Hips…

Publié: novembre 11, 2011 dans Inclassable
Journée parisienne…

C’était hier l’officialisation de la création de l’Institut Bertrand Schwartz avec, en particulier, l’assemblée générale constitutive. A ce stade et quoique présent, quelques éléments me manquent pour apporter un éclairage sur ce qui s’y est dit et passé. J’aurai donc l’occasion de revenir ultérieurement sur cet événement auquel assistait Bertrand Schwartz. En attendant, plus léger (quoique…), l’opportunité d’un article qui m’a été demandé hier par la fille d’un vieil ami qui s’occupe du journal des étudiants de son université marseillaise. Il s’agit de commenter la contribution d’un étudiant, Cédric, qui vante l’expérience d’une soirée modèle « apéro géant ». Donc, dans l’ordre, cette contribution puis mon commentaire. Moins légèrement sans doute, les uns et les autres auront aussi à dire. A vos claviers !

Soirée marseillaise… la contribution de Cédric.

La soirée Inter-Asso rempile pour une 10è fois.

C’est l’événement incontournable des étudiants marseillais (et parfois aixois) de l’année, la soirée Inter-Asso organisée par l’ASSOM qui s’est déroulée le 21 Octobre marquait sa 10è édition. Et ce n’est pas prêt de s’arrêter.

21 octobre 2011, 22H, des centaines d’étudiants massés à la sortie du métro Rond-Point du Prado sont dehors. Les uns avec des bouteilles remplies de cocktails dont on se doute qu’il ne s’agit pas de Champomy, les autres cigarettes au bec, voire les deux en même temps. Quand on s’avance plus loin dans le Parc Chanot, l’endroit de tous les sévices, ils sont plus nombreux à attendre devant la grille d’entrée. Deux files d’attentes sont formées, un seul vigile par file pour calmer les étudiants en délire, et quelques « Assomiens » comme ils sont appelés pour contrôler les tickets et faire rentrer les gens. Les « Assomiens » : bénévoles ou volontaires (au choix) de l’ASSOM, association étudiante regroupant touts les BDE des facultés et autres écoles de Marseille.

Une fois le contrôle d’entrée effectué, c’est un vaste espace qui s’offre à vous, avec au départ un petit millier d’étudiants, puis environ 7000 en milieu de soirée. Après un éventuel passage au vestiaire aménagé sur place, rendez vous au comptoir des tickets-conso. 10 euros le carnet de 6 consos, 2 l’unité pour 1 conso. Avec ça vous avez de quoi tenir la soirée, pour peu que vous ne teniez pas trop l’alcool vous êtes sûr(e) de finir à moitié nu(e) sur le bar ou par terre. Pour les plus friands vous pouvez bien sûr prendre autant de carnets que vous voulez, tant que vous glissez le petit billet dans le portefeuille de la demoiselle au comptoir.

23h, la salle continue de se remplir, on peut encore y circuler sans problème, rejoindre l’espace fumeur dehors sans trop se faire bousculer. A l’intérieur s’enchaînent concerts de rock et numéros de danse hip-hop.

Minuit, tous les chats ne sont pas encore gris, les étudiants continuent d’affluer, les bouteilles à se vider. Un brève coupure de son laisse comme une « pause » aux participants pour aller s’hydrater, s’en fumer une ou bien appeler sa meilleure amie qui attend encore dehors pour entrer.

Fin de l’intermède, les DJs (ou platinistes paraît-il maintenant) prennent place, le son revient et la fête reprend. Ou plutôt commence, parce que la vraie soirée, c’est maintenant que ca commence. Considérez ce qui a précédé comme un amuse-gueule.

Après s’être chauffé les doigts pendant quelques minutes, ils envoient le son. On y entend un petit coup de LMFAO qui chauffe la salle a coup sûr, puis tout le monde se déchaine.  Et ça va être comme ça jusqu’au petit matin !

3h, la salle commence à voir ses occupants rentrer chez eux, d’un coup on a plus de place pour danser. Maintenant ce n’est plus qu’alcool, sex and party, les couples se sont déjà formés, les coups d’un soir. Vous êtes tous majeurs et vaccinés, vous n’aurez donc pas de leçon de morale. Si vous n’êtes pas déjà en train de vous rouler par terre ou de danser dans un état de transe, vous pouvez faire un tour au stand photo. Un canapé, un photographe professionnel,  vous êtes assis, lettres en cartons dans les mains, clic, voilà votre souvenir de la soirée. En plus vous avez même réussi à écrire ASSOM.

5h, la soirée touche à sa fin, ne reste plus que la croix rouge pour sauver les victimes d’un malaise, ou réconforter ceux qui ont trop bu et ceux qui pleurent au vestiaire parce qu’ils ont perdu leur sac ou portable.

