Archives de novembre, 2011

Séga…

Voilà le vouiquende, alors un peu de légèreté… en participant, à 10 000 kms de là, au vingtième anniversaire – pardon : « les vintan » – de la Mission Locale Sud, la plus australe du réseau avec celle de Nouvelle Calédonie : au sud de La Réunion. C’est ici.

Retard à l’allumage…

Passée cette séquence – qui, certes, prend le risque de renforcer les stéréotypes selon lesquels le travail n’est pas compatible avec le  cocotier – on pourra s’intéresser au service civique : la Commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale regrette que les missions locales s’y intéressent peu :

[Extraits] : « Il semble ensuite que les structures accompagnant les jeunes sortis du système scolaire, comme les missions locales, aient été lentes à s’approprier un dispositif perçu comme atypique par rapport à leur coeur de métier. N’offrant pas de perspective d’emploi, le service civique n’a pas attiré d’emblée le public des missions locales ; ces dernières ne l’ont pas non plus spontanément proposé dans le cadre d’un parcours d’insertion, que ce soit en interne ou en intermédiation. De fait, sur les quarante contrats signés d’août à décembre 2010 par les missions locales en métropole (en tant qu’organismes d’accueil et non prescripteurs), trente et un concernaient des jeunes titulaires d’un bac +2, alors que seulement 8 % de jeunes ayant ce profil fréquentent les missions locales, dont le public est constitué à plus de 70 % de jeunes de niveau infra-bac. »

« Pourtant, des réunions interrégionales des directeurs de missions locales destinées à présenter le service civique avaient été organisées aux mois de mai et juin 2010 avec la participation de l’Agence, et l’Union nationale des missions locales (UNML) avait signé en juillet 2010 une convention de partenariat avec l’Agence du service civique et obtenu en août un agrément pour cinq cents contrats d’engagement. On en est loin ! Il apparaît enfin que l’information concernant le service civique n’a pas été suffisamment accessible aux jeunes infra-bac, qui sont les plus éloignés des formes d’engagement associatif. La communication de l’Agence s’est effectuée principalement sur internet – autour du portail http://www.service-civique.gouv.fr ouvert le 16 février 2010 –, support que, selon Mme Claire Fabre, chargée de mission à l’UNML, le public des missions locales consulte très peu, préférant le contact direct avec les conseillers. Par ailleurs, la campagne de communication qui était prévue au mois de juin 2010 pour faire connaître et expliquer le dispositif a été annulée, la dotation de 3,3 millions d’euros qui lui était allouée par le service d’information du gouvernement (SIG) ayant été affectée à la communication sur la réforme des retraites. Aussi, en dehors d’une campagne publicitaire de recrutement diffusée sur plusieurs radios jeunes (Fun, Virgin, Skyrock, le Mouv’…) pendant deux semaines en octobre 2010, et sur le web, en octobre et novembre, l’information sur le service civique s’est limitée à quelques mentions dans la presse à l’occasion de déplacements en régions, de signatures de convention ou de manifestations liées au service civique. »

« De fait, l’Agence a décidé que la priorité serait donnée en 2011 à l’accueil de jeunes de niveau inférieur au bac – sans qualification, issus des quartiers sensibles ou handicapés – afin que la représentation de ce public dans le service civique corresponde à leur proportion dans la population. Dans ce cadre, les missions locales pourraient se positionner comme un acteur pivot du dispositif dont elles mesurent à présent l’intérêt pour l’intégration des jeunes en difficulté. »

C’est dit. Bizarre quand même cette réflexion selon laquelle le service civique serait  « un dispositif perçu comme atypique par rapport à leur coeur de métier »… Signe des temps ? Pourtant le dernier chapitre du rapport Schwartz, trente ans, recouvre deux grandes propositions. La seconde, « Animer l’ensemble au plus près des jeunes », préfigure les missions locales… à l’époque imaginées comme « légères, temporaires, globales et adaptées ». Mais la première, « Un programme de solidarité internationale », outre qu’elle s’inscrit dans la droite ligne de l’éducation populaire, préconise par exemple que l’on permette « aux jeunes de participer à des formes nouvelles de coopération avec le tiers-monde », plus largement d’inscrire les jeunes dans des actions d’aide humanitaire… une des thématiques du service civique.

C’est tout pour l’instant. A suivre.

Mauvaise nouvelle

Publié: novembre 16, 2011 dans Insertion/missions locales


Patrick Letang est décédé. « Des suites d’une longue maladie », comme on le dit communément. Un crabe s’était installé dans sa bouche et s’est métastasé. Patrick était le directeur de la mission locale de l’agglomération nazairienne. Pur produit de l’éducation populaire, Patrick avait occupé des responsabilités nationales aux Francas. Ensemble, hormis mais aussi à partir d’une histoire commune « Francas – Léo Lagrange » qui constitue le socle à partir duquel on regarde le monde avec la nécessité du changement, nous avions à plusieurs reprises collaboré : pour un système de veille partagé entre quatre missions locales dont la sienne, pour des journées professionnelles de la région Pays de la Loire, etc.

Nous partagions donc, je le crois sans même la différence de l’épaisseur d’une feuille à cigarette, une vision commune de ce que pouvait et devait faire une mission locale : poursuivre sur les traces de Bertrand Schwartz, sans le muséifier, faire avancer la cause des jeunes, défendre leurs interlocuteurs des missions locales trop souvent déconsidérés. Ce partage était aussi philosophique, une philosophie de l’engagement. Une de nos dernières discussions dans un restaurant nazairien, animée de passion, portait sur « la relève » : qui prendrait le relais ? La question reste posée.

Gémissons, gémissons… et espérons.

Espérant que la contribution précédente sur l’efficacité et la performance suscitera plusieurs réactions, je choisis de les présenter en « front-line » plutôt qu’elles n’apparaissent que sous forme de chiffres dans la bulle des commentaires… qu’on ne pense pas nécessairement à cliquer. Ainsi, au fur et à mesure des réactions, celles-ci seront placées dans cet article et, au bout d’un certain temps, lorsque l’inspiration se sera tarie, je serai en mesure de proposer une nouvelle version issue de cette intelligence partagée. Même si la question de la participation des lecteurs aux blogs est souvent problématique – encore qu’ici on recense aujourd’hui 558 articles parus et 642 commentaires également parus, ce qui est très honorable (1) -, j’invite chacune et chacun, comme elle ou il le souhaite, à prendre un tout petit peu de temps pour apporter sa pierre à l’édifice et, de la sorte, tous nous bénéficieront d’un document sans copyright puisque produit d’un travail collaboratif. Ce qui, soit dit en passant, est exactement à l’opposé de l’idéologie et du culte de la performance !

