L’accompagnement individualisé pour l’insertion est-il rentable ?

Publié: janvier 4, 2012 dans Au gré des lectures, Insertion/missions locales, Politiques d'emploi
Fouillis.

En avons-nous déjà parlé sur ce blog ? Parmi les presque 600 articles et encore plus de contributions recensés à ce jour (785), difficile de s’y retrouver… y compris pour celui (bien présomptueusement) identifié comme « administrateur ». Alors prenons le risque de la redite…

C’est un article de seize pages, daté de 2010 et signé par Bernard Gomel, Sabina Issehnane et François Legendre, « L’accompagnement et l’insertion des jeunes en difficulté. Que peut-on apprendre des données de gestion des missions locales françaises ? » (1) Sur la base d’une étude économétrique s’appuyant sur les données de Parcours 3, les auteurs visaient à quantifier le lien entre l’intensité de l’accompagnement et le degré d’insertion professionnelle des jeunes inclus dans le programme CIVIS. Ce degré est mesuré sur la base d’une distribution en six classes : 1 « inactivité », 2 « chômage », 3 « formation », 4 « contrat aidé ou formation en alternance », 5 « emploi précaire » et 6 « emploi durable ». Certes, une très large partie de cet article se révèle difficilement lisible pour qui ne maîtrise pas l’économétrie mais il suffit somme toute d’aller aux deux principales conclusions (2).

« Nous mettons alors en évidence un effet particulièrement robuste de l’intensité de l’accompagnement sur le degré d’insertion professionnelle. Quelque soit le trimestre de suivi, un accompagnement plus intense, sous la forme d’un plus grand nombre d’entretiens individuels, accroît significativement l’insertion professionnelle des jeunes. » Voilà qui est dit et clair. On trouvera à peu de choses près la même conclusion dans une autre étude, également économétrique datant de 2009, « Les effets de l’accompagnement sur le retour à l’emploi ». (3)

« Nous mettons aussi en évidence une très grande sensibilité du degré d’insertion à la conjoncture économique. Les conséquences défavorables de la crise financière sont ainsi, au troisième trimestre de l’année 2008, comparables aux effets favorables que pourrait apporter la généralisation de l’accompagnement intensif. » En d’autres termes, si l’accompagnement intensif était généralisé, ses effets bénéfiques seraient gommés par ceux de la crise.

Ceci inspire – à ce stade – trois réflexions.

Shadoks.

D’une part, cela relativise les critiques à l’emporte-pièce sur des taux d’insertion variant de 18 à 60% : les effets de la crise ne sont pas partout similaires ; il est des bassins d’emploi sinistrés où la seule insertion possible est ailleurs. A ce moment, de deux choses l’une : ou les jeunes ne bougent pas et chôment ; ou les jeunes émigrent sous d’autres cieux et leur hypothétique insertion n’est pas comptabilisée sur place. C’est un raisonnement un peu mécanique mais, grosso modo, ça devrait se tenir. Par ailleurs, si la crise est autant responsable de l’accentuation du chômage, ce qui semble peu contestable, comment se fait-il que, dès lors qu’on fait (dit faire) de l’emploi une priorité, la lutte contre ses effets n’est pas facturée à ses responsables mais qu’au contraire l’argent public leur est versé pour « consolider leurs fonds » ? Et les fonds de poche des chômeurs : définitivement percés ? Les pioupious des missions locales ressemblent de plus en plus à des Shadoks pompant les chômeurs déversés par la crise et refoulés par les entreprises.

Chronomètre.

D’autre part, si l’insertion des jeunes était réellement une priorité nationale, si elle n’était pas une incantation généralement stimulée par l’horloge électorale, des moyens conséquents et pérennes devraient être mobilisés pour que les accompagnements individuels puissent être effectifs : les accompagnés sont potentiellement là… mais les accompagnants manquent à l’appel. Et qu’observe-t-on ? Que, face à l’accroissement de la demande des jeunes et compte-tenu de moyens qui, eux, ne progressent pas sinon s’infléchissent, beaucoup de missions locales en sont au point d’imaginer des solutions en termes d’offres collectives alors que d’autres vont jusqu’à chronométrer les entretiens individuels qui fondent de trois-quarts d’heure à une demi-heure, vingt minutes ! Non que les actions collectives ne soient pas pertinentes mais à la condition de ne pas être conçues par défaut, c’est-à-dire par incapacité d’assurer des accompagnements individualisés. C’est, tout-à-fait concrètement, une façon de brader la qualité du travail et plus : le métier. Il sera toujours temps, plus tard, de pleurer sur le temps où l’on s’interrogeait sur la qualité de « l’offre de service », où l’on adhérait sans réserve à l’injonction d’écoute de Bertrand Schwartz, où l’on croyait que les mots d’un rapport officiel auraient nécessairement des implications concrètes : « Le suivi individualisé et l’accompagnement renforcé apparaissent comme l’élément indispensable au succès de tout parcours d’insertion, quels que soient les outils mobilisés comme support de ce dernier. » (4) Une solution toutefois… mais qui exigerait un fort volontarisme : qu’un référentiel qualité accepté par tous ou presque, parce que conçu avec eux, définisse les règles de l’accompagnement individuel, son « cahier des charges », y compris et sauf exceptions (le coup de pouce rapide, le renseignement donné, le document à compléter…) sa fréquence, sa durée minimale et maximale (5), de telle façon à ce que la qualité de l’accompagnement soit opposable à la tentation du grignotage ou du néo-taylorisme. Sanctuariser en quelque sorte l’accompagnement.

