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Echos, humour, tripoux.

Publié: octobre 30, 2009 dans 1, Agit'Prop, Au gré des lectures

Cynisme…

L’UNADEL – qui se définit sur la page d’accueil de son site comme permettant « l’expression politique du développement local auprès des pouvoirs publics et agit pour une reconnaissance du mouvement local, des acteurs et des structures de développement local au niveau national et européen » – a fait paraître – elle n’y est plus – une annonce de recrutement dont, en substance, on retiendra qu’est recherché un mouton à cinq pattes qui, travaillant sous l’autorité du Délégué général,  sera un « chargé de mission métiers du développement territorial », démontrera – c’est un pré-requis –  des « capacités d’analyse, de synthèse et de rédaction » ainsi – faut-il le préciser ? – qu’ « un esprit d’initiative et dynamisme » tout en garantissant « disponibilité », « autonomie » et « rigueur ». Il va de soi que l’impétrant sera de « formation supérieure (master 2) en développement territorial, en aménagement du territoire », disposera d’une bonne « expérience » et de « compétences en animation de réunions, développement de réseaux d’acteurs et dans la conduite de projet », sans compter qu’ « une expérience de création et d’animation de blog serait appréciée ». Bref, une pointure. Pour un poste à temps complet, basé à Paris… et dans le cadre d’un « CDD de 6 mois renouvelable (Contrat aidé CAE) ». Tant qu’à faire, le candidat devra préciser dans sa lettre de motivation son « éligibilité aux contrats aidés CAE ».

abherve

Michel Abhervé réagit vigoureusement dans un courriel de la liste de diffusion de l’ADELS : « Un CAE c’est normalement « un contrat de travail à durée déterminée, destiné à faciliter l’insertion professionnelle des personnes sans emploi rencontrant des difficultés sociales et professionnelles particulières d’accès à l’emploi. » Recruter sur ce profil avec un master 2 en CAE me semble contribuer à la dévalorisation des métiers dont ce chargé de mission devra s’occuper. Je sais que les temps sont durs, mais il faut quand même raison garder, même si la situation de l’emploi incite à ce type de proposition. »

Bien vu, Michel.

Richoton…

CRS

Etre donc vigilant… c’est sans aucun doute le cas des CRS, c’est-à-dire des « clowns à responsabilité sociale » qui, à Clermont-Ferrand, multiplient des actions telles qu’une manifestation avec le slogan « moins d’assedic, plus de domestiques » ou pour le « contrat première débauche », qui se déguisent en « petits frères des riches » et qui organisent sur le modèle du Téléthon des « Richoton » pour aider les riches en chantant à tue-tête « Sarko, il est des nôtres, il aime le fric comme les autres. » Il n’y a pas que le Cantal et les tripoux (1) en Auvergne : « L’humour est une révolte supérieure de l’esprit », disait André Breton. Il en faut. Aux Auvergnats et aux autres. On peut aller sur leur site. C’est imaginatif, jouissif.

Adoption…

JEAN SARKOZY

Le Mouvement des Jeunes Socialistes (MJS) ne manque pas d’humour non plus : il propose aux jeunes de moins de 25 ans qui éprouvent des difficultés à trouver du travail de se faire adopter par le président de la République. Ceci bien sûr en lien avec l’accession de Jean Sarkozy à l’EPAD. Les jeunes socialistes se sont rendus devant l’Elysée en brandissant des formulaires d’adoption pré-remplis au nom de N.S. Ils sont disponibles – pas les jeunes socialistes mais les formulaires – sur le site du MJS « Devenez un Sarkozy » .  Au regard du nombre de jeunes au chômage, si des suites sont données aux demandes d’adoption, il est probable que le président bénéficiera de la carte SNCF famille nombreuse.

Compte-tenu du décalage horaire « Martinique – métropole », ce sera tout pour aujourd’hui.

A suivre.

(1) Spécialité auvergnate : veau et agneau hachés et mélangés à une farce puis roulée dans une pansette d’agneau. Pour amateurs.

#jeansarkozypartout

Publié: octobre 12, 2009 dans Agit'Prop, Au gré des lectures

Hashtag…

Au hasard d’un divertissement à fureter sur le net, trouvé quelques commentaires sur ce qui s’appelle un « hashtag », c’est-à-dire un mot précédé d’un #, utilisé par la « communauté » des utilisateurs de twitter pour regrouper autour d’un sujet, d’un lieu. Quel mot ou, plutôt, quelle expression ? #jeansarkozypartout.

Cela tombe assez bien car, même si après le « plan jeunes » il serait malvenu de contester pour défaut de jeunesse la probable nomination à la tête de l’établissement public de la Défense (EPAD), en guise de stage de fin d’étude de deuxième année de droit, du « rejeton présidentiel au brushing sponsorisé par l’Oréal », il faut reconnaître que cette promotion fait tâche et népotisme, voire pour les grincheux est choquante, révoltante. Mais, avant d’en dire deux-trois mots, quelques propositions échangées par cette communauté techno-branchée…

« Jean Sarkozy va remplacer Didier Lombard à la tête d’Orange Stressée »

« Jean Sarkozy candidat à l’Académie française »

« Jean Sarkozy reprend le rôle de De Funès dans un remake de la Grande Vadrouille »

« Barack Obama annonce qu’il va quitter sa femme pour Jean-Sarkozy »

sayoxUn dénommé Bertrand Lenotre imagine que Jean Sarkozy servira de buste pour la future Marianne. D’autres annoncent que « Barack Obama remercie Jean Sarkozy pour son aide dans l’obtention du Nobel de la paix », Jean Sarkozy pourrait remplacer « Mitterrand démissionnaire » ou « Domenech »

Le site commente « A travers cette explosion de messages consacrés à Jean Sarkozy, on peut également y voir l’exercice de la liberté d’expression et la possibilité de critiquer le président, comme seuls le faisaient il y a peu de temps encore, les chansonniers ou les Guignols. En rigolant, en critiquant ou en s’offusquant, rassurés certainement pas le sentiment d’appartenance à un mouvement, nous profitons des bienfaits de la démocratie. Nous devenons acteurs et non spectateurs. Mais a-t-on pour autant conscience que certains de ces tweets valent, aujourd’hui encore dans certains pays, des condamnations lourdes ? Sait-on apprécier cette liberté ? »

Inégalité des probables

Sans doute, sans doute… Mais formuler ceci revient aussi, sous couvert du bénéfice du droit d’expression, au raisonnement selon lequel, puisque les « grands » peuvent être brocardés, l’essentiel serait là. Or ce n’est qu’une respiration, comme une aspiration brève lorsqu’on suffoque en fin d’apnée… et que l’on va replonger, retenir sa respiration. L’essentiel n’est pas là mais dans l’injustice faite aux autres, tous les autres, par la promotion d’un seul, l’inégalité des probables en lieu et place de l’égalité des possibles ou des chances : « Assurer l’égalité des chances, c’est être capable de discriminer les moyens, en fonction des mérites et en fonction des handicaps. Tel est exactement le défi auquel répond la discrimination positive : pour réaliser l’égalité des chances, il faut viser l’équité, c’est-à-dire distribuer les moyens en fonction des handicaps, en acceptant de ne pas donner à tout le monde la même chose. » Qui dit cela ? Nicolas Sarkozy, le père, dans un entretien avec Luc Ferry paru en 2005 dans l’ouvrage Pour une société de la nouvelle chance (1). Force est de constater que le ministre de l’époque, entre-temps devenu président, applique à la lettre sa leçon… sinon que la traduction n’est pas celle du commun des mortels. Pauvres naïfs qui croyions en une juste équité venant pondérer au bénéfice de ceux qui ont moins le risque d’une égalité dérivant vers l’égalitarisme ! « Distribuer les moyens en fonction des handicaps », c’est donner plus à ceux qui ont moins… de handicaps. Il suffisait d’y penser ! « Accepter de ne pas donner à tout le monde la même chose », c’est réserver à sa descendance siège et indemnités, ce qui, d’un strict point de vue syntaxique n’est pas contestable. Imaginer de donner plus à ceux qui, une nouvelle fois, ont moins est de l’interprétation, sinon de la pure idéologie. Ca rime mais il ne faut pas confondre syntaxique et dynastique.