Première contribution : David.

Quelle performance pour l’idéologie de la performance ?

« Merci pour ce point d’attention, Philippe, qui vient à point nommé ! J’ai sans doute lu trop rapidement ton propos pour bien saisir le lien entre performance et compétition, et si intuitivement je n’entrevois pas clairement les effets vertueux et pervers de la 1ère, je mesure chaque jour les conséquences effectivement ou potentiellement désastreuses de la seconde.

Dans cette obsession de la performance qui nous est assénée jusqu’à plus soif (cf. la litanie délirante des indicateurs de la CPO) relevons le présupposé plus que douteux que l’intervenant social, de mission locale dans le cas présent, est par nature rétif à l’idée de résultat, qu’il poursuit sans doute le but inavouable d’empêcher les jeunes rencontrés de trouver un emploi, surtout durable ! C’est totalement méprisant à l’égard de ces professionnels qui, en outre, peuvent  aussi être suspectés de vouloir en faire le moins possible sur le dos d’une collectivité dont seuls les énarques peuvent bien sûr être les gardiens de l’intérêt général. Pour ces raisons, je me suis toujours senti insulté, en tant que professionnel et en tant qu’individu, mais aussi au nom de l’équipe de ML avec laquelle je travaille, face aux donneurs de leçons de performance. Sans doute ces sentiments agitent l’immense majorité des professionnels des ML dont une part très importante est venu en juin dernier crier sa colère au Champs de Mars.

Comme toi, je pense que la culture du résultat nous imprègne et que nous n’avons pas attendu la LOLF pour chercher avec les jeunes à réussir. Ce vers quoi on nous entraîne désormais de manière très claire, comme tu le soulignes, est l’esprit de compétition. A cet aune, la nouvelle CPO est une vraie arme de destruction massive, justifiant toutes formes de « management » de la terreur descendant en cascade de la DGEFP à la DIRRECTE, à l’Unité territoriale de la DIRRECTE, aux président(e)s/directeur(trice)s (dont au moins 1 des 2 n’est pas toujours le moins zélé…) de ML, aux équipes des ML, jusqu’aux jeunes puisqu’il faudrait bien que ces petits profiteurs prennent conscience de leur responsabilité dans leur situation et cessent de profiter du système ! On remarquera assez subtilement que plus on descend dans la hiérarchie moins les bénéfices associés aux fruits de la pression infligées aux autres sont importants (sous forme de primes… de performance pour les premiers, quasi-inexistants pour les équipes, nuls pour les jeunes)…

A cette mécanique infernale qui continue de démontrer chaque jour son inefficacité durable et ses ravages, y compris dans le capitalisme financier, il est essentiel de résister à tous les niveaux. Peut-on suggérer que soit re-questionnée très rapidement la vache sacrée de la LOLF votée en 2000 à l’initiative d’un gouvernement socialiste dans une belle unanimité trans-partisane ? Les férus d’évaluation qui en martèlent la « philosophie » rationaliste à longueur de lois de décrets et de circulaires pourraient être invités à nous démontrer en quoi, plus de 10 ans après, l’Etat dépense mieux au service d’une société plus égalitaire, plus démocratique et qui propose un avenir radieux à sa jeunesse ?  Quelle performance pour l’idéologie de la performance ? »

(1) Pour la petite histoire ou par curiosité statistique, les six plus féconds contributeurs (« Top recent commenters », sic) représentent à eux seuls 35% de l’ensemble des réactions. Par ordre décroissant, on trouve Jean-Philippe (94 contributions, Ile-de-France), Régis (91, Bourgogne), Denis (52, Pays de la Loire), Michel (28, Ile-de-France), David (26, Poitou-Charentes) et Pierre (25, La Réunion). Soit 2 directeurs, 1 responsable syndical, 1 chargé de projet, 1 responsable de secteur et 1 professeur associé ex-président de l’UNML… lui-même grand rédacteur devant l’éternel d’un blog qu’on ne saurait que – toujours – recommander (en sachant qu’il n’a certes pas besoin de publicité!).

Deuxième contribution : Pierre.

Le taux d’insertion : sonde ou ballon ?

« Au fil des tableaux qui nous tombent quotidiennement dessus, celui la vaut son pesant de pistaches.

Il est question de « Taux d’insertion » défini comme tel : « Le taux d’insertion est égal au nombre de sorties du mois/trimestre/semestre/année pour motifs positifs ou en situation positive à la sortie de programme rapporté aux effectifs totaux de début de mois/trimestre/semestre/année et multiplié par 100 ». Et c’est pas tout le nombre de sorties positives c’est le nombre de jeunes ayant une situation de types emploi, alternance, scolarité, ou une formation qualifiante à la sortie des dispositifs CIVIS, PPAE ou Contrat d’Autonomie sur la période ou un motif de sortie positif. Fermez le ban et excusez du peu.

Première aberration : le mètre étalon.

Pour l’État, puisque c’est de lui que proviennent ces tableaux et ces définitions, l’insertion ne se mesure qu’en accès à l’emploi ou en formation qualifiante. Hormis ces deux graduations, point de salut et point de performance !

Le jeune que, après plus d’une dizaine de séances d’entretien individuel, nous parvenons à faire prendre conscience qu’il doit se rapprocher du CMP : c’est un ectoplasme.

Le jeune qui intègre nos séances de débats sur des thèmes d’actualités seul moyen pour lui d’avoir une vie sociale… là aussi, c’est un ectoplasme.

Le jeune qui n’a plus pensé au suicide depuis huit mois suite à sa participation à nos ateliers santé qui lui ont fait rencontrer des professionnels : toujours un ectoplasme.

Le jeune qui a pu intégrer un appartement géré par le CHRS grâce au partenariat mis en place par le pôle social de la ML : idem autre ectoplasme.

L’inserométre de l’État n’est gradué qu’en sortie emploi pris ou en formation qualifiante intégrée. Je propose donc avant la fusion avec PE un nom de préliminaire à cette effusion : Mission Emploi.

Deuxième aberration : La légalisation de l’EPO.

