Archives de mai, 2009

Ce dimanche 24 mai, temps chaud sur la France. Aux informations de l’étrange lucarne, des images de plage. On pense aux vacances. Ça change de la crise.

Chacun a pu voir ces reportages sur les départs en vacances permis par les premiers congés payés, acquis du Front Populaire en 1936 (1). Deux semaines de congés payés, le billet de train « Lagrange » avec 40% de réduction, les ouvriers ébauhis  – à l’époque « la classe ouvrière » que le journal d’extrême-droite Grégoire désignait comme « les salopard à casquette » – découvrant la mer, pique-niquant… Il fallut attendre vingt ans, 1956, pour la troisième semaine, 1969 pour la quatrième semaine et 1982 pour la cinquième. Selon l’INSEE, près des deux tiers des Français sont partis en vacances en 2004 et, « après une pause dans les années 1990, la proportion de vacanciers dans la population totale s’inscrit à nouveau dans une tendance à la hausse. » Tendance semble-t-il vite interrompue et désormais inversée puisqu’on peut lire dans Le Monde du 22 mai 2009 que « Plus de la moitié des Français renoncent aux vacances » (2). En cinq ans, depuis 2003, le taux de départ est passé de 55% à 51% en 2008 et, « sans surprise, devrait descendre cette année sous la barre des 50%. En raison de la crise, l’écart entre les ménages qui renoncent à partir en vacances et ceux qui partiront ne cesse de se creuser. »

Mieux vaut 5000 que 2000…

Vertu dans le monde du travail, la mobilité l’est manifestement moins pour les vacances. Évidemment, ce sont ceux qui plafonnent  avec moins de 2000 euros par mois qui ne partent pas en vacances : les deux tiers d’entre eux connaissent le bonheur de leur quartier plus calme et jouissent de trajets moins embouteillés. Le tiers restant se rue dans les campings, seuls endroits où les réservations sont en hausse : « A deux mois des premiers départs en vacances, les réservations sont en retard de 12% par rapport à 2008. Certains secteurs comme les villages de vacances et les locations affichent des baisses de 15% et 20%. » Qu’on se rassure, la crise n’affecte pas indifféremment nos compatriotes : « Les 20% de Français les plus fortunés partent de plus en plus souvent. Au-dessus de 5000 euros de revenu mensuel, le taux de départ est même en hausse, à 82% contre 77% en 2008. » Ouf…

Rêver aux vacances…

Un creusement des inégalités ? N’exagérons rien car, pour les deux tiers moins chanceux, il leur reste sinon un départ du moins le rêve d’un départ : les jeux de hasard et d’argent ont progressé de 148% entre 1960 et 2005, soit 3,4% annuellement en moyenne. Comme l’indique le rapport d’information du Sénat L’évolution des jeux de hasard et d’argent : le modèle français à l’épreuve, (François Trucy, 7 novembre 2006),  les joueurs sont « 40,6 % d’inactifs, retraités pour la plupart mais aussi Rmistes ou chômeurs, venus chercher la fortune et la rentabilisation des allocations de l’Etat. » Des vacances de rêve pour les uns, rêver aux vacances pour les autres.

(1) Pour celles et ceux dont la mémoire défaillerait, un petit documentaire de 4 minutes 38 secondes, Historique des congés payés avec des témoignages, sur le site de l’INA. Une vieille dame, briochine (de Saint-Brieuc) et ouvrière chez Citroën, y raconte ses premières vacances : « Il fallait qu’on arrive {après le voyage, à l’hôtel} en beauté. On mettait ce qu’on avait de mieux. »

(2) Les appréciations sur la proportion d’heureux vacanciers varient cependant selon les sources de dix points : en 2003, 55% pour le cabinet Protourisme (cité par Le Monde) et, en 2004, 64,5% pour l’INSEE.