Huis-clos.

Enfin, si l’insertion professionnelle est corrélée à la fréquence des entretiens, rien n’est dit sur le contenu des entretiens ou, plus exactement, sur les compétences mobilisées pour que les entretiens soient de qualité et « productifs ». Posons l’hypothèse qu’un entretien avec un conseiller n’est pas réductible à une conversation ordinaire (6) et qu’il nécessite de s’appuyer sur un socle conceptuel, de se dérouler selon une méthodologie éprouvée, de bénéficier d’un feed-back pour que le-la conseiller-ère puisse réajuster son comportement, enrichir son analyse, maîtriser transferts et contre-transferts. La question, à ce moment, est celle, récurrente à juste titre dans les besoins exprimés des professionnels : quand parvient-on à s’extraire du huis-clos de l’entretien individuel pour produire cet effet-miroir ? Quand réussit-on à prendre le temps d’études de cas, de résolution de problèmes, d’échanges de pratiques… bref de tout ce qui permet par l’intelligence partagée de ne pas en rester au face-à-face ?

Radins.

Et puisqu’on en est à la question des moyens, traversons l’Océan Atlantique pour rejoindre les Antilles et, plus particulièrement, la Guadeloupe. Une singularité de cette (belle) île (qui en possède d’autres, fort heureusement) : les communes et intercommunalités ne financent pas, ou à la marge par la mise à disposition de locaux, la mission locale… alors que le taux de chômage des jeunes dépasse les 40%. Cela a justifié un coup de pied ou de plume dans la fourmilière. C’est ici. Quant à la métropole, tant pis pour la répétition, le prix d’un demi-café dans le TGV, par an et par habitant, consacré à l’insertion des jeunes ne mérite pas le nom de subvention. Tout juste celui de denier du culte, d’aumône.

Rabelais.

Au fait… la question initiale était «  L’accompagnement individualisé pour l’insertion est-il rentable ? » A la lecture des études économétriques ou non, la réponse est donc convergente : oui ! Mais un autre registre peut être sollicité : a-t-on éthiquement le droit de ne pas accompagner celles et ceux qui, sans accompagnement, auraient de très fortes « chances » de rejoindre le cercle excentré des surnuméraires ou, tout au moins, de piétiner des années durant dans le précariat ? Probablement la réponse à cette question ne viendra-t-elle que consolider celles scientifiquement démontrées. Tant mieux tant il est vrai que… « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

A suivre… 

(1) In Transformations et innovations économiques et sociales en Europe : quelles sorties de crise ? Regards interdisciplinaires, XXXè Journées de l’AÉS, Presses Universitaires de Louvain, p. 315-335, Louvain-la-Neuve, 2010.

(2) Autre information, intéressante, apportée par l’étude : « … l’accompagnement intensif (quatre entretiens ou plus au cours du trimestre précédent) a toujours un effet supérieur, quel que soit le trimestre suivi, à l’effet permis de conduire. » Autrement dit, même si l’on sait que le permis de conduire est dans bien des cas une dotation majeure pour l’insertion professionnelle, son effet demeure en-deçà de l’accompagnement intensif.

(3) « … plus l’intensité de l’offre de service est forte et plus le taux de retour en emploi est important. » Denis Fougère, Thierry Kamionka, Ana Prieto, « Les effets de l’accompagnement sur le retour à l’emploi », Centre d’Etudes de l’Emploi, 12 janvier 2009, p. 28.

(4) Bernard Seillier, Pour un contrat d’accompagnement généralisé, rapport de mission auprès de François Fillon, ministre des Affaires sociales, du Travail et de la Solidarité, à Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, juillet 2003, p. 18.

(5) « … la temporalité de l’accompagnement est une question cruciale. S’il est essentiel de fixer des bornes à la prestation, il est également essentiel de pouvoir les ajuster en fonction de la situation et de la progression des personnes dans leur parcours. »  ANPE, Unédic et  DARES, « L’évaluation qualitative de la mise en œuvre des expérimentations », L’accompagnement renforcé des demandeurs d’emploi n° 2, juin 2008.