Ainsi que vous soyez OPP (opérateur privé de placement) ou SOA (Structure d’accueil et d’Orientation) votre taux d’insertion se verra gratifié ou non des largesses du payeur. Ainsi, pour les ML qui portent le CIVIS, un jeune qui accède à une formation qualifiante n’est pas considéré comme une sortie positive alors que, pour les OPP qui portent le Contrat d’Autonomie, si un jeune intègre une formation qualifiante c’est une sortie positive.

Ce qui a valu lors de la réunion du 26 octobre 2011 de la commission des Affaires Sociales de l’Assemblée Nationale consacrée à l’examen du budget de la Mission Travail et Emploi une tirade formulée par Bernard Perrut, député UMP du Rhône sur ce même contrat d’autonomie : « Je déplore que l’on mette autant de moyens sur le contrat d’autonomie. À la différence du CIVIS qui fait intervenir les missions locales, le contrat d’autonomie fait intervenir des structures privées qui se voient confier l’accompagnement et l’insertion des jeunes dans l’emploi. Or je remarque qu’un emploi CIVIS revient globalement – d’après le tableau présenté par notre rapporteur – à quelques centaines d’euros, alors qu’un jeune accompagné dans le cadre du contrat d’autonomie peut coûter jusqu’à 8 500 euros, si la structure lui trouve un emploi. » (cf. Blog Michel Abhervé ).

Et je préfère laisser sous silence les ML renégates qui sont allées manger dans la gamelle des OPP en calquant leur méthodes finaudes : sélectionner les jeunes sans trop d’aspérité, repérer des jeunes autonomes, faire entrer le jeune dans le contrat d’autonomie une fois que l’on a trouvé la sortie positive, conventionner activement avec des organismes de formation pourvoyeurs de places en formation qualifiante, repérer des jeunes dans la cage d’escalier de la ML… j’en passe et des meilleures. Résultats après cette prise d’EPO : les ML-OPP explosent le taux d’insertion pour le contrat d’autonomie. Ou : comment être juge et partie ?

Oui, vraiment, il faut que les ML soient efficaces et performantes mais elles doivent l’être avec moins de moyens et plus de jeunes à accompagner et le tout dans un décor de raréfaction de l’emploi. Le croupier a pipé les dés ! »

Troisième contribution. Daniel.

« Je ne suis devenu conseiller qu’au terme d’une longue décantation. Pour autant, le leitmotiv qui a guidé mes choix, qu’ils soient universitaires ou professionnels (que cela soit jusqu’en doctorat de Sociologie, lors de mes formations additives en philosophie et en communication, lors de mes expériences en communication corporate et politique ou en ingénierie culturelle), est de fuir ces métiers manipulateurs de symboles et de chiffres qui marquent une dangereuse fuite en avant dans l’abstraction et dans l’irresponsabilité.
Avec ce métier de conseiller, j’ai réellement le sentiment de me réaliser dans l’agir humain, d’être en prise directe avec le monde en rencontrant l’Autre. C’est une grande satisfaction. Et comme je travaille avec l’Homme, j’ai compris qu’il m’est impossible de suivre à chaque fois la même procédure car tout est affaire de contexte de circonstances : à moi d’identifier les éléments pertinents d’une situation donnée pour ensuite formuler clairement le problème, et m’y attaquer.
Se questionner sur l’humain ne saurait se limiter à l’accumulation de données objectives sur le fait humain. Le discours rationnel se veut totalisant, n’occupe aucun point de vue car il est toujours partiel.

Les méthodes, que j’ai connues dans le privé et qui ont fait la preuve de leur inanité, innervent le secteur social ; effaçant la finalité de la mission et l’intérêt pour le public. Le secteur social est en ligne de mire de sectateurs ultralibéraux qui ne comprennent que les chiffres. Aucune place digne à l’homme au sens plein de ce mot, c’est-à-dire à l’inquantifiable. Et nous savons fort bien que l’humanité ne peut être réduite à des chiffres sans être détruit.
Ce monde absolument non-marchand est aujourd’hui pris dans l’œil d’un cyclone qui voit toutes les dépenses publiques soumises aux diktats des marchés et des agences de notation.

Je pense que l’accompagnement de la personne ne saurait être évalué par des méthodes chiffrées sans perdre sa substance.

Et pourtant les métiers d’aide à la personne restent une aventure. Parce que nous intégrons l’«aléatoire» dans notre pratique professionnelle, que nous devons abandonner toute prétention à une rationalisation systématique du réel, accueillir le doute.
Cette méthode en creux permet à celui qui accompagne d’être à même de savoir, d’ajuster, de donner des repères, d’éclairer le chemin, précéder, porter la charge et savoir cheminer à coté. L’accompagnement vit dans le monde de l’incertitude où il faut improviser, créer constamment pour ne pas tomber dans l’ennui ou dans des labyrinthes sans issue. La science et les statistiques ne sont pas la réponse pour l’existence et la gestion de l’incertitude.
Et si notre conscience nous invite à ne pas céder à la tentation de toute puissance, tentation à laquelle nous pourrions si aisément succomber dans ce projet « démiurgique », elle nous invitera alors à nous réserver, à nous abstenir, à nous contenir, à nous «retenir». «L’homme gentil se retient », écrit Michel Serres et ce que l’homme gentil cherche à éviter avant toute chose, c’est de faire du mal. Se retenir c’est laisser davantage d’espace et de temps à soi et à l’autre pour penser, pour douter, pour essayer, et pour que peu à peu, l’autre construise son chemin, invente son œuvre. Si accompagner implique la conscience de l’autonomie et de la responsabilité d’autrui, accompagner exige alors aussi la conscience que l’œuvre de l’autre ne peut naître que «dans un creux retenu». C’est à l’accompagnant qu’il revient de veiller à ce «creux», de toujours laisser une place à l’inattendu…

Accompagner l’autre c’est faire un bout de chemin avec lui vers « quelque chose », ce bout de chemin se construit en marchant et ce «quelque chose» s’invente en se faisant. Et si on a le souci d’offrir à l’autre un accompagnement de qualité, c’est-à-dire pensé et agi en permanence au regard d’un projet singulier, contextualisé et se formant, il importe non seulement de «se retenir» mais aussi, et dans un même mouvement, de «douter».

Cette Angoisse que génèrent nos « temps modernes » et la fuite de celle-ci dans l’affairement, pousse l’Homme à améliorer et perfectionner ses propres moyens de contrôle sur l‘«extérieur». Or la nécessité de nos métiers d’Accompagnants tient à ce pari que l’Autre peut grandir en humanité.

