Archives de décembre, 2011

Des chiffres…

Cela ne vous a pas échappé, les commentaires sont signalés par des chiffres dans des bulles en haut et à droite des articles. Il faut donc cliquer pour en prendre connaissance et, dès lors que l’article est un peu ancien, il y a de fortes chances qu’un nouveau commentaire passe inaperçu. D’où ce commentaire en front-office concernant un article publié il y a presque trois semaines… le temps passe ! C’est une contribution de Régis sur l’article « Sega et retard à l’allumage »  (19 novembre), concernant la question d’une médiocre appétence des missions locales pour le service civique…

Régis : « Juste une interrogation : pourquoi cette commission base ses analyses seulement à partir du mois d’août 2010 ? La Mission locale de Beaune a proposé en juillet 2010 à 9 jeunes qu’elle suivait (niveau VI à IV) un contrat d’un an en service civique pour expérimenter la mise en place d’un Relais Santé Jeunes : favoriser l’accès à l’information et à la prévention des jeunes par des jeunes en matière de santé… l’action se poursuit avec deux jeunes toujours sous ce même statut avec un double objectif : pérenniser le dispositif et conduire leur projet professionnel. Une évaluation est en cours (par un breton en plus).

Et quand je lis la base documentaire – de qualité – de l’ANDML, je vois de nombreuses initiatives dans ce sens.

Mais il faut aussi faire attention à ne pas détourner ce dispositif qui peut être une tentation pour couvrir de véritables emplois par ce statut de bénévole indemnisé. »

Des lettres.

Le temps ne passe pas que pour les articles : on sait que, dans notre rapport au temps, le passé est de plus en plus rapidement obsolescent. Il passe également pour une vieille dame, les Presses Universitaires de France qui, à l’occasion de leur 90ème anniversaire, viennent de publier un ouvrage, A quoi sert le savoir, où « 72 intellectuels d’aujourd’hui » tentent de répondre chacun en deux ou trois pages à cette question. Une caractéristique de cette production est d’être gratuite : le livre vous est offert, oui : offert, par votre libraire préféré. Une seconde caractéristique est que, si ces courts essais sont inégaux, l’ensemble est cependant de bonne facture avec de très belles saillies littéraires, celles qu’on surligne. Quelques exemples…

« Le savoir sert la vie qui cependant l’englobe. La vie sait de nous ce que nous ne savons pas d’elle. » Ali Benmakhlouf.

« Un parcours chez les morts permet de mieux comprendre les vivants, pour mieux aimer la vie. » Lucien Bély.

« Le savoir, c’est la liberté de l’esprit qui dispose du monde et n’est pas à la disposition de puissances imaginaires qui concourent à son aliénation. » Georges Balandier.

Enfin ce qui pourrait être traduit comme un plaidoyer pour l’éducation populaire, pour l’intelligence partagée : « C’est par optimisme que nous décrivons nos sociétés comme des « sociétés de connaissance ». Nous visons par là le fait que la connaissance scientifique est aujourd’hui le principal moyen de production pour nos richesses. Mais si d’aventure cette connaissance est aliénée, inaccessible à une majorité d’êtres humains, elle devient le plus sûr moyen d’oppression qu’ait connu l’humanité. Ses ravages iront bien au-delà de ceux que certains philosophes ont imaginés produits par des institutions comme la religion ou la propriété privée. » Sylvain Auroux.

A suivre.

 

Ci-dessous une interview parue le 5 décembre dans Le Canard Social, un site d’information des Pays de la Loire dont l’objet central, comme on s’en doute, est « le social ». On peut aller fureter sur ce site : on y trouvera plein de choses intéressantes… Il est possible de s’inscrire pour un essai d’une semaine et, si le cœur s’allie à la raison, s’abonner. C’est 9 euros par mois.

L’interview… (1)

Philippe Labbé est sociologue. Il estime qu’il faut que les mondes de l’économie et du social doivent davantage converger.

