Fragile et essentiel

Publié: novembre 20, 2011 dans Actualité: pertinence & impertinence, Agit'Prop, Insertion/missions locales
Rustica

Rappelons qu’un texte est soumis à votre fulgurante sagacité, à votre esprit – nécessairement – critique et imaginatif, à votre style épistolaire qui aurait certes du être remarqué en cette période de prix littéraires – le monde est injuste, les gens sont ingrats -, à votre capacité, assurément grande, d’engagement jusqu’à sacrifier un épisode des Experts… ou reporter d’une demie journée la lecture de Votre jardin alors que, oui bien sûr, l’automne est une excellente saison pour planter.

Ce texte, « Efficacité et performance », vise à contribuer avec d’autres (1) à la construction pour les missions locales d’un vrai corpus théorique, une nécessité pour un métier : sans concepts stabilisés, univoques et transmissibles, ce ne sont que des emplois.

Ce texte vise également à doter les professionnels d’arguments de réfutation du critère d’évaluation qu’est la performance… tout simplement parce qu’accepter cette notion, voire même la reprendre à son compte et la propager, revient à nier l’identité même des missions locales : la performance implique des gagnants, donc des perdants ; elle sape toute dynamique partenariale puisque celle-ci, a minima, implique une confiance : fait-on confiance à un rival ? Non : on le combat. Accepter la performance au sein d’une équipe de mission locale, c’est mettre les professionnels en concurrence et, là également, trier les bons et les mauvais… c’est-à-dire ne plus garantir l’égalité de traitement qui, nécessairement, recouvre une progression collective des compétences. Accepter la performance au sein d’un réseau tel que celui des 500 missions locales, réseau qui peine déjà suffisamment à correctement échanger, c’est de la même façon hiérarchiser les missions locales : les bonnes, les mauvaises ; aux premières, les récompenses… tant qu’elles tiendront en tension leurs objectifs ; aux secondes, les blâmes et, d’abord, puisque l’argent est le nerf de la guerre et que l’idéologie dominante raffole du comportementalisme, par une diminution de leur subvention… ce qui ne pourra mécaniquement qu’accentuer leurs difficultés. Supposez un instant qu’un de vos enfants ait de moins bons résultats scolaires que les autres. Mettrez-vous en place les conditions pour qu’il échoue encore plus ou, par exemple, ouvrerez-vous votre porte-monnaie pour lui offrir un soutien scolaire ?

Le texte : ici.

Les premières réactions au texte : ici

Demandeurs d’emploi faim de mois.

On assiste aujourd’hui sur le thème de sus aux fainéants (2), mais à vrai dire on commence à s’y habituer, à un numéro d’illusionnisme social et politique dépassant l’imagination. Probablement, avec l’adrénaline des élections, cela ne va que s’amplifier. Ainsi, certain se présente comme le chevalier blanc de l’Etat social et des protections, également sociales, issues du Conseil de la Résistance… pour mieux cliver la population en stigmatisant les « fraudeurs », « voleurs », « profiteurs ». Ces derniers étaient préparés par le haro sur l’assistanat des seconds couteaux.

La jeunesse est coupable d’être jeune comme les pauvres le sont d’être pauvre. Peu importe les désignés, l’essentiel est de cliver : diviser pour mieux régner ; désigner à la vindicte des « profiteurs », si possible isolés et insuffisamment protégés pour oser protester, de telle façon à ce que ceux qui ne sont pas demandeurs d’emploi faim de mois, ceux qui ne perçoivent pas d’allocation, ceux qui ne sont jamais malade et attendent leur dernier souffle pour se poser la question de « perdre sa vie à la gagner », tous ceux-là attendent de leurs voisins licenciés ou élevant seuls-les leurs enfants ou souffrant de TMS les raisons de courber l’échine quand on les croise. Cette offensive n’est pas tactique mais stratégique. Elle s’appuie sur une idéologie qui, par les temps qui courent, n’ose plus trop dire son nom, néo-libéralisme, mais n’hésite pas, entre yacht, bouclier fiscal et Fouquet’s, au qualificatif de « populaire ». La force de cette idéologie n’est pas dans son raisonnement, encore moins dans sa scientificité comme on a pu le constater avec l’imprévisibilité totale de la crise financière par les hérauts de la main invisible. Elle réside dans les moyens financiers considérables dont elle dispose et la pression que ceux-ci permettent sur les médias de grande diffusion. Elle réside également dans un discours répandu à forte dose – « Avec le temps, n’importe quelle imposture prend force de vérité. » (3) – que les pioupious absorbent, bien trop occupés sur le terrain à « tenir leurs objectifs » pour ne pas basculer du côté de leurs usagers. Elle réside aussi dans ces mots « immenses chapiteaux dressés dans le champ sémantique et sous lesquels on n’y voit rien » (4)… sinon la méfiance, le refus de l’altérité, la disjonction, la séparation. Elle réside enfin dans la banalité du mal (5), c’est-à-dire dans la capacité d’obéir de ceux qui ne se conçoivent que comme ordinaires exécutants, ni bons, ni mauvais : neutres, imperméables à l’injustice.

Une pensée aux aguets.