Ne laissons pas que nos métiers confondre l’avoir avec l’Etre. »

Efficacité et performance

Publié: novembre 15, 2011 dans Insertion/missions locales

La notion de performance semble s’imposer dans le secteur des missions locales sans trop rencontrer de résistance. On trouvera ici une contribution, trop longue pour être rapportée in extenso sur ce blog comme un article, qui prend le contrepied de cette intrusion et qui tente la démonstration du danger qu’il y aurait à entrer dans la « logique » de compétition.

Je ne reproduis que le premier paragraphe… pour, peut-être, mettre en appétit. Bien entendu, les apports critiques des uns et des autres sont plus que bienvenus : attendus.

De l’efficacité et de la performance. Ou : « Mon caca est plus gros que le tien. »

Même si je me suis plusieurs fois exprimé sur les notions d’efficacité et de performance, il n’est probablement pas inutile d’y revenir car, un peu comme la houle qui ronge la falaise, la répétition incessante de la performance comme critère ultime et incontestable d’évaluation de l’intervention sociale réussit à creuser les consciences, à invasivement et intrusivement occuper une place dans le raisonnement. A la répétition, « mère des études », dit-on, se conjugue le sens commun, ici la fausse évidence. Ainsi, lorsque Xavier Bertrand fustige des « taux d’insertion » variant de 20 à 70% selon les missions locales, on est tenté de se dire que, même avec des pondérations sur la base des contextes, certaines sont moins bonnes que d’autres qui, subséquemment, devraient faire des efforts… et que, si elles ne le font pas, eh bien, au titre de l’égalité et pour ne pas sanctionner les courageuses ou meilleures, il faut blâmer les traînardes. Notons que l’on pourrait aider ces dernières… mais ceci n’entre pas dans l’idéologie de la performance et de la compétition (1). Or, on ne peut ni doit raisonner comme cela. Entendons-nous : il ne s’agit pas de refuser le principe de l’évaluation, pas plus que de nier des fonctionnements variables selon les missions locales ; il s’agit de viser une amélioration de la qualité du service mais en contestant, ici et radicalement (aller à la racine), la performance comme critère d’évaluation.

(1) De cette compétition entre missions locales, il en est de même entre les pays avec les vertueux (économes, travailleurs…), l’Allemagne, et les irresponsables (dépensiers, indolents…), la Grèce. On lira à ce sujet la pertinente réponse de Dominique Méda, « Rompre avec le culte de la performance » (Le Monde, 30 septembre 2011) à Michel Godet, « Sortir la Grèce de la zone euro et réduire la dette publique » (Le Monde, 22 septembre 2011) : « Godet promeut une philosophie du séparatisme, qui vise à distinguer les bons des mauvais et dont on ne voit pas du tout où elle devrait s’arrêter. Il faudrait chasser les plus faibles, les plus pauvres, parce qu’ils n’auraient pas fait ce qu’il fallait, parce qu’ils seraient paresseux, parce qu’ils ne voudraient pas travailler. Il faudrait chasser ou réduire à rien non seulement les Roms mais aussi les allocataires du revenu de solidarité active (RSA), au moins ceux qui n’ont pas retrouvé de travail, puisque c’est de leur faute s’il en est ainsi. C’est de leur faute s’il n’y a plus d’emploi accessible et s’ils ne veulent pas prendre les miettes d’emploi que la mise en oeuvre du RSA avait pour objectif de rendre plus supportables (donc de légitimer).

Mais où nous arrêterons-nous ? Demain, les voisins de Michel Godet, travaillant moins que lui, ou de façon différente, ou produisant une portion de PIB plus petite devront-ils être mis à l’index ? Avec qui voulons-nous vivre ? Qui nous dira les critères d’une bonne société ? »

Intégralité de cette contribution ici : Efficacite Performance

Et bien, parlons-en puisqu’il semble difficile de l’ignorer… non qu’il ne soit pas intéressant mais, au bout du compte, ce type d’information ne vient que s’ajouter et se rajouter à des informations régulières, fréquentes, récurrentes qui, toutes, constatent ou dénoncent le même fait, décidément têtu : la paupérisation de la jeunesse. De quoi s’agit-il ? Gagné : du tout récent rapport annuel du Secours catholique dont le titre, s’il n’est guère original, annonce la couleur : « Jeunes, une génération précaire ». Le Monde daté du mercredi 9 novembre lui consacre une pleine page sous le titre « De plus en plus de jeunes touchés par la précarité » et, de son île brûlante, Pierre l’introduit de ses commentaires rock ‘roll : « Mes bien chers frères, mes bien chères soeurs, méditez tous en choeur ce rapport avec moi ! »

Oh, bien sûr, il ne faudra pas longtemps pour que quelques discours viennent pondérer et lisser cette appréciation, qui est également une dénonciation, sur l’air « des jeunesses »… entendons par là une énième déclinaison de l’expression (à défaut de la théorie) bourdieusienne la plus partagée, « La jeunesse n’est qu’un mot » suivie de « il faudrait au moins distinguer deux jeunesses »… En substance, pas d’affolement : halte aux Cassandre ! Haro sur les déclinologues ! Tous les jeunes ne sont pas en situation de précarité… tous ne sont pas vulnérables, etc., le message subliminal étant « arrêtons de regarder le verre à moitié vide ».

