Cultiver notre jardin ?

Publié: décembre 2, 2011 dans Actualité: pertinence & impertinence, Au gré des lectures
Génération perdue.

« Le chômage, au plus haut en Europe, affecte d’abord les jeunes et les seniors ». C’est le titre d’un article du Monde du 2 décembre 2011. Extraits :

« {…} Pour autant, le spectre de « la génération perdue » – celle des jeunes – n’a pas fini de grandir. En Espagne, 48,9 % des 15-24 ans sont au chômage, ce qui représente une augmentation de 10 % en un an. Pendant les années de boom, de 2000 à 2007, nombreux sont les jeunes Espagnols qui ont abandonné les études pour se lancer dans la construction ou l’hôtellerie. Depuis l’éclatement de la bulle immobilière, ils se retrouvent sans emploi et sans diplômes.

La situation des jeunes Grecs est tout aussi dramatique : 45,1 % d’entre eux sont au chômage. En France, ils sont 24,2 %. Sur l’ensemble de l’UE, la moyenne des juniors au chômage est de 22 %. »

Renoncement

« Les emplois « atypiques », comme les emplois précaires, le temps partiel ou le travail intérimaire, masquent sans doute une réalité encore plus sombre », souligne Cédric Rio, chargé de mission à l’Observatoire des inégalités. A cela s’ajoutent les juniors qui prolongent indéfiniment leurs études, faute de débouchés, et ceux qui, de guerre lasse, renoncent à chercher un emploi, ce qui fait dire à M. Torres que « leur taux d’inactivité est presque plus inquiétant que celui du chômage ».

Perspectives.

« Pour l’OFCE autant que pour l’OIT, les perspectives ne sont pas bonnes. « L’actuelle remontée du chômage en Europe va projeter (beaucoup) de demandeurs d’emplois dans une situation de fin de droits : les allocations chômage sont désormais limitées dans le temps », s’inquiète M. Timbeau, pour qui l’UE « n’a jamais connu une phase comme celle-là ». D’autant que l’heure est à l’austérité et à la consolidation des politiques budgétaires. Lesquelles se feront « au détriment de la croissance et de l’emploi », prévoit M. Torres. »

C’est à l’aune de cette conclusion, formulée en interrogation au terme du précédent article, « Drôle de monde, quand même où l’on ampute le budget de l’indemnisation des chômeurs lorsque ceux-ci augmentent », que l’on peut apprécier le discours de Toulon durant lequel le leitmotiv « Travailler plus… » a été décliné en « Entre gagner moins et travailler davantage, je suis convaincu que la deuxième solution est préférable à la première, qu’elle est plus juste et qu’elle nous permettra de sortir de la crise au lieu de l’aggraver. »

Dépression.

A vrai dire, la lecture du Monde est désormais aussi déprimante que celle du Monde Diplomatique dont on sort, quelle que soit la qualité de ce mensuel, avec une seule obsession : un antidépresseur, vite ! Le 1er décembre, au fil des pages… « L’islamiste Abdelillah Benkirane chargé de former le gouvernement au Maroc » (ou les (r)évolutions maghrébines au bénéfice des islamistes « modérés » ( ?), « Nous ne reviendrons jamais à la situation d’avant-crise » (Baudoin Prot, président de BNP Paribas), « Standard & Poor’s dégrade quinze banques. C’est une initiative sans précédent depuis la crise financière de 2008 », « Le Royaume-Uni a baissé à 0,9% ses prévisions de croissance 2011-2012 », « Les évènements météorologiques extrêmes se sont succédé en 2011 », « Nucléaire indien : risques sismiques pour les futurs EPR », « Fonction publique : l’impossible bilan de la réforme » (« Qu’il s’agisse de la réforme judiciaire, scolaire ou hospitalière, la RGPP s’est traduite par une dégradation de la qualité des services parce qu’on a cherché d’abord à réaliser des économies… »), « Les étudiants étrangers en froid avec la France » (à la suite de la « circulaire Guéant » du 31 mai), « Les élus de banlieue s’inquiètent du désengagement de l’Etat dans les quartiers difficiles », etc.

Hypermérite.

