Economie en berne.

La Capeb (Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment), qui représente 380 000 entreprises et un peu moins d’un million de salariés (dont 80 000 apprentis), vient de publier un Livre Blanc capeb_livre-blanc (68 pages) au regard de ses prévisions pour l’année 2012, soit entre 2 000 et 3 000 emplois supprimés hors intérim. Pour l’ensemble de la filière bâtiment, incluant le BTP, 30 000 emplois seraient menacés en incluant les intérimaires. « Il est à craindre que la baisse d’activité du bâtiment s’amplifie en 2013 avec un impact sur l’emploi encore plus conséquent qu’en 2012. » Les causes avancées sont « une économie en berne », des charges trop élevées, la concurrence du régime des auto-entrepreneurs, la TVA, les procédures administratives trop lourdes…

L’édition de ce Livre blanc n’arrive pas par hasard, son titre étant pour le moins explicite, Elections présidentielles et législatives 2012. Il s’agit donc de faire pression : donnant – donnant, bulletins de vote contre concessions… Patrick Liebus, président de la Capeb, ouvre ainsi l’introduction de ce document : « À l’occasion des élections présidentielles et législatives de 2012, la CAPEB a rédigé un Livre Blanc destiné à interpeller l’ensemble des formations politiques et des élus sur les grandes préoccupations des entreprises artisanales du bâtiment. »

Charges.

Subséquemment, la Capeb expose quelques préconisations telles qu’« une évolution de la fiscalité des carburants » et – tiens, ce n’est pas un hasard – « une TVA sociale aboutissant à moins taxer le travail et à favoriser l’emploi ». Rappelons que les « charges » dont se plaignent les organisations patronales sont, d’une part, les propriétés sociales collectives qui permettent d’être soigné, de disposer d’une retraite, etc.  et, d’autre part, le fruit du travail des salariés. On aurait tendance à l’oublier en parlant de « charges » comme s’il s’agissait de dépenses qui pesaient inopportunément sur les budgets des entreprises. Ce même type de raisonnement s’applique pour les fonctionnaires, encore une fois des « charges », comme si ceux-ci ne produisaient pas des services et comme si leurs revenus n’étaient pas réinjectés dans l’économie : les fonctionnaires sont également des consommateurs et, à l’échelle micro, les premiers à les stigmatiser sont les premiers à geindre lorsqu’est annoncé la fermeture d’un établissement public ou le départ d’un régiment.

Une préconisation ne lassera pas d’étonner puisque, passé le constat d’un infléchissement prévu, la confédération veut que le reclassement de demandeurs d’emploi vers la construction soit favorisé par Pôle emploi : « Bien que le nombre de demandeurs d’emploi reste important, les entreprises artisanales du bâtiment demeurent confrontées à des difficultés de recrutement de main-d’œuvre qualifiée.

Cette insuffisance pourrait être amoindrie si Pôle Emploi favorisait le reclassement de demandeurs d’emploi en leur permettant de se former pour adapter leurs compétences aux besoins des professions du bâtiment. L’existence systématique de correspondants bâtiment dans les agences locales de Pôle Emploi contribuerait à ce nécessaire rapprochement entre l’offre et la demande. »

Sociostroumpf.

On s’interroge à ce moment sur la cohérence interne entre l’annonce ou la menace de suppressions d’emplois dans le bâtiment et l’orientation des demandeurs d’emploi qualifiés vers ce même secteur… En effet, si le bâtiment est un secteur « en tension », la bonne solution n’est pas d’inverser le rapport « offre – demande » car on en connaît d’ores et déjà la conséquence : une accentuation de la sélectivité (renflouer « l’armée de réserve » en quelque sorte), le déclassement pour les uns surqualifiés et l’exclusion pour les autres moins ou non qualifiés. L’amélioration objective des conditions de travail et la rémunération sont les deux facteurs-clés… bien plus que « l’image » qui retient souvent l’attention : on peut multiplier les messages publicitaires mais, si concrètement sur le chantier l’écart entre ceux-ci et la réalité est abyssal, le marketing du bâtiment aura été fait en pure perte… sinon celle des communiquants. L’intérêt de cette focalisation sur l’image ou, plus chic car sociostroumpf, « les représentations » est double : c’est suffisamment flou pour créer du consensus autour du constat « les jeunes ont une mauvaise image du bâtiment » ; cela évite de traiter les vraies responsabilités : l’accueil, l’accompagnement, le tutorat, l’organisation du covoiturage pour résoudre les difficultés de déplacement sur des chantiers isolés, etc.

Copperfield.

L’amélioration des conditions de travail (pénibilité, hygiène, horaires…) a été effective dans les grandes entreprises du BTP mais demeure bien plus aléatoire dans les PME et TPE… a fortiori lorsqu’on descend les niveaux de sous-traitance : un ancien inspecteur du travail me disait avoir rencontré jusqu’à cinq niveaux de sous-traitances et, à ce dernier, des Noirs chargés de nettoyer des cuves de peinture sans aucun équipement de protection sinon des sacs poubelle pour emmailloter les mains… On a connu également dans un autre secteur, celui de la restauration, nombre de soutiers d’arrière-cuisine (parfois d’établissements prestigieux), sans-papiers et dotés de contrats de travail fantaisistes, redécouvrant le charme des modalités de travail dignes de David Copperfield.