Le sociologue Philippe Labbé est spécialiste des questions d’insertion professionnelle au cabinet Pennec installé à Rennes. Il est régulièrement sollicité par les acteurs de l’IAE, comme le Réseau 44 de l’insertion qui planche en ce moment sur les rapports entre économie et social. Philippe Labbé invite les professionnels à « sortir la tête du guidon » pour retrouver du sens.

Le Canard Social : « Vous dites que des raisons culturelles opposent l’économique et le social. Lesquelles ? »

Philippe Labbé : « Ce sont de vieilles histoires. Dans les représentations des travailleurs sociaux, l’argent est considéré comme n’étant pas très propre et source de cupidité. Le social fait référence à la pureté de l’abnégation. A contrario, les logiques économiques considèrent que le social est une coquetterie intellectuelle : la théorie libérale veut que chaque individu soit rationnel, froid et agisse pour son propre intérêt. »

LCS : « Et vous battez en brèche ces oppositions… »

Philippe Labbé : « Ce sont évidemment des schémas faux : l’économique et le social sont condamnés à vivre ensemble. Travailler dans l’insertion, c’est travailler avec la nature humaine. Ne la traiter que sous l’angle économique, c’est l’instrumentaliser en niant les difficultés sociales. A contrario, l’autonomie sociale se trouve au prix d’une indépendance économique. Seulement, il y a aujourd’hui une hégémonie de la sphère économique, la dimension sociale n’est plus assez financée. Et ce sont des nonagénaires comme Stéphane Hessel ou Edgar Morin qui doivent rappeler que le sens de la vie ne se résume pas au produit. »

LCS : « Les structures d’insertion, précisément, sont touchées par cette idéologie dominante ? »

Philippe Labbé : « L’État raisonne avec une approche sectorielle, qui ne met en avant que l’emploi alors qu’il recouvre d’autres dimensions comme le logement ou la mobilité. Les pouvoirs publics doivent accepter le principe holistique au lieu d’être porté par une idéologie étriquée, celle du rationalisme, celle de l’homo œconomicus. On est aujourd’hui dans une situation paradoxale : malgré l’explosion du chômage, le projet de loi de finances de 2012 inscrit une diminution de 13% des crédits alloués à l’ensemble de la politique de l’emploi ! Et le budget consacré à l’indemnisation des chômeurs est amputé de 36% ! L’action sociale est de moins en moins prise en compte et tous les opérateurs subissent cette diminution des crédits. On continue à faire croire qu’il peut y avoir un accès rapide à un emploi durable alors qu’on le sait : la première cause du chômage, c’est le chômage lui-même parce qu’il désocialise. Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans les Trente glorieuses mais dans les Quarante piteuses. »

LCS : « Y a-t-il, comme vous semblez l’affirmer, une perte de sens dans l’insertion ? »

Philippe Labbé : « Il y a en tout cas un risque de perte de sens. Travailler dans l’insertion comporte une dimension vocationnelle. On travaille avec de la nature humaine et non dans une logique quantitative. Les professionnels travaillent avec une telle pression sur les critères d’efficience, de performance et de concurrence les uns avec les autres, qu’ils ne s’y retrouvent plus. Les structures de l’Insertion par l’activité économique sont nées dans les réseaux de l’éducation populaire dans les années 1960-1970, autour de projets de transformation sociale. Il faut y revenir et réinsuffler du sens dans l’action sociale. Car ce n’est pas parce qu’on a de bons outils qu’on est un bon ouvrier, il faut aussi du sens pour faire correctement son métier. »

LCS : « Vous parlez aussi d’un déficit de réflexion sur les métiers de l’insertion. Pourquoi ? »