Apprenant également  que Maurice Lévy, président de Publicis, n’aura plus de rémunération fixe à partir de 2012, l’on se dit que voilà un PDG s’inscrivant dans la lignée des milliardaires américains touchés par la grâce philanthropique… jusqu’à comprendre, d’une part, que Maurice Lévy était atteint par la limite d’âge – 70 ans – mais a fait voter ses actionnaires pour la repousser jusqu’à 75 ans et, d’autre part, que le mot important est le qualificatif « fixe » : « J’ai demandé au conseil de ne fonctionner que sur une rémunération à la performance. A partir de janvier 2012, je n’aurai plus de rémunération fixe. Je veux « hypermériter » ma rétribution, quelle qu’elle soit. » L’article n’indique pas quelle est la part variable que touche ce PDG qui, soit dit en passant, a passé plus de quarante ans chez Publicis : il est vrai que le discours sur la flexibilité, la nécessité d’assumer la discontinuité, l’enterrement de l’idée de carrière, tout cela ne concerner que les gens de peu. En tout cas, on retient la leçon : on savait qu’il ne fallait plus dire « efficacité » mais « performance » ; on sait désormais qu’il ne faut plus dire « performance » mais « hypermérite ».

Candide.

Pour être complet, notons toujours dans le même quotidien une page entière sur les frasques de DSK qui a remis au goût du jour l’expression de « libertinage » et qui – Candide, à ses côtés, fait figure de cynique – a découvert que les créatures le rejoignant à Washington n’étaient pas exclusivement motivées par son potentiel de séduction. On s’interroge pour savoir jusqu’à quel niveau insondable d’imbécillité le lecteur français moyen est considéré pour être susceptible d’avaler autant de couleuvres. On ne s’interroge plus, par contre, sur le naufrage de l’exemplarité des élites. On songe par contre à Nietzsche qui écrivait : « Dans toute oligarchie se dissimule – l’histoire tout entière l’enseigne – un constant appétit de tyrannie ; toute oligarchie est sans cesse ébranlée par les efforts que chacun des individus qui sont en elle doit faire pour rester maître de cet appétit. » (1)

Jardinicole.

Au fait, par quoi Voltaire conclut-il Candide ? Par « Il faut cultiver notre jardin. » Effectivement, la tentation est forte de se replier sur son gazon, d’y planter de quoi survivre. C’est une hypothèse. Une seconde hypothèse est de forcer le destin et, pour cela, il faut de l’espoir. Pour être complet dans cette lecture, on en trouvera dans une interview de Jean-Paul Delevoye, « Apaiser les marchés, c’est bien, mais apaiser la jeunesse c’est mieux »… une réserve à y apporter (2) étant cependant ce titre avec le verbe « apaiser » car la question est bien plus « Indignez-vous ! » – « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer. » (3) et « Engagez-vous ! » (4). Mais contre, vers et pour quoi ? « Contre l’hégémonie de la quantité, du calcul, de l’avoir, nous devons promouvoir une vaste politique de qualité de la vie, c’est-à-dire, encore une fois, du bien-vivre. » (5)

L’interview de Jean-Paul Delevoye.

« Apaiser les marchés, c’est bien, mais apaiser la jeunesse c’est mieux »

Ancien Médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye est président du Conseil économique, social et environnemental (CESE).

L.M. « Quel sens donnez-vous au vivre-ensemble ? »

J.-P.D. « En 1995, Jacques Chirac a fait campagne contre la « fracture sociale ». A la présidentielle de 2002, la droite a mis l’accent sur la sécurité. J’ai été un des rares, à l’époque, à dire : « Attention ! » Ce thème révèle une société qui bascule. Dans laquelle les individus cherchent à se protéger de l’autre et n’ont plus le sens du collectif. En 2007, lorsque j’étais médiateur, j’avais appelé à une campagne qui mette l’accent sur le vivre-ensemble contre le triomphe du chacun-pour-soi. Car nous subissons aujourd’hui les effets pervers de la société de consommation.

Dans ce modèle, la liberté individuelle est la valeur suprême et les individus sont incités à agir en fonction de leurs émotions, et non plus de convictions. Dans la sphère privée, les gens « consomment » leur conjoint – si je t’aime je te garde, si je ne t’aime pas je te jette -, « consomment » leurs enfants non pas en les éduquant mais en recherchant leur affection. Dans la sphère publique, ils consomment le « prof » pour qu’il mette une bonne note à leur gamin, le juge pour qu’il fasse mal à celui qui leur a fait mal.

