Archives de la catégorie ‘Actualité: pertinence & impertinence’

C’est une contribution de Jean-Philippe… au front. Cet homme n’aspire pas au repos. Ni, semble-t-il, aux confiseries.

J.P. « Comme c’est la veille des Fêtes et que je tiens à être « in front » (je pourrais dire « au front », cela me conviendrait mieux). Je commente.

Je commente Généreux :

Suis pleinement d’accord avec cette introduction. Je ne sais pas ce qui vient ensuite, mais comme dans le jeu du cadavre exquis je poursuis. Je poursuis en interrogeant ce qui perverti ainsi le discours politique depuis ces dernières années : « La crise ». Tout est justifié pourvu que cela remédie à la crise… Oui, sauf que la crise… c’est la dette. Et la dette, elle remonte en France aux années Giscard et sa Loi interdisant d’emprunter aux banques d’État (loi de janvier 1973). Voilà les trente années (désormais 40)  qu’évoque J. Généreux qui ont vu s’éteindre la promesse d’un monde meilleur.

Soyons optimiste ! Désormais, la Dette est évoquée, les raisons de cette dette sont de plus en plus connues et diffusées … Plutôt qu’un long discours une petite vidéo de rue 89

Si avec cela vous ne comprenez pas… Bonnes fêtes ! »

P.L. A propos de cette dette… Il fût un temps où le leitmotiv était le progrès. C’était celui des Lumières. Le leitmotiv est désormais la dette et l’horizon est sombre. Le progrès renvoyait à l’espoir, émancipait l’individu ; la dette suinte la culpabilité, agrafe les personnes comme les insectes sur le liège. Le progrès traçait une route. La dette n’est qu’obstacles.

A propos de l’ouvrage de Jacques Généreux La Grande Régression est le dernier élément d’une trilogie avec La Dissociété (2006) et L’autre Société (2009). Ces trois ouvrages – en collection « poche », donc financièrement accessibles – sont passionnants, éclairants… et l’on peut lire le dernier sans être passé par les deux premiers. Rien qu’avec celui-ci, on comprend la question posée par la revue Partage de ce mois, « A qui profite la sous-culture économique des Français ? ». Et, surtout, on commence à y apporter des réponses.

A propos de Partage d’ailleurs… Dans ce bimensuel de très grande qualité qui, pour tout dire, devrait faire partie du viatique de lecture de tout intervenant social, on trouvera un dossier « L’insertion des jeunes » avec quatre articles : « Les origines du désarroi de la jeunesse » (Monique Dagnaud), « Le chômage des jeunes : quel diagnostic ? » (Pierre-Edouard Batard et Emmanuel Saillard), « Enquête auprès des jeunes » (Secours catholique), « L’insertion des titulaires de doctorat dans les entreprises » (Nicole Riedinger et Maryam Zaiem) et « Un service citoyen pour les jeunes délinquants ». Ce dernier article est repris des ASH des 14 et 21 octobre 2011.

A propos des ASH A paraître en janvier un article de votre serviteur, « L’insertion soluble dans la performance », condensé de la réflexion plus longue sur l’efficacité et la performance proposée ici il y a quelques semaines (articlepuis contributions de David, Pierre et Daniel). Vous serez tenus au courant.

A propos des dossiers « L’insertion des jeunes » Juste l’introduction d’une prochaine conférence – toujours de votre serviteur – sur les « décrocheurs » qui s’appellera (la conférence, pas votre serviteur) « Raccrocher les décrocheurs. Mais à quoi ? » Idem : vous serez tenus au courant.

Cet individu est un boulet pour la société.

L’Académie des sciences morales et politiques – où siègent à la « section II : Morale et Sociologie » Michel Crozier et Xavier Darcos et qui n’est certes pas une krypto-officine du NPA – publiait en 2007 un ouvrage intitulé La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse (1).  Début 2010, l’Observatoire de la jeunesse solidaire présentait un sondage sous le titre « Cet individu est un boulet sur la société. Un Français sur deux déclare avoir une image négative des jeunes… » (2)

Le 4 janvier 2011 et sur une page entière, Le Monde titrait « Les jeunes sont mal partis ». Le 15 septembre 2011, l’OCDE s’alarmait dans un rapport de la hausse du chômage de longue durée et des jeunes, et invitait à investir en faveur des jeunes » (3). Dans la revue Partage de novembre – décembre 2011, on pouvait lire un article avec ce titre : « Les origines du désarroi de la jeunesse » (4) alors que Liaisons sociales de ce même mois de novembre titrait en couverture « Précaires à vie ? »… (5) Depuis des années, il n’est pas une semaine sans qu’un rapport, un livre, un sondage ou un article constate ou alerte sur les conditions déplorables réservées à la jeunesse quant à son accession à l’adultéité (6).  A tel point que, lorsqu’on a fait de l’insertion des jeunes son thème de prédilection, on en arrive à une réelle saturation : tout a déjà été tellement dit et redit tant de fois que l’on redoute, sans doute à raison, de ne produire que de la répétition. On se console avec l’adage selon lequel « la répétition est la mère du savoir ». Elle est également, côté précepteur, mère du dépit.

A suivre…

(1) Préface de Raymond Barre, éditions du Seuil, 2007.

(2) Sondage AFEC « Les Français et les jeunes », réalisé du 6 au 14 février 2010 par Audirep auprès d’un échantillon national de 1000 individus représentatifs de la population française âgés de 15 ans et plus.

(3) OCDE, Perspectives de l’emploi 2011.

(4) Monique Dagnaud, Partage n° 219, novembre-décembre 2011, pp. 38-40.

(5) « Des contrats précarisants qui font s’éloigner l’espoir d’autonomie des plus jeunes et nourrissent les frustrations sociales de tous. » Anne-Cécile Geoffroy, « Précaires à vie ? », Liaisons sociales n° 126, novembre 2011, p. 20.

(6) On pourrait allonger quasi-indéfiniment la liste des publications. Ainsi en septembre 2011, Trésor-Eco, lettre mensuelle n° 92 du ministère de l’Economie, des Finances et de l’Industrie, était consacré au chômage des jeunes (« Enfin, l’accès à l’emploi se fait souvent au prix d’un « déclassement » (acceptation d’emplois moins qualifiés que ce qu’autoriserait la formation des entrants sur le marché du travail). Celui-ci conduit à court terme à l’éviction des moins diplômés et à une utilisation peu efficace du facteur travail. A plus long terme, le déclassement est un facteur d’accroissement de l’instabilité de l’emploi. ») ; en novembre 2011, la DARES publiait dans sa collection « Document d’études » un numéro « Emploi des jeunes » (« L’insertion dans la vie active est marquée par une forte instabilité… La situation des jeunes est très sensible à la conjoncture économique… Plus de la moitié des jeunes connaissent des épisodes de chômage au cours des trois premières années de vie active, un tiers y reste au moins six mois… »).

