Exigence citoyenne

Publié: décembre 25, 2009 dans 1

Belle contribution de Corinne Lepage dans Le Monde du 23 décembre 2009, « Planète : la société civile ne peut plus compter que sur elle-même ».

Orange bleue…

Observons préalablement que, désormais, la problématique n’est plus de savoir si oui ou non la question écologique est essentielle et/parce que critique, l’unanimité étant là… hormis quelques Allègre(s) climato-sceptiques marginalement à la mode, aussi suffisants qu’indécents. Pour illustration, le même quotidien titre en première page « Manger moins de viande pour sauver la planète ? ». Ce « manger moins de viande », incongru il y a à peine une décennie, n’est plus traduit comme une proposition d’un original, comme ce fût le cas pour les élections présidentielles de 1974 où René Dumont s’adressa aux Français dans l’étrange lucarne avec un verre d’eau… et obtînt 1,32% des votes. Quant à « sauver la planète », la récurrence de ce thème est telle, tout azimut, qu’à l’évidence il ne s’agit plus de pinailler sur le fait que « l’orange bleue » – « La Terre est bleue comme une orange », Paul Eluard – serait plus ou moins en danger : d’une part, elle l’est – la question étant celle d’un seuil d’irréversibilité atteint, dépassé ou non – et, d’autre part, la Terre n’est pas un objet simplement physique sur lequel on pourrait agir comme un laborantin sur sa paillasse, animé par la foi dans la science et la technologie, mais recouvre l’espèce humaine. Michel Serres – on l’a vu à partir de son ouvrage Le temps des crises (sur ce blog, 23 décembre) parle de « Biogée », Edgar Morin en appelle à une « bio-anthropo-éthique » (1) et cite « Gaïa », cette idée exprimant que le système Terre se comporte comme un système unique autorégulé, composé d’éléments physiques, chimiques, biologiques et humains, conception systémique qui est loin de n’être qu’une fantaisie puisque, en 2001, lors de la conférence d’Amsterdam, elle a fait l’unanimité de plus d’un millier de délégués des quatre principales organisations de recherche sur le Changement Global. « Notre civilisation se trouve dans la situation de celui que la drogue tuera, qu’il continue ou cesse brusquement d’en consommer », écrivait Lovelock, le promoteur de cette « théorie Gaïa » (2). Le diagnostic est donc partagé, voire même (d’autant plus) proclamé par les ouvriers de la 11ème heure (Chirac à Johannesburg : « La maison brûle »), et le pronostic vital est réservé jusqu’à s’exprimer sous la plume d’un pourtant optimiste-humaniste par un désespérant pessimisme : « … nous devons craindre d’une pensée incapable de concevoir la complexité des réalités vivantes, sociales, humaines et la complexité des problèmes posés par la crise contemporaine de l’humanité. Nous allons crever de ne pas comprendre la complexité. » (3).

Revenons à Corinne Lepage qui reprend pour le sommet de Copenhague le terme de « fiasco » et dont la thèse est incluse dans le titre : « la société civile ne peut plus compter que sur elle-même »… ce qui ne manque pas de sel – ou de prise de conscience – lorsque cela est énoncé par une ex-ministre de l’écologie sous Juppé. Toujours est-il que cette avocate, après une introduction rejoignant l’opinion commune (« pas de quoi sauver la face… échec humiliant… »), pose, à mon sens, la juste question de la place de la société civile dans le débat démocratique… compte-tenu de la faillite des élites politiques :  « Il est désormais clair qu’il n’est plus possible de faire confiance aux politiques, devenus hommes d’affaires et non des responsables politiques, pour reprendre l’expression du président brésilien Lula, pour résoudre les problèmes du monde. Le court terme et les visions géostratégiques l’emportent sur le fondamental, notre survie. » Et « Il restera de l’année 2009 que les dirigeants du monde ont été capables de sauver les banques et de leur allouer des milliers de milliards de dollars sans contrepartie, mais ont été incapables de mobiliser quelques dizaines de milliards de dollars pour éviter la disparition de zones entières, l’exode de millions de personnes, l’accroissement de la famine et de la pauvreté de millions d’autres ou les conséquences humaines des phénomènes extrêmes. »

Corinne Lepage en appelle à une mobilisation citoyenne : « Chacun doit repenser la stratégie pour ne pas laisser le champ libre aux fossoyeurs organisés de Copenhague et d’une partie au moins de l’humanité. » ; « La réponse est dans la révolte, le refus de toute résignation et l’action organisée des citoyens et des consommateurs. » Il faut donc, selon l’auteure, « changer de gouvernance », citant à l’appui un personnage auquel on n’aurait songé (à chacun ses sources), le termina-gouvernor  Schwarzeneger qui aurait exprimé que « ce n’est pas dans les couloirs de Washington mais dans les grands mouvements sociaux que se font les grands changements. »

