Absit reverentia vero.

Publié: novembre 12, 2011 dans Au gré des lectures, Insertion/missions locales

Et bien, parlons-en puisqu’il semble difficile de l’ignorer… non qu’il ne soit pas intéressant mais, au bout du compte, ce type d’information ne vient que s’ajouter et se rajouter à des informations régulières, fréquentes, récurrentes qui, toutes, constatent ou dénoncent le même fait, décidément têtu : la paupérisation de la jeunesse. De quoi s’agit-il ? Gagné : du tout récent rapport annuel du Secours catholique dont le titre, s’il n’est guère original, annonce la couleur : « Jeunes, une génération précaire ». Le Monde daté du mercredi 9 novembre lui consacre une pleine page sous le titre « De plus en plus de jeunes touchés par la précarité » et, de son île brûlante, Pierre l’introduit de ses commentaires rock ‘roll : « Mes bien chers frères, mes bien chères soeurs, méditez tous en choeur ce rapport avec moi ! »

Oh, bien sûr, il ne faudra pas longtemps pour que quelques discours viennent pondérer et lisser cette appréciation, qui est également une dénonciation, sur l’air « des jeunesses »… entendons par là une énième déclinaison de l’expression (à défaut de la théorie) bourdieusienne la plus partagée, « La jeunesse n’est qu’un mot » suivie de « il faudrait au moins distinguer deux jeunesses »… En substance, pas d’affolement : halte aux Cassandre ! Haro sur les déclinologues ! Tous les jeunes ne sont pas en situation de précarité… tous ne sont pas vulnérables, etc., le message subliminal étant « arrêtons de regarder le verre à moitié vide ».

Exemple de ces argumentaires revêtus du pragmatisme et, surtout, crédibles parce que se présentant a-idéologiques, le récent ouvrage Comment la France divise sa jeunesse. La Machine à trier, signé de Pierre Cahuc, Stéphane Carcillon, Olivier Galland et André Zylberberg (1) : « La « jeunesse » trouve normalement son terme avec l’accès à un emploi stable et à un logement indépendant, puis enfin avec la fondation d’une famille. Le « jeune » passe alors au statut d’« adulte ». Jusqu’à présent, ce schéma classique, même s’il est beaucoup plus chaotique qu’autrefois, continue de fonctionner. N’en déplaise à certains, il n’y a pas eu de montée généralisée de la précarité qui aurait concerné toutes les classes d’âge et qui toucherait désormais aussi les adultes. » (p. 29, souligné par nous) Bien évidemment, à l’image d’une société où les écarts deviennent abyssaux, conclure un ouvrage, celui-ci, par « tous les jeunes ne sont pas logés à même enseigne, certains s’en sortent plutôt bien, d’autres non, et leurs destins sont de plus en plus divergents » (p. 129) s’apparente au sens commun tout en s’asseyant sur des tonnes d’autres recherches qui démontrent que la vulnérabilité s’étend, que la paupérisation des jeunes est aussi un phénomène générationnel, que les jeunes actuels constituent la première génération dont la chance de mobilité sociale dépassant les statuts occupés par leurs parents est sérieusement mise en cause (le descenseur social), etc. Bien sûr, on sait que certains jeunes peuvent prétendre à s’en sortir, y compris en peinant dans leurs études, par exemple en visant la présidence d’un EPAD. Bien sûr aussi, parmi les jeunes, celles et ceux qui, combinant excentricités spatiale et sociale, « galèrent » plus et ne sont pas représentatifs de « la » jeunesse. Mais, bien sûr enfin, il n’empêche qu’un mouvement général de vulnérabilité, affectant prioritairement une très grande partie de la jeune génération, fait que pour elle l’accès à l’adultéité est plus long, plus compliqué, nettement moins assuré : l’insertion qui, en 1981, concernait les 200 000 jeunes sortant annuellement sans diplôme ni qualification du système de formation initiale est désormais un lot commun : avec un master 2, on commence par des stages non rémunérés, par une période probatoire qui s’assimile à un purgatoire. L’insertion, en 1981, débouchait sur l’intégration, c’est-à-dire qu’à un processus succédait un état stabilisé qui permettait l’ambition d’« une place pour chaque jeune » (Charte de 1990), alors qu’aujourd’hui, avec la fin du modèle ternaire (formation – emploi – retraite), le processus débouche sur un autre processus, une sorte d’insertion à perpétuité qui explique pourquoi, désormais, on parle autant de l’accompagnement jusqu’à en oublier, presque, que l’intérêt de cet accompagnement est qu’il puisse s’arrêter. Déplacement de la focale. L’ambition d’une place pour chacun paraît démesurée. Désormais, il vaut mieux parler d’ « accompagnement des parcours ». Oui, dans un système complexe, les conditions d’atteinte des objectifs comptent tout autant que l’atteinte de ces objectifs… Cependant l’utilité sociale, qui est le ressort, la motivation la plus partagée des acteurs des missions locales, risque fort de s’éroder si elle est contrainte d’en rester au niveau des processus sans atteindre celui des résultats : on peut considérer et mesurer les efforts pour permettre à un jeune de se loger mais, in fine, la satisfaction est qu’il soit parvenu à se loger.