Mutualiser sans fusionner…

Un article du Courrier picard du vendredi 22 mai, titre « Les Missions locales et la MEF se rapprochent ». Il justifie que nous césurions l’analyse du dossier « jeunes » du Monde. On sait en effet que la situation des missions locales en Picardie est difficile, pour ne pas dire tendue, avec un projet de fusion entre Maisons de l’Emploi et de la Formation et missions locales, ces dernières étant en fait absorbées. Tout cela avec le double principe de simplification et d’efficience. La simplification est justifiée par la médiocre lisibilité de l’offre : on ne s’y retrouve nous-mêmes pas, comment les demandeurs d’emploi le pourraient-ils ? L’efficience est justifiée par l’économie des fonds publics, la crise devenant conjoncturellement un excellent argument… même si ce projet de fusion était en œuvre avant que ne se déclenche la crise. Fin 2008, alors que déjà des fusions avaient été effectives, la Préfecture de la Région Picardie, la DRTEFP et le Conseil Régional de Picardie avaient co-rédigé un  Cahier des charges pour le rapprochement des maisons de l’emploi et de la formation, missions locales, Plans locaux pour l’insertion et l’emploi de Picardie », document cosigné par le Président du Conseil Régional Claude Gewec et par le Préfet de Région Henri-Michel Comet. Ailleurs que sur ce blog, j’ai eu l’occasion de l’analyser et, une fois passées les ambitions préalables, telles que le « décloisonnement », une offre de proximité « pour une meilleure réactivité », une « plus grande lisibilité des services pour le public et les financeurs », les « grands principes d’un service public à savoir l’égalité de traitement devant le service public, la continuité des missions de service public dévolues aux réseaux, l’adaptabilité », etc. j’en ai déduit que les effets de ces fusions seraient très probablement plus problématiques que bénéfiques. Même si les « sept fonctions » décrites dans le cahier des charges constituent un ensemble cohérent et complet. Une stratégie territoriale pour l’insertion et pour l’emploi doit certes favoriser une mutualisation de fonctions, telles que l’AIO et la relation aux entreprises, mais doit conserver la spécificité de certains services sauf à réduire des professions à de simples emplois, à anéantir l’engagement des acteurs et à ne plus être capable de répondre de façon adaptée à des besoins singuliers. Ceci sans même évoquer les prévisibles conflits du travail qui mobiliseront beaucoup d’énergie (1)… autant de moins pour les demandeurs d’emploi. Derrière ces fusions, il y a le postulat que tout serait supérieur à la somme des parties… qui est une mauvaise connaissance du principe systémique selon lequel le tout est différent de la somme des parties et ceux qui n’hésitent pas à user de la formule « usine à gaz » feraient bien de réfléchir à celle qu’ils construisent.

Le Courrier picard, dans le texte…

« Lors de l’assemblée générale de la Mission locale du Clermontois, du Liancourtois et de la Vallée du Thérain, le rapprochement, pour réaliser des économies d’échelle, avec la Mission locale du Plateau picard et la MEF a été abordé.

Les Missions locales et la MEF sont à un tournant de leur organisation. Par manque de moyens financiers, notamment de la part de l’Europe via le Fonds social européen (FSE), ces structures sont amenées à se rapprocher, afin de réaliser des économies d’échelles.

C’est ce qu’a annoncé Lionel Ollivier, maire (PS) de Clermont et président de la Mission locale du Clermontois, du Liancourtois et de la Vallée du Thérain : « Nous aurons à aborder le rapprochement des deux Missions locales (Clermontois et Plateau picard) avec la Maison de l’emploi et de la formation (MEF). La volonté de l’État et du conseil régional est de veiller au rapprochement, sur un même lieu, du Pôle emploi, des Missions locales et de la MEF. »

Financeur de la formation, le président du conseil régional de Picardie, Claude Gewerc (PS) a expliqué la raison de ce rapprochement. Et elle est essentiellement d’ordre financier, a-t-il expliqué. Et l’Europe, via le Fonds social européen (FSE), est amenée à réduire sa contribution à hauteur de 30 %, a prévenu le président de la Région. Or les caisses de l’État sont vides et la dette est aggravée par la crise économique. L’augmentation de sa contribution est donc loin d’être assurée.

Quel financement ?

« Se pose la question du financement de ces outils. Ils sont utiles. Mais comment organiser le schéma global entre ces différents outils pour que l’argent public aille vers le public. » L’objectif consiste donc à créer un guichet unique, afin que « ces missions travaillent ensemble », a indiqué Claude Gewerc. « On recherche une rationalisation des managements des outils. On réfléchit, avec le préfet et les collectivités locales, à conserver les hommes et les femmes au contact du public pour continuer les missions », a-t-il ajouté.

L’Europe réduisant sa contribution financière, la Région a averti qu’elle ne mettrait pas la main à la poche une nouvelle fois afin d’augmenter sa quote-part. « Le conseil régional dépense 200 millions d’euros par an dans la formation », a rappelé Claude Gewerc. « Le rapprochement des structures doit donc permettre de rationaliser les moyens sans réduire la capacité des missions », a prévenu le président de la Région.

