Dialogue de gestion…

février 10, 2010

Mathémalogiques…

Période des « dialogues de gestion ». S’il est délicat de comparer l’activité d’une structure (susceptible de variations fortes) à celle de l’ensemble du réseau (bénéficiant d’une inertie), cela n’est toutefois pas inutile dès lors que l’on fait intervenir dans l’analyse et les commentaires des variables de contexte (l’environnement) et de ressources (les moyens). Reste que, si ces dernières variables sont effectivement explicitées, aucun mode de calcul des pondérations qu’elles entraînent n’est – sauf erreur – disponible.  Formulé différemment, il ne serait pas inutile que, face à un modèle quantitatif (les réalisations, les résultats), les données de contexte et de ressources, elles également quantitatives, appellent autre chose qu’une appréciation qualitative en « plus ou moins explicable » et soient corrélées pour obtenir des données de réalisation et de résultat « corrigées des variations structurelles ». Enfin, ce que j’en dis…

Donc, l’exercice comparatif à réaliser par chaque structure… si elle le souhaite à partir des données nationales pour toute l’année 2009 (extraction CPO national, DGEFP/MIJ/MISI).

N jeunes accueillis pour la 1ère fois

514 308

dont niv. V et infra

319 131

dont jeunes filles

256 340

dont ZUS

73 145

N jeunes suivis

1 249 203

dont niv. V et infra

852 564

dont jeunes filles

639 362

dont ZUS

209 754

N JDI

693 570

N jeunes accueillis en entretien au moins 1 proposition « accès à l’emploi »

839 545

N jeunes accueillis en entretien au moins 1 proposition « formation »

661 823

N jeunes accueillis en entretien au moins 1 proposition « projet professionnel »

567 973

N jeunes accueillis en entretien au moins 1 proposition « social » ou « vie sociale »

464 571

% jeunes « 4 entretiens au moins dans l’année »

34%

N jeunes bénéficiaire d’un suivi dans l’emploi

378 806

N jeunes entrés en CIVIS

188 583

dont % non qualifiés (V et infra sans diplôme)

49%

dont ZUS

31 488

N jeunes retournés ou maintenus en formation initiale

19 380

dont ZUS

2 676

N jeunes ayant accédé à une formation Région

147 831

dont ZUS

26 115

N jeunes ayant accédé à une formation autre

46 979

dont ZUS

8 517

N jeunes ayant accédé à un emploi (tous types hors alternance)

321 616

dont ZUS

44 024

N jeunes ayant accédé à un contrat en alternance

36 940

dont ZUS

4 946

N jeunes sortis de CIVIS au bout de 12 mois max.

121 807

dont en emploi durable

32 016

N jeunes CIVIS sortis dans l’année en emploi durable

45 730

dont jeunes non qualifiés

20 742

dont ZUS

6 594

dont non qualifiés et ZUS

3 203

Il vous reste à faire vos calculs avec deux règles :

Mesurer l’évolution. Soit un taux obtenu par l’opération {D2 – D1 : D1} x 100 (D2 = donnée 2009, D1 = donnée 2008).

Comparer aux données nationales. Par exemple, le taux de renouvellement calculé comme suit : « {N 1ers accueils/N suivis} x 100 » de votre structure, soit …%, moins « {N 1ers accueils/N suivis} x 100 » du national, soit ici 41,2%.

A l’occasion, on parlera de ratios (c’est-à-dire d’indicateurs complexes) permettant de calculer les taux de pénétration, de couverture, etc.

A vos neurones et calculettes !


Quelques considérations sur le chômage, l’emploi, la crise…

février 10, 2010

Illusionnisme.

Le 27 janvier sur TF1, N.S. : « Vous verrez bientôt reculer le chômage. » Deux jours plus tard, la DARES annonce une baisse en décembre 2009 du nombre de chômeurs de catégorie A. Trop fort, N.S. !

Glissement progressif des catégories.

Trublion désenchanteur, Philippe Askenazy fournit quelque explication dans Le Monde Économie du mardi 9 février 2010, « Chômage et boule de cristal ». Rappelons que les chômeurs de catégorie A recouvrent les personnes sans activité durant le mois. Ceux-là ont effectivement diminué… mais à l’inverse le nombre de personnes à la recherche d’un emploi a crû. Cherchez l’erreur… et trouvez la dans la montée en puissance de l’auto-entreprenariat. « Tout le monde peut devenir auto-entrepreneur. Il suffit de quelques minutes pour s’inscrire et commencer une activité libérale, même minime. En deçà d’un plafond variable selon le type d’activité, les personnes doivent simplement, pour chaque recette, payer un forfait social et fiscal. En l’absence de recette, rien n’est dû. Plusieurs centaines de milliers de personnes ont ainsi adopté ce statut. On en retrouve, parmi les victimes d’un licenciement, d’autant qu’en cas de licenciement collectif, certaines sociétés de reclassement sont rémunérées chaque fois qu’elles convainquent une personne de devenir auto-entrepreneur… même s’il ne gagne rien ! Un sans-emploi devenu auto-entrepreneur conserve ses allocations chômage pendant au plus quinze mois. Elles sont seulement réduites, selon un mode de calcul compliqué, s’il réalise des recettes comme auto-entrepreneur. Mais, dans ce cas, il devient chômeur avec activité réduite, et quitte donc la catégorie A. »

Classer, reclasser, déclasser.