Exemple de ces argumentaires revêtus du pragmatisme et, surtout, crédibles parce que se présentant a-idéologiques, le récent ouvrage Comment la France divise sa jeunesse. La Machine à trier, signé de Pierre Cahuc, Stéphane Carcillon, Olivier Galland et André Zylberberg (1) : « La « jeunesse » trouve normalement son terme avec l’accès à un emploi stable et à un logement indépendant, puis enfin avec la fondation d’une famille. Le « jeune » passe alors au statut d’« adulte ». Jusqu’à présent, ce schéma classique, même s’il est beaucoup plus chaotique qu’autrefois, continue de fonctionner. N’en déplaise à certains, il n’y a pas eu de montée généralisée de la précarité qui aurait concerné toutes les classes d’âge et qui toucherait désormais aussi les adultes. » (p. 29, souligné par nous) Bien évidemment, à l’image d’une société où les écarts deviennent abyssaux, conclure un ouvrage, celui-ci, par « tous les jeunes ne sont pas logés à même enseigne, certains s’en sortent plutôt bien, d’autres non, et leurs destins sont de plus en plus divergents » (p. 129) s’apparente au sens commun tout en s’asseyant sur des tonnes d’autres recherches qui démontrent que la vulnérabilité s’étend, que la paupérisation des jeunes est aussi un phénomène générationnel, que les jeunes actuels constituent la première génération dont la chance de mobilité sociale dépassant les statuts occupés par leurs parents est sérieusement mise en cause (le descenseur social), etc. Bien sûr, on sait que certains jeunes peuvent prétendre à s’en sortir, y compris en peinant dans leurs études, par exemple en visant la présidence d’un EPAD. Bien sûr aussi, parmi les jeunes, celles et ceux qui, combinant excentricités spatiale et sociale, « galèrent » plus et ne sont pas représentatifs de « la » jeunesse. Mais, bien sûr enfin, il n’empêche qu’un mouvement général de vulnérabilité, affectant prioritairement une très grande partie de la jeune génération, fait que pour elle l’accès à l’adultéité est plus long, plus compliqué, nettement moins assuré : l’insertion qui, en 1981, concernait les 200 000 jeunes sortant annuellement sans diplôme ni qualification du système de formation initiale est désormais un lot commun : avec un master 2, on commence par des stages non rémunérés, par une période probatoire qui s’assimile à un purgatoire. L’insertion, en 1981, débouchait sur l’intégration, c’est-à-dire qu’à un processus succédait un état stabilisé qui permettait l’ambition d’« une place pour chaque jeune » (Charte de 1990), alors qu’aujourd’hui, avec la fin du modèle ternaire (formation – emploi – retraite), le processus débouche sur un autre processus, une sorte d’insertion à perpétuité qui explique pourquoi, désormais, on parle autant de l’accompagnement jusqu’à en oublier, presque, que l’intérêt de cet accompagnement est qu’il puisse s’arrêter. Déplacement de la focale. L’ambition d’une place pour chacun paraît démesurée. Désormais, il vaut mieux parler d’ « accompagnement des parcours ». Oui, dans un système complexe, les conditions d’atteinte des objectifs comptent tout autant que l’atteinte de ces objectifs… Cependant l’utilité sociale, qui est le ressort, la motivation la plus partagée des acteurs des missions locales, risque fort de s’éroder si elle est contrainte d’en rester au niveau des processus sans atteindre celui des résultats : on peut considérer et mesurer les efforts pour permettre à un jeune de se loger mais, in fine, la satisfaction est qu’il soit parvenu à se loger.

Coupable d’être jeune.

Ainsi, comme le chômeur l’est du chômage, le pauvre de la solidarité nationale reformulée en « assistanat » et « cancer social » par une droite qui n’hésite pas à se qualifier de « populaire », la jeunesse est coupable d’être jeune, comprenons inexpérimentée… comme, à l’autre pôle générationnel, la vieillesse – toute relative : au-delà de cinquante ans – est frappée d’obsolescence. Alors oui, l’Académie des sciences morales et politiques aurait du opter pour « les jeunesses » dans le titre de son rapport La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse (2) mais, si les classes populaires (expression généralement peu appréciée des contempteurs de la critique sociale) sont de toute évidence les plus exposées et, parmi elles, la jeune génération et, parmi elle, les jeunes non diplômés, « … même avec deux ou trois années d’études supplémentaires, la jeune génération, en particulier celle des enfants des soixante-huitards, peut s’attendre en moyenne à un sort moins favorable que celui de ses propres parents. » (3) On se demande pourquoi des jeunes au nom de la jeunesse ne porte pas plainte devant la Cour européenne des droits de l’homme pour maltraitance…

Epreuves.

Que nous dit ou confirme le Secours catholique ? Ce que les pioupious des missions locales savent depuis longtemps : « Les jeunes subissent de plein fouet la crise économique et sociale, ils sont plus diplômés, plus qualifiés que les générations précédentes mais paradoxalement plus précaires. Ils cumulent tous les risques et toutes les difficultés. Ils devraient bénéficier d’un certain nombre de droits (formation, emploi, santé, logement) mais ce n’est pas le cas. L’État est globalement peu présent à leurs côtés. » Si, un jour, on recensait tous les rapports dénonçant le sort réservé aux jeunes – depuis « … ce qui les unit, c’est leur désespérance devant l’absence de perspectives… » (4) – on en arriverait à la conclusion, aussi désolante qu’objective, que grosso modo la société des inclus repus s’assoit sur ceux-ci. « La place et la reconnaissance » qui sont, selon Bertrand Schwartz (5), les deux points de passage obligé pour évoluer dans la société demeurent absentes. Les mots de la socialisation ne sont pas « intergénérationnalité », « émancipation », « accomplissement », « amitié », « engagement », « amour »… mais « vivre d’épreuves  et faire ses preuves ».

Et Le Monde de commenter : « Les difficultés d’accéder à un emploi stable, à un logement abordable, la solidarité familiale qui ne fonctionne plus autant sont autant de facteurs qui ont des conséquences sur l’aisance des adultes en herbe. Même les étudiants, une catégorie jusque-là assez préservée, sont de plus en plus nombreux à avoir besoin d’un coup de pouce caritatif. » Adultes en herbe… étonnante expression de la journaliste Catherine Rollot qui, relisant Kipling, comprendrait ce qui différencie un « petit homme » et un « petit d’homme ». Le premier est plus petit que l’adulte, le second est sa progéniture.

Ceci étant, on découvre dans le rapport un nouvel acronyme, « NEEt »… à savoir Neither in Employment nor in Education and training. On doit cet indicateur concernant l’insertion des jeunes sur le marché du travail à la Commission européenne qui l’a adopté en 2010. Il mesure la part des jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en formation, que cette dernière soit initiale ou non, parmi l’ensemble des jeunes. Pour la France, ont ainsi été retenus comme faisant partie des NEEt, les jeunes au chômage ou inactifs au sens du BIT qui ne poursuivent pas leurs études initiales et qui n’ont pas déclaré suivre à la date de l’enquête une autre formation. Entre ces NEEt et les JAMO (« jeunes ayant moins d’opportunités »), nous voilà mieux dotés. Ouf, on se sent déjà mieux. Gaudeamus igitur.