On voit émerger l’homme consommateur de la République qui exige des devoirs du collectif et revendique, pour lui-même, tous les droits. On voit poindre le racisme d’assiette : la réticence à partager avec les autres, voire à payer des impôts. Mais cette société engendre aussi des frustrations. Celui qui n’a pas les moyens financiers ou la capacité de satisfaire ses envies le vit comme une humiliation. S’ensuivent un mal-être et un mal-vivre qui alimentent des réflexes de méfiance et des phénomènes de repli identitaire. Se fait jour aussi la tentation d’échapper aux lois républicaines pour se réfugier dans l’économie parallèle ou dans un système régulé par la violence. »

L.M. « Quelle est la responsabilité du politique ? »

J.-P.D. « J’observe à droite et à gauche que tous les discours politiques ont pour but de rassembler contre l’autre : la gauche mobilise contre la mondialisation ; la droite contre les fraudeurs ou les étrangers. C’est préoccupant. Nous sommes en train de fonder notre système démocratique sur le sable des émotions quand les solutions durables nécessitent de bâtir sur la solidité des convictions. »

L.M. « Quelles sont les pistes ? »

J.-P.D. « Toutes nos politiques publiques mettent les individus devant leurs échecs, et non devant leurs potentialités. (souligné par nous) Aujourd’hui, la gratuité de certains services publics ou les systèmes d’allocations pallient la pauvreté sans aider les personnes à surmonter leurs difficultés. Nous devons réfléchir au caractère responsabilisant des dispositifs d’aide. Rétablir l’envie de chacun de se sentir responsable du collectif passe par la reconstitution de la confiance en soi. »

L.M. « La crise est-elle une chance ou un risque ? »

J.-P.D. « L’explosion du système financier fait prendre conscience que la gestion de la dette est une nécessité. Après l’échec du tout-collectif et du « tout-marché », l’idée de la régulation publique de la société est en train de s’imposer de nouveau. Mais les politiques ont une vision uniquement comptable de leurs actions. Si, pour les gouvernants nationaux mais aussi locaux, l’objectif du triple A suppose de faire de l’être humain une variable d’ajustement, alors ils courent à un très grave échec politique. Apaiser les marchés, c’est bien, mais apaiser la jeunesse, c’est mieux. »

L.M. « La société peut-elle provoquer cette prise de conscience ? »

J.-P.D. « Je crois à la capacité de résistance de la société civile par rapport à un système qui fabrique de la détresse sociale et des échecs humains. Les citoyens peuvent alerter les décideurs sur la précarité, sur le respect de l’environnement, sur la défense des droits. J’ai longtemps pensé qu’on pouvait influencer la politique de l’intérieur. Je crois désormais qu’on peut la faire évoluer de l’extérieur.

La société civile a un rôle à jouer pour interpeller les décideurs et les obliger à intégrer le temps long et la défense des causes. Nos modes de vie fatiguent les cerveaux – plus que les corps – et nous sommes à la recherche d’une décélération du temps, d’une décompression, considérées comme un élément d’appropriation du bonheur. Dans les entreprises, le nouveau management tente de concilier la notion de résultats et de bien-être des salariés. Ce qui suppose des capacités d’écoute et d’empathie. Les jeunes rejettent la culture de la performance et, s’ils ont moins d’argent dans leur portefeuille, ils sont en quête de plus de bonheur de vivre. (souligné par nous)

Suis-je un utopiste ? En tout cas je souhaite restaurer la pédagogie des enjeux. C’est le sens des colloques annuels que nous organiserons désormais sur le vivre-ensemble au CESE. J’aspire, avant et après la présidentielle, à un débat politique apaisé pour retrouver un élan autour d’un projet collectif. »

C’est dit.

 (1) Friedrich Nietzshe, La généalogie de la morale, {1887}, 2009, Gallimard, Folio essais, p. 163.

(2) D’autres réserves ou, tout au moins, des sujets à discussion pourraient être avancés dont ce « débat politique apaisé ». Non seulement en période d’élection présidentielle, ce souhait s’apparente plus à de la candeur – qui n’est pas nécessairement une qualité – qu’à un objectif mais, face aux enjeux majeurs de rupture avec un type de système, pour aller vite le néolibéralisme, le réflexe munichois n’est sans doute ni réaliste, ni éthique, ni pertinent. Faisant référence aux accords de Munich, signés en 1938 par Hitler, Daladier, Mussolini et Chamberlain, probablement cette comparaison est-elle risquée mais ce qui se passe (Grèce, Espagne, Portugal…) et ne va pas s’y limiter n’appelle pas une sorte de consensus psychoaffectif réconciliateur… L’expression « pédagogie des enjeux », que Jean-Paul Delevoye appelle de ses vœux, reste également à discuter… après consultation du site du Conseil économique social et environnemental (colloque « Le vivre ensemble, entre confiance et défiance » )

(3) Stéphane Hessel, Indignez-vous ! éditions Indigène, 2011, p. 22.

(4) Stéphane Hessel, Engagez-vous ! éditions de l’Aube, 2011.

(5) Stéphane Hessel, Edgar Morin, Le chemin de l’espérance, Fayard, 2011, p. 27.

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