Médaille de l’insertion.

Mercredi 7 décembre, le député René Dosière a eu le mauvais goût de faire adopter un amendement interdisant aux magistrats d’être décorés durant leur carrière. Or la Chancellerie distribue généreusement les médailles : Ordre national du mérite, Légion d’honneur… Il reste toutefois possible aux magistrats versés dans les baux ruraux de prétendre au Mérite agricole, décoration surnommée « Le Poireau »… dont on se doute qu’elle est portée avec moins de fierté que la rosette. Sentant le coup venir, le ministre de la Justice Michel Mercier vient de créer la « Médaille d’honneur des services judiciaires » dont la première promotion paraîtra en janvier. Les magistrats, dont la caractéristique première n’est généralement pas la maîtrise de leur égo, auront donc toujours leur ruban. Ouf… Rappelons cependant aux magistrats que ces médailles ne sont que la manifestation de stratégies d’obsolescence : « De même que la vieillesse donne des hochets à la jeunesse, pour la maintenir en état de jeunesse, de même la jeunesse donne des médailles à la vieillesse pour l’encourager à céder la place. » (1) Autrement dit, derrière toute remise de médaille, il faut lire « Exit » car « De même que les vieux ont intérêt à renvoyer les jeunes dans la jeunesse, de même les jeunes ont intérêt à renvoyer les vieux dans la vieillesse. » (2)

Au fait, comment se fait-il que personne n’ait songé à créer la médaille de l’insertion ? Une médaille miraculeuse à coup sûr.

Glose.

Voici un bout de temps que la mise en relation du discours peu économe sur l’accompagnement avec la charge de travail (150, 200… 300 jeunes en suivi) et avec l’obligation contractuelle d’un entretien mensuel participe plus d’un fonctionnement schizophrénique ou de la commedia dell’arte que de la réalité professionnelle : on clique, on clique pour cumuler des « actualités » comme d’autres collectionne des s’miles. Pôle emploi a trouvé la solution, grâce lui en soit rendue. Alors que le nombre de demandeurs d’emploi explose, non seulement le gouvernement ne prévoit pas de renforcement des équipes mais les 1500 contrats à durée déterminée arrivant à échéance ne seront pas remplacés, pas plus que 300 départs à la retraite. Que faire ? comme interrogeait Vladimir Ilitch Oulianov…  Mais bon dieu, mais c’est bien sûr : alléger le suivi mensuel des chômeurs en le réservant aux demandeurs d’emploi de longue durée ! Il suffisait d’y penser : moins d’accompagnement = moins de personnels. Il sera toujours temps, ultérieurement, de gloser sur l’importance de l’accompagnement.

Yaourt et pastis.

C’est paru dans Le Monde du 7 décembre 2011 sous le titre Les entrepreneurs doivent s’engager pour l’emploi. Neuf PDG, pas des moindres – Rhodia, Essilor, EADS, Lafarge, GDF Suez, SNCF, Pernod-Ricard, Danone et Schneider Electrice – signent une tribune sur le thème de la responsabilité sociétale de l’entreprise, thème dont on voit qu’il quitte le registre de qualité mais confiné du Centre des Jeunes Dirigeants ou délaissé de l’économie sociale : « développement économique et social de nos sociétés… ancrage territorial de nos activités… », tout y est et, si l’auscultation de certains de ces groupes révélait une conversion assez récente de type social washing, basta, considérons que vaut mieux tard que jamais ! Et que, tant qu’à faire, faisant feu de tout bois, il n’est désormais qu’à s’adresser à leurs filiales et établissements pour y négocier des places réservées pour les jeunes puisque ces pédégés s’engagent à favoriser « l’accès à l’alternance aux jeunes issus de milieux sociaux défavorisés et en difficulté, notamment en développant des dispositifs d’aide à l’orientation et de préqualification en partenariat avec les structures spécialisées. {…} En parallèle de ces actions, nous nous engageons à promouvoir la mise en place de dispositifs d’encadrement par nos propres salariés, soit pour les aider à choisir leur orientation professionnelle, soit pour les soutenir, une fois leur diplôme obtenu, dans leur recherche d’emploi. » Reste aux chargés de relations entreprises d’identifier sur leurs territoires et de prendre rendez-vous. De la prospection ciblée avec la garantie d’un bon accueil. Par exemple, pour Rhodia, on a dix sites de production : Belle-Etoile, Chalampé, Clamecy, Collonges au Mont d’Or, La Rochelle, Melle, Roussillon, Salindres, Saint-Fons et Valence… Finalement, trouver du travail aux jeunes, c’est trop facile !

A suivre…

(1) Jean-Claude Chamboredon, « Adolescence et post-adolescence : la juvénisation », in Anne-Marie Alléon, Odile Morvan, Serge Lebovici, Adolescence terminée, adolescence interminable, PUF, 1985, p. 22.

(2) Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Les éditions de minuit, 1984, p. 153.

Ci-dessous une interview parue le 5 décembre dans Le Canard Social, un site d’information des Pays de la Loire dont l’objet central, comme on s’en doute, est « le social ». On peut aller fureter sur ce site : on y trouvera plein de choses intéressantes… Il est possible de s’inscrire pour un essai d’une semaine et, si le cœur s’allie à la raison, s’abonner. C’est 9 euros par mois.

L’interview… (1)

Philippe Labbé est sociologue. Il estime qu’il faut que les mondes de l’économie et du social doivent davantage converger.

Le sociologue Philippe Labbé est spécialiste des questions d’insertion professionnelle au cabinet Pennec installé à Rennes. Il est régulièrement sollicité par les acteurs de l’IAE, comme le Réseau 44 de l’insertion qui planche en ce moment sur les rapports entre économie et social. Philippe Labbé invite les professionnels à « sortir la tête du guidon » pour retrouver du sens.

