Institut Bertrand Schwartz (IBS). Réflexions.

Publié: novembre 21, 2011 dans Insertion/missions locales

Le Synami Flash n° 127, Synami flash 127 création de l’Institut Bertrand Schwartz, fournit à peu près toutes les informations nécessaires à celles et ceux qui n’étaient pas présents le 10 novembre pour la création officielle de l’IBS. Il n’est donc pas utile de paraphraser. Simplement, revenons sur le hiatus de l’éviction de la CFDT du collège des partenaires sociaux qu’explique Serge Papp…

« Un mot – forcément – sur cette représentation. C’est peu dire que l’absence au CA du Synami-CFDT, initiateur depuis 4 ans d’un travail de fond avec Bertrand Schwartz qui contribue à l’Institut et soutien à sa création depuis la 1ère heure, a produit une certaine stupéfaction dans l’Assemblée Générale (et la colère de Bertrand). Il fallait bien qu’il y ait eu au moins une surprise, dommage que c’est à notre détriment….

La mécanique de cette exclusion a été simple. Il y avait 3 places pour 5 organisations (sans doute le produit d’équilibres qui ont dû être difficile à trouver), et – officiellement – pas de consensus entre syndicat. Les 5 syndicats ont donc voté, mais sans pondération liée à la représentativité. C’est ainsi que la CFDT, qui représente 46% des salariés, avait une voix, comme la CFTC qui pèse 4% ; On pourra s’étonner de ces règles qui ne prennent pas en compte le poids différent des mandats que chacun reçoit avec vos vote, c’est pourtant ce qui s’applique aussi lors des négociations nationales. Vu leurs caractères absurdes et anti-démocratiques ces règles sont en train de changer avec la réforme de la représentativité syndicale issue de la Loi de 2008 (application en 2013 dans le réseau).

Mais revenons à notre AG. Les représentants CGC, CFTC et FO (qui ne se présentait pas) ont voté en bloc CGT, CGC et CFTC. Le représentant de la CGT s’est curieusement abstenu (il n’a donné sa voix à personne mais a accepté celles des autres). Le Synami avait annoncé qu’il souhaitait, en plus de Serge Papp (secrétaire du Synami et président du comité de pilotage de la recherche-action), les représentants CGT et CGC (pour leur représentativité et parce que les représentants de FO et de la CFTC n’avait pas répondu aux sollicitations de contributions de l’Institut). Ce n’est donc ni la représentativité, ni les idées, ni le travail préalable qui ont fait la désignation, mais d’autres logiques sans rapport avec l’Institut et de l’insertion des jeunes et le Synami s’est retrouvé isolé. Drôle de message envoyé aux salariés qui votent Synami et qui ont fait le gros des troupes sur le Champ de Mars, mais on ne va pas épiloguer davantage sur ce « petit meurtre entre amis », cela ne nous empêchera pas de poursuivre notre engagement. »

Bug.

Voilà effectivement ce que l’on peut considérer comme un bug… quelles que soient les opinions et les appétences des uns et des autres vis-à-vis de telle ou telle organisation syndicale. Un bug à deux coups.

Le premier coup est indépendant des stratégies ou simples tactiques d’acteurs car, somme toute, il suffisait en amont de prévoir une ou, tant qu’à faire, deux places supplémentaires pour les organisations syndicales, quitte à augmenter le nombre d’administrateurs présidents de telle façon à ce que le collège de l’UNML garde la majorité, ou organiser le voter entre partenaires sociaux au regard de leurs poids respectifs aux élections professionnelles. Rappelons que le Synami-CFDT avait obtenu en 2009 45,8% des voix, la CGT 35,3%, FO 9,6%, la CFE-CGC 4,9% comme la CFTC. Hormis les personnes qualifiées, un conseil d’administration fonde sa légitimité sur sa représentativité : que la CFDT soit absente de l’IBS, du moins officiellement, est en soi une erreur et un problème. On pourrait contester cette logique de représentativité à partir du siège accordé à l’APAR, un animateur régional, mais, quelle que soit la taille de cette association, assurément modeste, elle représente les animateurs régionaux… a minima ceux qui ont choisi d’exister dans le réseau à partir de cette entrée de métier.