Philippe Labbé : « Parce que les professionnels n’ont pas le temps. Ils ont le nez dans le guidon, pour reprendre l’expression la plus commune aujourd’hui dans ce secteur. Ils ont une culture de la circulaire et n’ont plus le temps de lire et de réfléchir à leur métier ni de faire d’améliorer la qualité de l’accompagnement. Le temps, il le passe à gérer l’administratif. Cette bureaucratie de l’administration va en s’aggravant, notamment avec la Révision générale des politiques publiques (RGPP) qui déstructure encore davantage les services de l’État. On est dans un postulat, dans un registre idéologique sur le principe que moins d’État, c’est mieux d’État. »

LCS : « Comment les structures d’insertion peuvent-elles mieux adapter leur offre de services ? »

Philippe Labbé : « Les structures d’insertion ne sont pas Atlas portant le monde sur leurs épaules. La logique veut qu’on fasse tout faire à ces professionnels. Si on veut qu’ils en fassent plus, il faut plus de moyens. Le monde de l’économie a l’habitude de payer et de faire payer tout un tas de prestations externes. Or, le social, lui, réalise toutes ces prestations de manière gracieuse. Il faut au contraire que les structures d’insertion facturent des prestations de conseil aux entreprises, d’aide au recrutement lorsqu’elles sont sollicitées, pour ne pas rester dans une logique de charité. Elles doivent éviter de rester dans l’entre-soi et faire en sorte que les deux mondes se rencontrent. Si elles continuent à accepter de tout faire, elles mettent en cause la crédibilité de leur travail. »

LCS : « Les structures d’insertion ont-elles vraiment le choix ? »

Philippe Labbé : « Elles doivent mettre en place une négociation avec les financeurs publics. Sinon, elles cèdent du terrain à une autre alternative qui consiste à laisser aux usagers une allocation de survie, à les faire rêver avec une addiction à TF1 ou à l’Euromillions en considérant que le travail social coûte trop cher. »

(1) Propos recueillis par David Prochasson. On vous fait grâce de la photo.

Génération perdue.

« Le chômage, au plus haut en Europe, affecte d’abord les jeunes et les seniors ». C’est le titre d’un article du Monde du 2 décembre 2011. Extraits :

« {…} Pour autant, le spectre de « la génération perdue » – celle des jeunes – n’a pas fini de grandir. En Espagne, 48,9 % des 15-24 ans sont au chômage, ce qui représente une augmentation de 10 % en un an. Pendant les années de boom, de 2000 à 2007, nombreux sont les jeunes Espagnols qui ont abandonné les études pour se lancer dans la construction ou l’hôtellerie. Depuis l’éclatement de la bulle immobilière, ils se retrouvent sans emploi et sans diplômes.

La situation des jeunes Grecs est tout aussi dramatique : 45,1 % d’entre eux sont au chômage. En France, ils sont 24,2 %. Sur l’ensemble de l’UE, la moyenne des juniors au chômage est de 22 %. »

Renoncement

« Les emplois « atypiques », comme les emplois précaires, le temps partiel ou le travail intérimaire, masquent sans doute une réalité encore plus sombre », souligne Cédric Rio, chargé de mission à l’Observatoire des inégalités. A cela s’ajoutent les juniors qui prolongent indéfiniment leurs études, faute de débouchés, et ceux qui, de guerre lasse, renoncent à chercher un emploi, ce qui fait dire à M. Torres que « leur taux d’inactivité est presque plus inquiétant que celui du chômage ».

Perspectives.

« Pour l’OFCE autant que pour l’OIT, les perspectives ne sont pas bonnes. « L’actuelle remontée du chômage en Europe va projeter (beaucoup) de demandeurs d’emplois dans une situation de fin de droits : les allocations chômage sont désormais limitées dans le temps », s’inquiète M. Timbeau, pour qui l’UE « n’a jamais connu une phase comme celle-là ». D’autant que l’heure est à l’austérité et à la consolidation des politiques budgétaires. Lesquelles se feront « au détriment de la croissance et de l’emploi », prévoit M. Torres. »

C’est à l’aune de cette conclusion, formulée en interrogation au terme du précédent article, « Drôle de monde, quand même où l’on ampute le budget de l’indemnisation des chômeurs lorsque ceux-ci augmentent », que l’on peut apprécier le discours de Toulon durant lequel le leitmotiv « Travailler plus… » a été décliné en « Entre gagner moins et travailler davantage, je suis convaincu que la deuxième solution est préférable à la première, qu’elle est plus juste et qu’elle nous permettra de sortir de la crise au lieu de l’aggraver. »

Dépression.