Toujours très politique, Lionel Ollivier a alors dénoncé le « désengagement de l’État ». « Nous avons un déficit public qui atteint 6 % du produit intérieur brut (PIB) et pas de hausse d’impôts. Il est facile de toujours chercher des hausses d’impôts du côté les collectivités locales. Nous assistons, depuis quelques années, à un désengagement de l’État », a-t-il lancé.

Les moyens financiers seront donc au cœur du rapprochement des Missions locales et de la MEF, puis du Pôle emploi. En période de grave crise économique entraînant une forte hausse du chômage, ces structures ont toute leur place pour accompagner et encadrer les sans emploi et personnes non qualifiées. »

La main sur le cœur. Pas sur le portefeuille ?

«  Ces structures sont amenées à se rapprocher, afin de réaliser des économies d’échelles. » Aucune ambiguïté, l’économie est sur-déterminante, bien plus que l’efficacité. Les esprits chagrins pourront interroger les choix des responsables politiques qui, d’un côté, n’hésitent pas à arroser d’argent public les banques qui, prêtant aux quidams avec des taux d’intérêts supérieurs à ceux qu’elles ont obtenus de l’État, se referont une santé. Merci pour elles. Quant aux jeunes, ils auront le droit aux énièmes déclarations embuées, la main sur le cœur (« impératif national » etc.)… mais entre les réalisations (pour les banques) et les intentions (pour les jeunes), si la gestuelle est comparable – main sur la poitrine, là où repose le portefeuille – il y a pour les jeunes à franchir l’épaisseur d’une armure plus que la légèreté d’une étoffe échancrée.

La faute au FSE ?

L’Europe a bon dos… la diminution du FSE expliquant et justifiant la recherche d’efficience. Sauf que, en l’espèce, le FSE ne représente qu’une part marginale du financement les missions locales, picardes ou pas. 30% d’une part marginale en moins ne constitue pas un argument décisif.

Simplification ou simplisme ?

Toutefois, notons une évolution puisqu’il s’agit aujourd’hui de « réfléchir {…} à conserver les hommes et les femmes au contact du public pour continuer les missions » et que « ces structures ont toute leur place pour accompagner et encadrer les sans emploi et personnes non qualifiées. » Le cahier des charges de décembre 2008 serait-il révisé ? Mais, dans ce cas, quid des missions locales déjà absorbées ? Soyons clairs : que l’on recherche à optimiser les moyens en les mutualisant est bien la moindre des choses. Ainsi « mutualisation », « rapprochement » et « guichet unique » sont incontestablement à favoriser… même si, au regard des difficultés rencontrées aujourd’hui par Pôle emploi, on peut légitimement s’interroger sur le risque conjoncturel d’ajouter un nouveau facteur au désordre. Non compris l’absorption par Pôle emploi de nombreux psychologues du travail de l’AFPA, la reconfiguration du service régional d’orientation…

La division du travail n’est pas que synonyme de dispersion : elle est inscrite dans l’évolution historique et sociologique des rapports sociaux et professionnels, garantissant une offre de services adaptée, ciblée, répondant aux besoins d’individualisation. Mais plus on divise pour répondre finement à ces derniers, plus il faut organiser la transversalité : on peut, on doit même « mutualiser », échanger, encourager synergies et passerelles. Mais ceci n’a pas grand chose à voir avec le « je ne veux voir qu’une seule tête ». Là encore, ce serait confondre simplification et simplisme, raisonner en complication alors qu’il s’agit de complexité. Espérons que les structures – Pôle emploi, missions locales, maisons de l’emploi et de la formation, PLIE… mais aussi ADIE, BG, etc. – aient effectivement « toute leur place » et que leurs expertises respectives soient encouragées, soutenues, plutôt que (con)fusionnées aux risques d’une perte de professionnalisme et d’une économie générale « iatrogénétique » (2).

(1) cf. l’ancien article bien connu L 122-12 (remplacé dans le nouveau code valable depuis le 1er mai 2008 par les articles L1234-7, L1234-10, L1234-12, L1224-1 et L1224-2) : « Lorsque survient une modification dans la situation juridique de l’employeur, notamment par succession, vente, fusion, transformation du fonds, mise en société de l’entreprise, tous les contrats de travail en cours au jour de la modification subsistent entre le nouvel employeur et le personnel de l’entreprise. »

(2) La iatrogénèse signifie secréter sa propre maladie et conséquemment mobiliser ses ressources pour résoudre les problèmes que l’on s’est créés… plutôt que ceux des personnes qui s’adressent à l’organisation.