A propos de sociétés de reclassement, Le Monde du même jour, titre sur une page « Les cellules de reclassement réinsèrent finalement peu ». On y lit que « sous l’effet de la crise, les cellules de reclassement ont pullulé en France durant l’année 2009. » Comme quoi, à quelque chose malheur est bon… Même si elles ne sont pas imposées par les textes, les cellules de reclassement sont aujourd’hui considérées comme un élément nécessaire, observait le député Gérard Cherpion, auteur d’un avis sur la question en 2008 : 85% des plans de sauvegarde de l’emploi en prévoyaient une cette même année. Selon une étude de la DARES, en 2005 59,4% des salariés suivis par une cellule de reclassement conventionnée – elles ne le sont pas toutes – se sont reclassés : trois sur dix en CDI, un quart en contrat court et moins de 5% en créant ou en reprenant une activité. Dans La Revue de l’IRES n° 47 « Spécial Restructuration, nouveaux enjeux »(1), Olivier Mazade écrivait que certains prestataires sont tellement obnubilés par les objectifs de reclassement qu’ils peuvent être amenés « à  centrer leurs moyens sur les plus proches de l’emploi et les plus motivés sans se poser la question de savoir pourquoi d’autres personnes ne le sont pas assez. » (2) Ce qui n’étonnera personne parmi les intermédiaires de la politique de l’emploi : effet aussi mécanique que pervers de la confusion entre une culture du résultat et une obligation de résultat.

Paris-Match.

Précisément, toujours l’IRES mais cette fois dans le dernier Chronique de l’IRES (3), Michel Husson signe un article au titre inspiré de la sémantique de Paris-Match (4), « Le choc de la crise, le poids du chômage ». Vingt-deux pages avec beaucoup de graphiques, ça se lit donc assez rapidement et c’est toujours téléchargeable. L’auteur compare l’effet de la crise sur le chômage dans plusieurs pays européens et aux USA. Rappel : depuis le début de la crise, l’Europe a perdu 3,8 millions d’emplois et les États Unis 5,5 millions… « La supposée supériorité du dynamisme de l’emploi (la « grande machine à créer des emplois » contre « l’euro-sclérose ») ne se vérifie plus depuis plusieurs années. » En France, le taux de chômage a crû de 1,7 point… c’est évidemment moins que l’Espagne (+ 8,7 points)… mais nous étions à un niveau déjà élevé comparativement à nos voisins européens. Trois idées à retenir.

Case départ.

« En France, l’ajustement de l’emploi a principalement porté sur l’intérim. Sur la période considérée, 324 000 postes de travail ont été supprimés, dont plus de la moitié (174 000) correspondent à des missions d’intérim. {…} Le chômage partiel s’est étendu puisqu’il concerne aujourd’hui 326 000 salariés. » Sur les 321 616 jeunes suivis par les missions locales qui en 2009 ont accédé à un emploi (tous types hormis contrats en alternance – 5), aucun doute sur la proportion importante de retours à la case départ…

Tout faux.

« Le cas français montre que la contribution de la baisse de la durée du travail – sous des formes diverses : chômage partiel, recours au temps partiel, etc. – est l’une des variables de l’ajustement. Elle permet en effet d’amortir l’impact d’une récession sur l’emploi. La baisse de l’activité conduit naturellement à une baisse du volume de travail, autrement dit du nombre d’heures travaillées. » Tout faux sur le thème des heures supplémentaires exonérées et sur celui du « travailler plus… »

De « relativement optimiste » à « pessimiste ».

Enfin trois scénarios à partir de la question « où va l’emploi ? ». Premier scénario, optimiste, « un rattrapage relativement rapide de la tendance d’avant-crise ». Deuxième scénario, pessimiste, « un décrochage durable ». Troisième scénario, intermédiaire, « un rattrapage de la tendance moyennant une perte en niveau irrécupérable » : « On peut considérer que les dernières prévisions internationales, et notamment l’OCDE, se rapprochent du scénario intermédiaire. » Faute de grives, on mange des merles et, a priori, on se console : certes, on en aura laissé un peu plus au bord de la route mais, vaille que vaille, on s’en sort. Sauf que « … les effets sur l’emploi de ce scénario relativement optimiste ne pourront se faire sentir qu’avec un délai beaucoup plus long que la reprise économique. » Et que le scénario probable de cet article, écrit fin 2009, n’intègre pas le risque d’une seconde crise financière comme celle avec laquelle nous flirtons : ce n’est plus Lehman Brothers mais les pays.

Assainissement.

Cependant, sans même prendre en compte ce nouveau séisme, le diagnostic de Michel Husson évolue du « relativement optimiste » à des « perspectives en ce qui concerne le taux de chômage {qui} ne peuvent être que sombres. La récession actuelle apparaît d’ores et déjà comme beaucoup plus dure que les précédentes. {…} Le taux de chômage est appelé à franchir une marche d’escalier considérable, et difficilement réversible. » A ceci va s’ajouter, charmante perspective pour les piou-piou au portefeuille plat, le fait que « la volonté des entreprises de rétablir leur rentabilité et leur compétitivité va les conduire à freiner la progression des salaires et à réduire au maximum les embauches. » Et, pour couronner le tout, l’état des finances publiques, avec des déficits budgétaires que la crise a considérablement creusés, s’illustrera dans une réduction des dépenses sociales : « Dans une récente conférence de presse (2009), Jean-Claude Trichet a esquissé une telle orientation : le processus d’ajustement structurel devrait commencer, en tout cas, au plus tard lors de la reprise économique. En 2011, il faudra intensifier les efforts d’assainissement… » Chacun, d’où il est, aura déjà constaté que cet « assainissement » n’attend pas 2011 : nombre de collectivités locales ont d’ores et déjà annoncé, au mieux, une « augmentation zéro » de leurs subventions ce qui va poser une équation difficile à résoudre pour les gestionnaires de structures ne serait-ce qu’avec le GVT (glissement vieillesse technicité).