A vrai dire, la lecture du Monde est désormais aussi déprimante que celle du Monde Diplomatique dont on sort, quelle que soit la qualité de ce mensuel, avec une seule obsession : un antidépresseur, vite ! Le 1er décembre, au fil des pages… « L’islamiste Abdelillah Benkirane chargé de former le gouvernement au Maroc » (ou les (r)évolutions maghrébines au bénéfice des islamistes « modérés » ( ?), « Nous ne reviendrons jamais à la situation d’avant-crise » (Baudoin Prot, président de BNP Paribas), « Standard & Poor’s dégrade quinze banques. C’est une initiative sans précédent depuis la crise financière de 2008 », « Le Royaume-Uni a baissé à 0,9% ses prévisions de croissance 2011-2012 », « Les évènements météorologiques extrêmes se sont succédé en 2011 », « Nucléaire indien : risques sismiques pour les futurs EPR », « Fonction publique : l’impossible bilan de la réforme » (« Qu’il s’agisse de la réforme judiciaire, scolaire ou hospitalière, la RGPP s’est traduite par une dégradation de la qualité des services parce qu’on a cherché d’abord à réaliser des économies… »), « Les étudiants étrangers en froid avec la France » (à la suite de la « circulaire Guéant » du 31 mai), « Les élus de banlieue s’inquiètent du désengagement de l’Etat dans les quartiers difficiles », etc.

Hypermérite.

Apprenant également  que Maurice Lévy, président de Publicis, n’aura plus de rémunération fixe à partir de 2012, l’on se dit que voilà un PDG s’inscrivant dans la lignée des milliardaires américains touchés par la grâce philanthropique… jusqu’à comprendre, d’une part, que Maurice Lévy était atteint par la limite d’âge – 70 ans – mais a fait voter ses actionnaires pour la repousser jusqu’à 75 ans et, d’autre part, que le mot important est le qualificatif « fixe » : « J’ai demandé au conseil de ne fonctionner que sur une rémunération à la performance. A partir de janvier 2012, je n’aurai plus de rémunération fixe. Je veux « hypermériter » ma rétribution, quelle qu’elle soit. » L’article n’indique pas quelle est la part variable que touche ce PDG qui, soit dit en passant, a passé plus de quarante ans chez Publicis : il est vrai que le discours sur la flexibilité, la nécessité d’assumer la discontinuité, l’enterrement de l’idée de carrière, tout cela ne concerner que les gens de peu. En tout cas, on retient la leçon : on savait qu’il ne fallait plus dire « efficacité » mais « performance » ; on sait désormais qu’il ne faut plus dire « performance » mais « hypermérite ».

Candide.

Pour être complet, notons toujours dans le même quotidien une page entière sur les frasques de DSK qui a remis au goût du jour l’expression de « libertinage » et qui – Candide, à ses côtés, fait figure de cynique – a découvert que les créatures le rejoignant à Washington n’étaient pas exclusivement motivées par son potentiel de séduction. On s’interroge pour savoir jusqu’à quel niveau insondable d’imbécillité le lecteur français moyen est considéré pour être susceptible d’avaler autant de couleuvres. On ne s’interroge plus, par contre, sur le naufrage de l’exemplarité des élites. On songe par contre à Nietzsche qui écrivait : « Dans toute oligarchie se dissimule – l’histoire tout entière l’enseigne – un constant appétit de tyrannie ; toute oligarchie est sans cesse ébranlée par les efforts que chacun des individus qui sont en elle doit faire pour rester maître de cet appétit. » (1)

Jardinicole.