Le second coup est plus « qualitatif ». Une partie de l’activité de l’IBS devrait recouvrir la poursuite de la recherche-action copilotée par Bertrand Schwartz, Gérard Sarazin… et le Synami. Dans la mesure où cette orientation semble effectivement validée et quel que soit ce que l’on en pense, par exemple au regard d’autres ambitions et objectifs possibles – cf. « lettre ouverte à Jean-Patrick Gille » – on comprend difficilement que celles et ceux qui furent immergés dans cette dynamique en soient « débarqués ».

Mise en scène.

Bon, tout bug ou problème a sa solution et celle-ci peut être simple, par exemple une modification des statuts à une première et rapide AG extraordinaire de telle façon à ré-inclure la CFDT. Probablement sera-t-il un peu plus compliqué et long d’effacer le traumatisme humain car, même si il s’agit d’organisations syndicales, derrière celles-ci on y trouve la mémoire de « perdre la face » et d’être, dans des paliers bien plus en profondeur que ne le sont les rapports de force entre partenaires sociaux : « C’est pourquoi, lorsqu’une rupture se produit, il arrive qu’elle détruise l’image de soi autour de laquelle la personnalité de l’acteur s’est édifiée. Telles sont les conséquences que les ruptures peuvent entraîner du point de vue de la personnalité de l’acteur. Les ruptures de représentation ont donc des conséquences à trois niveaux différents : celui de la personnalité, celui de l’interaction, et celui de la structure sociale. {…} Il semble cependant qu’il n’existe pas d’interaction dans laquelle les participants ne courent pas un risque sérieux de se trouver légèrement embarrassés, ou au contraire un léger risque de se trouver sérieusement humiliés. . » (1)

Au sujet des « fonctions » de l’IBS.

Ceci étant, il serait dommage de ne retenir que cet « incident » de l’officialisation de l’IBS. Il convient désormais, non pas d’attendre, mais d’exprimer quelles sont aujourd’hui les priorités d’un tel institut. Certes, celles-ci ont déjà été présentées mais, espérons-le, rien n’est définitivement figé… même si les moyens affectés sont, à ce stade, nettement sous-dimensionnés au regard d’ambitions pourtant raisonnables. Rappelons en effet qu’à l’IBS sont attribuées « cinq fonctions »… et arrêtons-nous un instant sur celles-ci.

Ci-dessous, Bertrand Schwartz et Pierre-Jean Andrieu (2), le 10 novembre à Paris.

« Observatoire des jeunes en parcours d’insertion sociale et professionnelle et d’accès à l’autonomie »… Annie Jeanne, présidente de l’ANDML, a justement posé la question de cet ordre entre les qualificatifs « sociale » et « professionnelle », plaidant pour que l’on parle d’ « insertion professionnelle et sociale ». Sachant que, de toute façon, un qualificatif doit précéder l’autre et que, sur la base de l’approche globale donc ne hiérarchisant pas les deux volets, le choix du premier ne peut se fonder sur un ordre d’importance, il semble logique de laisser à l’histoire le dernier mot de l’agencement : le rapport fondateur de Bertrand Schwartz s’appelle… L’insertion professionnelle et sociale des jeunes. Par ailleurs, pourquoi se limiter à l’accès à l’autonomie et ne pas indiquer « à l’indépendance économique » ? L’autonomie renvoie au social, l’indépendance à l’économique, donc au professionnel… La visée de l’insertion est l’intégration qui repose sur l’autonomie sociale et sur l’indépendance économique.

« Centre de ressources, de veille et de mutualisation des pratiques »… Assurément, l’IBS doit remplir cette fonction de centre de ressources, c’est-à-dire (comme l’a indiqué Serge Papp lors d’une intervention) être dans une dynamique verticale mais dans les deux sens (ascendante et descendante) et horizontale (une « intelligence partagée » et non « distribuée » pour reprendre le langage des sciences cognitives et de l’intelligence artificielle). Comment, par exemple, la veille de l’IBS va-t-elle s’articuler à celle de l’ANDML qui bénéficie d’une remarquable expertise ?