Socialement soutenable ?

Conclusion de Michel Husson : « La période ouverte par la crise sera marquée, du point de vue de l’emploi, par le maintien durable de taux de chômage nettement supérieurs aux niveaux enregistrés avant l’éclatement de la crise. Les éléments de prospective disponibles montrent que l’on ne peut pas compter sur une croissance suffisamment vigoureuse pour éponger le chômage accumulé, même si une « croissance verte » pourrait se révéler plus riche en emplois. Dans une telle configuration, les modalités du partage du travail vont déterminer de manière centrale l’évolution des modèles sociaux. La relative préservation de l’emploi en Europe a en effet été obtenue par des dispositifs qui reviennent en fait à réduire le temps de travail de manière à éviter, au moins en partie, des suppressions d’emplois encore plus massives. Tous ces dispositifs sont en contradiction avec l’esprit des réformes néo-libérales et l’éloge de la résilience des modèles sociaux est donc essentiellement conjoncturel. {…} Une marche d’escalier a été franchie en ce qui concerne, non seulement le taux de chômage mais aussi ce que l’on pourrait appeler le degré de fragmentation des marchés du travail. L’un des enjeux va être alors de savoir si ce fractionnement accru est socialement soutenable. De ce point de vue, il est significatif que l’Organisation internationale du travail mette en avant l’idée d’un partage du travail. »

In-cro-ya-ble ! Le partage du travail ! Voilà un effet heureux de la crise. Solidaires par pragmatisme et contrainte plus que par conviction et engagement… mais solidaires. L’essentiel est là.

(1) Institut de Recherches Economiques et Sociales, 2005.

(2) Olivier Mazade, « Cellules de reclassement et individualisation du traitement du chômage. Le cas de Metaleurop et des Houillères du Nord » (pp. 196-214). Pour celles et ceux qui n’auraient pas eu le courage d’acheter et de lire le remarquable ouvrage, plusieurs fois recommandé sur ce blog, de Danièle Linhart, Perte d’emploi, perte de soi, (avec Rist B. et Durand E., 2002, éditions Erès), ils peuvent télécharger de la même auteure et à partir du même événement (la fermeture des usines Chausson à Creil) « D’un monde à l’autre : la fermeture d’une entreprise », paru dans ce numéro de l’IRES.

(3) IRES, Les acteurs sociaux face à la crise, Chroniques de l’IRES n° 121, novembre 2009,

(4) « Le poids des mots, le choc des photos »…

(5) Données Parcours 3, simulation sur la période du 01/01/2009 au 31/12/2009, extraction CPO national, DGEFP/MIJ/MISI.


The show must go on…

février 5, 2010

Resaisir la plume ou, plus exactement, le clavier, le spectacle du monde et par Le Monde fournissant largement matière… Désolé, celle proposée aujourd’hui n’est guère heureuse.

Rigueur.

On se souvient de la très récente affaire Proglio, bel exemple de ce qui anime au plus haut niveau certaines élites généralement aussi peu économes (pour les autres) du discours de la rigueur qu’elles s’arc-boutent sur leurs cassettes, pas audio mais à la manière d’Harpagon. La chose n’est d’ailleurs pas nouvelle : Serge Tchuruk, ex-pédégé d’Alcatel-Alsthom, rêvait à « une entreprise sans usine. », c’est-à-dire sans ouvriers (Wall Street Journal, 26 juin 2001), considérés comme des charges, et augmentait de 55% de sa rémunération entre 2003 et 2004 atteignant 2,3 millions d’euros par an. Par les temps qui courent, il faut s’attendre à d’aussi beaux jours avec ces compassés mais parés de réalisme («… les caisses sont vides…») discours dits « de la rigueur », Rolex au poignet : « Trois années de rigueur pour la dépense publique », à la Une du Monde du 3 février. On continue : « A quelques semaines des élections régionales, le ministre du budget, Eric Woerth, le président de la République, Nicolas Sarkozy, et le premier ministre, François Fillon, ont soigneusement évité de parler de « rigueur ». Mais le message qu’ils délivrent depuis une semaine ne laisse guère de place au doute. {…} la réduction draconienne du rythme de progression de la dépense publique, le gel du budget des ministères, la poursuite de la baisse des effectifs de fonctionnaires, la réforme des retraites… » Qu’on se rassure: les députés, élus du peuple ( ?), avec 6 278 euros de salaire brut, plus 8 949 euros de crédit mensuel pour la rémunération de un à cinq collaborateurs (si la somme n’est pas totalement utilisée le député peut récupérer le reste ou le remettre à son groupe politique), les transports gratuits SNCF (1ère classe) et en taxi à Paris, un quota confortable de déplacements aériens, la mise à disposition d’un parc automobile, une allocation d’aide au retour à l’emploi pendant six mois pour assurer un revenu brut mensuel égal à l’indemnité parlementaire de base et de remarquables prêts d’aide au logement… sauront trouver les mots. Un temps.

Intenses conflictualités.