Virus

« Les jeunes rencontrés par le Secours Catholique vivent très souvent dans des substituts de logement (36,1 %) et ont peu accès au parc social. Malgré un niveau de formation sensiblement plus élevé (13,7 % ont fait des études supérieures contre 11,2 % des plus de 25 ans), ils rencontrent une vraie difficulté à stabiliser leur vie professionnelle. Ils ont moins souvent de dettes mais les découverts bancaires (25,3 %) sont plus fréquents. Avec peu de ressources (784 €/ mois), des contrats de travail précaires qui ne leur permettent pas de « boucler » les fins de mois, les jeunes se retrouvent très tôt en situation de détresse. Enfin, 30,5 % des 18-25 ans sont sans ressources et 40,2 % sont au chômage. » Ceci signifiant que six jeunes sur dix s’adressant au Secours populaire ont un emploi… mais quel emploi ! On est ici dans une zone de vulnérabilité forte, au cœur de l’insécurité sociale des travailleurs pauvres, cette insécurité qui, selon Robert Castel, « n’entretient pas seulement la pauvreté. Elle agit comme un principe de démoralisation, de dissociation sociale à la manière d’un virus qui imprègne la vie quotidienne, dissout les liens sociaux et mine les structures psychiques des individus. » (6). Mais, bien entendu, il ne faudrait raisonner qu’emploi, la démoralisation, la dissociation sociale disparaissant comme par enchantement… Et, de toute façon, « il n’y a pas eu de montée généralisée de la précarité… » Puisqu’on vous le dit. Fere libenter homines id quod volunt credunt.

Les missions locales, chefs de file…

Le rapport se conclut par des propositions dont celle-ci qui retiendra l’attention des missions locales : « Actuellement, les missions locales ont une vocation généraliste. Il faut en faire les chefs de file d’une politique territoriale ambitieuse en faveur des jeunes précaires qui passe par une augmentation de leurs moyens. Et en particulier, doter les missions locales de l’ensemble des moyens disponibles sous la politique de l’emploi actuellement gérée par Pôle Emploi (aides à la mobilité, contrat de professionnalisation, aide à la formation…) et renforcer les partenariats entre les missions locales et les acteurs de la politique de la jeunesse : éducation nationale, collectivités, associations. » (souligné par nous)

L’IGF, l’IGAS, le Secours catholique… Moins combien pour le projet de loi de finances 2012, au fait ? Absit reverentia vero.

Facteurs d’engagement.

Concluons par ce qu’écrivait Robert Castel : « L’avenir est incertain. Mais le pire n’est pas nécessairement devant nous. Car lui aussi est incertain. L‘avenir, c’est l’imprévu. » Robert Castel à qui un supplément du Monde « Refaire société » (10 novembre 2011) consacre une page entière. On peut y lire la progression de son travail sociologique, de la psychiatrie à l’insécurité sociale, et plus : le ressort de celui-ci. Jeune brestois – nous partageons cette origine dans la ville du Ponant -, Robert Castel passa son CAP d’ajusteur-mécanicien puis un brevet d’enseignement industriel. « En 1943, sa mère meurt d’un cancer, Robert Castel a 10 ans. Et son père se suicide deux ans plus tard. Un trou noir de l’enfance qui scellera sa sensibilité « aux gens vulnérables, au trajectoires incertaines et tremblées ». » Je ne sais pas pourquoi mais ce drame de l’enfance m’a fait songer à celui d’Edgar Morin : sa mère Luna décéda brutalement alors qu’il avait, lui aussi, dix ans (« Edgar prit l’habitude de se réfugier dans les toilettes pour y pleurer et invoquer Luna en silence, en proie à de violentes crises de désespoir et d’angor. » – 7). Ce drame m’a également fait songer à Bertrand Schwartz, à ce qui fût peut-être la bifurcation expliquant l’engagement de toute sa vie contre l’injustice faite aux jeunes : « Le lendemain du discours de Pétain, un de mes soldats m’a dit : Maintenant, je ne vous obéis plus parce que vous êtes juif. » Ensuite, ça a continué… A l’X, avant même la publication des lois de Vichy, la ségrégation existait. Et les « élèves bis » dont je faisais partie n’étaient pas payés, contrairement aux autres. Le directeur de l’Ecole avait même devancé les lois de Vichy, figurez-vous… A la fin de l’école, j’ai eu le droit à deux « bottes », comme nous disions. Les bottes c’étaient les eaux et forêts et le génie rural. Mais on m’a tout de suite dit : « Vous avez deux bottes, mais vous ne pourrez pas les prendre parce qu’il y a déjà un Juif dedans et qu’il ne peut pas y en avoir deux. Façon de me dire que je n’avais rien, finalement. » (8).

On sait qu’on n’en a jamais fini avec son enfance et sa jeunesse. Mais faut-il avoir souffert pour comprendre et agir ? Ex malo bonum. « La dialectique des sentiments est comme celle de l’ascendant et du signe. Ils peuvent être en conjonction ou en contradiction. Il ne suffit pas du signe, il faut encore l’ascendant. Il ne suffit pas d’être heureux, il faut encore que ça vous fasse mal. Sans l’aura du plaisir, le bonheur est bien triste – sans l’idée du plaisir, il n’y a que la jouissance mammifère. Mais sans l’aura de la souffrance, le malheur est bien triste aussi. » (9)

(1) 2011, éditions Eyrolles et… Fondation ManpowerGroup pour l’emploi.

(2) 2007, Seuil.

(3) Louis Chauvel, Les classes moyennes à la dérive, 2006, Seuil, p. 74.

(4) Université de Genève, Bertrand Schwartz, DVD, 2002.

(5) Bertrand Schwartz, L’insertion professionnelle et sociale des jeunes, {1981} 2007, éditions Apogée, p. 27.

(6) Robert Castel, L’insécurité sociale, Seuil, 2003, p. 29.

(7) Emmanuelle Lemieux, Edgar Morin l’indiscipliné, Seuil, 2009, p. 26.

(8) Louise L. Lambrichs, L’invention sociale. A l’écoute de Bertrand Schwartz, 2006, édition Philippe Rey, p. 23.

(9) Jean Baudrillard, Fragments. Cool Memories III 1991-1995, 1995, Galilée, p. 124.

Hips…

Publié: novembre 11, 2011 dans Inclassable
Journée parisienne…

C’était hier l’officialisation de la création de l’Institut Bertrand Schwartz avec, en particulier, l’assemblée générale constitutive. A ce stade et quoique présent, quelques éléments me manquent pour apporter un éclairage sur ce qui s’y est dit et passé. J’aurai donc l’occasion de revenir ultérieurement sur cet événement auquel assistait Bertrand Schwartz. En attendant, plus léger (quoique…), l’opportunité d’un article qui m’a été demandé hier par la fille d’un vieil ami qui s’occupe du journal des étudiants de son université marseillaise. Il s’agit de commenter la contribution d’un étudiant, Cédric, qui vante l’expérience d’une soirée modèle « apéro géant ». Donc, dans l’ordre, cette contribution puis mon commentaire. Moins légèrement sans doute, les uns et les autres auront aussi à dire. A vos claviers !

