« Il faut réinsuffler du sens dans l’action sociale »

Publié: décembre 4, 2011 dans Actualité: pertinence & impertinence, Économie sociale, Insertion/missions locales

Ci-dessous une interview parue le 5 décembre dans Le Canard Social, un site d’information des Pays de la Loire dont l’objet central, comme on s’en doute, est « le social ». On peut aller fureter sur ce site : on y trouvera plein de choses intéressantes… Il est possible de s’inscrire pour un essai d’une semaine et, si le cœur s’allie à la raison, s’abonner. C’est 9 euros par mois.

L’interview… (1)

Philippe Labbé est sociologue. Il estime qu’il faut que les mondes de l’économie et du social doivent davantage converger.

Le sociologue Philippe Labbé est spécialiste des questions d’insertion professionnelle au cabinet Pennec installé à Rennes. Il est régulièrement sollicité par les acteurs de l’IAE, comme le Réseau 44 de l’insertion qui planche en ce moment sur les rapports entre économie et social. Philippe Labbé invite les professionnels à « sortir la tête du guidon » pour retrouver du sens.

Le Canard Social : « Vous dites que des raisons culturelles opposent l’économique et le social. Lesquelles ? »

Philippe Labbé : « Ce sont de vieilles histoires. Dans les représentations des travailleurs sociaux, l’argent est considéré comme n’étant pas très propre et source de cupidité. Le social fait référence à la pureté de l’abnégation. A contrario, les logiques économiques considèrent que le social est une coquetterie intellectuelle : la théorie libérale veut que chaque individu soit rationnel, froid et agisse pour son propre intérêt. »

LCS : « Et vous battez en brèche ces oppositions… »

Philippe Labbé : « Ce sont évidemment des schémas faux : l’économique et le social sont condamnés à vivre ensemble. Travailler dans l’insertion, c’est travailler avec la nature humaine. Ne la traiter que sous l’angle économique, c’est l’instrumentaliser en niant les difficultés sociales. A contrario, l’autonomie sociale se trouve au prix d’une indépendance économique. Seulement, il y a aujourd’hui une hégémonie de la sphère économique, la dimension sociale n’est plus assez financée. Et ce sont des nonagénaires comme Stéphane Hessel ou Edgar Morin qui doivent rappeler que le sens de la vie ne se résume pas au produit. »

LCS : « Les structures d’insertion, précisément, sont touchées par cette idéologie dominante ? »

Philippe Labbé : « L’État raisonne avec une approche sectorielle, qui ne met en avant que l’emploi alors qu’il recouvre d’autres dimensions comme le logement ou la mobilité. Les pouvoirs publics doivent accepter le principe holistique au lieu d’être porté par une idéologie étriquée, celle du rationalisme, celle de l’homo œconomicus. On est aujourd’hui dans une situation paradoxale : malgré l’explosion du chômage, le projet de loi de finances de 2012 inscrit une diminution de 13% des crédits alloués à l’ensemble de la politique de l’emploi ! Et le budget consacré à l’indemnisation des chômeurs est amputé de 36% ! L’action sociale est de moins en moins prise en compte et tous les opérateurs subissent cette diminution des crédits. On continue à faire croire qu’il peut y avoir un accès rapide à un emploi durable alors qu’on le sait : la première cause du chômage, c’est le chômage lui-même parce qu’il désocialise. Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans les Trente glorieuses mais dans les Quarante piteuses. »

LCS : « Y a-t-il, comme vous semblez l’affirmer, une perte de sens dans l’insertion ? »

Philippe Labbé : « Il y a en tout cas un risque de perte de sens. Travailler dans l’insertion comporte une dimension vocationnelle. On travaille avec de la nature humaine et non dans une logique quantitative. Les professionnels travaillent avec une telle pression sur les critères d’efficience, de performance et de concurrence les uns avec les autres, qu’ils ne s’y retrouvent plus. Les structures de l’Insertion par l’activité économique sont nées dans les réseaux de l’éducation populaire dans les années 1960-1970, autour de projets de transformation sociale. Il faut y revenir et réinsuffler du sens dans l’action sociale. Car ce n’est pas parce qu’on a de bons outils qu’on est un bon ouvrier, il faut aussi du sens pour faire correctement son métier. »

LCS : « Vous parlez aussi d’un déficit de réflexion sur les métiers de l’insertion. Pourquoi ? »

Philippe Labbé : « Parce que les professionnels n’ont pas le temps. Ils ont le nez dans le guidon, pour reprendre l’expression la plus commune aujourd’hui dans ce secteur. Ils ont une culture de la circulaire et n’ont plus le temps de lire et de réfléchir à leur métier ni de faire d’améliorer la qualité de l’accompagnement. Le temps, il le passe à gérer l’administratif. Cette bureaucratie de l’administration va en s’aggravant, notamment avec la Révision générale des politiques publiques (RGPP) qui déstructure encore davantage les services de l’État. On est dans un postulat, dans un registre idéologique sur le principe que moins d’État, c’est mieux d’État. »

LCS : « Comment les structures d’insertion peuvent-elles mieux adapter leur offre de services ? »

Philippe Labbé : « Les structures d’insertion ne sont pas Atlas portant le monde sur leurs épaules. La logique veut qu’on fasse tout faire à ces professionnels. Si on veut qu’ils en fassent plus, il faut plus de moyens. Le monde de l’économie a l’habitude de payer et de faire payer tout un tas de prestations externes. Or, le social, lui, réalise toutes ces prestations de manière gracieuse. Il faut au contraire que les structures d’insertion facturent des prestations de conseil aux entreprises, d’aide au recrutement lorsqu’elles sont sollicitées, pour ne pas rester dans une logique de charité. Elles doivent éviter de rester dans l’entre-soi et faire en sorte que les deux mondes se rencontrent. Si elles continuent à accepter de tout faire, elles mettent en cause la crédibilité de leur travail. »

LCS : « Les structures d’insertion ont-elles vraiment le choix ? »

Philippe Labbé : « Elles doivent mettre en place une négociation avec les financeurs publics. Sinon, elles cèdent du terrain à une autre alternative qui consiste à laisser aux usagers une allocation de survie, à les faire rêver avec une addiction à TF1 ou à l’Euromillions en considérant que le travail social coûte trop cher. »

(1) Propos recueillis par David Prochasson. On vous fait grâce de la photo.

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