Le Canard Social : « Vous dites que des raisons culturelles opposent l’économique et le social. Lesquelles ? »

Philippe Labbé : « Ce sont de vieilles histoires. Dans les représentations des travailleurs sociaux, l’argent est considéré comme n’étant pas très propre et source de cupidité. Le social fait référence à la pureté de l’abnégation. A contrario, les logiques économiques considèrent que le social est une coquetterie intellectuelle : la théorie libérale veut que chaque individu soit rationnel, froid et agisse pour son propre intérêt. »

LCS : « Et vous battez en brèche ces oppositions… »

Philippe Labbé : « Ce sont évidemment des schémas faux : l’économique et le social sont condamnés à vivre ensemble. Travailler dans l’insertion, c’est travailler avec la nature humaine. Ne la traiter que sous l’angle économique, c’est l’instrumentaliser en niant les difficultés sociales. A contrario, l’autonomie sociale se trouve au prix d’une indépendance économique. Seulement, il y a aujourd’hui une hégémonie de la sphère économique, la dimension sociale n’est plus assez financée. Et ce sont des nonagénaires comme Stéphane Hessel ou Edgar Morin qui doivent rappeler que le sens de la vie ne se résume pas au produit. »

LCS : « Les structures d’insertion, précisément, sont touchées par cette idéologie dominante ? »

Philippe Labbé : « L’État raisonne avec une approche sectorielle, qui ne met en avant que l’emploi alors qu’il recouvre d’autres dimensions comme le logement ou la mobilité. Les pouvoirs publics doivent accepter le principe holistique au lieu d’être porté par une idéologie étriquée, celle du rationalisme, celle de l’homo œconomicus. On est aujourd’hui dans une situation paradoxale : malgré l’explosion du chômage, le projet de loi de finances de 2012 inscrit une diminution de 13% des crédits alloués à l’ensemble de la politique de l’emploi ! Et le budget consacré à l’indemnisation des chômeurs est amputé de 36% ! L’action sociale est de moins en moins prise en compte et tous les opérateurs subissent cette diminution des crédits. On continue à faire croire qu’il peut y avoir un accès rapide à un emploi durable alors qu’on le sait : la première cause du chômage, c’est le chômage lui-même parce qu’il désocialise. Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans les Trente glorieuses mais dans les Quarante piteuses. »

LCS : « Y a-t-il, comme vous semblez l’affirmer, une perte de sens dans l’insertion ? »

Philippe Labbé : « Il y a en tout cas un risque de perte de sens. Travailler dans l’insertion comporte une dimension vocationnelle. On travaille avec de la nature humaine et non dans une logique quantitative. Les professionnels travaillent avec une telle pression sur les critères d’efficience, de performance et de concurrence les uns avec les autres, qu’ils ne s’y retrouvent plus. Les structures de l’Insertion par l’activité économique sont nées dans les réseaux de l’éducation populaire dans les années 1960-1970, autour de projets de transformation sociale. Il faut y revenir et réinsuffler du sens dans l’action sociale. Car ce n’est pas parce qu’on a de bons outils qu’on est un bon ouvrier, il faut aussi du sens pour faire correctement son métier. »

LCS : « Vous parlez aussi d’un déficit de réflexion sur les métiers de l’insertion. Pourquoi ? »

Philippe Labbé : « Parce que les professionnels n’ont pas le temps. Ils ont le nez dans le guidon, pour reprendre l’expression la plus commune aujourd’hui dans ce secteur. Ils ont une culture de la circulaire et n’ont plus le temps de lire et de réfléchir à leur métier ni de faire d’améliorer la qualité de l’accompagnement. Le temps, il le passe à gérer l’administratif. Cette bureaucratie de l’administration va en s’aggravant, notamment avec la Révision générale des politiques publiques (RGPP) qui déstructure encore davantage les services de l’État. On est dans un postulat, dans un registre idéologique sur le principe que moins d’État, c’est mieux d’État. »

LCS : « Comment les structures d’insertion peuvent-elles mieux adapter leur offre de services ? »

Philippe Labbé : « Les structures d’insertion ne sont pas Atlas portant le monde sur leurs épaules. La logique veut qu’on fasse tout faire à ces professionnels. Si on veut qu’ils en fassent plus, il faut plus de moyens. Le monde de l’économie a l’habitude de payer et de faire payer tout un tas de prestations externes. Or, le social, lui, réalise toutes ces prestations de manière gracieuse. Il faut au contraire que les structures d’insertion facturent des prestations de conseil aux entreprises, d’aide au recrutement lorsqu’elles sont sollicitées, pour ne pas rester dans une logique de charité. Elles doivent éviter de rester dans l’entre-soi et faire en sorte que les deux mondes se rencontrent. Si elles continuent à accepter de tout faire, elles mettent en cause la crédibilité de leur travail. »

LCS : « Les structures d’insertion ont-elles vraiment le choix ? »

Philippe Labbé : « Elles doivent mettre en place une négociation avec les financeurs publics. Sinon, elles cèdent du terrain à une autre alternative qui consiste à laisser aux usagers une allocation de survie, à les faire rêver avec une addiction à TF1 ou à l’Euromillions en considérant que le travail social coûte trop cher. »

(1) Propos recueillis par David Prochasson. On vous fait grâce de la photo.

Génération perdue.

« Le chômage, au plus haut en Europe, affecte d’abord les jeunes et les seniors ». C’est le titre d’un article du Monde du 2 décembre 2011. Extraits :

« {…} Pour autant, le spectre de « la génération perdue » – celle des jeunes – n’a pas fini de grandir. En Espagne, 48,9 % des 15-24 ans sont au chômage, ce qui représente une augmentation de 10 % en un an. Pendant les années de boom, de 2000 à 2007, nombreux sont les jeunes Espagnols qui ont abandonné les études pour se lancer dans la construction ou l’hôtellerie. Depuis l’éclatement de la bulle immobilière, ils se retrouvent sans emploi et sans diplômes.

La situation des jeunes Grecs est tout aussi dramatique : 45,1 % d’entre eux sont au chômage. En France, ils sont 24,2 %. Sur l’ensemble de l’UE, la moyenne des juniors au chômage est de 22 %. »

Renoncement

« Les emplois « atypiques », comme les emplois précaires, le temps partiel ou le travail intérimaire, masquent sans doute une réalité encore plus sombre », souligne Cédric Rio, chargé de mission à l’Observatoire des inégalités. A cela s’ajoutent les juniors qui prolongent indéfiniment leurs études, faute de débouchés, et ceux qui, de guerre lasse, renoncent à chercher un emploi, ce qui fait dire à M. Torres que « leur taux d’inactivité est presque plus inquiétant que celui du chômage ».

Perspectives.