Soirée marseillaise… la contribution de Cédric.

La soirée Inter-Asso rempile pour une 10è fois.

C’est l’événement incontournable des étudiants marseillais (et parfois aixois) de l’année, la soirée Inter-Asso organisée par l’ASSOM qui s’est déroulée le 21 Octobre marquait sa 10è édition. Et ce n’est pas prêt de s’arrêter.

21 octobre 2011, 22H, des centaines d’étudiants massés à la sortie du métro Rond-Point du Prado sont dehors. Les uns avec des bouteilles remplies de cocktails dont on se doute qu’il ne s’agit pas de Champomy, les autres cigarettes au bec, voire les deux en même temps. Quand on s’avance plus loin dans le Parc Chanot, l’endroit de tous les sévices, ils sont plus nombreux à attendre devant la grille d’entrée. Deux files d’attentes sont formées, un seul vigile par file pour calmer les étudiants en délire, et quelques « Assomiens » comme ils sont appelés pour contrôler les tickets et faire rentrer les gens. Les « Assomiens » : bénévoles ou volontaires (au choix) de l’ASSOM, association étudiante regroupant touts les BDE des facultés et autres écoles de Marseille.

Une fois le contrôle d’entrée effectué, c’est un vaste espace qui s’offre à vous, avec au départ un petit millier d’étudiants, puis environ 7000 en milieu de soirée. Après un éventuel passage au vestiaire aménagé sur place, rendez vous au comptoir des tickets-conso. 10 euros le carnet de 6 consos, 2 l’unité pour 1 conso. Avec ça vous avez de quoi tenir la soirée, pour peu que vous ne teniez pas trop l’alcool vous êtes sûr(e) de finir à moitié nu(e) sur le bar ou par terre. Pour les plus friands vous pouvez bien sûr prendre autant de carnets que vous voulez, tant que vous glissez le petit billet dans le portefeuille de la demoiselle au comptoir.

23h, la salle continue de se remplir, on peut encore y circuler sans problème, rejoindre l’espace fumeur dehors sans trop se faire bousculer. A l’intérieur s’enchaînent concerts de rock et numéros de danse hip-hop.

Minuit, tous les chats ne sont pas encore gris, les étudiants continuent d’affluer, les bouteilles à se vider. Un brève coupure de son laisse comme une « pause » aux participants pour aller s’hydrater, s’en fumer une ou bien appeler sa meilleure amie qui attend encore dehors pour entrer.

Fin de l’intermède, les DJs (ou platinistes paraît-il maintenant) prennent place, le son revient et la fête reprend. Ou plutôt commence, parce que la vraie soirée, c’est maintenant que ca commence. Considérez ce qui a précédé comme un amuse-gueule.

Après s’être chauffé les doigts pendant quelques minutes, ils envoient le son. On y entend un petit coup de LMFAO qui chauffe la salle a coup sûr, puis tout le monde se déchaine.  Et ça va être comme ça jusqu’au petit matin !

3h, la salle commence à voir ses occupants rentrer chez eux, d’un coup on a plus de place pour danser. Maintenant ce n’est plus qu’alcool, sex and party, les couples se sont déjà formés, les coups d’un soir. Vous êtes tous majeurs et vaccinés, vous n’aurez donc pas de leçon de morale. Si vous n’êtes pas déjà en train de vous rouler par terre ou de danser dans un état de transe, vous pouvez faire un tour au stand photo. Un canapé, un photographe professionnel,  vous êtes assis, lettres en cartons dans les mains, clic, voilà votre souvenir de la soirée. En plus vous avez même réussi à écrire ASSOM.

5h, la soirée touche à sa fin, ne reste plus que la croix rouge pour sauver les victimes d’un malaise, ou réconforter ceux qui ont trop bu et ceux qui pleurent au vestiaire parce qu’ils ont perdu leur sac ou portable.

Au final, on aura beau se plaindre, critiquer, dire qu’il y a trop de bruit, qu’il y trop de monde, qu’on se fait gratter une cigarette toutes les 5 minutes, on sait qu’on retournera quand même à la prochaine. Parce que 13 euros pour vivre une soirée comme sur les campus américains, ça vaut le coup.

P.L. Eloge de la cuite… ou de la fuite ?

Le cœur (et les hauts-de-cœur) de cette soirée marseillaise – imaginée originale alors qu’elle est banalement dupliquée dans toutes les villes universitaires – bat au rythme d’une alcoolémie que l’on sent progresser depuis l’échauffement (« pas de Champomy… ») jusqu’à l’overdose (« sauver les victimes d’un malaise… ») permise par un dumping (« 10 euros le carnet de 6 consos, 2 l’unité pour 1 conso… ») et une rigoureuse discipline du goulot (« aller s’hydrater… »). Bien entendu, les mœurs se dissolvent dans l’addiction (« alcool, sex and party… ») selon l’adage bien connu que « le surmoi est soluble dans l’alcool, le moi y prolifère ». In fine, l’exercice de l’alcoolisation maximale, même avec ses dégâts collatéraux (« malaise… ceux qui pleurent… ») devrait rester un bon souvenir puisque « 13 euros pour vivre une soirée comme sur les campus américains, ça vaut le coup ».

Passons sur le modèle surprenant des campus américains, probablement fondé sur une autre addiction, celle des feuilletons du même continent, et tentons rapidement deux ou trois éléments d’analyse… sans céder à la tentation moraliste dont on imagine que le laudateur de cet « événement incontournable » n’a que faire.