Au fait, par quoi Voltaire conclut-il Candide ? Par « Il faut cultiver notre jardin. » Effectivement, la tentation est forte de se replier sur son gazon, d’y planter de quoi survivre. C’est une hypothèse. Une seconde hypothèse est de forcer le destin et, pour cela, il faut de l’espoir. Pour être complet dans cette lecture, on en trouvera dans une interview de Jean-Paul Delevoye, « Apaiser les marchés, c’est bien, mais apaiser la jeunesse c’est mieux »… une réserve à y apporter (2) étant cependant ce titre avec le verbe « apaiser » car la question est bien plus « Indignez-vous ! » – « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer. » (3) et « Engagez-vous ! » (4). Mais contre, vers et pour quoi ? « Contre l’hégémonie de la quantité, du calcul, de l’avoir, nous devons promouvoir une vaste politique de qualité de la vie, c’est-à-dire, encore une fois, du bien-vivre. » (5)

L’interview de Jean-Paul Delevoye.

« Apaiser les marchés, c’est bien, mais apaiser la jeunesse c’est mieux »

Ancien Médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye est président du Conseil économique, social et environnemental (CESE).

L.M. « Quel sens donnez-vous au vivre-ensemble ? »

J.-P.D. « En 1995, Jacques Chirac a fait campagne contre la « fracture sociale ». A la présidentielle de 2002, la droite a mis l’accent sur la sécurité. J’ai été un des rares, à l’époque, à dire : « Attention ! » Ce thème révèle une société qui bascule. Dans laquelle les individus cherchent à se protéger de l’autre et n’ont plus le sens du collectif. En 2007, lorsque j’étais médiateur, j’avais appelé à une campagne qui mette l’accent sur le vivre-ensemble contre le triomphe du chacun-pour-soi. Car nous subissons aujourd’hui les effets pervers de la société de consommation.

Dans ce modèle, la liberté individuelle est la valeur suprême et les individus sont incités à agir en fonction de leurs émotions, et non plus de convictions. Dans la sphère privée, les gens « consomment » leur conjoint – si je t’aime je te garde, si je ne t’aime pas je te jette -, « consomment » leurs enfants non pas en les éduquant mais en recherchant leur affection. Dans la sphère publique, ils consomment le « prof » pour qu’il mette une bonne note à leur gamin, le juge pour qu’il fasse mal à celui qui leur a fait mal.

On voit émerger l’homme consommateur de la République qui exige des devoirs du collectif et revendique, pour lui-même, tous les droits. On voit poindre le racisme d’assiette : la réticence à partager avec les autres, voire à payer des impôts. Mais cette société engendre aussi des frustrations. Celui qui n’a pas les moyens financiers ou la capacité de satisfaire ses envies le vit comme une humiliation. S’ensuivent un mal-être et un mal-vivre qui alimentent des réflexes de méfiance et des phénomènes de repli identitaire. Se fait jour aussi la tentation d’échapper aux lois républicaines pour se réfugier dans l’économie parallèle ou dans un système régulé par la violence. »

L.M. « Quelle est la responsabilité du politique ? »

J.-P.D. « J’observe à droite et à gauche que tous les discours politiques ont pour but de rassembler contre l’autre : la gauche mobilise contre la mondialisation ; la droite contre les fraudeurs ou les étrangers. C’est préoccupant. Nous sommes en train de fonder notre système démocratique sur le sable des émotions quand les solutions durables nécessitent de bâtir sur la solidité des convictions. »

L.M. « Quelles sont les pistes ? »