« Pour l’OFCE autant que pour l’OIT, les perspectives ne sont pas bonnes. « L’actuelle remontée du chômage en Europe va projeter (beaucoup) de demandeurs d’emplois dans une situation de fin de droits : les allocations chômage sont désormais limitées dans le temps », s’inquiète M. Timbeau, pour qui l’UE « n’a jamais connu une phase comme celle-là ». D’autant que l’heure est à l’austérité et à la consolidation des politiques budgétaires. Lesquelles se feront « au détriment de la croissance et de l’emploi », prévoit M. Torres. »

C’est à l’aune de cette conclusion, formulée en interrogation au terme du précédent article, « Drôle de monde, quand même où l’on ampute le budget de l’indemnisation des chômeurs lorsque ceux-ci augmentent », que l’on peut apprécier le discours de Toulon durant lequel le leitmotiv « Travailler plus… » a été décliné en « Entre gagner moins et travailler davantage, je suis convaincu que la deuxième solution est préférable à la première, qu’elle est plus juste et qu’elle nous permettra de sortir de la crise au lieu de l’aggraver. »

Dépression.

A vrai dire, la lecture du Monde est désormais aussi déprimante que celle du Monde Diplomatique dont on sort, quelle que soit la qualité de ce mensuel, avec une seule obsession : un antidépresseur, vite ! Le 1er décembre, au fil des pages… « L’islamiste Abdelillah Benkirane chargé de former le gouvernement au Maroc » (ou les (r)évolutions maghrébines au bénéfice des islamistes « modérés » ( ?), « Nous ne reviendrons jamais à la situation d’avant-crise » (Baudoin Prot, président de BNP Paribas), « Standard & Poor’s dégrade quinze banques. C’est une initiative sans précédent depuis la crise financière de 2008 », « Le Royaume-Uni a baissé à 0,9% ses prévisions de croissance 2011-2012 », « Les évènements météorologiques extrêmes se sont succédé en 2011 », « Nucléaire indien : risques sismiques pour les futurs EPR », « Fonction publique : l’impossible bilan de la réforme » (« Qu’il s’agisse de la réforme judiciaire, scolaire ou hospitalière, la RGPP s’est traduite par une dégradation de la qualité des services parce qu’on a cherché d’abord à réaliser des économies… »), « Les étudiants étrangers en froid avec la France » (à la suite de la « circulaire Guéant » du 31 mai), « Les élus de banlieue s’inquiètent du désengagement de l’Etat dans les quartiers difficiles », etc.

Hypermérite.

Apprenant également  que Maurice Lévy, président de Publicis, n’aura plus de rémunération fixe à partir de 2012, l’on se dit que voilà un PDG s’inscrivant dans la lignée des milliardaires américains touchés par la grâce philanthropique… jusqu’à comprendre, d’une part, que Maurice Lévy était atteint par la limite d’âge – 70 ans – mais a fait voter ses actionnaires pour la repousser jusqu’à 75 ans et, d’autre part, que le mot important est le qualificatif « fixe » : « J’ai demandé au conseil de ne fonctionner que sur une rémunération à la performance. A partir de janvier 2012, je n’aurai plus de rémunération fixe. Je veux « hypermériter » ma rétribution, quelle qu’elle soit. » L’article n’indique pas quelle est la part variable que touche ce PDG qui, soit dit en passant, a passé plus de quarante ans chez Publicis : il est vrai que le discours sur la flexibilité, la nécessité d’assumer la discontinuité, l’enterrement de l’idée de carrière, tout cela ne concerner que les gens de peu. En tout cas, on retient la leçon : on savait qu’il ne fallait plus dire « efficacité » mais « performance » ; on sait désormais qu’il ne faut plus dire « performance » mais « hypermérite ».

Candide.

Pour être complet, notons toujours dans le même quotidien une page entière sur les frasques de DSK qui a remis au goût du jour l’expression de « libertinage » et qui – Candide, à ses côtés, fait figure de cynique – a découvert que les créatures le rejoignant à Washington n’étaient pas exclusivement motivées par son potentiel de séduction. On s’interroge pour savoir jusqu’à quel niveau insondable d’imbécillité le lecteur français moyen est considéré pour être susceptible d’avaler autant de couleuvres. On ne s’interroge plus, par contre, sur le naufrage de l’exemplarité des élites. On songe par contre à Nietzsche qui écrivait : « Dans toute oligarchie se dissimule – l’histoire tout entière l’enseigne – un constant appétit de tyrannie ; toute oligarchie est sans cesse ébranlée par les efforts que chacun des individus qui sont en elle doit faire pour rester maître de cet appétit. » (1)

Jardinicole.

Au fait, par quoi Voltaire conclut-il Candide ? Par « Il faut cultiver notre jardin. » Effectivement, la tentation est forte de se replier sur son gazon, d’y planter de quoi survivre. C’est une hypothèse. Une seconde hypothèse est de forcer le destin et, pour cela, il faut de l’espoir. Pour être complet dans cette lecture, on en trouvera dans une interview de Jean-Paul Delevoye, « Apaiser les marchés, c’est bien, mais apaiser la jeunesse c’est mieux »… une réserve à y apporter (2) étant cependant ce titre avec le verbe « apaiser » car la question est bien plus « Indignez-vous ! » – « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer. » (3) et « Engagez-vous ! » (4). Mais contre, vers et pour quoi ? « Contre l’hégémonie de la quantité, du calcul, de l’avoir, nous devons promouvoir une vaste politique de qualité de la vie, c’est-à-dire, encore une fois, du bien-vivre. » (5)

L’interview de Jean-Paul Delevoye.

« Apaiser les marchés, c’est bien, mais apaiser la jeunesse c’est mieux »

Ancien Médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye est président du Conseil économique, social et environnemental (CESE).

L.M. « Quel sens donnez-vous au vivre-ensemble ? »

J.-P.D. « En 1995, Jacques Chirac a fait campagne contre la « fracture sociale ». A la présidentielle de 2002, la droite a mis l’accent sur la sécurité. J’ai été un des rares, à l’époque, à dire : « Attention ! » Ce thème révèle une société qui bascule. Dans laquelle les individus cherchent à se protéger de l’autre et n’ont plus le sens du collectif. En 2007, lorsque j’étais médiateur, j’avais appelé à une campagne qui mette l’accent sur le vivre-ensemble contre le triomphe du chacun-pour-soi. Car nous subissons aujourd’hui les effets pervers de la société de consommation.

Dans ce modèle, la liberté individuelle est la valeur suprême et les individus sont incités à agir en fonction de leurs émotions, et non plus de convictions. Dans la sphère privée, les gens « consomment » leur conjoint – si je t’aime je te garde, si je ne t’aime pas je te jette -, « consomment » leurs enfants non pas en les éduquant mais en recherchant leur affection. Dans la sphère publique, ils consomment le « prof » pour qu’il mette une bonne note à leur gamin, le juge pour qu’il fasse mal à celui qui leur a fait mal.

