses responsables mais qu’au contraire l’argent public leur est versé pour « consolider leurs fonds » ? Et les fonds de poche des chômeurs : définitivement percés ? Les pioupious des missions locales ressemblent de plus en plus à des Shadoks pompant les chômeurs déversés par la crise et refoulés par les entreprises.

Chronomètre.

D’autre part, si l’insertion des jeunes était réellement une priorité nationale, si elle n’était pas une incantation généralement stimulée par l’horloge électorale, des moyens conséquents et pérennes devraient être mobilisés pour que les accompagnements individuels puissent être effectifs : les accompagnés sont potentiellement là… mais les accompagnants manquent à l’appel. Et qu’observe-t-on ? Que, face à l’accroissement de la demande des jeunes et compte-tenu de moyens qui, eux, ne progressent pas sinon s’infléchissent, beaucoup de missions locales en sont au point d’imaginer des solutions en termes d’offres collectives alors que d’autres vont jusqu’à chronométrer les entretiens individuels qui fondent de trois-quarts d’heure à une demi-heure, vingt minutes ! Non que les actions collectives ne soient pas pertinentes mais à la condition de ne pas être conçues par défaut, c’est-à-dire par incapacité d’assurer des accompagnements individualisés. C’est, tout-à-fait concrètement, une façon de brader la qualité du travail et plus : le métier. Il sera toujours temps, plus tard, de pleurer sur le temps où l’on s’interrogeait sur la qualité de « l’offre de service », où l’on adhérait sans réserve à l’injonction d’écoute de Bertrand Schwartz, où l’on croyait que les mots d’un rapport officiel auraient nécessairement des implications concrètes : « Le suivi individualisé et l’accompagnement renforcé apparaissent comme l’élément indispensable au succès de tout parcours d’insertion, quels que soient les outils mobilisés comme support de ce dernier. » (4) Une solution toutefois… mais qui exigerait un fort volontarisme : qu’un référentiel qualité accepté par tous ou presque, parce que conçu avec eux, définisse les règles de l’accompagnement individuel, son « cahier des charges », y compris et sauf exceptions (le coup de pouce rapide, le renseignement donné, le document à compléter…) sa fréquence, sa durée minimale et maximale (5), de telle façon à ce que la qualité de l’accompagnement soit opposable à la tentation du grignotage ou du néo-taylorisme. Sanctuariser en quelque sorte l’accompagnement.

Huis-clos.

Enfin, si l’insertion professionnelle est corrélée à la fréquence des entretiens, rien n’est dit sur le contenu des entretiens ou, plus exactement, sur les compétences mobilisées pour que les entretiens soient de qualité et « productifs ». Posons l’hypothèse qu’un entretien avec un conseiller n’est pas réductible à une conversation ordinaire (6) et qu’il nécessite de s’appuyer sur un socle conceptuel, de se dérouler selon une méthodologie éprouvée, de bénéficier d’un feed-back pour que le-la conseiller-ère puisse réajuster son comportement, enrichir son analyse, maîtriser transferts et contre-transferts. La question, à ce moment, est celle, récurrente à juste titre dans les besoins exprimés des professionnels : quand parvient-on à s’extraire du huis-clos de l’entretien individuel pour produire cet effet-miroir ? Quand réussit-on à prendre le temps d’études de cas, de résolution de problèmes, d’échanges de pratiques… bref de tout ce qui permet par l’intelligence partagée de ne pas en rester au face-à-face ?

Radins.

Et puisqu’on en est à la question des moyens, traversons l’Océan Atlantique pour rejoindre les Antilles et, plus particulièrement, la Guadeloupe. Une singularité de cette (belle) île (qui en possède d’autres, fort heureusement) : les communes et intercommunalités ne financent pas, ou à la marge par la mise à disposition de locaux, la mission locale… alors que le taux de chômage des jeunes dépasse les 40%. Cela a justifié un coup de pied ou de plume dans la fourmilière. C’est ici. Quant à la métropole, tant pis pour la répétition, le prix d’un demi-café dans le TGV, par an et par habitant, consacré à l’insertion des jeunes ne mérite pas le nom de subvention. Tout juste celui de denier du culte, d’aumône.

Rabelais.

Au fait… la question initiale était «  L’accompagnement individualisé pour l’insertion est-il rentable ? » A la lecture des études économétriques ou non, la réponse est donc convergente : oui ! Mais un autre registre peut être sollicité : a-t-on éthiquement le droit de ne pas accompagner celles et ceux qui, sans accompagnement, auraient de très fortes « chances » de rejoindre le cercle excentré des surnuméraires ou, tout au moins, de piétiner des années durant dans le précariat ? Probablement la réponse à cette question ne viendra-t-elle que consolider celles scientifiquement démontrées. Tant mieux tant il est vrai que… « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

A suivre… 

(1) In Transformations et innovations économiques et sociales en Europe : quelles sorties de crise ? Regards interdisciplinaires, XXXè Journées de l’AÉS, Presses Universitaires de Louvain, p. 315-335, Louvain-la-Neuve, 2010.