– Bien entendu, il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain et, dans le bâtiment comme ailleurs, dans de petites entreprises comme dans des grandes, on rencontre des chefs d’entreprise de grande qualité humaine et professionnelle, inspirés par leurs métiers, soucieux d’en assurer la transmission parfois avec l’esprit, la philosophie même, du compagnonnage.

– Bien entendu, rechercher non pas l’adéquation juste et parfaite, ointe de l’acronyme « GPEC » (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences), mais une meilleure porosité entre offres et demandes est pertinent et pose la question de l’orientation… qui renvoie la responsabilité sur le système de formation et sur les intermédiaires de la politique de l’emploi. Or ces derniers multiplient les forums, les job dating, les informations collectives, les mobilisations pour des recrutements qui présentent une particularité : entre leur déclaration et leur réalisation, entre l’intention et la décision, ils fondent comme neige au soleil. Il faut une sacrée dose d’abnégation pour développer autant d’énergie pour d’aussi minces résultats…

De la même façon, si le secteur du bâtiment souhaite diversifier ses recrutements, il pourrait envisager une féminisation de ses métiers très majoritairement masculins. Aujourd’hui, on recense 85 000  salariées dans les entreprises représentées par la Capeb, soit 8,5% des effectifs. Mais on en est encore dans beaucoup de situations à des financements par le Service Public de l’Emploi d’aménagements spécifiques (toilettes, douches distinctes…) sur les chantiers. C’est la même puissance publique décriée pour le fatras administratif qu’elle fait peser sur les entreprises que l’on sait solliciter pour financer des aménagements dont le bénéfice revient exclusivement aux entreprises. On disait dans le temps « privatisation des bénéfices, socialisation des pertes ». On pourrait ajouter « socialisation des investissements ». On garde « privatisation des bénéfices », est-il besoin de le préciser ?

Grande cause nationale.

Oui, je sais, il va falloir parler du rapport Joyandet, L’emploi des jeunes. Grande cause nationale, qui vient d’être remis au président de la République. Quatre-vingt-huit pages, ce n’est pas sorcier à lire. Sauf que certaines phrases demandent à être relues plusieurs fois car, les découvrant, on se dit dans sa tête : « Mais qu’est-ce que cela veut dire ? » Ainsi, par exemple, page 26 :

« Le sort des missions locales oscille entre leur vocation initiale, les publics en difficultés, et l’éventuelle prise en charge généraliste des jeunes demandeurs d’emploi, option non retenue à ce jour mais parfois envisagée. » J’avoue me sentir comme une poule devant un couteau face au « sort », à « l’éventuelle prise en charge généraliste », à l’« option non retenue à ce jour mais parfois envisagée »… Soit, à vue de nez, 80% de cette phrase. Un peu plus bas, même page, on peut lire : « Concrètement, l’outil majeur des missions est l’attribution à des jeunes en échec scolaire ou social du CIVIS, accompagné d’une allocation financière. » Attribution du CIVIS… Est-ce ainsi que l’on cause dans les missions locales ? Il est temps d’envisager un recyclage.

A suivre…

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commentaires
  1. rbeaune dit :

    Dans le genre des propositions saugrenues, celle d’Yvon Gattaz, ancien Président du MEDEFet Président entre autre de l’association jeunesse et entreprise et de celle des entreprises de taille intermédiaire :
    « Pour favoriser l’emploi des jeunes, les deux associations proposent que soit créé un « contrat première insertion Jeunes » (CPIJ), un véritable contrat de travail qui se substituerait au RSA. L’entreprise toucherait une subvention (équivalente aux indemnités de chômage ou RSA) pour rémunérer le jeune salarié et serait partiellement exonérée de charges ».

    Si le jeune bénéficie du RSA, c’est soit qu’il a plus de 25 ans, soit qu’il bénéficie du RSA jeunes dont une des conditions est d’avoir travaillé 3214 heures au cours des trois dernières années -donc ce ne peut être un contrat première insertion et, en s’appuyant sur l’analyse du blog de Michel Abhervé, on sait que ce sont moins de 10 000 jeunes qui seraient concernés-, soit qu’il est parent isolé…

    Bref une annonce qui aurait peu, très peu de portée, mais entre l’effet d’annonce et la recherche de résultats opérents, quelle est la priorité ???

  2. Jean philippe Revel - syndiqué CGT dit :

    Une fois n’est pas coutume …Propagande ou pédagogie, à vous de juger.

    je propose aux fidèles lecteurs d’aller jeter un œil sur un tract CGT au sujet du sommet « anti social » du 18 janvier prochain :
    http://www.cgtparis.fr/IMG/pdf/4p_j_interpro_180112.pdf

    et sur 2 dossiers complets de la CGT finances (des connaisseurs en la matière) :
    http://www.finances.cgt.fr/spip.php?article1121
    http://www.finances.cgt.fr/IMG/pdf/fiscalite-v2.pdf

  3. Pour aider Philippe (et d’autres) à analyser le Rapport Joyandet, j’ai écrit
    « Rapport Joyandet sur l’emploi des jeunes, un rapport pour pas grand chose, si ce n’est de proposer que l’accompagnement soit une prestation payante »

    sur http://alternatives-economiques.fr/blogs/abherve/2012/01/13/rapport-joyandet-sur-lemploi-des-jeunes-un-rapport-pour-pas-grand-chose-si-ce-nest-de-proposer-que-laccompagnement-soit-une-prestation-payante/

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