Un sous-équipement intellectuel ?

Sur France Inter, dimanche en fin d’après-midi, quelques bretteurs rhétoriciens débattent de cette promotion. Dont Jean Balkany, paraît-il « parrain politique » du rejeton et, sauf inculture crasse, un des derniers personnages que l’on choisirait pour redorer le blason politicien. Son épouse, Isabelle du même nom et vice-présidente du conseil général des Hauts-de-Seine, déclarait sur Europe 1 « J’aime tendrement Jean Sarkozy car je l’ai vu naître » – c’est dire la solidité de l’argumentaire – et protestait contre le « procès en sorcellerie » du malheureux filleul. Jean Balkany, flattant son maître en caressant son fils, avançait l’intelligence exceptionnelle et la puissance de travail non moins remarquable de ce dernier. Les faits têtus ne démontrent pourtant guère l’intelligence pas plus que l’acharnement au travail :  « A 23 ans, Jean Sarkozy, qui redouble sa deuxième année de droit, ne semble pas réunir tout à fait les compétences et qualifications requises pour un poste aussi important et… stratégique. » lit-on dans Métro (12 octobre). De deux choses l’une : ou l’étudiant n’étudie guère, ou l’étudiant ne dispose pas de tout l’équipement intellectuel nécessaire pour des études… à ce stade faiblement supérieures.

Naître et maître à Neuilly…

Or le même (NS), quelques pages plus loin de l’ouvrage cité (2), déclarait : « Cette philosophie est simple : si quelqu’un travaille plus que les autres, je veux qu’il gagne davantage que les autres. » Seule hypothèse possible si l’on ne veut mettre en doute la parole du président : certes, JS n’obtient pas de bons résultats universitaires mais sans doute travaille-t-il beaucoup, ce qui déductivement plaiderait pour le sous-équipement. Ce serait donc au titre de la compensation d’un handicap, voire du quota de 6% auquel sont soumises les entreprises, que le poste de la Défense lui serait confié. Dans ce cas, on comprend. D’autant plus que, même sans résultats, s’il travaille beaucoup il doit gagner beaucoup. Comme papa l’a dit et répété.

Quant aux jeunes diplômés master 1 et 2, des marginaux qui vont de stages en CDD avec la perspective du déclassement, ils n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes et à être un peu responsables ! Si encore ils avaient fait l’effort de naître et d’être maître à Neuilly…

(1) La documentation Française, p. 291.

(2) id. p. 296.

En externe…

La présidente de l’ANDML Annie Jeanne, avait adressé à Martin Hirsch le livre d’Anne Le Bissonnais, Les missions du possible… que j’ai eu le plaisir d’accueillir dans ma collection des « Panseurs sociaux » et pour lequel cette association de directeurs avait accordé une aide à l’édition (1). Le haut commissaire lui a répondu par un courrier de remerciements, ajoutant de sa plume « Très intéressant ! Et nous allons soutenir les missions locales ! » Entre le renforcement des moyens financiers pour les missions locales et pour le CIVIS (plan jeunes du Président), le rapport Thierry sur le nouveau cahier des charges des MDE qui préconise, plutôt que l’absorption « à la picarde » des missions locales, « des participations croisées ou des noyaux communs au sein des organes de gouvernance, ainsi que par la mutualisation des moyens… », l’encouragement de Martin Hirsch… allez, on va se faire plaisir : les missions locales sortent des turbulences. Ceci étant, nous sommes les passagers d’un (très) long courrier et il faut s’attendre à d’autres zones de turbulence. N’empêche, de temps en temps ne pas être secoué cela permet de revenir à l’essentiel. Sauf si l’on s’assoupit. Mais les passagers piou-piou des missions locales ne voyagent pas en « classe affaires ». D’où…

En interne…

Parlant de secousses, celles-ci ne sont pas qu’externes mais internes… et justifiées. Jean-Michel, il a raison, me rappelle à l’élémentaire :

« Nous connaissons l’intérêt que vous portez aux Missions Locales et à ce titre, je vous informe que l’ensemble des syndicats porte actuellement une plateforme revendicative pour des salaires décents sous la forme d’une manifestation numérique sur le site http://www.manifnumerique-mlpaio2009.org/ Alors que le gouvernement semble nous remettre au cœur de l’insertion des jeunes, celui ci continue à très mal financer les structures et entretient la précarité des salariés des ML alors qu’on nous demande encore et toujours plus… J’espère que vous viendrez poster un commentaire sur notre site et ferait passer l’info à vos bloguers. A bientôt. »

Chose dite, chose faite. En cliquant sur le lien de cette modalité hight tech d’expression, ma modeste contribution : « Bien évidemment, je soutiens votre initiative mais – et ce « mais » n’est pas une réserve – en étant conscient que sa légitimité, incontestable (pensons aux collègues des DOM où la vie est très-très chère) se heurte aux possibilités institutionnelles. La solution, si tenté qu’il n’y en ait qu’une (il y en a probablement plusieurs, toutes bonnes à prendre), est en amont dans une revalorisation… du « social », entendu comme un travail sur l’essentiel, bien loin des artifices morbides boursiers. Et, pour y parvenir, il ne (nous) reste que l’engagement : que les professionnels des ML soient, redeviennent, des « acteurs engagés »… oui, voilà un bô projet ! En tout cas, c’est un peu mon fil conducteur. Et j’aimerais qu’il soit partagé. « Utopie ? Oui, mais quel beau projet ! », écrivait Schwartz dans les premières pages de Moderniser sans exclure. J’adhère. A 200% par devoir de résistance. »

Juste un regret et une suggestion. Regret (et vexation) : et les Celtes, où sont-ils ? Aucune flèche bleue sur le grand ouest de la carte… Suggestion : et nos collègues « ultrapériphériques », où apparaîtront-ils sur une France réductivement hexagonale ?

Fantômes…

Pour conclure ce jour (journée longue avec déplacement sur Paris), après ce Saint-Thomas de Teddy qui salue le plan jeunes mais attend les moyens (« Bien ce plan, mais attendons les déclinaisons et le budget alloué »), une contribution de Jean-Christophe. Bien tournée, je trouve. Jean-Christophe travaille dans une maison de l’emploi et de la formation.

« L’axe 3, « Contribuer au développement local », poursuit l’objectif de fluidifier la transmission d’informations et les relations entre les acteurs sur le territoire, et non de créer une nouvelle offre de services propre. Cela pose la question de la nature de l’agent fluidifiant. Et plus précisément :

– quelles modalités d’organisation pour un système d’information interinstitutionnel, interpartenarial, inter… ?

– quelle animation pour le « réseau social » correspondant ?

– quelles conditions au travail collaboratif ?