Il y a plus d’un siècle, un des pères de la sociologie, Emile Durkheim, énonçait assez justement que, pour réussir une acculturation, c’est-à-dire le passage d’un système « A » à un système « B », une condition était nécessaire quoique non suffisante : il faut du temps. Faute de temps, individus ou sociétés sécrètent de l’anomie, comprenons de la maladie sociale : mettez un aborigène devant internet, vous obtiendrez plus sûrement un alcoolique qu’un internaute. La jeunesse – notion, on le sait, dont le singulier est assurément abusif : des jeunesses… – est comme tout un chacun confrontée à une accélération du temps, au culte de la nanoseconde (milliardième de seconde). Mais, contrairement aux adultes, les jeunes sont en situation de déséquilibre entre des maturités désynchronisées : une maturité sexuelle valorisée par le culte de la performance et une maturité sociale déniée, une maturité citoyenne reconnue (voter) et une maturité économique retardée (le labyrinthe de l’insertion)… Autant la consommation alcoolique peut être, somme toute, un vecteur de sociabilité, autant substituer à cette modalité une finalité – boire pour boire – fait déverser dans le pathos. Faute d’un équilibre entre les maturités, on opte pour l’excès : boire beaucoup (trop) et vite (puisque tout va vite). On pourrait poursuivre l’adage cité supra par le constat que le glissement du surmoi vers le moi dérive et s’achève dans un « ça » dont le contraste le plus saisissant surexpose en fin de beuverie ce qu’il reste de celui qui s’est cru un moment conquérant, « MMM » (moi maître du monde).

Métastases de la catharsis.

Ceci étant et sans doute à la différence du binge drinking, la sociabilité n’est pas absente de la manifestation (« tout le monde se déchaîne… ») et, bien entendu, celle-ci juvénile n’est ni nouvelle, ni problématique… On pourrait même dire qu’elle « sauve » la soirée car, sans elle, nous serions face à l’incommunicabilité de pochtrons parallèles. Nos étudiants pochtronnent donc de concert, se roulent par terre ou dansent en état de transe ? Grand bien leur en fasse ! Ils ne font que reproduire ce que leurs géniteurs, en leur temps de jeunesse, faisaient, mi-catharsis (tous ensemble !), mi-métastases de l’ego (et moi, et moi, et moi ?).

Il faut donc, à ce stade, distinguer l’alcoolique de l’ivrogne. Contrairement à l’alcoolique enchaîné, l’ivrogne est déchaîné : il boit beaucoup, sans aucun doute excessivement, mais, s’il s’oblige à boire car « il fait soif », il n’est pas obligé de boire : il est l’amant d’une boisson qui le galvanise ; il y a du choix et de l’indépendance chez l’ivrogne contrairement à l’alcoolique, un boit sans soif, que l’on n’appelle pas pour rien « dépendant » : la boisson est sa maîtresse dominatrice sinon SM. L’alcoolique, diurne, est triste et son éphémère gaîté est conditionnée par l’alcool alors que l’ivrogne, nocturne, boit par gaîté. Au premier qui sirote, le silence toute honte bue, les tremblements à stabiliser et les confidences à vous pourrir la soirée ; au second potomane qui engloutit, la clameur (chansons de marin pour peu qu’il s’abreuve au bistrot d’un port), le collectif, le tonitruant « remettez-nous ça, tavernier !» et les gesticulations du parler expressif avec les mains. L’alcoolique, jaune par son teint, maigre dans la reproduction, appartient au privé rétracté et égoïste ; l’ivrogne, rubicond comme son vin, gros dans la distinction, crée du public jouissif et paye sa tournée. Certes, l’ivrogne éprouve des difficultés à rentrer chez lui, mais l’alcoolique souffre du foie. L’un infuse et trouvera toujours un bras amical pour le soutenir, au pire il dansera avec les réverbères ; l’autre perfuse et occupera un lit d’hôpital. Par les temps qui courent de délitement du lien social et de déficit de l’hôpital public, le choix citoyen est sans ambiguïté : il vaut mieux être ivrogne qu’alcoolique. La seule réserve (hôtel) qui pourrait être objectée est que l’on peut être simultanément et alcoolique et ivrogne… mais elle ne tient pas longtemps, l’alcoolique absorbant l’ivrogne, ce dernier ignorant quand il deviendra alcoolique. L’ivrogne est donc absous de ses excès sauf à ce que, transfuge alcoolique, il soit condamné par sa propre distillerie.

Reste une question. Cette solidarité de buvette et de canette, bien entendu, personne n’en est dupe et, on ose l’imaginer, surtout pas ses adeptes, ne dure que ce que durent les roses, probablement au même titre que les coïts furtifs et inopinés de ces soirées ne débouchent que rarement sur des passions amoureuses… a fortiori parce que l’exploit sexuel est mal corrélé avec une alcoolémie excessive. Bah, « Il faut bien que le corps exulte », chantait Brel… Ne pourrait-on imaginer que l’énergie, allez : une partie de l’énergie, dont ces vaillants consommateurs font preuve face à la dive bouteille soit mobilisée pour une « cause » – mot obsolète, assurément – moins éphémère et plus solidaire ? Car, si comme l’écrit l’Académie des sciences morales et politiques, La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse (Seuil, « L’histoire immédiate », 2007), c’est peut-être à celle-ci de se lever. Ce qui, on en conviendra, n’est pas aisé avec deux grammes. En attendant, ce sont des nonagénaires – Stéphane Hessel, Edgar Morin, Bertrand Schwartz… – qui appellent à être debout. Drôle de monde, quand même…

Une contribution de Jean-Philippe, à la suite de… « hips… »

J.-P. : « Beau sujet pour l’Institut Bertrand Schwartz ! Non pas que l’IBS doive prendre comme sujet d’étude les questions relatives à la santé des jeunes, mais plutôt qu’il devra s’adjoindre les compétences dans son comité scientifique de chercheurs explorant le champ de la santé des jeunes. Pourquoi ne pas envisager une place aux psychologues et aux médecins exerçant dans le réseau au sein de ce comité ?

Je suppose que Philippe Labbé s’en fera l’écho, mais Hervé Sérieyx, dans sa rapide intervention lors de l’AG constitutive, a évoqué ce que des jeunes pouvaient déclarer avoir en commun : la solitude… Un autre sujet de réflexion : les jeunes sont-ils seuls ? La solitude des jeunes aujourd’hui est-elle celle des jeunes d’hier ? Sans oublier ce concept de la psychanalyse qui nous permettra de prendre un certain recul, « la capacité d’être seul », initié par D.W. Winnicott.»

Anniversaire…

En 2012, on fêtera les trente ans des missions locales. Peut-être autre chose aussi. En tout cas, serait-ce en mémoire de l’Union de la Gauche en 1981 que l’on peut trouver dans L’Huma dimanche de ce week-end un article « Emploi des jeunes : existe-t-il des dispositifs qui fonctionnent ? » le président de l’UNML (avec photo) et le vice-président de l’ANDML (sans photo), Jean-Patrick Gille et Philippe Jourdan ?

Huma dimanche nov 2011

Contactés, ces acteurs ne confirment ni infirment.

A suivre.