Au final, on aura beau se plaindre, critiquer, dire qu’il y a trop de bruit, qu’il y trop de monde, qu’on se fait gratter une cigarette toutes les 5 minutes, on sait qu’on retournera quand même à la prochaine. Parce que 13 euros pour vivre une soirée comme sur les campus américains, ça vaut le coup.

P.L. Eloge de la cuite… ou de la fuite ?

Le cœur (et les hauts-de-cœur) de cette soirée marseillaise – imaginée originale alors qu’elle est banalement dupliquée dans toutes les villes universitaires – bat au rythme d’une alcoolémie que l’on sent progresser depuis l’échauffement (« pas de Champomy… ») jusqu’à l’overdose (« sauver les victimes d’un malaise… ») permise par un dumping (« 10 euros le carnet de 6 consos, 2 l’unité pour 1 conso… ») et une rigoureuse discipline du goulot (« aller s’hydrater… »). Bien entendu, les mœurs se dissolvent dans l’addiction (« alcool, sex and party… ») selon l’adage bien connu que « le surmoi est soluble dans l’alcool, le moi y prolifère ». In fine, l’exercice de l’alcoolisation maximale, même avec ses dégâts collatéraux (« malaise… ceux qui pleurent… ») devrait rester un bon souvenir puisque « 13 euros pour vivre une soirée comme sur les campus américains, ça vaut le coup ».

Passons sur le modèle surprenant des campus américains, probablement fondé sur une autre addiction, celle des feuilletons du même continent, et tentons rapidement deux ou trois éléments d’analyse… sans céder à la tentation moraliste dont on imagine que le laudateur de cet « événement incontournable » n’a que faire.

Il y a plus d’un siècle, un des pères de la sociologie, Emile Durkheim, énonçait assez justement que, pour réussir une acculturation, c’est-à-dire le passage d’un système « A » à un système « B », une condition était nécessaire quoique non suffisante : il faut du temps. Faute de temps, individus ou sociétés sécrètent de l’anomie, comprenons de la maladie sociale : mettez un aborigène devant internet, vous obtiendrez plus sûrement un alcoolique qu’un internaute. La jeunesse – notion, on le sait, dont le singulier est assurément abusif : des jeunesses… – est comme tout un chacun confrontée à une accélération du temps, au culte de la nanoseconde (milliardième de seconde). Mais, contrairement aux adultes, les jeunes sont en situation de déséquilibre entre des maturités désynchronisées : une maturité sexuelle valorisée par le culte de la performance et une maturité sociale déniée, une maturité citoyenne reconnue (voter) et une maturité économique retardée (le labyrinthe de l’insertion)… Autant la consommation alcoolique peut être, somme toute, un vecteur de sociabilité, autant substituer à cette modalité une finalité – boire pour boire – fait déverser dans le pathos. Faute d’un équilibre entre les maturités, on opte pour l’excès : boire beaucoup (trop) et vite (puisque tout va vite). On pourrait poursuivre l’adage cité supra par le constat que le glissement du surmoi vers le moi dérive et s’achève dans un « ça » dont le contraste le plus saisissant surexpose en fin de beuverie ce qu’il reste de celui qui s’est cru un moment conquérant, « MMM » (moi maître du monde).

Métastases de la catharsis.

Ceci étant et sans doute à la différence du binge drinking, la sociabilité n’est pas absente de la manifestation (« tout le monde se déchaîne… ») et, bien entendu, celle-ci juvénile n’est ni nouvelle, ni problématique… On pourrait même dire qu’elle « sauve » la soirée car, sans elle, nous serions face à l’incommunicabilité de pochtrons parallèles. Nos étudiants pochtronnent donc de concert, se roulent par terre ou dansent en état de transe ? Grand bien leur en fasse ! Ils ne font que reproduire ce que leurs géniteurs, en leur temps de jeunesse, faisaient, mi-catharsis (tous ensemble !), mi-métastases de l’ego (et moi, et moi, et moi ?).