Coupable d’être jeune.

Ainsi, comme le chômeur l’est du chômage, le pauvre de la solidarité nationale reformulée en « assistanat » et « cancer social » par une droite qui n’hésite pas à se qualifier de « populaire », la jeunesse est coupable d’être jeune, comprenons inexpérimentée… comme, à l’autre pôle générationnel, la vieillesse – toute relative : au-delà de cinquante ans – est frappée d’obsolescence. Alors oui, l’Académie des sciences morales et politiques aurait du opter pour « les jeunesses » dans le titre de son rapport La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse (2) mais, si les classes populaires (expression généralement peu appréciée des contempteurs de la critique sociale) sont de toute évidence les plus exposées et, parmi elles, la jeune génération et, parmi elle, les jeunes non diplômés, « … même avec deux ou trois années d’études supplémentaires, la jeune génération, en particulier celle des enfants des soixante-huitards, peut s’attendre en moyenne à un sort moins favorable que celui de ses propres parents. » (3) On se demande pourquoi des jeunes au nom de la jeunesse ne porte pas plainte devant la Cour européenne des droits de l’homme pour maltraitance…

Epreuves.

Que nous dit ou confirme le Secours catholique ? Ce que les pioupious des missions locales savent depuis longtemps : « Les jeunes subissent de plein fouet la crise économique et sociale, ils sont plus diplômés, plus qualifiés que les générations précédentes mais paradoxalement plus précaires. Ils cumulent tous les risques et toutes les difficultés. Ils devraient bénéficier d’un certain nombre de droits (formation, emploi, santé, logement) mais ce n’est pas le cas. L’État est globalement peu présent à leurs côtés. » Si, un jour, on recensait tous les rapports dénonçant le sort réservé aux jeunes – depuis « … ce qui les unit, c’est leur désespérance devant l’absence de perspectives… » (4) – on en arriverait à la conclusion, aussi désolante qu’objective, que grosso modo la société des inclus repus s’assoit sur ceux-ci. « La place et la reconnaissance » qui sont, selon Bertrand Schwartz (5), les deux points de passage obligé pour évoluer dans la société demeurent absentes. Les mots de la socialisation ne sont pas « intergénérationnalité », « émancipation », « accomplissement », « amitié », « engagement », « amour »… mais « vivre d’épreuves  et faire ses preuves ».