De toute évidence, les inégalités vont croître, s’agrandir ou, plus exactement, «s’engouffrir » mais, après tout, là non plus guère de nouveauté : pendant que la Cour badinait à Versailles, Louis XVI occupé à trifouiller les serrures et Marie-Antoinette ses amants, l’estomac du peuple analphabète était (a)vide de pain… ce qui justifia doléances puis Bastille et décapitation. La différence, de taille, tient à la visibilité en temps réel de ces inégalités désormais connues de tous, en particulier par la généralisation des (nouvelles) technologies et des réseaux sociaux. Même le plus abruti des téléspectateurs en addiction à TF1 ne peut pas ne pas savoir (1). Sans risque prophétique, on peut donc s’attendre à une forte conflictualité ou, plus exactement, à d’intenses conflictualités, celles-ci étant entendues comme des expressions individuelles et ponctuellement groupales (corporatistes, voire « de classe »), d’autant plus que l’exemplarité des élites n’est plus un garde-fou : cette même affaire Proglio comme celle du Prince Jean et de l’EPAD démontrent que l’intérêt général est une fable, de celle que l’on raconte le soir aux enfants pour les endormir. Mais s’endort-on le ventre vide ? Il faudra poser la question (Opinion Way ?) aux 600 000 chômeurs en fin de droit cette année. Michel de Certeau écrivait dans Critique de la vie quotidienne, « La substance de la vie quotidienne, l’humble et riche « matière humaine », traverse toute aliénation et fonde la désaliénation. » (2). Donc, pas d’aliénation sans que ne s’ouvre la possibilité d’un mouvement de sens inverse, allant dans le sens d’une désaliénation, et prenant la forme d’une résistance à la domination, résistance qui est la réponse des dominés à l’agression qu’ils subissent. (3)

Reculer pour mieux fermer.

Dans un tel contexte, les stratégies politiciennes et aussi celles des grands groupes industriels ont manifestement basculé pour ne devenir que tactiques, c’est-à-dire réglées sur le court terme, le très court terme. En février, on raisonne jusqu’en juin, en fait mars et les élections régionales : « Total reporte la fermeture de la raffinerie de Dunkerque », titre en page 12 le même quotidien… avec « un report de la décision d’ici à la fin juin », lit-on dans l’article. Personne n’est d’ailleurs dupe : « L’intersyndicale affirme qu’il s’agit d’un « report tactique et politique » destiné à ne pas embarrasser l’UMP à six semaines des élections régionales de mars. »

Arrêt de mort.

Parlant des groupes industriels et toujours en page 12, « Cinquante dirigeants exhortent Bruxelles à définir une politique industrielle »… Face à ce qui les attend, ces patrons ont sans aucun doute raison de « pousser un cri d’alarme ». Cependant, d’une part, on les voit venir comme le nez au milieu de la figure avec leurs réserves sur les décisions prises pour réduire les émissions de CO2 – « On ne pose pas les bonnes questions. Le danger serait de mettre en place un système trop vite et que l’on en paie ensuite les conséquences » – comme si le désastre écologique annoncé, lui, pouvait attendre ; d’autre part, on ne manquera pas de s’étonner que ceux qui furent, dans l’économie de production de la première partie du XXè siècle, les figures emblématiques de la réussite et du capitalisme triomphant, des « capitaines d’industrie »… exhortent les pouvoirs publics à définir leur politique ; enfin, force est de constater que, face à la destruction massive des emplois industriels, sans les effets de « déversement » dont parlait Alfred Sauvy (les agriculteurs devenant ouvriers qui devenaient employés, du secteur primaire au secondaire puis au tertiaire, voire au quaternaire), chacun individuellement y concourt : lorsqu’on achète un lecteur de dvd à 15 euros – vérification faite en hypermarché – on signe en tapotant le code de sa carte bancaire l’arrêt de mort de l’industrie en Europe.

Marginaux.

Mort de l’industrie ? En tout cas, de cette industrie. Mais d’autres industries vont naître telles celles dites « vertes ». Un exemple : « 40 millions d’euros. Le montant consacré à la lutte contre les algues vertes en 2010 et 2011 ». C’est toujours dans Le Monde, cette fois celui du 4 février, en page 5. Juste une piqûre de rappel. Il y a trente ans, des marginaux, perpétuels insatisfaits et réfractaires de tout poil, se battaient, bien peu nombreux, contre ce qui n’était plus l’agriculture mais l’industrie agroalimentaire et ce qu’elle impliquait en amont, de l’arasement des talus pour la monoculture à l’élevage intensif en batterie et à l’alimentation du bétail et de la volaille – herbivores, faut-il le rappeler ? – par des granulés à la farine de viande et de poisson avec des adjuvants pharmaceutiques pour jaunir la chair des poulets devenus « au grain », donc plus chers On connaissait déjà, sur les belles plages du Trégor (Saint-Michel-en-Grève…), les algues vertes ; on a connu l’ESB et la vache folle ; on connaît la foudroyante – qualificatif choisi et de circonstance – progression des cancers des voies digestives ; on va connaître l’industrie verte ; on va donc, contraints, se réconcilier avec Schumpeter et son concept de « destruction-créatrice » :  en détruisant, on créée de la richesse. Versus l’optimiste Morin, ces jours-ci plusieurs fois évoqué, ce serait le principe de métamorphose. Il y a des jours où l’on peut douter de l’optimisme.

PPOP.