Un « fluidifiant virtuel » ne parle qu’aux fantômes. »

PL. Il faudra un de ces jours s’accorder sur l’ « inter » ou le « trans » institutionnel. D’autant plus qu’à la question de Régis, hier, fût avancée la nécessité de l’interinstitutionnalité. Il nous faut donc nous préparer à faire migrer les concepts, à s’extraire des habitudes qui laisseraient à penser que l’insertion serait une addition d’acronymes : « PPAE + CIVIS + FAJ(D) + PMP + TRE + PRDJ + etc. »

(1) Ceci n’est pas anodin. L’ANDML pourrait se contenter d’être, stricto sensu, une association corporatiste. Elle ne l’est pas et, faute d’une dynamique à l’échelle de la branche, faute aussi historiquement de la suppression de la DIIJ, investit dans le nécessaire travail de réflexion – Recherche et Développement – qui devrait oxygéner les missions locales.

Comparatif, Benoît Hamon, porte-parole du Parti Socialiste, juge que  « Nicolas Sarkozy est un menteur », ajoutant « On creuse les déficits par le bouclier fiscal et on n’investit pas dans l’emploi des jeunes. » Pour mémoire, le plan jeunes mobilise(rait) 650 millions d’euros, soit un peu plus que les sommes remboursées par l’administration au titre du bouclier fiscal qui se sont élevées à 458 millions d’euros.… mais pour la seule année  2008.   Le même Benoît déclare « Il aurait fallu une allocation d’autonomie pour les jeunes. » C’est évident. Ethiquement.

Judicieux, Jean-Baptiste Prévost, président de l’UNEF, estime qu’ « on est loin de l’objectif affiché qui était de redessiner un nouveau pacte entre les jeunes et la société. {…} Les jeunes n’ont pas besoin d’incitation à travailler mais ils ont besoin de boulot. » Ce en quoi, il n’a pas tout-à-fait tort… si l’on exclut l’argument du regretté Coluche : « On ne veut pas travailler, on veut juste un salaire ! »

Insatisfait, Gérard Aschieri, secrétaire général de la Fédération syndicale unitaire (FSU, premier syndicat de l’éducation), estime que les annonces de Nicolas Sarkozy ne sont pas « à la hauteur d’une vraie ambition pour la jeunesse. {…} Les questions financières sont très limitées. Il y a une mesure intéressante qui est le 10ème mois de bourse, mais ça ne fait pas une politique. {…} On ne répond pas à la question de l’autonomie des jeunes, notamment sur la question financière. » 20% des jeunes vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Pour mémoire.

Prudent, Thierry Cadart est le secrétaire général du SGEN-CFDT. Pour lui, « il y a des éléments, des mesures intéressantes », citant notamment l’extension du RSA aux moins de 25 ans, le dixième mois de bourse étudiante ou le doublement de l’aide complémentaire santé. « Mais il faudra examiner le financement », a-t-il ajouté. Avec autant d’attention que celui des cafetiers bénéficiaires de la baisse de la TVA ? Soit, pour ceux-ci, 2,35 milliards d’euros : 4,7 fois plus que le « plan Marshall » pour la jeunesse. Les jeunes n’ont qu’à devenir bistrotiers. CQFD.

Exigeante, la CFDT considère que « dispersées dans leur mise en oeuvre, et restrictives, en particulier sur le RSA, ces annonces n’ont pas le souffle d’une grande ambition pour la jeunesse. {…} L’ouverture partielle du RSA aux jeunes salariés répond à l’exigence de la CFDT de mettre un terme à la discrimination injuste subie par les jeunes de moins de 25 ans dans l’accès aux prestations sociales. Cependant, la restriction apportée (avoir travaillé deux ans dans les trois dernières années) risque de limiter très fortement la portée de cette mesure. » Avantage collatéral : peu de dossiers RSA à monter en mission locale, c’est toujours ça de pris.

Poétique (le bouquet), la CGT déclare que « Les mesures annoncées par le président de la République en faveur des jeunes ressemblent plus à un bouquet de propositions mal ficelées qu’à une politique qui favoriserait véritablement l’insertion des jeunes dans le monde du travail.{…} Même si certaines mesures annoncées peuvent aider certains jeunes à percevoir une indemnité comme le RSA, les conditions requises pour en bénéficier sont si restrictives (…) que très peu de monde au bout du compte en bénéficiera. » Idem CFDT : unité syndicale. Tous ensemble, tous ensemble, tous…

Aux ordres, Rémi Martial, délégué national de l’Union nationale inter-universitaire (UNI, syndicat étudiant classé à droite) applaudit : « Il a tourné le dos à l’assistanat. Il oppose l’assistanat et la dépendance à la liberté et à la responsabilité. {…} Une grande partie de son discours est tournée vers les jeunes en grande difficulté », notamment « la lutte contre les décrocheurs », la « dédramatisation de l’orientation » ( ?) et « la volonté de développer l’alternance ». Dédramatiser l’orientation ? Un lecteur pourrait-il l’expliquer ?

Énervé, le Mouvement des jeunes socialistes (MJS) : « Encore une solution au rabais ! {…} Le RSA est un alibi pour les entreprises peu scrupuleuses de sous-payer des sous-salariés. Et autoriser le sous-paiement des jeunes via un RSA Jeunes n’aura qu’une seule utilité : trafiquer les chiffres du chômage à la baisse alors que les emplois à temps très partiels ou payés au lance-pierre feront loi. » Pas faux.

Littéraire, Cécile Duflot, secrétaire nationale des Verts, pour qui  « Sarkozy fait du vieux avec les jeunes » puisque, entre autres, « L’interdiction des stages hors cursus existe déjà », Egalement réaliste, Cécile note que « le RSA jeune limité aux jeunes ayant travaillé deux ans est un petit pas, mais concerne de fait une petite minorité. La timide expérimentation d’un revenu d’autonomie est intéressante, mais n’est suivie d’aucune précision. Il faut aller plus loin et généraliser un revenu d’autonomie englobant les multiples aides aux effets controversés (bourses, quotient familial, allocations familiales, APL). » Cf. Benoît Hamon : l’union de la gauche progresse.

Mécontent, le Parti communiste condamne : « Les mesures annoncées aujourd’hui, loin de constituer un Plan Marshall, nous inspirent une seule réflexion : décidément, on achève bien les jeunes !  {…} La multiplication prévue de contrats aidés à temps partiel sera inefficace, injuste et renforcera la précarité. Et, après le contrôle des chômeurs par la réforme de Pôle emploi, c’est le contrôle des jeunes que veut organiser le président par sa réforme du service public d’orientation. L’extension annoncée du RSA aux jeunes de 18 à 25 ans sous condition d’avoir travaillé deux ans sur les trois dernières années concernera quant à elle moins d’un jeune sur dix. L’octroi d’un dixième mois de bourse ne concernera lui qu’un étudiant sur dix. » Les statistiques ne sont pas que la science de l’erreur.

Mécontents aussi, les Jeunes Verts pour qui « Ce dispositif très limité montre un flagrant manque d’ambition. C’est une mesure qui n’est pas à la hauteur de la précarité des jeunes. {…} Pour toucher le RSA jeunes, il faut avoir travaillé au moins deux ans. Le nombre de jeunes concernés est évalué à 160.000, soit un peu plus de 2% des 8,18 millions de 16-25 ans en France. Rien n’est prévu pour les 1,2 million d’étudiants. Rien pour les 350 000 jeunes en IUT ou en STS.. »

Pschitt ?