Et Le Monde de commenter : « Les difficultés d’accéder à un emploi stable, à un logement abordable, la solidarité familiale qui ne fonctionne plus autant sont autant de facteurs qui ont des conséquences sur l’aisance des adultes en herbe. Même les étudiants, une catégorie jusque-là assez préservée, sont de plus en plus nombreux à avoir besoin d’un coup de pouce caritatif. » Adultes en herbe… étonnante expression de la journaliste Catherine Rollot qui, relisant Kipling, comprendrait ce qui différencie un « petit homme » et un « petit d’homme ». Le premier est plus petit que l’adulte, le second est sa progéniture.

Ceci étant, on découvre dans le rapport un nouvel acronyme, « NEEt »… à savoir Neither in Employment nor in Education and training. On doit cet indicateur concernant l’insertion des jeunes sur le marché du travail à la Commission européenne qui l’a adopté en 2010. Il mesure la part des jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en formation, que cette dernière soit initiale ou non, parmi l’ensemble des jeunes. Pour la France, ont ainsi été retenus comme faisant partie des NEEt, les jeunes au chômage ou inactifs au sens du BIT qui ne poursuivent pas leurs études initiales et qui n’ont pas déclaré suivre à la date de l’enquête une autre formation. Entre ces NEEt et les JAMO (« jeunes ayant moins d’opportunités »), nous voilà mieux dotés. Ouf, on se sent déjà mieux. Gaudeamus igitur.

Virus

« Les jeunes rencontrés par le Secours Catholique vivent très souvent dans des substituts de logement (36,1 %) et ont peu accès au parc social. Malgré un niveau de formation sensiblement plus élevé (13,7 % ont fait des études supérieures contre 11,2 % des plus de 25 ans), ils rencontrent une vraie difficulté à stabiliser leur vie professionnelle. Ils ont moins souvent de dettes mais les découverts bancaires (25,3 %) sont plus fréquents. Avec peu de ressources (784 €/ mois), des contrats de travail précaires qui ne leur permettent pas de « boucler » les fins de mois, les jeunes se retrouvent très tôt en situation de détresse. Enfin, 30,5 % des 18-25 ans sont sans ressources et 40,2 % sont au chômage. » Ceci signifiant que six jeunes sur dix s’adressant au Secours populaire ont un emploi… mais quel emploi ! On est ici dans une zone de vulnérabilité forte, au cœur de l’insécurité sociale des travailleurs pauvres, cette insécurité qui, selon Robert Castel, « n’entretient pas seulement la pauvreté. Elle agit comme un principe de démoralisation, de dissociation sociale à la manière d’un virus qui imprègne la vie quotidienne, dissout les liens sociaux et mine les structures psychiques des individus. » (6). Mais, bien entendu, il ne faudrait raisonner qu’emploi, la démoralisation, la dissociation sociale disparaissant comme par enchantement… Et, de toute façon, « il n’y a pas eu de montée généralisée de la précarité… » Puisqu’on vous le dit. Fere libenter homines id quod volunt credunt.

Les missions locales, chefs de file…

Le rapport se conclut par des propositions dont celle-ci qui retiendra l’attention des missions locales : « Actuellement, les missions locales ont une vocation généraliste. Il faut en faire les chefs de file d’une politique territoriale ambitieuse en faveur des jeunes précaires qui passe par une augmentation de leurs moyens. Et en particulier, doter les missions locales de l’ensemble des moyens disponibles sous la politique de l’emploi actuellement gérée par Pôle Emploi (aides à la mobilité, contrat de professionnalisation, aide à la formation…) et renforcer les partenariats entre les missions locales et les acteurs de la politique de la jeunesse : éducation nationale, collectivités, associations. » (souligné par nous)

L’IGF, l’IGAS, le Secours catholique… Moins combien pour le projet de loi de finances 2012, au fait ? Absit reverentia vero.

Facteurs d’engagement.