De l’optimisme, il en faudra face au « projet personnalisé d’orientation professionnelle » (gageons que, d’ici peu, l’acronyme « PPOP » s’imposera dans le langage courant) qui attend le fonctionnaire dont le poste sera supprimé dans sic « le cadre de la réorganisation des services ». Entre nous, n’hésitons pas : la RGPP. C’est en page 12, le 4 février, et tout cela rappellera aux piou-piou « intermédiaires de la politique de l’emploi » d’autres acronymes… Un projet de décret sera présenté le 11 février au Conseil supérieur de la fonction publique dont, en substance, on retiendra qu’un fonctionnaire refusant successivement trois postes proposés pourra être licencié. Bon, convenons que l’on ne parle pas immédiatement de licenciement mais d’une situation de « réorientation professionnelle » durant laquelle, si ces propositions ne sont pas acceptées, le fonctionnaire sera « mis en disponibilité », c’est-à-dire sans salaire, puis, s’il refuse à nouveau trois offres qui pourront être plus éloignées de ses souhaits et de son domicile, enfin licencié. Côté fonctionnaires, ils pourront toujours créer leur propre emploi, « la solution anti-chômage » (avec un point d’interrogation) dans Le Monde Économie du 2 février. Côté usagers, nul doute que ça va aller mieux dans les hôpitaux publics et dans les écoles. Côté piou-piou, on pourra toujours mobiliser les uns et les autres sur des « programmes de réussite éducative » et autres dispositifs tout en s’interrogeant ad libitum sur le risque que des politiques transversales prennent la place du droit commun. Ou du droit réduit en peau de chagrin.

Nizan.

C’est toujours le 4 février sauf que, depuis, ça a évolué : « A Clermont-Ferrand, une Marocaine de 18 ans est sur le point d’être expulsée… » C’est fait. Ce n’est pas dans Le Monde parce que ça s’est passé le lendemain mais, cette fois, c’est un garçon de quinze ans qui s’est pendu à la prison de Rouen. Etat critique hier soir. Qui écrivait « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. » ? Ah oui, Paul Nizan, première ligne d’Aden Arabie (4).

Rentrer dans la société. Sortir de l’auberge.

Un sondage IPSOS auprès de 800 adolescents de 15 à 18 ans, publié le 3 février, révèle que les stéréotypes ont la vie dure. Outre une ambivalence sur le thème distinction – reproduction de « faut-il se distinguer des autres ou leur ressembler ? » (41% des jeunes cherchent à être différents mais une moitié considère qu’il peut être dangereux de l’être et 81% estiment que les gens qui ne ressemblent pas aux autres sont régulièrement discriminés), « 92% des filles jugent qu’hommes et femmes doivent se répartir les tâches ménagères, mais ils ne sont plus que 69% des garçons à le penser » et la plupart des jeunes estiment que les hommes « doivent être virils pour être de vrais hommes ». Quant à faire évoluer les organisations, 63% considèrent qu’il faut « rentrer dans le moule » pour faire sa place dans la société. S’ils rentrent comme cela dans la société, on n’est pas sorti de l’auberge car, comme l’écrivait Roland Barthes, « … les représentations collectives ne suivent pas, elles restent des siècles en arrière, maintenues stagnantes dans l’erreur par le pouvoir, la grande presse et les valeurs d’ordre. » (5). Le sondage, c’est en page 24 du Monde.

Fripousette et Marinet.

Il y a des jours comme cela où l’on se dit qu’on aurait mieux fait de rester au lit. C’est promis : la prochaine fois, si je ne trouve pas la technique pour incruster dans ce blog un distributeur de Prozac, je fais ma revue de presse à partir de Fripounet et Marisette. Ou de Votre tricot Madame. On va voir.

(1) Le 5 février, 42% des femmes de moins de 50 ans et 45,4% des enfants de 4 à 14 ans qui regardaient la télévision avaient choisi « La Ferme Célébrités ». Sur TF1, évidemment. Dans sa chronique « Écrans », Franck Nouchi conclut par « On conçoit bien que l’enjeu commercial soit considérable. Faut-il pour autant se résoudre à ce que télé-réalité rime à ce point avec vulgarité ? » (Le Monde, 5 février 2010, p. 24).

(2) Tome I, 1958, éd. de L’Arche, p. 109.

(3) Pierre Macherey, « Michel de Certeau et la mystique du quotidien », 2005, Université Lille 3.

(4) {1931} réédition 1960, Maspero.

(5) Roland Barthes, « Bichon chez les nègres », in Mythologies, 1957, Seuil.


Disparition

février 1, 2010

Ce fût a priori son dernier combat et il l’a perdu dans la nuit de samedi à dimanche, à deux heures du matin. Le crabe, dit-on. Cela s’est déclaré ce dernier mois d’août, revenant du Burkina Faso, et il n’a fallu six mois pour que Michel referme son parapluie, mangé de l’intérieur par le crustacé, diminué de moitié jusqu’à peser moins de soixante kilos.

En perdant cette bataille, il m’en a fait perdre une autre commune, l’édition à temps de son livre annoncé ici, Semences d’aujourd’hui, Compétences de demain. Je devais samedi prochain lui amener le manuscrit corrigé, mis en page, prêt après le « BAT » (bon à tirer) à tourner sur les rotatives de l’imprimeur. Depuis quelques jours, seul le retenait cet ouvrage. Non par vanité : c’était bien moins « son » livre que celui des quinze jeunes Burkinabés qui s’adressent à nous, occidentaux. Un livre – message, cri et lien entre le Sud et le Nord. Un livre d’humanité.