« Laboratoire d’innovation, de recherche / développement et prospective. » Je serais assurément mal venu de contester cette fonction R&D pour laquelle je plaide depuis des années… et qui, soit dit en passant, n’a pas toujours fait l’unanimité (importation d’un vocabulaire industriel, pragmatisme des missions locales qui doivent être dans l’action, etc.). Alors, bien sûr, oui, tout-à-fait d’accord pour ce « laboratoire » qui, d’ailleurs, est la seule justification de l’observatoire… dans la mesure où, paraphrasant Pierre Bourdieu, l’observation « ne vaudrait pas une heure de peine si elle devait rester un savoir d’expert réservé aux seuls experts ». Comment l’organiser ? Pourquoi pas thématiquement, avec des outils web.2, des groupes issus du terrain et un binôme « chercheur – praticien » ? Ce fût tenté avec l’ANDML… « On ne peut pas parler de la connaissance comme d’une architecture avec une pierre de base sur laquelle on construirait une connaissance vraie, mais on peut lancer des thèmes qui vont s’entre-nouer d’eux-mêmes. » (3)

« Publication »… Celle-ci doit se comprendre de façon extensive, c’est-à-dire au sens strict du mot (publier des ouvrages…) et comme diffusion de l’innovation. Ainsi on obtient le chaînage de l’innovation : veille / observation – laboratoire / innovation – diffusion.

« Formation – action »… cinquième fonction, où l’on décrypte la philosophie schwartzienne, reprise par le Synami, au sujet de laquelle il nous faudra revenir car autant les principes des formations et études – action disposent de solides fondements théoriques (K. Lewin, P. Freire…), autant ne concevoir la formation qu’à partir de cette focale serait une erreur épistémologique et stratégique. Par exemple, une étude – action est par définition toujours singulière, les conditions d’atteinte des objectifs comptant tout autant que l’atteinte de ces objectifs. Mais, dans ce cas, combien de temps faudra-t-il attendre pour que la place des jeunes en tant qu’acteur collectif au sein des missions locales devienne une réalité dans les 500 structures ? « Voir, observer, mesurer, modéliser, mesurer encore, modéliser à nouveau est une démarche de clarté qui dans le foisonnement du réel met le peu d’ordre dont nous sommes capables. » (4)

Je reste pour ma part convaincu que ne pas inclure la formation dans l’activité de l’IBS participe plus d’un traumatisme, « le fantôme d’Astradalis » (prochain Goncourt ?) que d’une stratégie bien pe(n)sée, que cette formation devrait s’ouvrir sur des réseaux « amis », que des ressources internes devraient être identifiées et formées pour disposer d’ingénieurs sociaux tout en favorisant leur mobilité ascendante, que le réseau a urgemment besoin d’un corpus théorique stabilisé (l’exemple de l’insertion « professionnelle et sociale » ou « sociale et professionnelle » ne se résume pas à « Madame, vos beaux yeux d’amour me font mourir » ou « Vos beaux yeux, Madame, d’amour me font mourir »), mais aussi d’un référentiel qualité propre (incluant l’évaluation quantitative et qualitative des process – réalisations, pas exclusivement des résultats), de modèles méthodologiques transmissibles (qui seront adaptés, contextualisés, retriturés localement : conseils consultatifs jeunes, observatoires territoriaux de la jeunesse…), d’un code de déontologie… toutes choses éparpillées et dispersées, esquissées et abandonnées.

A suivre. Certainement.

(1) Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne. 1. La présentation de soi, Les éditions de minuit, 1973, p. 230.

(2) Pierre-Jean Andrieu occupa le poste de Délégué interministériel de 1989 à 1992. Il est le rédacteur de la Charte de 1990, « Une place pour chaque jeune », et fût une plume du rapport de Dominique Charvet, Jeunesse, le devoir d’avenir (La documentation Française, 2001)

(3) Edgar Morin, « Le complexus, ce qui est tissé ensemble » in Réda Benkirane, La Complexité, vertiges et promesses, Le Pommier, 2002, p. 24.