(2) Autre information, intéressante, apportée par l’étude : « … l’accompagnement intensif (quatre entretiens ou plus au cours du trimestre précédent) a toujours un effet supérieur, quel que soit le trimestre suivi, à l’effet permis de conduire. » Autrement dit, même si l’on sait que le permis de conduire est dans bien des cas une dotation majeure pour l’insertion professionnelle, son effet demeure en-deçà de l’accompagnement intensif.

(3) « … plus l’intensité de l’offre de service est forte et plus le taux de retour en emploi est important. » Denis Fougère, Thierry Kamionka, Ana Prieto, « Les effets de l’accompagnement sur le retour à l’emploi », Centre d’Etudes de l’Emploi, 12 janvier 2009, p. 28.

(4) Bernard Seillier, Pour un contrat d’accompagnement généralisé, rapport de mission auprès de François Fillon, ministre des Affaires sociales, du Travail et de la Solidarité, à Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, juillet 2003, p. 18.

(5) « … la temporalité de l’accompagnement est une question cruciale. S’il est essentiel de fixer des bornes à la prestation, il est également essentiel de pouvoir les ajuster en fonction de la situation et de la progression des personnes dans leur parcours. »  ANPE, Unédic et  DARES, « L’évaluation qualitative de la mise en œuvre des expérimentations », L’accompagnement renforcé des demandeurs d’emploi n° 2, juin 2008.

(6) « Le lien qui unit l’accompagnateur et l’accompagné est principalement d’ordre professionnel. Ce lien, associé à d’autres critères, introduit une différenciation de taille avec l’accompagnement naturel, assuré principalement par l’entourage et les proches. Bien entendu, cette spécificité n’exclut pas la présence ou l’émergence d’autres types de liens qui restent secondaires. Si le lien professionnel est de l’ordre de la permanence tout le long de la situation, son intensité et sa force varient selon le processus de définition de la situation, le contexte, les tensions institutionnelles et interindividuelles… Celles-ci peuvent provoquer un affaiblissement du lien professionnel nécessitant, pour le renforcer, une nouvelle définition de la situation. En outre, dans la situation d’accompagnement, ce lien est moins vertical et plus horizontal et le recours à la contrainte est théoriquement prohibé {P.L. la fonction de contrôle dans l’accompagnement socioprofessionnel relativise cette interdiction}. Cette singularité est de nature à favoriser la négociation et le dialogue. » Driss Alaoui, « L’accompagnement socioprofessionnel : la complexité d’une situation professionnelle entre la complémentarité et/ou le télescopage des points de vue des acteurs » (Oracle, Université de la Réunion), in Jean-François Marcel, Philippe Maubant, Frédéric Tupin, La situation professionnelle, Phronesis, vol. 1, n° 1, janvier 2012.

Mille-feuille ou feuilles ? Epistémologie de la crême patissière.

Une contribution de Régis sur « Enième rapport, énième recommandation : énième sans suite ? »

Régis. « Petit rappel culinaire en ces périodes de réveillon : un mille feuilles est composé de trois abaisses de pâte feuilletée. Petite question d’orthographe : un « S » ou pas à ce légendaire mille feuilles qui ressort dans tous les rapports et qui laisse perplexe un citoyen du monde rural où les intervenants se comptent sur les doigts d’une main.

Premier bilan de cette année 2011.

Tous les records seront malheureusement battus, que ce soit en nombre de jeunes suivis ou de jeunes en demande d’insertion (ce fameux JDI qui mesure les jeunes qui ont eu un entretien au cours des cinq derniers mois). Là est la mesure de la performance : comment maintenir une qualité de l’accompagnement avec ce flux de jeunes croissant et cette pénurie de solutions ? Mais cette situation est-elle tenable longtemps ?

Une montée en puissance de la précarité : on a pu imaginer une taxe sur les sodas pour lutter contre l’obésité (celle-là, il fallait la trouver), ne pourrait-on pas imaginer une taxe sur les contrats en intérim ou sur les CDD pour lutter contre la précarité ?

Trêve de plaisanterie (et non des confiseurs), un sommet pour l’emploi est annoncé en janvier… Que peuvent en attendre les jeunes, les Missions locales ? Rien ou pas grand chose car l’accent devrait être mis sur la préservation de ceux qui sont en emploi, une plus grande flexibilité = baisse des salaires en période de moindre activité ? Ouf, cela  ne va pas arriver en Missions locales. ! Quoique … avec des moyens qui n’ont pas augmenté depuis 2005 et avec une inflation forte, on arrive à un équilibre des budgets de plus en plus difficiles.

Mais les caisses sont vides. Alors, il faut revenir à la case FSE pour trouver les moyens d’accompagner les jeunes… sur la base de projets bien évidemment !

Alors, un voeu pour 2012 : que les Missions locales puissent bénéficier de la forfaitisation des frais indirects à hauteur de 20% du projet (cf. arrêté du 2 août 2010 de la DGEFP).