J.-P.D. « Toutes nos politiques publiques mettent les individus devant leurs échecs, et non devant leurs potentialités. (souligné par nous) Aujourd’hui, la gratuité de certains services publics ou les systèmes d’allocations pallient la pauvreté sans aider les personnes à surmonter leurs difficultés. Nous devons réfléchir au caractère responsabilisant des dispositifs d’aide. Rétablir l’envie de chacun de se sentir responsable du collectif passe par la reconstitution de la confiance en soi. »

L.M. « La crise est-elle une chance ou un risque ? »

J.-P.D. « L’explosion du système financier fait prendre conscience que la gestion de la dette est une nécessité. Après l’échec du tout-collectif et du « tout-marché », l’idée de la régulation publique de la société est en train de s’imposer de nouveau. Mais les politiques ont une vision uniquement comptable de leurs actions. Si, pour les gouvernants nationaux mais aussi locaux, l’objectif du triple A suppose de faire de l’être humain une variable d’ajustement, alors ils courent à un très grave échec politique. Apaiser les marchés, c’est bien, mais apaiser la jeunesse, c’est mieux. »

L.M. « La société peut-elle provoquer cette prise de conscience ? »

J.-P.D. « Je crois à la capacité de résistance de la société civile par rapport à un système qui fabrique de la détresse sociale et des échecs humains. Les citoyens peuvent alerter les décideurs sur la précarité, sur le respect de l’environnement, sur la défense des droits. J’ai longtemps pensé qu’on pouvait influencer la politique de l’intérieur. Je crois désormais qu’on peut la faire évoluer de l’extérieur.

La société civile a un rôle à jouer pour interpeller les décideurs et les obliger à intégrer le temps long et la défense des causes. Nos modes de vie fatiguent les cerveaux – plus que les corps – et nous sommes à la recherche d’une décélération du temps, d’une décompression, considérées comme un élément d’appropriation du bonheur. Dans les entreprises, le nouveau management tente de concilier la notion de résultats et de bien-être des salariés. Ce qui suppose des capacités d’écoute et d’empathie. Les jeunes rejettent la culture de la performance et, s’ils ont moins d’argent dans leur portefeuille, ils sont en quête de plus de bonheur de vivre. (souligné par nous)

Suis-je un utopiste ? En tout cas je souhaite restaurer la pédagogie des enjeux. C’est le sens des colloques annuels que nous organiserons désormais sur le vivre-ensemble au CESE. J’aspire, avant et après la présidentielle, à un débat politique apaisé pour retrouver un élan autour d’un projet collectif. »

C’est dit.

 (1) Friedrich Nietzshe, La généalogie de la morale, {1887}, 2009, Gallimard, Folio essais, p. 163.

(2) D’autres réserves ou, tout au moins, des sujets à discussion pourraient être avancés dont ce « débat politique apaisé ». Non seulement en période d’élection présidentielle, ce souhait s’apparente plus à de la candeur – qui n’est pas nécessairement une qualité – qu’à un objectif mais, face aux enjeux majeurs de rupture avec un type de système, pour aller vite le néolibéralisme, le réflexe munichois n’est sans doute ni réaliste, ni éthique, ni pertinent. Faisant référence aux accords de Munich, signés en 1938 par Hitler, Daladier, Mussolini et Chamberlain, probablement cette comparaison est-elle risquée mais ce qui se passe (Grèce, Espagne, Portugal…) et ne va pas s’y limiter n’appelle pas une sorte de consensus psychoaffectif réconciliateur… L’expression « pédagogie des enjeux », que Jean-Paul Delevoye appelle de ses vœux, reste également à discuter… après consultation du site du Conseil économique social et environnemental (colloque « Le vivre ensemble, entre confiance et défiance » )

(3) Stéphane Hessel, Indignez-vous ! éditions Indigène, 2011, p. 22.

(4) Stéphane Hessel, Engagez-vous ! éditions de l’Aube, 2011.

(5) Stéphane Hessel, Edgar Morin, Le chemin de l’espérance, Fayard, 2011, p. 27.