Etre ou ne pas être héritier.

Publié: novembre 30, 2011 dans Actualité: pertinence & impertinence, Au gré des lectures, Insertion/missions locales, Politiques d'emploi

C’est également dans Refaire société, dont nous avons parlé au sujet de l’article de Robert Castel « Les ambiguïtés de la promotion de l’individu », que l’on peut lire une contribution de Christian Baudelot, « L’héritage contre le mérite », dont l’intérêt, pas des moindres, est de synthétiser nombre d’informations et d’analyses révélant l’évolution, plus probablement la dérive, d’une France qui « court ainsi le risque de devenir, dans tous les sens du terme, une société de rentiers. »

Baudelot s’appuie tout d’abord sur l’étude de Thomas Piketty, « On the long-Run Evolution of Inheritance : France, 1820-2050 » (1), démontrant que, si la part de la richesse transmise par voie d’héritage n’a cessé de diminuer jusqu’à ne représenter que 5% du flux de la richesse au cours de la première partie du XXè siècle, elle a à nouveau progressé pour atteindre 15% en 2010 : « En projetant dans l’avenir les tendances observées, la part de la richesse héritée pourrait, si rien ne venait la contrecarrer, retrouver en 2050 son niveau de 1820. » Ce constat s’oppose frontalement à l’idéal méritocratique : « Tous les citoyens étant égaux {…} sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celles de leurs vertus et de leurs talents. » (2) Dès lors que les mérites cèdent à l’héritage et au hasard de la naissance, l’égalité – qui n’a jamais été réelle – devient totalement illusoire : « Une méritocratie menacée, c’est donc un démocratie en péril. » Observons, en ce qui concerne les jeunes rencontrant des difficultés d’insertion, que ceux-ci sont rarement des héritiers et que l’accentuation du poids des origines dans les trajectoires ne fait que rendre leur insertion plus aléatoire et compromise… En d’autres termes, plus la méritocratie recule, moins la deuxième chance, qui n’est pas celle de la naissance, est crédible.

EPAD

En tant que capacité à reconnaître l’effort d’une personne, la méritocratie est ce qui permet, dans une certaine mesure, de rétablir un peu d’égalité dans les inégalités des origines. Certes, les inégalités ne sont pas nouvelles. Elles furent, il y a un siècle ou même cinquante ans, celles qui séparèrent riches et pauvres, cultivés et ignorants, hommes et femmes, urbains et ruraux… « Mais de nouvelles lignes de clivage sont apparues : l’âge, le logement, la stabilité professionnelle, l’origine ethnique. Le sens de leur évolution s’inscrit clairement {…} dans celui d’un renforcement des richesses héritées. » On peut considérer que la tentative présidentielle de placer son rejeton, médiocre étudiant en droit pas même doté d’une licence, à la tête d’un EPAD fût l’illustration de ce renforcement des richesses héritées…

Se loger.

Le constat de Baudelot n’étonnera quiconque travaillant pour l’insertion des jeunes : « Le poste du logement est devenu {…} le premier poste de dépenses. Il a dépassé celui de l’alimentation qui était, depuis que les enquêtes de budget ont été créées (au XIXè siècle), le premier poste de dépenses. » Dès lors que l’on corrèle cette variable de logement avec celles de revenus et d’âge, on obtient deux autres constats : d’une part, la charge des dépenses de logement est proportionnellement plus importante pour les revenus modestes ou intermédiaires et « les plus aisés sont aujourd’hui davantage propriétaires accédants qu’il y a vingt ans, alors que les plus modestes ont vu diminuer leurs chances d’accéder à la propriété. » (3) ; d’autre part, « plus on est pauvre, plus grande est la part du budget consacrée au logement (jusqu’à 30%) ! Et ce sont les plus jeunes qui sont les plus pénalisés. » Or, si les jeunes Français cherchent à s’intégrer en s’appuyant toujours sur la valeur du diplôme, ce qui implique une durée plus longue des études que leurs homologues anglais aux trajectoires courtes prioritairement orientées vers l’emploi (4), ils ne peuvent y parvenir que grâce au soutien familial… mais « les ressources des familles sont elles-mêmes très inégales » et, ainsi, se creusent les inégalités entre celles et ceux qui peuvent ou non compter sur leurs familles. En substance, mieux vaut être riche, beau, en bonne santé et avec une famille que pauvre, laid, malade et orphelin.