On voit émerger l’homme consommateur de la République qui exige des devoirs du collectif et revendique, pour lui-même, tous les droits. On voit poindre le racisme d’assiette : la réticence à partager avec les autres, voire à payer des impôts. Mais cette société engendre aussi des frustrations. Celui qui n’a pas les moyens financiers ou la capacité de satisfaire ses envies le vit comme une humiliation. S’ensuivent un mal-être et un mal-vivre qui alimentent des réflexes de méfiance et des phénomènes de repli identitaire. Se fait jour aussi la tentation d’échapper aux lois républicaines pour se réfugier dans l’économie parallèle ou dans un système régulé par la violence. »

L.M. « Quelle est la responsabilité du politique ? »

J.-P.D. « J’observe à droite et à gauche que tous les discours politiques ont pour but de rassembler contre l’autre : la gauche mobilise contre la mondialisation ; la droite contre les fraudeurs ou les étrangers. C’est préoccupant. Nous sommes en train de fonder notre système démocratique sur le sable des émotions quand les solutions durables nécessitent de bâtir sur la solidité des convictions. »

L.M. « Quelles sont les pistes ? »

J.-P.D. « Toutes nos politiques publiques mettent les individus devant leurs échecs, et non devant leurs potentialités. (souligné par nous) Aujourd’hui, la gratuité de certains services publics ou les systèmes d’allocations pallient la pauvreté sans aider les personnes à surmonter leurs difficultés. Nous devons réfléchir au caractère responsabilisant des dispositifs d’aide. Rétablir l’envie de chacun de se sentir responsable du collectif passe par la reconstitution de la confiance en soi. »

L.M. « La crise est-elle une chance ou un risque ? »

J.-P.D. « L’explosion du système financier fait prendre conscience que la gestion de la dette est une nécessité. Après l’échec du tout-collectif et du « tout-marché », l’idée de la régulation publique de la société est en train de s’imposer de nouveau. Mais les politiques ont une vision uniquement comptable de leurs actions. Si, pour les gouvernants nationaux mais aussi locaux, l’objectif du triple A suppose de faire de l’être humain une variable d’ajustement, alors ils courent à un très grave échec politique. Apaiser les marchés, c’est bien, mais apaiser la jeunesse, c’est mieux. »

L.M. « La société peut-elle provoquer cette prise de conscience ? »

J.-P.D. « Je crois à la capacité de résistance de la société civile par rapport à un système qui fabrique de la détresse sociale et des échecs humains. Les citoyens peuvent alerter les décideurs sur la précarité, sur le respect de l’environnement, sur la défense des droits. J’ai longtemps pensé qu’on pouvait influencer la politique de l’intérieur. Je crois désormais qu’on peut la faire évoluer de l’extérieur.

La société civile a un rôle à jouer pour interpeller les décideurs et les obliger à intégrer le temps long et la défense des causes. Nos modes de vie fatiguent les cerveaux – plus que les corps – et nous sommes à la recherche d’une décélération du temps, d’une décompression, considérées comme un élément d’appropriation du bonheur. Dans les entreprises, le nouveau management tente de concilier la notion de résultats et de bien-être des salariés. Ce qui suppose des capacités d’écoute et d’empathie. Les jeunes rejettent la culture de la performance et, s’ils ont moins d’argent dans leur portefeuille, ils sont en quête de plus de bonheur de vivre. (souligné par nous)

Suis-je un utopiste ? En tout cas je souhaite restaurer la pédagogie des enjeux. C’est le sens des colloques annuels que nous organiserons désormais sur le vivre-ensemble au CESE. J’aspire, avant et après la présidentielle, à un débat politique apaisé pour retrouver un élan autour d’un projet collectif. »

C’est dit.

 (1) Friedrich Nietzshe, La généalogie de la morale, {1887}, 2009, Gallimard, Folio essais, p. 163.

(2) D’autres réserves ou, tout au moins, des sujets à discussion pourraient être avancés dont ce « débat politique apaisé ». Non seulement en période d’élection présidentielle, ce souhait s’apparente plus à de la candeur – qui n’est pas nécessairement une qualité – qu’à un objectif mais, face aux enjeux majeurs de rupture avec un type de système, pour aller vite le néolibéralisme, le réflexe munichois n’est sans doute ni réaliste, ni éthique, ni pertinent. Faisant référence aux accords de Munich, signés en 1938 par Hitler, Daladier, Mussolini et Chamberlain, probablement cette comparaison est-elle risquée mais ce qui se passe (Grèce, Espagne, Portugal…) et ne va pas s’y limiter n’appelle pas une sorte de consensus psychoaffectif réconciliateur… L’expression « pédagogie des enjeux », que Jean-Paul Delevoye appelle de ses vœux, reste également à discuter… après consultation du site du Conseil économique social et environnemental (colloque « Le vivre ensemble, entre confiance et défiance » )

(3) Stéphane Hessel, Indignez-vous ! éditions Indigène, 2011, p. 22.

(4) Stéphane Hessel, Engagez-vous ! éditions de l’Aube, 2011.

(5) Stéphane Hessel, Edgar Morin, Le chemin de l’espérance, Fayard, 2011, p. 27.

C’est également dans Refaire société, dont nous avons parlé au sujet de l’article de Robert Castel « Les ambiguïtés de la promotion de l’individu », que l’on peut lire une contribution de Christian Baudelot, « L’héritage contre le mérite », dont l’intérêt, pas des moindres, est de synthétiser nombre d’informations et d’analyses révélant l’évolution, plus probablement la dérive, d’une France qui « court ainsi le risque de devenir, dans tous les sens du terme, une société de rentiers. »

Baudelot s’appuie tout d’abord sur l’étude de Thomas Piketty, « On the long-Run Evolution of Inheritance : France, 1820-2050 » (1), démontrant que, si la part de la richesse transmise par voie d’héritage n’a cessé de diminuer jusqu’à ne représenter que 5% du flux de la richesse au cours de la première partie du XXè siècle, elle a à nouveau progressé pour atteindre 15% en 2010 : « En projetant dans l’avenir les tendances observées, la part de la richesse héritée pourrait, si rien ne venait la contrecarrer, retrouver en 2050 son niveau de 1820. » Ce constat s’oppose frontalement à l’idéal méritocratique : « Tous les citoyens étant égaux {…} sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celles de leurs vertus et de leurs talents. » (2) Dès lors que les mérites cèdent à l’héritage et au hasard de la naissance, l’égalité – qui n’a jamais été réelle – devient totalement illusoire : « Une méritocratie menacée, c’est donc un démocratie en péril. » Observons, en ce qui concerne les jeunes rencontrant des difficultés d’insertion, que ceux-ci sont rarement des héritiers et que l’accentuation du poids des origines dans les trajectoires ne fait que rendre leur insertion plus aléatoire et compromise… En d’autres termes, plus la méritocratie recule, moins la deuxième chance, qui n’est pas celle de la naissance, est crédible.