Ainsi « la société civile ne peut désormais plus compter que sur elle-même pour assurer son avenir », lucide appréciation à quelques mois d’élections où des impétrants vont flatter de promesses les uns et les autres dans l’espoir d’accéder moins à une responsabilité qui devrait être radicale qu’à un statut les mettant pour un temps à l’abri du vulgum pecus. Commune en métropole, cette tactique est aiguisée jusqu’à la caricature dans les DOM : l’ascension sociale, plus difficile compte-tenu du marché du travail, y fait considérer la politique non comme une vocation pour l’intérêt général mais comme une voie de mobilité sociale individuelle ascendante ; les mots des campagnes électorales n’y sont bien souvent que des leurres pour naïfs flattés un instant, satisfaits de lécher la main du maître.

Corinne Lepage avance, face à la faillite des élites politiques, « les réalisations présentées par les villes et régions », le boycott des produits made in China dès lors que la Chine refuserait des efforts en termes de diminution de la production de carbone, le commerce équitable, la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE), etc. Sans doute, toutes ces démarches citoyennes, reposant sur la conscience et l’éthique individuelles, pourront-elles contraindre progressivement  les « grands » à modifier leurs comportements, non par conviction mais par nécessité… à condition que la perception partagée d’un danger maximal s’alchimise en action commune, ce qui n’est pas gagné car le tout n’est pas la somme des parties (4) et « L’affaiblissement d’une perception globale conduit à l’affaiblissement du sens de la responsabilité, chacun tendant à n’être responsable que de sa tâche spécialisée, ainsi qu’à l’affaiblissement de la solidarité, chacun ne percevant plus son lien organique avec sa cité et ses concitoyens. » (5).

Reste que, à l’échelle des territoires, la pression citoyenne – une éthique de résistance a minima voire un devoir de révolte pour Corinne Lepage – devrait s’exercer sans tarder selon le (juste) précepte cartésien du Discours de la méthode, « partir du petit pour aller vers le grand, du connu vers l’inconnu… » (6). Ainsi exiger l’expression citoyenne dans les instances communautaires, renforcer, créer et multiplier les conseils de développement ou leurs équivalents, affirmer et installer la place des usagers dans les structures, etc. tout ceci constitue le socle d’un changement radical – à la racine – qu’il apparaît clairement vain d’attendre d’en-haut.

Ce sont les fêtes, on ne les gâchera donc pas et, pour (malgré tout) sourire, un autre dessin d’Eric Appéré. Toujours au 06 45 71 43 10 ou 02 96 44 29 71. Et toujours sans nécessairement lui téléphoner en breton. Il est bilingue.

(1) Edgar Morin, La vie de la Vie, La Méthode 2, 1980, Seuil.

(2) James Lovelock, La Terre est un être vivant, l’hypothèse Gaïa, 1999, Flammarion.

(3) Edgar Morin, id., p. 452.

(4) Autrement dit, il ne suffit pas que beaucoup de personnes pensent chacune la même chose pour qu’une conscience puis une action collectives s’enclenchent : le tout est plus que le tout et il est aussi moins que le tout… il est surtout incertain (Edgar Morin, La Nature de la Nature, La Méthode 1, 1977, Seuil, pp. 126-129).

(5) Edgar Morin, La tête bien faite, 1999, Seuil, p. 19.

(6) Pour être précis, c’est le principe de progressivité (3ème précepte sur 4) exprimé ainsi par René Descartes : « … conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degré jusqu’à la connaissance des plus composés, et supposant même de l’ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres. »

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commentaires
  1. DB dit :

    Apprécions cette juste sortie d’une ex ministre de Juppé, aujourd’hui dans le camp (avec peu d’enthousiasme semble t-il )du leader modemo des Pyrénées-atlantique (magnifique département au demeurant !)qui ne croit, lui, qu’en l’homme providentiel… du moment que c’est lui !
    Bref, l’important est effectivement de se convaincre que chacun(e)e d’entre nous est une infime partie, mais une partie quand même, des problèmes et des solutions posés, en l’occurrence à notre espèce ! En même temps qu’il agit, le petit, l’infime, a aussi le pouvoir de peser davantage en se liant à d’autres petits, en investissant tous les champs de l’action collective autorisés dans une société comme la nôtre : les associations, les syndicats, les conseils de quartier, de développement…etc. Je crois un peu moins aux partis politiques qui ne sont plus des catalyseurs d’idées ou de projets (l’ont-ils été un jour ?) mais des écuries pour prétentieux(ses) ou fans clubs de gourous égo centrés. Nous avons tous d’excellentes raisons de le faire. S’il fallait en trouver d’autres, pensons à nos ami(e)s iranien(ne)s lâchement et violemment matraqué(e)s par ceux (désolé il n’y pas de féminin sous ce régime) qui prétendent être leurs représentants ! Alors après avoir garni le sapin, le temps des résolutions est venu ! La résistance peut en être une, comme le propose Mme LEPAGE, l’engagement une autre ! Merci pour le tien Philippe à travers, notamment, ce blog, et excellente année 2010 !