Apprendre.

Autant la méritocratie, dans son principe, s’inscrit dans une pensée démocratique, autant on sait depuis longtemps qu’elle participe également de la mythologie de cette même pensée au même titre que, au fronton des mairies et des écoles, le triptyque républicain « Liberté Egalité Fraternité » n’a jamais empêché les contraintes, les inégalités et les déchirures. C’est d’ailleurs à partir de l’exemple l’école que le delta entre droits prescrits et droits réels – vieil antagonisme de la citoyenneté – fût le plus exposé à la critique, entre autres par Bourdieu et Passeron, précisément dans… Les Héritiers (5). A partir de l’école… car c’est bien là que le principe méritocratique a été le plus exprimé, servant l’idéal républicain promu par ses hussards noirs (égalité rugueuse pondérée d’équité affectueuse) qui, à coups d’encouragements et de bourses, permettaient aux enfants des classes populaires de s’extraire de la condition qui leur était promise… quitte une fois le destin forcé à devoir assumer ultérieurement ce qu’Hegel appelait « la culpabilité de l’origine de classe ». Dans les faits, ces extractions vers le haut – mobilité sociale – n’obérèrent que marginalement les effets de la reproduction : « Les enquêtes internationales, PISA en particulier {Programme international pour le suivi des acquis6}, ont même montré qu’au cours des dix dernières années l’école française se distinguait de toutes les autres par une relation très accusée entre les performances des élèves et leur origine sociale. » En substance, l’origine sociale détermine la réussite scolaire et « un même niveau de diplôme n’assure pas à ses titulaires les mêmes chances dans la vie. » Sur le même thème mais dans un autre ouvrage, François Dubet écrivait : » Tout le problème vient de ce que la croyance dans ce modèle de justice {la méritocratie} conduit les familles à penser qu’il n’y a pas d’autres chances que celles que donne l’école. Cette croyance a pour effet d’accentuer la concurrence scolaire entre les familles qui ont intérêt à creuser les écarts afin d’assurer les meilleures chances à leurs enfants. Autrement dit, plus on croit, ou plus on est obligé de croire dans ce modèle de justice, plus les inégalités scolaires se creusent… » (7) Se combinent donc à la « pédagogie invisible », qui favorise les prédispositions à l’apprentissage scolaire, le capital social, tous ces liens faibles que les parents bien dotés culturellement, symboliquement et économiquement pourront mobiliser au bénéfice de leur progéniture. « Dès lors, on est loin d’un fonctionnement conforme au schéma d’une société méritocratique. En particulier, la relation éducation-emploi, pivot de la méritocratie {« Si tu travailles bien à l’école, tu auras un bon métier »}, continue d’être affectée par l’origine sociale. Elle s’avère plus forte dans les milieux défavorisés qu’ailleurs : l’exigence de compétence et de formation pèse plus sur les moins bien dotés sur le plan social. » (8)

Travailler. Peu ou pas.

Après un détour sur le thème des jeunes et de l’emploi qui n’apprendra rien aux professionnels de l’insertion (« … la jeunesse a fait les frais de la nouvelle donne économique… La moitié des salariés embauchés en CDD, en stage ou en apprentissage a aujourd’hui moins de vingt-neuf ans… En expérimentant les nouvelles formes d’emploi, la jeunesse a servi de variable d’ajustement au nouvel ordre économique et social… »), Baudelot conclut par cet avertissement : « Le rôle qu’une société reconnaît à sa jeunesse est un indice clair de sa confiance dans l’avenir, de son esprit d’entreprise, de son sens de l’innovation. » On est d’accord. Reste que ça ne « décoince » pas : les médias reprennent en boucle l’augmentation du chômage, effective aujourd’hui – « Le chômage atteint un niveau record » – et « Demain, ça sera pire »… alors que le budget de l’emploi continue de baisser. Ainsi le « programme 102 » (« Amélioration de l’efficacité du service public de l’emploi »  et « Amélioration des dispositifs en faveur de l’emploi des personnes les plus éloignées du marché du travail ») du  projet de loi de finances (PLF) 2012 fait apparaître ces évolutions vis-à-vis de 2011 (9) :

Action 1 – Amélioration de l’efficacité du service public de l’emploi : – 22%

– Sous action 1 : Indemnisation des demandeurs d’emploi : – 36%

– Sous action 2 : Coordination du service public de l’emploi : – 6%

Action 2 – Amélioration des dispositifs en faveur de l’emploi des personnes les plus éloignées du marché du travail : – 5%