(4) Pierre Léna, « Notre vision du monde : quelques réflexions sur l’éducation », in Edgar Morin, Relier les connaissances, Seuil, 1999, p. 45.

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commentaires
  1. Jean philippe Revel - syndiqué CGT dit :

    Question et précision :

    Pourquoi l’UNML n’a t-elle pas octroyé 5 sièges aux 5 organisations syndicales signataires de la CCN ML/PAIO qu’elle côtoie tout au long de l’année lors des différentes commissions paritaires ?

    Le vote s’est déroulé pendant une suspension de séance rendue nécessaire par le fait que les organisations syndicales ne s’étaient pas concertées avant cette AG constitutive, la dernière version de statuts ayant été envoyée le 7 novembre en fin de journée. Le vote s’est déroulé de manière ouverte, chaque représentant annonçant à qui il donnait son vote.

    La CGT a voté pour : La CGT et la CFTC.

    • Un regard d’observateur extérieur, que personne n’a consulté
      1 A l’évidence la logique aurait voulu que le nombre de sièges pour les organisations syndicales soit, soit celui des organisations représentatives en fonction des critères de 1966, c’est à dire 5, soit celui des organisations représentatives selon les critères de loi de 2008, c’est à dire 3. Le fait d’avoir mis 3 sièges impliquait la deuxième logique
      2 Le tort de l’UNML est de ne pas avoir défini clairement selon quels critères les sièges étaient attribués et laissé les organisations syndicales régler entre elles le problème
      3 Le tort des organisations syndicales est d’avoir accepté d’une part 3 places, c’est à dire la logique de la nouvelle loi, puis d’avoir accepté de se les répartir selon la logique des règles de 1966, avec égalité depoids entre les organisations
      4 Le résultat est indéfendable, pour des raisons d’efficacité : l’organisation inconstestablement la plus représentatiive est absente, et pour des raisons de cohérence : c’est la CFDT qui a réviitaliisé une démarche impliquant Bertrand Schwartz dans la réflexion sur l’avenir du réseau, et les valeurs qui le fondent
      5 Il est indispensable de trouver une solution si l’on veut que l’Institut Bertrand Schwartz ait la légitimé nécessaire pour atteindre les objectifs qui lui ont été fixés

      • Jean philippe Revel - syndiqué CGT dit :

        Les critères de 2008 ne trouveront à s’appliquer qu’en 2013 voire 2017 …et la consultation triennale des salariés du réseau, est certes, un critère on ne peut plus démocratique, mais non prévu par la Loi pour établir cette représentativité …

  2. David dit :

    On aurait aussi pu imaginer que, pour les 2 raisons notamment qu’évoque Michel ABHERVE, guidées par le sens de l’intérêt général et/ou un certain sens de l’honneur( ou de la responsabilité, voire, comme disent les sportifs, le fair-play) et enfin le simple respect de M. Bertrand SCHWARTZ auquel tout prétendant à exister dans ce réseau se réfère à tout bout de champ, les représentants des groupuscules syndicaux auraient pu naturellement désigner le Synami CFDT comme un des 3 représentants des salariés. Au lieu de cela ils(elles) ont préféré jouer leurs minables combines habituelles… C’est navrant, un signe de mépris pour les 45% de salariés qui se reconnaissent régulièrement dans le travail de cette organisation et un très mauvais coup pour l’IBS dans lequel nous sommes nombreux à placer de grands espoirs pour une intelligence collective de l’action avec et pour les jeunes.

  3. A Jean-Philippe

    Je sais que les critères de 2013 ne sont pas applicables aujourd’hui, mais je sais aussi que la consultation de réprésentativité n’est pas prévue par la loi, mais instituée par les partenaires sociaux de la branche et que, par son taux de participation, elle donne une indication fiable sur la représentativité des différentes organisations syndicales de salariés dans le réseau.

    Cela permet de constater que l’organisation syndicale la plus représentative n’est pas présente au CA de l’Institut Bertrand Schwartz, et d’estimer que cela affaiblit le projet

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