Plan Marshall pour la jeunesse ? Suspens…

C’est donc ce jour mardi que notre président va déclarer sa flamme à la jeunesse. Gageons qu’il saura trouver les mots : pour une fois, Hervé Guaino ne lui écrira pas son discours puisque, selon Le Figaro, Carla Bruni-Sarkozy « lui a fait rattraper son retard » : interrogé avant son élection sur les ondes de SkyRock, Nicolas Sarkozy avait avoué qu’il ne savait pas ce que « oinj » voulait dire en verlan. « Joint », avait traduit l’animateur Difool, surpris d’une telle ignorance du « parler jeune ». Il parlera donc jeune, c’est entendu avant même d’être émis, et probablement tout cela commencera par une séquence émotions illustrée de constats qui n’étonneront que ceux qui veulent être étonnés (« Ils ont les dettes des vieux sur le dos, et le taux de pauvreté est deux fois plus élevé pour eux que pour les autres tranches d’âge», comme le rappelle le haut-commissaire à la Jeunesse), à laquelle succèdera une séquence interpellation critique (« impératif national », « devoir d’avenir », etc.), ouvrant la voie à une séquence propositions. On saura donc, entre autres, si le RSA va être élargi aux moins de vingt-cinq ans, si le droit au travail – affirmé pour la première fois, en 1848 par la IIe République et repris dans le préambule de la constitution de1946 qui affirme « Chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi » et par notre constitution actuelle – va être effectif. Bref, quel va être « le Plan Marshall pour la jeunesse » promis par celui qui n’était que candidat. Il y a donc deux ans. Un Plan Marshall à retardement. Mieux vaut tard…

Un milliard l’idée…

Le Figaro cette fois Magazine publie « 50 idées pour économiser 50 milliards en cinq ans » par Sophie Roquelle, rédactrice adjointe du même journal, et Cécile Crouzel, journaliste économiste toujours au même quotidien. Ces dames, à coup sûr plus proches de l’UMP que du NPA, semblent bien inspirées par les thèses distillées de l’IFRAP (1), plus proches du sélect Club de l’Horloge (2) que du champ de bataille de la rue Solferino. Il y en a pour tous. Florilège… et encore, ne sont cités que des extraits pour une quinzaine d’idées. C’est (largement) suffisant et, après, à chacun de se faire son opinion.

1ère idée, « Revoir les hausses de salaires des fonctionnaires » : « … les fonctionnaires restent des privilégiés : protégés du chômage par leur statut, leur masse salariale augmente en moyenne chaque année de 3%… »

2ème idée : « Halte aux faux arrêts maladie ! » : « L’absentéisme est plus élevé dans la fonction publique que dans les entreprises : 13 jours en moyenne contre 12… »

8ème idée : « Supprimer les doublons » : « Il n’y a plus de secrétariat d’Etat à la Condition féminine, mais son administration subsiste. Le Service des droits des femmes et de l’égalité (SDFE), c’est une vingtaine de millions d’euros de budget… »

9ème idée : « Faire maigrir les mastodontes parapublics » : « Ces organismes, aussi divers que Pôle emploi, les universités, les musées, les agences de l’eau, le CNRS, les agences régionales d’hospitalisation, totalisent 28 M€ de budget. Au CNRS, par exemple, une baisse d’effectifs de 10 % économiserait 200 M€… »

10ème idée  : « Profs : décharge horaire, charge budgétaire » : « Le mammouth fait des efforts pour perdre sa graisse (16 000 postes en moins en 2010), mais il subsiste des gisements d’économies à l’Education nationale… »

19ème idée : « Multiplier les franchises et dérembourser » : « Les déremboursements de ces dernières années n’y ont rien fait : le taux de prise en charge des dépenses de santé par l’assurance-maladie reste proche de 80 %, le même depuis des années et le plus élevé au monde… »

23ème idée : « Refondre le système des affections longue durée (ALD) » : « Il existe une liste de 32 maladies au long cours (diabète, cancer, maladies cardio-vasculaires…) pour lesquelles tous les traitements sont remboursés à 100 %, sans ticket modérateur. Avec le vieillissement de la population, le système explose… »

24ème idée : « Réformer l’aide médicale d’État (AME) » : « Depuis 2002, tous les gouvernements ont renoncé à réformer en profondeur ce mécanisme qui prévoit la gratuité des soins pour les sans-papiers… »

36ème idée : « Recentrer les aides à l’emploi » : « Près de 28 M€ d’allègements et d’exonérations de charges sociales et toujours plus de chômage. N’y a-t-il pas quelque chose qui cloche ? La Cour des comptes a recommandé de « mieux les cibler sur les emplois les moins qualifiés et sur les entreprises qui en ont le plus besoin et d’engager de nouvelles évaluations de leur effet sur l’emploi ». Parmi les aides à l’utilité douteuse : celles liées aux créations d’emplois dans certains territoires (zones franches, zones rurales, DOM-TOM…). »

37ème idée : « Réduire le coût des heures sup » : « Travailler plus pour gagner plus, c’est bien. Mais pourquoi ne pas avoir carrément supprimé les 35 heures ? »

39ème idée : « Travailler plus longtemps » : « Les Pays-Bas l’ont fait, les Allemands y songent : repousser l’âge de la retraite à 67 ans est une idée qui gagne du terrain en Europe… »

45ème idée : « Plafonner les aides sociales à Mayotte » : « Plus de 17 M€ de transfert d’argent public vers les DOM-TOM et combien en plus demain ? Car les habitants de Mayotte ont voté cette année la transformation de leur île en département… »

48ème idée : « Pompiers : halte au feu ! » : « Ils sont intouchables et pourtant… Les députés ont mis les pieds dans le plat cet été. Selon eux, tout est à revoir dans l’organisation des services départementaux d’incendie et de secours (Sdis) : sureffectifs (+ 25 % en dix ans pour une hausse des interventions de 5 %) et sous-travail (89 gardes de 24 heures par an) caractérisent la profession… »

50ème idée : « Appliquer au minimum le Un sur Deux » : « Bientôt, il y aura autant de fonctionnaires territoriaux (1,7 million) que de fonctionnaires d’Etat (2,2 millions)», s’inquiète le député Charles de Courson. A l’heure où l’Etat applique à ses agents la norme du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, on voit mal pourquoi les collectivités locales s’en exonéreraient… »

Avenir radieux…

Enfin… à chacun de se faire son opinion mais n’empêche : on voit ce qui exalte ces dames qui ont sans doute l’oreille présidentielle. Travailler jusqu’au burn-out complet (n°39), en étant moins payé (n°37), avant de vider notre plan d’épargne populaire – bien entamé par les déremboursements (n°19) – pour soigner notre affection longue durée (n°23) à l’hôpital où les pompiers ne nous auront pas amenés (n°48), etc. etc. Quant aux piou-piou des mastodontes parapublics (n°9), ils rejoindront les enseignants dégraissés (n°10), les chargées de mission droits des femmes virées (n°8), les fonctionnaires éjectés (n°1), etc. Tous vrais surnuméraires qui partageront une communauté de destin avec les Mahorais (n°45), les sans-papiers et sans-soins (n°24).

Et un Plan Marshall pour calmer Sophie Roquelle et Cécile Crouzel, ça ne serait pas envisageable ?

(1) L’IFRAP d’était distingué il y a quelques années avec un numéro titrant « Les jeunes, prisonniers des missions locales ».

(2) « Le Club de l’Horloge se définit comme un cercle de réflexion destiné à apporter des idées à la droite française. Il prône une « synthèse national-libérale [pour] faire pièce à l’idéologie dominante » Il défend le « libéralisme intégral » en matière économique… » C’est tout dire.

Onction…

C’est un communiqué de Pôle emploi… : « Accompagnement des demandeurs d’emploi par Manpower en Poitou-Charentes », du 7 septembre 2009.