EPAD

En tant que capacité à reconnaître l’effort d’une personne, la méritocratie est ce qui permet, dans une certaine mesure, de rétablir un peu d’égalité dans les inégalités des origines. Certes, les inégalités ne sont pas nouvelles. Elles furent, il y a un siècle ou même cinquante ans, celles qui séparèrent riches et pauvres, cultivés et ignorants, hommes et femmes, urbains et ruraux… « Mais de nouvelles lignes de clivage sont apparues : l’âge, le logement, la stabilité professionnelle, l’origine ethnique. Le sens de leur évolution s’inscrit clairement {…} dans celui d’un renforcement des richesses héritées. » On peut considérer que la tentative présidentielle de placer son rejeton, médiocre étudiant en droit pas même doté d’une licence, à la tête d’un EPAD fût l’illustration de ce renforcement des richesses héritées…

Se loger.

Le constat de Baudelot n’étonnera quiconque travaillant pour l’insertion des jeunes : « Le poste du logement est devenu {…} le premier poste de dépenses. Il a dépassé celui de l’alimentation qui était, depuis que les enquêtes de budget ont été créées (au XIXè siècle), le premier poste de dépenses. » Dès lors que l’on corrèle cette variable de logement avec celles de revenus et d’âge, on obtient deux autres constats : d’une part, la charge des dépenses de logement est proportionnellement plus importante pour les revenus modestes ou intermédiaires et « les plus aisés sont aujourd’hui davantage propriétaires accédants qu’il y a vingt ans, alors que les plus modestes ont vu diminuer leurs chances d’accéder à la propriété. » (3) ; d’autre part, « plus on est pauvre, plus grande est la part du budget consacrée au logement (jusqu’à 30%) ! Et ce sont les plus jeunes qui sont les plus pénalisés. » Or, si les jeunes Français cherchent à s’intégrer en s’appuyant toujours sur la valeur du diplôme, ce qui implique une durée plus longue des études que leurs homologues anglais aux trajectoires courtes prioritairement orientées vers l’emploi (4), ils ne peuvent y parvenir que grâce au soutien familial… mais « les ressources des familles sont elles-mêmes très inégales » et, ainsi, se creusent les inégalités entre celles et ceux qui peuvent ou non compter sur leurs familles. En substance, mieux vaut être riche, beau, en bonne santé et avec une famille que pauvre, laid, malade et orphelin.

Apprendre.

Autant la méritocratie, dans son principe, s’inscrit dans une pensée démocratique, autant on sait depuis longtemps qu’elle participe également de la mythologie de cette même pensée au même titre que, au fronton des mairies et des écoles, le triptyque républicain « Liberté Egalité Fraternité » n’a jamais empêché les contraintes, les inégalités et les déchirures. C’est d’ailleurs à partir de l’exemple l’école que le delta entre droits prescrits et droits réels – vieil antagonisme de la citoyenneté – fût le plus exposé à la critique, entre autres par Bourdieu et Passeron, précisément dans… Les Héritiers (5). A partir de l’école… car c’est bien là que le principe méritocratique a été le plus exprimé, servant l’idéal républicain promu par ses hussards noirs (égalité rugueuse pondérée d’équité affectueuse) qui, à coups d’encouragements et de bourses, permettaient aux enfants des classes populaires de s’extraire de la condition qui leur était promise… quitte une fois le destin forcé à devoir assumer ultérieurement ce qu’Hegel appelait « la culpabilité de l’origine de classe ». Dans les faits, ces extractions vers le haut – mobilité sociale – n’obérèrent que marginalement les effets de la reproduction : « Les enquêtes internationales, PISA en particulier {Programme international pour le suivi des acquis6}, ont même montré qu’au cours des dix dernières années l’école française se distinguait de toutes les autres par une relation très accusée entre les performances des élèves et leur origine sociale. » En substance, l’origine sociale détermine la réussite scolaire et « un même niveau de diplôme n’assure pas à ses titulaires les mêmes chances dans la vie. » Sur le même thème mais dans un autre ouvrage, François Dubet écrivait : » Tout le problème vient de ce que la croyance dans ce modèle de justice {la méritocratie} conduit les familles à penser qu’il n’y a pas d’autres chances que celles que donne l’école. Cette croyance a pour effet d’accentuer la concurrence scolaire entre les familles qui ont intérêt à creuser les écarts afin d’assurer les meilleures chances à leurs enfants. Autrement dit, plus on croit, ou plus on est obligé de croire dans ce modèle de justice, plus les inégalités scolaires se creusent… » (7) Se combinent donc à la « pédagogie invisible », qui favorise les prédispositions à l’apprentissage scolaire, le capital social, tous ces liens faibles que les parents bien dotés culturellement, symboliquement et économiquement pourront mobiliser au bénéfice de leur progéniture. « Dès lors, on est loin d’un fonctionnement conforme au schéma d’une société méritocratique. En particulier, la relation éducation-emploi, pivot de la méritocratie {« Si tu travailles bien à l’école, tu auras un bon métier »}, continue d’être affectée par l’origine sociale. Elle s’avère plus forte dans les milieux défavorisés qu’ailleurs : l’exigence de compétence et de formation pèse plus sur les moins bien dotés sur le plan social. » (8)

Travailler. Peu ou pas.

Après un détour sur le thème des jeunes et de l’emploi qui n’apprendra rien aux professionnels de l’insertion (« … la jeunesse a fait les frais de la nouvelle donne économique… La moitié des salariés embauchés en CDD, en stage ou en apprentissage a aujourd’hui moins de vingt-neuf ans… En expérimentant les nouvelles formes d’emploi, la jeunesse a servi de variable d’ajustement au nouvel ordre économique et social… »), Baudelot conclut par cet avertissement : « Le rôle qu’une société reconnaît à sa jeunesse est un indice clair de sa confiance dans l’avenir, de son esprit d’entreprise, de son sens de l’innovation. » On est d’accord. Reste que ça ne « décoince » pas : les médias reprennent en boucle l’augmentation du chômage, effective aujourd’hui – « Le chômage atteint un niveau record » – et « Demain, ça sera pire »… alors que le budget de l’emploi continue de baisser. Ainsi le « programme 102 » (« Amélioration de l’efficacité du service public de l’emploi »  et « Amélioration des dispositifs en faveur de l’emploi des personnes les plus éloignées du marché du travail ») du  projet de loi de finances (PLF) 2012 fait apparaître ces évolutions vis-à-vis de 2011 (9) :