Et à l’année prochaine ! »

P.L. Eh oui, on nous promet un « sommet social » sur l’emploi en janvier… Il est vrai qu’il va être plus que temps compte-tenu de l’horloge électorale « qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, qui dit : je vous attends » (J. Brel, Les Vieux).  Selon Le Monde (2 décembre) « Les partis innovent peu face à l’envolée du chômage »… quoique l’on puisse avouer une sympathie pour le « contrat de génération », ne serait-ce que philosophiquement par la réconciliation entre générations qu’il induit. Economiquement, cette mesure est évidemment critiquée par l’autre camp… qui se découvre des yeux de Chimène pour les contrats aidés qu’il a dénoncés des années durant.

Nous sommes à la veille du nouvel an. Recevez mes meilleurs vœux solidaires pour 2012 qui promet de solliciter très fortement cette solidarité. Il est de coutume d’accompagner ses vœux d’une petite phrase signifiante, d’un adage. Impénitent bavard, j’ai choisi de vous offrir un extrait d’ouvrage, une petite histoire et une citation.

Critique de l’évaluation.

L’extrait pour commencer : « Il ne s’agit plus de l’idéologie du progrès ou de l’émancipation qui avait prévalu à l’époque des Lumières, mais d’une idéologie qui s’articule autour de notions comme la productivité, la performance ou l’efficacité. La question qui se pose est donc : comment ces non-valeurs (ou valeurs simplement instrumentales) ont-elles pu être promues au rang de valeurs cardinales, susceptibles de mesurer toutes les autres dans la société, les arts et maintenant le savoir ? Comment se fait-il que le calcul de la performance, de la productivité, de l’efficacité ait étendu son empire, très au-delà du monde de l’entreprise jusqu’à fournir un nouveau paradigme général ?

Le nouveau paradigme de la performance s’est étendu à l’ensemble de la société (l’hôpital, la justice, l’école, etc.) et depuis quelques années au monde de la recherche et de l’université, donc au savoir, à travers le système et l’idéologie de l’évaluation. Celle-ci est un mode par lequel un pouvoir (politique ou administratif, général ou local) exerce son empire sur les savoirs ou les savoirs-faire qui président aux différentes activités en prétendant fournir la norme du vrai.  L’évaluation se pose en effet elle-même comme un sur-savoir, un savoir sur le savoir, une sur-compétence, une compétence sur la compétence, une sur-expertise, une expertise sur l’expertise. Les experts évaluateurs sont donc posés par le pouvoir, qu’ils le reconnaissent ou non, comme plus savants que les savants, plus experts que les experts et cela en vertu d’un acte arbitraire de nomination. Le pouvoir a trouvé avec l’évaluation un instrument pour s’assurer une domination universelle sur tous les secteurs d’activité, sur tous les ordres de la société, en particulier les institutions de production et de transmission du savoir. L’idéologie de l’évaluation est l’une des grandes impostures de notre époque parce qu’elle prétend à une objectivité fondée sur le calcul, la quantification, le chiffrage. Les chercheurs, les universitaires, les savants ne sont plus jugés pour leurs découvertes, leurs inventions ou leurs innovations, mais sur leur productivité : nombre d’articles, de rapports, d’interventions diverses, nombre de citations, catégories des supports de publications, etc. L’imposture consiste à faire passer un système de (non-) valeurs (performance, efficacité, productivité) pour le seul système objectif de valeurs par l’intermédiaire d’une quantification dérisoire.

Actuellement en France, ce que l’on appelle la RGPP (Révision générale des politiques publiques) censée rationaliser les secteurs de la fonction publique et contrôler l’usage des financements est une machine à détruire le secteur public, tout simplement parce que les procédures de l’évaluation détruisent l’objet qui est évalué. Ni un hôpital, ni la justice, ni l’enseignement, ni la recherche (P.L. ni le social), ni à plus forte raison le savoir ne peuvent avoir comme lois ces non-valeurs que sont la productivité ou la performance. Celles-ci relèvent de prétentions dont la traduction dans le réel est la paralysie, le gaspillage, l’inadaptation, l’arbitraire, mais aussi l’aveuglement et l’ignorance. »

L’auteur s’appelle Yves Charles Zarka et, compte-tenu d’un classement alphabétique, est le dernier contributeur de cet ouvrage déjà recommandé– et gratuit : offert par les PUF ! – A quoi sert le savoir ? (PUF – L’Express – France Inter, 2011, pp. 297-298). Sans doute, ce texte mérite-t-il débat, par exemple en agrégeant à tort efficacité et performance (cf. https://plabbe.wordpress.com/2011/11/15/efficacite-et-performance/ ) ou, également, parce qu’il existe, comme pour la qualité, une « évaluation intelligente » (mais du bon grain et de l’ivraie…). Il n’en reste pas moins une vigoureuse critique du quantitativisme que rien ne semble arrêter… et qui ne peine guère à trouver de zélés serviteurs.