« A l’issue d’un appel d’offres lancé en mars par Pôle Emploi en direction de l’ensemble des opérateurs et acteurs de l’insertion professionnelle et du placement pour la mise en œuvre de prestations d’accompagnement vers l’emploi de 320 000 personnes, Pôle Emploi a publié la liste des organismes retenus par lot. MANPOWER (Travail temporaire, recrutement, conseil en ressources humaines, accompagnement vers l’emploi, formation) et SODIE (Conseil en ressources humaines, spécialisé dans le reclassement) sont les deux prestataires retenus en Poitou-Charentes.

Les titulaires de ce marché devront accompagner Pôle emploi dans la prise en charge intensive et le placement des publics éloignés de l’emploi (prestation « trajectoire emploi »), ainsi que l’accompagnement et le retour à l’emploi des licenciés économiques. Ainsi le Groupe Manpower, représenté par sa filiale Manpower Egalité des Chances, a été retenu dans le cadre de la prestation « trajectoire emploi » tandis que SODIE est chargé de l’accompagnement des licenciés économiques.

La prestation de Manpower  concerne entre 23 500 et 57 400 personnes éloignées de l’emploi, réparties dans 7 régions, sur deux ans, à compter du mois de septembre 2009. Chaque prestation sera facturée à Pôle emploi 1 750 € TTC, en moyenne, par personne accompagnée, pour « couvrir les frais » sans bénéfices réalisés sur les prestations apportées car elles s’inscrivent dans une « mission d’intérêt général », précise la présidente de Manpower France dans un communiqué du 24 août.

La rémunération dépendra des résultats. Ainsi, 50 % de la somme sera perçue dès lors que la totalité des actions d’accompagnement seront effectuées. 25 % seront perçus en cas de retour à l’emploi (CDI ou CDD de plus de 6 mois) du bénéficiaire et les 25 % restants si la personne accompagnée est maintenue dans l’emploi pendant au moins 6 mois. »

On reste ébahi. Manpower, dont le président fondateur Michaël Grunelius s’était fait remarquer par un livre, Du travail et des hommes (1), où son appréciation de mai 68 donnait le ton (« Un samedi matin, vers 10h, sans prévenir qui que ce fût, je fis mon entrée dans l’antre de la contestation. Une foule s’y pressait, au milieu de caisses de vin et de sacs de couchage. L’endroit dégageait une odeur puissante. Etc. » – 2), ne réalise pas de bénéfices sur l’accompagnement des demandeurs d’emploi car ces prestations s’inscrivent dans une (sic la présidente)  « mission d’intérêt général » ! Extraordinaire ! Manpower, probablement au titre d’une « RSE » (responsabilité sociale de l’entreprise) pas tout-à-fait inopportune par les temps qui courent, répond à un appel d’offres qui veut par le marché et donc la concurrence régler un problème social et sociétal. Ce faisant Manpower s’auto-décerne l’onction de l’intérêt général. On constate subséquemment que 1) les pouvoirs publics en responsabilité de l’intérêt général considèrent que celui-ci ne sera jamais autant garanti que s’il est confié aux intérêts privés ; 2) les intérêts privés dont on imagine tautologiquement qu’ils poursuivent des intérêts privés soumissionnent ; 3) une fois retenus, ces mêmes intérêts privés avancent qu’ils agissent au titre de l’intérêt général, les 70 millions d’euros étant peanuts ; 4) si les pouvoirs publics étaient logiques, ils devraient protester et même intenter un recours pour délester les heureux impétrants de leur mission puisque, confiée à des intérêts privés, ces derniers, un peu vénaux mais ontologiquement efficaces, se muent en quasi-fonctionnaires aussi désintéressés qu’ontologiquement inefficaces.

Tout compte fait, l’actualité est réjouissante : comme disait l’autre, Manpower communique et, dans communiquer, il y a « commu ».

Les cheveux blancs de l’orientation

Certains rient, d’autres parient…

14 septembre 2009. Le Journal du Dimanche (JDD) titre « Nicolas Sarkozy annoncera ses mesures sur le livre vert après le G20 de Pittsburgh ».
« Nicolas Sarkozy devrait annoncer les mesures qu’il retient du « Livre vert sur la politique de la Jeunesse après le G20 de Pittsburgh », fixé au 25 septembre 2009, assure Martin Hirsch, haut commissaire à la Jeunesse, en marge d’un déplacement dans un collège de Seine-et-Marne, aux côtés du ministre de l’Éducation nationale, Luc Chatel, lundi 14 septembre 2009. » Interrogé sur le montant de ces mesures, que le JDD chiffre à un milliard d’euros, Martin Hirsch ne confirme pas ce montant, mais promet que « personne ne sera déçu de ce travail qu’on a essayé de faire ensemble. » ».
Commentaire d’Hervé…

« Je prends les paris sur la réorganisation du service public d’orientation et le service civique : les conseillers d’orientation, l’Onisep et les têtes de réseaux IJ peuvent se faire quelques cheveux blancs ! Certes ils tendent souvent le fouet pour se faire battre. Le rapport insiste sur la distinction à faire en « approche fonctionnelle de la mission de service public » et « l’approche organisationnelle »… Une fois de plus, on va cogner sur l’Education nationale sous le prétexte d’une neutralité et d’un principe d’orientation tout au long de la vie. Je crois également (pari) que le scénario du rapprochement Onisep/CIDJ ne sera pas retenu (pas assez spectaculaire) et que l’idée d’une organisation de ces structures adossée à des moyens adaptés serait trop simpliste. Le gouvernement préfèrera annoncer la création d’une nouvelle agence (statutairement, on casse la logique de service public) et une déclinaison de marchés et d’expérimentation…  Bonjour les pôles orientation s’ils sont sur le modèle des pôles emploi ! Les collectivités seront, d’après le Livre vert, associées mais cela sera à mon avis au niveau régional. Pari toujours, mais je vois mal comment les collégiens et les collèges ne seraient pas les grands perdants dans cette affaire. Bon, tout cela n’est que suppositions personnelles ! »

Suppositions personnelles… et partagées par plus d’un.

(1) 2003, Perrin.

(2) p. 76.

La question sociale

Publié: août 11, 2009 dans Agit'Prop, Au gré des lectures

Parenthèse (souvent l’importance de ce qui y est immiscé est inversement proportionnelle à ce que signifierait d’accessoire ou de moindre intérêt le recours aux parenthèses) dans la lecture commentée du Monde. C’est ici un article d’Edwy Plenel, président et directeur de la publication de Mediapart,  journal d’information numérique auquel on s’abonne pour par cher et qui permet chaque jour de s’extraire de la pensée unique ou du divertissement qui, exclusif, répond parfaitement aux aspirations de l’ex-PDG de TF1 qui, présentant sa chaîne, déclarait « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. » De Mediapart, on lira sur Wikipedia que « défendant un journalisme de qualité sur Internet et promouvant un débat participatif exigeant, Mediapart s’est lancé le 16 mars 2008 et, en quelques mois, s’est imposé comme une marque de référence parmi les pure players du Net. »

