Refaire société. Castel et les ambiguïtés de la promotion de l’individu.

Publié: novembre 28, 2011 dans Au gré des lectures, Politiques d'emploi
Tout chaud.

Cela vient de sortir tout chaud de l’imprimerie, novembre 2011, dans la collection « La République des idées » au Seuil et cela s’appelle Refaire société. Bien des fois ici, j’ai recommandé les ouvrages de cette collection – à peine une centaine de pages et toujours de qualité – où l’on trouve Louis Chauvel (Les classes moyennes à la dérive, 2006), Eric Maurin (L’égalité des possibles, 2002), François Dubet (Les places et les chances, 2010), Robert Castel (La discrimination négative, 2007), Marie Duru-Bellat (L’inflation scolaire, 2006)… j’en passe, n’ayant saisi qu’un paquet dans cette collection ocre-rouge-brun d’ouvrages qui se lisent en une heure, allez, deux si l’on traîne un peu, si l’on surligne, etc. Refaire société, une fois n’est pas coutume, compile plusieurs articles de différents auteurs, le tout étant précédé d’une préface de Pierre Rosanvallon, qui, précisément, dirige cette collection avec Ivan Jablonka.

Du vagabondage à la citoyenneté sociale.

Cela commence par Robert Castel qui, avec « Les ambiguïtés de la promotion de l’individu », synthétise en quelques pages (13 à 25) son analyse (depuis le monumental Les métamorphoses de la question sociale, Arthème Fayard, 1995) de l’émergence et de l’évolution de la personne en tant qu’individu autonome : au départ vagabond « le seul type d’individu à exister par soi-même et pour lui-même dans une société d’ordre et de statuts {…} une condition terrible que les vagabonds ont payée d’un destin tragique » (1) ; puis, progressivement, de la fin du XIXè siècle aux années 1970 « l’émancipation d’une majorité d’individus qui, à défaut d’être propriétaires de biens privés, sont devenus propriétaires de droits leur permettant d’assurer leur indépendance sociale » (2) ; jusqu’à cette bifurcation où l’« on est sorti du capitalisme industriel et de ses modes de régulation, pour entrer dans un nouveau régime de capitalisme, plus sauvage, qui impose une concurrence exacerbée au niveau de la planète sous l’hégémonie croissante du capital financier international. » Cette hégémonie n’est pas qu’économique mais, bien plus profondément, culturelle au sens où elle vise une mutation des représentations, ceci passant par un discours qui, par la force de la répétition et, il faut le reconnaître, par la passivité d’un grand nombre trop occupé à survivre, impose de nouvelles règles dans notre rapport aux autres, dans notre conception de ce qu’est vivre en société : la performance, dont la critique a été proposée ici il y a quelques jours, me semble typiquement exprimer ce travail de sape.

Exaltation des uns, stigmatisation des autres. Winners et loosers.

Ce nouveau discours survalorise un individu totalement prétendument affranchi de toutes les contraintes collectives (3) – c’est d’ailleurs cette thématique qui explique pourquoi les publicitaires n’hésitent pas à recycler les grands mouvements contestataires : hippies, mai 68… dont on rappellera cependant que, s’ils exaltaient la liberté individuelle (Do it… – 4), ils s’appuyaient aussi sur l’engagement collectif – mais « oublie » que la possibilité  de gérer sa vie comme un entrepreneur n’est pas la chose la mieux partagée : la prise de risque est d’autant plus facile que… la personne dispose d’assurances, ceci n’étant qu’a priori paradoxal. En effet, prendre des risques, assumer le changement, être mobile et performant – ce qui, somme toute, peut séduire parce que faisant appel à la liberté… une conception toutefois prométhéenne – n’est possible que pour ceux qui disposent de suffisamment de capitaux économique, culturel, social et symbolique. Mais « en faisant de l’activation de l’individu un impératif catégorique qui vaudrait pour tous, il {le discours généralisé de promotion de l’individu} exalte sans doute la dignité de certains profils d’individus contemporains, mais il en stigmatise d’autres et les enfonce dans la déréliction. » Les promus sont ceux que Reich nommait « les manipulateurs de symboles » (5), les stigmatisés sont ceux que Castel appellent les « individus par défaut », ceux qui constituent le précariat : « Le précariat, c’est un infra-salariat qui se développe en deçà de la société salariale et qui ne permet plus d’assurer l’indépendance économique et sociale des travailleurs. »

Wel puis workfare.