« La route est libre »

La petite histoire à présent. Bertrand Schwartz la raconte dans la vidéo tournée par le Synami à l’occasion des journées de Tours. Après le débarquement de Normandie, les troupes alliées et françaises avançant vers Paris ont été bloquées par l’armée allemande. Leclerc a eu l’idée de faire passer sur les radios : « La route est libre ! » Elle ne l’était pas mais, comme un seul homme, tous ont avancé… et ont libéré Paris. La route est encombrée mais il ne tient qu’à toutes et tous de la considérer comme libre.

 Désir.

La citation pour conclure : « Donnez-moi un désir précis et je renverserai le monde. » C’est de Cioran (Précis de décomposition {1949} in Œuvres, La Pléiade, Gallimard, 2011, p. 98). Il nous faut passer de l’incertain au probable, du possible au souhaitable, du réel à l’utopie. « Je ne me résigne pas à la résignation collective. D’où mon utopie ; mais est-ce une utopie ? Certainement, mais quel beau rêve ! Un rêve socialiste, je crois. » Ce sont les derniers mots de Bertrand Schwartz dans Moderniser sans exclure (1994, 1997, éditions La Découverte & Syros).

A suivre… l’année prochaine !

Coq

Comparaison n’est pas raison, dit-on. Cependant se comparer permet d’éviter un raisonnement autocentré : si la question « Que font les autres ? » ne garantit pas nécessairement de trouver la bonne réponse – les modèles n’ont qu’une durée de vie très brève, comme l’emballement qui les promeut -, du moins et toutes choses étant égales par ailleurs (ce qui implique de raisonner en valeurs relatives et de comparer le comparable), cela permet de vérifier si nos organisations ne sont pas d’une telle singularité qu’elles en deviendraient aberrantes. On sait que le coq gaulois chante fort ; on n’ignore pas non plus sur quoi il est perché…

Nouveau rapport.

On se souvient du rapport de l’Inspection Générale des Finances, comparant les services publics de l’emploi français, allemands et anglais (1). En voici un nouveau, cette fois portant sur cinq pays (France,  Allemagne, Portugal, Royaume-Uni, Suède).

A la demande des députés,  le cabinet Euréval a réalisé une comparaison des politiques de l’emploi menées dans ces pays pour évaluer l’efficacité de l’accompagnement et des dispositifs sur le retour à l’emploi. Cette étude constitue le socle du rapport parlementaire rendu public jeudi 15 décembre 2011 sur l’ « évaluation des performances des politiques sociales en Europe », rédigé par les députés Michel Heinrich (Vosges, UMP) et Régis Juanico (Loire, SRC), pour le comité d’évaluation et de contrôle des politiques publiques de l’Assemblée nationale. Outre cette notion de « performances » qui tend à se substituer à celle d’efficacité et sur laquelle nous nous sommes exprimés, remarquons qu’entre ce dernier rapport et celui de l’IGF le périmètre ne change guère, seuls deux nouveaux pays étant inclus. Quant au contenu, si le premier rapport de l’IGF portait sur les effectifs, l’efficacité de ceux-ci était évidemment étudiée : on y parle même d’ « une productivité plus importante ou d’une moindre intensité de l’offre de service du SPE français ».

Ce qui devait arriver en toute logique arrive, c’est-à-dire une recommandation guère nouvelle selon laquelle il faut  « Adapter les moyens de Pôle emploi à la conjoncture et au niveau de chômage, en augmentant le nombre de conseillers pour maintenir le niveau de service en période de crise et pour cela, en permettant un recours accru aux CDD. » Faut-il le préciser, ce qui est valable pour Pôle emploi l’est pour les missions locales.

Mille-feuille.

Les édiles considèrent que, par rapport à ses voisins européens, la France « se caractérise par la complexité et l’éclatement des structures d’accompagnement des demandeurs d’emploi, par la faiblesse des effectifs du service public de l’emploi affectés au placement et par une adaptation moindre des ressources humaines et financières ». Ainsi, « les autres pays européens étudiés paraissent plus réactifs que la France dans l’ajustement des moyens à la conjoncture ». Le rapport préconise de s’inspirer de la flexibilité des modèles allemand et britannique, estimant qu’une « forte réactivité du service public de l’emploi est souhaitable en période de crise » afin d’éviter que la hausse du chômage ne se traduise par une dégradation du service rendu. De plus, « l’accroissement des dépenses à court terme est susceptible d’engendrer des économies en réduisant les dépenses d’indemnisation chômage » (souligné par nous, ici et infra). Mais raisonner ainsi serait faire preuve d’un minimum de stratégie… or le temps est plus aux tactiques tourbillonnantes et, à vrai dire, quelque peu déconcertantes.
Les rapporteurs proposent de permettre un « recours accru aux CDD à Pôle emploi », recours aujourd’hui limité à 5 % des heures travaillées, hors contrats aidés par la convention collective nationale de l’opérateur. Alors que le budget de Pôle emploi pour 2012 prévoit une stabilité des effectifs, après la suppression de 1 800 postes courant 2011, ils jugent « trop hâtive la réduction des crédits alloués au retour à l’emploi dans la récession considérée par le gouvernement comme « la plus sévère depuis la seconde guerre mondiale ». Par ailleurs, s’agissant du recours aux OPP (opérateurs privés de placement), sollicités en France en 2009 pour alléger la charge de travail des conseillers, « outre le risque de voir les prestataires se concentrer sur les demandeurs d’emploi les moins en difficulté (« écrémage »), plusieurs expérimentations conduites en France, en Suède et en Allemagne montrent que les prestataires privés ne sont pas plus efficaces que l’opérateur public. »