Il faut donc, à ce stade, distinguer l’alcoolique de l’ivrogne. Contrairement à l’alcoolique enchaîné, l’ivrogne est déchaîné : il boit beaucoup, sans aucun doute excessivement, mais, s’il s’oblige à boire car « il fait soif », il n’est pas obligé de boire : il est l’amant d’une boisson qui le galvanise ; il y a du choix et de l’indépendance chez l’ivrogne contrairement à l’alcoolique, un boit sans soif, que l’on n’appelle pas pour rien « dépendant » : la boisson est sa maîtresse dominatrice sinon SM. L’alcoolique, diurne, est triste et son éphémère gaîté est conditionnée par l’alcool alors que l’ivrogne, nocturne, boit par gaîté. Au premier qui sirote, le silence toute honte bue, les tremblements à stabiliser et les confidences à vous pourrir la soirée ; au second potomane qui engloutit, la clameur (chansons de marin pour peu qu’il s’abreuve au bistrot d’un port), le collectif, le tonitruant « remettez-nous ça, tavernier !» et les gesticulations du parler expressif avec les mains. L’alcoolique, jaune par son teint, maigre dans la reproduction, appartient au privé rétracté et égoïste ; l’ivrogne, rubicond comme son vin, gros dans la distinction, crée du public jouissif et paye sa tournée. Certes, l’ivrogne éprouve des difficultés à rentrer chez lui, mais l’alcoolique souffre du foie. L’un infuse et trouvera toujours un bras amical pour le soutenir, au pire il dansera avec les réverbères ; l’autre perfuse et occupera un lit d’hôpital. Par les temps qui courent de délitement du lien social et de déficit de l’hôpital public, le choix citoyen est sans ambiguïté : il vaut mieux être ivrogne qu’alcoolique. La seule réserve (hôtel) qui pourrait être objectée est que l’on peut être simultanément et alcoolique et ivrogne… mais elle ne tient pas longtemps, l’alcoolique absorbant l’ivrogne, ce dernier ignorant quand il deviendra alcoolique. L’ivrogne est donc absous de ses excès sauf à ce que, transfuge alcoolique, il soit condamné par sa propre distillerie.

Reste une question. Cette solidarité de buvette et de canette, bien entendu, personne n’en est dupe et, on ose l’imaginer, surtout pas ses adeptes, ne dure que ce que durent les roses, probablement au même titre que les coïts furtifs et inopinés de ces soirées ne débouchent que rarement sur des passions amoureuses… a fortiori parce que l’exploit sexuel est mal corrélé avec une alcoolémie excessive. Bah, « Il faut bien que le corps exulte », chantait Brel… Ne pourrait-on imaginer que l’énergie, allez : une partie de l’énergie, dont ces vaillants consommateurs font preuve face à la dive bouteille soit mobilisée pour une « cause » – mot obsolète, assurément – moins éphémère et plus solidaire ? Car, si comme l’écrit l’Académie des sciences morales et politiques, La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse (Seuil, « L’histoire immédiate », 2007), c’est peut-être à celle-ci de se lever. Ce qui, on en conviendra, n’est pas aisé avec deux grammes. En attendant, ce sont des nonagénaires – Stéphane Hessel, Edgar Morin, Bertrand Schwartz… – qui appellent à être debout. Drôle de monde, quand même…

Une contribution de Jean-Philippe, à la suite de… « hips… »

J.-P. : « Beau sujet pour l’Institut Bertrand Schwartz ! Non pas que l’IBS doive prendre comme sujet d’étude les questions relatives à la santé des jeunes, mais plutôt qu’il devra s’adjoindre les compétences dans son comité scientifique de chercheurs explorant le champ de la santé des jeunes. Pourquoi ne pas envisager une place aux psychologues et aux médecins exerçant dans le réseau au sein de ce comité ?

Je suppose que Philippe Labbé s’en fera l’écho, mais Hervé Sérieyx, dans sa rapide intervention lors de l’AG constitutive, a évoqué ce que des jeunes pouvaient déclarer avoir en commun : la solitude… Un autre sujet de réflexion : les jeunes sont-ils seuls ? La solitude des jeunes aujourd’hui est-elle celle des jeunes d’hier ? Sans oublier ce concept de la psychanalyse qui nous permettra de prendre un certain recul, « la capacité d’être seul », initié par D.W. Winnicott.»

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commentaires
  1. Jean philippe Revel - syndiqué CGT dit :

    Beau sujet pour l’Institut Bertrand Schwartz !

    Non pas que l’IBS doivent prendre comme sujet d’étude les questions relatives à la santé des jeunes, mais plutôt qu’il devra s’adjoindre les compétences dans son comité scientifique de chercheurs explorant le champ de la santé des jeunes.
    Pourquoi ne pas envisager une place aux psychologue et aux médecins exerçant dans le réseau au sein de ce comité ?

    Je suppose que Philippe Labbé s’en fera l’écho, mais H Sérieyx dans sa rapide intervention lors de l’AG constitutive a évoqué ce que des jeunes pouvaient déclarer avoir en commun :
    La solitude… un autre sujet de réflexion …les jeunes sont-ils seuls ? La solitude des jeunes aujourd’hui est-elle celle des jeunes d’hier ?
    sans oublier ce concept de la psychanalyse qui nous permettra de prendre un certain recul :
    « La capacité d’être seul » initié par DW Winnicott …

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