Devant intéresser les intervenants sociaux, Castel rappelle que les politiques dites « d’activation », qui sont le crédo de la politique publique de l’emploi et qui mettent en avant la mobilisation des usagers, reviennent finalement à « remplacer le welfare (dispenser du bien-être) par le workfare (obliger à travailler). » A illustrer, par exemple, avec le contrat d’une heure hebdomadaire expérimenté actuellement par dix départements… « En France, elle {l’injonction à travailler} inspire, entre autres, les pressions exercées sur les chômeurs pour qu’ils reprennent coûte que coûte un emploi et alimente les suspicions à l’égard de l’aide sociale, accusée d’entretenir une « culture de l’assistance ». »

« C’est pourquoi je parle de l’ambiguïté profonde des politiques qui posent comme exigence inconditionnelle la promotion de l’individu. Parler d’ambiguïté signifie que ces politiques peuvent avoir des aspects positifs, car l’intention de responsabiliser une personne que l’on aide est positive, ne serait-ce que parce qu’il n’est jamais bon d’être un pur assisté. Mais la généralisation de cette exigence repose sur une omission et même sur une occultation. Elle économise la nécessité de s’interroger sur les conditions (ou sur les supports) indispensables pour qu’un individu puisse se prendre en charge lui-même, « s’activer », « se mobiliser », etc. Elle fait comme si tous les individus étaient dotés en soi de la capacité d’exister par eux-mêmes. C’est peut-être une conception philosophique, ou plutôt théologique, de l’autonomie, mais elle est contredite par ce qu’apprennent l’histoire sociale et la réflexion politique sur ses conditions d’exercice ; à savoir – si je peux m’exprimer un peu brutalement – qu’un individu ne tient pas debout tout seul, et qu’à défaut de points d’appui assurés il risque la mort sociale. » A vrai dire, le système néolibéral n’a que faire de cette contradiction par l’histoire et par la réflexion : il ne raisonne et n’agit qu’idéologiquement… ce qui, d’ailleurs, constitue une réelle difficulté dans la négociation puisque, quels que soient les arguments mis en avant, il n’est pire sourd que celui qui ne veut entendre.

Et Castel poursuit par ceci que j’ai lu, je l’avoue, avec satisfaction tant je tente, singulièrement depuis quelques articles succédant aux déclarations intempestives et plus, scandaleuses, de « l’assistanat, cancer social » et aux discours de clivage désignant à la vindicte populiste les « fraudeurs », d’alerter les intervenants sociaux que, face à cela et plus que jamais, leur posture doit être de résistance : « Cette occultation des conditions sociales de l’exercice de l’autonomie prend parfois des formes scandaleuses, comme lorsqu’elle conduit à traiter de « profiteurs » et de « parasites » des individus démunis de toute ressource, et dont il faut rappeler que ce sont aussi des citoyens qui ont des droits. » Le scandale n’est pas que là : il est dans la rhétorique manipulatoire qui, sous couvert de sauver le « modèle social français », le sape et qui, sous couvert de cohésion nationale, l’émotion en prime, désigne et divise. (6)

Probablement poursuivrons-nous par les autres auteurs de cet ouvrage. A suivre donc (dès que je l’aurai lue), en principe, une contribution de Cécile Van de Velde (7) au beau titre : « La fabrique des solitudes ».

(1) Pour Robert Castel, dans Les métamorphoses de la question sociale, le vagabondage apparaît « à la limite d’un processus de désaffiliation alimenté en amont par la précarité du rapport au travail et par la fragilité des réseaux de sociabilité… » (p. 152).

(2) Robert Castel, développe plus particulièrement ce point dans La montée des incertitudes (« La couleur des idées », Seuil, 2009) et dans L’insécurité sociale (« La République des idées », Seuil, 2003) : « La société salariale reste fortement différenciée, et pour tout dire fortement inégalitaire. Mais elle est en même temps fortement protectrice. Ainsi entre le bas et le haut de l’échelle de la hiérarchie des salaires, les différences de revenus sont considérables. Cependant, les différentes catégories sociales bénéficient des mêmes droits protecteurs, droit du travail et protection sociale. «  (2003, p. 33) Ces droits, « à partir de l’inscription des individus dans des collectifs protecteurs » (p. 37) permettaient de maitriser l’avenir (retraite, par exemple).