Ce n’est pourtant pas a posteriori son dernier combat. Sa famille, ses amis saisissent le relais. Une souscription a été lancée, l’intégralité des ventes de cet ouvrage devant servir au développement de structures et d’actions de formation pour les jeunes Burkinabés de Réo (1) Déjà deux cents ouvrages ont été pré-acquis. Je ne peux, à ce stade, que rapporter ici la préface… qu’il me reste à reprendre à l’imparfait, pour lui Michel, mais aussi au futur, pour son projet.

Préface

Fraternité, altérité et engagement

Ce n’est pas qu’avec plaisir mais avec bonheur que j’accueille au sein des « Panseurs sociaux » l’ouvrage de Michel Gauchard et de jeunes Burkinabés, Semences d’aujourd’hui, Compétences de demain. Trois raisons à ce bonheur. La première est égoïste. La deuxième tient précisément à cette collection. La troisième est de fond.

Réglons immédiatement la motivation égoïste ou, du moins, très personnelle. Michel et moi nous sommes connus il y a désormais plus de trente ans. Ce devait être en 1978 et tous les deux, jeunes éducateurs, travaillions dans un Foyer de l’Enfance auprès d’adolescents, à l’époque dits « cas sociaux » dans la nomenclature de l’Enfance inadaptée. Ce qui fût au départ une sympathie devint un compagnonnage et aboutit (rapidement) en amitié. Une amitié qui, bien entendu, n’attendit guère pour enjamber les hauts murs de cet établissement et déborda sur de multiples combats dont on peut dire a posteriori que le dénominateur commun était la justice sociale. Il est vrai qu’à cette époque les occasions de mobilisation ne manquaient pas, avec beaucoup d’« anti » (psychiatrie, nucléaire, militaire…) et sans doute insuffisamment de « pro ». Consolation : la longévité des carrières politiques fait qu’aujourd’hui les mêmes qui discréditaient hier nos combats les reprennent à leur actif comme s’ils en avaient été de tout temps les plus fervents prosélytes. Ce qui signifie que nous n’avions sans doute pas tout à fait tort dans nos engagements communs. L’arrivée dans le couple que Michel formait avec son épouse Clotilde de Nicolas puis de Jean-Charles et enfin, synchroniquement, des jumeaux Antoine et Marie aurait pu pondérer son engagement et, par voie de conséquence, le nôtre ensemble. Ce ne fût pas le cas, tout au contraire : loin de le ralentir et comme le plongeur en apnée reprend son souffle (je fus son initiateur du côté de Primel Trégastel, entre Morlaix et Lannion), la coquille familiale lui insufflait des forces pour le reste… et réciproquement ; elle ne fût jamais un prétexte pour moins s’investir dans ce que nous jugions comme un impératif moral dont nous avions fait notre règle éthique commune, partagée. C’est donc de l’ouvrage d’un ami très cher dont il s’agit ici.

Deuxième raison, « Les Panseurs sociaux ». Cette collection, ouverte en 2003 avec le premier tome des Bricoleurs de l’indicible, s’est faite une spécialité de penser le social qui panse. Il y a à dire, ne serait-ce qu’à partir des jeunes, de leur insertion et de celles et ceux les accompagnent, les aident. Logiquement, les missions locales occupèrent la place, toute la place. Ce livre arrive donc à point car, s’il s’agit toujours de jeunes et d’insertion, cela se passe sur le continent noir, au Burkina Faso. Lisant dans cet ouvrage les témoignages des quinze jeunes, on en sort ambivalent car s’y mêlent ombre et lumière, désespoir et espoir, déterminisme et volontarisme. On ne peut départager, choisir l’un contre l’autre. Tout juste cependant les organiser dans le temps.

Le premier temps est obscur. C’est celui de l’injustice qui pèse – ce verbe est faible – sur ces enfants qui deviennent jeunes et, pour certains, aujourd’hui adultes : être né quelque part n’est pas innocent, n’est pas rien. Ce temps est marqué par la mort – les décès de parents sont presque toujours présents dans chaque histoire de vie – et par le ballottement de ces petits et petites d’homme d’oncles en cousins, de grands parents en « blancs » parrains. Si la famille est élargie, ce qui est souvent traduit par une large solidarité (« mécanique », disent les sociologues), chaque membre de celle-ci est agi plus qu’acteur. Restent des interstices, des débrouillardises, de petits espaces dans lesquels ça bricole, ça colmate, ça tente de s’échapper au jour le jour à la pauvreté. L’histoire est celle des « gens de peu », comme l’écrivait affectueusement Pierre Sansot (2), et même de très peu. Elle est aussi celle de « la misère du monde », cette fois pour reprendre les mots de Pierre Bourdieu (3), bien loin, très loin des paillettes du spectacle du monde donné en pâture dans les médias. Il n’y a aucun exotisme dans ce Burkina Faso. Il y a de la peine.

Mais le second temps de lecture est lumineux. Car tous ces jeunes, excepté l’un d’entre eux, Moïse, trouvent en eux l’énergie d’espérer, cet optimisme de la volonté qui doit coûte que coûte succéder au pessimisme de la raison. Cette résilience force le respect – serions-nous capables, tout emmaillotés et sur-assurés que nous sommes dans notre civilisation de consommation, d’autant de courage ? – et l’adhésion. Entendons-nous : il ne s’agit pas d’adhérer le temps d’une lecture, petit arrangement avec notre éthique sur un mode cathartique, mais de contribuer, c’est-à-dire de s’engager auprès d’eux. Comme Michel et comme d’autres. L’engagement des uns, eux là-bas, est une invite à l’engagement des autres, nous ici. Le fil conducteur, le commun entre eux et nous, est simple, d’évidence : c’est celui du pari de ce qui a conduit Michel au Burkina Faso et c’est cet immense investissement qu’expriment les jeunes, l’éducation et la formation.