Le rapport considère également que dans les autres pays européens, « les conseillers du service public de l’emploi ont plus d’outils, de prestations ou d’aides sociales à leur disposition et plus d’autonomie que les conseillers français ». Il émet ainsi plusieurs propositions pour améliorer l’accompagnement des demandeurs d’emploi :

– personnaliser les contacts entre le chômeur et le conseiller, en organisant rapidement (dans les cinq jours après l’inscription) un premier entretien consacré à l’indemnisation, suivi d’un second sur l’accompagnement professionnel et en intensifiant les contacts. À l’inverse, Pôle emploi déploie depuis le 1er janvier 2011 un entretien unique, l’EID (entretien d’inscription et de diagnostic), portant à la fois sur l’indemnisation et le placement ;

adopter une « approche globale » du demandeur d’emploi, en renforçant la coordination entre les professionnels du retour à l’emploi et ceux de l’insertion sociale. Est recommandé d’ « utiliser plus fréquemment et plus efficacement les aides à la reprises d’activité » (aide au permis de conduire, aide à la garde d’enfants) et d’intervenir « le plus en amont possible » de la fin des dispositifs temporaires, comme les contrats aidés ;

renforcer l’autonomie et les compétences des conseillers, notamment en renforçant la formation initiale et en « développant l’expertise des conseillers sur les bassins d’emploi » ;

– pour « rapprocher les acteurs de l’insertion professionnelle et sociale au niveau local », le rapport propose de lancer une expérimentation avec des collectivités territoriales volontaires. Cette expérimentation porterait sur le rapprochement des acteurs de l’emploi, de l’entreprise et de la formation professionnelle sous une « direction commune » pour « identifier et promouvoir les meilleures pratiques » (2) ;

être « plus à l’écoute des usagers », en confirmant le rôle et l’importance des lieux d’échanges entre les usagers et Pôle emploi, comme les comités de liaison, et en confiant au médiateur de Pôle emploi la responsabilité d’un rapport annuel « plus complet » sur la satisfaction des bénéficiaires ;

« mettre un terme à l’instabilité juridique et financière relative aux contrats aidés, qui nuit à l’efficacité de ces dispositifs ». « Les changements incessants de règles concernant les contrats aidés (nombre, montant de l’aide de l’État, conditions de renouvellement durée et qualité des contrats…) ont des effets très déstabilisants pour les structures qui les emploient (associations, collectivités) mais surtout pour les bénéficiaires. Il faut assurer au dispositif des contrats aidés de la visibilité, de la stabilité et de la continuité dans le temps », estiment les auteurs du rapport.

Sonotone

Insuffisance patente des effectifs mobilisables, résultats médiocres des OPP, nécessité de l’approche globale, expression des usagers, effets désastreux du stop and go… Tout ceci ne sera certes pas sans écho à l’oreille des professionnels des missions locales ! Pendant ce temps, le chômage croît, les ressources humaines diminuent malgré le coup de pouce financier de l’ANI avec la prime de 1 500 € par « décrocheur », Pôle emploi décide que l’entretien mensuel est désormais réservé, faute de moyens, aux publics ultra-prioritaires, le contrat d’autonomie est maintenu, etc. Comment dit-on déjà ? Ah, oui : il n’est pire sourd que celui qui ne veut entendre. Ceci étant, entre les crédits en baisse – ce n’est qu’un début, beaucoup de petites associations vont voir fondre demain leurs subventions comme neige au soleil – et une actualité dont on se demande jusqu’à quel degré d’indécence elle pourra aller (800 000 € mensuels pour jouer au football… et la réaction d’un ministre, Eric Besson : « Je préfère qu’il paie ses impôts à Paris plutôt qu’à Londres » : l’éthique minimale balayée par un cynisme maximal… il est vrai que le personnage nous avait habitué à ceci), il restait encore le sentiment d’un fonctionnement démocratique. Or que penser d’une politique publique que promeuvent et exécutent sans état d’âme des techniciens aux ordres des cabinets ministériels sur des bases exclusivement idéologiques, contre toute évaluation et contre toute recommandation des représentants élus de la Nation ?

Illusionnisme.