Je le reproduis in extenso. C’est sans doute un peu long mais, comme toujours avec Edwy Plenel (écoutez le samedi sa chronique « Ligne de fuite » sur France-Culture) , c’est remarquablement écrit et, de mon point de vue, captivant. C’est une analyse contemporaine de ce qui est à la base de toutes les politiques publiques sociales, la question sociale, originellement (avec l’industrialisation au XIXè siècle) le problème de la classe ouvrière puis, progressivement et par extension, la signification du vivre ensemble dans un système dont les contradictions atteignent et dépassent un seuil d’insupportabilité mettant ainsi en place les conditions, particulièrement pour la jeunesse, de replis individualistes et/ou de révoltes non socialisées. Peut-on se contenter d’accompagner à la manière de supplétifs des chômeurs, des victimes de la grande centrifugeuse qui expulse ceux-ci dans la zone des surnuméraires, sans porter une analyse sur cette organisation ? Mais l’analyse, nécessaire, ne suffit pas : le changement de paradigme ou de logiciel, auquel appellent Edgar Morin et tant d’autres, ne serait-il qu’un discours de plus sans effets concrets, pratiques, sur la question sociale des jeunesses, des précaires et des exclus ? De tout ce que dit Edwy Plenel et, encore une fois, d’autres « éclaireurs », devrait-on se contenter de le classer dans une rubrique psychologique interne « opinions personnelles » sans que celles-ci parviennent à être collectives, donc sociales, et s’exprimer, entre autres pour ce qui est du secteur de l’insertion, dans un projet de changement ? Si la philosophie des missions locales n’est pas, n’a jamais été, celle de la tabula rasa mais bien celle d’un changement progressif, « en intelligence avec le système », reste que la révolte contre les conséquences de celui-ci appelle de chacun avec les autres l’engagement. On ne peut, sauf à nourrir un cancer de contradictions, constater comme tout à chacun l’injustice sociale et ses effets tout en accompagnant non pas les victimes de cette dernière mais le processus même de l’injustice. C’est en tout cas, plus qu’une opinion, une conviction.

Une juste colère sociale

D’un côté, une banque, BNP Paribas, qui, sans gêne aucune, augmente ses provisions d’un milliard d’euros pour mieux récompenser, fin 2009, ses traders, ces employés dont la spéculation est le métier. Dans la foulée, on apprend que l’Autorité des marchés financiers soupçonne deux dirigeants de la Société générale d’avoir bénéficié d’informations privilégiées pour réaliser des gains stupéfiants. Comme l’a expliqué Martine Orange sur Mediapart, cette arrogance, alors même que le coût social de la crise économique provoquée par les errements d’une finance déréglementée ne cesse de s’alourdir, est une attitude largement partagée au sommet du monde bancaire, parmi cette nouvelle aristocratie financière issue du dévoiement du service de l’Etat – comme nombre de leurs pairs, Baudoin Prot et Frédéric Oudéa, les dirigeants de BNP Paribas et de la Société générale sont d’anciens inspecteurs des finances, formés à l’ENA. Mais l’indignation morale est ici de peu de secours. Car ces messieurs servent, avec autant d’avidité que d’opiniâtreté, leurs intérêts, ceux d’une classe sociale, ceux du monde qu’ils enrichissent et qui les a enrichis.

Au jour le jour, la crise que nous traversons, historique à en croire l’ample littérature qu’elle suscite déjà, ne cesse ainsi de donner raison à Karl Marx : fondé sur l’accumulation sans freins et, pour cette raison même, porté à exploiter le travail de l’homme et à détruire les richesses de la nature, le Capital est égoïste par essence. Quand, d’aventure, il lui arrive de céder à la générosité ou au partage, ce n’est que sur la base d’un rapport de forces défavorable, sous la contrainte et dans l’obligation. Ceux qui, pour l’heure, nous gouvernent le savent pertinemment. Et s’ils se sont bien gardés d’accompagner leurs aides faramineuses au secteur bancaire de la moindre disposition contraignante – après tout, la gamme est large, de la représentation de l’Etat dans les conseils d’administration jusqu’à la nationalisation de tout ou partie du crédit –, c’est simplement qu’ils servent les mêmes intérêts sociaux. Leurs cris d’orfraie d’aujourd’hui ne sont que larmes de crocodile : loin de pleurer leur propre imprévoyance, ils se contentent de dissimuler leur consentement à cette hypocrisie.

Pour les uns comme pour les autres, politiciens démagogiques ou financiers affairistes, la crise actuelle, tout à la fois économique, financière et écologique, ne saurait être systémique, sauf à penser non seulement contre eux-mêmes mais contre le capitalisme en tant que tel. Aussi feront-ils tout ce qui est en leur possible pour qu’elle ne soit qu’un moment darwinien d’adaptation où l’essentiel est de survivre selon les vieilles recettes de la privatisation des bénéfices et de la socialisation des pertes. Tout en profitant de tous les avantages et protections d’un modèle français qu’ils entendaient démolir systématiquement hier et dont les mécanismes de redistribution limitent aujourd’hui les dégâts, ils n’auront de cesse non seulement de se refaire, mais de retrouver des marges, en utilisant la crise comme levier d’action face à un monde du travail sur la défensive.

Le droit de résistance à l’oppression économique

L’histoire n’étant jamais écrite, il n’est pas exclu qu’ils y arrivent, et c’est ce qui se joue sur l’autre front, celui qu’ont occupé la semaine passée les Molex en colère. Le drame qui a pour théâtre le site de Villemur-sur-Tarn est exemplaire des ravages d’un capitalisme saisi par la finance, destructeur de richesses collectives par obsession de fortunes privées. Il ne s’agit pas en effet de l’une de ces activités condamnées par l’actuelle révolution industrielle. Tout au contraire, comme il s’en vante sur son site, le groupe américain Molex, fondé en 1938, est devenu un dynamique constructeur de composants électroniques qu’il vend avec profit, en tant qu’équipementier, aux industries de la chaîne numérique, de l’automobile aux télécommunications, en passant par l’aéronautique, le médical ou le militaire, etc.

Quand, fin 2008, le groupe annonce son intention de fermer son usine de Haute-Garonne et de licencier ses 283 salariés, le comité d’entreprise est donc légitimement fondé à contester cette décision. De fait, le cabinet d’expertise désigné jugera l’entreprise économiquement viable et, de surcroît, estimera qu’elle est une des plus rentables de la division automobile de Molex. La suite est connue : entêtement de la direction américaine, demi-tour d’un mystérieux repreneur, opacité totale des négociations, séquestration brève de cadres dirigeants, incident virulent ou violent, selon les versions, avec un dirigeant du groupe, fermeture brutale de l’usine… Comment ne pas comprendre la colère des salariés concernés, qui mêlent ouvriers, employés, techniciens? Comment ne pas admettre qu’ils soient révoltés d’être tenus pour une simple variable d’ajustement? Comment ne pas leur reconnaître le droit d’opposer leur résistance à la violence qui leur est faite?

Ainsi que l’a rappelé Mathieu Magnaudeix dans l’une des chroniques « éco » de Mediapart diffusées par Orange, les récents conflits sociaux médiatisés pour leurs événements exceptionnels – séquestrations, bousculades ou dégradations – ne résument certes pas tout le climat social. Pour quelques Continental, New Fabris, Nortel, Sony, Caterpillar, Derichebourg, 3M ou Molex, qui se mobilisent et, parfois, obtiennent satisfaction, combien de milliers de salariés quittent le travail sans rien dire, avec le minimum légal, soit quatre mois de salaire pour vingt ans d’ancienneté, victimes silencieuses d’un été social meurtrier ?  Mais, pour autant, ces justes colères ne sont pas marginales, ni dans leur composition – ouvriers, employés, professions intermédiaires: toutes les couches du salariat y sont représentées –, ni dans leur animation – elles s’expriment au cœur du syndicalisme représentatif –, ni dans leur exposition – l’opinion est encline à les comprendre, voire à les soutenir.