– Sous action 1 : Insertion dans l’emploi au moyen de contrats aidés : – 6%

– Sous action 2 : Accompagnement des publics les plus en difficulté : – 3%

Total Programme 102 : – 13%

Drôle de monde, quand même où l’on ampute le budget de l’indemnisation des chômeurs lorsque ceux-ci augmentent (10), où dans une belle unanimité les parlementaires rejettent une proposition de diminution de 10% de leurs émoluments. Toujours dans Refaire société, on peut lire la dernière contribution, « Faire société par le côté gauche » de François Dubet qui interroge : « Comment être solidaire des autres et renoncer à de minuscules avantages corporatistes quand ceux qui exigent des sacrifices s’en dispensent si manifestement ? » Et poursuit : « Pourquoi reculer sans cesse sur le cumul des mandats et sur le nombre de réélections possibles ? Pourquoi accepter que quelques grands élus se transforment en fermiers généraux, pendant que les outsiders, les femmes, les jeunes, les membres des minorités font le pied de grue en attendant que les notables meurent ou soient devenus vraiment trop vieux pour faire illusion ? »

A suivre.

(1) Pour les anglophones, téléchargeable. On peut également lire Camille Landais, Thomas Piketty et Emmanuel Saez, Pour une révolution fiscale, Seuil, « La République des idées », 2011 : « Le patrimoine privé représente actuellement l’équivalent de près de six années de revenu national, contre moins de quatre années dans les années 1980, et moins de trois années dans les années 1950. Il faut remonter à la Belle Epoque (1900-1910) pour retrouver une telle prospérité des fortunes françaises, avec des patrimoines privés atteignant l’équivalent de six, voire sept années de revenu national. » (p. 23).

(2) Article 6 de la Déclaration des droits de l’homme (1789).

(3) Dans « Fracture générationnelle : une jeunesse sans destin » (La nouvelle critique sociale, Seuil-Le Monde, 2006), expliquant l’inéluctabilité des conflits intergénérationnels au regard de l’héritage laissé par les baby-boomers à leur progéniture,  Louis Chauvel rappelle que, dans son berceau, chaque petit Français commence sa vie avec une dette de 17 000 € et que les conditions d’accès des jeunes à l’adultéité se sont considérablement dégradées en l’espace d’une génération : les jeunes doivent travailler deux fois plus longtemps qu’en 1986 pour louer la même surface dans le même quartier et trois fois plus pour l’acheter… Si les baby-boomers à vingt-cinq ans disposaient d’un pouvoir d’achat trois fois plus élevé que celui de leurs parents au même âge, c’est désormais, selon les termes de Chauvel, une part considérable des jeunes qui « doit s’attendre à vivre un vrai déclassement social ».

(4) Cécile Van de Velde, Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe, PUF, « Le lien social », 2008.

(5) Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, Les Héritiers, Minuit, 1964.

(6) Le Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) recouvre des évaluations publiées tous les trois ans des systèmes éducatifs des trente pays de l’OCDE plus une cinquantaine d’autres pays. « Dans le palmarès international de PISA en 2006, l’école française arrivait 17è sur 29 en compréhension de l’écrit, 18è sur 30 en mathématiques, 19è sur 30 en culture scientifique. {…} Qu’ils sont agaçants, ces premiers de la classe qui caracolent en tête du classement depuis 2000, an 1 de l’opération PISA : Finlande, Corée du Sud, Canada, Australie ! » Christian Baudelot, Roger Establet, L’élitisme républicain, Seuil, « La République des idées », 2009, pp. 16-17.

(7) François Dubet, Les places et les chances, Seuil, « La République des idées », 2010, pp. 84-85.

(8) Marie Duru-Bellat, L’inflation scolaire, Seuil, « La République des idées », 2006, p. 35.

(9) Sénat, « Projet de loi de finances 2012 : Politique de l’emploi et apprentissage »

(10) En France métropolitaine, le nombre des sans-emploi s’établit au 1er novembre 2011 à 2 814 900 personnes, plus mauvais chiffre depuis décembre 1999. En y ajoutant les personnes en activité réduite (catégories B et C), le nombre des demandeurs d’emploi a atteint 4 193 000 et même 4 459 400 avec les DOM.

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