  2. pioupiou44 dit :

    Bonne année à toutes et tous les pioupiou de la terre et d’ailleurs,

    Je cherchais l’occasion depuis quelques temps d’intervenir sur le sujet qui nous préoccupe tous – enfin presque – , c’est-à-dire les pioupiou.
    J’ai lu avec délectation le début d’analyse morpho-psycho-socio-duvetologique de Philippe Labbé. Je l’ai partagé avec mes collègues aussi.
    Mais depuis un doute m’habite, ou m’assaille sur l’origine de cette appellation. Le hasard de mes lectures m’a amené à découvrir un auteur du 19e : Alphonse Allais – La Barbe et autres contes (découvert dans les allées d’une bourse aux livres d’Amnesty). Au détour d’une phrase qualifiant une personne, j’ai découvert l’adjectif « pioupioutesque » et mon doute a grandi. En ce temps-là, les pioupiou que nous sommes n’existaient pas alors de qui parle-t-on ?
    Je suis donc parti à la recherche de l’origine des pioupiou. J’ai commencé par le Littré :
    « PIOUPIOU [piou-piou] s. m.

    Terme populaire Soldat du centre, dans l’infanterie. »

    Certains, qui ont l’esprit mal placé, vont s’offusquer de suite, je les rassure : s.m. ne veut pas dire ce que vous croyez mais substantif masculin.

    Soldat, oui,je vois, mais soldat du centre, je ne vois pas trop. J’ai continué mes recherches sur internet : d’abord wiktionary
    « Étymologie

    (XVII e siècle) Onomatopée du cri des jeunes poussins (→ voir piou et piaf) avec redoublement. <
    (XIX e siècle) Avec le sens de « jeune soldat ».

    Nom commun
    Singulier Pluriel
    pioupiou
    /pju.pju/ pioupious
    /pju.pju/

    pioupiou masculin

    1. Cri des poussins.
    * Le pioupiou des poussins autour de leur mère-poule attentive.
    2. Jeune soldat, bleu, troufion.
    * Je le voyais sur des photographies, déguisé en pierrot, en garçon de café, en pioupiou. — (Simone de Beauvoir, Mémoire d'une jeune fille rangée, 1958, p.28)"

    On retrouve le soldat. Philippe nous aurait trompé, nous ne serions pas un oiseau duveteux mais en fait des troufions. Continuons sur internet :
    sur le dictionnaire des excentricités entre pioncer et pipe (casser sa):
    "PIOU , PIOUPIOU : Soldat du centre. — Corruption du vieux mot pion: fantassin. V. Roquefort. — « Militairement parlant, le pioupiou, comme l'euphonie de ce nom semble l'indiquer, est au jean-jean et au tourlourou ce que musicalement parlant le demi-ton est à deux tons naturels qui se suivent dans l'ordre de la gamme. » — M. Saint-Hilaire, 1841. — « Hier, la cuisinière de mon propriétaire a fait tourner son lait et la tête d'un pioupiou. » — Commerson. "

    En fait nous sommes des pions (cela m'arrive très souvent de me sentir un pion quand on me parle des objectifs de la CPO…), ou des fantassins (je me sens souvent comme un fantassin désarmé, notre ennemi : le marché du travail que nous devons combattre avec les jeunes ou plutôt ses portes qui restent fermées à un trop grand nombre. Nous essayons vainement de les enfoncer à coup de CIVIS, CUICUI – désolé, mais c'est le surnom du CUI, tout trouvé pour les pioupiou que nous sommes – CAE Passerelle …).
    Bon, trêve de plaisanterie, je me demande aujourd'hui pourquoi Philippe nous a caché cette origine soldatesque qui a dû influencer notre inconscient collectif.
    Alors, pioupiou de tous les pays, êtes-vous prêts à vous unir pour démolir les portes blindées de ce marché ?
    Et encore merci à Monsieur Pierre TAPIE de nous expliquer pourquoi on ne doit pas intégrer trop de jeunes boursiers dans les grandes écoles : http://www.liberation.fr/societe/0101612083-la-tradition-meritocratique-n-est-pas-une-tradition-de-quotas

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