(3) Pour aller vite, on est passé d’un système où le collectif primait sur l’individu – « mourir pour la patrie » n’était pas une ineptie – à un système où le collectif n’est toléré, provisoirement (le zapping affinitaire…), qu’à la condition expresse de ne pas entraver l’aspiration absolue à l’épanouissement personnel. Que l’individu s’affranchisse de déterminations sociales, le plus souvent fondées sur le hasard de la naissance, est évidemment un progrès. Qu’il subordonne le collectif à ses seuls intérêts pose la question du lien social qui n’est plus naturel. Les grands appareils collectifs aliénants mais également socialisants se sont dissous dans l’individualisme, hormis quelques manifestations cathartiques, qui, flatté jusqu’à devenir l’étalon exclusif du bonheur de vivre, renvoie l’individu à un égoïsme dont il jouit – s’il en a les moyens – et à un isolement dont il souffre.

(4) Jerry Rubin, Do it. Scénarios de la révolution, Seuil, 1973. Né aux USA en 1938 et décédé en 1994, Jerry Rubin fût un militant des droits de l’homme et du combat contre la guerre au Vietnam. Il fût également une des figures inspiratrices de mai 68. Après la guerre au Vietnam, il devînt un homme d’affaires « yuppie » (Young Urban Professionnal), symbolisant une jeunesse qui, après sa révolte, s’était rangée et mise aux affaires.

(5) Robert Reich, L’économie mondialisée, Dunod, 1993. Dans cet ouvrage, Reich identifie quatre catégories de travailleurs : les travailleurs relativement protégés de la compétition mondiale dont, particulièrement, les fonctionnaires (insiders) ; les « vieux fantassins du capitalisme dans l’entreprise de production de masse » effectuant des tâches répétitives dans des services de production courante, soit environ un quart de la population ; 30% de celle-ci sont occupés par des personnels effectuant seuls ou en petites unités des tâches également répétitives et simples : des employés de commerce, des infirmières, des caissières, des secrétaires, des coiffeurs, des agents de sécurité… ; enfin des « manipulateurs de symboles », très qualifiés, mobiles et disposant de bons capitaux (relations, formation prestigieuse, etc.).

(6) Pour Robert Castel, dans La montée des incertitudes, « Ces pressions seraient aberrantes dans une conjoncture dominée par un non-emploi de masse si on ne comprenait pas qu’elles visent à promouvoir une société de pleine activité qui n’aurait plus à être une société de plein emploi. Une société de pleine activité comme le préconise également l’OCDE : tout le monde doit travailler, le fait de ne pas travailler représente le mal social radical. {…} Si le marché du travail ne peut plus s’en remettre à la loi économique de l’offre et de la demande pour assurer le plein emploi, il est « normal » que des contraintes morales fortes s’imposent. Celui qui ne travaille pas devient un « mauvais pauvre », et cette expression est chargée de siècles de stigmatisation morale et de traitements socialement coercitifs. » » (p. 171) Pour aller vite, le plein emploi recouvre une situation où tous travaillent avec les protections sociales qui accompagnent l’emploi ; la pleine activité signifie que tout le monde est occupé, certains à des emplois « classiques », d’autres à des emplois « atypiques » où les personnes acceptent d’être des travailleurs pauvres… ayant le « mérite » de travailler.

(7) On a découvert Cécile Van de Velde avec Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe (PUF, « Le Lien social », 2008) ouvrage qui est fondé sur sa thèse dirigée par Serge Paugam. L’intérêt de ce travail est son approche comparative aboutissant à quatre façons de devenir adulte : « se trouver » au Danemark (temps long d’exploration et d’expérimentation), « s’assumer » au Royaume-Uni (faire ses preuves d’indépendance économique), « se placer » en France (avec une course aux diplômes et l’intégration professionnelle une bonne fois pour toutes) et « s’installer » en Espagne (à partir des trois critères traditionnels : un emploi stable, le mariage et un logement).

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s