(6) « Le lien qui unit l’accompagnateur et l’accompagné est principalement d’ordre professionnel. Ce lien, associé à d’autres critères, introduit une différenciation de taille avec l’accompagnement naturel, assuré principalement par l’entourage et les proches. Bien entendu, cette spécificité n’exclut pas la présence ou l’émergence d’autres types de liens qui restent secondaires. Si le lien professionnel est de l’ordre de la permanence tout le long de la situation, son intensité et sa force varient selon le processus de définition de la situation, le contexte, les tensions institutionnelles et interindividuelles… Celles-ci peuvent provoquer un affaiblissement du lien professionnel nécessitant, pour le renforcer, une nouvelle définition de la situation. En outre, dans la situation d’accompagnement, ce lien est moins vertical et plus horizontal et le recours à la contrainte est théoriquement prohibé {P.L. la fonction de contrôle dans l’accompagnement socioprofessionnel relativise cette interdiction}. Cette singularité est de nature à favoriser la négociation et le dialogue. » Driss Alaoui, « L’accompagnement socioprofessionnel : la complexité d’une situation professionnelle entre la complémentarité et/ou le télescopage des points de vue des acteurs » (Oracle, Université de la Réunion), in Jean-François Marcel, Philippe Maubant, Frédéric Tupin, La situation professionnelle, Phronesis, vol. 1, n° 1, janvier 2012.

Publicités
commentaires
  1. Michel ABHERVE dit :

    Tu avais déjà parlé de cette étude ,
    « Des chercheurs qui trouvent… »
    https://plabbe.wordpress.com/2011/04/21/des-chercheurs-qui-trouvent%e2%80%a6/
    Pour ma part, j’avais consacré un article à cette étude le 21 Avril 2012
    « De l’utilité des études : l’accompagnement des jeunes accroît l’insertion »
    http://alternatives-economiques.fr/blogs/abherve/2011/04/21/de-lutilite-des-etudes-laccompagnement-des-jeunes-accroit-linsertion/

    A2ssez curieusement vu l’intérêt de ce travail, ni ton article, ni le mien n’ont suscité de commentaires !

  2. pioupiou44 dit :

    Meilleurs vœux pour cette nouvelle année !
    En tant que pioupiou de plus en plus shadokien (j’ai l’impression de passer beaucoup de temps à pomper …), j’aimerais que cet article soit distribué dans toutes les missions locales et à tous nos élus !!!
    J’aimerais (je fais des rêves parfois …) que plutôt que de déclamer « accès à l’emploi, accès à l’emploi, accès à l’emploi… », on réfléchisse à des observatoires des jeunesses sur les territoires, à des actions de lien social, de prise de parole par les jeunes, de participation des jeunes aux décisions des Missions Locales ! Qu’on retrouve l’esprit de l’Éducation Populaire, qui est notre socle commun (selon moi !)

    En attendant, je pompe, j’ANIse, je CIVISe, je PPAEte !

  3. rbeaune dit :

    Mais si c’est rentable c’est qu’on est performant et si on est performant, alors plus de souci pour trouver des fonds, il suffit de s’introduire en bourse…

    La densité et la qualité de l’accompagnement sont des facteurs de réussite pour l’insertion professionnelle – sans oublier quand même que l’environnement économique dicte sa loi : la crise touche les extrêmes (jeunes et séniors) qui sont en emploi et réduit les chances d’accès à l’emploi pour ceux qui ont le moins d’expérience et encore plus pour ceux qui ont le moins de diplôme…
    Mais de cet accompagnement imaginé uniquement sous le vocable d’individuel, je voudrais ajouter deux choses :

    Il doit aussi permettre aux jeunes d’accéder à l’autonomie dans sa relation au monde du travail… Il peut paraître plus efficace à court terme de multiplier les leiux de rencontres jeunes – employeurs (job dating, forum, …), mais il est aussi nécessaire de donner aux jeunes la culture économique de leur terrtoire et la volonté de se débrouiller seul pour qu’ils entreprennent d’eux-mêmes des démarches et intègrent cette nécessité de mobilité pour évoluer.

    il est essentiel que cet accompagnement se couple à des actions collectives, à des projets où les jeunes se rencontrent, échangent, prenennt les choses en main, se dynamisent, s’investissent… C’est aussi un moyen pour les conseillers de voir les jeunes sous un autre angle et d’éviter de tomber dans une logique de prescription… Cela permet aussi de revaloriser leur image si écornée dans notre opinion publique… Malheureusement, de moins en moins de portes ne s’ouvrent sur ce champ… La pure logique formation – emploi oublie que, pour celui qui a rencontré des difficultés vis-à-vis d’un modèle unique, uniformisateur, seules des voies détournées peuvent lui permettre d’accéder aux clés de ce monde…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s