Poursuite de l’analyse du dossier  « Jeunes : le chômage n’est pas forcément une fatalité » paru dans le supplément « économie » du Monde du 19 mai et, particulièrement, de l’article d’Antoine Reverchon « Dix idées reçues sur le chômage des jeunes ».

10% au chômage ou plus d’un jeune sur deux non intégré professionnellement ?

« En France, un jeune sur quatre est au chômage » est la première idée considérée comme reçue par « le quotidien du soir ». Bien, soyons indulgents et convenons que, probablement, certains le pensent alors que, c’est le b-a-ba, le chômage est calculé sur la base des actifs et que le taux de chômage est le rapport entre le nombre de jeunes au chômage et celui des jeunes actifs occupés et non occupés. Lorsqu’on parle d’un taux de chômage de 20%, il s’agit donc d’un cinquième des jeunes sur le marché du travail. A l’inverse, écrire « Si l’on rapporte le nombre de chômeurs à la totalité de la génération, et non aux seuls actifs, la part des jeunes au chômage varie alors de 7% à 10% » produit un effet tronqué puisque ces jeunes au chômage sont en quelque sorte « noyés » dans la population des 15-24 ans où, parmi ceux-ci, neuf sur dix sont scolarisés entre 15 et 19 ans et un sur deux entre 20 et 24 ans.

Juste, par contre, de rappeler que le chômage « frappe fortement les milliers de jeunes sans diplôme et sans expérience, contrairement à leurs aînés, même non-diplômés ». Au fait que les contrats précaires (CDD, intérim) servent de variables d’ajustement aux entreprises pour ajuster leurs effectifs aux besoins de production (l’humain au service de l’économie), avec la conséquence que les jeunes font partie des premières charrettes de licenciements ou de non-renouvellements de contrats, s’ajoute l’hyper-sélectivité du marché du travail dont un des critères de recrutement est l’expérience… que les jeunes, par définition, n’ont pas. Toutes choses qui, soit dit en passant, contredisent l’idée avancée par Antoine Reverchon selon laquelle, le chômage étant massif, une politique jeunes ne s’imposerait pas : le chômage massif gangrène les catégories sociales basses et également les classes moyennes, mais encore plus fortement et pour des raisons supplémentaires spécifiques les jeunes.

S’il peut-être utile de rappeler ce qu’est un taux de chômage, il est opportun de rappeler que, dans un marché de l’emploi de plus en plus « flexible » où « l’instabilité de l’emploi est en train de remplacer la stabilité de l’emploi comme le régime dominant de l’organisation du travail » (1), le raisonnement dichotomique « actifs occupés / actifs inoccupés » est de moins en moins pertinent. Ainsi « … les jeunes expérimentent en première ligne les transformations profondes qui affectent actuellement le monde du travail, et que l’on peut sans doute résumer en disant qu’elles se caractérisent par des rapports de plus en plus aléatoires au travail. » (2).

Rappelons que, s’appuyant sur une étude du CREDOC (3), la commission des affaires culturelles, familiales et sociales de l’Assemblée nationale avait déposé le 18 mars dernier un rapport de conclusion des travaux de la mission sur les écoles de la deuxième chance et l’accès à l’emploi dans lequel les jeunes de 18 à 29 ans étaient distribués en trois groupes : 2,4 millions avec un CDI à temps plein ; 2,5 millions « plus ou moins éloignés d’un emploi de qualité » : temps partiel, CDD, intérim… « ou au chômage (cette dernière catégorie regroupant 860 000 personnes) » ; enfin « 430 000 jeunes complètement hors du marché du travail ». Dans l’analyse de ce rapport (sur ce blog, « Écoles de la deuxième chance : un surprenant rapport parlementaire », 1er mai 2009), j’ajoutai « Autrement dit, le paysage des positions des jeunes vis-à-vis de l’emploi serait plus pertinemment présenté avec 2,4 millions en CDI, 1,6 million dans des emplois précaires et 1,3 million hors du marché du travail. Soit au total 54,7% des jeunes actifs exclus ou non intégrés professionnellement : plus d’un sur deux. » Cette présentation d’où en est la jeunesse française, on en conviendra, diffère sensiblement.

Ceci pose d’ailleurs une question à la statistique publique, particulièrement à l’annonce mensuelle et rituelle de l’évolution du chômage qui persiste dans sa présentation duale. Quant à l’évaluation de la « performance » des structures et dispositifs d’insertion, on pourrait de la même manière s’interroger sur une modalité moins duale (« emploi durable » ou non) et considérer que, dans une société post-industrielle qui fait le deuil de la stabilité de l’emploi (le CDI du modèle fordiste et des trente glorieuses), l’évaluation soit plus fine, d’une part en prenant en compte les différentes positions vis-à-vis de l’emploi, d’autre part en raisonnant de façon non-synchronique mais diachronique, c’est-à-dire en termes d’évolution des trajectoires.