La troisième raison du bonheur découle de ce qui précède et pourrait s’appeler, non dans sa version « guainoïsée » mais bien dans celle d’Edgar Morin, « une politique de civilisation » (4) dans et pour laquelle il appelle à une « éthique de la résistance {…} éthique première ou ultime pour un temps de ténèbres » ainsi qu’à une « incitation aux bonnes volontés », l’expression pouvant prêter – à tort – au sourire compassionnel car il s’agit de « revenir à l’appel aux bonnes volontés et à leur demander de s’entr’associer pour sauver l’humanité du désastre. » Il s’agit donc de fraternité, d’altérité et d’engagement. A l’opposé de l’égoïsme, de l’ego et du repli derrière des frontières-murs qui inévitablement craqueront. Les murs que l’on érige sont destinés à s’effondrer.

Cet ouvrage, outre ce qu’il nous dit de l’humain sous toutes ses facettes, depuis la chicotte jusqu’au bonheur d’une bonne moyenne ou d’un succès au BEPC, constitue une excellente illustration des « trois principes d’espérance dans la désespérance », autre référence à ce géant sur les épaules duquel je grimpe pour voir plus loin, que Morin propose pour « une ère écologique » (5). Le premier principe est celui de l’improbable. Qui sait si la dictature économique sur les finalités humaines ne franchira pas un seuil et ne bifurquera pas raisonnablement vers plus d’humanité ? Le deuxième principe est celui des « potentialités humaines non encore actualisées » qui repose sur la capacité des acteurs à s’organiser, non dans une perspective corporatiste mais dans celle d’une mutualisation et d’une émergence d’innovations sociales et d’argumentaires convaincants, robustes, transmissibles, communicables. Le troisième principe est celui de la métamorphose selon lequel « un système qui n’arrive pas à traiter ses problèmes vitaux, ou bien se désintègre, ou bien arrive à se métamorphoser en un métasystème plus riche, plus complexe, capable de traiter ses problèmes. »

Je vous laisse à l’émotion et à la passion, à la raison et à la réalisation.

Philippe Labbé

(1) Chèque de 25 € à l’ordre de Association ZIN TIN 1, rue Saint-Exupéry 29200 Brest, correspondant au prix du livre avec le port.

(2) Pierre Sansot, Les gens de peu, 1992, PUF.

(3) Pierre Bourdieu, La misère du monde, 1993, Seuil.

(4) Edgar Morin et Sami Naïr, Une politique de civilisation, 1997, Arléa.

(4) Edgar Morin, L’an I de l’ère écologique et dialogue avec Nicolas Hulot, 2007, Taillandier.


Ce jour dans Le Monde

janvier 30, 2010

Voici quelque temps que nous n’avions décortiqué le « quotidien du soir ». Prenons celui daté du 28 janvier 2010 et, à la façon du Chat botté, enjambons monts et vallées des rubriques « Planète », « International », « Europe », « Économie »… sans même omettre les petites annonces « Immobilier » grâce auxquelles, en se précipitant chez John Arthur & Tiffen, une agence, on aura peut-être la chance d’acquérir un trois pièces de 80 m2 pour trois fois rien, 800 000 euros. Dans le 8ème. Feuilletons…

A la Une, mauvaise nouvelle pour les femmes afghanes : « Dialoguer avec les Talibans : nouvelle stratégie en Afghanistan ». Ca déçoit et ça promet. Déception parce que, à force de voir des Bruce Willy emmaillotés dans la bannière étoilée parvenir seuls à éradiquer des multitudes aussi pléthoriques qu’eurasiennes ou arabes, donc fourbes, on y croyait à la suprématie technologique accoudée sur la certitude du bon droit et de la morale occidentalo-anthropocentrée. Promesse car on sait ce qui attend les femmes : exactement l’inverse de la loi poussée ici par Coppée. Consolation : ça ne restera probablement pas contingenté aux frontières afghanes, certains s’y emploient tels Anjem Choudary, sujet britannique de sa gracieuse majesté d’origine pakistanaise, prosélyte Outre Manche de la charia : « Si le terrorisme, c’est vouloir faire régner la charia, alors je suis le plus grand terroriste du coin. » Charmant personnage. C’est en page trois.

Juste en face, page deux, « L’obésité est devenue un véritable enjeu de santé publique ». Nouvelle consolation, cette fois pour les Afghans : ça concerne assez peu les pays en voie de développement. Du moins, pas encore.