Action 1 – Amélioration de l’efficacité du service public de l’emploi : – 22%

– Sous action 1 : Indemnisation des demandeurs d’emploi : – 36%

– Sous action 2 : Coordination du service public de l’emploi : – 6%

Action 2 – Amélioration des dispositifs en faveur de l’emploi des personnes les plus éloignées du marché du travail : – 5%

– Sous action 1 : Insertion dans l’emploi au moyen de contrats aidés : – 6%

– Sous action 2 : Accompagnement des publics les plus en difficulté : – 3%

Total Programme 102 : – 13%

Drôle de monde, quand même où l’on ampute le budget de l’indemnisation des chômeurs lorsque ceux-ci augmentent (10), où dans une belle unanimité les parlementaires rejettent une proposition de diminution de 10% de leurs émoluments. Toujours dans Refaire société, on peut lire la dernière contribution, « Faire société par le côté gauche » de François Dubet qui interroge : « Comment être solidaire des autres et renoncer à de minuscules avantages corporatistes quand ceux qui exigent des sacrifices s’en dispensent si manifestement ? » Et poursuit : « Pourquoi reculer sans cesse sur le cumul des mandats et sur le nombre de réélections possibles ? Pourquoi accepter que quelques grands élus se transforment en fermiers généraux, pendant que les outsiders, les femmes, les jeunes, les membres des minorités font le pied de grue en attendant que les notables meurent ou soient devenus vraiment trop vieux pour faire illusion ? »

A suivre.

(1) Pour les anglophones, téléchargeable. On peut également lire Camille Landais, Thomas Piketty et Emmanuel Saez, Pour une révolution fiscale, Seuil, « La République des idées », 2011 : « Le patrimoine privé représente actuellement l’équivalent de près de six années de revenu national, contre moins de quatre années dans les années 1980, et moins de trois années dans les années 1950. Il faut remonter à la Belle Epoque (1900-1910) pour retrouver une telle prospérité des fortunes françaises, avec des patrimoines privés atteignant l’équivalent de six, voire sept années de revenu national. » (p. 23).

(2) Article 6 de la Déclaration des droits de l’homme (1789).

(3) Dans « Fracture générationnelle : une jeunesse sans destin » (La nouvelle critique sociale, Seuil-Le Monde, 2006), expliquant l’inéluctabilité des conflits intergénérationnels au regard de l’héritage laissé par les baby-boomers à leur progéniture,  Louis Chauvel rappelle que, dans son berceau, chaque petit Français commence sa vie avec une dette de 17 000 € et que les conditions d’accès des jeunes à l’adultéité se sont considérablement dégradées en l’espace d’une génération : les jeunes doivent travailler deux fois plus longtemps qu’en 1986 pour louer la même surface dans le même quartier et trois fois plus pour l’acheter… Si les baby-boomers à vingt-cinq ans disposaient d’un pouvoir d’achat trois fois plus élevé que celui de leurs parents au même âge, c’est désormais, selon les termes de Chauvel, une part considérable des jeunes qui « doit s’attendre à vivre un vrai déclassement social ».

(4) Cécile Van de Velde, Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe, PUF, « Le lien social », 2008.

(5) Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, Les Héritiers, Minuit, 1964.

(6) Le Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) recouvre des évaluations publiées tous les trois ans des systèmes éducatifs des trente pays de l’OCDE plus une cinquantaine d’autres pays. « Dans le palmarès international de PISA en 2006, l’école française arrivait 17è sur 29 en compréhension de l’écrit, 18è sur 30 en mathématiques, 19è sur 30 en culture scientifique. {…} Qu’ils sont agaçants, ces premiers de la classe qui caracolent en tête du classement depuis 2000, an 1 de l’opération PISA : Finlande, Corée du Sud, Canada, Australie ! » Christian Baudelot, Roger Establet, L’élitisme républicain, Seuil, « La République des idées », 2009, pp. 16-17.

(7) François Dubet, Les places et les chances, Seuil, « La République des idées », 2010, pp. 84-85.

(8) Marie Duru-Bellat, L’inflation scolaire, Seuil, « La République des idées », 2006, p. 35.

(9) Sénat, « Projet de loi de finances 2012 : Politique de l’emploi et apprentissage »

(10) En France métropolitaine, le nombre des sans-emploi s’établit au 1er novembre 2011 à 2 814 900 personnes, plus mauvais chiffre depuis décembre 1999. En y ajoutant les personnes en activité réduite (catégories B et C), le nombre des demandeurs d’emploi a atteint 4 193 000 et même 4 459 400 avec les DOM.

Rustica

Rappelons qu’un texte est soumis à votre fulgurante sagacité, à votre esprit – nécessairement – critique et imaginatif, à votre style épistolaire qui aurait certes du être remarqué en cette période de prix littéraires – le monde est injuste, les gens sont ingrats -, à votre capacité, assurément grande, d’engagement jusqu’à sacrifier un épisode des Experts… ou reporter d’une demie journée la lecture de Votre jardin alors que, oui bien sûr, l’automne est une excellente saison pour planter.

Ce texte, « Efficacité et performance », vise à contribuer avec d’autres (1) à la construction pour les missions locales d’un vrai corpus théorique, une nécessité pour un métier : sans concepts stabilisés, univoques et transmissibles, ce ne sont que des emplois.

Ce texte vise également à doter les professionnels d’arguments de réfutation du critère d’évaluation qu’est la performance… tout simplement parce qu’accepter cette notion, voire même la reprendre à son compte et la propager, revient à nier l’identité même des missions locales : la performance implique des gagnants, donc des perdants ; elle sape toute dynamique partenariale puisque celle-ci, a minima, implique une confiance : fait-on confiance à un rival ? Non : on le combat. Accepter la performance au sein d’une équipe de mission locale, c’est mettre les professionnels en concurrence et, là également, trier les bons et les mauvais… c’est-à-dire ne plus garantir l’égalité de traitement qui, nécessairement, recouvre une progression collective des compétences. Accepter la performance au sein d’un réseau tel que celui des 500 missions locales, réseau qui peine déjà suffisamment à correctement échanger, c’est de la même façon hiérarchiser les missions locales : les bonnes, les mauvaises ; aux premières, les récompenses… tant qu’elles tiendront en tension leurs objectifs ; aux secondes, les blâmes et, d’abord, puisque l’argent est le nerf de la guerre et que l’idéologie dominante raffole du comportementalisme, par une diminution de leur subvention… ce qui ne pourra mécaniquement qu’accentuer leurs difficultés. Supposez un instant qu’un de vos enfants ait de moins bons résultats scolaires que les autres. Mettrez-vous en place les conditions pour qu’il échoue encore plus ou, par exemple, ouvrerez-vous votre porte-monnaie pour lui offrir un soutien scolaire ?