Il y a à faire.

(1) Robert Castel, La montée des incertitudes, 2009, Seuil, p. 285.

(2) Robert Castel, id., p. 140.

(3) CREDOC, Consommation-modes de vie n° 218, février 2009.

Dossier à ne pas rater dans Le Monde du 19 mai : le supplément hebdomadaire « économie » du mardi titre « Jeunes : le chômage n’est pas forcément une fatalité ». Difficile de tout synthétiser – dix pages constituent ce dossier -, donc résumé partiel, en particulier à partir de l’article « Dix idées reçues sur le chômage des jeunes ». Compte-tenu de l’importance des questions posées d’un point de vue général et spécifiquement au regard de la thématique de cet espace d’analyse et d’opinions, j’y consacrerai plusieurs billets.

Un étonnant éditorial…

Et, pour commencer, quelque réflexion sur l’édito signé Antoine Reverchon pour qui « Tous les pays sont aujourd’hui confrontés aux mêmes constats. D’abord, une politique s’adressant aux jeunes en général a de moins en moins de sens, tant est grande la variété des situations et des trajectoires professionnelles, dans un marché du travail de plus en plus éclaté. » Affirmation qui prend le contre-pied de la campagne « La mission locale j’y viens, j’y tiens » de la branche professionnelle des missions locales et PAIO puisque, dans son courrier, Jean-Raymond Lepinay écrit : « En effet, les moins de 26 ans accèdent à un emploi stable de plus en plus difficilement, et cette situation inquiétante requiert une politique publique volontaire et spécifique. » Ce en quoi les partenaires sociaux engagés dans cette campagne ont parfaitement raison car l’éditorialiste oublie de préciser le fait que, dans le rapport au marché du travail, les jeunes présentent une caractéristique propre à leur situation : contrairement aux autres demandeurs d’emploi, ils sont des primo-arrivants, et, conséquemment, ils ne disposent pas d’un minimum d’antériorité leur permettant de faire valoir, même modeste, une expérience, ni des réseaux (le « capital social ») dont on sait que le rôle dans l’accès à l’emploi est à qualification égale déterminant. On sait que le critère le plus récurrent avancé dans les recrutements, y compris pour des contrats à durée limitée, est de disposer d’une expérience… renvoyant ainsi de façon incessante nombre de jeunes dans une situation d’injonction paradoxale : si, auparavant, il fallait être « DOM » (dégagé des obligations militaires et non département d’outre-mer), désormais il faut disposer d’une expérience… Ne parlons pas de ce qui est une thématique centrale, à juste titre, de la politique de l’emploi couplée à la formation, la VAE et la formation professionnelle tout au long de la vie… puisque, précisément, faute d’expériences, ils ne peuvent les capitaliser. Ne parlons pas non plus des conditions financières discriminantes qui font que toutes les études sur la jeunesse révèlent une paupérisation de celle-ci… que ne comblent certes pas des aides et allocations au compte-gouttes telles que le FIPJ, le FAJ, l’allocation interstitielle… Le plus étonnant dans cet éditorial est d’ailleurs qu’il commence par quelques constats statistiques démontrant la spécificité des jeunes : « Fin mars, la hausse du nombre de personnes inscrites au Pôle emploi avait atteint 22,1% sur un an, mais 24,5% pour les moins de 25 ans, et même 35,8% si l’on y ajoute ceux qui ont exercé une activité réduite sur le mois. » Ainsi, que le « précariat » se généralise et affecte toutes les classes d’âge ainsi que toutes les catégories sociales (voir Louis Chauvel, Les classes moyennes à la dérive, 2006, Seuil) ne signifie pas que certains ne soient pas plus désavantagés que d’autres (voir Académie des sciences morales et politiques, La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse, 2007, Seuil) et qu’à ce titre ils ne puissent pas bénéficier au titre de l’équité d’une politique ciblée.