Exagération ? Prenons par exemple le Programme national de réforme de la France 2011-2014 dans lequel on peut lire : « Le dispositif expérimental du Contrat d’autonomie qui est en place depuis 2008 et qui offre cet accompagnement renforcé et adapté aux jeunes de moins de 26 ans sans emploi présente un bilan plutôt positif : les objectifs d’entrée sont atteints, le taux de sortie positive progresse régulièrement et le taux d’abandon en cours de prestation est en baisse régulière. {…} Compte tenu des bons résultats atteints, il a donc été décidé de poursuivre pour 2011 l’expérience du contrat d’autonomie et de la cibler sur les départements où le dispositif a été le plus efficace. » (p. 44) Ce PNR, déclinaison hexagonale de la Stratégie Europe 2020, a été présenté en avril 2011, c’est-à-dire après que nombre d’évaluations aient invalidé la pertinence du contrat d’autonomie. Ce n’est quand même pas rien d’observer chez certains le discours obsessionnel de l’évaluation et, chez les mêmes, le peu de cas qu’ils en font lorsque l’évaluation ne satisfait pas leur prérequis idéologiques. « Faites ce que je dis, pas ce que je fais… » L’exemplarité, une valeur… républicaine ?

Dans ce rapport, on peut lire que Francis Kramarz, directeur du Crest et membre du Conseil d’analyse économique, ainsi que du groupe d’experts sur le salaire minimum, a affirmé que « les baisses massives de charges sur les bas salaires étaient la seule politique de l’emploi qui ait été efficace en France » (en gras dans le texte, ici et infra). Rappelons que, concernant les jeunes, cette politique de baisse du coût de leur travail par des exonérations n’est pas nouvelle et que son premier promoteur fût Raymond Barre avec les trois « Pactes pour l’emploi des jeunes », de 1977 à 1981. Dans sa lettre de commande du rapport Schwartz en 1981, Pierre Mauroy écrivait à leur propos : « … les dispositifs d’insertion professionnelle mis en place au cours des dernières années, ainsi que les aides au premier emploi ne procèdent pas d’une conception d’ensemble, mais de la juxtaposition de dispositions parfois contradictoires et souvent conjoncturelles. » Baisser le coût du travail pour les emplois peu qualifiés, pour les séniors obsolètes et pour les jeunes inexpérimentés est un message directement adressé à ces « publics prioritaires » : « ils coutent moins cher »… qui devient rapidement « ils valent moins ». Il sera toujours temps, par la suite, de défendre mordicus la « valeur travail » : exception faite de ceux qui considèrent que les « charges » – qui sont en réalité les investissements pour le financement de la protection sociale et portent donc bien mal leur nom – sont trop élevées pour la productivité et face à la concurrence, la contradiction entre un travail sans valeur et la valeur travail ne pourra demeurer sous le boisseau.

Flottement.

Poursuivant la lecture du rapport parlementaire, on perçoit un certain flottement puisqu’il y est écrit que « la comparaison entre les pays étudiés est troublante sur ce point. La Suède n’a en effet pas de salaire minimum. Le poids des partenaires sociaux et l’efficacité des transferts sociaux et fiscaux garantissent un niveau élevé respectivement de salaire et de ressources. Le salaire minimum au Portugal s’établit à un niveau très faible: 475 euros en 2010. Le Royaume-Uni a deux salaires minimum : le premier, de droit commun, s’établit à un niveau inférieur à celui du SMIC français ; le second, encore inférieur, parfois appelé « SMIC jeunes » vise à rendre ces derniers plus compétitifs sur le marché du travail. {…} En Allemagne, les Mini et Midi-jobs, emplois à faible rémunération qui bénéficient d’une imposition et de charges sociales moindres, destinés aux personnes les plus éloignées du marché du travail, ont été introduits par les réformes Hartz. » Le SMIC jeunes rendrait plus compétitif ? C’est à vérifier. Ce qui, par contre, est très largement démontré est que le SMIC jeunes crée un lumpen précariat, qu’il met en tension les rapports intergénérationnels au sein de l’entreprise, les vieux devenant moins compétitifs donc menacés, et qu’il est un remarquable facteur d’effet d’aubaine et de substitution.

Mini-job : un travailleur sur quatre.

Ces mini-jobs méritent un point d’arrêt. En Allemagne, la loi « Hartz IV » de 2005 prévoit une réduction des indemnités versées aux chômeurs de longue durée qui refuseraient d’accepter des emplois en dessous de leur qualification. C’est donc ce que l’on peut appeler un déclassement contraint. De plus, une nouvelle mesure « d’activation » destinée aux chômeurs de longue durée a été créée : pour conserver le bénéfice de leurs aides sociales, les chômeurs de longue durée sont tenus d’accepter des petits contrats temporaires, des « 1 Euro Jobs » (ou emplois à un euro). Il ne s’agit même plus d’emplois et l’on doit rendre grâce de cette honnêteté linguistique : la notion de job suffit. Observons qu’ici la promotion du contrat de travail d’une journée par semaine s’inscrit dans cette filiation où le travail est à la fois une aumône et, avec le risque de la radiation, une épée de Damoclès.