Car, face à L’horreur économique mise à nue dès 1996 par Viviane Forrester, ces salariés mettent en pratique l’un de nos « droits naturels et imprescriptibles » reconnu, dès son article 2, par la Déclaration des droits de l’homme de 1789 : le droit de « résistance à l’oppression ». Oui, l’oppression, ici entendue comme une réalité qui ne serait pas discutable, pas contestable, pas réversible : une réalité qu’il faudrait subir parce qu’allant de soi, alors même qu’elle met en péril équilibres et solidarités, égalités, libertés et fraternités. Pour le monde du travail qui en subit le joug, la prétendue loi du marché est du même ordre que la monarchie de droit divin : une puissance extérieure et arbitraire, sur laquelle il n’a aucune emprise et encore moins droit au chapitre. Et la vertu des temps de crise, quand la prospérité ne fait plus écran, c’est de dévoiler combien la violence, symbolique ou matérielle, est au principe de cette domination. Une violence de possédants inquiets, d’autant plus barricadés et repliés qu’ils savent combien leurs avantages ou privilèges sont plus intolérables aujourd’hui qu’hier.

Défendre les intérêts du groupe social majoritaire

Le paradoxe, et nous en venons ainsi à la gauche, à son identité et à son avenir, c’est qu’en cette trêve aoûtienne, seul le pouvoir sarkozyste semble prendre la mesure de cette alarme pour essayer de la conjurer, prise de conscience dont a témoigné le zèle du nouveau ministre de l’industrie, Christian Estrosi. Le plus souvent, la gauche, en ses formations parlementaires et en ses directions autorisées, est absente, modérée ou silencieuse, en retrait. Elle paraît déléguer la question sociale, telle qu’elle est vécue dans les entreprises, aux organisations syndicales, comme s’il ne s’agissait pas aussi d’une question politique où se joue sa raison d’être et son enracinement électoral. Ainsi, sur le site officiel du Parti socialiste, lequel parti, avec plus de 23 millions d’euros daides publiques annuelles, a tout de même les moyens matériels d’exister pendant l’été, il n’y avait, dimanche 9 août encore, aucune information actualisée sur la situation sociale, tandis qu’était toujours indisponible le programme de la prochaine Université d’été à La Rochelle, pourtant ouverte en théorie aux militants.

Des lecteurs bien intentionnés ne manqueront pas d’objecter, en citant l’attitude de tel élu, les déclarations de telle personnalité. Mais il s’agit là de réactions individuelles. Or, par le prisme de son parti électoralement dominant, c’est de la gauche comme dynamique collective, et non pas comme addition d’individualités, que l’on se préoccupe ici : de la gauche comme pôle d’attraction, potentiellement rayonnant et rassembleur, plutôt que comme aire de compétition, repoussante à raison de ses divisions et de sa cacophonie. Or les explications conjoncturelles sont impuissantes à rendre compte de sa paralysie et de son atonie alors même que la crise, ses urgences et ses misères, la réclame. Les causes sont plus structurelles, plus essentielles, plus anciennes. Aussi, après d’autres, voudrais-je soutenir l’hypothèse suivante : si cette gauche-là nous semble muette, entravée et divisée, c’est qu’elle a tout simplement oublié, égaré, voire perdu, ce qui la justifie et la légitime: la défense des intérêts sociaux du monde du travail. Autrement dit des intérêts du groupe social majoritaire dans ce pays.

En 2007 – dernière année disponible à l’Insee et ces chiffres sont à peu près stables depuis 2003 –, la proportion des actifs occupés parmi l’ensemble de la population au-dessus de 15 ans comptait: 22,8% d’ouvriers, 29,8% d’employés et 23,6% de professions intermédiaires (catégorie qui rassemble techniciens, instituteurs, certains métiers de la santé ou du travail social, etc.). Soit, au total, 76,2% des actifs occupés. De plus, en 2007 toujours, un salarié sur cinq, soit 5,5 millions de personnes, était un ouvrier ou un employé non qualifié, victime désignée des contrats courts, du temps partiel ou du chômage. La réalité sociale, profonde, massive, de la société française est celle-là, à mille lieues des stock-options. Concrètement, ainsi que le rappelle avec constance l’Observatoire des inégalités, cela signifie par exemple que le salaire maximal de la moitié des salariés à temps complet du secteur privé est de seulement 1 555 euros, tandis que celui de la moitié des fonctionnaires ne dépasse pas 1 923 euros. A l’inverse, les 10% les plus riches de la population possèdent, à eux seuls, 46% de la fortune nationale.

Défendre les moins fortunés, les moins protégés, les moins armés, les plus exposés, les plus fragiles : il n’y a pas d’autre levier d’action pour la gauche politique. Pas d’autre boussole. Pas d’autre repère. Pas d’autre fil à plomb. Si, du moins, l’on veut bien ne pas se payer de mots et admettre que la politique, c’est la construction d’un rapport de forces, d’une dynamique de rassemblement, bref d’une forme d’hégémonie pour reprendre la formulation d’Antonio Gramsci, dont la droite actuellement aux affaires s’est révélée jusqu’ici bon élève. Car, en face, il y a, sans faux-semblants, une classe sociale minoritaire qui assume parfaitement ses visées hégémoniques. Comme le démontrent à satiété les enquêtes de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, nos sociologues de la bourgeoisie, elle sait méticuleusement défendre ses intérêts, se rassembler et s’entraider, choisir par avance ses représentants politiques, les financer, les soutenir et les conseiller, en changer sans états d’âme si nécessaire, séduire, recruter et adouber des alliés dans d’autres milieux, etc.

Que serait une gauche sans la question sociale ?

Tandis que le mythe messianique d’un prolétariat prophète s’effondrait sous nos yeux avec l’imposture du socialisme réel, notre classe dominante ne renonçait aucunement à mener sourdement cette lutte de classes dont la gauche officielle désertait non seulement l’exercice mais le principe même. Quand, avec sa prétention habituelle, Alain Minc se présente comme « le dernier marxiste français », il ne dit pas autre chose, se souvenant des classiques de son enfance en milieu communiste, autrement dit le fameux Manifeste de Marx et Engels en 1848 : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes ». Mais, transfuge assumé, entre agent recruteur et tête chercheuse, il met cette lucidité au service du camp adverse, avec non seulement un immense zèle de converti, mais aussi le même aveuglement qu’en d’autres temps ou d’autres lieux, il aurait mis à défendre l’URSS de Staline, identifiée à la cause internationale des prolétaires.

Nous voici au cœur de la difficulté : tandis que la droite y retrouvait une assurance idéologique perdue depuis 1945, l’effondrement de l’imposture soviétique a durablement ébranlé la croyance de la gauche dans la pertinence du social, comme principe d’intelligibilité du réel et comme levier d’action politique. Et, de fait, la question sociale est un prisme réducteur si l’on croit pouvoir en faire l’alpha et oméga d’une politique progressiste. Elle n’épuise évidemment pas la question démocratique, celle des droits et des libertés, puisqu’elle fut aussi l’alibi de politiques autoritaires ou totalitaires. Elle épuise encore moins la question environnementale dont, au nom d’un progrès industriel destructeur, elle s’est révélée et se révèle encore, en Chine par exemple, l’adversaire déterminé. Pas plus qu’elle n’épuise les questions internationales, ayant servi d’alibi, ou servant encore, à des politiques d’Etat nationalistes et chauvines, voire à des pratiques partisanes xénophobes envers des travailleurs d’origine étrangère ou, dans le cas français, issus de notre empire colonial.