Concluons par ce qu’écrivait Robert Castel : « L’avenir est incertain. Mais le pire n’est pas nécessairement devant nous. Car lui aussi est incertain. L‘avenir, c’est l’imprévu. » Robert Castel à qui un supplément du Monde « Refaire société » (10 novembre 2011) consacre une page entière. On peut y lire la progression de son travail sociologique, de la psychiatrie à l’insécurité sociale, et plus : le ressort de celui-ci. Jeune brestois – nous partageons cette origine dans la ville du Ponant -, Robert Castel passa son CAP d’ajusteur-mécanicien puis un brevet d’enseignement industriel. « En 1943, sa mère meurt d’un cancer, Robert Castel a 10 ans. Et son père se suicide deux ans plus tard. Un trou noir de l’enfance qui scellera sa sensibilité « aux gens vulnérables, au trajectoires incertaines et tremblées ». » Je ne sais pas pourquoi mais ce drame de l’enfance m’a fait songer à celui d’Edgar Morin : sa mère Luna décéda brutalement alors qu’il avait, lui aussi, dix ans (« Edgar prit l’habitude de se réfugier dans les toilettes pour y pleurer et invoquer Luna en silence, en proie à de violentes crises de désespoir et d’angor. » – 7). Ce drame m’a également fait songer à Bertrand Schwartz, à ce qui fût peut-être la bifurcation expliquant l’engagement de toute sa vie contre l’injustice faite aux jeunes : « Le lendemain du discours de Pétain, un de mes soldats m’a dit : Maintenant, je ne vous obéis plus parce que vous êtes juif. » Ensuite, ça a continué… A l’X, avant même la publication des lois de Vichy, la ségrégation existait. Et les « élèves bis » dont je faisais partie n’étaient pas payés, contrairement aux autres. Le directeur de l’Ecole avait même devancé les lois de Vichy, figurez-vous… A la fin de l’école, j’ai eu le droit à deux « bottes », comme nous disions. Les bottes c’étaient les eaux et forêts et le génie rural. Mais on m’a tout de suite dit : « Vous avez deux bottes, mais vous ne pourrez pas les prendre parce qu’il y a déjà un Juif dedans et qu’il ne peut pas y en avoir deux. Façon de me dire que je n’avais rien, finalement. » (8).

On sait qu’on n’en a jamais fini avec son enfance et sa jeunesse. Mais faut-il avoir souffert pour comprendre et agir ? Ex malo bonum. « La dialectique des sentiments est comme celle de l’ascendant et du signe. Ils peuvent être en conjonction ou en contradiction. Il ne suffit pas du signe, il faut encore l’ascendant. Il ne suffit pas d’être heureux, il faut encore que ça vous fasse mal. Sans l’aura du plaisir, le bonheur est bien triste – sans l’idée du plaisir, il n’y a que la jouissance mammifère. Mais sans l’aura de la souffrance, le malheur est bien triste aussi. » (9)

(1) 2011, éditions Eyrolles et… Fondation ManpowerGroup pour l’emploi.

(2) 2007, Seuil.

(3) Louis Chauvel, Les classes moyennes à la dérive, 2006, Seuil, p. 74.

(4) Université de Genève, Bertrand Schwartz, DVD, 2002.

(5) Bertrand Schwartz, L’insertion professionnelle et sociale des jeunes, {1981} 2007, éditions Apogée, p. 27.

(6) Robert Castel, L’insécurité sociale, Seuil, 2003, p. 29.

(7) Emmanuelle Lemieux, Edgar Morin l’indiscipliné, Seuil, 2009, p. 26.

(8) Louise L. Lambrichs, L’invention sociale. A l’écoute de Bertrand Schwartz, 2006, édition Philippe Rey, p. 23.

(9) Jean Baudrillard, Fragments. Cool Memories III 1991-1995, 1995, Galilée, p. 124.

Publicités
commentaires
  1. Jean philippe Revel - syndiqué CGT dit :

    La jeunesse que serait donc que maux ?
    Je suis d’un naturel optimiste et n’arrive pas à croire que cela durer de la sorte …!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s