Page 4, « Le Conseil de l’Europe s’interroge sur l’influence de l’industrie pharmaceutique dans la gestion de la pandémie ». Le Conseil de l’Europe « s’interroge » aujourd’hui sur ce qui interrogeait nombre de citoyens sceptiques il y a plusieurs mois. Illustration : en sautant quelques pages pour arriver à la 14, sous le titre « Daniel Vasella quitte la direction de Novartis sur un bila impressionnant », on peut lire « La pandémie de grippe A a également contribué à doper les performances de Novartis. Les ventes de vaccins ont généré un chiffre d’affaires additionnel d’un milliard d’euros. Le groupe a livré plus de 100 millions de doses. » Si, sur le même principe que de mettre les villes à la campagne, on avait mis les citoyens au Conseil de l’Europe, le principe de précaution n’aurait pas été celui de la démesure et de l’absurde. A ce propos, il n’y a pas que l’Europe et l’on peut lire l’article de l’ami Michel Abhervé, « Du bon usage des contrats aidés : payer les gens à rester chez eux », dans lequel on apprend que, sur Paris, plus de cent personnes ont été embauchées « pour assurer, dans le cadre d’un contrat C.A.E. de 6 mois, le travail administratif des centres de vaccination contre la grippe. Les centres ayant fermé en raison de la fin de l’épidémie (le seul centre parisien encore ouvert fermera ses portes le 30 Janvier),  proclamée officiellement le 13 Janvier 2010, ces personnes sont chez elle, payées à ne rien faire, et pourront rester dans cette situation jusqu’au 4 ou au 21 Juin 2010, date du terme de leur contrat. »… Gouverner, c’est prévoir.

Une page entière, la 10, avec schémas à l’appui, « Lutte contre les déficits : l’État veut enrôler les élus ». L’enrôlement n’est pas gagné, ni aujourd’hui, ni probablement demain au regard des pronostics pour les régionales (« Poussée du PS au premier tour des régionales, selon l’IFOP », page 11 : pour qu’après le spectacle d’une année 2009 aussi déchirée que déprimante et chaotique, qui se poursuit ces jours avec Georges Frêche, le PS constitue une alternative crédible fournit la mesure du délabrement politique). D’autant plus qu’un graphique est sans appel : sur l’histogramme de la dette publique culminant à presque 1 500 milliards d’euros, la part incombant à l’État de ce gouffre paradoxalement anapurnesque atteint 79,5% contre 9,7% pour les collectivités locales et 3,3% pour la sécurité sociale. Nul doute que ce prochain grand chantier auquel veut s’attaquer N.S. sera l’occasion de renforcer la pression sur les boucs émifonctionnaires. Pendant ce temps, l’autre économie, moins marchande que financière, se frotte les mains au Forum de Davos : sous le titre « Les riches vont mieux, l’industrie du luxe aussi », page 15, on lit « Les grandes fortunes de ce monde ont retrouvé le goût des produits de luxe dans les derniers mois de 2009. » Alléluia ! Parcourant cet article, on enrichit son vocabulaire avec le vocable de « ploutonerie », « terme avancé en 2006 par le stratège de Citigroup Ajay Kapur pour qualifier les situations où l’économie est contrôlée par une minorité très riche. » Autre temps, autre vocabulaire : le 28 octobre 1934, à la tribune du congrès radical de Nantes, Edouard Daladier lançait le slogan des « deux cents familles », maîtresses occultes des destinées françaises. Cette formule a fait recette, contribuant à la victoire du Front populaire.

Précisément, page 13 et avec l’article « Ces sociétés qui s’évadent vers les paradis fiscaux », on apprend, si ce n’était déjà connu, que l’ami Google qui s’affiche sur nos ordinateurs lorsque l’addiction connectionniste nous tenaille est « une multinationale richissime qui peut en toute légalité alléger la charge de son impôt en s’installant dans un pays à la fiscalité douce, voire inexistante. Un paradis fiscal. » En l’occurrence, l’Irlande. C’est à n’y rien comprendre ! Il semblait qu’il en était fini de ces paradis… de toute façon insuffisamment visités par les 212 millions de personnes au chômage dans le monde, « ce qui représente un taux de chômage de 6,6% et une hausse de 34 millions par rapport à 2007, avant la crise, selon le Bureau international du Travail. {…} Le chômage des jeunes s’est aggravé en 2009 avec 83 millions de sans emploi contre 74 millions en 2008 et 72,5 millions en 2007. » (page 14). Les pauvres, qui refusent obstinément de skier au Lichtenstein ou de bronzer aux Caraïbes, n’ont toujours pas compris qu’il fallait être mobile. Quant à la comptabilité du chômage mondial par le BIT, elle laisse dubitatif lorsque l’on connaît par exemple la situation d’économie de survie de nombre de pays africains où l’inscription au chômage est au mieux irréelle.

Mais à qui se fier ? C’est la conclusion à laquelle on aboutit au terme de l’article, sur une pleine page, la 16, « Les oracles des marchés ». Il s’agit des agences de notation dont on se souviendra qu’une d’entre elles, Enron, était notée AAA, le must, quelques jours avant sa spectaculaire faillite. Il y a quarante-deux ans, des trublions interrogeaient : « La police nous protège mais qui nous protège de la police ? » C’est au finalement même raisonnement que l’on arrive. A propos d’être protégé de la police, non par elle, « Les statistiques officielles sous-estiment le nombre réel de gardes à vue ». C’est en page 12. On appréciera le témoignage, dans un encart, d’Isabelle D., responsable juridique de soixante ans dans une banque, gardée à vue et menottée : « J’ai été traitée comme une criminelle avec photos de face et de profil, prise d’empreintes. Je ne peux plus regarder un policier dans la rue. J’ai peur. »

Allez, un peu de bonheur pour finir : c’est en page 4 avec une photo de jeunes serrés en chaîne d’union. Ce n’est pas à Davos mais à Porto Alegre où Lula da Silva, président brésilien, s’est rendu… avant d’aller recevoir le prix de « L’homme d’État mondial ». Où ça ? A Davos. La boucle est bouclée.

Fermons le ban. Provisoirement.