« Selon les chiffres de l’Agence fédérale pour l’emploi, entre 2003 et 2010, le nombre de personnes occupant un Mini-Job est passé de 5,53 millions à 7,27 millions (dont 4,6 millions de femmes), soit une hausse de 1,6 million sur cette période. En 2010, un travailleur sur quatre occupait donc un Mini-Job. »

« Le nombre important et croissant de « Mini-Jobbers » conduit à nuancer les chiffres du chômage. Plusieurs études et syndicats soulignent qu’une part significative des « Mini Jobbers » (surtout les femmes majoritairement concernées par ces dispositifs) souhaiterait travailler davantage. Or, le Mini-Job a échoué dans son objectif de permettre une transition vers un Midi-Job ou un emploi régulier à plein temps. Au contraire, il conduirait à une précarisation croissante de l’emploi, de même qu’à une paupérisation des bénéficiaires dans la mesure où une rémunération de 400 euros est en deçà du salaire de subsistance. » Et le rapport de poursuivre par cette phrase qui promet un bel horizon : « Ces éléments semblent donc conforter l’idée d’un mouvement général de remise en question du salaire minimum, encouragé d’ailleurs par l’OCDE. » Comme quoi, il faut être prudent avec les modèles : celui de l’Allemagne (après le Japon, la Suède…) nous a été présenté comme remarquable, fruit d’un consensus entre des partenaires sociaux responsables… avec la cerise sur le gâteau d’une formation en alternance réussie. Il n’est pas certain qu’aujourd’hui tous ces partenaires se réjouissent qu’un actif sur quatre occupe un mini-job. D’ailleurs, pour ces sous-employés, doit-on toujours parler d’« actifs occupés » ?

A suivre…

(1) Pierre-Emmanuel Lecerf, Emmanuel Monnet, (sous la supervision de) Véronique Hespel, Etude comparative des effectifs des services publics de l’emploi en France, en Allemagne et au Royaume-Uni, IGF,  rapport n° 2010-M-064-02, janvier 2011.

(2) Est-ce un hasard si Alliance Villes Emploi (AVE) a adopté à l’unanimité, jeudi 7 décembre 2011, en assemblée générale à Rennes, un manifeste affirmant que « le temps des politiques territoriales d’insertion est venu » ? Le manifeste, qui affirme que « les élus locaux sont les mieux à même d’élaborer, de piloter et de mettre en cohérence les politiques territoriales d’insertion et d’emploi », demande « la construction d’un véritable partenariat collectivités-État autour des politiques publiques de l’emploi sur l’ensemble des territoires », « les élus locaux assurant le rôle de chef de file et de coordination des acteurs en partenariat étroit avec les conseils régionaux et les conseils généraux ». Ce même manifeste plaide pour « le développement de la création des maisons de l’emploi sur tout le territoire national »… ce qui laissera plus d’un dubitatif au regard de l’exemple d’une politique publique de l’emploi on ne peut plus chaotique ! Quant à concevoir une politique territoriale – et non territorialisée -, on ne peut qu’y souscrire… en se souvenant toutefois que, bien mieux qu’une politique d’emploi, une politique jeunesse garantirait l’approche globale et systémique… ce à quoi ne peut prétendre une politique emploi puisqu’elle est par définition sectorielle. Prendre les choses dans le bon sens, c’est partir d’une population que chacun s’accorde à reconnaître comme prioritaire, les jeunes, et imaginer tout ce qu’il serait souhaitable et possible de faire… quitte à prioriser en termes de réalisation un axe stratégique qui serait l’emploi.

C’est une contribution de Jean-Philippe… au front. Cet homme n’aspire pas au repos. Ni, semble-t-il, aux confiseries.

J.P. « Comme c’est la veille des Fêtes et que je tiens à être « in front » (je pourrais dire « au front », cela me conviendrait mieux). Je commente.

Je commente Généreux :

Suis pleinement d’accord avec cette introduction. Je ne sais pas ce qui vient ensuite, mais comme dans le jeu du cadavre exquis je poursuis. Je poursuis en interrogeant ce qui perverti ainsi le discours politique depuis ces dernières années : « La crise ». Tout est justifié pourvu que cela remédie à la crise… Oui, sauf que la crise… c’est la dette. Et la dette, elle remonte en France aux années Giscard et sa Loi interdisant d’emprunter aux banques d’État (loi de janvier 1973). Voilà les trente années (désormais 40)  qu’évoque J. Généreux qui ont vu s’éteindre la promesse d’un monde meilleur.

Soyons optimiste ! Désormais, la Dette est évoquée, les raisons de cette dette sont de plus en plus connues et diffusées … Plutôt qu’un long discours une petite vidéo de rue 89

Si avec cela vous ne comprenez pas… Bonnes fêtes ! »

P.L. A propos de cette dette… Il fût un temps où le leitmotiv était le progrès. C’était celui des Lumières. Le leitmotiv est désormais la dette et l’horizon est sombre. Le progrès renvoyait à l’espoir, émancipait l’individu ; la dette suinte la culpabilité, agrafe les personnes comme les insectes sur le liège. Le progrès traçait une route. La dette n’est qu’obstacles.