Le texte : ici.

Les premières réactions au texte : ici

Demandeurs d’emploi faim de mois.

On assiste aujourd’hui sur le thème de sus aux fainéants (2), mais à vrai dire on commence à s’y habituer, à un numéro d’illusionnisme social et politique dépassant l’imagination. Probablement, avec l’adrénaline des élections, cela ne va que s’amplifier. Ainsi, certain se présente comme le chevalier blanc de l’Etat social et des protections, également sociales, issues du Conseil de la Résistance… pour mieux cliver la population en stigmatisant les « fraudeurs », « voleurs », « profiteurs ». Ces derniers étaient préparés par le haro sur l’assistanat des seconds couteaux.

La jeunesse est coupable d’être jeune comme les pauvres le sont d’être pauvre. Peu importe les désignés, l’essentiel est de cliver : diviser pour mieux régner ; désigner à la vindicte des « profiteurs », si possible isolés et insuffisamment protégés pour oser protester, de telle façon à ce que ceux qui ne sont pas demandeurs d’emploi faim de mois, ceux qui ne perçoivent pas d’allocation, ceux qui ne sont jamais malade et attendent leur dernier souffle pour se poser la question de « perdre sa vie à la gagner », tous ceux-là attendent de leurs voisins licenciés ou élevant seuls-les leurs enfants ou souffrant de TMS les raisons de courber l’échine quand on les croise. Cette offensive n’est pas tactique mais stratégique. Elle s’appuie sur une idéologie qui, par les temps qui courent, n’ose plus trop dire son nom, néo-libéralisme, mais n’hésite pas, entre yacht, bouclier fiscal et Fouquet’s, au qualificatif de « populaire ». La force de cette idéologie n’est pas dans son raisonnement, encore moins dans sa scientificité comme on a pu le constater avec l’imprévisibilité totale de la crise financière par les hérauts de la main invisible. Elle réside dans les moyens financiers considérables dont elle dispose et la pression que ceux-ci permettent sur les médias de grande diffusion. Elle réside également dans un discours répandu à forte dose – « Avec le temps, n’importe quelle imposture prend force de vérité. » (3) – que les pioupious absorbent, bien trop occupés sur le terrain à « tenir leurs objectifs » pour ne pas basculer du côté de leurs usagers. Elle réside aussi dans ces mots « immenses chapiteaux dressés dans le champ sémantique et sous lesquels on n’y voit rien » (4)… sinon la méfiance, le refus de l’altérité, la disjonction, la séparation. Elle réside enfin dans la banalité du mal (5), c’est-à-dire dans la capacité d’obéir de ceux qui ne se conçoivent que comme ordinaires exécutants, ni bons, ni mauvais : neutres, imperméables à l’injustice.

Une pensée aux aguets.

Ce discours, ces mots, n’appartiennent pas à la « culture » des missions locales. Celles-ci, pour encore un temps qu’il faut construire long, ont largement de quoi puiser dans leur histoire – pour s’arrimer – et dans leur projet – pour ne pas sombrer – afin de prendre le contrepied de ce qui, marginal il y a encore peu de temps, ose sans pudeur s’afficher : « Bertrand Schwartz, c’est une pensée aux aguets qui ne cesse de se soumettre à sa propre critique, animée par une révolte permanente contre le sort fait, dans nos sociétés dites démocratiques, aux plus démunis. Et c’est aussi une pensée créative, que cette révolte amène à inventer toutes sortes de stratégies nouvelles fondées sur la confiance et le respect de la parole de tout un chacun. Certains l’ont traité d’utopiste. Est-ce donc être utopiste que de lutter contre l’exclusion sociale, par les moyens que nous offre la démocratie ? Non, Bertrand Schwartz n’est pas un utopiste. C’est un pragmatique exigeant, qui nous a apporté le preuve précieuse que l’exclusion sociale n’est pas une fatalité. En revanche, sa démarche ambitieuse et son éthique à toute épreuve mettent en évidence les résistances profondes que son invention sociale rencontre dans une société aux pesanteurs innombrables et aux réflexes souvent archaïques. N’est-il pas temps, toutefois, de s’inspirer de ses démarches ? La société française va mal, les exclus sont de plus en plus nombreux, les inégalités sociales et économiques depuis vingt ans ne font que croître. Ce n’est plus de promesses électorales, de débats politiciens stériles ou de recettes à court terme dont la France a besoin, c’est d’une ambition mobilisatrice sur le terrain même où sévit l’exclusion et d’une vision d’envergure qui nous mènera, par les voies démocratiques, à réformer en profondeur nos structures hexagonales pour donner de l’espoir à la jeunesse de notre pays et lui ouvrir un avenir européen. » (6) Que dire de plus sinon que, depuis cinq ans que ce texte est écrit, la France va encore plus mal, les inégalités ont cru, les promesses électorales, débats politiciens stériles et recettes à court terme ne se sont certes pas épuisés, l’ouverture d’un avenir européen, après la Grèce, l’Irlande, l’Italie, le Portugal, l’Espagne, est encore plus compromis ? Restent donc la nécessité éthique et l’optimisme de la volonté.

C’est à la fois fragile et essentiel.

(1) « Esquisse de définition de l’accompagnement social ou, plutôt, socioprofessionnel »

(2) Laurent Cordonnier, Pas de pitié pour les gueux, Raisons d’agir éditions, 2000.

(3) Jean Baudrillard, Fragments. Cool Memories III, 1991-1995, Galilée, 1995, p. 18.

(4) Eric Hazan, LQR. La propagande au quotidien, Raisons d’agir éditions, 2006.

(5) Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, Gallimard, 1963.

(6) Louise L. Lambrichs, « L’esprit d’une démarche », in revue Pour, Construire une pensée collective pour l’action, GREP, n° 189, mars 2006, p. 58.

Anniversaire…

En 2012, on fêtera les trente ans des missions locales. Peut-être autre chose aussi. En tout cas, serait-ce en mémoire de l’Union de la Gauche en 1981 que l’on peut trouver dans L’Huma dimanche de ce week-end un article « Emploi des jeunes : existe-t-il des dispositifs qui fonctionnent ? » le président de l’UNML (avec photo) et le vice-président de l’ANDML (sans photo), Jean-Patrick Gille et Philippe Jourdan ?

Huma dimanche nov 2011

Contactés, ces acteurs ne confirment ni infirment.

A suivre.