Trois convergences…

Concédons cependant trois points sur lesquels on rejoint Antoine Reverchon :

– Le « plan jeunes » annoncé par le président Sarkozy en avril « s’inscrit dans la lignée de la dizaine de « dispositifs » annoncés par les gouvernements, de droite comme de gauche, depuis le pacte pour l’emploi de Raymond Barre… en 1977 » et engendre « un sentiment de déjà-vu ». C’est exactement ce que j’écrivais dans l’analyse « à chaud » du discours de Jouy-le-Moutier : « … l’accent a été mis sur le développement des formations en alternance dans les entreprises sur la base d’exonérations et primes multiples rappelant le « pacte pour l’emploi » de Raymond Barre… en 1977 » (« Plan Jeunes : Il faut sauver l’entreprise ! », 26 avril 2009). Les vieux pots et les meilleures soupes, versus du nouveau avec l’ancien.

– « Ensuite, poursuivre l’objectif d’une adéquation entre formation et emploi est tout aussi chimérique, tant est manifeste l’incapacité des entreprises à définir leurs propres besoins dans un environnement incertain. » Absolument… mais combien de fois faudra-t-il le dire, l’écrire ? Derrière l’expression « GPEC territorialisée » (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences), on trouve une illusion tenace d’adéquation en tenon-mortaise entre le dispositif de formation initiale et les besoins des entreprises dont le moindre des paradoxes n’est pas de côtoyer avec l’antienne de la flexibilité et de la mobilité et qui considère que les personnes ont un double fil à la patte : celui de la formation de base et celui de leur territoire de résidence. Quant aux capacités de « gestion prévisionnelle » de leurs recrutements, la simple expérience concrète, pratique, d’interrogation des employeurs relativise, oh combien, le qualificatif de « prévisionnelle » : le carnet de commandes recouvre une temporalité de quelques semaines, tout au plus quelques mois et se lit plus en termes de probabilités que d’assurances. Si, assurément, l’État n’est plus « le maître des horloges » jusqu’à voter à l’automne 2008 pour la loi de finances 2009 une diminution des crédits pour l’emploi (voir sur ce blog « Priorité : lutter contre le chômage en réduisant les crédits », 29 septembre 2008), que dire des entreprises sinon que leurs recrutements se fondent sur le principe d’une génération spontanée comme l’écrivait justement l’ami Arnaud du Crest (Les difficultés de recrutement en période de chômage, 2000, L’harmattan) : un jeune, oui, mais formé, avec expérience, immédiatement disponible (demain matin) et pour un CDD de trois mois, si possible précédé d’un stage et avec une exonération.

– Certes, ce n’est pas un scoop mais c’est juste : « Enfin, ce sont les jeunes les moins qualifiés qui sont le plus violemment frappés »… ce qui justifie, toujours au titre de l’équité et comme l’a voulu le législateur en créant un droit à l’accompagnement pour tout jeune rencontrant des difficultés d’insertion professionnelle (article 13 de la loi de programmation de cohésion sociale), qu’une politique ciblée soit conduite. Elle est confiée, toujours par le législateur, aux missions locales. C’est indiscutable… sauf à changer la loi… ou la détourner comme cela a été fait avec le contrat d’autonomie. Avec les résultats que l’on connaît.

A suivre…

A suivre… parce qu’il y a fort à dire. Sans compter d’autres informations…

Telles que ce que rapporte Benoît Willot sur le site Emploi et Création avec le billet « Marie-Christine Dalloz : nous constatons des dérives » où celle-ci « préconise un contrôle accru du financement des maisons de l’emploi et une évaluation externe de leurs activités »… alors que cette même Marie-Christine Dalloz, auteure de deux rapports, est Vice-Présidente d’Alliance Villes Emploi qui a conçu le guide d’autoévaluation des maisons de l’emploi… Concernant les Missions locales, celle qui est également conseillère générale du Jura ne voit désormais « pas de caractère obligatoire à leur intégration dans les Maisons de l’emploi ». Comme quoi, chacun peut évoluer et tous les espoirs sont permis.

Telles que, aussi, la contribution de Christian Charpy dans Le Monde de ce jour, 20 mai : « Inutile d’accabler Pôle emploi à grands coups de contrevérités ». Le directeur général de Pôle emploi, pas content du tout, répond à Pierre Cahuc qui avait mis en cause l’accompagnement des chômeurs (sur ce blog, « Contre le chômage, que faire ? » 6 mai 2009). Il a raison. Et, en plus, il fait d’une pierre deux coups : il défend l’organisme dont il a la responsabilité et, compte-tenu du dernier ouvrage de Cahuc, (avec André Zylberberg, Les réformes ratées du président Sarkozy, 2009, Flammarion), il bénéficiera d’une attention bienveillante à l’Élysée.