Autrement dit, il ne suffit pas de s’acharner à défendre les intérêts des salariés, ouvriers et employés, pour être porteur d’un programme crédible qui associe exigence sociale, ambition démocratique, urgence écologique et solidarité internationale. Mais si la condition n’est pas suffisante, elle reste absolument nécessaire, à la manière d’un préalable, d’un point d’ancrage ou d’un point de départ. Sinon, qu’est-ce que la gauche? Des valeurs, entend-on dire le plus souvent. Autant dire une gauche introuvable, et qui plus est arrogante et prétentieuse. En quoi, la gauche, dans son expression politique, serait-elle par nature propriétaire de valeurs, autrement dit de principes transcendants les clivages, par exemple humanistes, démocratiques, internationalistes? En quoi, alors que son histoire avérée témoigne qu’il lui est fréquemment arrivé de les malmener ou de les renier, au grand dam de militants sincères? Et qu’il y eut, alors, aussi bien des individualités de droite que des minoritaires de gauche pour défendre ces principes bafoués?

Une gauche réduite à cette abstraction ne s’appartiendrait plus, tout simplement. « Une gauche sans la question sociale, c’est ce qui reste quand on a renoncé à la question de la justice et de l’égalité: une gauche de négation, qui se contente de n’être pas de droite, ou de l’être avec modération », écrit Daniel Bensaïd dans Un nouveau théologien, B.-H. Lévy, dont le titre est un hommage à Charles Péguy (1873-1914). Alors que Bernard-Henri Lévy mène la danse sur Ce grand cadavre à la renverse qu’est selon lui la gauche, il n’est pas inutile de lire ou de relire cette réfutation implacable et trop ignorée, la plus pertinente et la plus rigoureuse à mon sens. On le sait : Bernard-Henri Lévy, qui poursuit l’assaut cette semaine dans Le Nouvel Observateur, a emprunté cette image nécrosée du cadavre à Jean-Paul Sartre (1905-1980) qu’il embarque dans sa croisade ainsi qu’une autre figure des heures glorieuses de l’hebdomadaire hier emblématique de la gauche, André Gorz, qui y signait Michel Bosquet.

Le seul problème, c’est que notre pamphlétaire pressé les a si mal lus qu’il commet un contresens. Sartre, grand pourfendeur de la gauche officielle dans les années 1970, et Gorz, auteur des Adieux au prolétariat, sont conviés à leur corps défendant à la mise à mort du socialisme, de l’idée et du nom, où résonne distinctement la question qu’il s’agirait de congédier définitivement : l’exigence sociale, de justice et d’égalité. Or il suffit de relire l’un et l’autre pour trouver une réplique sans appel à Bernard-Henri Lévy, au nom de cette évidence que, s’il y a une gauche politique et une idée socialiste, c’est tout simplement qu’il y a des conflits de classe, des luttes entre dominants et dominés, capitalistes et travailleurs, propriétaires et salariés, etc. Ironie supplémentaire, la réponse de Sartre se trouve dans une série d’entretiens accordés au Nouvel Observateur, fin 1964 et début 1965, quand la gauche assommée par sa perdition algérienne vivait des débats similaires, Gaston Defferre en « Monsieur X » jouant les Manuel Valls de l’époque.

Jean-Paul Sartre et André Gorz répondent à B.-H. Lévy

Voici donc ce qu’affirmait Sartre, au cours de ces entretiens repris dans Situations, VIII, recueil paru en 1972 et sous-titré Autour de 68 : « Les vrais défaitistes sont ceux qui nous proposent, comme Defferre, d’achever la gauche sous prétexte de la guérir. Est-ce être pessimiste que constater un état de choses alarmant ? Je vous l’ai dit, je l’ai écrit, je ne suis pas le seul à le penser: la gauche est malade. Mais je crois qu’elle ne peut pas mourir. La gauche n’est pas une « idée généreuse » d’intellectuels. Une société d’exploitation peut s’acharner à vaincre la pensée et les mouvements de gauche, et même, par périodes, les réduire à l’impuissance: elle ne les tuera jamais car c’est elle-même qui les suscite. […] A longue échéance, une gauche renaîtra, quel que soit le sort de celle que nous connaissons aujourd’hui, parce que l’existence même de la gauche est la manifestation d’un conflit de classes qu’on cherche à masquer mais qui reste une réalité ».

« La gauche se meurt, passons à droite » : par cette formule, Sartre résumait ce qu’il appelait « le réalisme des technocrates » : « Ce qu’il faut refuser, c’est le chantage à l’urgence que nous font les technocrates : « La gauche a peu de chances de se relever rapidement des maladies dont elle souffre. Enterrons-la vite!  » Pourquoi? Il faut essayer de la sauver, même si cela doit prendre du temps. […] Qu’on ne vienne pas nous dire aujourd’hui que « tout est foutu » parce qu’une série de circonstances historiques […] a amené les partis de gauche à leur point de division le plus haut et à leur niveau d’efficacité le plus bas. Cela veut simplement dire qu’il faut se mettre au travail. »

Ce « réalisme des technocrates » n’est évidemment pas sans évoquer nos Gracques d’aujourd’hui qui, sous divers atours, témoignent des régressions et amnésies produites par la contamination de la gauche ou, plutôt, de ses cercles dirigeants, par l’esprit de l’Ecole nationale d’administration. Qui plus est une ENA qui, à la mise à distance du social par une vision appauvrie du service de l’Etat, a fini par ajouter la régénération des élites économiques et financières du capitalisme lui-même. Or si la gauche se pense d’emblée comme l’Etat, un Etat qui ne tient même plus à distance le capitalisme financier, elle en vient inévitablement à se priver du seul levier dont elle dispose pour exister par elle-même, construire sa propre identité et créer sa propre dynamique : la question sociale.

Quant au regretté André Gorz (1923-2007), on ne saurait trop recommander la lecture de Capitalisme Socialisme Ecologie (1991), recueils de textes souvent parus d’abord en Allemagne lors des débats qui suivirent la chute du Mur de Belin. On y comprend bien que ses Adieux au prolétariat (1980), démontage des visions messianique et prophétique d’une classe ouvrière mythifiée, n’étaient en rien un abandon de la question sociale qu’il plaçait au cœur des enjeux écologiques. Pour ce précurseur de l’écologie politique, si la scène et les acteurs du conflit ont profondément changé, son enjeu reste identique : « Si on conçoit le socialisme comme une forme de société dans laquelle les exigences de la rationalité économique sont subordonnées à des exigences sociétales et culturelles, l’actualité du socialisme doit paraître plus grande que jamais ».

Gorz encore : « Le socialisme est mort tant qu’il se comprenait comme un système tendant à une totale rationalisation scientifique. Par cette prétention, il s’est coupé de tout ancrage dans l’expérience vécue ainsi que de l’aspiration des individus à l’émancipation et à l’autonomie. Mais le socialisme subsistera comme mouvement ou comme horizon historique pour autant que, conformément à sa signification originelle, il se comprend comme aspiration à achever l’émancipation des individus dont la révolution bourgeoise a marqué le commencement et qui reste à réaliser dans les domaines dans lesquels le capitalisme soumet les hommes et les femmes aux contraintes systémiques, aux rapports de domination et aux aliénations inhérentes au règne de la marchandise. »

Quitte à « Bronzer intello », comme nous le propose, bien loin des urgences sociales, son dernier numéro, Le Nouvel Observateur, qui ne manque pas d’archives, ferait œuvre utile en republiant tel interview de Jean-Paul Sartre ou tel article d’André Gorz. Au moins retrouverait-il ainsi sa mémoire, comme devrait s’efforcer de le faire la gauche toute entière.