A propos de l’ouvrage de Jacques Généreux La Grande Régression est le dernier élément d’une trilogie avec La Dissociété (2006) et L’autre Société (2009). Ces trois ouvrages – en collection « poche », donc financièrement accessibles – sont passionnants, éclairants… et l’on peut lire le dernier sans être passé par les deux premiers. Rien qu’avec celui-ci, on comprend la question posée par la revue Partage de ce mois, « A qui profite la sous-culture économique des Français ? ». Et, surtout, on commence à y apporter des réponses.

A propos de Partage d’ailleurs… Dans ce bimensuel de très grande qualité qui, pour tout dire, devrait faire partie du viatique de lecture de tout intervenant social, on trouvera un dossier « L’insertion des jeunes » avec quatre articles : « Les origines du désarroi de la jeunesse » (Monique Dagnaud), « Le chômage des jeunes : quel diagnostic ? » (Pierre-Edouard Batard et Emmanuel Saillard), « Enquête auprès des jeunes » (Secours catholique), « L’insertion des titulaires de doctorat dans les entreprises » (Nicole Riedinger et Maryam Zaiem) et « Un service citoyen pour les jeunes délinquants ». Ce dernier article est repris des ASH des 14 et 21 octobre 2011.

A propos des ASH A paraître en janvier un article de votre serviteur, « L’insertion soluble dans la performance », condensé de la réflexion plus longue sur l’efficacité et la performance proposée ici il y a quelques semaines (articlepuis contributions de David, Pierre et Daniel). Vous serez tenus au courant.

A propos des dossiers « L’insertion des jeunes » Juste l’introduction d’une prochaine conférence – toujours de votre serviteur – sur les « décrocheurs » qui s’appellera (la conférence, pas votre serviteur) « Raccrocher les décrocheurs. Mais à quoi ? » Idem : vous serez tenus au courant.

Cet individu est un boulet pour la société.

L’Académie des sciences morales et politiques – où siègent à la « section II : Morale et Sociologie » Michel Crozier et Xavier Darcos et qui n’est certes pas une krypto-officine du NPA – publiait en 2007 un ouvrage intitulé La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse (1).  Début 2010, l’Observatoire de la jeunesse solidaire présentait un sondage sous le titre « Cet individu est un boulet sur la société. Un Français sur deux déclare avoir une image négative des jeunes… » (2)

Le 4 janvier 2011 et sur une page entière, Le Monde titrait « Les jeunes sont mal partis ». Le 15 septembre 2011, l’OCDE s’alarmait dans un rapport de la hausse du chômage de longue durée et des jeunes, et invitait à investir en faveur des jeunes » (3). Dans la revue Partage de novembre – décembre 2011, on pouvait lire un article avec ce titre : « Les origines du désarroi de la jeunesse » (4) alors que Liaisons sociales de ce même mois de novembre titrait en couverture « Précaires à vie ? »… (5) Depuis des années, il n’est pas une semaine sans qu’un rapport, un livre, un sondage ou un article constate ou alerte sur les conditions déplorables réservées à la jeunesse quant à son accession à l’adultéité (6).  A tel point que, lorsqu’on a fait de l’insertion des jeunes son thème de prédilection, on en arrive à une réelle saturation : tout a déjà été tellement dit et redit tant de fois que l’on redoute, sans doute à raison, de ne produire que de la répétition. On se console avec l’adage selon lequel « la répétition est la mère du savoir ». Elle est également, côté précepteur, mère du dépit.

A suivre…

(1) Préface de Raymond Barre, éditions du Seuil, 2007.

(2) Sondage AFEC « Les Français et les jeunes », réalisé du 6 au 14 février 2010 par Audirep auprès d’un échantillon national de 1000 individus représentatifs de la population française âgés de 15 ans et plus.

(3) OCDE, Perspectives de l’emploi 2011.

(4) Monique Dagnaud, Partage n° 219, novembre-décembre 2011, pp. 38-40.

(5) « Des contrats précarisants qui font s’éloigner l’espoir d’autonomie des plus jeunes et nourrissent les frustrations sociales de tous. » Anne-Cécile Geoffroy, « Précaires à vie ? », Liaisons sociales n° 126, novembre 2011, p. 20.

(6) On pourrait allonger quasi-indéfiniment la liste des publications. Ainsi en septembre 2011, Trésor-Eco, lettre mensuelle n° 92 du ministère de l’Economie, des Finances et de l’Industrie, était consacré au chômage des jeunes (« Enfin, l’accès à l’emploi se fait souvent au prix d’un « déclassement » (acceptation d’emplois moins qualifiés que ce qu’autoriserait la formation des entrants sur le marché du travail). Celui-ci conduit à court terme à l’éviction des moins diplômés et à une utilisation peu efficace du facteur travail. A plus long terme, le déclassement est un facteur d’accroissement de l’instabilité de l’emploi. ») ; en novembre 2011, la DARES publiait dans sa collection « Document d’études » un numéro « Emploi des jeunes » (« L’insertion dans la vie active est marquée par une forte instabilité… La situation des jeunes est très sensible à la conjoncture économique… Plus de la moitié des jeunes connaissent des épisodes de chômage au cours des trois premières années de vie active, un tiers y reste au moins six mois… »).