Le CNML et l’Assemblée générale des chambres de commerce et d’industrie (ACFCI) viennent de signer, le 12 mai 2009 et pour deux ans (article 6), un « accord national de partenariat en faveur de l’insertion professionnelle des jeunes », document de six pages, incluant un préambule de deux pages et contenant six articles. Lecture.

Un préambule présente les deux entités et se conclut par « Les parties considèrent la volonté du gouvernement de conduire, en faveur des jeunes, une politique ambitieuse dont les principaux axes sont : la mise en place d’un service public de l’orientation organisé autour {« avec » plutôt} des acteurs de l’orientation, travaillant en partenariat, afin d’apporter aux jeunes une information sur les métiers, les débouchés et privilégiant une continuité de la prise en charge des jeunes, pour leur éviter d’errer, seuls, d’un système à l’autre ; le développement des formations professionnelles en alternance et de l’apprentissage, dont le nombre de bénéficiaires doit être doublé car ces voies de formation conduisent les jeunes vers des filières porteuses d’emplois pour demain ; la mobilisation de l’appareil de formation au bénéfice des jeunes les moins qualifiés : développement de l’offre de formation pour les jeunes de niveau VI et V, mise en place de formations spécifiques à des métiers porteurs et ouverture de 7200 places supplémentaires dans les Ecoles de la deuxième chance. »

Orientation, apprentissage, parrainage et rapprochement des mondes économique et de l’insertion…

L’article 1, « Objet », précise que l’accord vise à « renforcer les partenariats déjà engagés {…} notamment dans le domaine de l’orientation des jeunes et de l’apprentissage ; favoriser la mutualisation et l’échange de ressources pour faciliter le parrainage des jeunes en entreprise ; susciter la participation des missions locales et des CCI à des opérations communes destinées à favoriser le rapprochement des responsables d’entreprise et des accompagnants de jeunes. »

Trois axes de collaboration…

L’article 2, « Axes de collaboration », identifie « trois axes de collaboration prioritaires » conformes à l’objet du précédent article : favoriser l’apprentissage, améliorer la relation entre missions locales et entreprises, développer le parrainage.

Axe 1 : « Favoriser l’accès des jeunes à l’apprentissage ». Il est proposé que « des partenariats se mettent en place au plan local entre les missions locales, les « Points A » {des CCI} et les centres de formation des apprentis ». Ces partenariats, plutôt renforcés qu’à créer sauf exceptions, visent évidemment la promotion de l’apprentissage en portant sur les deux volets que sont « l’identification des jeunes susceptibles de s’engager dans une formation en apprentissage » et « l’identification des entreprises dans les secteurs en tension {pourquoi exclusivement ?} qui seraient prêtes à accueillir des apprentis suivis par les missions locales. »

Axe 2 :  « Renforcer le rôle et l’implication des entreprises dans le fonctionnement des missions locales et la construction du parcours des jeunes ». L’ACFCI sollicitera ainsi « les CCI, afin qu’elles invitent les entreprises de leur ressort à sensibiliser et informer sur les métiers et filières pour faire acquérir aux équipes des missions locales des connaissances actualisées sur le fonctionnement de l’entreprise, les secteurs professionnels… {…} et proposer des visites de leurs locaux » lors desquels les jeunes pourront échanger avec les salariés.

Axe 3 : « Développer des actions de parrainage… » Peu d’informations autres que connues ici, sinon que les missions locales pourront s’appuyer sur le guide du parrainage du réseau des CCI. Quant au reste, c’est l’ordinaire du parrainage : « rencontres informelles, visites de site, aide à l’élaboration du projet professionnel, mise en relation… »

Ici et maintenant.

L’article 3, « Mise en œuvre et portée de l’accord », invite à ce que, dès demain, soit pris rendez-vous avec la CCI pour une question : « Maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? » puisqu’il est écrit que cet accord « constitue un cadre de référence qui doit être décliné et mis en œuvre au plan local. »

L’article 4, « Communication », précise que les deux réseaux « seront invités dans leurs communications respectives à faire mention de ce partenariat » et l’article 5, « Suivi et évaluation », prévoit un comité de pilotage national (qui ne sera pas débordé : une réunion annuelle « au moins ») ainsi que l’engagement d’une évaluation : « les partenaires chercheront à évaluer  les actions inspirées du présent accord » (nombre de conventions signées, « qualité et transférabilité des projets mis en œuvre », « complémentarité des apports », « caractère innovant »…).

Descendant.