Ce discours, ces mots, n’appartiennent pas à la « culture » des missions locales. Celles-ci, pour encore un temps qu’il faut construire long, ont largement de quoi puiser dans leur histoire – pour s’arrimer – et dans leur projet – pour ne pas sombrer – afin de prendre le contrepied de ce qui, marginal il y a encore peu de temps, ose sans pudeur s’afficher : « Bertrand Schwartz, c’est une pensée aux aguets qui ne cesse de se soumettre à sa propre critique, animée par une révolte permanente contre le sort fait, dans nos sociétés dites démocratiques, aux plus démunis. Et c’est aussi une pensée créative, que cette révolte amène à inventer toutes sortes de stratégies nouvelles fondées sur la confiance et le respect de la parole de tout un chacun. Certains l’ont traité d’utopiste. Est-ce donc être utopiste que de lutter contre l’exclusion sociale, par les moyens que nous offre la démocratie ? Non, Bertrand Schwartz n’est pas un utopiste. C’est un pragmatique exigeant, qui nous a apporté le preuve précieuse que l’exclusion sociale n’est pas une fatalité. En revanche, sa démarche ambitieuse et son éthique à toute épreuve mettent en évidence les résistances profondes que son invention sociale rencontre dans une société aux pesanteurs innombrables et aux réflexes souvent archaïques. N’est-il pas temps, toutefois, de s’inspirer de ses démarches ? La société française va mal, les exclus sont de plus en plus nombreux, les inégalités sociales et économiques depuis vingt ans ne font que croître. Ce n’est plus de promesses électorales, de débats politiciens stériles ou de recettes à court terme dont la France a besoin, c’est d’une ambition mobilisatrice sur le terrain même où sévit l’exclusion et d’une vision d’envergure qui nous mènera, par les voies démocratiques, à réformer en profondeur nos structures hexagonales pour donner de l’espoir à la jeunesse de notre pays et lui ouvrir un avenir européen. » (6) Que dire de plus sinon que, depuis cinq ans que ce texte est écrit, la France va encore plus mal, les inégalités ont cru, les promesses électorales, débats politiciens stériles et recettes à court terme ne se sont certes pas épuisés, l’ouverture d’un avenir européen, après la Grèce, l’Irlande, l’Italie, le Portugal, l’Espagne, est encore plus compromis ? Restent donc la nécessité éthique et l’optimisme de la volonté.

C’est à la fois fragile et essentiel.

(1) « Esquisse de définition de l’accompagnement social ou, plutôt, socioprofessionnel »

(2) Laurent Cordonnier, Pas de pitié pour les gueux, Raisons d’agir éditions, 2000.

(3) Jean Baudrillard, Fragments. Cool Memories III, 1991-1995, Galilée, 1995, p. 18.

(4) Eric Hazan, LQR. La propagande au quotidien, Raisons d’agir éditions, 2006.

(5) Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, Gallimard, 1963.

(6) Louise L. Lambrichs, « L’esprit d’une démarche », in revue Pour, Construire une pensée collective pour l’action, GREP, n° 189, mars 2006, p. 58.

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commentaires
  1. pioupiou 44 dit :

    Après une pause jardinage, je reviens à la charge. Efficacité et performance : vaste sujet. Et là, j’ai eu peur, Jean-Philippe l’est beaucoup plus que moi, performant.
    Jean-Philippe, je te propose un deal. Tu me laisses quelques semaines pour écrire des commentaires nombreux et pertinents, de façon à ce que je te rejoigne sur la 1ère marche du podium.
    Et pour Philippe, désolé, mais je ne me retrouve pas dans les fonctions que tu as citées. Je suis et reste conseiller pioupiou…

    Bon, vous allez me dire que le schimili, le schimilibili, le schmilblick n’a pas beaucoup avancé.
    Détrompez-vous ! Nous sommes totalement dans le sujet.
    Qu’est-ce qu’on attend aujourd’hui des Missions Locales ? du chiffre et uniquement du chiffre, et c’est aussi aberrant que ma proposition à Jean-Philippe.
    Le jeu (qui n’en est pas un puisqu’il s’agit de jeunes – voire même d’êtres humains compris entre 16 et 25 ans) consiste à obtenir les bons chiffres. Et il y a des techniques …
    Et si on se tient aux chiffres, on oublie totalement le parcours du jeune. Un jeune bac+3 qui obtient un CDI 20 heures semaine dans une chaîne de restauration rapide alors qu’il souhaite faire de la communication ….. ou une jeune qui se retrouve avec un CDI 8 heures semaine d’accompagnateur de car, j’arrête de les accompagner car ils ont un poste en CDI. Je suis un bon petit soldat, c’est juste l’emploi qui compte. Ces 2 jeunes ne sont pas contents de leur situation et moi, je devrais avoir le sentiment du devoir accompli ! Eh bien non !
    On peut évaluer le nombre d’entrées en emploi mais peut-on pondérer par un indice de satisfaction des jeunes par rapport au poste trouvé ? Ceci est une question.

    Ce n’est que la première partie de ma contribution, il m’en reste encore une trentaine à faire pour rejoindre Jean-Philippe …

  2. Jean philippe Revel - syndiqué CGT dit :

    Pioupiou 44,
    permets-moi de te proposer également un chose :

    Je te laisse volontiers « Contribuperformer », et moi je « surcontribuperforme ». C’est à dire que je commente chacune de tes « contribuperformance ».

    Ainsi nous verrons qui de nous deux est le plus efficace.

    Pour en revenir à la CPO Labbé (Comment Perfomance Observation).
    Il faudrait distinguer la contribution du commentaire …
    La contribution est au commentaire ce que le CDI temps plein dans le métier choisi (cher à pioupiou fortyfour) est au service civique temps plein sous indemnisé (Cher à ceux qui en vantent les mérites).

    Ceci était une commentbution.

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