C’est dit. On ne peut qu’être d’accord dès lors que, localement, les chambres consulaires auront à cœur de décliner l’accord national. Certes, l’urgence de la crise appelle des décisions rapides, donc descendantes, du national au local. Toutefois les partenariats entre missions locales et CCI ou chambres des métiers ne sont guère rares, ni nouveaux, et un recensement en amont des bonnes pratiques, nombreuses, eût été judicieux. Mais il est vrai qu’on cherche désespérément l’instance d’enregistrement et de capitalisation de celles-ci.

Transmis par Michel, comme déjà indiqué tenace lecteur de la presse régionale, particulièrement picarde, cette annonce qui, annonçant une réunion de présentation du « Plan Espoir Banlieues » le 27 avril à Amiens par l’association Retravailler Picardie, se conclut par (sic) « Les parents (hommes et femmes) peuvent venir accompagnés de leurs filles et garçons, sortis du système scolaire et sans solution d’insertion dans l’immédiat. » Les filles et les garçons, rappelons-le, doivent être âgés de 16 à 25 ans. Ce n’est pas dans le communiqué mais cela va de soi : une fois la réunion achevée, les filles et les garçons sont priés de ne pas traîner en ville, du côté de la Tour Perret ou ailleurs, et doivent rentrer chez eux. Enfin, chez leurs parents. Si les parents signent pour leur progéniture, celle-ci pourra disposer mensuellement de 300 euros d’argent de poche. Pour acheter des carambars. S’ils sont sages.

Dans Le Monde, jeudi 14 mai, deux sondages concernant les jeunes… à plusieurs pages d’intervalle. Leurs titres disent tout ou presque. Le premier « Les jeunes croient en leur avenir », le second « 51% des Français ont une image négative des jeunes ».

Côté jardin : « Les jeunes croient en leur avenir »

Extraits. « Pour les adolescents {15-18}, la réussite ne se conjugue pas qu’au futur : 75% estiment être parvenus à accomplir une chose positive durant les trois derniers mois dans leurs relations amicales, 63% dans les relations avec leur famille, 56% à l’école. Quand on leur demande d’évaluer leur réussite dans différents domaines, ils s’attribuent une note de 8,4 sur 10 dans les relations avec les amis, 8,1 avec la famille, 7,8 pour les relations à l’école et 7,5 pour leur bien-être. Plus de 7 ados sur 10 disent être confiants par rapport à leurs capacités personnelles à réussir dans la vie et 60% croient qu’ils vont réussir mieux que leurs parents. » Tant mieux pour la confiance en soi. Quant à la mobilité ascendante, il est à espérer que le descenseur social inversera son mouvement.

« Seulement 27% considèrent que tout le monde a les mêmes chances de réussite. L’école apparaît plutôt comme une condition pour réussir que comme une garantie. Les ados font plus confiance aux filières professionnelles et techniques qu’aux filières générales. » Voilà qui réjouira nos gouvernants.

« Pour 87% des adolescents, la réussite est liée au travail fourni mais aussi à la confiance en soi. Ils sont autant à penser que réussir c’est, avant tout, se sentir bien dans sa peau. Dans leur vie future, les jeunes disent chercher l’amour (76%), la liberté (67%), l’autonomie (63%). »

« Interrogés sur leur modèle de réussite, 56% des adolescents citent spontanément un membre de leur famille et seulement 23% une personnalité publique. »

Il n’y a pas que BNP Paribas qui ne connaît pas la crise : les ados aussi.

Côté cour : « 51% des Français ont une image négative des jeunes »

Voilà des résultats qu’on préfèrerait ne pas connaître et qui font réagir le commanditaire, l’Association de la fondation étudiante pour la ville (AFEV) : « L’image négative qu’une majorité de Français porte sur la jeunesse nous semble profondément injuste, parce que l’envie des jeunes d’agir pour la communauté reste forte. » Image négative en effet puisque sept personnes sur dix estiment que les jeunes sont individualistes, qu’ils ne sont ni solidaires (1%), ni tolérants (59%), ni prêts à s’engager pour des causes utiles à la société (52%). L’AFEV commente justement « N’est-il pas aussi simpliste, voire malhonnête, d’accuser les jeunes d’individualisme à un moment où, déjà touchés par un chômage de masse, ils sont les principales victimes de la crise économique ? » Hasard des lectures et de l’écriture : l’article précédent « L’emploi… vu de gauche » remarquait que, dans le détournement de la conflictualité dont parle Castel, à l’opposition entre catégories sociales proches pouvait être ajoutée celle entre les générations.

On y est.